LE UNZIESME LIVRE
DE LA PREMIERE PARTIE
D’ASTRÉE
Celadon alloit de ceste sorte racontant à la nymphe
l’histoire de
Celion et de Bellinde, cependant que Leonide et Galathée
parloient des
nouvelles que Fleurial leur avoit rapportées. Car aussi tost que
la
nymphe apperceut Leonide, elle la tira à part, et luy dit
qu’elle
empeschast que Fleurial ne veist Celadon : Car, disoit-elle, il est
tant acquis à Lindamor qu’il seroit assez beste pour luy dire
tout ce
qu’il auroit veu ; entretenez-le donc, et quand j’auray veu mes
lettres, je vous diray ce qu’il y aura de nouveau. A ce mot, la nymphe
sortit de la chambre et emmena Fleurial avec elle. Et apres quelques
autres paroles, elle luy dit : Et bien, Fleurial, quelles nouvelles
apportes-tu à Madame ? – Fort bonnes, respondit-il, et toutes
telles
que vous et elle sçauriez desirer. Car Clidaman se porte bien et
Lindamor a fait tant de merveilles en la bataille où il s’est
trouvé
que Meroüé et Childeric l’estiment comme merite sa vertu.
Mais il y
avoit avec moy un jeune homme qui vouloit parler à Silvie,
à qui ceux
de la porte n’ont permis d’entrer, qui vous en racontera bien mieux
toutes les particularitez, d’autant qu’il en vient, et moy j’ay pris
ces lettres chez ma tante, où un de ceux de Lindamor les a
portées qui
attend la response. – Et ne sçais-tu point, repliqua la nymphe,
ce qu’il
veut à Silvie ? Non, respondit-il, car il ne l’a jamais voulu
dire. – Il faut, dit la nymphe, qu’il entre.
A ce mot, s’en allant à la porte, elle recogneut incontinent ce
jeune
homme pour l’avoir veu souvent avec Ligdamon, qui luy fit juger qu’il
apportoit à Silvie de ses nouvelles. Et parce qu’elle
sçavoit combien
sa compagne desiroit que ses affaires fussent secrettes, elle ne luy en
voulut rien demander, feignant de ne le cognoistre et seulement luy dit
qu’elle en advertiroit Silvie. [421/422] Puis retirant encore Fleurial
à part : Tu sçais bien, Fleurial, luy dit-elle, mon amy,
le mal-heur
qui est arrivé à Lindamor. – Comment cela ? respondit
Fleurial, tant
s’en faut, nous le devons croire heureux, car il acquiert tant de
gloire où il est, qu’à son retour Amasis n’oseroit luy
refuser
Galathée. – O Fleurial, que dis-tu ? si tu sçavois comme
toutes choses
se passent, tu advouerois que le voyage de nostre amy est pour luy
celuy de la mort, car je ne fay point de doute qu’à son retour
il ne
meure de regret. – Mon Dieu ! dit-il, que me dites-vous ? – Fleurial,
repliqua-t-elle, il est ainsi que je te le dis, et ne croy point qu’il
y ait du remede s’il ne vient de toy. – De moy ? dit-il, s’il peut
venir de moy tenez-le pour asseuré, car il n’y a rien au monde
que je
ne fasse. – Or, dit la nymphe, sois donc secret, et à ce soir je
t’en
diray d’avantage. Mais pour ceste heure il faut que je sçache ce
qu’escrit le pauvre absent. – Il a envoyé, dit-il, ces lettres
par un
jeune homme, qui avoit charge de les porter chez ma tante ; elle me les
a incontinent envoyées, et en voicy une qu’il vous escrit. Elle
l’ouvrit, et vid qu’elle estoit telle.
LETTRE DE LINDAMOR
A LEONIDE
Autant que I’esloignement a eu peu de puissance sur mon ame, autant ay-je peur qu’il n’en ait eu beaucoup sur celle que j’adore. Ma foy me dit bien que non, mais ma fortune me menace du contraire; toutesfois l’asseurance que j’ay en la prudence de ma confidente, me fait vivre avec moins de crainte, qui si ma memoire y estoit seule. Ressouvenez-vous donc de ne tromper l’esperance que j’ay en vous, ny démentir les asseurances de nostre amitié.
Or bien, dit la nymphe, va-t’en au lieu plus proche d’icy, où tu dormiras ce soir, et reviens icy de bon matin, puis je te feray sçavoir une histoire dont tu seras bien estonné. Là dessus elle appella ce jeune homme qui vouloit parler à Silvie, et le conduisit avec elle jusques à l’antichambre de Galathée, où l’ayant fait attendre, elle entra dedans, et fit sçavoir à la nymphe ce qu’elle avoit fait de Fleurial. Il faut, dit la nymphe, que vous lisiez la lettre que Lindamor m’escrit. Et lors elle vid qu’elle estoit telle : [422/423]
LETTRE DE LINDAMOR
A GALATHÉE
Ny le retardement de mon voyage, ny les horreurs de la guerre, ny les beautez de ces nouvelles hostesses de la Gaule ne peuvent tellement occuper le souvenir que vostre fidelle serviteur a de vous, qu’il ne revole continuellement au bien-heureux sejour, où en vous esloignant je laissay toute ma gloire ; si bien que ne pouvant refuser a mon affection la curiosité de savoir comme madame se porte, apres vous avoir mille fois baisé la robbe, je vous presente toutes les bonnes fortunes, dont les armes m’ont voulu favoriser,et les offre à vos pieds, comme à la divinité dont je les recognois. Si vous les recevez pour vostres, la renommée les vous donnera de ma part, qui me l’a promis ainsi, aussi bien que vous l’honneur de vos bonnes graces á vostre tres-humble serviteur.
Je me soucie fort, dit alors Galathée, ny de luy ny
de ses victoires,
il m’obligerait d’avantage s’il m’oublioit. – Pour Dieu, madame, dit
Leonide, ne dites point cela. Si vous sçaviez combien il est
estimé, et
par Meroüé et par Childeric, je’ne sçaurais croire
(estant née ce que
vous estes) que vous n’en fissiez plus de cas que d’un berger, mais je
dis berger qui ne vous aime point, et que vous voyez souspirer devant
vous, pour l’affection d’une bergere. Vous croyez que tout ce que je
vous en dy, soit par artifice. – Il est vray, dit incontinent
Galathée. – Et bien, madame, respondit-elle, vous en croirez ce
qu’il vous
plaira, si yous jureray-je sur tout ce qui est plus à craindre
aux
parjures, que j’ay veu à ce voyage, par un grand hazard, ce
trompeur de
Climante, et cet artificieux de Polemas, parlans de ce qui vous est
arrivé, et descouvrants entre eux toutes les malices dont ils
ont usé. – Leonide, adjousta Galathée, vous perdez temps;
je suis toute resolue
à ce que je veux faire,ne m’en parlez plus. – Je le feray,
madame,
comme vous me le commandez dit-elle, si me permettrez-vous encor de
vous dire ce mot. Qu’est-ce, madame, que vous pretendez faire avec ce
berger ? – Je veux, dit-elle, qu’il m’aime. -Et en quoy, repliqua
Leonide, desseignez-vous, que ceste amitié se conclue ? –
Que vous
estes fascheuse, dit Galathée, de vouloir que je sçache
l’advenir !
Laissez seulement qu’il m’ayme, et puis nous verrons que nous ferons.
-Encor, continua Leonide, que l’on ne sçache l’advenir, si
faut-il
[425/425] en tous nos desseins avoir quelque but auquel nous les
adressions. Je le croy, dit Galathée, sinon en ceux de l’amour,
et pour
moy je n’en veux point avoir d’autre, sinon qu’il m’aime. – Il faut
bien, repliqua Leonide, qu’il soit ainsi ; car il n’y a pas apparence
que vous le vueilliez espouser. Et ne l’espousant pas, que deviendra
cet honneur que vous vous estes si longuement conservé ? car il
ne peut
estre que ceste nouvelle amitié vous aveugle de sorte que vous
ne
cognoissiez bien le tort que vous vous faites de vouloir pour amant un
homme que vous ne voulez pour mary. – Et vous, dit-elle, Leonide, qui
faites tant la scrupuleuse, dites en verité, avez-vous envie de
l’espouser ? – Moy, madame, respondit-elle, je le tiens estre trop peu
de chose, et vous supplie tres humblement de ne me croire point de si
peu de courage, que je daignasse tourner les yeux sur luy. Que s’il y a
jamais eu quelque homme qui ait le pouvoir de me donner quelque
ressentiment d’amour, je vous advoueray librement que le respect que je
vous ay porté, m’en a retirée. -Et quand ? adjousta
Galathée. -Lors,
dit-elle, madame, que vous me commandastes de ne faire plus d’estat de
Polemas. – O que vous avez bonne grace ! s’escria Galathée, par
vostre
foy ? vous n’avez point aimé Celadon ? – Je vous jureray
sur la
verité que je vous doy, madame, respondit-elle, que je n’ayme
point
d’autre sorte Celadon, que s’il estoit mon frere.
Et en cela elle ne mentoit point, car depuis que le berger luy avoit la
derniere fois parlé si clairement, elle avoit recogneu le tort
qu’elle
se faisoit, et ainsi avoit resolu de changer l’amour en amitié.
Or bien, Leonide, dit la nymphe, laissons ce discours et celuy aussi de
Lindamor, car la pierre en est jettée. – Et quelle response,
dit-elle,
ferez-vous à Lindamor ? – Je ne luy en veux point faire d’autre
que le
silence. – Et que pensez-vous, dit-elle, qu’il devienne, lors que celuy
qu’il a envoyé icy retournera sans lettres ? Il deviendra, dit
Galathée, ce qu’il pourra, car pour moy je suis toute resolue
que ny sa
resolution, ny celle de tout autre ne seront jamais cause que je
vueille me rendre miserable. – Il n’est donc point necessaire,
respondit Leonide, que Fleurial revienne ? Nullement, dit-elle.
Leonide alors luy dit froidement qu’il y avoit là un jeune homme
qui
vouloit parler à Silvie et qu’elle croyoit que c’estoit de la
part de
Ligdamon et qu’il n’avoit point voulu dire son message qu’à
Silvie
mesme. – Il faut, respondit la nymphe, que nous le mettions [424/425]
où elle est. Nous en serons quittes pour faire tirer les rideaux
du
lict où est Celadon, car je m’asseure qu’il sera bien aise
d’ouyr ce
que Ligdamon escrit, puis qu’il me semble que vous luy avez desja
raconté toutes leurs amours. – Il est vray, respondit Leonide,
mais
Silvie est si desdaigneuse et altiere que sans doute elle s’offensera
si ce messager luy parle et mesme devant Celadon. Il faut, dit-elle, la
surprendre. Allez seulement devant dire au berger qu’il ne parle point,
et tirez les rideaux, et je l’y conduiray.
