LE HUICTIESME LIVRE
DE LA PREMIERE PARTIE
D’ASTRÉE
Soudain que le jour parut, Diane, Astrée et Phillis se
trouverent ensemble, afin d’estre au lever de Leonide, qui ne pouvant
assez estimer leur honnesteté et courtoisie, s’estoit
habillée dés que la premiere clarté avoit
donné dans sa chambre, pour ne perdre un seul moment du temps
qu’elle pourroit demeurer avec elles, de sorte que ces bergeres furent
estonnées de la voir si diligente, lors qu’elles ouvrirent la
porte, et toutes ensemble, se prenant par la main ; sortirent du hameau
pour commencer le mesme exercice du jour precedent.
A peine avoient elles passé entierement les dernieres maisons,
qu’elles apperceurent Silvandre, qui sous la faincte recherche de
Diane, commençoit à ressentir une amour naissante et
véritable ; car picqué de ce nouveau soucy, de toute la
nuict il n’avait peu clorre l’œil, tant son penser luy estoit
allé representant tous les discours, et toutes les actions qu’il
avoit veues de Diane le jour auparavant, si bien que ne pouvant
attendre la venue de l’aurore dans le lict, il l’avoit devancée,
et avoit desja esté long temps pres de ce hameau, pour voir
quand sa nouvelle maistresse sortiroit, et aussi tost qu’il l’avoit
apperceue, s’en estoit venu à elle chantant ces vers.
STANCES
Des désirs trop élevez.
Espoirs, Ixions en audace,
Du Ciel dédaignant la menace,
Vous aspirez plus qu’il ne faut :
Au Ciel comme Icare pretendre, [271/272]
C’est bien pour tomber d’un grand saut
Mais ne laissez de l’entreprendre.
Ainsi que jadis Promethée
En sa poictrine bequetée
Ses tourmens immortalisa,
Ayant ravy le feu celeste
Il dit : au moins ce bien me reste,
D’avoir peu ce que nul n’osa.
Mon cœur sur un roc de constance
Tout devoré par ma souffrance,
Dira : Les plus hautains esprits
N’ont osé desrober sa flame,
Et j’ay ceste gloire en mon ame
D’avoir plus que nul entrepris.
Echo pour l’amour de Narcisse
Contant aux rochers son supplice,
Se consoloit en son esmoy,
Et leur disoit toute enflammée :
Si de luy je ne suis l’aimée,
Nul autre ne l’aime que moy.
Phillis, qui estoit d’une humeur fort gaye, et qui se vouloit bien
acquiter de l’essay à quoy elle avoit esté
condamnée, se tournant vers Diane : Ma maistresse, luy dit-elle,
fiez vous à l’advenir aux paroles de ce berger. Hier il ne vous
aimoit point, et à cest’heure il meurt d’amour ; pour le moins,
puisqu’il en vouloit tant dire, il devoit commencer de meilleure heure
à vous servir, ou attendre encore quelque temps avant que de
proferer telles paroles. Silvandre estoit si pres qu’il peut ouyr
Phillis, qui le fit escrier de loing : O ma maistresse, bouchez vos
oreilles aux mauvaises paroles de mon ennemie. Et puis estant
arrivé : Ah ! mauvaise Phillis, lui dit-il, est-ce ainsi que de
la ruine de mon contentement, vous taschez de bastir le vostre ? - II
est bon là, respondit Phillis, de parler de vostre contentement
; n’avez-vous point avec les autres encor ceste perfection de la
pluspart des bergers, qui par vanité se dient infiniment
contents et favorisez de leur maistresse, quoy qu’au contraire ils en
soient mal traittez ? Vous parlez de conten- [272/273] tement ? Vous,
Silvandre, vous avez la hardiesse d’user de ces paroles, en la presence
mesme de Diane, et que direz-vous ailleurs, puis que vous avez
l’outrecuidance de parler ainsi devant elle ?
Elle eust continué, n’eust esté que le berger, apres
avoir salué la nymphe, et les bergeres, l’interrompit ainsi : "
Vous voulez que ma maistresse trouve mauvais que j’aye parlé du
contentement que j’ay en la servant, et pourquoy ne voulez-vous pas que
je le die, s’il est vray ? - II est vray ? respondit Phillis, voyez
quelle vanité ! direz-vous pas encore qu’elle vous aime, et
qu’elle ne peut vivre sans vous ? - Je ne diray pas, repliqua le
berger, que cela soit, mais je vous respondray bien, que je voudrois
qu’il fust ainsi. Mais vous monstrez de trouver si estrange que je die
avoir du contentement au service que je rends à ma maistresse,
que je suis contraint de vous demander, si vous n’y en avez point. -
Pour le moins, dit-elle, si j’y en ay, je ne m’en vante pas. - C’est
ingratitude, reprit le berger, de recevoir du bien de quelqu’un sans
l’en remercier, et comment est-il possible d’aimer la mesme personne
envers qui on est ingrat ? - Par là, interrompit Leonide, je
jugerois que Phillis n’aime point Diane. - II y a peu de personnes qui
ne fissent ce mesme jugement, respondit Silvandre, et je croy qu’elle
mesme le pense ainsi. - Si vous aviez de bonnes raisons, vous me le
pourriez persuader, repliqua Phillis. - S’il ne faut que des raisons
pour le prouver, dit Silvandre, je n’en ay desja plus affaire ; car
quoy que je preuve ou nie une chose, cela ne la fait pas estre autre
que ce qu’elle est ; si bien que puis qu’il ne me manque que des
raisons pour prouver vostre peu d’amitié, qu’ay-je affaire de
vous en convaincre ? Tant y a que pour faire que vous n’aimiez point
Diane, il ne tient qu’à vous à le prouver.
Phillis demeura un peu empeschéa à respondre, et
Astrée lui dit : II semble, ma sœur, que vous approuviez ce que
dit ce berger ? - Je ne l’approuve pas, respondit-elle, mais je suis
bien empeschée à la reprouver. - Si cela est, adjousta
Diane, vous ne m’aimez point ; car puis que Silvandre a trouvé
les raisons que vous demandiez, et ausquelles vous ne pouvez resister,
il faut advouer que ce qu’il dit est vray. A ce mot, le berger
s’approcha de Diane, et luy dît : Belle et juste maistresse,
est-il possible que ceste ennemie bergere ait encore la hardiesse de ne
me vouloir permettre de dire que le service que je vous rends, me
rapporte du contentement, quand ce ne seroit que pour la response que
vous venez de faire tant à mon advantage ? - En disant,
respondit Astrée, que [273/274] Phillis ne l’aime point, elle ne
dit pas pour cela que vous l’aimiez, ou qu’elle vous aime. - Si
j’oyois, respondit-il, ces paroles, je vous aime ou vous m’aimez, de la
bouche de ma maistresse, ce ne seroit pas un contentement, mais un
transport qui me raviroit hors de moy, de trop de satisfaction. Et
toutesfois, si celuy qui se taist monstre de consentir à ce
qu’il ouyt, pourquoy ne puis-je dire que ma belle maistresse advoue que
je l’aime, puis que sans y contredire elle oyt ce que je dis ? - Si
l’amour, repliqua Phillis, consiste en paroles, vous en avez plus que
le reste des hommes ensemble : car je ne croy pas que pour mauvaise
cause que vous ayez, elles vous deffaillent jamais.
