LE DOUZIESME LIVRE
DE LA PREMIERE PARTIE
D’ASTREE.
Dés que le jour commença de poindre, Leonide, suivant la
resolution que
le soir Adamas, sa compagne, et Celadon avoient prise ensemble, vint
trouver le berger dans sa chambre, à fin de luy mettre l’habit que son
oncle luy avoit apporté. Mais le petit Meril, qui par commandement de
Galathée, demeuroit presque d’ordinaire avec Celadon, pour espier les
actions de Leonide, autant que pour servir le berger, les empescha
long-temps de le pouvoir faire ; en fin quelque bruit qu’ils ouyrent
dans la cour fit sortir Meril pour leur en rapporter des nouvelles.
Tout incontinent Celadon se leva, et la nymphe (voyez à quoy l’amour la
faisoit abaisser !) luy aida a s’habiller, car il n’eut sceu sans elle
s’approprier ces habits. Voilà peu apres le petit Meril, qui revint si
courant qu’il faillit de les surprendre: toutesfois Celadon qui s’y
prenoit garde, entra dans une garderobe en attendant qu’il s’en
retournast. Il ne fut plustost entré qu’il demanda où estoit Celadon.
Il est dans ceste garderobe, dit la nymphe, il ressortira incontinent.
Mais que luy veux-tu ? – Je
voulois, respondit le garçon, luy dire
qu’Amasis vient d’entrer ceans.
Leonide fur un peu surprise, craignant de ne pouvoir achever ce qu’elle
avoit commené ; toutesfois pour s’en conseiller à Celadon, elle dit a
Meril: Petit Meril, je te prie, va courant en advertir madame, car peut
estre elle sera surprise. L’enfant s’y courut, et Celadon sortit riant
de ces nouvelles et quoy, dit la nymphe, vous riez, Celadon, de ceste
venue ? Vous pourriez bien estre empesché. – Tant
s’en faut, dit-il,
continuez seulement de m’habiller, car dans la confusion de tant de
nymphes, je pourray plus aysément me dérober.
Mais cependant qu’ils estoient bien attentifs à leur besoigne,
[454/455] voilà Galathée qui entra si à l’impourveue que Celadon ne
peut se retirer au cabinet. Si la nymphe demeura estonnée de cet
accident, et Celadon aussi, vous le pouvez juger. Toutesfois la finesse
de Leonide fut plus gande et plus prompte qu ’il n’est croyable, car
voyant entrer Galathée, elle retint Celadon qui se vouloit cacher, et
se tournant vers la nymphe faisant bien l’empeschée: Madame, luy
dit-elle, s’il ne vous plaist de faire en sorte que madame ne vienne
icy, nous sommes perdues ; quant à moy, je ferai bien tout ce que je
pourray pour desguiser Celadon, mais je crains de n’en pouvoir venir à
bout.
Galathée, qui au commencement ne sçavoit que juger de ceste
metamorphose, loua l’esprit de Leonide d’aoir inventé ceste ruze, et
s’approchant d’eux se mit à considerer Celadon, si bien déguisé sous
cet habit, qu’elle ne peut s’empescher de rire, et respondit à la
nymphe: M’amie, nous estions perdues sans vous, car il n`y avoit pas
moyen de chacher ce berger à tant de personnes qui viennent avec
Amasis, où estant vestu de cest habit, non seulement nous sommes
asseurées ; mais encor je veux le faire voir à toutes vos compagnes,
qui le prendront pour fille. Et puis elle passoit d’un autre costé et
le consideroit comme ravie, car sa beauté par ses agencemens paroissoit
beaucoup plus.
Cependant Leonide pour mieux jouer son personnage, luy dit qu’elle s’en
pouvoit aller, de peur qu’Amasis ne les surprist. Ainsi la nymphe,
apres avoir resolu que Celadon se diroit parente d’Adamas, nommée
Lucinde, sortit pour entretentir sa mère, apres voir commandé à Leonide
de la conduire où elles seroient, aussi tost qu’elle l’auroit vestue.
Il faut advouer la verité, dit Celadon apres qu’elle s’en fut alleée,
de ma vie je ne fus si estonné, que j’ay esté de ces trois accidents:
de la venue d’Amasis, de la surprise de Galathée et de vostre prompte
invention. –
Berger, ce qui est de moy, dit-elle, procede de la
vonlonté que j’ay de vous sortir de peine, et pleust à Dieu que tout le
reste de votre contenement en despendist aussi bien que cecy, vous
cognoistriez quel est le bien que je vous veux. – Pour
remerciement de
tant d’obligation, respondit le berger, je ne puis que vous offrir la
vie que vous me conservez.
Avec semblables discours, ils s’alloient entretenans, lors que Meril
entra dans la chambre et voyant Celadon presque vestu, il en fut ravy
et dit: Il n’y a personne qui puisse le recognoistre, et moy-mesme qui
suis tous les jours pres de luy, ne croyrois point que ce fust luy, si
je ne le voyois habiller. Celadon luy respondit: [456/457] Et qui t’a
dit que je me déguisois ainsi ? –
C’est,
respondit-il, amdame, qui m’a commandé de vous nommer Lucinde, et que
je disse que vous estiez parente d’Adamas et mesme m’a emvoyé tout
incontinent vers le druyde pour l’en advertir, qui ne s’est peu
empescher d’en rire quand il l’a sceu et m’a promis de la faire comme
madame l’ordonnoit. –
Voilà qui va bien, dit le berger, et garde
de t’enoublier.
Cependant Amasis estant descendue du chariot, recontra Galathée au pied
de l’escalier, avec Silvie et Adamas. Ma fille, luy ditelle, vous estes
trop long-temps en vostre solitude ; il faut que je vous desbauche un
peu, veu mesmes que les nouvelles que j’ay eues de Clidaman et de
Lindamor me resjouissent de sorte, que je n’ay peu en en jouyr seule
plus longuement, C’est pourquoy je viens vous en faire part et veux que
vous reveniez avec moy à Marcilly, où je fais faire le feux de joye de
si bonnes nouvelles. – Je
loue Dieu, respondit Galathée, de tant de
bon-heur, et le supplie de le vous conserver un siecle. Mais à la
veriteé, madame, ce lieu est si agreable, qu’il me fait soucy de le
laisser. – Ce
ne sera pas, repliqua Amasis, pour long temps. Mais parce
que je ne veux m’en retourner que sur le soir. Allons nous promener, et
je vous diray tout ce que j’ay appris.
Alors Adamas luy baisa la robbe et luy dit: Il faut bien, madame, que
vos nouvelles soient bonnes, pui que pour les dire à madame vostre
fille, vous estes partie si matin. – Il y
a des-ja, dit-elle deux ou
trois jours que les receus, et fis incontinent resolution de venir, car
il ne me semble pas que je puisse jouir d’un contentement troute seule,
et puis certes la chose merite bien d’estre sceue.
Avec semblables discours, elle descendit dans le jardin, où commençant
son promenoir, ayant mis Galathée d’un costé, et Adamas de l’autre,
elle reprit de ceste sorte:
HISTOIRE
de Lydias et de Melandre
Considerant les estranges accidents qui arrivent par
l’amour, il me
semble que l’on est presque contraint d’avouer que si la fortune a
plusieurs roues pour hausser et baisser, pour tourner et changer les
choses humaines, la roue d’amour est celle dont elle se [457/458] sert
le plus souvent, car il n’a a rien, d’où l’on voye sortir de
changements que de ceste passion. Les exemples en sont tous les jours
devant nos yeux si communs, que se seroit superfluité de les rendire ;
toutefois il faut que vous advouyez, quand vous aurez entendu ce que je
veux dire, que cet accident est un des plus remarquables que vous en
ayez encores ouy ranconter.
Vous sçavez comme Clidaman par hazard devint serviteur de Silvie, et
comme Guyemants, par la lettre qu’il luy porta de son frere, en devint
aussi amoureux. Je m’asseure que depuis vous n’avez point ignoré le
dessein qui les fit partir tous deux si secrement pour alle trouver
Merouè, ny que, pour ne laisser point Clidaman seul en lieu si
esloigné, j’envoyay apres luy sous la charge de Lindamor une partie des
jeunes chavaliers de ceste contrée. Mais difficilement pourrez-vous
avoir entendu ce qui leur est advenu depuis qu’ils sont partis, et
c’est ce que je veux vous raconter à cet’heure, car il n’y a rien qui
ne merite d’estre sceu.
Soudain que Clidaman arrivé en l’armée, Guyemants qui y estoit fort
cogneu, luy fit baiser les mains à Meroué et à Childeric, et sans leur
dire il estoit, leur fit seulement entendre que c’estoit un jeune
chevalier de bonne maison qui desiroit de les servir ; il furent à bras
ouverts et principalement pour estre venus en un temps, que leurs
ennemis s’estans renforcez reprenoient courage, et les menaçoient d’une
bataille. Mais quand Lindamor fut arrivé, et qu’on sceut qui estoit
Clidaman, on ne sçauroit dire l’honneur ny les caresses qui luy furent
faites, ca desjà en trois ou quatre il s’estoit tellement signalé, que
les amis et les ennemis le cognoissoient, et l’estimoient.
Entre autres prisonniers qu’ils furent, luy et Guyemants, car ils
alloient tousjours en toutes leurs entreprises ensemble, il s’y en
trouva un jeune la grande Bretaigne, tant beau, mais tant trsite qu’il
fit pitié à Clidaman. Et parce que plus il demeuroit en ceste captvité,
et plus il faisoit paroistre d’ennuy, un jour il le fit appeller, et
apres l’avoir enquis de son estre, et de sa qualité, il luy demanda
l’occasion de sa tristesse, disant que si elle procedoit de la prison,
il devoit, comme homme de courage, supporter semblables accidents, eu
que tant s’en faut il devoit remercier le Ciel qu’il l’eust fait tober
entre leurs mains, puis qu’il estoit en lieu où ne recevroit que toute
courtoisie, et que l’esloignement de sa liberté ne procedoit que du
commandement de Meroué, qui avoit deffendu que l’on ne msit point de
prisonniers á rançon et que [458/459] quand il le leur
permettroit, il verroit quelle estoit leur courtoisie.