Ainsi sortirent ces nymphes, et Galathée recognoissant ce jeune
homme
pour l’avoir veu bien souvent avec Ligdamon, luy demanda d’où il
venoit, et quelles nouvelles il apportoit de son maistre. Je viens,
madame, dit-il, de l’armée de Meroüé, et quant aux
nouvelles de mon
maistre, je ne les puis dire qu’à Silvie. – Vrayement, dit la
nymphe,
vous estes bien secret, et croyez-vous que je vueille permettre que
vous disiez quelque chose à mes nymphes que je ne sçache
point ? – Madame, dit-il, ce sera devant vous, s’il vous plaist, car
j’en ay ce
commandement, et principalement devant Leonide. – Venez donc, dit la
nymphe.
Et ainsi elle le fit entrer en la chambre de Celadon, où desja
Leonide
avoit donné l’ordre qu’elle avoit resolu, sans en rien dire
à Silvie,
qui au commencement s’en estonna, mais puis voyant entrer
Galathée avec
ce jeune homme, elle jugea bien que c’estoit pour empescher que le
berger ne fust veu. Le sursault qu’elle receut fut tres-grand quand
elle vid Egide : tel estoit le nom de ce jeune homme qu’elle recogneut
incontinent, car encor qu’elle n’eust point d’amour pour Lidgamon, si
ne se pouvoit-elle exempter entierement de quelque bonne
volonté. Elle
jugea bien qu’il luy en diroit des nouvelles, toutesfois elle ne
vouloit luy en demander. Mais Galathée s’adressant au jeune
homme :
Voilà, dit-elle, Silvie, il ne tiendra qu’à vous que vous
ne
paracheviez vostre message puis que vous voulez que Leonide, et moy y
soyons. – Madame, dit Egide s’adressant à Silvie, Ligdamon, mon
maistre, le plus fidelle serviteur que vos merites vous ayent jamais
acquis, m’a commandé de vous faire sçavoir quelle a
esté sa fortune, ne
voulant autre chose du Ciel pour recompense de sa fidelité,
sinon
qu’une estincelle de pitié vous touche, puisque nulle de celles
de
l’amour n’a peu approcher le glaçon de vostre cœur. – Et quoy,
dit
Galathée, en l’interrompant, il semble qu’il fasse son
testament.
Comment se porte-t’il ? – Madame, dit-il, s’adressant à
[425/426] Galathée, je le vous diray, s’il vous plaist de m’en
donner le loisir.
Et puis, retournant à Silvie, il continua de ceste sorte.
HISTOIRE DE LIGDAMON
Apres que Ligdamon eut pris congé de vous, il
partit avec Lindamor,
accompagné de tant de beaux desseins, qu’il ne se promettoit
rien moins
que d’acquerir par ce voyage ce que ses services n’avoient peu par sa
presence, resolvant de faire tant d’actes signalés, qu’ou le nom
de
vaillant que les victoires luy donneroient, vous seroit agreable, ou
bien mourant, il vous en laisseroit du regret. En ces desseins, ils
parviennent à l’armée de Meroüé, prince
rempli de toutes les
perfections qui sont requises à un conquerant, et arriverent si
à
propos que la bataille avait esté assignée le septiesme
jour d’apres ;
de sorte que tous ces jeunes chevalien n’avoient autre plus grand soucy
que de visiter leurs armes et remettre leurs chevaux en bon estat.
Mais ce n’est d’eux de qui j’ay à vous parler ; c’est pourquoy
passant
soubs silence tout ce qui ne touche à Ligdamon, je vousdiray que
le
jour assigné a ce grand combat estant venu, les deux
armées sortent de
leur camp et à veue l’une de l’autre, se mettent en bataille.
Icy un
escadron de cavalerie, là un bataillon de gens de pied ; icy les
tambours, là les trompettes ; d’un costé, le hannissement
des chevaux,
et de l’autre, les voix des soldats retentissoient de tant de bruit,
que l’on pouvoit bien alors dire, que Bellonne l’effroiable
rouloit dans ceste campagne, et estalloit tout ce qu’elle avoit de plus
horrible en sa Gorgonne.
Quant à moy, qui n’avois jamais esté en semblable
occasion, j’estois si
estourdy de ce que j’oyois et si esblouy de l’esclair des armes, qu’en
verité je ne sçavois où j’estois. Toutesfois ma
resolution fut de
n’abandonner mon maistre, car la nourriture que d’enfance il m’avoit
donnée, m’obligeait, ce me sembloit, à ne l’esloigner en
ceste occasion
où rien ne se representoit à nos yeuxqu’avec les
enseignes de la mort.
Mais ce ne fut rien au prix de l’estrange confusion lorsque tous ces
escadrons et tous ces bataillons se meslerent, quand le signal de la
bataille se donna ; car la cavallerie attaqua celle de l’ennemy, et
l’infanterie de mesme, avec un si grand bruit, que les hommes, les
armes et les chevaux faisoient, qu’on n’eust pas oüy tonner. Apres
[426/427] avoir passé plusieurs nues de traits, je ne
sçaurois vous
raconter au vray comment je me trouvay avec mon maistre au milieu
desennemis, où je ne faisois qu’admirer les grands coups de
l’espée de Lindamor.
Et sans mentir, belle nymphe, je luy veis faire tant de merveilles, que
l’une me fait oublier l’autre. Tant y a que sa valeur fut telle que
Meroüé voulut sçavoir son nom, comme l’ayant
remarqué ce jour là entre
tous les chevaliers. Desja ce premier escadron estoit victorieux, et
les nostres commençoient à se rallier pour aller attaquer
le second,
quand I’ennemy, pour faire un entier effort, fit marcher tout ce qui
luy restoit, afin d’investir si promptement ceux-cy, que
Meroüé ne les
peust secourir à temps. Et certes, s’il eust eu affaire à
un capitaine
moins experimenté que cestuy-cy, je croy bien que son dessein
eust eu
effect. Mais ce grand soldat, jugeant le desespoir de l’adversaire, fit
partir en mesme temps trois escadrons nouveaux, deux aux deux aisles et
le troisiesme en queue du premier, si à propos qu’ils
soustindrent une
partie du premier choc. Toutesfois nous qui estions avancez, nous
trouvasmes fort outragez du grand nombre.
Mais je ne veux icy vous ennuyer par une particuliere description de
ceste journée, aussi bien n’en sçaurois-je venir a bout.
Tant y a qu’au
mesme temps les deux infanteries s’estans rencontrées, celle de
Meroüé
eut du meilleur, et autant que nous gagnions du terrain sur ceux du
cheval, autant en perdoit l’infanterie de l’ennemy. Si est-ce qu’au
choc que nous receusmes, il y eut plusieurs des nostres portez par
terre, outre ceux que les traits de l’infanterie dés le
commencement de
la bataille avoient des-ja mis à pied; car d’abord l’ennemy,
faisant
desbander quelques archers, nous fit tirer sur les aisles tant de
traits que nostre cavalerie n’osant quitter son rang, eut beaucoup
à
souffrir, avant que Meroüé eust envoyé des siens
pour escarmoucher avec
eux.
Et entre ceux qui au second effort en furent incommodez, Clidaman en
fut un, car son cheval tomba mort de trois coups de flesches. Ligdamon
qui avoit tousjours l’œil sur luy, soudain qu’il le vid en terre poussa
son cheval d’extreme furie, et fit tant d’armes qu’il fit un rond de
corps morts à l’entour de Clidaman, qui cependant eut loisir de
se
despestrer de son cheval. La furie de l’ennemy qui à la cheute
de
Clidaman s’estoit renforcée en ce lieu, I’eust en fin
estouffé sous les
pieds des chevaux, sans le secours et sans la valeur de mon maistre,
qui se jettant à terre, le remit sur son [427/428] cheval,
demeurant à
pied si blessé et si pressé des ennemis qu’il ne peut
monter sur le
cheval que je luy menois. En ce poinct les nostres furent forcez de
reculer, comme se sentants affaiblis à ce que je croy du bras
invincible de mon maistre, et le malheur fut si grand pour nous que
nous nous trouvasmes au milieu de tant d’ennemis qu’il n’y eut plus
d’esperance de salut.
Toutesfois Ligdamon ne voulut jamais se rendre, et quoy qu’il fust
blessé et si las que l’on peut imaginer, si n’y avoit-il si
hardy,
voyant les grands coups qui sortoient de son bras, qui osast
l’attaquer. En fin à toute furie de chevaux, cinq ou six le
vindrent
heurter, et si à l’impourveu qu’ayant donné de son
espée dans le
poitral du premier cheval, elle se rompit pres de la garde et le cheval
frappé dans le cœur luy tomba dessus. Je courus alors pour le
relever,
mais dix ou douze qui se jetterent sur luy m’en empescherent, et ainsi
tous deux demy-morts, nous fusmes enlevez. Et cest accident fut encor
plus malheureux, en ce que presque en mesme temps les nostres
recouvrerent ce qu’ils avoient perdu du champ, par le secours que
Childeric donna de toute l’arriere-garde et depuis allerent tousjours
gaignant le champ jusques à ce que sur le soir l’entiere route
se donna
et que les logis des ennemis furent bruslez, et eux la pluspart pris ou
tuez.
Quant à nous, nous fusmes conduits en leur principale ville
nommée
Rhotomage, où mon maistre ne fut si tost arrivé que
plusieurs le
vindrent visiter, les uns se disans ses parents, les autres ses amis,
encor qu’il n’en cogneust point. Quant à moy, je ne
sçavois que dire,
ny luy que penser de voir que ces estrangers luy faisoient tant de
caresses, mais nous fusmes encor plus estonnez quand une dame
honorable, fort bien suivie, le vint visiter, disant que c’estoit son
fils, avec tant de demonstration d’amitié que Ligdamon en estoit
comme
hors de soy, et d’avantage encores quand elle luy dit : O Lydias, mon
enfant, avec combien de contentement et de crainte vous vois-je icy ?
Car je loue Dieu qu’à la fin de mes jours je vous puisse voir si
estime
au rapport de ceux qui vous ont pris. Mais helas ! que ne crainte est
la mienne de vous voir en ceste viue si cruelle, puis que vostre ennemy
Aronthe est mort des blesseures qu’il a eues de vous et que vous avez
esté condamné à mort par ceux de la justice ?
Quant à moy, je n’y sçay
autre remede que de vous racheter promptement, et attendant que vous
soyez guery,vous tenir caché afin que pouvant monter à
cheval vous vous
retiriez avec les Francs. [428/429]
Si Ligdamon fut estonné de ce discours, vous le pouvez juger, et
cogneut bien en fin qu’elle le prenoit pour un autre. Mais il ne peut
luy respondre, parce qu’en mesme instant celuy qui l’avoit pris entra
dans la chambre, avec deux deputez de la ville, pour prendre le nom et
la qualité des prisonniers, d’autant qu’il y en avoit plusieurs
des
leurs pris, et ils vouloient les changer. La pauvre dame fut fort
surprise, croyant qu’ils le vinssent saisir pour le conduire en prison,
et oyant qu’ils luy demandoient son nom, elle faillit à le dire
elle-mesme, mais mon maistre la devança et se nomma Ligdamon
Segusien.