Leonide prenoit un plaisir extreme aux discours de ces bergeres, et
n’eust esté la peine, en quoy le mal de Céladon la
tenoit, elle eust demeuré plusieurs jours avec elles. Mais quoy
qu’elle sceust qu’il estoit hors de fievre, si ne laissoit-elle de
craindre qu’il ne retombast ; cela fut cause qu’elle les pria de
prendre avec elle le chemin de Laignieu, jusques à la riviere,
pource qu’elle jouyroit plus long temps de leur entretien. Elles le lui
accorderent librement, car, outre que la courtoisie le leur commandoit,
encores se plaisoient-elles fort en sa compagnie.
Ainsi donc, prenant Diane d’un costé, et Astrée de
l’autre, elle s’achemina vers la Bouteresse. Mais Silvandre fut bien
trompé, qui de fortune s’estoit trouvé plus
esloigné de Diane que Phillis, de sorte qu’elle avoit pris la
place qu’il desiroit ; de quoy Phillis toute glorieuse s’alloit
mocquant du berger, disant que sa maistresse pouvoit aisément
juger qui estoit plus soigneux de la servir. Elle doit donner cela,
respondit-il, à vostre importunité, et non pas à
votre affection ; car si vous l’aimiez, vous me laisseriez la place que
vous avez. - Ce seroit plustost signe du contraire, dit Phillis, si
j’en laissois approcher quelqu’autre plus que moy ; car si la personne
qui aime, desire presque se transformer en la chose aimée, plus
on s’en peut approcher, et plus on est pres de la perfection de ses
desirs. - L’amant, respondit Silvandre, qui a plus d’esgard à
son contentement particulier, qu’à celuy de la personne
aimée, ne merite pas ce tiltre. De sorte que vous qui regardez
d’avantage au plaisir que vous avez d’estre si pres de vostre
maistresse, que non point à sa commodité, ne devez pas
dire que vous l’aimiez, mais vous mesme seulement ; car si j’estois au
lieu où vous estes, si l’aiderois à marcher, et vous ne
faites que Pempescher. - Si ma maistresse, repliqua Phillis, me
rudoyoit autant que vous, je ne [274/275] sçay si je l’aimerois.
- Je sçay donc bien asseurément, adjousta le berger, que
si j’estois au lieu de vostre maistresse, je ne vous aimerois point.
Comment ? avoir la hardiesse de la menacer de ceste sorte ? Ah !
Phillis, une des principales loix d’amour, c’est que celui qui peut
s’imaginer de pouvoir quelquefois n’aimer point, n’est desja plus
amant. Ma maistresse, je vous demande justice, et vous requiers de la
part d’amour, que vous punissiez ce crime de leze Majesté, et
que l’ostant de ce lieu trop honnorable pour elle qui n’aime point,
vous m’y mettiez, moy qui ne veux vivre que pour aimer. - Ma
maistresse, interrompit Phillis, je voy bien que cet envieux de mon
bien, ne me laissera point en repos, que je ne luy quitte ceste place,
et je crains qu’avec son langage il ne vous y fasse consentir ; c’est
pourquoy je desire, si vous le trouvez bon, de le prevenir, et la luy
laisser, avec condition qu’il vous declarera une chose que je luy
proposeray.
Silvandre alors, sans attendre la response de Diane, dit à
Phillis : Ostez vous seulement, bergere, car je ne refuseray jamais
ceste condition, puis que sans cela je ne luy celeray jamais chose
qu’elle vueille sçavoir de moy. A ce mot, il se mit en sa place,
et lors Phillis luy dit : Envieux berger, quoy que le lieu où
vous estes ne se puisse acheter, si est-ce que vous avez promis
d’avantage que vous ne pensez ; car vous estes obligé de nous
dire qui vous estes et quelle occasion vous a conduit en ceste
contrée, puis qu’il y a desja si long temps que vous estes icy,
et nous n’avons peu en sçavoir encore que fort peu.
Leonide, qui avoit ceste mesme volonté, prenant la parole : Sans
mentir, dit-elle, Phillis, vous n’avez point encor monstre plus de
prudence qu’en ceste proposition ; car en mesme temps vous avez mis
Diane, et moy, hors d’une grande peine : Diane, pour
l’incommodité que vous luy donniez, empeschant que Silvandre ne
l’aidast à marcher, et moy, pour le desir que j’avois de le
cognoistre plus particulierement. - Je voudrois bien, respondit le
berger en souspirant, vous pouvoir bien satisfaire en ceste
curiosité, mais la fortune me le refuse tellement, que je puis
dire que j’en suis et plus desireux, et presque autant ignorant que
vous ; car il luy plaist de m’avoir faist naistre, et me faire
sçavoir que je vis, en me cachant toute autre cognoissance de
moy. Et afin que vous ne croyez que je ne yueille satisfaire à
ma promesse, je vous jure par Theutates, et par les beautez de Diane,
dit-il, se tournant vers Phillis, que je vous diray veritablement tout
ce que j’en sçay. [275/276]
HISTOIRE DE SILVANDRE
Lors qu’AEtius fut fait Lieutenant general en Gaule de l’Empereur
Valentinian, il trouva fort dangereux pour les Romains que Gondioch,
premier roy des Bourguignons, en possedast la plus grande partie, et se
resolut de l’en chasser, et le renvoyer delà le Rhin,
d’où il estoit venu peu auparavant, lors que Stilico, pour le
bon service qu’il avoit fait aux Romains, contre le Goth Radagryse, luy
donna les anciennes provinces des Authunois, des Sequanois, et des
Allobroges, que dés lors de leur nom ils nommerent Bourgongne.