Ce jeune homme le remercia, mais toutesfois ne peut s’empescher de
souspirer, dont Clidaman plus esmeur encores, luy en demanda la cause,
à quoy il repondit: Seigneur chevalier, ceste tristesse que vous voyez
peinte en mon visage et ces soupirs qu se desrobent si souvent de mon
estomac, ne procedent pas de ceste prison dont vous me parlez, mais
d’une autre qui me lie bien plus estroittement. Car le temps ou la
rançon peuvent desobliger de celle-cy, mais de l’autre, il n’a a rien
que le mort qui m’en puisse retirer. Et toutesfois d’autant que je sius
resolu, encores la supporterois-je avec patience, si je n’en prevoyois
la fin trop prompte, non pas pa ma mort seul, mais par la perte de la
personne qui me tient pris si estroittement.
Clidaman jugea bien à ses paroles que c’estoit Amour qui le
travailloit, et par la preuve qu’il en faisoit en luy mesme,
considerant le mal de son prisonnier, il en eut tant de pitié, qu’il
l’asseura de procurer sa liberté le plus promptement, qu’il luy seroit
possible, sçachant assez par experience quelles sont les passions et
les inquiètudes qui accompagnent une personne qui aime bien. Puis, luy
dit-il que vous sçavez que c’est qu’amouir, et que vostre courtoisie
m’oblige à croire que quelque cognoissance que vous puissiez avoir de
moy, ne vous fera changer ceste bonne volonté, à fin que vous jugiez le
sujet que j’ay de me plaindre, voire de me desesperer voyant le mal si
prochain et le remede tant esloigné, pourveu que vous me promettier de
ne me dècouvrir, je vous diray des chosesqui sans doute vous ferront
estonner. Et lots le luy ayant promis, il commença de ceste sorte:
Seigneur chevalier, cet accoustrement que vous me voyez n’est pas le
mien propre, mais Amour qui autresfois a vestu des hommes en femmes, se
joue de moy de ceste et m’ayant fait oublier en partie ce que j’estois,
m’a revestu d’un habit contraire au mien, car je ne suis pas homme,
mais fille d’une des bonnes maisons de Bretaigne, et me nomme Melandre,
venuje entre vos mains par la plus grande fortune qui ait jamais esté
conduitte par l’amour.
Il y a quelque temps qu’un jeune homme nommé Lydias vint à Londres
fuitif des son pays, à ce que j’ay sceu depuis, pour avoir tué son
ennemy en champ clos. Tous deux estoient de cette partie de la Gaule
qu’on appelle Neustrie, mais parce que le mort estoit apparanté des
plus grand d’entre eux, il fut contraint de sortir du pays, pour éviter
les rigueurs de la justice. Ainsi donc parvenu [459/460] à Londres,
comme c’est la coustume de nostre nation, il y trouva tant de
courtoisie qu’il n’y avoit bonne maisons, òu il ne fust incontinent
familier ; entre autres il vivoit aussi privément chez mon pere que
s’il eust esté chez luy. Et parce qu’il faisoit dessein de deneurer là
aussi longuement que le retour en sa patrie luy seroit interdit, il
delibera de faire semblant d’aimer quelque chose, afin de se conformer
mieux à l’humeur de ceux de la grande Bretaigne qui ont tous quelque
particuliere dame. En ceste resolution il tourna, je ne sçay si je dois
dire pour bonne ou mauvaise fortune, les yeux sur moy, et fust qu’il me
trouvast ou plus à son gré ou plus à sa commodité, il commença de se
monstrer mon serviteur. Quelles dissimulations, quelles recherches,
quels serments furent ceux dont il usa en mon endroit ! Je ne
veux vous ennuyer par un trop long discours ; tant y a qu’apres une
assez longue recherche, car il y demeura deux ans, je l’aimay sans
dissmulation, d’autant que sa beauté, sa courtoisie, sa descretion, et
sa valeur estoient de trop grand attrtaits pour ne vaincre avec un
longue recherche toute ame pour barbare qu’elle fust. Je ne rougiray
donc de l’advouer à une personne qui a esprouvé l’amour, my de dire que
ce commencemant là fut fin de mon repos.
Or les choses estants en cest, et vivant avec tout le contement que
peut une personne qui aime et qui est asseuré de la personne aimé il
advint que les Francs, apres avoir gaigné tant de bateilles contre les
empereurs Romains, contre les Gots, et contre les Gaulois, tournerent
les armes les Neustriens, et les reduisirent à tels termes, qu’à cause
qu’ils sont nos anciens alliez, ils furent contraints d’envoyer à
Londres pour demander secours qui, suivant l’alliance faicte entr’eux
et ceux de la grande Bretaigne, leur fut acoordé et par le roy et par
les Estats.
Soudain ceste nouvelle fut divelguée par tout le royaume, et nous qui
estions en la principale ville, en fusmes advertis les premiers. Et des
l’heure mesme Lydias commença de penser à son retour, s’asseurant que
ceux de sa patrie ayans affaire de ses semblables l’absoudroient
facilement de la mort D’Aronte. Toutesfois parce qu’il m’avoit
tousjours promis de ne s’en point aller qu’il ne m’emmenast avec luy,
ce que le malicieux avoit fait pour me tromper, et de peur que je ne
misse empeschement à son depart, il ma cacha son dessein.
Mais comme il n’a a feu si secrettement couvert dont il ne sorte
quelque fumée, aussi n’y a-t’il rien de si secret dont quelque chose
[460/461] ne se découvre, et par ainsi quelques uns sans y penser me le
dirent.
Aussi tost que le sceus la premiere fois que je le veis, je le tiray à
part: Et bien, luy dis-je, Lydias, avez-vous resolu que je ne sçache
point que vous me laissez ? Croyez-vous mon amitié si foible qu’elle ne
puisse soustentir les coups de vostre fortune ? Si vos affaires veulent
que vous retourniez en vostre patrie, pourquoy ne permet vostre amitié
avec vous ? Demandez moy à mon pere, je m’asseure qu’il sera bien aise
de nostre alliance, car je sçay qu’il vous aime ; mais de me seule icy,
avec vostre foy parjure, non, Lydias, croyez-moy, ne commettez point
une si grand faute, car les dieux vois puniront.
Il me respondit froidement qu’il n’avoit point pen sé à son retour, et
que toutes les affaires ne luy estoient rien au prix du bien de ma
presence, que je l’offensois d’en douter, mais que ses actions me
contraindroient de l’advouer.
Et toutesfois ce parjure, deux jours apres s’en alla avec les premieres
trouppes qui partirent de la grande Bretaigne, et prit son temps si à
propos qu’il arriva sur le bord de la mer le mesme jour qu’ils devoient
partir, et ainsi s’embarqua avec eux. Nous fusmes incontinent advertis
de son depart ; toutesfois je m’estois tellement figurée qu’il
m’aimoit, que je fus la derniere qui le creut, de sorte, qu’il y avoit
plus de huict jours qu’il estoit party, que je ne me pouvois persuader
qu’un homme si bien nay fust si trpmpeur et ingrat. Enfin un jour
s’escoulant apres l’autre, sans que j’en eusse accune
nouvelle, je recogneus que j’estois trompée et que veritablement Lydias
estoit party.
Si alors mon ennuy fut grand, jugez-le seigneur chevalier, puis que
tombant malade, je fus reduictea tel terme, que les medecins ne
cognoissans mon mal, en desespererent, et m’abandonnans me tenoient
comme morte ; mais amour qui voulut monstrer sa puis-sance, et qu’il
est mesme meilleur medecin qu’Esculape, me guerit par un estrange
antidote. Et voyez comme il se plaist aux effets qui sont contraires à
nos resolutions ; lors que je sceus la fuite de Lydias, car en verité
elle pouvoit se nommer ainsi, je m’en sentis de tlle sorte offensée,
qu’apres avoir invoqué mille fois le Ciel, comme tesmoin de ses
perfidies, je juray que je ne l’aimerois jamais, autant de fois qu’il
m’avoit juré de m’aimer à jamais. Et je puis dire que nous fusmes aussi
parjures l’un que l’autre, car lors que ma haine en sa plus grande
fureur, ne voilá pas un vaisseau qui venoit de Calais, pour rapporter
que le secours [461/462] y estoit heureusement, qui nous dit que Lydias
y avoit passé en intention de faire la guerre avec ceux de la grande
Bretaigne, mais qu’aussi tost que le gouver du lieu (qui s’estoit
troevé parent d’Aronte en avoit esté adverty, il l’avoit fait mettre en
prison comme ayant esté desja auparavant condamné, qu’on le renoit pour
perdu, parce que ce gouverneur avoit tres-grand credit parmi les
Neustriens qu’ à la verité il y avoit un moyen de le sauver, mais si
difficile qu’il n’y avoit personne qui le voulust hazarder, et qui
estoit tel.
Aussi tost que Lydias se vit saisi, il luy demanda comment un chevalier
plein de tant de reputation comme luy, vouloit venger ses querelles par
la voye de la justice et non point par les armes ; car c’est une
coustume entre les Gaulois de ne recoure jamais à la justice en ce qui
offense l’honneur, mais au combat, et ceux qui est font autrement sont
tenus pour deshonorez. Lypandas, qui est le nom de ce gouverneur, luy
respondit qu’il n’avoit point tué Aronte en hom me de bien, et que s’il
n’estoit condamné par las justice, il le luy maintiendroit avec les
armes, mais qu’estant honteux de se battre avec un crminel, s’il a
avoit quelqu’un de ses amis qui se presentast pour luy, il s’offroit de
le combattre sur ceste querelle ; que s’il estaoit vaincu, il le
mettroit en liberté, qu’autrement la justice en seroit faicte, et que
pour donner loisir à ses parents et amis, il le garderoit un mois en sa
puissance ; que si personne ne se presentoit dans ce temps, il le
remettroit entre les
rigoureuses mains des anciens de Rothomague, pour estre traitteé selon
des merites. Et qu’a fin qu’il n’y eust point d’avantage pour personne,
il vouloit que se fist avec l’espée et le poignard, et en chemise. Mais
Lypandas estant estimé l’un des plus vaillans hommes de toute la
Neustrie il n’y avoit personne qui eust la hardiesse d’entreprendre le
combat, outre que les amis de Lydias n’en estans pas advertis, ne
pouvoient luy rendre ce bon office.
O seigneur chevalier ! Quand je me ressouviens des contrarietez
qui me combattirent oyant ces nouvelles, il faut que j’advoue que je ne
fus de ma vie si confuse, non pas mesme quand ce perfide me laissa.
Alors Amour voulut que je recogneusse les propositions faites contre
luy estre plus impuissantes quand il vouloit, que les flots n’aboyent
en vain contre u roche pour l’esbranler, car il fallut, pour payer le
tribut d’amour, recourre à l’ordinaire monnoye dont l’on paye ses
imposts, qui sont les larmes.