Elle eut alors opinion qu’il se voulust dissimuler, et pour oster tout
soupçon, elle se retira chez elle, en resolution de le racheter
si
promptemnet qu’il ne peust estre recogneu. Et il estoit vray que mon
maistre ressembloit de telle sorte à Lydias, que tous ceux qui
le
voyoient le prenoient pour luy. Et ce Lydias estoit un jeune homme de
ce pais-là, qui estant amoureux d’une tres belle dame, s’estoit
battu
avec Aronthe son rival, de qui la jalousie avoit esté telle,
qu’il
s’estoit laissé aller au delà de son devoir, mesdisant
d’elle et de luy
; de quoi Lydias offensé, apres luy en avoir fait parler deux ou
trois
fois, à fin qu’il changeast de discours, et croyant qu’il
prenoit pour
crainte ce qui procedoit de la prudence de ce jeune homme, il fut en
fin forcé et de son devoir et de son amour, d’en venir aux
armes, et
avec tant d’heur qu’ayant laissé son ennemy comme mort en terre,
il eut
loisir de se sauver des mains de la justice, qui depuis que Aronthe fut
mort, le poursuivit de sorte, qu’il fut, encores qu’absent,
condamné à
la mort.
Ligdamon estoit tellement blessé qu’il ne songeoit point
à toutes ces
choses. Moy qui prevoyois le mal qui luy en pourroit advenir, je
pressois tousjours la mere de le racheter : ce qu’elle fit, mais non
point si secrettement que les ennemis de Lydias n’en fussent advertis ;
si bien qu’à leur requeste, le mesme jour que cette bonne dame
ayant
payé sa rançon, le faisoit porter chez elle, ceux de la
justice y
arriverent, qui luy firent faire le chemin de la prison, quoy que
Ligdamon sceust dire, deceus comme les autres, de la ressemblance de
Lydias.
Ainsi le voila au plus grand danger où jamais autre peut estre
pour
n’avoir point failly, mais ce ne fut rien au prix du lendemain qu’il
fut interrogé sur les poincts, dont il estoit fant ignorant
qu’il ne
sçavoit que leur dire. Toutesfois, ils ne laisserent de ratifier
le
premier jugement, et ne luy donnerent autre terme que celuy de la
[429/430] guerison de ses playes. Le bruit incontinent courut par toute
la ville que Lydias est prisonnier, et qu’il a esté
condamné, non point
à mourir comme meurtrier seulement, mais comme rebelle, ayant
esté pris
avec les armes en la main contre les Francs, qu’à ceste occasion
on le
mettroit dans la cage des lions. Et cela estoit vray que leur coustume
de tout temps estoit telle, mais on ne luy avoit voulu prononcer cest
arrest, afin qu’il ne se fist mourir.
Toutesfois on ne parloit d’autre chose dans la ville, et la voix en fut
tellement espandue, qu’elle en vint jusques à mes aureilles,
dont
espouvanté je me desguisay de sorte, avec l’aide de ceste bonne
dame
qui l’avoit racheté, que je vins à Pans trouver
Meroüé, et Clidaman
ausquels je fis entendre ceste accident, dont ils furent fort estonnez,
leur semblant presque impossible que deux personnes se ressemblassent
si fort qu’il n’y eust point de difference. Et pour y remedier, ils y
envoyerent promptement deux heraults d’armes pour faire sçavoir
aux
ennemis l’erreur en quoy ils estoient, mais cela ne fut que le leur
persuader d’avantage, et leur faire haster l’execution de leur jugement.
Les playes de Ligdamon estoient des-ja presque gueries, de sorte que
pour ne luy donner plus de loisir, ils luy prononcerent la sentence :
Qu’attaint de meurtre et de rebellion, la justice ordonnoit qu’il eust
à mourir, par les lions destinez à telle execution. Que
toutesfois,
pour estre nay noble et de leur patrie, luy faisant grace, ils luy
permettoient de porter l’espée et le poignard comme estans armes
de
chevalier, desquelles, s’il en avoit le courage, il pourroit se
deffendre ou essayer pour le moins de venger genereusement sa mort. Et
en mesme temps ils firent dans leur conseil response à
Meroüé, qu’ils
chastieroient ainsi tous leurs compatriotes qui seroient traistres
à
leur patrie.
Voilà le pauvre Ligdamon en extreme danger; toutesfois ce
courage qui
ne flechissoit que sous l’amour, voyant qu’il n’y avoit point d’autre
remede, se resolut à sa conservation le mieux qu’il peut.
Et d’autant que Lydias estoit des meilleures familles des Neustriens,
presque tout le peuple s’assembla pour voir ce spectacle. Et lors qu’il
se vid prest a estre mis dans cest horrible champ clos, tout ce qu’il
requit fut de combattre les lions un à un. Le peuple qui ouyt
une si
juste demande, la fit accorder par ses exclamations, et battemens de
mains, quelque difficulté que les parties y missent, si bien que
le
voilà mis seul dans la cage, et les lions qui à travers
[430/431] les barreaux voyoient ceste nouvelle proye, rugissoient si
espouvantablement, qu’il n’y avoit celuy des assistans qui n’en paslist.
Sans plus, Ligdamon sembloit asseuré entre tant de dangers, et
prenant
garde à la premiere porte qui s’ouvrit, afin de n’y estre point
surpris, il vid sortir un Lion furieux, à la hure
herissée, qui dés
l’abord ayant trois ou quatre fois battu la terre de sa queue,
commença
d’estendre ses grands bras, et entr’ouvrir les ongles, comme luy
voulant monstrer de quelle mort il mourrait. Mais Ligdamon voyant bien
qu’il n’y avoit nul salut qu’en sa valeur, aussi tost qu’il le void
desmarcher, luy darde si à propos son poignard, qu’il le luy
planta
dans l’estomac jusques à la poignée, dont l’animal estant
touché au
coeur tomba mort en mesme instant.
Le cry de tout le peuple fut grand ; car chacun esmeu de son adresse,
de sa vdeur, et de son courage, le favorisoit en son ame. Luy
toutesfois qui sçavoit bien que la rigueur de ses juges ne
s’arresteroit pas là, courut promptement reprendre son poignard.
Et
presque en mesme temps voila un autre lion, non moins effroyable que le
premier, qui aussi tost que sa porte fut ouverte, vint, la gorge beante
de telle furie, que Ligdamon en fut presque surpris. Toutesfois au
passer il se destourna un peu, et luy donna un si grand coup
d’espée
sur une patte, qu’il la luy couppa, de quoy l’animal en furie retourna
si promptement vers luy, que du heurt il le jeta par terre. Mais sa
fortune fut telle, qu’en tombant, et le lion se lançant dessus,
il ne
fit que tendre son espée qui luy donna si à propos sous
le ventre,
qu’il tomba mort presque aussi promptement que le premier.
Cependant que Ligdamon alloit ainsi disputant sa vie, voilà une
dame,
belle entre les plus belles Neustriennes, qui se mit à genoux
devant
les juges, les suppliant de faire surseoir l’execution, jusques
à ce
qu’elle eust parlé. Eux qui la cogneurent pour estre des
principales du
pays, voulurent bien la gratifier de ceste faveur, et mesme que
c’estoit celle-cy pour qui Lydias avoit tué Aronthe : elle
s’appeloit
Amerine.
Et lors elle leur parla de ceste sorte d’une voix assez honteuse :
Messieurs, l’ingratitude doit estre punie comme la trahison, puis que
c’en est une espece. C’est pourquoy, voyant Lydias condamné pour
avoir
esté contraire à ceux de sa patrie, je craindrais
l’estre, sinon de
vous, sans doute de nos dieux, si je ne me sentois obligée
à sauver la
vie a qui la voulut mettre pour me sauver l’honneur. C’est pourquoy je
me presente devant vous, assurée sur nos privi- [431/432] leges
qui
ordonnent que tout homme condamné à mort en est
delivré quand une fille
le demande pour son mary. Soudain que j’ay sceu vostre jugement, je
suis venue en toute diligence le vous requerir, et n’ay peu y estre si
tost qu’il n’ayt couru la fortune que chacun a veue; toutesfois puis
que Dieu me l’a conservé si heureusement, vous ne devez me le
refuser
justement. Tout le peuple qui ouyt ceste demande, cria d’une joyeuse
voix: Grace, grace. Et quoy que les ennemis de Lidias poursuivissent le
contraire, si fut-il conclu que les privileges du pays auroyent lieu.
Mais, helas! Ligdamon ne sortit de ce danger que pour r’entrer comme je
croy en un pus grand; car estant conduit devant les juges, il luy
firent entendre les coustumes du pays qui estoient telles: Que tout
homme attaint et convaincu de quelque crime que ce peust estre, seroit
delivré des rigueurs de la justice si une fille de le demandoit
pour
son mary. De sorte que s’il vouloit espouser Amerine, il seroit remis
en liberté, et pourroit vivre avec’elle.
Luy qui ne la cognoissoit point, se trouva fort empesché
à leur
respondre; toutesfois ne voyant autre remede d’eschapper du danger
où
il estoit, il le promit, esperant que le temps luy apporteroit quelque
exspedient pour sortir de ce labyrinthe. Amerine qui avoit tousjours
recogneu Lydias tant amoureux d’elle, ne fut pas peu estonnée
d’une si
grande froideur; toutefois, jugeant que l’effroy du danger où il
avoit
esté, le rendoit ainsi hors de luy, elle en eut plus de
pitié, et le
mena chez la mere de Lydia que estoit celle qui avoit procuré ce
mariage, sçachant qu’il n’avoit point d’autre remede pour sauver
son
fils, outre qu’elle n’ignoroit pas l’amour qui estoit entr’eux, ce qui
luy faisoit presser la conclusion du mariage le plus qu’il luy estoit
possible, pensant plaire à son fils. Mais au contraire, c’estoit
avancer la mort de celuy qui n’en pouvoit mais. Hé! mon cher
maître,
quand je me ressouviens des dernieres paroles, que vous me dites, je ne
sçay comme il est possible que je vive!
Toutes choses estoient prestes pour le mariage, et falloit que le
lendemain il se parachevast, quand le soir il me tira à part, et
me
dit: Egide, mon amy, veis-tu jamais une semblable fortune à
celle-cy,
que l’on me vueille faire croire que je ne suis pas moy-mesme? –
Seigneur, luy dis-je, il me semble, qu’elle ne pas mauvaise. Amerine
est belle et riche, tous ceux qui se dient vos parents, sont les
principaux de ceste contrée, que pourriez-vous desirer mieux? –
Ah!