Et, sans le commandement de Valentinian, il est aisé à
croire qu’il l’eust fait, pour avoir toutes les forces de l’Empire
entre ses mains ; mais l’Empereur se voyant un grand nombre d’ennemis
sur les bras, comme Gots, Huns, Wandales, et Francs, qui tous
l’attaquoient en divers lieux, commanda à AEtius de les laisser
en paix : ce qui ne fust pas si tost, que desja les Bourguignons
n’eussent receu de grandes routes, et telles que toutes leurs provinces
et celles qui leur estoient voisines, s’en ressentirent, ayans leurs
ennemis fait le dégast avec tant de cruauté, que tout ce
qu’ils trouvoient, ils l’emmenoient.
Or moy, pour lors, qui pouvois avoir cinq ou six ans, fus comme
plusieurs autres emmené en la derniere ville des Allobroges, par
quelques Bourguignons, qui pour se venger, estans entrez dans les pays
confederez à leurs ennemis, y firent les mesmes desordres qu’ils
recevoient. De pouvoir dire quelle estoit l’intention de ceux qui me
prindrent, je ne le sçaurois, si ce n’estoit pour en avoir
quelque somme d’argent. Tant y a que la fortune me fut si bonne, apres
m’avoir esté tant ennemie, que je tombay entre les mains d’un
Helvetien, qui avoit un pere fort vieux, et tres homme de bien, et qui
prenant quelque bonne opinion de moy, tant pour ma physionomie, que
pour quelque agreable response qu’en cet aage je luy a vois rendue, me
retira pres de luy, en intention de me faire estudier. Et de fait, quoy
que son fils y contrariast en tout ce qu’il luy estoit possible, si ne
laissa-t-il de suivre son premier dessein, et ainsi n’espargna rien
pour me faire instruire en toute sorte de doctrine, m’envoyant aux
Universitez des Massiliens en la province des Romains. Si bien que je
pouvois dire avec beaucoup de raison, que j’estois perdu, si je n’eusse
esté perdu. Toutesfois quoy que, selon mon genie, il n’y eust
rien qui me fut plus agreable que les [276/277] lettres, si est ce que
ce m’estoit un continuel supplice, de penser que je ne sçaurois
d’où, ny qui j’estois, me semblant que jamais ce malheur
n’estoit advenu à nul autre. Et comme j’estois en ce soucy, un
de mes amis me conseilla d’enquerir quelque Oracle pour en
sçavoir la verité ; car, quant à moy, pour estre
trop jeune, je n’avois aucune memoire, non plus que je n’en ay encore,
du lieu où j’avais esté pris, ny de ma naissance. Et
celuy qui me le conseilloit, me disoit, qu’il n’y avoit pas apparence
que le Ciel ayant eu tant de soin de moy, que j’en avois recogneu
depuis ma perte, il ne me voulust favoriser de quelque chose
d’avantage. Cetamyme sceut si bien persuader, que tous deux ensemble
nous y allasmes : et-la response que nous eusmes, fut telle.
ORACLE
Tu nasquis dans la terre, où fut jadis Neptune :
Jamais tu ne
sçauras celuy dont tu es né,
Que Silvandre ne meure, et à telle fortune
Tu fus par les destins au berceau destiné.
Jugez, belle Diane, quelle satisfaction nous eusmes de ceste response.
Quant à moy, sans m’y arrester d’avantage, je me resolus de ne
m’en enquerir jamais, puis qu’il estoit impossible que je ne le sceusse
sans mourir ; et vesquis par apres avec beaucoup plus de repos
d’esprit, me remettant à la conduite du Ciel, et m’employant
seulement à mes estudes, ausquelles je fis un tel progrez, que
le vieillard Abariel (car tel estoit le nom du pere de celuy qui
m’avoit enlevé) eut envie de me revoir avant que de mourir,
presageant presque sa fin prochaine. Estant donc arrivé pres de
luy, et en ayant receu tout le plus doux traittement que j’eusse sceu
desirer, un jour que j’estois seul dans sa chambre, il me parla de
ceste sorte : Mon fils (car comme tel je vous, ay tousjours
aimé, despuis que la rigueur de la guerre vous remit en mes
mains) je ne vous croy point si mecognoissant de ce que j’ay fait pour
vous, que vous puissiez douter de ma bonne volonté ; toutesfois
si le soin que j’ay eu de faire instruire vostre jeunesse, ne vous a
donné assez de cognoissance, je veux que vous l’ayez par ce que
je desire de faire pour vous. Vous sçavez que mon fils Azahyde,
qui fut celuy qui vous prit, et amena chez moy, a une fille que j’aime
[277/278] autant que moy mesme, et parce que je fais estat de passer le
peu de jours, qui me restent, en repos et tranquillité, je fay
dessein de vous marier avec elle, et vous donner si bonne part de mon
bien, que je puisse vivre avec vous autant qu’il plaira aux dieux. Et
ne croyez point que j’aye fait ce dessein à la volée, car
il y a long temps que j’y prepare toute chose. En premier lieu, j’ay
voulu recognoistre quelle estoit vostre humeur, cependant que vous
estiez enfant, pour juger si vous pourriez compatir avec moy, d’autant
qu’en un tel aage on n’a point encore d’artifice, et ainsi on void
à nud toutes les affections d’une ame. Et vous trouvant tel que
j’eusse voulu qu’Azahide eust esté, je pensay d’establir le
repos de mes derniers jours sur vous, et pour cet effect, je vous
envoyay aux estudes, sçachant bien qu’il n’y a rien qui rende
une ame plus capable de la raison que la cognoissance des choses. Et
cependant que vous avez esté loing de ma presence, j’ay
tellement disposé ma petite fille à vous espouser, que
pour me complaire, elle le desire presque autant que moy. Il est vray,
qu’elle voudrait bien sçavoir qui, et d’où vous estes, et
pour luy satisfaire je me suis enquis d’Azahide plusieurs fois, en quel
lieu il vous prit. Mais il m’a tousjours dit qu’il n’en sçavoit
autre chose, sinon que c’estoit delà le fleuve du Rhosne, hors
la province Viennoise, et que vous luy fustes donné par celuy
qui vous avoit enlevé à plus de deux journées en
là, en eschange de quelques armes ; mais que peutestre vous en
pourriez vous mieux ressouvenir, car vous pouviez avoir cinq ou six
ans. Et luy ayant demandé si les habits que vous aviez lors, ne
pouvoient point donner quelque cognoissance de quels parents vous
estiez issu, il m’a respondu que non, d’autant que vous estiez si jeune
encore, que mal-aisément pouvoit-on juger à vos habits de
quelle condition vous estiez. De sorte, mon fils, que si vostre memoire
ne vous sert en cela, il n’y a personne qui nous puisse oster de ceste
peine.