Mais apres avoir longuement, et vainement pleuré l’infidelle [462/463]
Lydias, il fallut en fin que je me resolusse à sa conservation, quoy
qu’elle me deust couster et le repos et l’honneur. Et transportée de
ceste nouvelle fureur, ou plustost de ce renouvellement d’amour, je
resolus d’aller à Calis en intention de trouver là les moyens
d’advertir les parens et les amis de Lydias. Et donnat ordre le plus
secrettemnet qu’il me fut possible à mon voyage, une nuict je me
dérobay en l’abit que vous me voyez ; mais la fortune fut sie mauvaise
pour moy que je demeuray de quinze jours sans trouver vaisseau qui
allast de ce costé-là. Je ne sçay que devindrent mes parents me
trouvans partie, car je n’en ay point eu de nouvelles depuis ; bien
m’asseuré-je que la vieillesse de mon pauvre pere n’aura peu resister à
ce desplaisir, car il m’aimoit plus tendrement que luy mesme et m’avoit
tousjours nourrie si soigneusement que je me suis plusieurs fois
estonnée comme j’ay peu souffrir les incommoditez que depuis mon départ
j’ay supportées en ce voyage, et fut dire que c’est amour, et non pas
moy.
Mais pour reprendre nostre discours, apres avoir attendu quinze ou
seize jours sur le bord de la mer, en fin il se presenta un vaisseau
avec lequel j’arrivay à Calais, lors qu’il n’y avoit plus que cinq ou
six jours du terme que Lypandas luy avoit donné. Le branle du vaisseau
m’avoit de sorte estourdie que je fus contrainte de garder le lict deux
jours, si bien qu’il n’y avoit plus temps de pouvoir advertir les
parents de Lydias, ne sçachant mesme qui ils estoient, nay où ils se
tenoient.
Si cela me troubla, vous le pouvez juger, parce mesme qu’il sembloit
que je fusse venue tout à propos pout le voir mourir et pour assister à
ses funerailles. Dieux ! Comment vous disposez de nous ! J’estois
tellement outrée de ce desaster que jour et nuict les larmes
estoient en mes yeux. En fin le jour avant le terme, transportée du
desir de mourir avant que Lydias, je me resolus d’entrer au combat
contre Lypandas. Quelle resolution ou plustost quel desespoir ! Car je
n’avois de ma vie tenu espée en la mein, et ne sçavois bonnement de
laquelle il falloit prendre le poignard ou l’espée. Et toutesfois me
voilà resolue d’entrer au combat contre un chevalier qui toute sa vie
avoit fait ce mestier, et qui avoit tousjours acquis tiltre de brave et
vaillant. Mais toutes ces considerations estoient nulles envers moy qui
avoit esleu de mourir avant celuy que j’aimois la vie. Et quoy que je
sceusse bien que je ne le pourrois pas sauver, toutesfois ce ne
m’estoit peu de satisfaction qu’il deust avoir ceste preuve de mon
amitié. [463/464]
Une chose me tourmentoit infiniment, à quoy je voulus tascher de donner
remede, qui etsoit la crainte d’estre cogneue de Lydias, et que cela ne
m’empeschast d’achever mon dessein, parce que nous devions combatre
desarmez. Pour à quoy remedier, j’envoyay un cartel à Lypandas, par
lequel apres l’avoir deffié, je le priois qu’estant tous deux
chevaliers, nous
nous servissions des armes que les chevaliers ont accoustumé, et non
popint des celles des desesperez. Il respondit que le il se trouveroit
sur le champ, et que j’y vinsse armé, qu’il en feroit de mesme,
toutesfois qu’il vouloit que ce fust à son choix, apres avoir commencé
le combat de ceste sorte, pour ma satisfaction , de l’achever pour la
sienne comme il avoit proposé au commencement: moy qui ne doutois point
qu’en toute sorte je n’y deusse mourir, l’acceptay comme il le voulut.
Et en ce dessein le lendemain armée de toutes pieces je me presenty sur
le champ, mais il faut advouer le vray ; j’estois si empeschée en mes
armes que je ne sçavois comme me remuer.
Ceux qui me voyoient aller chancellant, pensoient que ce fusat de peur
du combat, et c’estoit de foiblesse. Bient tost apres voilà venir
Lypandas armé et monté à l’advantage, qui à son abord effroyoit ceux
mesmes a qui le danger ne touchoit point, Et croiriez-vous que je ne
fus point estonée, que quand le pauvre Lydias fut conduit sur un
eschaffaut pour assister au combat, car la pitié que j’eus de le voir
en tel estat, me toucha de sorte que je
demeuray fort long temps sans me pouvoir remuer. En fin les juges me
menerent vers luy, pour sçavoir s’il m’acceptoit pour son champion : il
me demanda qui j’estois. Lors contrefaisant ma parole:
Contentez-vous, Lydias luy dis-je, que je suis le seul qui veut
entreprendre ce combat pour vous.
–
Puis que cela est, repliquat’il vous devez estre personne de valeur.
Et c’est pourquoy, dit-il se tournant vers les juges, je l’accepte. Et
ainsi que je m’en allois, il me dit: Chevalier vaillant, n’ayez peur
que vostre querelle ne soit juste. –
Lydias, luy respondis-je,
fussée-je aussi asseuré que tu n’eusses point d’autre injustice!
Et apres je me retiray si resolue à la mort, que desjà il me tardoit
que les trompettes le signal du combat. De fait au premier son, je
partis, mais le cheval m’esbranla der sorte qu’au lieu de porter ma
lance comme il falloit ; je la laissay allercomme la fortune voulut.
Sie bien qu’au lieu de le frapper, je donnay dans le col du cheval, luy
laissant la lance dans le [464/465] corps, dont le cheval courut au
commencement pa le champ en despit de son maistre, et en fin toma mort.
Lypandas estoit venu contre moy avec tant de desir de bien faire que la
trop grande volonté luy fit faillir son coup. Quant à moy, mon cheval
alla jusques òu il voulut, car ce que je peus faire fut de me tenir
sans tomber, et s’estant arresté de soy-mesme, et oyant Lypandas qui me
crioit de tourner à luy, avec outrages de ce que je luy avois tué son
cheval, je revins apres avoir mis la main à l’espée au mieux qu’il me
fut possible, et non pas sans peine. Mais mon cheval que peut-estre
picqueé plus que son courage ne vouloit, aussi tost que je l’eus
tourné, prit de luy-mesme sa course, et si à propos qu’il vint heurter
Lypandas de telle furie, qu’il le porta les pieds contrmont ; mais en
passer il luy donna de l’espée dans le corps si avant que peu apres je
le sentis faillir dessous moy, et ce ne fut peu que je me ressouvinsse
d’oster les pieds des estrieux ; car presce incontinent il tomba mort,
par ma bonne fortune, si loing de Lypandas que j’eus loisir de sortir
de la selle, et me dépestrer de mon cheval.
Alors je m’en vins à luy qui desjà s’approchoit l’espée haute pour me
frapper, et faut que je die que si Amour n’eust soustenu le faix des
armes, je m’avois point de force qui le peust faire. En fin voicy
Lypandas qui de toute sa force me deschargea un coup sur la teste ; la
nature m’apprit à mettre le bras gauche devant, car autrement je ne me
ressouvenois pas de l’escu que j’avois en ce bras-là. Le coup donna
dessus si à plein, que n’yant la force de le soustenir, mon escu me
redonna un si grand coup contre la sallade, que les estincelles m’en
vindrent aux yeux. Luy qui voyoit que je chancelois, me voulut
recharger d’un autre encore plus pesant, mais ma fortune fut telle, que
haussant l’espée, je recontray la sienne si à propos du trenchant,
qu’elle se mit en deux pieces, et las mienne à moitié rompue fit comme
la soenne au premier coup que je luy voulus donner, car il esquiva, et
moy n’ayant la force de la retenir, je las laissay tomber jusques en
terre où de la pointe je recontray une pierre qui la rompit.
Lypandas alors voyant que nous estions deux avec mesme advantage me
dit: Chevalier, ces armes nous ont esté esgalement favorables, je veux
essayer si les autres en seront de mesme, et pour ce desarmez-vous, car
c’est ainsi que je veux fin ir ce combat.
–
Chevalier, luy respondis-je, à ce qui s’est passé vous pouvez bien
cognoistre que vous avez le tort, et delivrant Lydias vous [465/466]
devriez laisser ce combat. – Non,
non dit Lypandas en colere, Lydias et
vous mourrez. –
J’essayeray, repliquay-je, de tourner ceste sentence
sur vostre teste. Et lors m’esloignant dans le champ le plus que je
peux de Lydias de peur d’estre recogneue, avec l’aide de ceux qui le
gardoient, je me desarmay ; et d’autant que nous avions fait provision
tous deux d’une espée et d’un poignard, apres avoir laissé le
pourpoint, nous venons l’un conte l’autre.
Il faut que je vous die que ce ne fut pint sans peine que je cachois le
sein, parce que la chemise, en dépit que j’en eusse, monstroit
l’enfleure des tetins, mais chacun eust pensé toute autre chose
plustost que cella-là, et quant à Lydias, il ne me peut recognoistre,
tant pour me voir en cet habit desguisé, que purce que j’estois
enflammée de la chaluer des armes, et ceste couleur haut me changeoit
beaucoup le visage.
En fin nous voilà, Lypandas et moy, à dix ou douze pas l’un de l’autre
: l’on nous avoit mesparty le soleil, et les juges s’estoient retirez.
Ce fut lors que veritaablement je croyois mourir, m’asseurant quàu
premier coup il me mettroit l’espée dans le corps. Mais la fortune fut
si bonne pour Lydias, car ce n’estoit que de sa vie que je craignois,
que cet arrogant Lypandas venant de toute furie à moy, broncha si à
propos qu’il vint donner de la teste presque à mes pieds, si lourdemant
que de luy-mesme il se fit deux blessures : l’une du poignard dont il
se perça l’espaule droite, et l’autre,de l’espée donnant du front sur
le tranchant, Quant à moy, je fus si effroyée de sa cheute, que je
croyois desja estre morte, et sans luy faire autre mal, je me reculay
deux ou trois pas. Il est vray que m’imaginant de le pouvoir vaincre
plus par ma courtoisie que par ma valeur, je luy dis : Levez-vous,
Lypandas, ce n’est point en terre qeu je vous veux offenser. Luy qui
estoit demeuré quelque temps estourdi du coup, tout en furie se releva
pour se jetter sur moy, mais des deux blesseures qu’il s’estoit faites,
l’une l’aveugloit, et l’autre luy ostoit la force du bras, de sorte
qu’il ne voyoit rien, et si ne pouvoit presque soustenir l’espée, de
quoy m’appercevant je pris courage, et m’en vins à luy l’espée haute,
luy disant : Rends-toy, Lypandas, autrement tu es mort. –
Pourquoy, me
dit-il, me rendray-je, pius que les donditions de nostre combat ne sont
pas telles ? Contente toy que je mettray Lydias en liberté. Alors les
juges estans venus, et Lypandas ayant ratfié sa promesse, ils
m’accompagnerent hors du champ comme victorieux.