Egide, me dit-il, que tu parles bien à ton [432/433] aise! Si tu
sçavois l’estat en quoy je me trouve, tu en aurois pitié.
Mais prends
bien garde à ce que je vay te dire, et sur toute l’obligation
que tu
m’as, et l’amitié que j’ay tousjours cogneue en toy, ne fais
faute,
aussi tost que demain j’auray fait ce à quoy je me resous, de
porter
ceste lettre à la belle Silvie, et luy raconte tout ce que tu
auras
veu. Et de plus, asseure-la, que jamais je n’ay aimé qu’elle,
qu’aussi n’en aimeray-je jamais d’autre.
A ce mot il me donna ceste lettre, que je garday fort soigneusement,
jusques au lendemain, qu’à l’heure mesmes qu’il partit pour
aller au
temple, il m’appella, et me commanda de me tenir pres de luy, et me fit
encor rejurer de vous venir trouver en diligence. En mesme temps on le
vint prendre pour le mettre sur le chariot nuptial, où
des-jà la belle
Amerine estoit assise, avec un de ses oncles, qu’elle aimoit et
honoroit comme pere. Elle estoit au millieu de Ligdamon et de Caristes,
ainsi s’appeloit son oncle, toute voilée d’un grand voile jaune,
et
ayant sur la teste, aussi bien que Ligdamon, le thyrse; il est vray que
celuy de mon maistre estoit fait de sisymbre, et celuy d’Amerine, de la
picquante et douce aspharagone. Devant le chariot marchoit toute leur
famille, et après suivoient leurs parents, et proches, alliez,
et amis.
En ce triomphe ils arriverent au temple, et furent menez à
l’autel
d’Hymen, au devant duquel cinq torches estoient allumées. Au
costé
droit d’Hymen, on avoit mis Jupiter et Junon, au gauche, Venus et
Diane. Quant à Hymen, il estoit couronné de fleurs et
d’odorante
marjolaine, tenant de la main droite un flambeau, et de la gauche un
voile de mesme couleur à celuy qu’Amerine portoit, comme aussi
les
brodequins qu’il avoit aux pieds.
Dés lors qu’ils entrerent dans le temple, la mere de Lydias et
d’Amerine allumerent leurs torches. Et lors le grand druyde
s’approchant d’eux, adressa la parole à mon maistre, et luy
demanda:
Lydias, voulez vous bien Amerine pour mere de famille? Il demeura
quelque temps sans respondre, enfin il fut contraint de dire qu’ouy.
Lors le druyde se tournant vers elle: Et vous; Amerine, voulez vous
bien Lidias pour pere de famille? Et luy respondant ouy leur prenant
les mains, et les mettant ensemble, il dit: Et moy, je vous donne de la
part des grands dieux l’un à l’autre. Et pour arrhes, mangez
ensemble
le Condron. Et lors prenant le gasteau d’orge, mon maistre le couppa,
et l’ayant espars, elle en ramassa les pieces, dont selon la coustume
ils mangerent ensemble.
Il ne restoit plus pour parachever toutes les ceremonies, que
[433/434] prendre le vin. Il se tourna vers moy, et me dit: Or
sus, amy, pour le plus agreable service que tu me fis jamais,
apporte-moy la tasse. Je le fis, helas! par mal-heur, trop diligent.
Aussi tost, qu’il l’eut en la main, d’une voix fort haute: O, puissants
dieux! qui sçavez, dit-il, qui je suis, ne vengez point ma mort
sur
ceste belle dame, qui en l’erreur de me prendre pour un plus heureux
que je ne suis, me conduit à cette sorte de mort.
Et à ce mot, il beut tout ce qui estoit dans la couppe, qui
estoit
contre la coustume, parce que le mary n’en beuvoit que la
moitié, et la
femme le reste. Elle dit en sousriant: Et quoy, amy Lydias, il semble
que vous ayez oublié la coustume? vous m’en deviez laisser ma
part. – Dieu ne le permette, dit-il, sage Amerine; car c’est du poison
que j’ay
esleu plustost pour finir ma vie, que manquer à ce que je vous
ay
promis, et à l’affection aussi que je dois à la belle
Silvie. – O
dieux, dit-elle, est-il possible ?
Et lors, croyant que ce fust vrayement son Lydias, mais qu’il eust
changé de volonté durant son abscense, ne voulant vivre
sans luy,
courut la tasse en la main, où estoit celuy qui avoit le vin
mixtionné,
car le jour auparavant, Ligdamon l’avoit fait faire à un
apothicaire.
Et avant que l’on sceust ce que mon maistre avoit dit et quelque
deffense qu’il en sceult faire, parce que c’estoit la coustume, on luy
en donna la pleine tasse, qu’elle beut promptement. Et puis revenant le
trouver, elle luy dit: Eh bien, cruel et ingrat, tu as plustost
aimé la
mort que moy, et moy, je l’aime mieux aussi que ton refus. Mais si ce
Dieux, qui jusques icy a conduit nos affections, ne me venge d’une ame
si parjure en l’autre vie, je croiray qu’il n’a point d’oreille pour
ouyr les faux sermens, ny point de force pour les punir.
Alors chacun s’approcha pour ouyr ces reproches, et ce fut en mesme
temps que Ligdamen luy respondit: Discrete Amerine, j’advoue que
j’aurois offensé, si j’estois celuy que vous pensez que je sois.
Mais
croyez moy qui suis sur la fin mon dernier jour, je ne suis point
Lydias, je suis Ligdamon; et en quelque erreur que l’on puisse estre de
moy à ceste heure, je m’asseure que le temps descouvrira ma
justice. Et
cependant j’eslis plustost la mort que de manquer à l’affection
que
j’ay promise à la belle Silvie, à qui je consacre ma vie,
ne pouvant
autrement satisfaire à toutes deux.
Et lors il continua: O belle Silvie, reçoy ceste volonté
que je
t’offre, et permets que ceste derniere action soit de toutes les
[434/435] miennes la mieux receue, puis qu’elle s’en va emprainte de ce
beau caractere de ma fidelité.
Peu à peu le poison alloit gaignant les esprits de ces deux
nouveaux
espousez, de sorte qu’à peine pouvoient – ils respirer, lors que
tournant les yeux sur moy, il me dit: Va, mon ami paracheve ce que tu
as à faire, et sur tout raconte bien ce que tu as veu, et que la
mort
m’est agreabel, qui m’empesche de noircir la fidelité que j’ay
vouée à
la belle Silvie. Silvie, fut la derniere parole qu’il dit; car avec ce
mot cette belle ame sortit du corps, et je croy, quant à moy,
que si
jamais amant fut heureux aux champs Elysées, mon maistre le sera
en
attendant qu’il vous puisse revoir. – Et quoy, dit Silvie, il est donc
bien vray que Ligdamon est mort? – C’est sans doute, respondit-il. – O
Dieux! s’escria Silvie.
A ce mot, tout ce qu’elle peut faire fut de se jetter sur son lict, car
le coeur luy failloit. Et apres avoir demeuré quelque temps le
visage
contre le chevet, elle pria Leonide qui estoit pres d’elle de prendre
la lettre de Ligdamon, et dire à Egide qu’il s’en allaste chez
elle,
parce qu’elle s’en vouloit servir. Ainsi Egide se retira, mais si
affligé qu’il estoit tout couvert de larmes.
Alors Amour voulust monstrer une de ses puissances; car ceste nymphe,
qui n’avoit jamais aimé Lidgamon en vie à ceste heure
qu’elle ouyt
raconter sa mort, en monstra un si grand ressentiment, que la personne
la plus passionnée d’amour n’en auroit point d’avantage. Ce fut
sur ce
propos que Galathée parlant à Celadon disoit qu’à
l’advenir elle
croiroit impossible qu’une femme une fois en sa vie n’aimast quelque
chose: Car, disoit-elle, ceste jeune nymphe a usé de temps de
cruautez
envers tous ceux qui l’ont aimée que les uns en sont morts de
desplaisir, les autres de desespoir se sont bannis de sa veue. Et mesme
cestuy-cy qu’elle pleur mort, elle l’a reduit autrefois à telle
extremité que, sans Leonide, c’estoit fait de luy, de sorte que
j’eusse
juré qu’amour euste plustost eu place dans les glaçons
les plus froids
des Alpes, que dans son coeur, et toutesfois vous voyez à ceste
heure à
quoy elle est reduite. – Madame, respondit le berger, ne croyez point
que ce soit amour, c’est plustost pitié. A la verité il
faudroit bien
qu’elle fust de la plus dure pierre qui fut jamais, si le rapport que
ce jeune homme a fait, ne l’avoit bien vivement touchée; car je
ne sçay
qui ne le seroit en l’oyant raconter, encor que qu’on n’eust autres
congnoissances de luy que ceste seule action. Et quant à moy, il
faut
que je le die la verité, je tiens Lidgamon plus heureux que s’il
estoit
en vie, [435/436] puis qu’il aimoit ceste nymphe avec tant
d’affection et qu’elle le rudoyoit avec tant de rigeur comme j’ay sceu.
Car quel plus grand heur luy pouvoit-il advenir que de finir ses
miseres et entrer aux felicitez qui l’accompagnent? Quel croyez-vous
que soit son contentement de voir que Silvie le plaint, le regrette, et
estime son affection? Mais je dis ceste Silvie qui autrefois l’a tant
rudoyé. Et puis qu’est-ce que desire l’amant, que de pouvoir
rendre
asseurée la personne aimée de sa fidelité et son
affection? Et pour
parvenir à ce poinct, quels supplices et quelles morts
sçauroit-il
refuiser? A ceste heure qu’il void, d’où il set, les larmes de
sa
Silvie, qu’il oyt les soupirs quel est son heur et quelle sa gloire?
non seulement de l’avoir asseurée de son amour, mais d’estre
luy-mesme
tout certain qu’elle l’aime? O non, madame, croyez-moy, Ligdamon n’est
point à plaindre, mais si est bien Silvie, car (et vous le
verrez avec
le temps) tout ce qu’elle se representera sera d’ordinaire les actions
de Ligdamon, les discours de Ligdamon, sa façon, son
amitié, sa valeur.
Bref, cet idole luy ira volant d’ordinaire à l’entour, presque
comme
vengeur des cruautéz dont elle a tourmenté ce pauvre
amant, et les
repentirs qui l’iront talonnant en ses pensées seront les
executeurs de
la justice d’amour.