Ainsi se teut le bon vieillard Abariel, et me prenant par la main, me
pria encore de luy en dire tout ce que j’en sçavois : auquel
apres tous les remerciements que je sceus luy faire, tant de la bonne
opinion qu’il avoit de moy, que de la nourriture qu’il m’avoit
donnée, et du mariage, qu’il me proposoit, je luy respondis,
qu’en verité j’estois si jeune, quand je fus pris, que je
n’avois aucune souvenance, ny de mes parents, ny de ma condition. -
Cela, reprit le bon vieillard, est bien fascheux, toutesfois nous ne
laisserons pas de passer outre, pourveu que vous l’ayez agreable,
n’ayant [278/279] attendu d’en parler à Azahyde, que pour
sçavoir vostre volonté. Et luy ayant respondu, que je
serois trop ingrat, si je n’obeissois entierement à ce qu’il me
commanderoit, dés l’heure mesme, me faisant retirer, il envoya
querir son fils, et luy declara son dessein que depuis mon retour il
avoit sceu de sa fille, et que la crainte de perdre le bien que Abariel
nous donneroit, luy faisoit de sorte desappreuver, que quand son pere
luy en parla, il le rejetta si loing, et avec tant de raisons, qu’en
fin le bon homme ne pouvant l’y faire consentir, luy dit franchement :
Azahide, si tu ne veux donner ta fille à qui je voudray, je
donneray mon bien à qui tu ne voudras pas ; et pour ce, resous
toy de l’accorder à Silvandre, ou je luy en choisiray une qui
sera mon heritiere.
Azahide, qui estoit infiniment avare, et qui craignoit de perdre ce
bien, voyant son pere en tels termes, revint un peu à soy, et le
supplia de luy donner quelques jours de terme pour s’y résoudre,
ce que le pere, qui estoit bon, luy accorda aisément, desirant
de faire toute chose avec la douceur, et puis m’en advertir. Mais il
n’estoit pas besoin, car je le cognoissois assez aux yeux, et aux
discours du fils, qui commença de me rudoyer et traitter si mal,
qu’à peine le pouvois-je souffrir.
Or durant le temps qu’il avoit pris, il commanda à sa fille, qui
avoit l’ame meilleure que luy, sur peine qu’il la feroit mourir (car
c’estoit un homme tout de sang et de meurtre) de faire semblant au bon
vieillard, qu’elle estoit marrie que son pere ne voulust faire sa
volonté, et qu’elle ne pouvoit pas mais de sa des-obeissance ;
que tant s’en faut, elle estoit preste à m’espouser
secrettement, et quand il serait faict, le temps y feroit consentir son
pere. Et cela estoit en dessein de me faire mourir.
La pauvre fille fut bien empeschée, car d’un costé les
menaces ordinaires de son pere, de qui elle sçavoit le meschant
naturel, la poussoient à jouer ce personnage, d’autre
costé l’amitié que dés l’enfance elle me portoit,
l’en empeschoit ; si est-ce qu’en fin son aage tendre, car elle n’avoit
point encore passé un demy siecle, ne luy laissa pas assez de
resolution pour s’en defendre. Et ainsi toute tremblante, elle vint
faire la harangue au bon homme, qui la receut avec tant de confiance,
qu’apres l’avoir baisée au front deux ou trois fois, en fin il
se resolut d’en user comme elle luy avoit dit, et me le commanda si
absoluement, que quelque doute que j’eusse de cet affaire, si n’osay-je
luy contredire.
Or a resolution fut prise de ceste sorte, que je monterois par
[279/280] une fenestre dedans sa chambre, où je l’espouserois
secrettement. Cette ville est assise sur l’extremité des
Allobroges du costé des Helveces, et est sur le bord du grand
lac de Leman, de telle sorte que les ondes frappent contre les maisons,
et puis se desgorgent avec le Rhosne, qui luy passe au milieu. Le
dessein d’Azahyde estoit, parce que leur logis estoit de ce
costé-là, de me faire tirer avec une corde jusques
à la moitié de la muraille, et puis me laisser aller dans
le lac, où me noyant, on n’auroit jamais nouvelles de moy, parce
que le Rhosne avec son impetuosité m’eust emporté bien
loin ? de là, où entre les rochers estroits, je me fusse
tellement brisé, que personne ne m’eust peu recognoistre. Et
sans doute son dessein eust reussi, car j’estois resolu d’obeyr au bon
Abariel, n’eust esté que le jour avant que cela deust estre, la
pauvre fille, à qui on avoit commandé de me faire bonne
chere, afin de m’abuser mieux, emeue de compassion et d’horreur d’estre
cause de ma mort, ne peut s’empescher, toute tremblante, de me le
découvrir, me disant puis apres : Voyez vous, Silvandre, en vous
sauvant la vie, je me donne la mort ; car je sçay bien
qu’Azahyde ne me le pardonnera jamais, mais j’ayme mieux mourir
innocente, que si je vivois coulpable de vostre mort. Apres l’avoir
remerciée, je luy dis, qu’elle ne craignist point la fureur
d’Azahyde, et que j’y pourvoirais en sorte, qu’elle n’en auroit jamais
desplaisir, que de son costé elle fist seulement ce que son pere
luy avoit dit, et que je remedierais bien à son salut et au
mien, mais que sur tout elle fust secrette.
Et dés le soir je retiray tout l’argent, que je pouvois avoir
à moy, et donnay si bon ordre à tout ce qu’il me falloit
faire, sans qu’Abariel s’en prist garde, que l’heure estant venue qu’il
falloit aller au lieu destiné, apres avoir pris congé du
bon vieillard, qui vint avec moy jusques sur la rive, je montay dans la
petite barque, que luy mesme avois apprestée. Et puis allant
doucement sous la fenestre, je fis semblant de m’y attacher, mais ce ne
furent que mes habits remplis de sable. Et soudain me retirant un peu
à costé, pour voir ce qu’il en adviendroit, je les ouys
tout à coup retomber dans le lac, où avec la rame, je
batis doucement l’eau, à fin qu’ils creussent, oyant ce bruit,
que ce fust moy qui me debattois. Mais je fus bien tost contraint de
m’oster de là, parce qu’ils jetterent tant de pierres,
qu’à peine me peus-je sauver, et peu apres je veis mettre une
lumiere à la fenestre, de laquelle ayant peur d’estre
découvert, je me cachay dans le batteau, m’y couchant de mon
long. Cela fut [280/281] cause que la nuict estant fort obscure, et moy
un peu esloigné, et la chandelle leur ostant encore d’avantage la
veue, ils ne me virent point, et creurent que le batteau s’estoit ainsi
reculé de luy mesme.
