LE DEUXIESME LIVRE
DE LA PREMIÈRE PARTIE
D´ASTRÉE
Cependant que ces choses se passoient de ceste sorte entre
ces bergers
et bergeres, Celadon receut des trois belles nymphes, dans le Palais
d’Isoure, tous les meilleurs allegements qui leur furent
possibles ; mais le travail, que l’eau luy avoit donné,
avoit esté si grand, que quelque remede qu’elles luy
fissent, il ne peut ouvrir les yeux, ny donner autre signe de vie que
par le battement du coeur, passant ainsi le reste du jour, et une bonne
partie de la nuict, avant qu’il revint à soy. Et lors quil
ouvrit les yeux, ce ne fut pas avec peu d’estonnement de se
trouver où il estoit advenu sur le bord de Lignon, et comme le
desespoir l’avoit fait sauter dans l’eau : mais il ne
sçavoit comme il estoit venu en ce lieu, et apres estre
demeuré quelque temps confus en ceste pensée, il se
demandoit s’il estoit vif ou mort. Si je vis, disoit-il, comment
est-il possible que la cruauté d’Astrée ne me face
mourir ? Et si je suis mort, qu’est- ce, ô Amour, que tu
viens chercher entre ces tenebres ? ne te contentes-tu point
d’avoir eu ma vie ? ou bien veux-tu dans mes cendres
r’allumer enores tes anciennes flammes ? Et parce que le cuisant
soucy, qu’Astrée lui avoit laissé, ne l’ayant
point abandonné, appelloit toujours à luy toutes ses
pensées, continua : Et vous, trop cruel suvenir de mon bon-heur
passé, pourquoy me representez-vous le deplaisir qu’elle
eust eu autrefois de ma perte, afin de rengreger mon mal veritable, par
le sien imaginé, au lieu que pour m’alleger vous devriez
plustost me dire le contentement qu’elle en a, pour la haine
qu’elle me porte ?
Avec mille semblables imaginations, ce pauvre berger se
r’endormit d’un si long sommeil, que les nymphes eurent
loisir de [35/36] venir voir comme il se portoit, et le trouvant
endormy, elles ouvrirent doucement les fenestres, et les rideaux, et
s’assirent autour de luy pour mieux le contempler.
Galathée apres l’avoir quelque temps consideré, fut
la premiere qui dit d’une voix basse, pour ne l’esveiller :
Que ce berger est changé de ce qu’il estoit hier, et comme
la vive couleur du visage lui est revenue en peu de temps ! Quant
à moi, je ne plains point la peine du voyage, puisque nous lui
avons sauvé la vie ; car, à ce que vous dites, ma
mignonne (dit-elle, s’adressant à Silvie) il est des
principaux de cette contrée. – Madame, respondit la nymphe, il
est tres-certain, car son pere est Alcippe, et sa mere Amarillis. –
Comment, dit-elle, cet Alcippe de qui j’ay tant ouy parler, et
qui pour sauver son amy, força à Usson les prisons des
Visigots ? – C’est celui-là mesme, dit Silvie. Je le vis
il y a cinq ou six mois à une feste que l’on chommoit en
ces hameaux, qui sont le long des rives de Lignon, et parce que sur
tous les autres Alcipe me sembla digne d’estre regardé, je
tins sur lui longuement les yeux ; car l’authorité de sa
barbe chenue, et de sa venerable vieillesse le font honorer et
respecter de chacun. Mais quant à Celadon, il me souvient que de
tous les jeunes bergers, il n’y eut que luy et Silvandre qui
m’osassent approcher. Par Silvandre, je sceu qui estoit Celadon,
et par Celadon qui estoit Silvandre ; car l’un et l’eutre
avoit en ses façons et en ses discours quelque chose de plus
genereux que le nom de berger ne porte.
Cependant que Silvie parloit, Amour, pour se mocquer des finesses de
Climante et de Polemas, qui estoient cause que Galathée
s’estoit trouvéele jour auparavant sur le lieu où
elle avoit pris Celadon, commençoit de faire ressentir à
la nymphe les effects d’une nouvelle amour ; car tant que Silvie
parla, Galathée eut tousjours les yeux sur le berger, et les
louanges qu’elle luy donnoit, furent cause qu’en mesme
temps sa beauté et sa vertu, l’une par la veue, et
l’autre par l’ouye, firent un mesme coup dans son ame. Et
cela d’autant plus aisément qu’elle s’y trouva
préparée par la tromperie de Climate, qui feignant le
devin, luy avoit predit, que celuy qu’elle rencontreroit,
où elle trouva Cealdon, devoit estre son mary, si elle ne
vouloit estre la plus malheureuse personne du monde, ayant auparavant
fait dessein que Polemas, comme par mesgarde, s’y en iroit
à l’heure qu’il luy avoit dite, afin que deceue par
ceste ruse, elle print volonté de l’espouser, ce
qu’autrement ne luy pouvoit permettre l’affection
qu’elle portoit [36/37] à Lindamor. Mais la fortune, et
l’Amour, qui se mocquent de la prudence, y firent trouver Celadon
par le hazard que je vous ay raconté, si bien que
Galathée voulant en toute sorte aimer ce berger, s’alloit
à dessein representant toutes choses en luy beaucoup plus
aymables. Et voyant qu’il ne s’esveilloit point, pour le
laisser reposer à son aise, elle sortit le plus doucement
qu’elle peut, et s’en alla entreteni ses nouvelles
pensées.
Il y avoit pres de sa chambre un escalier desrobé, qui
descendoit en une gallerie bassse, par où avec un pontlevis on
entroit dans le jardin agené de toutes les raretez, que le lieu
pouvoit permettre, fut en fontaines et en parterres, fut en
allées et en ombrages, n’y ayant rien esté
oblié de tout ce que l’artifice y pouvoit adjouster. Au
sortir de ce lieu on entroit dans un grand bois de diverses sortes
d’arbres, dont un quarré estit de coudriers, qui tous
ensemble faisoient un si gracieux dedale, qu’encore que les
chemins par leurs divers desturs se perdissent confusement l’un
dans l’autre, si ne laissoient-ils pour leurs
ombrages d’estre fort agreables. Assez pres de là
dans un autre quarré, estoit la fotaine de la Verité
d’aamour, source à la verité merveilleuse ; car,
par force des anchantemens l’amant qui s’y regardoit,
voyoit celle qu’il aimoit, que s’il s’y voyoit
auprès, que si de fortune elle en aimoit un autre, l’autre
y estoit representé et non pas luy, et parce qu’elle
descouvroit les tromperies des amants, on la nomma la Verité
d’amour. A l’autre des quarrez estoit la caverne de Damon,
et de Fortune, et au dernier, l’antre de la vieille Mandrague,
plein de tant de raretez, et de tant de sortileges, que d’heure
à autre, il a arrivoit tousjours quelque chose de nouveau ;
outre que par tout le reste du bois, il y avoit plusieurs autres
diverses grottes, i bien contrefaites au naturel, que l’oeil
trompoit bien souvent le jugement.
Or ce fut dans ce jardin, que la nymphe se vint promener attendant le
réveil du berger. Et parce que ses nouveaux desirs ne pouvoient
lui pemettre de s’en taire, elle feignit d’avoir
oublié quelque chose qu’elle commanda à Silvie
d’aller querir, d’autant qu’elle se fioit moins en
elle pour sa jeunesse, qu’en Leonide, qui avoit un aage pus meur,
quoy que ces deux nymphes fussent ses plus secrettes confidentes. Et se
voyant seule avec Leonide, elle lui dit ; Que vous en semble, Leonide ?
Ce druide n’a-t-il pas une grande cognoissance des choses ? Et
les dieux ne se communiquent-ils pas bien librement avec luy, puis que
ce qui est futur [37/37] à chacun, lui est mieux cogneu
qu’à nous le present ? – Sans mentir (respondit la nymphe)
il vous fit bien voir dans le miroir le lieu mesme, où vous avez
trouvé ce berger, et vous dit bien le temps aussi, que vous
l’y avez renconté ; mais ses paroles estoient si
douteuses, que mal-aisément puis-je croire que luy mesme se
peust bien entendre. – Et comment dites-vous cela, responit
Galathée, puis qu’il me dit paticulierement tout ce que
j’y ay trouvé, que je ne saurois à ceste heure en
dire plus que luy ? – Si me semble-t’il (respondit Leonide)
qu’il vous dit seulement, ue vous trouveriez en ce lieu
là une chose de valeur inetimable, quoy que par le passé
elle eust esté desdaignée.