Ces propos se tenoient si haut et si pres de Silvie qu’elle les oyoit
tous, et cela la faisoit crever, car elle les jugeoit veritables. En
fin apres les avoir soustenus quelque temps, et se recognoissant trop
foible pour resister à de su forts ennemis, elle sortit de ceste
chambre et s’alla retirer en la sienne où alors il n’y eut plus
de
retenue à ses larmes. Car ayant ferméla porte apres elle
et prié
Leonide qu’elle la laissast seule, elle se rejette sur le lict
où, les
bras croisez sur l’estomach, et les yeux contre le ciel, elle alloit
repassant par sa memoire toute leur vie passée, quelle
affection. il
luy avoit tousjours fait paroistre, comme il avoit patienté ses
rigueurs, avec quelle direction il l’avoit servie, combien de temps
ceste affection avoit duré, et en fin, disoit-elle, tout cela
s’enclost
à ceste heure dans peu de terre. Et en ce regret, se
ressouvenant de
ses propres discours, de ses adieux, de ses impatiences, et de mille
petites particularitez, elle fut contrainte de dire: Tay-toi, memoire,
laisse reposer les cendres de mon Ligdamon; que si tu me tourmentes, je
sçay qu’il te desadvouera pour sienne, et si tu ne l’es pas, je
ne te
veux point. En fin apres avoir demeuré quelque temps muette,
elle dit:
Or bien la pierre en est jettée, s’abrege ou s’estende ma vie
comme il
plaira aux dieux et à ma destinée, mais je ne cesseray
[436/437] d’aimer le souvenir de Ligdamon, de cherir son amitié
et d’honorer ses
vertus.
Galathée cependant ouvrit la lettre que estoit demeurée
entre les mains
de Leonide. Elle trouva qu’elle estoit telle.
LETTRE DE LIGDAMON
à Silvie
Si vous avez été offensée de l’outrecuidance qui m’a poussé à vous aimer, ma mort que s’en est ensuivie vous vengera. Que si elle vous est indifferente, je m’asseure que ce dernier acte de mon affection me gaignera quelque chose de plus avantageux en vostre ame. S’il advient ainsi, je cheris la ressemblance de Lydias plus que ma naissance, puis que par elle je vins au monde pour vous estre ennuyeux, et que par celle-cy j’en sors vous estant agreable.
Ce sont sans mentir, dit Celadon, de grandes vengeances que celles d’amour, et je me ressouviens qu’un pasteur des nostres fit dernierement sur le tombeau d’un mary jaloux, tels vers.
SONNET
SUR LE TOMBEAU
D’UN MARY JALOUX
Dessous son pasle effroy ceste tombe relante
Tient enclos l’ennemi du grand dieu Cupidon:
De sa temerité la mort fut le guerdon,
Mort qui selon nos voeux fut encore trop lente.
C’est ce tyran cruel, dont la force insolente
Rendroit larcin d’amour ce qui doit estre un don,
Et desdaignant le feux, et l’amoureux brandon,
Rentenoit la pitié, deseperoit l’attente.
C’est ce jaloux Argus dont les cent yeux tousjours
Curieux importuns veillloient sur nos amours,
Et faisoient nos espoirs mourir avant que naistre. [437/438]
Mais l’amour par la mort à la fin s’est vengé:
Apprenez, ô mortels! comme amour outragé
Fait, quoy qu’il tarde, en fin sa vengeance paroistre.
– Il est tout vray respondit Galathée, qu’amour ne
laisse jamais une
offence contre luy impunie, et de là vient que nous voyons en
cecy de
plus estranges accidens qu’en tout le reste des actions humaines. Mais
si cela est, Celadon, comment ne fremissez-vous de peur? comment
n’attendez-vous de moment à autre les traits vengeurs de ce
dieu? – Et
pourquoy, dit le berger, dois-je craindre? puis que c’est moy qui suis
l’offensé. – Ah! Celadon, dit la nymphe, si toutes choses
estoient
justement balancées, combien vous trouveriez-vous plus pesant
aux
offenses que vous faites, qu’en celles que vous recevez? – C’est
là,
luy dit Celadon, c’est là le comble du mal-heur, quand un
affligé est
creu bien heureux et qu’on le void languir sans en avoir pitié.
– Mais,
respondit la nymphe, dites moy, berger, entre toutes les plus grandes
offenses, celle de l’ingratitude ne tient-elle pas le premier lieu? –
Si fait sans doute, respondit-il. – Or puis qu’il est ainsi, continua
Galathée, comment vous pouvez-vous laver, puis qu’à tant
d’amitié que
je vous fais paroistre je ne reçois de vous que froideur et que
desdain? Il a fallu en fin que j’aye dit ce mot. Voyez vous, berger,
estant ce que je suis, et voyant ce que vous estes, je ne puis penser
que je n’aye offensé en quelque chose amour, puis qu’il me punit
avec
tant de rigueur.
Celadon fut extremement marry d’avoir commencé ce discours, car
il
falloit fuyant le plus qu’il luy esoit possible; toutesfois puis que
c’en estoit fait, il resolut de l’en esclircir entierement, et ainsi
luy dit: Madame, je ne sçay comment respondre à vos
paroles sinon en
rougissant, et toutes fois amour qui vous faict parler, me contraint de
vous respondre. Ce que vous nommez en moy ingratitude, mon affection le
nomme devoir, et quand il vous plaira d’en sçavoir la raison, je
la
vous diray. – Et quelle raison, interrompit Galathée,
pouvez-vous dire,
sinon que vous aimez ailleurs et que vostre foy vous oblige à
cela?
Mais la loy de la nature recede toute autre: ceste loy nous commande de
rechercher nostre bien, et pouvez-vous en desirer un plus grand que
celuy de mon amitié? Quelle autre y a t’il en ceste
contrée qui soit ce
que je suis, et qui puisse faire pour vous ce que je puis? Ce sont
mocqueries, Celadon, que de s’arrester à ces sottises de
fidelité et de
constance, [438/439] paroles que les vieilles et celles qui
deviennent laides ont inventées pour retenir par ce liens les
ames que
leurs visages mettoient en liberté. On dit que toutes les vertus
sont
enchaisnées; la constance ne peut donc estre sans la prudence,
mais
seroit-ce prudence, desdaigner le bien certain, pour fuir le tiltre
d’inconstant? – Madame, respondit Celadon, la prudence ne nous
apprendra
jamais de faire nostre profit par un moyen honteux, ny la nature par
ses loix ne nous commandera jamais de bastir avant que d’avoir
asseuré
le fondement. Mais y a-t’il quelque chose plus honteuse que n’observer
pas ce qui est promis? y a-t’il rien de plus leger qu’un esprit qui va
comme l’abeille, volant d’une fleur à l’autre, attirée
d’une nouvelle
douceur? Madame, si la fidelité se perd, quel fondement puis-je
faire
en vostre amitié? puis que si vous suivez la loy que vous dites,
combien demeuray-je en ce bon-heur? autant que vous demeurerez en lieu
où il n’y aura point d’autre homme que moy.
La nymphe et le berger discouroient ainsi, cependant que Leonide se
retira en sa chambre pour faire la despeche de Lindamor, qui fut en fin
de s’en revenir en toute diligence sans ce que nul sujet le peust
arrester; autrement, qu’il deseperast de toute chose. Et le lendemain
que Fleurial revint, apres luy avoir donné sa lettre, elle luy
dit:
Voy-tu, Fleurial, c’est à ce coup qu’il faut que tu fasses
paroistre
par ta diligence l’amitié que tu portes à Lindamor, car
le
retardement ne peut luy rapporter rien de moins que la mort. Va donc,
ou plustost vole, et luy dis qu’il revienne encore plus promptement, et
qu’à son retour il aille droit chez Adamas, parce que je le luy
ay
entierement acquis, et qu’estant icy, il sçaura la plus
remarquable
trahison d’amour qui ait jamais esté inventée, mais qu’il
vienne sans
qu’on le sçache, s’il est possible.
Ainsi partit Fleurial, si desireux de servir Lindamor, qu’il ne voulut
pas mesme retourner en la maison de sa tante, pour ne perdre ce peu de
temps, et pour n’avoir occasion d’y envoyer celuy que Lindamor avoit
despeché, voulant luy-mesme luy faire ce bon service.
Ainsi s’escoulerent trois ou quatre jours, durant lesquels Celadon se
remit de sorte qu’il ne ressentoit presque plus de mal, et desja
commençoit de trouver long le retour du druide, pour l’esperance
qu’il
avoit de sortir de ce lieu. Et pour abreger les jours trop longs, il
s’alloit quelquefois promener dans le jardin, et d’autres dans le grand
bois de haute fustaye, mais non jamais sans y estre accom- [439/440]
pagné de l’une des nymphes, et bien souvent de toutes trois.
L’humeur
de Silvie estoit celle qui luy plaisoit le plus, comme sympathisant
d’avantage avec la sienne; c’est pourquoy il la recherchoit le plus
qu’il pouvoit.
Il advint qu’un jour, estans tous quatre au promenoir. ils passerent
devant la grotte de Damon, et de Fortune, et parce que l’entrée
sembloit belle et faicte aves un grand art, le berger demanda ce que
c’estoit: à quoy Galathée respondit: Voulez vous, berger,
voir une des
plus grandes preuves qu’Amour ait fait de sa puissance il y a
longtemps? – Et quelle est-elle? respondit le berger. – C’est, dit la
nymphe, les amours de Mandrague, et de Damon; car pour la bergere
Fortune, c’est chose ordinaire. – Et qui est, respliqua le berger ceste
Mandrague? – Si l’on cognoist à l’oeuvre quel est l’ouvrier, dit
Galathée, à voir ce que je dis, vous jugerez bien qu’elle
est une des
plus grandes magiciennes de la Gaule; car c’est elle qui a fait
par ses enchantements ceste grotte, et plusieurs autres raretez qui
sont autour d’icy.
Et lors entrant dedans, le berger demeura ravy en la consideration de
l’ouvrage. L’entrée estoit fort haute, et spacieuse: aux deux
costez,
au lieu de pilliers, estoient deux termes qui sur leur teste
soustenoient les bouts de la voute du portail. L’un figuroit Pan, et
l’autre Syringue, qui estoient fort industrieusement revestus de
petites pierres de diverses couleurs. Les cheveux, les sourcils, les
moustaches, la baebe et les deux cornes de Pan estoient de coquille de
mer, si proprement mises que le ciment n’y paroissoit point. Syringue
qui estoit de l’autre costé avoit les cheveux de roseaux, et en
quelques lieux depuis le nombril, on les voyoit comme croistre peu
à
peu. Le tour de la porte estoit par le dehors à la rustique et
pendoient des festons de coquilles rattachez en quatre endroits
finissant aupres de la teste des deus termes. Le dedans de la
voute estoit en pointe de rocher, qui sembloit en plusieurs lieux
degoutter de salpestre, et sur le milieu s’entr’ouvroit en ovale, par
où toute la clarté entroit dedans. Ce lieu, tant par
dehors que par
dedans, estoit enrichy d’un grand nombre de statues qui,
enfoncées
dans leurs niches, faisoient diverses fontaines, et toutes
representoient quelque effect de la puissance d’Amour.