Or quand chacun se fut retiré de la fenestre, j’ouys un grand
tumulte au bord où j’avois laissé Abariel, et comme je
peus juger, il me sembla d’ouyr ses exclamations, que je pensay estre
à cause du bruit qu’il m’avoit ouy faire dans l’eau, craignant
que je fusse noyé. Tant y a que je me resolus de ne retourner
plus chez luy, non pas que je n’eusse beaucoup de regret de ne le
pouvoir servir sur ses vieux jours, pour les extremes obligations que
je luy avois, mais pour la trop grande asseurance de la mauvaise
volonté d’Azahyde ; je sçavois bien que si ce n’estoit
à ce coup, ce seroit à un autre, qu’il paracheveroit son
pernicieux dessein. Ainsi donc estant venu aux chaisnes qui ferment le
port, je fus contraint de laisser mon batteau pour passer à nage
de l’autre costé, où estant parvenu avec quelque danger,
à cause de l’obscurité de la nuict, je m’en allay sur le
bord, où j’avois caché d’autres habits et tout ce que
j’avois de meilleur.
Et prenant le chemin d’Agaune, je parvins sur la pointe du jour
à Evians. Et vous asseure que j’estois si las d’avoir
marché assez hastivement, que je fus contraint de me reposer
tout ce jour-là, où de fortune n’estant point cogneu, je
voulus aller prendre conseil, ainsi que plusieurs faisoient en leurs
affaires plus urgentes, de la sage Bellinde, qui est maistresse des
Vestales, qui sont le long de ce lac, et que depuis j’ay sceu estre
mere de ma belle maistresse. Tant y a que luy ayant fait entendre tous
mes desastres, elle consulta l’oracle, et le lendemain elle me dit, que
le dieu me commandoit de ne m’estonner de tant d’adversitez, et qu’il
estoit necessaire, si je voulois en sortir, de me voir dans la fontaine
de la Verité d’amour, parce qu’en son eau estoit mon seul
remede, et qu’aussi tost que je m’y serois veu, je recognoistrois et
mon pere, et mon pays. Et luy ayant demandé en quel lieu estoit
ceste fontaine, elle me fit entendre qu’elle estoit en ceste
contrée de Forests, et puis m’en dclara la
propriété et l’enchantement, avec tant de courtoisie que
je luy en demeuray infiniment obligé.
Dés l’heure mesme, je me resolus d’y venir, et prenant mon
chemin par la ville de Plancus, je m’en vins ici il y a quelques lunes,
où le premier que je rencontray, fut Celadon, qui pour lors
revenoit d’un voyage assez loingtain, duquel j’appris en quel lieu
estoit ceste admirable fontaine. Mais lors que je voulus y aller, je
tombay [281/282] tellement malade, que je demeuray six mois sans sortir
du logis ; et, quelque temps apres, que je me sentois assez fort, ainsi
que je me mettois en chemin, je sceu par ceux d’alentour, qu’un
magicien à cause de Clidaman l’avoit mise sous la garde de deux
lyons, et de deux licornes, qu’il y avoit enchantées, et que le
sortilege ne pouvoit se rompre qu’avec le sang et la mort du plus
fidelle amant, et de la plus fidelle amante, qui fut oncques en ceste
contrée.
Dieu sçait si ceste nouvelle me r’apporta de l’ennuy, me voyant
presque hors d’esperance de ce que je desirois. Toutesfois considerant
que c’estoit ce païs que le Ciel avoit destiné pour me
faire recognoistre mes parents, je pensay qu’il estoit à propos
d’y demeurer, et que peut-estre ces ridelles en amour se pourroient en
fin trouver ; mais certes, c’est une marchandise si rare, que je ne
l’ose presque plus esperer. Avec ce dessein je me resolus de m’habiller
en berger, à fin de pouvoir vivre plus librement parmi tant de
bonnes compagnies, qui sont le long de ces rives de Lignon, et pour n’y
estre point inutilement, je mis tout le reste de l’argent que j’avois,
en bestail, et en une petite cabane, où je me suis depuis
retiré.
Voilà, belle Leonide, ce que vous avez desiré
sçavoir de moy, et voilà le payement de Phillis, pour la
place qu’elle m’a vendue ; que d’oresnavant doncques, ô ma belle
maistresse, elle n’ait plus la hardiesse de la prendre, puis qu’elle
l’a donnée à si bon prix.
Je suis tres-aise, respondit Leonide, de vous avoir ouy raconter cette
fortune, et vous diray que vous devez bien esperer de vous, puis que
les dieux par leurs oracles vous font paroistre d’en avoir soing ;
quant à moy, je les en prie de tout mon cœur. - Et moy non,
reprit Phillis, en gaussant ; car s’il estoit cogneu, peut-estre que le
merite de son pere lui feroit avoir nostre maistresse, estant tout
certain que les biens et l’alliance peuvent plus aux mariages, que le
mente propre, ny l’amour. - Or regardez comme vous l’entendez, reprit
Silvandre : tant s’en faut que vous me vueilliez tant de mal, que
j’espere par vostre moyen de parvenir à ceste cognoissance que
je desire. - Par mon moyen ? respondit-elle toute estonnée, et
comment cela ? - Par vostre moyen, continua ce berger : car puis qu’il
faut que les lyons meurent par le sang d’un amant et d’une amante
fidelle, pourquoy ne dois-je croire que je suis cest amant, et vous
l’amante ?- Fidèle suis-je bien, respondit Phillis, mais
vaillante ne suis-je pas, de sorte que pour bien aymer ma maistresse,
je ne le cederay à personne ; mais pour mon sang [282/283] et ma
vie n’en parlons point, car quel service luy pourrois-je faire estant
morte ? - Je vous asseure, respondit Diane, que je veux vostre vie de
tous deux, et non pas vostre mort, et que j’aimerois mieux estre en
danger moy mesme, que de vous y voir à mon occasion.
Cependant qu’ils discouroient de ceste sorte, et qu’ils alloient
approchant du pont de la Bouteresse, ils virent de loing un homme qui
venoit assez viste, et qui estant plus proche, fut recogneu bien tost
par Leonide : car c’estoit Paris, fils du grand druide Adamas, qui
estant revenu de Feurs, et ayant sceu que sa niepce Pestoit venu
chercher, et voyant qu’elle ne revenoit point, luy envoyoit son fils
pour l’advertir qu’il estoit de retour, et pour sçavoir quelle
occasion la conduisoit ainsi seule, d’autant que ce n’estoit pas leur
coustume d’aller sans compagnie.
D’aussi loing que la nymphe le recogneut, elle le nomma à ces
belles bergeres, et elles, pour ne faillir au devoir de la
civilité, quand il fut pres d’elles, le saluerent avec tant de
courtoisie, que la beauté et l’agreable façon de Diane
luy pleurent de sorte, qu’il en demeura presque ravy, et n’eust
esté que les caresses de Leonide le divertirent un peu, il eust
esté d’abord bien empesché à cacher cette surprise.