Mais craignant que l’on ne me fist quelque outrage en ce lieu [466/467]
là pour y avoir Lypandas toute puissance, apres m’estre armée, je
m’approchay, la visiere baissée, de Lydias et luy dis: Seigneur Lydias,
remerciez Dieu de ma victoire, et si vous desirez que nous puissions
plus longuement conferer ensemble, je m’en vais en la ville de
Rigiaque, où j’atendray de vos nouvelles quinze jours, car apres ce
terme je suis contraint de parachever quelqque affaire, qui m’emmenera
loing d’icy, et pourrez demander le Chevalier Triste, parce que c’est
le nom que je porte pour les occasions que vous sçaurez de moy. –
Ne
cognoistray-je point, dit-il, autrement celuy à qui je suis tant oblige
? – Ny
pour vostre bien, luy dis-je, ny pour le mien il ne se peut. Et
à ce mot je le laissay, et apres, estre pourveue d’un autre cheval, je
vins à Rigiaque où je demeuray depuis.
Or ce traistre de Lypandas, aussi tost que je fus partie, fit remttre
Lydias en prison plus estroitte qu’auparavant, et quand il s’en
plaignoit et qu’il luy repochoit la promesse qu’il m’avoit faite, il
respondoit qu’il avoit primis de le mettre en liberté, mais qu’il
n’avoit pas dit quand, et que ce seroit dans vingt ans, sinon avec une
condition qu’il luy proposa, qui estoit de faire en sorte que je me
remisse prisonniere en sa place et qu’ainsi je payasse la rançcon de sa
liberté par la perte le la mienne. Lydias luy respondit qu’il seroit
aussi ingrat envers moy que Lypandas perfide envers luy. Dequoy il
s’offensa de sorte qu’il jura que si dans quinze jours je n’estoit
entre ses mains, il le remettroit entre celles de la justice. Et lors
que liy remettoit devant les yeux sa foy parjurée : J’en ay fait,
disoit-il, la penitence pas les blesseures que j’ai apportée du combat,
mais ayant des long temps promis aux seigneurs Neustriens de maintenir
la justice, ne suis-je pas plus obligé à la premiere qu’à la derniere
promesse ? Les premiers jours s’escoulerent sans que j’y prisse garde,
mais yoyant
que je n’en avoit point de nouvelle, j’y envoyay un homme pour s’en
enquerir. Par luy je sceus la malice de Lypandas et mesme le terme
qu’il avoit donné, et quoy que je previsse toutes les cruautez et
toutes les indignitez qui se peuvent recevoir, si est-ce que je resolus
de mettre Lydias hors de telles mains, n’yant rien de si cher que sa
conversation. Et par fortune le jour que vous me pristes je m’y en
allois, et à ceste heure la tristesse que vous voyez en moy, et les
souspirs qui ne me donnent point de cesse, procedent, non de la prison
où je suis (car celle-cy est bien douce au prix de celle que je
m’estios proposée), mais de sçavoir [467/468] que ce perfide et cruel
Lypandas mettra sans doute Lydias entre les mains de ses ennemis qui
n’attendent autre chose que d’en voir une deplorable et honteuse fins ;
car des quinze qu’il avoit donnez, les dix sont des-ja passés, si bien
que je ne puis presque plus esperer de pouvoir rendre ce dernier office
à Lydias.
A ce mot les larmes luy empeschans la voix, elle fut contrainte de se
taire , mais avec tant de demonstrations de desplaisir, que Clidaman en
fut esmeu et pour la consoler luy dit: Vous ne devez point, courageuse
Melandre, vous perdre tellement de courage que vous ne mainteniez la
generosité en cest accident, que vous avez fait paroistre en tous les
autres. Le Dieu qui vous a conservée en de si grands perils ne veut pas
vous abandonner en ceux-cy qui sont moindres. Vous devet croire que
tout ce qui despendra de moy sera tousjours disposé à vostre
contentement. Mais parce que je suis sous un prince à qui ne ne veux
point desplaire, il faut que vostre liberté vienne de luy ; bien vous
promets-je d’y rapporter de mon costé tout ce que vous pourriez esperer
d’un bon amy. Et la laissant avec ses bonnes paroles, il alla troever
Childeric et le supplia d’obtenir du roy Maroüé la liberté de ce jeune
prisonnier.Le jeune prince qui aymoit mon fils, et qui sçavoit bien que
le roy son pere seroit bien aise d’obliger Clidaman. Sans retarder
d’avantage.l’alla demander à Meroüe qui accorda tout ce que mon fils
demandoit.
Et parce que le temps estoit si court que la moindre partie qu’il en
eust perdue eust fait faute à Melandre, il l’alla troever en son logis
òu l’yant tirée à part : Chevalier Triste, luy dit-il faut que vous
changiez de nom, car si vos infortunes vous ont ca devant donné sujet
de le porter, il semble que vous le perdez bien tost. Le Ciel commence
de vous regarder d’un oeil plus doux que de coustume. Et tout ainsi
qu’un mal-heur ne vient jamais seul, de mesme le bon-heur marche
tousjours accompagné. Et pour tesmoignage de ce que je vous dis,
sçachez chevalier (car tel vous veux-je nommer puis que vostre
generosité à von droit vous en acquiert l’honorable tiltre) que
desormais vous estes en liberté et pouvez disposer de vos actions tout
ainsi qu’il vous plaira. Le prince des Francs m’a permis des disposer
de vous, et le devoir de chevalier m’oblige non seulement à vous mettre
en liberté, mais à vous offrir encore toute l’assistance que vous
jugerez que je vous puisse rendre.
Melandre oyant une parole tant inesperée, tressaillit toute de
[468/469] joye, et se jettant à ses pieds comme transportée, luy baisa
la main pour remerciement d’une grace si grande, car le bien qu’elle
s’estoit figurée de recevoir de luy, estoit d’estre mise à rançon et
l’incommodité du payement la desesperoit de le pouvoir faire si toste
que le terme de quinze jours ne fust escoulé. Mais quand elle quyt un
si grand courtoisie: Vrayement, luy dit-elle, seigneur chevalier, vous
faites paroistre que vous sçcavez que c’est que d’aimer, puis que vous
avez pitié de ceux qui en sont atteints. Je prie Dieu, attendant que je
puisse m’en revencher, qu’il vous rende aussi heureux qu’il vous a faut
courtois, et digne de toute bonne fortune. Et à l’heure mesme elle s’en
voulut aller, ce que Clidaman ne voulut permettre parce que c’estoit de
nuict.
Le lendemain donc à bonne heure elle se mit en chemin, et ne tarda
qu’elle ne vinst à Calais, où de fortune elle arrivale jour avant le
terme. Des le soir elle eust fait sçcavoir sa venue à Lypandas n’eust
ersté qu’elle fur d’advis, veu la perfidie de celuy avec qui elle avoit
affaire, d’attendre le jour, afin que plus der personnes visent le tort
qu’il luy feroit, si de fortune il manquoit encore une fois de parole.
Le jour don estant venu, et l’heure du midy estant sonée queles
principaux du lieu pour honorer le gouverneur estoient lors en sa
maison, voilà le Chevalier Triste qui se presente à luy.
A l’abord il ne fut point recogneu, car on ne l’avoit veu qu’au combat,
où la peur luy avoit peut-estre changé le visage. Lors chacun
s’approcha pour ouyr ce qu’il diroit. Lypandas luy dit-il , je reviens
icy de la part de parents et des amis de Lydias, à fin de sçavoir de
ses nouvelles, et pour te sommer de ta parole ou bien de la mettre à
quelque nouvelle condition, autrement ils te mandent par moy qu’ils te
publieront pour homme de peu de foy.
–
Estranger, respondit Lypandas, tu leur diras que Lydias se porte
mieux qu’il ne fera dans peu de jours, parce qu’aujord’hui passé, je le
remettray entre les main de ceux qui m’en vengeront ; que pour ma
parole, je croy en estre quitte en le remettant entre les mains de la
justice, car la justice ; qu’est-ce autre chose qu’une vraye liberté ?
Que pour de nouvelles conditions, je n’en veux point d’autre que celle
que j’ay desja proposée, qui est que l’on me remette entre les mains
celuy combatit contre moy afin que j’en puisse faire à ma volonté et je
delivreray Lydias, – Et
qu’est-ce, luy dit-il, que tu en veux faire ? –
Quand j’auray, respondit-il, à te rendre conte des mes desseins, tu le
pourras sçavoir. – Et
[469/470] quoy, dit-il, es t-tu encore en ceste
mesme opinion ? – Tout
de mesme, repliqua Lypandas. – Si
cela est le
Chevalier triste, enyoye querir Lydias, et je te remettray celuy que tu
demandes.
Lypandas qui sur tout desiroit se venger de son ennemy, car il avoit
tourné toute mauvaise sur Melandre, l’envoya incontionent querir.
Lydias, qui sçavoit bien ce jour estre le dernier du terme qu’on luy
donné, croyoit que ce fust pour le conduire aux seigneurs de la justice
; toutesfois, encor qu’il en previst sa mort asseurée, si esleut-il
plustost cela que de voir celuy qui avoit combattu pour luy en ce
danger à son occasion, Quant il fut devant Lypandas, il luy dit: Lydias
voicy le dernier jour que je t’ay donné pour representer ton champion
entre mes mains. Ce jeune chevalier est venu icy pour cest effet: s’il
le fait, tu es en liberté.
Melandre durant ce peu de mots avoit tousjours trouvé le moyen de tenir
le visage de costé pour n’estre recogneue, et quand elle voulut
respondre, elle toura tout à fait contre Lypandas, et luy dit: Ouy,
Lypandas, je l’ay promis et je le fais. Toy, observe aussi bien ta
parole, car je suis celuy que tu demandes: me voicy, que ne redoute ny
rigueur, ny cruauté quelconque pourveu que mon amy sorte de peine.