Galathée alors se mocquant d’elle, luy it : Quoy donc,
Leonide, vous ne sçavez autre chose ? il faut que ous entendiez,
que particulierement il me dit : Madame, vous avez deux influences bien
contraires. L’une la plus infortunée qui soit sus le ciel,
l’autre la plus heureuse que l’on puisse esirer, et il
depend de votre election de prendre celle que vous voudrez. Et
afin que vous ne vous y trompiez, sechez que vous estes et serez servie
de plusieurs grands chavaliers, dont les vertus et les merites
peuvent bien diversement vous esmouvoir ; mais si vous mesurez
vostre affection, ou à leurs merites, ou au jugement que vous
ferez de leur amour, et non meritez, ou non pint de ce que je vous en
diray de la part des grands dieux, je vous predis, que vous serez la
plus misérable qui vive. Et afin que vous ne soyez deceue en
vostre election, ressouvenez-vous quun tel jour vous verrez à
Marcilly un chevalier vestu de telle couleur, qui recherceh, ou
recherchera de vous espousser ; car si vous le permettez, dés
icy je plains vostre malheur et ne puis assez vous menacer des
incroyables desastres qui vous attendent, et par ainsi je vous
conseille de fuir tel homme, que vous devez plustost appeller vostre
mal-heur, que vostre amant. Et au contraire regardez bien le lieu qui
est representé dans ce miroir, afin que vous le sçachiez
retrouver le long des rives de Lignon ; car un tel jour, à telle
heure, vous y rencontrerez un homme, en l’amitié duquel le
Ciel a mis toute vostre felicité. Si vous faites en sorte
qu’il vous ayme, ne croyez point les dieux veritables, si vous
pouvez souhaiter plus de contentement que vous en aurez, mais prenez
garde que le premier de vous deux qui verra l’autre, sera celuy
qui aimera le premier. Vous semble-t-il que ce ne soit pas me parler
fort clairement, et mesme que des-ja le ressens veritables les
predictions qu’il m’a faictes ; car ayant veu ce berger
[38/39] la premiere, il ne faut point que j’en mente, il me
semble recognoistre en moy quelque estincelle de bonne volonté
pour luy. – Comment, Madame, luy dit Leonide, vudriez vous bien aymer
un berger ? ne vous ressuvenez vous pas qui vous estes ? – Si fais,
Leonide, je m’en ressouviens, dit-elle, mais il faut aussi que
vous sçachiez que les bergers sont hommes aussi bien que les
druydes, et les chavaliers, et que leur noblesse est aussi grande que
celle des autres, estans tous venus d’ancienneté de mesme
tige, que l’exercice auquel on s’adonne ne peut pas nous rendre
autres que nous ne sommes de nostre naissance ; de sorte que si ce
berger est bien nay, pourquoy ne le croiray-je aussy digne de moy que
tout autre ? – En fin, Madame, dit- elle, c’est un berger, comme
que vous le vueillez desguiser. – En fin, dit Galathée,
c’est un honneste homme, comme que vous le puissez qualifier. –
Mais Madame, respondit Leonide, vous estes si grande nymphe, Dame apres
Amasis de toutes ces belles contrées, aurez- vous le courage si
a battu que d’aimer un homme nay du milieu du peuple ? un
rustique ? un berger ? un homme de rien ? – M’amie repliqua
Galathée, laissons ces injures, et vous ressouvenez
qu’Enone se fit bien bergere pour Paris, et que l’ayant
perdu, elle le regretta et peura à chaudes larmes. –
Madame, (dit Leonide) cely- là estoit fils de roy, et puis
l’erreur d’autruy ne doit vous faire tomber en une
semblable faute. – Si c’est faute (respondit-elle) je m’en
remets aux dieux, qui me la conseillent par l’oracle de leur
druyde ; mais que Celadon ne soit nay d’aussi bon sang que Paris,
m’amie, vous n’avez point d’esprit si vous le dites,
car ne sont-ils pas veus tous deux d’une mesme origine ? et puis
n’avez-vous ouy ce que Silvie a dit de luy et de son pere ? Il
faut que vous sçachiez qu’ils ne sont pas bergers, pour
n’avoirde quoy vivre autrement, mais pour s’acheter par
ceste douce vie, un honneste repos. – Et quoy, Madame (adjousta
Leonide) vous oublierez par ainsi l’affection, et les services du
gentil Lindamor ? – Je ne voudrois pas, dit Galathée,
qu’un oubly fut la recompense de ses services ; mais je ne
voudrois pas aussi, que l’amitié que je luy pourrois
rendre fust l’entiere ruine de tous mes contentements. – Ah !
Madame, (dit Leonide) ressouvenez-vous combien il a esté
fidelle. – Ah ! m’amie, (dit Galathée) considerez ce que
c’est que d’estre eternellement mal- heureuse. – Quant
à moy, respondit Leonide, je plie les espaules à ces
jugements d’amour, et ne scay que dire, sinon qu’une
extreme affection, une entiere fidelité, l’employ de tout
un aage, [39/40] et un continuel service, ne se doivent si longuement
recevoir, ou receus meritoyent d’estre payez d’autre
monnoye que d’un change. Pour Dieu, Madame, considerez combien
sont trompeurs ceux qui dient la fortune d’autruy, puis que plus
souvent ce ne sont que legeres imaginations que leurs songes leur
rapportent, combien menteurs, puisque de cent accidents qu’ils
predisent, à peine y en a-t’il un qui advienne ! combien
ignorants, puis que se meslant de cognoistre le bon-heur
d’autruy, ils ne sçavent trouver le leur propre ! Et ne
vueillez pour les fantastiques discours de cet homme rendre si
miserable une prsonne, qui et tant à vous ; remettez- vous
devant les yeux combien il vous aime, à quels hazards il
s’est mis pour vous, quel cmbat fut celuy de Polemas, et quel
desespoir fut lors le sien, quelles douleurs vous luy preparez à
cette heure, et quelles morts vous le contraindrez d’inventer
pour se deffaire, s’il en a cognoissance.
Galathée, en branlant la teste, luy respondit : Voyez-vous,
Leonide, il ne s’agit pas icy de l’election de Lindamor, ou
tout mon mal. Les considerations que vous avez sont tres bonnes pour
vous, à qui mon mal-heur ne toucheroit que par la compassion ;
mais pour moy elles sont trop dangereuses, puis que ce n’est pas
pour un jour, mais pour tousjours que ce mal-heur me menace. Si
j’estois en vostre place et vous en la mienne, peut-estre vous
conseilleroy-je cela mesme que vous me conseillez, mais certes une
eternelle infortune m’espouvante. Quant aux mensonges de ces
personnes que vous dites, je veux bien croire pour l’amour de
vous, que peut-estre il n’adviendra pas, mais peut-estre
aussi adviendra-t’il.Et dist-moy, je vous supplie, croiriez vous
une personne prudente, qui pour le conentement d’autruy,
laisseroit balancer sur un peut-estre tout son bien, ou tout son mal ?
Si vous m’aimez, ne me tenez jamais ce discours, ou autrement je
croiray, que vous cherissez plus le contentement de Lindamor que le
mien. Et quant à luy, ne faites doute qu’il ne s’en
console bien par autre moyen que par la mort, car la raison et le temps
l’emportent tousjours sur ceste fureur. Et de fait, combien en
avez- vous veu de ces tant desesperez pour semblables occasions, qui
peu de temps apres ne se soient repentis de leurs desespoirs ?
Ces belles nymphes discouroient ainsi, quand de loin elles virent
retourner Silvie, de laquelle pour estre trop jeune, Galathée
s’alloit cachant ainsi que j’ai dit. Cela fut cause
qu’elle trencha son dis-[40/41]cours assez court, toutesfois elle
ne laissa de dire à Leonide : Si vous m’avez aimée
quelquesfois, vous me le ferez paroistre à ceste heure, que non
seulement il va de mon contentement, mais de toute ma felicité.
Leonide ne luy peut respondre, parce que Silvie s’en trouva si
proche qu’elle eust ouy leurs discors. Estant arrivée,
Galathée sceut que Celadon estoit esveillé, car de la
porte elle l’avoit ouy plaindre et souspirer. Et il estoit vray,
d’autant que quelque temps apres qu’elles furent sorties de
sa chambre il s’esveilla en sursaut ; et parce que le soleil par
les vitres donnoit à plein sur son lict, à
l’ouverture de ses yeux, il demeura tellement esblouy, que confus
en une clarté si grande, il ne sçavoit où il
estoit. Le travail du jour passé l’avoit estourdy, mais
à l’heure il ne luy en restoit plus aucune douleur, si
bien que se ressouvenant de sa cheute dans Lignon, et de
l’opinion qu’il avoit eue peu auparavant d’estre
mort, se voyant maintenant dans cette confuse lumiere, il ne
sçavoit que juger, sinoon qu’Amour l’eust ravy au
ciel, pour recompense de sa fidelité. Et ce qui l’abusa
d’avantage en ceste opinion, fut que quand sa veue
commença de se renforcer, il ne veid autour de luy, que des
enrichisseures d’or, et des peintures esclattantes, dont la
chambre estoit toute parée, et que son oeil foible encore ne
pouvoit recognoistre pour contrefaites.
D’un costé il voyoit Saturne appuyé sur sa faux,
avec les cahveux longs, le front ridé, les yeux chaissieux, le
nez aquilin, et la baouche degouttante de sang, et pleine encore
d’un morceau de ses enfans, dont il en avoit un demy mangé
en la main gauche, auquel par l’ouverture qu’il luy avoit
fait au costé avec les dents, on voyoit comme panteler les
polmons, et trembler le coeur. Veue à la verité pleine de
cruauté, car ce petit enfant avoit la teste renversée sur
les espaules, les bras penchans par devant, et les jambes eslargies
d’un costé et d’autre, toutes rougissantes du sang
qui sortoit de la blessure que ce vieillard luy avoit faite, de qui la
barbe longue et chenue en maints lieux se voyoit tachée des
gouttes de sang qui tomboit du morceau qu’il taschoit
d’avaler. Ses bras et jambes nerveuses et crasseuses, estoient en
divers endroits cuvertes de poil aussi bien que ses cuisses maigres, et
descharnées. Dessous ses pieds s’eslevoient de gros
morceaux d’ossements, dont les uns blanchissoient de vieillesse,
les autres ne commençoient que d’estre descharnez, et
d’autres joincts avec un peu de peau et de chair demy
gastée, monstroient n’estre que depuis peu mis en ce lieu.
[41/42]
Autour de luy on ne voyoit que des sceptres en pieces, des couronnes
rompues, de grands edifices ruinez, et cela de telle sorte, qu’
à peine restiot-il quelque legere ressemblance de ce que
ç’avoit esté. Un peu plus loing on voyoit les
Coribantes avec leurs cimblables et haut-bois, cacher le petit Jupiter
dans une caverne, des dents evoreuses de ce pere. Puis assez pres de
là on le voyoit grand, avec un visage enflambé, mais
grave, et plein de majesté, les yeux benins, mais redoutables,
la couronne sur la teste, en la main gauche le sceptre qu’il
appuyoit sur la cuisse, où l’on voyoit encore la cicatrice
de la playe qu’il s’estoit faite, quand pour
l’imprudence de la nymphe semele, pour sauver le petit Bacchus,
il fut contraint de s’ouvrir cest endroit, et de l’y porter
jusqu’ à la fin du terme. De l’autre main il avoit
le foudre à trois poinctes, qui estoit si ien representé,
qu’il sembloit mesme voler des-ja par l’air.