Au milieu de la grotte on voyoit le tombeau, eslevé de la
hauteur de
dix ou douze pieds, quipar le haut se fermoit en couronne, et tout
à
l’entour estoit garny de tableaux, dont les peintures estoient si bien
faictes que le veue en decevoit le jugement. La separation
[440/441] de chaque tableau se faisoit par des demy
pilliers de marbre noir rayez; les encoigneures du tombeau, les bazes
et les chapiteaux des demy colonnes, et la cornice qui tout à
l’entour
en façon de ceinture r’attachoit ces tableaux, et de diverses
pieces
n’en faisoit qu’une bien composée. estoit du mesme marbre.
La curiosité de Celadon fut assez grande, apres avoir
consideré le tout
ensemble, pour desirer d’en sçavoir les particularitez. Et
à fin
de donner occasion à la nymphe de luy en dire quelque chose, il
louoit
l’invention et l’artifice de l’ouvrier. – Ce sont, adjousta la nymple,
les esprits de Mandrague qui depuis quelque temps ont laissé
cecy pou
tesmoignage. que l’amour ne pardonne non plus au poil chenu qu’aux
cheveux blonds, et pou raconter à jamais à ceux qui
viendront icy les
infortunes et infidelles amours de Damon, d’elle et de la bergere
fortune. – Et quoy, repliqua Celadon, est-ce icy la fontaine de la
verité d’amour? – Non. respondit la nymphe, mais elle n’est pas
loing
d’icy. Et je voudrois avoir assez d’esprit pour vous faire entendre ces
tableaux, car l’histoire est bien digne d’estre sceue.
Ainsi qu’elle s’en approchoit, puor les luy expliquer, elle vid entrer
Adamas qui estant de retour et ne trouvant point les nymphes dans le
logis, jugea qu’elles estoient au promenoir, où apres avoir
caché les
habits qu’il portoit, il les vint trouver si à propos qu’il
sembloit
que la fortune le conduisit là, pour luy faire desduire les
amours de
ceste Fortune. Aussi Galathée ne l’apperceut plustost qu’elle
s’ecria:
O mon pere, vous voicy venu tout à temps pour me sortir de la
peine où j’estois. Et lors, s’adressant à Celadon: Voicy,
berger, qui
satisfera au desir que vous avez de sçavoir ceste histoire.
Et apres luy avoir demandé comme il se portoit. et que les
salutations
furent faictes d’un costé et d’autre, Adamas, pour obeir au
commandement de la nymphe, et contenter la curiosité du berger,
s’approchant avec eux du tombeau, commença de ceste sorte.
HISTOIRE DE DAMON
et de Fortune.
Tout ainsi que l’ouvrier se joue de son oeuvre et en fait comme il luy plaist, de mesmes les grands dieux, de la main desquels nous sommes formez, prennent plaisir à nous faire jouer sur le theatre [441/442] du monde, le personnage qu’ils nous ont esleu. Mais entre tous. il n’y en a point qui ait des imaginations si bigearres qu’Amour, car il rajeunit les vieux, et envieillit les jeunes. en aussi peu de temps que dure l’esclair d’un bel oeil; et ceste histoire, qui est plus veritable que je ne voudrois, en rend une preuve que malaisément peut-on contredire, comme par la suite de mon discours vous advouerez.
TABLEAU PREMIER
Voyez-vous en premier lieu, ce berger assis en terre, le
dos appuyé
contre ce chesne, les jambes croisées, qui joue de la cornemuse?
C’est
le beau berger Damon, qui eut ce nom de beau pour la perfection de son
visage.
Ce jeune berger paissoit ses brebis le long de vostre doux Lignon,
estant nay d’une des meilleures familles de Mont-verdun, et non point
trop esloigné de la vieille Cleontine et de la mere de Leonide,
et par
consequent en quelque sorte mon allié. Prenez garde comme ce
visage,
outre qu’il est beau, représente bien naifvement une personne
qui n’a
soucy que de se contenter; car vous y voyez je ne sçay quoy
d’ouvert et
de serain, sans trouble ny nuage de fascheuses imaginations. Et au
contraire tournez les yeux sur ces bergeres qui sont autour de
luy, vous jugerez bien à la façonde leus visage qu’elles
ne sont pas
sans peine, car autant que Damon a l’esprit libre et reposé,
autant ont
ces bergeres les coeurs passionnez pour luy, encor, comme vous voyez,
qu’il ne daigne tourner les yeux sur elles. Et c’est pourquoy on a
peint tout aupres, à costé droit, en l’air, ce petit
enfant nud, avec
l’arc et le flambeau en la main, les yeux bandez, le dos aislé,
l’espaule chargée d’un carquois, qui le menace de l’autre main.
C’est
Amour, qui offensé du mespris que ce berger fait de ces
bergeres, jure
qu’il se vengera de luy.
Mais pour l’embellissement du tableau, prenez garde comme l’art de la
peinture y est bien observé, soit aux raccourcissemens, soit aux
ombrages, ou aux proportions. Voyez comme il semble que le bras du
berger s’enfonce un peu dans l’enfleure de cet instrument, et comme la
cane par où il souffle, semble en haut avoir un peu perdu de sa
teinture, c’est parce que la bouche moite la luy a ostée.
Regardez à
main gauche comme ses brebis paissent: voyez-en les unes
couchées à
l’ombre, les autres qui se lechent la jambe, [442/443] les autres
comme estonnées, qui regardent ces deux belliers qui se viennent
heurter de toute leur force. Prenez garde au tour que cestuy-cy fait du
col, car il baisse la teste en sorte, que l’autre l’attaquant rencontre
seulement ses cornes, mais le raccourcissement du dos de l’autre est
bien aussi artificiel, car la nature qui luy apprend que la vertu unie
a plus de force, le fait tellement resserrer en un monceau, quìl
semble
presque rond. Le devoir mesme des chiens n’y est pas oublié, qui
pour s’opposer aux courses des loups, se tiennent comme trois
sentinelles, sur des lieux relevez, à fin de voir de plus loin,
ou
comme je pense, à fin de se voir l’un l’autre, et se secourir en
la
necessité.
Mais considerez la soigneuse industrie du peintre: au lieu que les
chiens qui dorment sans soucy, ont accoustumé de se mettre en
rond et
bien souvent se cachent la teste sous les pattes, presque pour se
desrober seulement; car ils sont couchez sur leurs quarte pieds, et ont
le nez tout le long des jambes de devant, tenans tousjours le yeux
ouverts aussi curieusement qu’un homme sçauroit le faire.
Mais voyons l’autre tableau.
TABLEAU DEUXIESME
Voicy le second tableau que est bien contraire au
precedent, car si
celuy là est plein de mespris, cestuy-cy l’est d’amour; s’il ne
monstre
qu’orgueil, cestuy-cy ne fait paroistre que douceur et soumission, et
en voyez-vous icy la cause.
Regardez cette bergere assise contre ce buisson, comme elle est belle,
et proprement vestue: ses cheveux relevez par devant, s’en vont
folastrant en liberté sur ses espaules, et semble que le vent,
à l’envy
de la nature, par son souffle les aille recrespant en onde, mais c’est
que jaloux des petits amours que s’y trouvent cachez, et qui vont y
tendant leurs lacs,il les en veut chasser. Et de fait voyez-en quelques
uns emportez par force, d’autres qui se tiennent aus noeuds qu’ils y
ont faits, et d’autres qui essayent d’y retourner, mais ils ne peuvent,
tant leur aisle encore foiblette est contrariée de
l’importunité de
Zephir.
C’est la belle bergere Fortune, de qui l’Amour veut se servir
[443/444] pour faire la vengeances promise contre Damon,qui est
ce berger que vous voyez debout pres d’elle appuyé sur la
houlette.
Considerez ces petit Amours qui sont tous embesoignez autour d’eux, et
comme chacun est attentif à ce qu’il fait. En voicy un qui prend
la
mesure des sourcils de la bergere, et la donne à l’autre, qui
avec un
cousteau escarte son arc, à fin de le compasser semblable
à leur tour.
Et voicy un autre qui ayant derobé quelque cheveux de ceste
belle, de
si beau larraecin veut faire la corde de l’arc de son compagnon. Voyez
comme il s’est assis en terre, comme il a lié le commencement de
sa
corte au gros orteil, qui se renverse un peu pour estre trop
tiré:
prenez garde que pour mieux cordonner, un autre luy porte sa pleine
main de larmes de quelque amant, pour luy mouiller les doigts.
Considerez comme il tient les reins je ne sçay comment pliez,
que
dessous le bras droit vous luy voyez paroistre la moitié du
devant,
encor qu’il monstre tout á plein le derriere de l’espaule
droicte. En
voicy un autre qui ayant mis la corde à un des bouts de l’arc,
à fin de
la mettre en l’autre, baisse ce costé en terre, et du genouil
gauche
plie l’arc en dedans; de l’estomach, il s’appuye dessus, et de la main
gauche, et de la droicte il tasche de faire glisser la corde jusques en
bas. Cupidon est un peu plus haut, de qui la la main gauche tient son
arc, ayant la droitte encore derriere l’aureille, comme s’il venoit de
lascher son trait, car voyez-luy le coude levé, le bras
retiré, les
trois premier doigts entr’ouverts, et presque estendus, et les deux
autres retirez dans la main. Et certes son coup ne fut point en vain,
car le pauvre berger en fut tellement blessé que la mort seule
le peu
guerir.
Mais regardez un peu de l’autre costé, et voyez cet Anteros qui
avec
ces chaisnes de roses et de fleurs, lie les bras et le col de la belle
bergere Fortune, et puis le remet aux mains du berger: c’est pour nous
faire entendre que les merites, l’amour, et le services de ce beau
berger, qui sont figurez par ces fleurs, obligerent Fortune à
une amour
reciproque envers luy. Qui si vous trouvez estrange qu’Anteros soit ici
representé plus grand que Cupidon, sçachez que c’est pour
vous faire
entendre que l’amour qui naist de l’Amour, est tousjours plus grande
que celle dont elle procede.
Mais passons au troisiesme. [444/445]
TROISIESME TABLEAU
Lors Adamas continua: Voicy vostre belle riviere de
Lignon. Voyez comme
elle prend une double source, l’une venant des montagnes de Cervieres,
et l’autre de Chalmasel qui viennent se joindre un peu par dessus la
marchande ville de Boing.
Que tout ce paysage est bien faict, et les bords tortueux de ceste
riviere avec ces petits aulnes qui la bornent ordinairement! Ne
cognoissez-vous point icy le bois qui confine ce grand pré,
où le plus
souvent les bergers paresseux paissent leurs troupeaux? Il me semble
que ceste grosse touffle d’arbres à main gauche, ce petit biais
qui
serpente sur le costé droit bien remettre devant les yeux. Que
s’il
n’est à ceste heure du tout semblable, ce n’est que le tableau
soit
faux, mais c’est que quelques arbres depuis ce temps-là sont
morts, et
d’autres creus, que la riviere en deux lieux s’est advancée, et
reculée
en d’autres, et toutefois il n’y a guiere de changement.