Toutesfois, apres les premieres salutations, apres luy avoir dit ce qui
le conduisoit vers elle : Ma sœur, luy dit-il, car Adamas vouloit
qu’ils se nommassent frere et sœur, où avez-vous trouvé
ceste belle compagnie ? - Mon frere, luy respondit-elle, il y a deux
jours que nous sommes ensemble, et si je vous asseuré que nous
ne nous sommes point ennuyées. Celle-cy, luy monstrant
Astrée, est la belle bergere dont vous avez tant ouy parler pour
sa beauté, car c’est Astrée, et celle-cy, luy monstrant
Diane, c’est la fille de Bellinde et de Celion, et l’autre c’est
Phillis, et ce berger, c’est l’incogneu Silvandre, de qui toutesfois
les merites sont si cogneus, qu’il n’y a celuy en ceste contrée
qui ne les ayme. - Sans mentir, dit Paris, mon pere avoit tort d’avoir
peur que vous fussiez mal accompagnée, et s’il eust sceu que
vous l’eussiez esté si bien, il n’en eust pas tant esté
en inquietude. - Gentil Paris, dit Silvandre, une personne qui a tant
de vertus qu’a ceste belle nymphe, ne peut jamais estre mal
accompagnée. -Et moins encores, respondit-il, quand elle est
entre tant de sages et belles bergeres.
Et en disant ce mot, il tourna les yeux sur Diane, qui presque se
sentant semondre respondit : II est impossible, courtois Paris, que
[283/284] l’on puisse adjouster quelque chose à ce qui est
accomply. - Si est-ce, repliqua Paris, que selon mon jugement,
j’aymerois-mieux estre avec elle tant que vous y seriez, que quand elle
sera seule. - C’est vostre courtoisie, respondit-elle, qui vous fait
user de ces termes à l’avantage des estrangeres. - Vous ne
sçauriez, respondit Paris, vous nommer estrangeres envers moy,
que vous ne me disiez estranger envers vous, qui m’est un reproche,
dont j’ay beaucoup de honte, parce que je ne puis qu’estre
blasmé d’estre si voisin de tant de beautez, et de tant de
merites, et que toutesfois je leur sois presque incogneu. Mais pour
amender cette erreur, je me resous de faire mieux à l’advenir,
et de vous pratiquer autant, que j’en ay esté sans raison trop
esloigné par le passé.
Et en disant ces dernieres paroles, il se tourna vers la nymphe : Et
vous, ma sœur, encor que je sois venu pour vous chercher, toutesfois
vous ne laisserez, dit-il, de vous en aller seule ; aussi bien n’y
a-t-il guiere loing d’icy chez Adamas, car quant à moy je veux
demeurer jusques à la nuict avec ceste belle compagnie. - Je
voudrois bien, dit-elle, en pouvoir faire de mesme, mais pour ceste
heure je suis contrainte d’achever mon voyage. Bien suis-je
résolue de donner tellement ordre à mes affaires, que je
pourray aussi bien que vous vivre parmy elles, car je ne croy point
qu’il y ait vie plus heureuse que la leur.
Avec quelques autres semblables propos, elle prit congé de ces
belles bergeres, et apres les avoir embrassées fort
estroittement, elle leur promit encores de nouveau de les venir revoir
bien tost, et puis partit si contente, et satisfaicte d’elles, qu’elle
resolut de changer les vanitez de la Cour à la simplicité
de ceste vie. Mais ce qui l’y portoit d’avantage, estoit qu’elle avoit
dessein de faire sortir Celadon hors des mains de Galathée, et
croyoit qu’il reviendroit incontinent en ce hameau, où elle
faisoit deliberation de le pratiquer sous l’ombre de ces bergeres.
Voilà quel fut le voyage de Leonide, qui vit naistre deux amours
tres grandes, celle de Silvandre, sous la fainte gageure, ainsi que
nous avons dit, et celle de Paris, ainsi que nous dirons, envers Diane.
Car, depuis ce jour, il en devint tellement amoureux, que pour estre
familierement aupres d’elle, il quitta la vie qu’il avoit
accoustumé, et s’habilla en berger, et voulut estre nommé
tel entre elles, afin de se rendre plus aimable à sa maistresse,
qui de son costé l’honoroit, comme son merite et sa bonne
volonté l’y obligeoient ; mais par ce qu’en la suite de nostre
discours nous en par-[284/285] lerons bien souvent, nous n’en dirons
pas pour ce coup d’avantage.
S’en retournant donc tous ensemble en leurs hameaux, ainsi qu’ils
approchoient du grand pré, où la pluspart des troupeaux
paissoient d’ordinaire, ils virent venir de loing Tircis, Hylas, et
Lycidas, dont les deux premiers sembloient se disputer à bon
escient, car l’action des bras et du reste du corps de Hylas le faisoit
paroistre. Quant à Lycidas, il estoit tout en soy-mesme, et le
chappeau enfoncé, et les mains contre le dos, alloit regardant
le bout de ses pieds, monstrant bien qu’il avoit quelque chose en l’ame
qui l’affligeoit beaucoup.
Et lors qu’ils furent assez pres pour se recognoistre, et que Hylas
apperceut Phillis. entre ces bergers, d’autant que depuis le jour
auparavant il commençoit de l’aimer, laissant Tircis, il s’en
vint à elle, et sans saluer le reste de la compagnie, la prit
sous les bras et avec son humeur accoustumée, sans autre
déguisement de paroles, luy dit la volonté qu’il avoit de
la servir. Phillis, qui commençoit de le recognoistre, et qui
estoit bien aise de passer son temps, lui dit : Je ne sçay,
Hylas, d’où vous peut naistre ceste volonté, car il n’y a
rien en moy qui vous y puisse convier. - Si vous croyez, dit-il, ce que
vous dites, vous m’en aurez tant plus d’obligation, et si vous ne le
croyez pas, vous me jugerez homme d’esprit, de sçavoir
recognoistre ce qui merite d’estre servy, et ainsi vous m’en estimerez
tant plus. - Ne doutez point, respondit-elle, que comme que ce soit, je
ne vous estime, et que je ne reçoive vostre amitié comme
elle merite, et quand ce ne seroit pour autre consideration, pour ce au
moins que vous estes le premier qui m’a aimée.