Il avoit les pieds sur un grand monde et pres de luy on voyoit un grand
aigle, qui portoit en son bec crochu un foudre, et l’approchoit
levant la teste contre luy au plus pres de son genouil. Sur le dos de
cét oyseau estoit le petit Ganimede, vestu à la
façon des habitants du mont Ida, grasset, potelet, blanc, les
cheveux dorez et frisez, qui dune main caressoit la teste de
cet oyseau, et de l’autre taschoit de prendre le foudre de
celle de Jupiter, qui du coude, et non point autrement repoussoit
nonchalamment on foible bras.Un peu à costé on voyoit la
couppe, et l’esguiere dont ce petit eschanson versoit le nectar
à son maistre, si bien representées, que d’autant
que ce petit importun s’efforçant d’atteindre
à la main de Juiter, l’avoit touchée d’un
ied, il sembloit qu’elle chancelast pour tomber, et que le petit
eust expressement tourné la teste pour voir ce qui en
adviendroit. De chasque costé des pieds de ce dieu on vooit un
gran tonneau : à costé droit estoit celuy du bien, et
à l’autre celuy du mal, et à l’entour les
voeux, les prieres, les sacrifices estoient diversement figurez. Car
les sacrifices estoient representez par des fumées
entre-meslées de feu, et au dedans les voeux et supplications
paroissoient comme legeres idées, et à peine
marquées, en sorte que l’oeil les peut bien recognoistre.
Ce seroit un trop long discours de raconter toutes ces peintures
particulierement : tant y a que le tour de la chambre en estoit
tout plein. Mesmes Venus dans sa conque marine entre autres choses
regardoit encores la blessure que le Grec luy fit en la guerre
Troyenne, et l’on voyoit tout contre le petit Cupidon qui la
cares-[42/43]soit, avec la blesseure sur l’espaule, de la lampe
de la curieuse Psiché. Et cela si bien representé, que le
berger ne le pouvoit discerner pour contrefait.
Et lors qu’il estoit plus avant en ceste pensée, les trois
nymphes entrerent dans sa chambre, la beauté et la
majesté desquelles le ravirent encor plus en admiration. Mais ce
qui luy peruada beaucoup mieux l’opinion qu’il avoit
d’estre mort, fut que voyant ces nymphes, il les prit pour
les trois Graces ; et mesme voyant entrere avec elles le petit Meril,
de qui la hauteur, la jeunesse, la beauté, les chaveux frisez,
et la jolie façon , luy firent juger que c’estoit Amour.
Et quoy qu’il fut confus en luy mesme, si est-ce que ce courage
qu’il eut tousjours plus grand que ne requeroit pas le nom de
berger, luy donna l’asseurance, apres les avoir saluées,
de demander en quel lieu il estoit. A quoi Galathée respondit :
Celadon, vous estees en lieu, où l’on fait dessein de vous
guerir entierement. Nous sommes celles qui vous trouvans dans
l’eau vous avons porté icy, où vous avez toute
puissance. Alors Silvie s’avança : Et quaoy ! celadon
(dit-elle), est-il possible que vous ne me cognoissiés point ?
vous ressouvient-il pas de m’avoir veue en vostre hameau ? – Je
ne sçay (respondit Celadon) belle nymphe, si l’estat
où je suis pourra excuser la foiblesse de ma memoire. – Comment
dit la nymphe, ne vous ressouvenez vous plus que la nymphe Silvie, et
deux de ses compagnes allerent voir vos sacrifices et vos jeux, le jour
que vous chommiez à la déesse Venus ? L’accident
qui vous est arrivé, vous a-t’il fait oublier,
qu’apres que vous eustes gagné à la lutte tous vos
compagnons, Silvie fut celle qui vous donna pour prix un chapeau de
fleurs, qu’incontinent vous mistres sur la teste à la
bergere Astrée ? Je ne sçay pas si toutes ces choses sont
effacées de vostre memoire, si sçay-je bien que quand
vous portastes ma guirlande sur les beaux cheveux
d’Astrée, chacun s’en estonna, à cause de
l’inimitié qu’il y avoit entre vos deux
familles, et particulierement entre Alcippe vostre pere, et Alcé
pere d’Astrée. Et lors mesme j’en voulous
sçavoir l’occasion, mais on me l’embrouilla de sorte,
que je n’en peu sçavoir autre chose, sinon
qu’Amarillis ayant esté aymée de ces deux bergers,
et qu’entre les rivaux il y a tousjours peu
d’amitié, ils vindrent plusieurs fois aux mains, jusques
à ce qu’Amarillis eut espousé vostre pere, et
qu’alors Alcé, et la sage Hipolyte, que despuis il
espousa, espouserent ensemble une si cruelle haine contr’eux
qu’elle ne leur permit jamais d’avoir pra-[43/44]tique
ensemble. Or voyez, Celadon, si je na vous cognois pas bien, et si je
ne vous donne de bonnes enseignes de ce que je dis.
Le berger oyant ces paroles s’alla peu à peu remettant en
memoire ce qu’elle disoit, et toutesfois il estoit si
estonné, qu’il ne sçavoit luy respondre ; car ne
cognoissant Silvie pour nymphe d’Amasis, et à cause de sa
vie champestre, n’ayant point de familiarité avec elle, ny
avec ses compagnes, il ne pouvoit juger pourquoy ny comment il
estoit à ceste heure parmy elles. Enfin il respondit : Ce que
vous me dites, belle nymphe, est fort et vray, et me ressouviens que le
jour de Venus, trois nymphes donnerent les trois prix, desquels
j’eu celuy de la lutte, Lycidas, mon frere, celuy de la course,
qu’il donna à Phillis, et SilvandrEè celuy de
chanter, qu’il presenta à la fille de la sage Bellinde.
Mais de me ressouvenir des noms qu’elles avoient, je ne le
sçaurois , d’autant que nous estions tant empeschez en nos
jeux, que nous nous contestasmes de sçavoir que
c’estoient des nymphes d’Amasis, et de Galathée ;
car quant à nous, de mesme que nos corps ne sortnt des
paturages, et des bois, aussi ne font nos esprits peu curieux. – Et
despuis, repliqua Galathée, n’en avez vous rien sceu
d’avantage ? – Ce qui m’en a donné plus de
cognoissance, respondit le berger, c’a esté le discours
que mon pere m’a fait bien souvent de ses forunes, parmy
lesquelles je luy ay plusieurs fois ouy faire mention d’Amasis,
mais non point d’aucune particularité qui la touche, quoy
que je l’aye bien desiré. – Ce desir (reprit
Galathée) est trop louable pour ne luy satisfaire ; c’est
pourquoy je veux vous dire particulierement, et qui est Amasis, et qui
nous sommes.
Sçachez donc, gentil berger, que de toute ancienneté
ceste contrée que l’on nomme à ceste heure Forests,
fut couverte de grands abysmes d’eau, et qu’il n’y
avoit que les hautes montaignes que vous voyez à l’entour,
qui fussent découvertes, hormis quelques pointes dans le milieu
de la plaine, comme l’escueil de bois d’Isoure, et de
Mont-verdun, de sorte que les habitans demeuroient tous sur le haut des
montaignes. Et c’est pourquoy encores les anciennes familles de
ceste contrée ont les bastimens de leurs noms sur les lieux plus
relevez, et dans les plus hautes montaignes, et pour preuve de ce que
je vous dis, vous voyez encores aux coupeaux d’Isoure, de
Mont-verdun, et autour du chasteau de Marcilly, de gros anneaux de fer
plantez dans le rocher, où les vaisseaux s’attachoient,
n’y ayant pas apparence qu’ils peussent servir à
autre chose. Mais il peut y avoir quatorze ou quinze siecles,
qu’un estran-[44/45]ger Romain, qui en dix ans conquit toutes les
Gaules, fitt rompre quelques montaignes, par lesquelles ces eaux
s’escoulerent, et peu apres se découvrit le sein de nos
plaines, qui luy semblerent si agreables et fertiles, qu’il
delibera de les faire habiter. Et en ce dessein fit descendre tous ceux
qui vivoient aux montaignes, et dans les forests, et voulut que le
premier bastiment qui y fut fait, portast le nom de Julius, comm eluy.
Et parce que la plaine humide et limonneuse jetta grande
quantité d’arbres, quelques uns nt it que le pays
s’appelloit Foretz, et les peuples Foresiens, au lieu
qu’auparavant ils estoient nommez Segusiens ; mais ceux-là
sont fort déceus, car le nom de Foretz vient de Forum qui est
Feurs, petite ville que les Romains firent bastir,et qu’ils
nommerent Forum Segusianorum, comme s’ils eusent vouu dire la
place ou le marché des Segusiens, qui proprement n’estit
que le lieu où ils tenoient leurs armées durant le temps
qu’ils mirent perdre aux contrées voisines.
Voilà, Celadon, ce que l’on tient pour asseuré de
l’antiquité de ceste province, mais il y a deux opinions
ontraires de ce que je vous vay dire. Les Romains disent que du temps
que nostre plaine estit encore couverte d’eau, la chaste
déesse Diane l’eut tant agreable, qu’elle y
demeuroit presque ordinairement ; car sesDryades, et Hamadryades
vivoient, et chassoient dans ces grands bois et hautes montaignes qui
ceignoient ceste grande quantité d’eaux, et parce
qu’elle n’estoit que de sources de fontaines, elle y venoit
bienn souvent se baigner avec ses Nayades, qui y demeuroient
ordinairement. Mais lors que les eaux s’ecoulerent, les Nayades
furent contraintes de les suivre, et d’aller avec elles dans le
sein de l’ocean, si bien que la déesse se trouva tout
à coup amoindrie de la moitié de ses nymphes ; et cela
fut cause que ne pouvant avec un choeur si petit, continuer ses
ordinaires passe-temps, elle esleut quelques filles des principaux
druydes et chevaliers, qu’elle joignit avec les nymphes qui luy
estoient restées, ausquelles elle donna aussi le nom de nymphes.