Alors chacun mit les yeux sur elle, et repassant par la memoire les
façons de celuay qui avoit combatu, on cogneut qu’elle disoit vray. Sa
beauté, sa jeunesse et son affection esmeurent tous ceux qui estoient
presens, sinon Lypandas, qui se croyant infiniment offensé de luy,
commanda incontinent qu’elle fust mise en prison, et permit que Lydias
s’en allast. Luy qui desiroit plustost se perdre que de se voir obliger
en tant de sortes, faisoit quelque difficulté. Mais Melandre s’approcha
de luy dit à l’aureille: Lydias, allez-vous-en, car de moy n’en soyez
en peine ; J’ay un moyen de sortir de ces prison si facile que ce sera
quand je vondray. Que si vous desirez de faire quelque cose à ma
consideration, je vous supplie d’aller servir Meroüé et
poarticulierement Clidaman qui est cause que vous estes en liberté et
luy dites que c’est de ma part que vous y allez. – Et
sera-t’il
possible, dit Lydias, que je m’en aille sans sçavoir qui vous estes ? –
Je suis, respondit-elle, le Chevalier Triste, et cela vous suffise
jusau’a ce que vous ayez plus de commdodité d’en sçavoir d’avantage.
Ainsi s’en alla Lydias en resolution de servir le roy des Francs
[470/471] puis que celuy à qui il devoit deux fois la vie le vouloit
ainsi. Mais cependant Lypandas commanda tres-expressement que Melandre
fust bien gardée, et la fit mettre en un crotton avec les fers aux
pieds et aux main, resolu qu’il estoit de la laisser mourir de misere
leans.
Jugez en quel estat ceste jeune fille se trouva et quels regrets elle
devoit faire contre amour. Ses vivres estoient mauvais et sa demeure
effroyable et toutes les autres incommoditez tres grandes ; que si non
affection n’eust supporté ces choses, il est impossible qu’elle n’y
fust morte.
Mais cependant la voix s’espandit par toute la Neustrie que Lydias par
le moyen d’un sien amy avoit etsté sauvé des prisons de Calais, et
qu’il estoit alleé servir le Roy Meroüe, Cela fut cause qu’en mesme
temps son bannissement fut renouvellé et declaré traistre a sa partie ;
luy toutesfois ne faillit point de venir au camp des Francs, òu
cherchant la tente de Clidaman, elle luy fust monstrée.
Aussi tost qu’il l’apperceut, et que Lindamor et Guyemants le virent,
ils couruent l’embrasser, mais avec tant d’affection et et de courtoise
qu’il en demeura estonée, car ils le prenoient tous pour Ligdamon, qui
peu de jours auparavant s’estoit perdu en la bataille qu’ils avoient
eue contre les Neustriens, auquel il ressembloit de sorte, que tous
ceux qui cognoissoient Ligdamon y furent deceus. En fin ayant esté
recogneu pour estre Lydias, l’ami de Melandre, il fut conduit à Meroüe,
où en presence de tous ; Lydias raconta au roy le-discours de sa prison
tel que vous avez ouy, et la courtoisie que par deux fois il avoit
receue de ce chavalier incogneu, et pour la fin le commandement qu’il
luy avoit faict de le venir servir, et particulierement Clidaman. Alors
Clidaman, apres que le Roy l’eust receu et remercié de son amitié luy
dit: Est-il possible, Lydias, que vous n’ayez point cogneu celuy qui a
combatu, et qui est en prison pour vous ? – Non,
certes, dit-il. – O
vrayement, adjousta-t-il, voilà la plus grande mescognoissance dont
j’aye jamais ouy parler ! avez vous jamais veu personne qui luy
ressemblast ? – Je
n’en ay point de memoire, dit Lydias tout estonné. –
Or je veus donc dire au roy une historie la plus digne de compassion
qu’autre que l’amour ait jamais causée.
Et sur cela il repit la fin du discours où Lydias avoit raconté qu’il
estoit allé en la grande Bretaigne, de la courtoisie qu’il trouva,
auquel il adjousta descrettement l’amour de Melandre, [471/472] les
promesses qu’il luy avoit faictes de la conduire en Neustrie avec luy
s’il estoit contraint de partir, de sa fuite et en fin de sa prison à
Calais. Le pauvre Lydias estoit si estonné d’ouyr tant de
particulairtez de sa vie, qi’il ne sçavoit que penser.
Mais quand Clidaman raconta la resolution de Melandre à se mettre en
voyage, et s’habiller en homme pour advertir ses parens, et puis de de
s’armer et entrer en champ clos contre Lypandas et les fortunes des ses
deux combats, il n’a avoit celuy des escoutants qui ne demeurast ravy,
et plus encores quand il paracheva touit ce que je vous ay raconté. –
O
Dieux ! S’escria Lydias est-il possible que mes yeux ayent esté
si aveuglez ! Que me reste-il pour sortir de ceste obligation ? –
Il ne
vous reste plus, luy dit Clidaman, que de mettre pour elle ce qu’elle
vous a condervé. –
Cela, adjousta Lydias, avec un grand souspir, est ce
me semble, peu de chose si l’entiere affection qu’elle me porte n’est
accompagnée de la mienne.
Cependant qu’ils se tenoient tel discours, tous ceux qui ouyrent
Clidaman, disoient que ceste seule fille meritoit que ceste grande
armée allast attaquer Calais. – En
verité, dit Meroüé, je lairray
plustost toutes choses en arriere que je ne fasse rendre la liberté à
dame si vertueuse ; aussi bien nos armes ne sçauroient estre mieux
employées qu’au service des semblables.
Le soir estant venu, Lydias s’addressa à Clidaman, et luy descouvrit
qu’il avoit une entreprise infaillible sur Calais qu’il avoit faitte
durant le temps qu’il y estoit prisonnier, que si on luy vouloit donner
des gens, sans doute il les mettroit dedans. Cet advis ayant esté
rapporté à Meroüe fut touvé si bon qu’il resolut d’y envoyer, ainsi
furent donnés cinq cens archers, conduits par deux cens hommes d’armes,
pour executer ceste entreprise. La conclusion
fut (car je ne sçaurois ranconter au long cest affaire) que Calais fut
pris Lypandas prisonnier, et Melandre fut muse hors de sa captivité.
Mais ne sçay comment ny pourquoy, à peine estoit le tumulte de la prise
de la ville cessé, que l’on prit garde que Lydias et Melandre s’en
estoient allez, si bien que depuis on n’a sceu qu’ils estoient devenus.
Or durant toutes ces choses. Le pauvre Ligdamon a esté le plus
tourmenté pour Lydias qu’il puisse dire, car estant prisonnier entre
les mains des Neustriens, il fut pris pour Lydias, et aussi tost
condamné à la mort. Clidaman fit que Meroüé leur envoya deux herauts
d’armes pour leur faire entendre qui’ils se trompoient, [472/473] mais
l’asseurance que Lypandas fraischement leur en devoit donnée, les fit
passer outre sans donner croyance à Meroüé.
Ainsi voilà Ligdamon mis dans la cage des lyons, où l’on dit qu’il fit
plus qu’un homme ne peut faire, mais sans doute il y fust mort, n’eust
esté qu’une tres-belle dame le demanda pour mary.
Leur coustume qui permet ainsi le sauva pour lors, mais tost apres il
mourut, car aimant Silvie avec tant d’affection, qu’elle ne luy pouvoit
permettre d’espouser autre qu’elle, il esleut plustost le tombeau que
ceste belle dame. Ainsi, quand on les voulut espouser, il s’empoisonna,
et elle qui croyoit que vertitablement c’estoit Lydias qui autresfois
l’avoit tant aimée, s’empoisonna aussi du mesme breuvage. Ainsi est
mort le pauvre Ligdamon avec tant de regret de chacun qu’il n’y a
personne, mesme entre les ennemis, qui ne le plaigne. Mais ç’a esté une
gratieuse vengeance que celle dont amour a puni le cruel Lypandas, car
repassant par le ressouvenir, la vertu, la beauté et l’affection de
Melandre, il en est devenu si amoureux, que le pauvre qu’il est n’a
autre consolation que de parler d’elle: mon fils me mande qu’il fait ce
qu’il peut pour la sortir de prison, et qu’il espere de l’obtenir.
Voilà, contnua Amasis, comme ils vivent si pleins d’honneurs et de
louanges que chacun les estime plus au’autres qui soient en l’armée. –
Je prie Dieu, adjousta Adamas, qu’il les continue en ceste bonne
fortune.
Cependant qu’ils descouroient ainsi, ils virent venir de loing Leonide
et Lucinde, avec le petit Meril. Je dis Lucinde, parce que Celadon,
comme je vous ay dit, portoit ce nom suivant la resolution que Galathée
avoit faicte. Amasis qui ne la cognoissoit point, demanda qui elle
estoit. C’est, respondit Galathée, une parente d’Adamas, si belle, et
si remplie de vertu, que je l’ai priée de me la laisser pour quelque
temps: elle se nomme Lucinde. – Il
semble, dit Amasis, qu’elle soit
bien autant advisée comme belle. – Je
m’asseure, adjousta Galathée, que
sont humeur vous plaira,et si vous le trouvez bon, elle viendra,
madame, avec nous à Marcilly.
A ce mot Leonide arriva si pres, que Lucinde, pour baiser les mains à
Adamas, s’advança, et mettant un genouil en terre, luy baisa la main
avec des façons sie bien contrefaittes, qu’il n’y avoit celuy qui ne la
prist pour fille. Amasis la relva, et apres l’avoir embrassée, la baisa
en luy disant qu’elle aymoit tant Adamas, que [473/474] tout ce qui luy
touchoit luy estoit aussi cher que ses plus chers enfants.
Alors Adamas prit la parole de peur si la fainte Lucinde respondoit, on
ne recogneust quelque chose à sa voix, mais il ne falloit pas qu’il en
eust peur, car elle sçavoit si bien faindre, que la voix, comme le
reste, eust aidé à parachever encor mieux la tromperie. Toutesfois pour
ce coup elle se contenta d’advouer le response d’Adamas seulement avec
une reverence basse, et puis se retira entre les autres nypmhes,
n’attendant que la commodité de se pouvoir desrober.