Or regardez un peu plus bas le long de Lignon. Voicy une trouppe de
brebis qui est à l’ombre, voyez comme les unes ruminent
laschement, et
les autres tiennent le nez en terre pour en tirer la fraischeur: c’est
le troupeau de Damon, que vous verrez si vous tournez la veue en
ça
dans l’eau jusques à la ceinture. Considerez comme ces jeunes
arbres
courbez le couvrement des rayons de soleil, et semble presque estre
joyeux qu’autre qu’eux ne le voye. Et toutefois la curiosité du
soleil
est si grande, qu’encores entre les diverses feuilles, il trouve
passage à quelques-uns de ses rayons. Prenez garde comme ceste
ombre et
ceste clairté y sont bien representées. Mais certes il
faut aussi
advouer que ce berger ne peut estre surpassé en beauté.
Considerez les
traits delicats et proprotionnez de son visage, sa taille droitte et
longue, ce flanc arrondy, cest estomac relevé, et voyez s’il y a
rien
qui ne soit en perfection. Et encore qu’il soit un peu courbé
pour
mieux se sevir de l’eau, et que de la main droicte il frotte le bras
gauche, si est-ce qu’il ne fait action qui empesche de recognoistre sa
parfaicte beauté.
Or jettez l’oeil de l’autre costé du rivage, su vous ne craignez
d’y
voir le laid en sa perfection, comme en la sienne vous avez veu le
beau, car entre ces ronces effroyables vous verrez la magicienne
[445/446] Mandrague, contemplant le berger en son bain. La voicy
vestue presque en despit de ceux qui la regardent, eschevelée,
un bras
nud, et la robbe d’un costé retroussée plus haut que le
genouil. Je
croy qu’elle vient de faire quelques sortileges, mais jugez icy
l’effect d’une beauté.
Ceste vieille que vous voyez si ridée qu’il semble que chaque
moment de
sa vie ait mis un sillon en son visage, maigre, petite, toute chenue,
les cheveux à moitié tondus, toute accroupie, et selon
son aage plus
propre pour le cercueil que pour la vie n’a honte de s’esprendre de ce
jeune berger. Si l’amour vient de la sympathie, comme on dit, je ne
sçais pas bien que l’on pourra trouver entre Damon et elle.
Voyez
quelle mine elle fait en son extase. Elle estend la teste, allonge le
col, serre les espaules, tient le bras joints le long des costez, et
les mains assemblées en son giron: et le meilleur est que,
pensant
sousrire, elle fait la moue. Si est-ce que telle qu’elle est, elle ne
laisse de rechercher l’amour du beau berger.
Or haussez un peu les yeux, et voyez dans ceste nue Venus et Cupidon,
que regardans ceste nouvelle amante, semblent esclatter de rire. C’est
que sans doute ce petit dieu, pour quelque gageure peut-estre qu’il
avoit faite avec sa mere, n’a pas plaint un traict, qui toutefois
devoit estre tout usé de vieillesse, pour faire un si beau coup.
Que si
ce n’est gageure, c’est pour faire voir en ceste vieille que le bois
sec brusle mieux, et plus aisément que le verd, ou bien pour
monster sa
puissance sur ceste vieille hostesse des tombeaux, il luy plaist de
faire preuve de l’ardeur de son flambeau, avec lequel il semnble qu’il
luy redonne une nouvelle ame, et pour dire en un mot, qu’il la fasse
ressuciter, et sortir du cercueil.
Mais passons à cet autre.
TABLEAU QUATRIESME
Voicy une nuict fort bien representée. Voyez comme
l’obsur de des
ombres, ces montaignes paroissent en sorte qu’elle se monstrent un peu,
et si en effet on ne sçauroit bien juger que c’est. Prenez garde
comme
ces estoilles semblent tremousser. Voyez comme ces autres sont si bien
disposées, que l’on les peut recongoistre. Voilà la
grande Ourse: voyez
comme le judicieux ouvrier, encor qu’elle ait vingt-sept estoilles;
toutefois n’en represente clairement que douze, et de ces douze
encores, n’y en fait-il que [446/447] sept bien esclantantes.
Voyez la petite Ourse, et considerez que d’autant que jamais ses sept
estoilles ne se cachent, encores qu’il y en ait une de la troisiesme
grandeur, et quatre de la quatriesme, toutefois il nous les fait voir
toutes, observant leur proportion. Voilà le Dragon, auquel il a
bien
mis les trente et une estoilles, mais si n’en monstre-t-il bien treize,
dont les cinq, comme vous voyez, sont de la quatriesme grandeur, et les
huict de la troisisme. Voicy la couronne d’Ariadne, qui a bien ses
huict estoilles, mais il n’y en a que six qui soient bien voyantes:
encores en voicy une qui est la plus reluisante de toutes. Voyez vous
ce ce costé la voye de laict, par où les Romains tiennent
que les dieux
descendent en terre, et remontent au ciel. Mais que ces nuages sont
bien representez, qui en quelques lieux couvrent le ciel avec
espaisseur, en d’autres seulement comme une legere fumée, et
ailleurs
point du tout, selon qu’ils plus ou moins eslevez, il sont plus ou
moins clairs !
Or considerons l’histoire de ce tableau. Voicy Mandrague au milieu d’un
cerne, une baguette en la main droicte, un livre tout crasseux en
l’autre, avec une chandelle de cire vierge, des lunettes fort troubles
au nez. Voyez comme il semble qu’elle marmotte, et comme elle tient les
yeux tournez d’une estrange façon, la bouche demy ouverte, et
faisant
une mine si estrange des sourcils et du reste du visage, qu’elle
monstre bien de travailler d’affection. Mais prenez garde comme elle a
le pied, le costé, le bras, et l’espaule gauche nuds, c’est pour
estre
le costé du coeur. Ces fantosmes que vous luy voyez autour de
ses
charmes, pour sçavoir comme elle pourra estre aimé de
Damon; ils luy
declarent l’affection qu’il porte à Fortune, qu’il n’y a point
de
meilleur moyen que de luy persuader que ceste bergere aime ailleurs, et
que pour le faire plus aisément, il faut qu’elle change pour ce
coup la
vertu de la fontaine de la Verité d’amour.
Avant que passer plus outre, considerez un peu l’artifice de ceste
peinture. Voyez les effets de la chandelle de Mandrague, entre les
obscuritez de la nuict. Elle a tout le costé gauche du visage
fort
clair, et le reste tellement obscur qu’il semble d’un visage different;
la bouche entr’ouverte paroist par le dedans claire autant que
l’ouverture peut permettre à la clarté d’y entrer, et le
bras qui tient
la chandelle, vous voyez aupres de la main, fort obscur, à cause
que le
livre qu’elle tient y fait ombre, et le reste est si clair
[447/448] par dessus qu’il fait plus paroistre la noirceur du
dessous. Et de mesme avec combien de consideration ont estez observez
les effets que ceste chandelle fait en ces demons, car les uns et les
autres, selon qu’ils sont tournez, sont esclairés ou obscurcis.
Or voicy un autre grand artifice de la peinture, qui est cest
esloignement, car la perspective y est si bien observée, que
vous
diriez que cest autre accident qu’il veut representer deça, est
hors de
ce tableau est bien esloigné d’icy. Et c’est Mandrague encores
qui est
à la fontaine de la Verité d’amour.
Mais pour vous faire mieux entendre le tout, sçachez que quelque
temps
auparavant une belle bergere, fille d’un magicien tres sçavant,
s’esprit secrettement d’un berger, que son pere n’apperceut point, soit
que les charmes de la magie ne puissent rien sur les charmes d’amour,
ou soit qu’attentif à ses estudes, il ne jetast point l’oeil sur
elle.
Tant y a qu’apres une tres-ardante amitié, d’autant qu’en amour
il n’y
a rien de plus insupportable que le desdain, et que ce berger l’a
mesprisoit pour s’estre dés long-temps voué ailleurs,
elle fut reduitte
à tel terme que peu à peu son feu croissant et ses forces
diminuant,
elle vint à mourir, sans que le sçavoir de son pere la
peust secourir.
Dequoi le magicien estant fort marry, quand il en sceust l’occasion,
à
fin d’an marquer la memoire à jamais, changea son tombeau en
fontaine,
qu’il nomma Verité d’amour, parce que qui ayme, s’il y regarde,
il void
sa dame, et s’il en est aimé, il s’y void aupres, ou bien celuy
qu’elle
ayme; que si elle n’ayme rien, elle paroist toute seule. Et c’est ceste
vertu que Mandrague veut changer, à fin que Damon y venant voir,
et
trouvant que sa maistresse en aime un autre, il perde aussi l’affection
qu’il luy porte et qu’elle ait ainsi la place libre. Et voyez, comme
elle l’enchante, quels caracteres elle fait autour, quels triangles,
quels carrez enlacez avec ses ronds ! croyez qu’elle n’y oublie rien
qui y soit necessaire, car cest affaire luy touche de trop pres.
Auparavant elle avoit par ses sortiliges assemblés tous ses
demons,
pour trouver remede à son mal; mais d’autant qu’amour est plus
fort que
tous ceux-cy, ils n’oserent entreprendre contre luy, mais seulement luy
conseillerent de faire ceste trahison à ces deux fidelles
amants. Et
d’autant que la vertu de la fontaine luy venoit par les enchantements
d’un magicien, Mandrague qui a surmonté en cette science tous
ses
devanciers, la luy peut hoster pour quelque temps.
Mais passons au tableau que suit. [448/449]
TABLEAU CINQUIESME
Ce cinquiesme tableau, continua Adamas, a deux actions. La
premiere,
quand Damon vint à ceste fontaine, pour sortir de la peine
où l’avoit
mis un songe fascheux. L’autre, quand trompé par l’artifice de
Mandrague ayant vu dans la fontaine que la berger Fortune aimoit un
autre, de desespoir il se tua.
Or voyant comme elles sont bien representées. Voicy Damon avec
son
espieu, car il est au mesme equipage qu’il souloit estre allant
à la
chasse. Voicy son chien qui le suit: prenez garde avec quel soing ce
fidele animal considere son maistre, car cependant qu’il regarde dans
la fontaine, il semble, tant il a les yeux tendus sur luy, d’estre
desireux de sçavoir qui le rend si esbahy. Que si vous
condiderez
l’estonnement qui est peint en son visage, vous jugerez bien qu’il en
doit avoir une grande occasion.