Mais il advint, comme en fin l’abus pervertit tout ordre, que
plusieurs d’entr’elles, qui avoient de jeunesse
esté nourries en leurs maisons, les unes entre les commoditez
d’une aimable mere, les autres entre les allechements des
soupirs, et des services es amants, ne pouvant continuer les
peines de la chasse, ny bannir de leur memoire les honnestes affections
de ceux qui autrefois les avoient recherchées, se voulurent
retirer en leurs maisons, et se [45/46] marier. Quelques autres,
à qui la Déesse en refusa le congé, manquerent
à leur promesse, et à leur honnesteté, de quoy
elle fut tant irritée, qu’elle resolut d’esloigner
ce pays prophané, ce luy sembloit, de ce vice qu’elle
abhorroit si fort. Mais pour ne punir la vertu des unes, avec
l’erreur des autres, avant que de partir, elle chassa
ignominieusement, et bannit à jamais hors du pays toutes celles
qui avoient failly, et éleut une des autres, à laquelle
elle donna la mesme authorité, qu’elle avoit sur toute la
contrée, et voulut qu’à jamais la race de celle
là y eust toute puissance, et deés lors leur permit se
marier, avec deffences tutefois tres-expresses, que les hommes
n’y succedassent jamais. Depuis ce temps, il n’y a point eu
d’abus entre nous, et nos loix ont tousjours esté
inviolablement observées.
Mais nos druydes parlent bien d’autre sorte, car ils disent que
nostre grande princesse Galathée, fille du roy Celtes, femme du
grand Hecule et mere de Galathée, qui donna son nom aux Gaulois,
qui auparavant estoient appelez Celtes, pleine d’amour pur son
mary, le suivoit partout où son courage et sa vertu se portoient
contre les monstres, et contre les géants. Et de fortune en ce
temps-là ces monts qui nous separent de l’Auvergne, et
ceux qui sont plus en là à la main gauche, qui se nomment
Cemene, et Gebenne, servoient de retraite à quelques geants, qui
par leur force se rendoient redoutables à chacun. Hercule
en estant adverty y vint, et parce qu’il aymoit tendrement sa
chere Galathée, il la laissa en ceste contrée, qui estoit
la plus voisine et où elle prenoit beaucoup de plaisir, fut
à la chasse, fut en la compagnie des filles de la
contrée. Et parce qu’elle estoit royne de toutes les
Gaules, lors qu’Hercule eust vaincu les géants, et que la
nécessité de ses Affaires le contraignit d’aller
ailleurs, avant que partir, pour laisser une memoire eternelle du
plaisir qu’elle avoit eu en ceste contrée, elle ordonna ce
que les Romains disent, que la déesse Diane avoit fait. Mais que
ce soit Galathée, ou Diane, tant y a que par un privilege
surnaturel, nous avons esté particulierement maintnues en nos
franchises, puis que de tant de peuples, qui comme torrens sont fondus
dessus la Gaule, il n’en y a point eu qui nous ait troublé
en nostre repos ; mesme Alaric Roy des Visigoths, lors qu’il
conquit avec l’Aquitaine tutes les provinces de deça
Loyre, ayant sceu nos statuts, en reconfirma les privileges, et sans
usurper aucune authorité sur nous, nuos laissa en nos anciennes
franchises. [46/47]
Vous trouverez peut-estre estrange, que je vous parle ainsi
particulierement des choses qui sont outre la capacité de celles
de mon aage ; mais il faut que vous sçachiez, que Pimandre, qui
estoit mon pere, a esté curieux de rechercher les antiquitez de
ceste contrée, de sorte que les plus sçavans druydes luy
en discouroyent d’ordinaire durant le repas, et moy qui estois
presque tousjours à ses costez, en retenoit ce qui me plaisoit
le plus. Et ainsi je sceus que d’une ligne continuée,
Amasis ma mere estoit descendue de celle que la déesse Diane ou
Galathée avoit esleue. Et c’est pourquoy estant Dame de
toutes ces contrées, et ayant encore un fils nommé
Clidaman, elle nourrit avec nous quantité de filles, et de
jeunes fils des druydes, et des chevaliers, qui pour estre en si bonne
escole, apprenent toutes les vertus, que leur aage peut permettre. Les
filles vont vestues comme vous nous voyez, qui est une sorte
d’habit que Diane ou Galathée avoient accoustumé de
porter, et que nous avons tousjurs maintenue pour memoire d’elle.
Voilà, Celadon, ce que vous vouliez sçavoir de nostre
estat, et m’asseure avant que vous nous esloigniez (car je veux
que vous nous voyez toutes ensemble) que vous direz nostre
assemblée ne ceder aà nulle autre, ny en vertu, ny en
beauté.
Alors Celadon cognoissant qui estoient ces belles nymphes, recogneut
aussi quel respect il leur devoit, et quoy qu’il n’eust pas
accostumé de se trouver ailleurs qu’entre les bergers, ses
semblables, si est-ce que la bonne naissance qu’il avoit, luy
apprenit assez ce qu’il devoit à telles personnes. Donc
apres leur avoir rendu l’honneur, auquel il croyoit estre
obligé : Mais (dit-il en continuant) encor ne puis-je assez
m’estonner de me voir entre tant de grand nymphes, moy qui ne
suis qu’un simple berger, et de recevoir d’elles tant de
faveurs. – Celadon, respondit Galathée, en quelque lieu que la
vrtu se trouve, elle merite d’estre aimée et
honorée, aussi bien sous les habits des bergers, que sous la
glorieuse pourpre des rois. Et pour vostre particulier vous
n’estes point envers nous en moindre consideration, que le plus
grand des druydes, ou des chavaliers de nostre cour, car vus ne devez
leur ceder en faveur, puis que vous ne le faites en mérite. Et
quant à ce que vous voyez entre nous, sçachez que ce
n’est point sans un grand mystere de nos dieux, qui nous
l’ont ainsi ordonné, comme vous le pourrez sçavoir
à loisir, soit qu’ils ne vueillent plus que tant de vertus
demeurent sauvages entre less forests, et les lieux champestres, soit
qu’ils facent dessein, en vous faisant plus [47/48] grand que
vous n’estes, de rendre par vous bienheureuse une personne qui
vous aime. Vivez seulement en repos, et vous guerissez, car il
n’y a rien que vous puissiez desirer en l’estat où
vous estes, que la santé. – Madame, respondit le berger, qui
n’entendoit pas bien ces paroles, si je dois desirer la
santé, le principal sujet est, pour vous pouvoir rendre quelque
service, en eschange de tant de graces qu’il vous plaist de me
faire ; il est vray que tel que je suis, il ne faut point parler que je
sorte des bois, ny de nos pasturages, autrement le voeu solennel que
nos peres ont fait aux dieux, nous accuseroit envers eux,
d’être indignes enfans de tels peres. – Et quel est ce
serment ? respondit la nymphe. – L’histoire, repliqua
Celadon, en seroit trop longue, si mesme il me faloit redire le sujet,
que mon père Alcippe a eu de le continuer. Tant y a, Madame,
qu’il y a plusieurs années, que d’un accord general,
tous ceux qui estoient le long des rives de Loire, de Lignon, de Furan,
d’Argent, et de toutes ces autres rivieres, apres avoir bien
recogneu les incommoditez que l’ambition d’un peuple
nommé Romain, faisoit ressentir à leurs voisins pour le
desir de dominer, s’assemblerent dans ceste grande plaine, qui
est autour de Mont-verdun, et là d’un mutuel consentement,
jurerent tous de fuir à jamais toute sorte d’ambition,
puis qu’elle seule estoit cause de tant de peines, et de vivre,
eux et les leurs, avec le paisible habit de bergers. Et depuis a
esté marqué (tant les Dieux ont eu aggreable ce voeu) que
nul de ceux qui l’ont faict, ou de leurs successeurs, n’a
eu que travaux et pleines incroyables, s’il ne l’a
observé, et entre tous, mon pere en est l’exemple le pus
remarquable et le plus nouveau ; de sorte qu’ayant cogneu que la
volonté du Ciel estoit de nous retenir en repos ce que nous
avons à vivre, nous avons de nouveau ratifié ce voeu, ave
tant de serments, que celuy qui le romproit seroit trop detestable. –
Vrayement, respondit la nymphe, je suis tres-aise d’ouyr ce
quevous me dites, et n’ay encore peu sçavoir,
pourquoy tant de bonnes et anciennes familles, comme j’oyois dire
qu’il y en yvoit entre vous, s’amusoent hors des villes,
à passer leur aage entre les bois, et les lieux solitaires.
Mais, Celadon, si l’estat où vous estes le vous peut
permettre, dites-moy, je vous prie, quelle a esté la fortune de
vostre pere Alcippe, pour luy faire reprendre la sorte de vie
qu’il avoit si long-temps laissée ? car je m’aseure
que le discours merite d’estre sceu.
Alors, quoy que le berger se sentist encore mal de l’eau
qu’il [48/49] avoit avalée, si est-ce qu’il se
contraignit pour luy obeir, et commença de ceste sorte.
HISTOIRE D’ALCIPPE
Vous me commandez, Madame, de vous dire la fortune la plus
traversée, et la plus diverse d’homme du monde, et en
laquelle on peut bien apprendre, que ceuy qui veut donner de la peine
à autruy, s’en prepare la plus grande partie. Toutesfois,
puis que vous le voulez ainsi, pour ne vous desobeir, je vous en diray
briefvement ce que j’en ay appris par les ordinaires discours de
celuy mesme à qui toutes ces choses sont advenues, car pour nous
faire entendre combien nus estins heureux de vivre en repos
d’esprit, mon pere nous a raconté bien suvent ses fortunes
estranges. Sçachez donc, Madame, qu’Alcippe ayant
esté nourry par son pere avec la simplicité de berger,
eut tousjours un esprit si esloigné de sa nourriture, que toute
autre chose luy plaisoit plus que ce qui sentoiot le village, si bien
que jeune enfant, pour presage de ce qu’il reussiroit, et
à quoy estant en aage il s’addonneroit, il n’avoit
plaisir si grand que de faire des assemblées d’autres
enfans ainsy que luy, ausquels il apprenoit de se mettre en ordre, et
les armoit, les uns de fondes, les autres d’arcs, et de flesches,
desquels il leur montroit à tirer justement, sans que les
menaces des vieux et sages bergers l’en peussent destourner. Les
anciens de nos hameaux qui voyoient ses actions, predisoyent de grands
troubles par ces contrées, et sur tout qu’Alcippe seroit
un esprit turbulent, qui jamais ne s’arresteroit dans les termes
du berger.