En fin l’heure estant venue du disner, Amasis s’en retourna au logis,
où trouvant les tables prestes, chacun plein de contentement des bonnes
nouvelles receues, disna joyeusement, sinon la belle Silvie qui avoit
tousjours devant les yeux l’idole de son cher Ligdamon, et en l’ame le
ressouvenir qu’il estoit mort pour elle. Ce fut ce sojet qui les
entretint une partie du disner, car la nymphe vouloit bien que l’on
sceust qu’elle aymoit la memoire d’une personne vertueuse , et sie
dediée à elle, mais cela, d’autant qu’estant morte elle ne pouvoit plus
l’importuner, ny se prevaloir de ceste bonne volenté.
Apres le repas, que toutes ces nymphes estoient attentives les unes à
jouer, les autres à vistiter la maison, les unes au jardin et les
autres à s’entretenir de divers discours dans la chambre d’Amasis.
Leonide, sans que l’on s’en apperceust, feignant de se vouloir preparer
pour partir, sortit hors de la chambre, et peu apres Lucinde, et
e’estans trouvées au rendez-vous qu’elles s’estoient données, faignans
d’aller se prommener, sortirent du chasteau, ayant caché soubs leurs
mantes chacune une partie des habits du berger. Et quand ils furent au
fond du bois, le berger se deshabilla, et prenant l’habit accoutumé,
remercia la nymphe du bon secours, qu’elle luy avoit offrit en eschange
sa vie et tout ce qui en despendoit.
Alors la nymphe avec un grand suspir : Et bien, dit-elle, Celadon, ne
vous ay-je pas bien tenu la promesse que je vous ay faite ? Ne
croyez-vous pas estre obligé d’observer de mesme ce que vous m’avez
promis ? – Je
m’estimerois, respondit le berger, le plus indigne qui
ait jamais vescu si j’y faillois. – Or,
Celadon, dit-elle, alors
ressouvenez-vous donc de ce vous m’avez juré, car je suis resolue à
cet’heure d’en tirer preuve. –
Belle nymphe, respondit Celadon,
disposez de tout ce que je puis comme de ce que [474/475] vous pouvez,
car vous ne serez point mieux obeye de vous mesme que de mos. –
Ne
m’avez-vous pas promis, repliqua la nymphe, que je recherchasse vostre
vie passée, et que je trouverois que vous pouriez faire pour moy, vous
le feriez ? Et luy ayant respondu qu’il estoit vray. Or-bien, Celadon,
continua-t’elle j’ay fait ce que vous m’avez dit. Et quoy que l’on
peigne Amour
aveugle, si m’at’il laissé assez de lumiere pour cognoistre que
veritablement vous devez continuer l’amour que vous avez si souvent
promise eternelle à vostre Astrée ; car les degoustemens d’amour ne
permettent que l’on soit ny parjure ny infidele. Et ainsi, quoy que
l’on vous ait mal traité, vous ne devez pas faillir à ce que vous
devez, car jamais l’erreur d’autruy ne lave nostre faute. Aymez donc la
belle et heureuse Astrée, avec autant d’affection et de sincerité que
vous l’aimastes jamais, servez-la, adorez-la, et plus encor s’il se
peut, car amour veut l’extremité en son sacrifice. Mais aussi j’ay bien
cogneu que les bons offices que je vous ay rendus meritent quelque
recognoissance de vous, et sans doute, parce qu’amour ne peut se payer
que par amour, vous seriez obligé de me satisfaire en mesme monnoye, si
l’impossibilité n’y contredisoit. Mais puis qu’il est vray c½ur n’est
capable
que d’un vray amour, il faut que je me paye de ce qui vous reste ;
doncques n’ayant plus d’amour à me donner comme à maistresse, je vous
demande vostre amitié comme vostre s½ur, et que d’or’en là vous
m’aimiez, ne cherissiez, et me traittiez comme telle.
On ne sçauroit representer le contentement de Celadon oyant ces
paroles, car il advoua que celle-cy estoit une de ces choses qu’en sa
misere il recognoissoit particulierement pour quelque eespece de
contentement ; c’est pourquoy apres avoir remercié la nymphe de
l’amitié qu’elle luy portoit, il luy jura de la tenir pour sa s½ur, et
n’user jamais en son endroit que comme ce nom luy commandoit. Là dessus
pour n’estre pas retrouvez, ils se separent tres-contens, et satisfaits
l’un de l’autre. Leonide retourna au palais et le berger continua son
voyage, fuyant les lieux où il croyoit pouvoir rencontrer des bergers
de sa cognoissance. Et laissant Montverdun à main gauche, il passa au
milieu d’une grande plaine, qui en fin le conduisit jusques sur une
coste un peu relevée, et de laquelle il pouvoit recognoistre et
remarquer de l’oeil la plus part des lieux, où il avait accoustumé de
mener paistre ses trouppeaux de l’autre costé de Lignon, où Astrée le
venoit trouver, et où passoient quelquefois la chaleur trop [475/476]
aspre du soleil. Bref ceste veue luy remit devant les yeux la plus part
des contentements qu’il payoit à ceste heure si cherement. Et en ceste
consideration s’estant assis au pied d’un arbre, il souspira tels vers.
RESSOUVENIRS
Icy mon beau soleil repose,
Quand l’autre paresseux s’endort,
Et puis le matin quand il sort,
couronné d’oeillet et de rose,
Pour chasser l’effroy de la nuit,
Deçà premierement reluit
Le soleil que min ame adire,
Apportant avec luy le jour
A ces campagnes qu’il honore,
Et qu’il va remplisant d’amour.
Sur les bords de ceste riviere,
Il se fait voir diversement:
Quelquefois tout d’embrasement,
D’autrefois cachant sa lumiere.
Il semble devenue jaloux,
Qu’il se vueille ravir de nous,
Ainsi que sont sous la nue sombre,
Le soleil chache sa beauté,
Sans que toutesfois si peu d’ombre
Puisse bien couvrir sa clarté.
Mais que veut dire qu’il ne brusle,
Comme on voit que l’autre soleil
Seiche les herbes de son oeil,
Durant l’ardente canicule ?
Pourquoy, dis-je ne seiche aussi
Mon soleil les herbes d’icy ?
J’entens, amour, c’est que ma dame
N’eslance ses rayons vainqueurs
Dessus ces corps qui n’ont point d’ame.
Et ne veut brusler que des c½urs.[476/477]
Fontaine, qui des Sycomores
Le beau nom t’en vas empruntant,
Tu m’as veu jadis si contant,
Et pourquoy ne le suis-je encores ?
Quelle erreur puis-je avoir commis
Qui rend les dieux des ennemis ?
Sont-ils sujets comme nous sommes
D’estre quelquefois envieux ?
Ou le change propre des hommes
Peut-il atteindre jusqu’aux dieux ?
Jadis sur tes bords. Ma bergere
Disoit, sa main dedans ma main:
Dispose le sort inhumain
De nostre vie passagere,
Jamais, Celadon, en effet
Le serment ne sera, deffait,
Que dans ceste main je te jure.
Et vif et mort je l’aymeray,
Ou mourant dans ma sepulture
Nostre amité j’en entfermeray.
Fueillage espais de ce bel arbre,
Qui couvres d’ombres tout l’entour,
Te ressouviens-tu point du jour
Qu’à ses lis meslant le cinabre,
De honte elle alloit rougissant,
Qu’un berger pres d’elle passant,
Parlant à moy l’appella belle,
Et l’heur et l’honneur de ces lieux ?
Car je ne vous, me disoit-elle,
Ressembler belle qu’à tes yeux.
Rocher où souvent à cachette
Nous nous sommes entretenus,
Que peuvent entre devenus
Tous ces amours que je regrette ?
Les dieux tant de fois invoquez
Suffriront-ils d’estre moquez,
Et d’avoir la priere ardante [477/478]
D’elle et de moy receue en vain,
Puis qu’ores son ame changeante
Paye ses amours d’un desdain ?
Vueille le Ciel, disoit Astrée,
Que je meure avant de voir
Que mon pere ait plus de pouvoir
D’un haine opiniastrée
En sa trop longue inimitié,
A nous separer d’amitié,
Que nostre amitié ferme et saincte
A nous rejoindre, et nous unir:
Aussi bien de regret attainte
Je mourrois la voyand finir.
Et toy, vieux saule, dont l’escorce
Sans plus defend des saisons,
Dy moy, n’ay-je point de raisons
De me plaindre de ce divorce,
Et de t’en addresser mes cris ?
Combien avons-nous nos escrits
Fiez dessous la seure garde,
Dans le creux du tronc my-mangé ?
Mais ores que je te regarde,
Combien, saule, tout est changé!
Ces pensers eussent plus longuement retenu Celadon en ce lieu, n’eust esté la survenue du berger desolé, qui plaignant continuellement sa perte, s’en venoit souspirant ces vers:
SUR UNE TROP PROMPTE MORT
Vous qui voyez mes tristes pleurs,
Si vous saviez de quels mal-heurs
J’ay l’ame attainte,
Au lieu de condamner mon oeil,
Vous adjousteriez vostre dueil
Avec ma plainte. [478/479]
Dessous l’horreur d’un noir tombeau,
Ce que la tere eut de plus beau
Est mis cendre.
O destin trop plein de rigueur!
Pourquoy mon corps comme mon c½ur
N’y peut descendre ?
Elle ne fut plustot ça bas
Que les dieux par un prompt trespas
Me l’ont ravie
Si bien qu’il sembloit seulement
Que pour entrer au monument
Elle eust eu vie.
Pourquoy falloit-il d’amour,
Si ressemblant la fleur d’un jour
A peine née,
Le Ciel la monstroit pour l’oster,
Et pour nous faire regretter
Sa destinée ?
Comme à son arbre estant serré
Du tronc n’est point separé
l’heureux lierre,
Pour le moins me fust-il permis
Vif aupres d’elle d’estre mis
Dessous sa pierre.
Content pres d’elle je vivrois,
Et si là dedans de la voix
J’avois l’usage,
Je benirois d’un tel sejour
La mort qui m’auroit de l’amour
Laissé tel gage.
Celadon qui ne vouloit point estre veu de personne
qui le peust cognoistre, d’aussi loing qu’il vid ce berger, commença
peu à peu de se retirer dans l’espaisseur des quelques arbres. Mais
voyant que sans s’arrester à luy, il passoit outre pour s’asseoir au
mesme lieu d’où il venoit de partir, il le suivit pas à pas et si à
propos [479/480] qu’il peut ouyr une partie des ses plaintes. L’humeur
de ce berger incogneu sympathisant avec la sienne, le rendit curieux de
sçavoir par luy des nouvelles de sa maistresse, et mesme croiant ne
pouvoir en sçavoir plus aisément par autres sans estre recogneu.