De fortune, au mesme temps qu’ils parloient ainsi, Lycidas survint, de
qui la jalousie estoit tellement accreue, qu’elle surpassoit desja son
affection, et pour son mal-heur il arriva si mal à propos, qu’il
peut ouyr la response que Hylas fit à Phillis, qui fut telle :
Je ne sçay pas, belle bergere, si vous continuerez comme vous
avez commencé avec moy, mais si cela est, vous serez peu
veritable, car je sçay bien pour le moins que Silvandre m’aydera
à vous desmentir, et s’il ne le veut faire pour ne vous
desplaire, je m’asseure que tous ceux qui vous virent hier ensemble,
tesmoignerent que Silvandre estoit vostre serviteur. Je ne sçay
pas s’il a laissé son amitié dessous le chevet, tant y a
que si cela n’est, vous estes sa maistresse.
Silvandre qui ne pensoit point aux amours de Lycidas, croyant [285/286]
qu’il luy seroit fort honteux de desavouer Hylas, et qu’outre cela il
offenseroit Phillis, de dire autrement devant elle, respondit : II ne
faut point, berger, que vous cherchiez autre tesmoin que moy pour ce
sujet, et ne devez croire que les bergers de Lignon se puissent vestir
et devestir si promptement de leurs affections, car ils sont grossiers,
et pource tardifs et lents à tout ce qu’ils font. Mais tout
ainsi que plus un clou est gros, et plus il supporte de pesanteur et
est plus difficile à arracher, aussi plus nous sommes difficiles
et grossiers en nos affections, plus aussi durent-elles en nos ames. De
sorte que si vous m’avez veu serviteur de cette belle bergere, vous me
voyez encor tel, car nous ne changeons pas à toutes les fois que
nous dormons. Que si cela vous advient, à vous, dis-je, qui avez
le cerveau chaud, ainsi que vostre teste chauve, et vostre poil ardant
le monstrent, il ne faut que vous fassiez mesme jugement de nous.
Hylas oyant parler ce berger si franchement, et si au vray de son
humeur, pensa, ou que Tircis lui en eust dist quelque chose, ou qu’il
le devoit avoir cogneu ailleurs ; et pour ce, tout estonné :
Berger, luy dit-il, m’avez-vous veu autrefois, ou qui vous a appris ce
que vous dites de moy ? - Je ne vous vy jamais, dit Silvandre. Mais
vostre phisionomie et vos discours me font juger ce que je dis ; car
malaisément peut-on soupçonner en autruy un deffaut,
duquel on est entierement exempt. - II faut donc, respondit Hylas, que
vous ne soyez point du tout exempt de ceste circonstance que vous
soupçonnez en moy. - Le soupçon, repliqua Silvandre,
naist ou de peu d’apparence, ou d’une apparence qui n’est point du
tout, sinon en nostre imagination, et c’est celuy-là qu’on ne
peut avoir d’autruy sans estre entaché. Mais ce que j’ay dit de
vous, ce n’est pas un soupçon, c’est une asseurance.
Appellez-vous soupçon, de vous avoir ouy dire que vous aviez
aymé Laonice ? Et puis quittant celle-là pour ceste
seconde, dit-il, qui estoit hier avec elle, vous les avez en fin
changées toutes deux pour Phillis, que vous laisserez sans doute
pour la premiere venue, de qui les yeux vous daigneront regarder.
Tircis qui les oyoit ainsi discourir, voyant que Hylas demeuroit
vaincu, prit la parole de ceste sorte : Hylas, il ne faut plus se
cacher, vous estes descouvert, ce berger a les yeux trop clairs pour ne
voir les taches de vostre inconstance. Il faut advouer la verité
; car, si vous combatez contre elle, outre qu’en fin vous serez
recogneu pour menteur, encore ne luy pouvant resister, d’autant que
rien n’est si fort que la verité, vous ne ferez que rendre
preuve de vostre foi- [286/287] blesse : Confessez donc librement ce
qui en est, et afin de vous donner courage, je veux commencer.
Sçachez, gentil berger, qu’il est vray que Hylas est le plus
inconstant, le plus desloyal, et le plus traistre envers les bergeres,
à qui il promet amitié, qui ait jamais esté. De
sorte, adjousta Phillis, qu’il oblige fort celles qu’il n’aime point. -
Et moy, ma maistresse, respondit Hylas, vous estes aussi contre moy ?
Vous croyez les impostures de ces malicieux ? Ne voyez vous pas que
Tircis, se sentant obligé à Silvandre de la sentence
qu’il a donnée en sa faveur, pense le payer en quelque sorte de
vous donner une mauvaise opinion de moy. - Et qu’importe cela ? dit
Phillis à Silvandre. - Qu’il importe ? respondit l’inconstant ;
ne sçavez-vous pas qu’il est plus difficile de prendre une place
occupée, que non point celle qui n’est detenue de personne ? II
veut dire, adjousta Silvandre, que tant que vous l’aimerez, il me sera
plus mal-aisé d’acquerir vos bonnes graces. Mais Hylas, mon amy,
combien estes-vous deceu ? Tant s’en faut, quand je verray qu’elle
daignera tourner les yeux sur vous, je seray tout asseuré de son
amitié ; car je la cognois de si bon jugement, qu’elle
sçaura tousjours bien eslire ce qui sera meilleur.
Hylas alors respondit : Vous croyez peut estre, glorieux berger,
d’avoir quelque avantage sur moy ? Ma maistresse, ne le croyez pas, car
il n’en est rien. Et de fait, quel homme peut-il estre, puis qu’il n’a
jamais eu la hardiesse d’aimer, ny de servir qu’une seule bergere, et
encore si froidement que vous diriez qu’il se moque, là
où j’en ay aimé autant que j’en ay veues de belles, et de
toutes j’ay esté bien receu tant qu’il m’a pleu. Quel service
pouvez-vous esperer de luy, y estant si nouveau qu’il ne sçait
par où commencer ? Mais moy, qui en ay servi de toutes sortes,
de tout aage, de toute condition, et de toutes humeurs, je sçay
de quelle façon il le faut, et ce qui doit, ou ne doit pas vous
plaire ; et pour preuve de mon dire, permettez moy de l’interroger, si
vous voulez cognoistre son ignorance.