Lors qu’il commençoit d’atteindre un demy siecle de
son aage, de fortune il devint amoureux de la bergere Amarillis, qui
pour lors estoit recherchée secretement d’un autre berger
son voisin, nommé Alcé. Et parce qu’Alcippe avoit
une si bonne opinion de soy-mesme, qu’il luy sembloit n’y
avoir bergere qui ne receut aussi librement son affection, comme il la
luy offriroit, il se resolut de n’user pas de beaucoup
d’artifice pour la luy declarer, de sorte que la rencontrant
à un des sacrifices de Pan, ainsi qu’elle retourmoit en
son hameau, il luy dit : Je n’eusse jamais creu avoir si peu de
force, que de ne pouvoir resister aux coups d’un ennemy, qui me
blesse sans y penser. Elle luy respondit : Celuy qui blesse par
mégarde, ne doit pas avoir le nom d’ennemy. – Non pas,
res-[49/50]pondit-il, en ceux qui ne s’arrestent pas aux effets,
mais aux paroles seulement ; mais quant à moy je trouve que
celuy qui offense comme que ce soit, est ennemy, et c’est
pourquoy je vous puis bien donnerce nom. – A moy, repliqua-t-elle ? je
n’en voudrois avoir, ny l’effet ny la pensée, car je
fais trop d’estat de vostre merite. – Voilà, adjousta le
berger, un de ces coups dont vous m’offensez le plus, en me
disant une chose pour une autre. Que si veritablement vous recognissiez
en moy ce que vous dites, autant que je m’estime outragé
de vous, autant m’en irois-je favorisé, mais je voy bien
qu’il vous suffit de porter l’amour aux yeux, et en la
bouche ; sans lui donner place dans le cœur.
La bergere alors se trouvant surprise, comme n’ayant point
entendu parler d’amour, lui respondit : Je fais estat, Alcippe,
de vostre vertu ainsi que je dois, et non point outre mon devoir, et
quant à ce que vous parlez d’amour, croyez que je
n’en veux avoir, ny dans les yeux, ny dans le coeur pour
personne, et moins pour ces esprits abaissez, qui vivent comme des
sauvages dans les bois. – Je cognois bien, repliqua le berger, que ce
n’est point election d’amour, mais ma destinée, qui
fait estre vostre, uis que si l’amour doit naistre de
ressemblance d’humeur, il seroit bien mal-aisé
qu’Alcippe n’en eust pour vous, qui dés le berceau a
eu en haine ceste vie champestre, que vous meprises si fort. Et vous
proteste, s’il ne faut que changer de condition pour avoir part
en vos bonnes graces, que dés icy je quitte la houlette, et les
trouppeaux, et veux vivre entre les hommes, et non point entre les
sauvages. – Vous pouvez bien, repondit Amarillis, changer de cndition,
mais non pas m’en faire changer, estant resolue de n’estre
jamais moins à moy que je suis, pour donner place à
quelque plus forte affection. Si vous voulez donc que nous continuons
de vivre, comme nous avons fait par le passé, changez ces
discours d’affection et d’amour, en ceux que vous souliez
me tenir autresfois, ou bien ne trouver point estrange que je me
banisse de vostre presence, estant impossible qu’amour et
l’honnesté d’Amarillis puissent demeurer ensemble.
Alcippe qui n’avoit point attendu une telle response, se voyant
si éloigné de sa pensée, fut tellement
confus en soy-mesme, qu’il demeura quelque temps sans luy pouvoir
respondre ; en fin estant revenu, il tascha de se persuader, que la
honte de son aage et de son sexe, et non pas faute de bonne
volonté envers luy, luy avoit fait tenir tels propos.
C’est pourquoy illuy respondit : Quelle que [50/51] vous me
puissiez estre, je ne seray jamais autre que vostre serviteur, et si le
commandement que vous me faites n’estoit incompatible avec mon
affection, vous devez croire qu’il n’y a rien au monde qui
m’y peut faire contrevenir ; vous m’en excuserez donc, et
permettrez que je continue ce dessein, qui n’est qu’un
tesmoignage de vostre merite, et auquel vueillez vous, ou non, je suis
entierement resolu.
La bergere tournant doucement l’œil vers luy : Je ne sçay,
Alcippe (luy dit-elle) si c’est par gageure ou pa
opiniastreté que vous parlez de ceste sorte. –
C’est, respondit-il, par tous les deux, car j’ay fait
gageure avec mes desirs de vous vaincre, ou de mourir, et ceste
resolution s’est changée en opiniastreté, n’y
ayant rien qui me puisse divertir du serment que j’en ay faict. –
Je serois bien aise (repliqua Amarills) que vous eussiez pris
quelqu’autre pour but de telles imortunitez. – Vous nommerez (luy
dit le berger) mes affactions comme il vous plaira, cela ne peut
toutesfois me faire changer de dessein. – Ne trouvez donc point
mauvais, repliqua Amarillis, si je suis aussi ferme en mon
opiniastreté, que vous en vostre importunité. Le berger
voulut repliquer, mais il fut interrompu par plusieurs bergeres qui
survindrent ; de sorte qu’Amarillis, pour conclusion, luy dit
assez bas : Vous me ferez déplaisir, Alcippe, si vostre
deliberation est cogneue, car je me contente de sçavoir
vos folies, et aurois trop de déplaisir que quelqu’autre
les entendist.
Ainsi finirent les premiers discours de mon pere, et d’Amarillis,
qui ne firent que luy augmenter le desir qu’il avoit de la
servir, car rien ne donne tant d’amour que
l’honnesteté. Et de fortune le long du chemin, ceste
trouppe rencontra Celion, et Bellinde, qui s’estoient arrestez
à contempler deux tourterelles, qui sembloient se caresser, et
se faire l’amour l’une à l’autre, sans se
sucier de voir à l’entour d’elles tant de personnes.
Alors Alcippe, se ressouvenant du commandement qu’Amarillis
venoit de luy faire, ne peut s’empescher de souspirer tels vers,
et parce qu’il avoit la voix assez bonne, chacun se teut pour
l’escouter.
SONNET
Sur les contraintes de l’honneur.
Chers oyseaux de Venus, aymables tourterelles,
Qui redublez sans fin vos baisers amoureux, [51/52]
Et lassez, à l’envy renouvellez par eux
Ores vos douces paix, or’vos douces querelles.
Quand je vous voy languir, et trémousser des aides,
Comme ravis de l’aise où vous estes tous deux,
Mon Dieu, qu’à nostre egard je vous estime heureux
De jouir librement de vos amours fidelles !
Vous estes fortunez de pouvoir franchement
Monstrer ce qu’il nous faut cacher si finement
Par les injustes loix que cet honneur nous donne :
Honneur feint qui nous rend de nous mesme ennemis,
Car le cruel qu’il est, sans raison il ordonne
Qu’en amour seulement le larcin soit permis.
Depuis ce temps, Alcippe se laissa tellement transporter à son affection, qu’il n’ y avoit plus de borne qu’ il n’outre-passast, et elle au contraire se monstroit tousjours plus froide, et plus gelée envers luy ; et sur ce sujet, un jour qu’il fut prié de chanter, il dit tels vers.
MARDRIGAL
Sur la froideur d’Amarillis.
Elle a le coeur de glace, et les yeux tous de flamme,
Et moy toutau rebours
Je gele par dehors, et je porte tousjours
Le feu dedans mon ame.
Helas ! c’est que l’Amour
A choisi pour sejour
Et mon coeur et les yeux de ma belle bergere.
Dieu, changera-t-’il point quelques fois de dessein,
Et que je l’aye aux yeux, et qu’elle l’ait au sein ?
En ce temps-là, comme je vous ay dit, Alcé
rechercheroit
Amarillis, et parce que c’estoit un tres-honneste berger, et qui
estoit tenu pour fort sage, le pere d’Amarillis penchoit plus
à luy bail-[52/53]ler, que non point à Alcippe, à
cause de son courage turbulent. Et au contraire le bergere aimoit
davantage mon pere, parce que son humeur estoit plus approchante de la
sienne, ce que recognoissant bien le sage pere, et ne voulant user de
violence ni d’authorité absolue envers elle, il eut
opinion que l’éloignement la pourroit la divertir de ceste
volonté ; et ainsi resolut de l’envoyer pour quelque temps
vers Artemis, soeur d’Alcé, qui se tenoit sur les
rives de la riviere d’Allier. Lorsqu’Amarillis sceut la
deliberation de son pere, comme tousjours on s’efforce contre les
choses defendues, elle prit resolution de ne partir point sans asseurer
Alcippe de sa bonne volonté ; en ce dessein, elle luy escrivit
tels mots :
Lettre d’Amarillis a Alcippe
Vostre opiniastreté a surpassé la mienne, mais la mienne aussi surmontera celle qui me contraint de vous advertir, que demain je pars, et qu’aujourd’huy si vous vous trouvez sur le chemin où nous nous rencontrasmes avant-hier, et que vostre amour se puisse contenter de paole, elle aura occasion de l’estre, et à Dieu.
Il seroit trop long, Madame, de vous dire tout ce qui se passa particulierement entr’eux, outre que l’estat où je me trouve, m’empesche de le pouvoir faire. Ce me sera donc assez en abbregeant, de vous dire qu’ils se rencontrent au mesme endroit, et que ce fut là le premier lieu où mon pere eut asseurance d’estre aimé d’Amarillis, et qu’elle luy conseilla de laisser la vie champestre où il avoit esté nourry, parce qu’elle la méprisoit comme indigne d’un noble courage, luy promettant qu’il n’y avoit rien d’assez fort pour la divertir de sa resolution. Apres qu’ils furent separez, Alcippe grava tels vers sur un arbre, le long du bois:
SONNET D’ALCIPPE
Sur la constance de son amitié.