Donques, s’approchant de luy: Ainsi luy dit-il,
triste berger, Dieu te donne le contentement que tu regrettes, comme de
bon c½ur je l’en prie. Et ne pouvant d’avantage, tu dois recevoir ceste
priere de bonne part. Que si elle t’oblige à quelque ressentiment de
courtoise, dy-moy, je te supplie, si tu cognois Astrée, Phillis et
Lycidas, et si cela est, dy m’en ce que tu en sçais. –
Gentil berger,
respondit-il, tes paroles courtoises m’obligent à prier le Ciel, en
eschange de ce que tu me souhaittes, qu’il ne te donne jamais occasion
de regretter ce que je pleure, et de plus de te dire tout que je sçay
des personnes dont tu me parles, quoy que la tristesse avec laquelle je
vy, me deffende de me mesler d’autres affaires que miennes.
Il peut y avoir un mois et demy que je vins en ce
pays de Forests, non point comme plusieurs pour essayer la fontaine de
la Verité d’amour ; car je ne suis que trop asseuré de mon mal, sans en
avoir de nouvelles certitudes, mais suivant le commandement d’un dieu
qui des rives herbeuses de la glorieuse Seine, m’a envoyé icy avec
asseurance que j’y trouverois remede à mon desplaisir. Et depuis, la
demeure de ces villages m’a semblé si agreable et selon mon humeur, que
j’ay resolu d’y demeurer aussi longuement que le Ciel me le voudra
permettre. Ce dessein a esté cause que j’ay voulu sçavoir l’estre et la
qualité de la pluspart des bergers, et bergeres de la contrée ; et
parce que ceux dont vous me demandez des nouvelles sont les principaux
de ce hameau, qui est delà l’eau vis à vis d’icy, où j’ay choisi ma
demeure, je vous en sçauray dire presque autant que vous en pourriez
desirer. – Je
ne veux, adjousta Celadon, en sçavoir autre chose sinon
comme ils se portent.
Tous, dit-il, sont en bonne santé. Il est vray que
comme la vertu est tousjours celle qui est la plus agitée, ils ont eu
un coup de l’aveugle et muable fortune, qu’ils resentent jusques en
l’ame, qui est la porte de Celadon, un berger que je ne cognoy point et
qui estoit frere Lycidas, tant aymé et estimé de tous ceux de ce
rivage, que sa perte a esté ressentie generalement de tous, mais
beaucoup plus ces trois personnes que vous avez nommées. Car on tient,
c’est à dire ceux qui sçavent un peu des secrets de ce monde, que ce
berger estoit serviteur d’Astrée, et que ce qui les a [480/481]
empescher de se marier, a esté l’inimitié de leurs parents. –
Et
comment dit-on, repliqua Celadon, que ce berger se perdit ? –
On le
raconte dit-il, de plusieurs sortes : les uns en parlent selon opinion,
les autres selon les apparences, et d’ autres selon le rapport de
quelques uns, et ainsi la chose est contée fort diversement. Quant à
moy, j’arrivay sur ces rives les mesme jour qu’il se perdit et me
souviens que je veis chacun si espouvanté de cet accident, qu’il n’y
avoit personne qui sceust m’en donner bon conte. En fin, et c’est
l’opinion plus commune, par ce que Phillis et Astrée, et Lycidas mesme
la racontent ainsi, s’estant endormy sur le bord de la riviere en
songeant, il faut qu’il soit tombé dedans et de fait la belle Astrée en
fit de mesme, mais ses robbes la sauverent.
Celadon alors jugea que prudemment ils avoient tous
trois trouvé ceste invention, pour ne donner occasion à plusieurs de
parler mal à propos sur ce sujet, et en fut tres-aise, car il avoit
tousjours beaucoup craint que l’on soupçonnast quelque chose au
desavantage d’Astrée. Et pource continuant ses demandes : Mais, dit-il,
que pensent-ils qu’il soit devenu ? –
Qu’il soit mort, respondit berger
desolé, et vous asseure bien qu’Astrée en porte, quoi qu’elle faigne,
un si grand desplaisir qu’il n’est pas croyable combien chacun dit
qu’elle est changée. Si est ce que si Diane ne l’en empesche, elle est
la plus belle de toutes celles que je veis jamais hormis ma chere
Cleon, mais ces trois là peuvent aller de pair. –
Quelqu’autre,
adjousta Celadon, en dira de mesme de sa maistresse, car l’amour a cela
de propre, non pas de boucher les yeux comme quelques-uns croyent de
changer les yeux de ceux qui aiment en l’amour mesme, et d’autant qu’il
n’y eut jamais laides amours, jamais un amant ne trouva sa maistresse
laide. – Cela
respondit le berger, seroit bon si j’aymois Astrée et
Diane, mais n’en estant plus capable, j’en suis juge sans reproche. Et
vous qui doutez de la beauté de ces trois bergeres, estes-vous
estranger, ou bien si la haine vous fait commettre l’erreur contraire à
celuy que vous dites proceder de l’amour ? – Je
ne suis nul des deux,
dit Celadon, mais ouy bien le plus miserable et plus affigé berger de
l’univers. –
Cela, dit Tircis, ne vous advoueray-je jamais, si vous ne
m’ostez de ce nombre. Car si vostre mal procede d’autre cause que
d’amour, vous playes ne sont pas si douloureuses que les miennes,
d’autant que le c½ur estant la partie la plus sensible que nous ayons,
nou en ressentons aussi plus vivement les [480/482] offenses. Que si
vostre mal procede d’amour, encor faut-il qu’il cede au mien, puis que
de tous les maux d’amour il n’en y a pint de tel que celuy nie
l’esperance, ayant ouy dire de long temps que là où l’espoir peut
seulement laicher nostre playe, elle n’est aussi tost plus endolue. Or
cest espoir peut se mesler en tous les accidents d’amour, soit desdain,
soit courroux, soit haine, soit jalousie, soit absence, sinon où la
mort a pris place ; car ceste pasle déesse, avec sa fatale main, couppe
d’un mesme tranchant l’espoir, dont le filet de la vie est couppé. Or
moy, plus miserable que les plus miserables, je vay plaignant un mal
sans remede et sans espoir.
Celadon alors luy respondit avec un grand souspir :
O berger, combien estes-vous abusé en vostre opinion ! Je vous
advoue bien que les plus grands maux sont ceux d’amour : de cela j’en
suis trop fidelle tesmoin ; mais de dire que ceux qui sont sans espoir
soient les plus douloureux, tant s’en faut que mesme ne meritent ils
point d’estre ressentis, car c’est acte de folie de pleurer une chose à
quoy l’on ne peut remedier. – Et
amour, qu’est-ce respondit-il, sinon
une pure folie ? – Je
ne veux pas, repliqua Celadon, entrer maintenant
en ce discours, d’autant que je veux parachever le premier et cestuy-cy
seul meriteroit trop de temps. Mais dites moy, plaignez-vous cette mort
pour amour ou non ? –
C’est, respondit-il, pour amour. – Or,
qu’est-ce
qu’amour, dit Celadon, sinon, comme j’ay ouy dire à Silvandre et aux
plus sçavants de nos bergers, qu’on desir de la beauté que nous
trouvons telle ? – Il
est vray, dit l’estranger. –
Mais, repliqua
Celadon, est-ce chose d’homme raisonnable de desirer une chose qui ne
se peut avoir ?
Non certes, dit-il. – Or
voyez donc, dit Celadon.
Comme la mort de Cleon doit le remede de vos maux, car puis que vous
m’advouez que le desir ne doit estre où l’esperance ne peut atteindre,
et que l’amour n’estre chose que desir, la mort qui, à ce que vous
dites, vous oste toute esperance, vous doit par consequent oster tout
le desir, et le desir mourant, il traine l’amour dans un mesme
cercueil, et n’ayant plus d’amour, puis que le mal que vous plaignez en
vient, je ne sçay comment vous le puissiez ressentir.
Le berger desolé luy respondit : Soit amour, ou
haine, tant y a qu’il est plus veritable que je ne sçaurois dire, que
mon mal est sur tous extreme. Et parce que Celadon luy vouloit
repliquer, luy qui ne pouvoit souffrir d’estre contredit en ceste
opinion, luy sem- [482/483] blant que d’endurer les raisons contraires,
c’estoit offenser les cendres de Cleon luy dit : Berger, ce qui et sous
les sens est plus certain que ce qui est en l’opinion, c’est pourquoy
toutes ces raisons que vous alleguez doivent ceder à ce que j’en
ressens.
Et sur cela-il le commanda à Pan, et prit un autre
chemin, et Celadon de mesme contremont la riviere. Et d’autant que la
solitude a cela de propre de representer plus vivement la joye ou la
tristesse, se trouvant seul, il commença à estre traitté de sorte par
le temps, sa fortune et l’amour, qu’il n’y avoit cause de tourment en
luy ne luy fust mise devant les yeux. Il estoit exempt de la seule
jaulousie ; aussi avec tant d’ennuys, si ce monstre le fust venu
attaquer, je ne sçay quelles armes eussent esté asses bonnes pour le
sauver.
En ces tristes pensers, continuant ses pas, il
trouva le pont de la Bouteresse, sur lequel estant passé il rebroussa
contre bas la riviere, ne sçachant à quel dessein il prenoit par là son
chemin, car en toute sorte il vouloit obeyr au commandement d’Astrée
qui luy avoit deffendu de ne se faire voir à elle qu’elle ne le luy
commandast. En fin estant parvenu assez pres de Bon-lieu, demeure des
chastes Vestales, il fut comme surpris de honte d’avoir tant approché
sans y penser celle que sa resolution luy commandoit d’esloigner. Et
voulant s’en retourner, il s’enfonça dans un bois si espais et
marescagneux en quelques endroits, qu’a peine en peut-il sortir ; cela
le contraignit de s’approcher d’avantage de la riviere, car le gravier
menu luy estoit moins ennuyeux que la boue.
De fortune, estant desja assez las du long chemin,
il alloit cherchant un lieu où il se peust reposer, attendant que la
nuict luy permist de se retirer sans estre recontré de personne,
faisant dessein d’aller si loing que jamais on n’entendist de ses
nouvelles. Il jetta l’oeil sur une caverne qui du costé de l’entrée
estoit lavée de la riviere, et de l’autre estoit à demy couverte
d’arbres et de buissons, qui par leur espaisseur en ostoient la veue à
ceux qui passoient le long du chemin, il alloit cherchant un lieu où il
se peust resposer, attendant que la nuict luy permist de se retirer
sans estre rencontré de personne, faisant dessein d’aller si loing que
jamais on n’entendist des ses nouvelles. Il jetta l’oeil sur une
caverne qui du costé de l’entrée estoit lavée de la riviere, et de
l’autre estoit à demy couverte d’arbres et de buissons, qui par leur
espaisseur en ostoient la veue à ceux qui passoient le long du chemin.