Mandrague luy avoit fait voir en songe Maradon, jeune berger, qui
prenant une flesche à Cupidon, en ouvroit le sein à
Fortune, et luy
ravissoit le coeur. Luy qui, suivant l’ordinaire des amants, estoit
toujours en doute, s’en vint, aussi tost qu’il fut jour, courant
à
ceste fontaine, pour sçavoir si sa maistresse l’aimoit. Je vous
supplie, considerez son esbahissement: car si vous comparez les visages
des autres tableaux à cestuy-cy, vous y verrez bien les mesme
traits,
quoy que le trouble en quoy il est peint le change de beaucoup de ces
deux figures que vous voyez dans la fontaine, l’une, comme vous pouvez
cognoistre, est celle de la bergere Fortune, et l’autre du berger
Maradon, que la magicienne avoit fait representer plustost qu’un autre,
pour sçavoir que cestuy-cy avoit esté dés
long-temps serviteur de ceste
bergere. Et quoy qu’elle n’eust jamais daigné le regarder,
toutesfois
amour qui croit facilement ce qu’il craint, persuada incontinent le
contraire à Damon, creance qui le fit ressoudre à la
mort. Remarquez,
je vous supplie, que ceste eau semble trember, c’est que le peintre a
voulu representer l’effet des larmes du berger qui tomboient dedans.
Mais passons à la seconde action. Voyez comme la continuation de
ceste
caverne est bien faicte et comme il semble que vrayement cela soit plus
enfoncé. Ce mort que vous y voyez au fond, c’est le pauvre
Damon, qui
desperé, se met l’espieu au travers du corps. L’action qu’il
fait est
bien naturelle: vous luy voyez une jambe toute estendue, l’autre
retirée comme de douleur, un bras engagé [449/450] sous
le corps,
y ayant esté surpris pour la promptitude de la cheute, et
n’ayant eu la
force de le r’avoir, l’autre languissant le long du corps, quoy qu’il
serre encor mollement l’espieu de la main, la teste penchée sur
l’espaule droitte, les yeux à demy fermez et demy tournez, en
tel estat
qu’allez voir on juge bien que c’est un homme aux trances de la mort,
la bouche entr’ouverte, les dents en quelques endroits un peu
descouvertes, et l’entre-deux du nez fort retiré, tous signes
d’une
prompte mort. Aussi ne le figure-t’il pas icy pour mort entierement,
mais pour estre entre la mort et la vie si entre elles il y a quelque
separation.
Voicy l’espieu bien representé: voyez comme cest espaisseur de
son fer
est à moitié cachée dans la playe, et la houppe
d’un costé toute
sanglante, et de l’autre blanche encores, comme estoit sa premiere
douleur. Mais quelle a esté la diligence du peintre! il n’a pas
mesme
oublié les cloux qui vont comme serpentant à l’entour de
la hante, car
les plus pres de la larme, aussi bien que le bois sont tachez de sang;
il est vray que par dessous le sang on ne laisse pas de recognoistre la
doreure. Or condiderons le rejaillissement du sang en sortant de la
playe: il semble à la fontaine, qui conduite par les longs
canaux de
quelque lieu fort relevé, lors qu’elle a esté quelque
temps contrainte
et retenue en bas, aussi tost qu’on luy donne ouverture, saulte de
furie çà et là. Car voyez ces rayons de sang,
comme ils sont bien
representez! considerez ces bouillons qui mesme semblent se souslever
à
eslans! Je croy que la nature ne sçauroit rien representer de
plus naïf.
Mais voyons cet autre tableau.
TABLEAU SIXIESME
Or voicy le sixiesme et dernier tableau qui contient
quatre actions de
la bergere Fortune.
A la premiere, c’est un songe que Mandrague luy fait faire; l’autre,
comme elle va à la fontaine pour s’en esclaicir; la troisiesme,
comme
elle se plaint de l’inconstance de son berger, et la derniere, comme
elle meurt, qui est la conclusion de ceste tragedie. Or voyons toutes
choses particulierement.
Voicy le lever du soleil: prenez garde à la longeur de ses
ombres, et
comme d’un costé le ciel est encore un peu moins clair. Voyez
ces nues
qui sont à moitié air, comme il semble que peu à
peu elles [450/451]
s’aillent eslevans! Ces petits oyseaux qui semblent en montant chanter
et tremousser l’aisle, son des allouettes qui se vont seichans de la
rosée au nouveau soleil; ces oyseaux mal formez qui d’un vol un
certain
se vont cachant, sont des chats huans qui fuyent le soleil, dans la
montagne couvre encores une partie, et l’autre qui reluit si claire et
qu’on ne sçauroit juger que ce fust autre chose qu’une grande et
confuse clairté.
Passons plus outre. Voicy la bergere Fortune qui dort; elle est dans le
lict, où le soleil qui entre par la fenestre ouverte pas
mesgarde, luy
donne sur le sein à demy descouvert. Elle a un bras negligement
estendu
sur bois du lict, le teste un peu penchée le long du chevet,
l’autre
main estendue le long de la cuisse par le dehors du lict, et parce que
la chemise s’est par hasard retroussée, vous la voyez par dessus
le
coude sans qu’elle cache nul des beautez du bras.Voicy autour d’elle,
les demons de Morphée dont Mandrague s’est servie, pour luy
donner
volonté d’aller à la fontaine des Veritez d’amour.
De faict la voicy à ce costé qui y regorge, car ayant
songé que son
berger estoit mort, et prenant sa mort pour la perte de son
amitié,
elle en venoit sçavoir la verité. Voyez comme ce visage
triste pas sa
douceur esmeut a pitié et fait participer à son
desplaisir, parce
qu’elle n’eut sitost jetté la veue dans l’*eau, qu’elle
apperceut
Damon, mais hélas! pres de luy la bergere Melide, bergere belle
à la
verité, et qui n’avoit point esté sans soupçon
d’aimer Damon,
toutesfois sans estre aimée de luy. Trompée de ceste
menterie, voyez
comme elle s’est retirée au profond de c este caverne et vient,
sans y
penser, pour plaindre son desplaisir, au mesme lieu où Damon
pour mesme
sujet estoit presque mort. La voicy assise contre ce rocher, les bras
croisez sur l’estomac pantele, le visage et les yeux tournez en haut
demandent vengeance au Ciel de la perfidie qu’elle croist estre en
Damon.
Et parce que le transport de son mal luy fit relever la voix en se
plaignant, Damon que vous voyez pres de là, encor qu’il fust sur
la fin
de sa vie, entreoyant les regrets de sa bergere, et en recognoissant la
voix, s’efforça de l’appeler. Elle qui ouyt ceste parole
mourante,
tournant en sursaut la teste, s’en va vers luy. Mais, ô dieux!
quelle
luy fut ceste veue! Elle oublie, le voyant en cet estat, l’occasion
qu’elle avoit de se plaindre de luy, et luy demande
[451/452] qu’il l’avoit si mal traitté. C’est, luy dit-il, le
changement de ma fortune, c’est l’inconstance de vostre ame qui m’a
deceu avec tant de demonstration de bonne volonté. Bref, c’est
le
bon-heur de Maradon, que la fontaine d’où vous venez m’a
monstré aupres
de vous. Et vous semble-t’il raisonnable que celuy vive ayant perdu
vostre amitié, qui ne vivoit que pour estre aimé de vous?
Fortune oyant
ces paroles: Ah! Damon, dit-elle, combien à nostre dommage est
menteuse
ceste source, puis qu’elle m’a fait voir Melide aupres de vous, que je
vois toutesfois mourir pour me bien aimer? Ainsi ces fideles amans
recogneurent l’infidelité de ceste fontaine, et plus asseurez
qu’ils
n’avoient jamais esté de leur affection, ils moururent
embrassez: Damon
de sa playe, et le bergere du desplaisir de sa mort.
Voyez de ce costé. Vola la bergere assise contre ce rocher
couvert de
mousse, et voicy damon qui tient la teste en son giron, et qui pour luy
dire le dernier adieu, luy tend les bras et luy en lie le col, et
semble de s’efforcer et s’eslever un peu pour la baiser, cependant
qu’elle, toute couverte de son sang, baisse la teste et se courbe pour
s’approcher de son visage et luy passe les mains sous le corps pour le
souslever un peu.
Ceste vieille eschevelée qui leur est aupres, c’est mandrague la
magicienne, qui les trouvant morts, maudit son art, desteste ses
demons, s’arrache les cheveux et se meurtrit la poitrine de coups. Ce
geste d’eslever les bras en haut par dessus la teste, y tenant les
mains joinctes, et au contraire de baisser le col et se cacher presque
le menton dans le sein, pliant et s’amoncelant le corps dans son giron,
sont signes de son violent desplaisir, et du regret qu’elle a de la
perte de deux si fidelles et parfaicts amants, outre celle de tout son
contentement. Le visage de cestes vieille est caché, mais
considerez
l’effect que font ces cheveux: ils retombent en bas et au droit de la
nucque, d’autant qu’ils y sont plus courts, ils semblent se relever en
haut. Voila un peu plus esloigné Cupidon qui pleure, voicy son
arc et
ses flesches rompues, son flambeau esteint et son bandeau tout
mouillé
de larmes, pour la perte de deux si fidelles amants.
Celadon avoit esté toujours fort attentif au discours du sage
Adamas et
bien souvent se repentoit de son peu de courage de n’avoir sceu
retrouver un semblable remede à celuy de Damon. et parce que
ceste
consideration le retint quelque temps muet, Galathée en sortant
de la
grotte, et prenant Celadon par la main: Que [452/453] vous
semble, luy dit-elle, de ces amours et de ces effects ? Que ce sont,
respondit le berger, des effects d’imprudence, et non pas d’amour, et
que c’est in erreur populaire pour couvrir nostre ignorance ou pour
excuser dont les causes nous sont cachées. – Et quoy, dit la
nymphe,
croyez vous qu’il n’y ait point d’amour ? – S’il y en a, repliqua le
berger, il ne doit estre que douceur. Mais quel qu’il soit, vous en
parlez, madame, à une personne autant ignorante d’en
sçavoir beaucoup,
mon esprit grossier m’en rend encor plus incapable. Alors la triste
Silvie luy repliqua: Toutesfois, Celadon, il y a quelque temps que je
vous vy en un lieu où malaisément eust-on peu croire cela
de vous estes
trop de beautez pour ne vous pouvoir prendre, et vous estes trop
honneste homme pour ne vous laisser prendre à elles. – Belle
nymphe,
respondit le berger, en quelque lieu que ce fust, puis que vous y
estiez, c’est sans doute qu’il avoit beaucoup de beauté. Mais
comme
trop de feu brusle plustost qu’il n’eschauffe, coeurs rustiques, et se
font plustost admirer qu’aimer, et adorer que servir. Avec tels propos
ceste belle trouppe s’alloit retirant au logis, où l’heure du
repas les
appelloit. [453/454]