Amarillis toute pleine de grace
Alloit ces bors de ces fleurs despouillant,
Mais sous la main qui les alloit cueillant,
D’autres soudain renaissoient en leur place. [53/54]
Ces beaux cheveux, où l’Amour s’entrelasse,
Amour alloit d’un dux air esveillant,
Et s’il en voit quelqu’un s’esparpillant,
Tout curieux soudain il le ramasse.
Telle Lignon pour la voir s’arresta,
Et pour miroir ses eaux luy presenta,
Et puis luy dit : Une si belle image
A ton départ mon onde esloignera ;
Mais de mon coeur jamais ne partira
Le traict fatal, nymphe, de ton visage.
Lors qu’elle fut partie, et qu’il commença à bon escient de ressentir les déplaisirs de son absence, allant bien souvent sur le mesme lieu où il avoit pris congé de sa bergere, il y soupira plusieurs fois tels vers.
SONNET
Sur l’Absence.
Riviere de Lignon, dont la course éternelle
Du gracieux FORETS va le sein arrousant,
Et qui flot dessus flot ne te vas reposant,
Que tu ne sois r’entrée en l’onde paternelle,
Ne vois-tu point Allier, qui ravissant ta belle,
Use comme outrageux des lois du plus puissant,
Et l’honneur de tes bords loihg de toy ravissant,
T’oblige d’entreprendre une juste querelle ?
Contre ce ravisseur appelle à ton secours
Ceux qui pour son départrepandent tous les jours
Les larmes que tu vois inonder ton rivage.
Ose-le seulement, et nos yeux et nos coeurs
Verseront pour t’aider mille fleuves de pleurs,
Qui ne se trariront qu’en vengeant ton outrage. [54/55]
Mais ne pouvant vivre sans la voir au mesme lieu,
où il avoit
tant accoustumé le bien de sa veue, il se resolut, comme que ce
fust, de aprtir de là, et lors qu’il en cherchoit
l’occasion, il s’en presenta une toute telle qu’il
l’eust sceu desirer. Peu auparavant la mere d’Amasis estoit
morte, et on se preparoit dans la grande ville de Marcilly de la
recevoir comme nouvelle Dame, avec beaucoup de triomphe. Et parce que
les preparatifs, que l’on y faisoit, y attiroient par
curioaité presque tout le pays, mon pere fit en sorte
qu’il obtint congé d’y aller. Et c’est de
là d’où vint le commencement de tous ses travaux.
Il avoit un demi siecle et quelques lunes, le visage beau entre tous
ceux de ceste contrée, les chaevaeux blonds, annelés et
crespez de la nature, qu’il portoit assez longs ; et bref,
Madame, il estit tel que l’Amuor en voulut faire peut-estre
queleue secrette vengeance. Et voicy comment : Il fut veu de quelque
dame, et si secretement aimé d’elle, que jamais nous
n’en avons peu sçavoir le nom. Au comencement qu’il
arriva à Marcilly, il estoit vestu en berger, mais assez
proprement, car son pere le cherissoit fort, et afin qu’il ne
fist quelque folie, comme i avoit accoustumé en son
hameau, il mit deux ou trois bergeres aupres, qui en avoient le
soin, principalement un nommé Cleant, homme à qui
l’humeur de mon pere plaisoit, de sorte qu’il
l’aimoit comme s’il eust esté son fils. Ce Cleante
en avoit un nommé Clindor, de l’aage de mon pere, qui
sembloit avir eu de la nature la mesme inclination à aymer
Alcippe. Alcippe, qui d’autre costé recognoissoit cette
affection, l’aima plus que tout autre, ce qui estoit si agreable
à Cleante, qu’il n’avoit rien qu’il peut
refuser à mon pere.
Cela fut cause qu’apres avoir veu qualques jours, comme les
jeunes chevaliers, qui estoient à ces festes, alloient vestus,
comme ils s’armoient et combattient à la barriere, et
ayant eclaré son dessein à son amy Clindor, tous deux
ensemble requirent Cleante de leur vouloir donner les moyens de se
faire paroistre entre ces chevaliers. Et comment, leur dit Cleante,
avez-vous bien le courage de vous esgaler à eux ? – et pourquoy
non (dit Alcippe) n’ay-je pas autant de bras, et de jambes
qu’eux ? – Mais, dit Cleante, vous n’avez pas appris les
civilitez des villes. – Nous ne les avons pas apprises, dit-il, mais
elles ne sont point si difficiles, qu’elles nous doivent oster
l’esperance de les apprendre bien tost ; et puis il me sembe
qu’il n’y a pas de difference de celles-cy aux nostres, que
nous ne les changions bien aisément. – Vous n’avez [55/56]
pas, dit-il, l’adresse des armes. – Nous avons,
repliqua-t’il, assez de courage pour suppléer à ce
deffaut. – Et quoy, adjousta Cleante, voudriez vous laisser la vie
champestre ? – Et qu’ont affaire, respondit Alcippe, les bois
avec les hommes ? et que peuvent apprendre les hommes en la pratique
des bestes ? – Mais, respondit Cleante, ce vous sera bien du deplaisir
de vous voir desdaigner par ces glorieux courtisans, qui à tous
coups vous reprocheront que vus estes des bergers. – Si c’est
honte, dit Alcippe, d’estre berger, il ne le faut plus estre ; si
ce n’est pas honte, le reproche n’en peut estre mauvais.
Que s’ils me mesprisent pour ce nom, je tascherois par mes
actions de me faire estimer.
En fin Cleante les voyant si resolus à faire autre vie que celle
de leurs peres : Or bien, dit-il, mes enfans, puis que vous avez pris
ceste resolution, je vous diray, que quoy que vous soyez tenus pour
bergers, vostre naissance toutesfois vient des plus anciennes tiges de
ceste contrée, et d’ où il esrt sorti autant de
braves chevaliers que de quelqu’autre qui soit en Gaule, mais une
consideration contraire à celle que vous avez, leur fit eslire
ceste vie retirée ; par ainsi ne craignez point que vous ne
soyez bien receus entre ces chevaliers, dont les principaux sont mesmes
de vostre sang. Ces paroles ne servirent que de rendre leur desir plus
ardant, car ceste cognoissance leur donna plus d’envie de mettre
en effet leur resolution, sans considerer ce qui leur pourroit advenir,
fut par les incommoditez que tlle vie rapporte, fut par le desplaisir,
que le pere d’Alcippe et ses parents en recevroient. Dés
l’heure, Cleante fit la despense de tout ce qui leur estoit
necessaire. Ils estoient tons deux si bien nays, qu’ils
s’acquirent bien tost la cognoissance et l’amitié de
tous les principaux. Et Alcippe en mesme temps s’adonna de telle
sorte aux armes, qu’il reussit un des bons chevaliers de son
temps.
Durant ces festes qui continuerent deux lunes, mon pere fut veu, comme
je vous ay dit, d’une dame de qui je n’ay jamais peu
sçavoir le nom, et parce qu’il ne luy defalloit aucune de
ces choses qui peuvent faire aymer, elle en fut de sorte esprise,
qu’elle inventa une ruse assez bonne, pour venir à bout de
son intention. Un jour que mon pere assistoit dans un temple aux
sacrifices, qui se faisoient pour Amasis, une assez vieille femme
se vint mettre pres de luy, et feignant de faire ses oraisons, elle luy
dit deux ou trois fois, Alcippe, Alcippe, sans le regarder ; luy qui
s’ouyt nommer, luy vulut demander ce qu’elle luy voulit.
Mais luy voyant les yeux [56/57] tournez ailleurs, il creut
qu’elle parloit à une autre ; elle qui s’apperceut
qu’il l’escoutoit, continua : Alcippe, c’est à
vous à qui je parle, encore que je ne vous regarde point. Si
vous desirez d’avoir la plus belle fortune que jamais chavalier
ait eue en ceste cour, trouvez-vous entre jour et nuict au carrefour
qui conduit à la place de Pallas, et là, vous
sçaurez de moy le reste.
Alcippe voyant qu’elle luy parloit de ceste sorte, sans la
regarder aussi, luy respondit qu’il s’y trouveroit. A quoy
il ne faillit point ; car, le soir approchant, il s’en alla au
lieu assigné, où il ne tarda guere que ceste femme
aagée ne vint à luy, presque couverte d’un taffetas
qu’elle avoit sur la teste, et l’ayant tié à
part, luy dit : Jeune homme, tu es le plus heureux qui vive, estant
aimé de la plus belle, et la plus aimable dame de cette cour, et
de laquelle (si tu veux me promettre ce que je te demanderay)
dés à ceste heure, je m’oblige à te faire
avoir toute sorte de contentement. Le jeune Alcippe oyant ceste
proposition, demanda qu iestoit la dame. Voilà, dit-elle, la
premiere chose que je veux que tu me promettes, qui est de ne
t’enquérir point de son nom, et de tenir ceste fortune
secrette ; l’autre, que tu permettes que je te bouche les yeux,
quand je te conduiray où elle est. Alcippe luy dit : Pour ne
m’enquerrir de son nom, et de tenir cette affaire secrette, cela
feray-je fort volontiers ; mais de me boucher les yeux, jamais ne le
permettray. – Et qu’est-ce que tu pqux craindre ? dit elle. – Je
ne crains rien, respondit Alcippe, mais je veux avoir les yeux en
liberté. – O jeune homme, dit la vieille, que tu es encore
apprentif ! Pourquoy veux-tu faire desplaisir à une
personne qui
t’aime tant ? et n’est-ce pas luy deplaire, que de
vouloir sçavoir d’elle plus qu’elle ne veut ? Croy
moy, ne fay point de difficulté, ne doute de rien ; quel danger
y peut-il avoir pour toy ? où est ce courage que ta presence
promet à l’abord ? est-il possible qu’un peril
imaginé te fasse laisser un bien asseuré ? Et voayant
qu’il ne s’en esmouvoit point : Que maudite soit la mere,
dit-elle, qui te fit si beau, et si peu hardy ; sans doute et ton
visage, et ton courage, sont plus fort de femme que de ce que tu es. Le
jeune Alcippe ne pouvoit ouyr sans rire les paroles de ceste vieille en
colere. En fin apres avoir qualque temps pansé en luy mesme,
quel ennemy il pouvoit avoir, et trouvant qu’il n’en avoit
point, il se resolut d’y aller, pourveu qu’elle luy permit
de porter son espée ; et ainsi se laissa bouchr les yeux et, la
prenant par la robe, la suivit où elle le voulut conduire.