Et luy mesme n’y eust pris garde, n’eust esté qu’estant contraint de
passer le long de la rive, il se trouva tout contre l’entrée, où de
fortune, s’estant advancé, et luy semblant qu’il seroit bien caché
jusques à la nuit, le lieu luy pleut de sorte qu’il resolut d’y passer
le reste des ses jours tristes et desastrez, faisant dessein de ne
point sortir de tout le jour du fond de ceste grotte. En ceste
deliberation il commença de l’ageancer au mieux qu’il luy fut possible,
ostant quelques [483/484] cailloux que la riviere estant grande y avoit
porté. Aussi n’estoit-ce autre chose qu’un rocher que l’eau estant
grosse avoit cavé peu à peu et assez facilement, parce que l’ayant au
commencement trouvé graveleux et tendre, il fut aisément miné, en sorte
que les divers tours que l’onde contrainte avoit faits, l’avoient
arrondi comme s’il eust esté fait express ; depuis venant à se baisser,
elle estoit rentrée en son lict qui n’estoit qu’a trois ou quatre pas
de là.
Le lieu pouvoit avoir six ou sept pas de longueur,
et parce qu’elle estoit ronde, elle en avoit autant de largeur, elle
estoit un peu plus haute qu’un homme, toutesfois en quelques lieux il y
avoit des pointes du rocher, que le berger à coups de cailloux peu à
peu alla rompant. Et parce que de fortune au plus profond il s’estoit
trouvé plus dur, l’eau ne l’avoit cavé qu’en quelques endroits, qui
donna moyen à Celadon avec peu de peine, rompant quelques coings plus
avancez, de se faire la place d’un lict enfoncé dans le plus dur du
rocher, que puis il couvrit de bousse, qui luy fut une grande
commodité, parce que soudain qu’il pleuvoit à bon escient, le dessus de
sa caverne, qui estoit d’un rocher fort tendre, estoit incontinent
percé de l’eau, si bien qu’il n’y avoit point d’autre lieu sec que se
lict delicieux.
Estant en peu d’heure accommodé de ceste sorte, il
laissa sa juppe et sa panetiere, et les autres habits qui
l’empeschoient le plus, et les liant ensemble, les mit sur le lict avec
sa corne-muse, que tousjours il portoit en façon d’escharpe. Mais par
hazard en se despouillant il tomba un papier en terre qu’il recogneut
bien tost pour estre de la belle Astrée. Ce ressouvenir n’estant
empesché de rien qui le peust distaire ailleurs (car rien ne se
presentoit à ses yeux que le cours de la riviere) eut tant de pouvoir
sur luy, qu’il n’y eut ennuy souffert depuis son bannissement que ne
luy revint en la memoire. En fin se resveillant de ce penser comme d’un
profond sommeil, il vient à la porte de la caverne, où despliant le
cher papier qu’il tenoit en ses mains, apres cent ardants et amoureux
baisers, il dit : Ah ! Cher papier, autrefois cause de mon
contentement, et maintenant, occasion de rengreger mes douleurs, comme
est-il possible que vous conserviez en vous les propos de celle qui
vous a escrit, sans les avoir changez ? Puis que la volonté où elle
estoit alors est tellement changée qu’elle ny moy ne sommes plus ceux
que nous soulions estre ? O quelle faute ! Une chose sans esprit
est constante, et le plus beau des esprits ne l’est pas ! [484/485]
A ce mot, l’ayant ouverte, la premiere chose qui se
presenta fut le chiffre d’Astrée joint avec le sein. Cela luy remit
memoire de ses bon-heurs passez si vive en l’esprit que le regret de
s’en voir décheu le reduisit presque au terme du desespoir. Ah !
Chiffres, dit-il tesmoins trop certains du mal-heur où pour avoir esté
trop heureux je me trouve maintenant,comment ne vous estes-vous separez
pour suivre la volonté de ma belle bergere ? Car si autresfois elle
vous a unis, ça esté en une saison, où nos esprit l’estoient encor
d’avantage. Mais à ceste heure que le desastre nous a si cruellement
separez, comment, ô chiffres bien-heureux, demeurez-vous encor ensemble
? C’est, comme je croy, pour faire paroistre que le Ciel peut pleuvoir
sur moy toutes ses plus desastreuses influences, mais non pas faire
jamais que ma volonté soit differente de celle d’Astrée. Maintenez
donc, ô fidelles chiffres, ce symbole de mes intentions, afin qu’apres
ma derniere heure que je souhaitte aussi prompte que le premier moment
que je respiray, vous fassiez paroistre à tous ceux qui vous verront de
quelle qualité estoit l’amitié du plus infortuné berger qui ait jamais
aimé. Et peut estre adviendra-t’il, si pour le moins les dieux n’ont
perdu souvenir de moy, qu’apres ma mort pour ma satisfaction, ceste
belle vous pourroit retrouver, et que vous considerant, elle cognoistra
qu’elle eut autant de tort de m’esloigner d’elle, qu’elle avoit eu de
raison de vous lier ensemble.
A ce mot il s’assit sur une grosse pierre, qu’il
avoit trainée, de la riviere à l’entrée de sa grotte, et là, apres
avoir essuyé ses larmes, il leut la lettre qui estoit telle.
LETTRE D’ASTREÈ A CELADON
Dieu permette, Celadon, que l’asseurance que vous me faites de vostre amitiè me puisse estre aussi longuement continuée, comme d’affection je vous en supplie, et de croire que vous tiens plus cher que si vous m’estiez frere, et qu’au tombeau mesme je seray vostre.
Ce peut de mots d’Astrée furent cause de beaucoup de
maux à Celadon car apes les avoir maintefois releus, tant s’en faut
qu’il y trouvast quelque allegement, qu’au contraire ce n’estoit que
d’avantage evenimer sa playe, d’autant qu’ils luy remettoient en
memoire toutes-les faveurs que ceste bergere luy avoit faictes,
[485/486] qui se faisoient regretter avec tant de desplaisirs, que sans
la nuict qui survint, à peine eust-il donné tresve à ses yeux qui
pleuroient ce que langue plaignoit et le c½ur souffroit. Mais
l’obscurité le faisant renter dans sa caverne interrompit pour quelque
temps ses tristes pensers, et permit à ce corps travaillé de ses ennuis
et de la longueur du chemin, de prendre par le dormir pour le moins
quelque repos.
Desjà par deux fois le jour avoit fait place à la
nuict avant que ce berger se ressouvinst de manger, car ses tristes
pensers l’occupoient de sorte, et la melancolie luy remplissoit si bien
l’estomac qu’il n’avoit point d’appetit d’autre viande, que de celle
que le ressouvenir de ses ennuis luy pouvoit preparer, destrempée avec
tant de larmes que ses yeux sembloient deux sources de fontaine. Et
n’eust esté la crainte d’offenser les dieux es se laissant mourir et
plus encore celle de perdre par sa mort la belle idée qu’il avoit
d’Astrée en son c½ur, sans doute il eust esté tresaise de finir ainsi
le triste cours de sa vie. Mais s’y voyant contraint, il visita sa
panetiere que Leonide luy avoit fort bien garnie, la provision de
laquelle luy dura plusieurs jours, car il mangeoit le moins qu’il
pouvoit. Enfin il fut contraint de recourre aux herbes et aux racines
plus tendres, et par bon recontre il se trouva qu’assez pres de là il y
avoit une fontaine fort abondante en cresson, qui fut son vivre plus
asseuré et plus delicieux, car sçachant où trouver asseurément de quoy
vivre, il n’employoit le temps qu’a ses tristes pensers ; aussi luy
faisoient-ils si fidele compagnie que , comme ils ne pouvoient estre
sans luy, aussi n’estoit-il jamais sans eux.
Tant que duroit le jour, s’il ne voyoit personne
autour de sa petite demeure, il se promenoit le long du gravier, et là
bien souvent sur les tendres escorces des jeunes arbres, il gravoit le
triste sujet de ses ennuis, quelquefois son chiffre et celuy d’Astrée.
Que s’il luy advenoit de les entrelasser ensemble, soudain il les
effaçoit, et disoit: Tu te trompes, Celadon, ce n’est plus la saison où
ces chiffres te furent permis. Autant que tu es constant, autant à ton
desavantage toute chose est changée. Efface, efface, miserable, ce trop
heureux tesmoing de ton bon-heur passé. Et sie tu veux mettre avec ton
chiffre ce qui luy est plus convenable, mets-y des larmes, des peines
et des morts.
Avec semblables propos Celadon se reprenoit, si
quelquefois il s’oublioit en ces pensers. Mais quand la nuict venoit,
c’est lors que tous ses déplaisirs plus vivement luy touchoient en la
memoire, [486/487] car l’obscurité a cela de propre qu’elle rend
l’imagination plus forte ; aussi ne se retiroit-il jamais qu’il ne fust
bien nuict. Que si la lune esclairoit, il passoit les nuicts sous
quelques arbres où bien souvent assoupy du sommeil sans y penser, il
s’y trouvoit le matin. Ainsi alloit trainant sa vie ce triste berger
qui en peu de temps se rendit si pasle et si deffait, qu’à peine
l’eust-on peu recognoistre. Et luy mesme quelquefois allant boire à la
proche fontaine, s’estonnoit quand il voyoit sa figure dans l’eau,
comme estant reduit en tel estat il pouvoit vivre. La barbe ne le
rendoit point affreux, car il n’en avoit point encores, mais les
cheveux qui luy estoient fort creus, la maigreur qui luy avoit changé
le tour du visage, et allongy le nez, et la tristesse qui avoit chassé
de ses yeux ces vifs esclairs qui autrefois les rendoient si gracieux,
l’avoient fait devenir tout autre qu’il ne souloit estre.
Ah ! Si Astrée l’eust veu en tel estat, que de joye
et de contentement luy eust donné la peine de son fidelle berger
cognoisant par un si asseuré tesmoignage, combien elle estoit vrayement
aimée du plus fidelle et du plus parfait berger de Lignon.
FIN
de la Premiere Partie
D’Astrée