[57/58]
Je serois trop long, si je vous racontois, madame, toutes les
particularitez de ceste nuict. Tant y a qu’apres pusieurs
detours, et ayant peut estre plusieurs fois passé sur un mesme
chamin, il se trouva en une chambre, où les yeux bandez il fut
deshabillé par ceste mesme femme, et mis dans un lict. Peu apres
arriva la dame, qui l’avoit envoyé chercher, et se mettant
aupres de luy, lui debaoucha les yeux, parce qu’il n’y
avoit point de lumiere dans la chambre ; mais quelque peine qu’il
a prit, il lne sceut jamais tirer une seule parole d’elle, de
sorte qu’il se leva le matin, sans sçavoir qui elle
estoit, seulement la jugea-t’il belle et jeune. Et une heure
avant le jour, celle qui l’avoit amené le vint reprendre,
et le reconduisit avec les mesmes ceremonies. Depuis ce jur, ils
resolurent ensemble que toutes les fois qu’il y devroit
retourner, il trouveroit une pierre à un certain carrefour
dés le matin.
Cependant que ces choses se passoient ainsi, le pere d’Alcippe
vint à mourir, de sorte qu’il demeura plus maistre de soy
mesme qu’il ne souloit estre. Et n’eust esté le
commandement d’Amarillis et son intention particuliere qui
l’y retenoit, l’amour qu’il portoit à sa
bergere l’eust peut estre rappelé dans les bois, car les
faveurs de ceste dame incogneue ne pouvoient en rien luy en oster le
souvenir. Que si les grands dons qu’il recevoit d’elle
ordinairement, ne l’eussent retenu en ceste pratique,
passé les deux ou trois premiers voyages, il s’en fust
retiré, quoy qu’il sembla que depuis ce temps-là i
entra en favur aupres de Pimandre, et d’Amasis. Mais pare
qu’un jeune coeur pqut mal-aisément tenir longtemps
quelque chose de caché, il advint que Clindor son cher amy, le
voyant despenser plus que de coustume, lui demanda d’
où lui en venoient les moyens. A quoy du premier coup
respondant fort diversement, en fin il luy descouvrit toute ceste
fortune, et puis luy dit que quelque artifice qu’il y eust sceu
mettre, il n’avoit jamais peu sçavoir qui elle estoit.
Clindor trop curieux, luy conseilla de coupper demy pied de la frange
du lict, et que le lendemain il suivist les meilleures maisons dont il
se pouvoit douter, et qu’il la recognoistroit, ou à la
couleur, ou à la piece, ce qu’il fit, et par cet artifice,
mon pere eut cognoissance de celle qui le favorisoit. Toutefois il en a
tellement tenu le nom secret, que ny Clindor, ny nul de ses enfans
n’en a jamais rien peu sçavoir.
Mais la premiere fois que par apres il a retourna, lors qu’il
estoit prest à se lever le matin, il la conjura de ne se vouloir
plus cacher à luy, quaussi bien c’estoit peine perdue,
puis qu’il sçavoit [58/59] asseurément
qu’elle estoit une telle. Elle s’oyant nommer fut sur le
poinct de parler, toutesfois elle se teut, et attendit que la vieille
fust venue, à laquelle, quand Alcippe fut sorti du lict, elle
fit tant de menaces, croyant que ce fust elle qui l’eut
descouverte, que cette pauvre femme s’en vint toute tremblante
jurer à mon pere qu’il se trompoit. Luy alors en souriant,
luy raconta la finesse dont il avoit usé, et que
ç’avoit esté de l’invention de Clinor ; elle,
bien aise de ce qu’il luy avoit descouvert, apres mille sermens u
contraire, r’entra le dire à ceste dame, qui mesme
s’estoit levée pour oyr leur discours. Et quand elle sceut
que Clindor en avoit esté l’inventeur, elle tourna toute
sa colere contre luy, pardonnant aisément à Alcippe
qu’elle ne pouvoit hair toutesfois depuis ce jour elle ne
l’envoya plus querir.
Et parce qu’un esprit offensé n’a rien de si
doux que la vengeance, ceste femme tournera tant de tous costez,
qu’elle fit une querelle à Clindor, pour laquelle il fut
contraint de se battre contre un cousin de Pimandre, qu’il tua,
et quoy qu’il fust poursuivy, il se sauva en Auvergne avec
l’aide d’Alcippe. Mais Amasis fit en sorte, qu’Alaric
Roy des Visigoths estant pour lors à Usson, avec commandement
à ses officiers de le remettre entre les mains de Pimandre, qui
n’attendoit pour le faire mourir que d’avoir la
commodité de l’ebvoyer querir. Alcippe ne laissa rien
d’intenté pour obtenir son pardon, mais ce fut en vain,
car il avoit trop forte partie. C’est pourquoy voyant la perte
asseurée de son amy, il delibera, à quelque hazard que ce
fust, de le sauver.
Il estoit pour lors à Usson, comme je vous ay dit, place si
forte qu’il eust semblé à tout autre une folie de
vouloir entreprendre de l’en sortir. Son amitié,
toutesfois, qui ne trouvoit rien de plus mal-aisé que de vivre
sans Clindor, le fit resoudre de devancer ceux qui y alloient de la
part de Pimandre. Ainsi feignant de se retirer chez soy mal
content, il part luy douziesme, et un jour de marché se
présentent à la porte du chasteau tous vestus en
villageois, et portant sous leurs jupes de courtes espées, aux
bras des paniers, comme personnes qu alloient vendre. Je luy ay ouy
dire qu’il y avoit trois forteresses, l’une dans
l’autre ; ces resolus paysans vindrent jusques à la
derniere, où peu de Visigoths estoient restez, car la plus part
estoient descendus en la basse ville pour voir le marché, et
pour se pouvoir de ce qui estit necessaire pour leur garnison. Estans
là ils offroient à si bon prix leurs
den-[59/60]rées, que presque tous ceux qui estoient dedans,
sortirent pour en achepter. Lors mon pere voyant l’occasion
bonne, saisissant au collet celuy qui gardoit la porte, luy mit
l’espée dans le corps, et chacun de ses compagnons comme
luy, se deffit en mesme instant du sien, et entrant dedans mirent le
reste au fil de l’espée. Et soudain serrant la porte
coururent aux prisons, où ils trouverent Clindor dan sun cachot,
et tant d’autres, qu’ils se jugerent, estans armez,
suffisans de defaire le reste de la garnison.
Pour abreger, je vous diray, madame, qu’encore que pour
l’alarme, les portes de la ville fussent fermées, si les
forcerent-ils sans perdre un seul homme, quoy ue legouverneur, qui en
fin y fut tué, y fist toute la resistance qu’il peut.
Ainsi voilà Clindor sauvé, et Alaric averti que
c’estoit mon pere qui avoit fait ceste entreprise, dequoy il se
sentit tant offensé, qu’il en demanda justice à
Amasis, et elle qui ne vouloit perdre son amitié,
s’affectionna beaucoup pour le contenter, et envoya incontinent
pour se saisir de mon pere. Mais ses amis l’en advertirent si
à propos, qu’ayant donné ordre à ses
affaires, il sortit hors de ceste contrée, et piqué
contre Alaric plus qu’il n’est pas croyable, s’alla
mettre avec une nation, qui depuis peu estoit entrée en nos
Gaules, et qui, our estre blliqueuse, s’estoit saisie des deux
bords du Rhosne et de l’Arar, et d’une partie des
Allobroges. Et parce que desireux d’aggrandir leurs terres, ils
faisoient continuellement la guerre aux Visigotz, Ostrogots et Romains,
il y fut tres-bien receu avec tous ceux qu’il vulut conduire, et
estant cogneu pour homme de valeur, fut incontinent honoré de
diverses charges. Mais quelques années estant escoulées,
Gondioch roy de ceste nation venant à mourir, Gondebaut son fils
succeda à la couronne de Bourgogne, et desirant d’asseurer
ses affaires dés le commencement, fit la paix avec ses voisins,
mariant son fils Sigisond avec une des filles de Theodoric roy des
Ostrogotz, et pour complaire à Alaric, qui estoit infiniment
offensé contre Alcippe, luy promit de ne le tenir plus aupres de
luy. De sorte qu’avec son congé, il se retira avec una
utre peuple, qui du coté de renes s’estoit saisi
d’une partie de la Gaule, en dépit des gaulois et des
Romains.
Mais, madame, ce discours voouos serit ennuyeux si particulierement je
vous racontis tous ses voages ; car de ceux cy il fut contrait de
s’en aller à Londres vers le grand Roy Artus, qui en ce
mesme temps, comme depuis je lui ay ouy raconter plusieurs fois,
institua l’ordre des Chevaliers de la Table ronde. De là
il [60/61] fut contraint de se retirer au royaume qui porte le nom du
port des Gaulois. Et en fin estant recherché par Alaric, il se
resolut de passer la mer et aller à Bisance, où
l’Empereur luy donna la charge de ses galeres. Mais
d’autant que le desir de revenir en la patrie est plus fort que
tous les autres, mon pere, quoy que tres-grand avec ces grands
empereurs, n’avoit toutesfois rien plus à coeur, que de
revoir fumer ses fouyers, où si souvent il avoit esté
emmaillotté, et sembla que la fortune luy en presenta le moyen,
lors que moins il l’attendoit.
Mais j’ay ouy dire quelquefois à nos druydes, que la
fortune se plaist de tourner le plus souvent sa roue de
costé où l’on attend moins son tour. Alaric vint
à mourir, et Thierry son fils luy succeda, qui pour avoir
plusieurs freres, eut bien assez affaire à maintenir ses estats,
sans penser aux inimitiez de son pere. Et ainsi se voulant rendre
aymable à chacun (car la bonté et la liberalité
sont les deux aymans, qui attirent le plus l’amitié de
chacun) dés le commencement de son regne, il publia une
abolition generale de toutes les offenses faites en son royaume.
Voilà un grand commencement pour moyenner le retour
d’Alcippe ! si ne pouvoit-il encore revenir, d’autant que
Pimandre n’avoit point oublié l’injure receue.
Toutesfois, ainsi que les Visigotz furent cause de son bannissement, de
mesme la fortune s’en vulut servir pour instrument de
r’appel.
Quelque temps auparavant, comme je vous ay dit, Artus roy de la Grande
Bretagne avoit institué les chavaliers de la Table ronde, qui
estoit un certain nombre de jeunes hommes vertueux, oblidez
d’aller chercher les advntures, punir les mechans, faire justice
aux oppressez, et maintenir l’honneur des dames. Or les Visigotz
d’Espagne, qui alors demeuroient dans Pampelune, à
l’imitation de cestuy-cy esleurent des chevaliers, qui alloient
en divers lieux monstrans leur force et adresse. Il advint qu’en
ce temps un de ces Visigotz, apres avoir couru plusieurs
contrées s’en vint à Marcilly, où ayant fait
son deffi accoustumé, il vainquit plusieurs des chavaliers de
Pimandre, auxquels il cupoit la teste et d’une cruauté
extreme pour tesmoignge de sa valeur les envoyoit à une Dame
qu’il servoit en espagne. Entre les autres Amarillis y perit un
oncle, qui comme mon pere, ne voulant demeurer dans le repos de la vie
champestre, avoit suivi le mestier des armes. Et parce que durant cest
eloignement, elle avoit esté assez curieuse pour avoir
d’ordinaire de ses nouvelles, par la voye de [61/62] certains
garçons qu’elle et luy avoient dressez à cela,
aussitost que ce mal-heur luy fut avenu, elle luy esrivit, non pas en
opinion qu’il deust s’en retourner, mais comme luy faisant
part de son deplaisir.
Amour qui n’est jamais dans une belle ame sans la remplir de
mille desseins genereux, ne permit à mon pere de sçavoir
le deplaisir d’Amarilis estre causé par un homme, sans
incontinent faire resolution de chastier cet outrecuidé. Et
ainsi avec le congé de l’empereur, s’en vint
deguisé en la maison de Cleante, qui sçachant sa
deliberation, tascha plusieurs fois de len divertir, mais amour avoit
de plus fortes persuasions que luy. Et un matin que Pimandre sortoit
pour aller au temple, Alcippe se presenta devant luy, armé de
toutes pieces, et quoy qu’il eust la visiere haussée, si
ne fut-il point recogneu pour la barbe qui lui estoit venue depuis son
départ. Lors que Pimandre sceut sa resolution, il en fit
beaucoup d’estat, pour la haine qu’il portoit à cest
etranger, à cause de son arrogance et de sa cruauté, et
dés l’heure mesme fit advenir le Visigoth par un heraut
d’armes. Pour abreger, mon pere le vainquit, et en presenta
l’espée à Pimandre, et sans se faire cognoistre
à personne, sinon à Amarillis, qui le vid en la maison de
Cleante, il s’en retourna à Bisance, où il fut
receu comme de coustume. Cependant Cleante qui n’avoit nul plus
grand desir, que de le revoir libre en Fortetz, le decouvrit à
Pimandre, qui estoit fort desireux de sçavoir le nom de celui
qui avoit combatu l’estranger. Luy au commencement
estonné, eb fin esmeu de la vertu de cet homme, demanda
s’il estoit possible qu’il fust encor en vie. A quoy
Cleante respondit, en racontant toutes ses fortunes, et tous ses longs
voyages et en fin quel il estoit parvenu aupres de tous les rois
qu’il avoit servis. – Sans mentir, dit alors Pimandre, la
vertu de cet homme merite d’estre recherchée, et non
pas bannie, outre l’extreme plaisir, qu’il m’a fait ;
qu’il revienne onc, et qu’il s’asseure que je le
cheriray, et aimeray, et comme il merite, et que dés icy je lui
pardonne tout ce qu’il a contre moy.
Ainsi mon pere, apres avoir demeuré dixsept ans en grece, revint
en sa patrie, honoré de Pimandre, et d’Amasis, qui luy
donnerent la plus belle charge qui fust pres de leur personne. Mais
voyez que c’est que de nous. On se saoule de toute chose par
l’abondance, et le desir assouvy demeure sans force. Aussi tost
que mon pere eut les faveurs de la fotune telle qu’il eust sceu
desirer, le voilà qu’il en perd le goust, et les mesprise.
Et lors un bon demon, [62/63] qui le voulut retirer de ce goulphe,
où il avoit si souvent failly de faire naufrage, luy representa,
à ce que je luy ay ouy dire, semblable considerations. Vien
ça, Alcippe, quel est ton dessein ? N’est-ce pas de vivre
heureux autant que Cloton filera tes jours ? Si cela est, où
penses-tu trouver ce bien, sinon au repos ? Le repos, où
peult-il estre que hors des affaires ? Les affaires, comment
peuvent-elles esloigner l’ambition de la cour, puisque la mesme
felicité de l’ambition git en la pluralité des
affaires ? N’as tu point encor assez esprouvé
l’inconstance ont elles sont pleines ? Aye pour le mons ceste
consideraton en toy : l’ambition est de commander à
plusieurs, chacun de ceux-là a mesme dessein que toy. Ces
desseins leur proposent les mesmes chains : allant par mesme chemin, ne
peuvent-ils parvenir là mesme où tu es ? Et y parvenant,
puis que l’ambition est un lieu si estroit qu’il
n’est pas capable que d’un seul, il faut que tu deffendes
de mille qui t’attaqueront, ou que tu leur cedes. Si tu te
deffens, quel peut estre ton repos, puis que tu as à te garder
des amis, et des ennemis, et que jour et nuict leurs fers sont aihuisez
contre toy ? Si tu leur cedes, est-il rien de si miserable qu’un
courtisan décheu ? Doncques, Alcippe, r’entre en toy
mesme, et te ressouviens que tes peres et ayeuls ont esté plus
sages que toy. Ne vueille point estre plus advisé, mais plante
un clou de diamant à la roue de ceste fortune, que tu as si
souvent trouvée si muable. Reviens au lieu de ta naissance,
laisse-là ceste porpre, et la change en tes premiers habits ;
que ceste lance soit changée en houlette, es ceste espée
en coutre, pour ouvrir la terre, et non pas le flanc des hommes.
Là tu trouveras chez toy le repos, qu’en tant
d’années tu n’as jamais peu trouver ailleurs.
Voilà, madame, les considerations qui r’amenerent mon pere
à sa premiere profession. Et ainsi au grand estonnement de tous,
mais avec beaucoup de louanges des plus sages, il revint à son
premier estat, où il fit renouveler nos anciens statuts, avec
tant de contentement de chacun, qu’il se pouvoit dire estre au
comble de l’ambition, quoy qu’il s’en fust
despouillé, pus qu’il estoit tant aimé, et
honoré de ses voisins, qu’ils le tenoient pour un oracle.
Et toutesfois ce ne fut pas encor là la fin de ses peines, car
s’estant apres la mort de Pimandre retiré chez lui, il ne
fut plustost en nos rivages, qu’Amour ne luy renouvelast sa
premiere playe, n’y ayant de toutes les flesches d’amour,
nulle plus acerée que celle de la conversation. Ainsi donc
voilà Amarillis si avant en sa pensée, [63/64]
qu’elle luy donnoit plus de peine que tous ses premiers travaux.
Ce fut en ce temps qu’il reprit sa devise qu’il avoit
portée durant tous ses voyages, d’une penne de geay,
voulant signifier PEINE J’AY. De cet amour vint une tres-grande
inimitié. Car Alcé, pere d’Astrée, estoit
infiniment amoureux de cette Amarillis, et Amarillis durant
l’exil de mon pere, avoit permis cette recherche, par le
commandement de ses parents, et à ceste heure ne s’en
pouvoit distraire sans luy donner tant d’ennuy, que
c’estoit le desesperer. D’autre costé, Alcippe, qui
despouillant l’habit de chevalier, n’en avoit pas
laissé le courage, ne pouvant souffrir un rival, vint aux mains
plusieurs fois avec Alcé, qui n’estoit pas sans courage,
et croit-on que n’eust esté les parens d’Amarillis,
qui se resolurent de la donner à Alcippe, il fust arrivé
beaucoup ce malheurs entr’eux. Mais encor que par ce mariage on
coupa les racines des querelles, celles toutesfois de la haine
demeurereut si vives, que depuis elles creurent si hautes, qu’il
n’y a jamais eu familiarité entre Alcé, et Alcippe.
Et c’est cela (dict Celadon, s’adressant à Silvie),
belle nymphe, que vous ouystes dire estant en nostre hameau ; car je
suis fils d’Alcippe et d’Amarillis, et Astrée est
fille d’Alcé et d’Hippolyte. Vous trouverez peut
estre estrange, que n’estant sorti de nos bois ny de nos
pasturaes, je sçache tant de particularitez des contrées
voisines. Mais, madame, tout ce que j’en ay appris, n’a
esté que de mon pere, qui me racontant sa vie, a esté
contraint de me dire ensemble les choses que vous avez ouyes.
Ainsi finit Celadon son discours, et certes non point sans peine,
car le parler luy en donnoit beaucoup, pour avoir enores
l’estomach mal disposé, et cela fut cause qu’il
raconta
ceste histoire le lus briefvement qu’il peut. Galathée
toutesfois en demeura plus satisfaite, qu’il ne
se peut croire, pour avoir sceu de quels
ayeuls estoit descendu ce berger
qu’elle aimoit tant. [64/65]