Et lors se tournant vers luy, il continua : Qu’est-ce, Silvandre, qui
peut obliger d’avantage une belle bergere à nous aimer ? C’est,
dit Silvandre, n’aimer qu’elle seule. - Et qu’est-ce, continua Hylas,
qui luy peut plaire d’avantage ? - C’est, respondit Silvandre, l’aimer
extremement. - Or voyez, reprit alors l’inconstant, quel ignorant
amoureux est cestuy cy ? Tant s’en faut que’ce qu’il dit soit vray,
qu’il engendre le mespris et la haine ; car n’aimer qu’elle seule, luy
donne occasion de croire que c’est faute [287/288] de courage, si l’on
ne l’ose entreprendre, et pensant estre aimée à faute de
quelqu’autre, elle mesprise un tel amant. Au lieu que si vous aymez par
tout, pour peu que la chose le merite, elle ne croit pas, quand vous
venez à elle, que ce soit pour ne sçavoir où aller
ailleurs, et cela l’oblige à vous aimer, mesme si vous la
particularisez, et luy faites paroistre de vous fier d’avantage en
elle, et que pour mieux le luy persuader, vous luy racontiez tout ce
que vous sçavez des autres, et une fois la sepmaine vous luy
rapportiez tout ce que vous leur avez dit, et qu’elles vous auront
respondu, agençant encor le conte, comme l’occasion le requerra,
afin de le rendre plus agreable, et la convier à cherir vostre
compagnie. C’est ainsi, novice amoureux, c’est ainsi que vous
l’obligerez à quelque amour.
Mais pour luy plaire, il faut au rebours fuir comme poison
l’extremité de l’amour, puis qu’il n’y a rien entre deux amans
de plus ennuyeux que ceste si grande et extreme affection ; car vous
qui aimez de ceste sorte, pour vous plaire, taschez de luy estre
tous-jours apres, de parler tousjours à elle, elle ne
sçauroit tousser, que vous ne luy demandiez ce qu’elle veut,
elle ne peut tourner le pied que vous n’en fassiez de mesme : bref,
elle est presque contrainte de vous porter, tant vous la pressez et
importunez. Mais le pis est, que si elle se trouve quelquefois mal, et
qu’elle ne vous rie, qu’elle ne parle à vous, et ne vous
reçoive comme decoustume, vous voilà aux plaintes et aux
pleurs ; mais je dis plaintes, dont vous luy remplissez tellement les
oreilles, que pour se racheter de ces importunitez, elle est
forcée de se contraindre. Et quelque fois qu’elle voudra estre
seule, et se resserrer pour quelque temps en ses pensées, elle
sera contrainte de vous voir, vous entretenir, et vous faire mille
contes, pour vous contenter. Vous semble-t’il que cela soit un bon
moyen pour se faire aimer ? tant s’en faut, en amour comme en toute
autre chose, la mediocrité est seulement louable, si bien qu’il
faut aimer mediocrement pour eviter toutes ces fascheuses importunitez.
Mais encor n’est-ce pas assez ; car pour plaire, il ne suffit pas que
l’on ne desplaise point, il faut avoir encor quelques attraits qui
soient aimables, et cela c’est estre joyeux, plaisant, avoir tousjours
à faire quelque bon conte, et sur tout n’estre jamais muet
devant elle. C’est ainsi, Silvandre, qu’il faut obliger une bergere
à nous aimer, et que nous pouvons acquerir ses bonnes graces. Or
voyez, ma maistresse, si je n’y suis maistre passé et quel estat
vous devez faire de mon affection. [288/289] Elle vouloit respondre,
mais Silvandre l’interrompit, la suppliant de luy permettre de parler.
Et lors il interrogea Hylas de ceste sorte : Qu’est-ce, berger, que
vous desirez le plus quand vous aimez ? D’estre aimé, respondit
Hylas. - Mais, répliqua Silvandre, quand vous estes aimé,
que souhaittez-vous de ceste amitié ? - Que la personne que
j’aime, dit Hylas, fasse plus d’estat de moy que de tout autre, qu’elle
se fie en moy, et qu’elle tasche de me plaire. - Est-il possible,
reprit alors Silvandre, que pour conserver la vie, vous usiez du poison
? Comment voulez-vous qu’elle se fie en vous, si vous ne luy estes pas
fidele ? - Mais, dit le berger, elle ne le sçaura pas. - Et ne
voyez-vous, respondit Silvandre, que vous voulez faire avec trahison,
ce que je dis qu’il faut faire avec sincerité ? Si elle ne
sçait pas que vous en aimez d’autre, elle vous croira fidele, et
ainsi ceste feinte vous profitera, mais jugez si la fainte peut ce que
fera le vray. Vous parlez de mespris et de despit, et y a-t’il rien qui
apporte plus l’un et l’autre en un esprit genereux, que de penser :
celuy que je vois icy à genoux devant moy, s’est lassé
d’y estre devant une vingtaine, qui ne me valent pas ; ceste bouche
dont il baise ma main est flestrie des baisers qu’elle donne à
la premiere main qu’elle rencontre, et ces yeux dont il semble qu’il
idolatre mon visage, estincellent encores de l’amour de toutes celles
qui ont le nom de femme ? Et qu’ay-je affaire d’une chose si commune ?
Et pourquoy en ferois-je estat, puis qu’il ne fait rien, d’avantage
pour moy, que pour la premiere qui le daigne regarder ? Quand il parle
à moy, il pense que ce soit à telle ou à telle
personne, et ces paroles dont il use, il les vient d’apprendre à
l’escole d’une telle, ou bien il vient les estudier icy, pour les aller
dire là. Dieu sçait quels mespris et quel despit luy peut
faire concevoir ceste pensée !
Et de mesme pour le second point : que pour se faire aimer, il ne faut
guiere aimer, et estre joyeux et galland ; car estre joyeux et rieur
est fort bon pour un plaisant, et pour une personne de telle estoffe,
mais pour un amant, c’est à dire, pour un autre nous mesme,
ô Hylas, qu’il faut bien d’autres conditions ! Vous dites qu’en
toutes choses la mediocrité seule est bonne. Il y en a, berger,
qui n’ont point d’extrémité, de milieu, ny de deffaut,
comme la fidelité ; car celuy qui n’est qu’un peu fidelle ne
l’est point du tout, et qui l’est, l’est en extremité, c’est
à dire, qu’il n’y peut point avoir de fidelité plus
grande que l’autre. De mesme est-il de la vaillance, et de mesme aussi
de l’amour, car celuy qui peut la [289/290] mesurer, ou qui en peut
imaginer quelqu’autre plus grande que la sienne, il n’aime pas. Par
ainsi, vous voyez (Hylas) comme en commandant que l’on n’aime que
mediocrement, vous ordonnez une chose impossible. Et quand vous aimez
ainsi, vous faites comme ces fols melancoliques, qui croyent estre
sçavans en toutes sciences, et toutefois ne sçavent rien,
puis que vous avez opinion d’aimer, et en effet vous n’aimez pas. Mais
soit ainsi, que l’on puisse aimer un peu : et ne sçavez-vous que
l’amitié n’a point d’autre moisson que l’amitié, et que
tout ce qu’elle seme, c’est seulement pour en recueillir ce fruit ? Et
comment voulez-vous que celle que vous aimerez un peu, vous vueille
aimer beaucoup ? puis que tant s’en faut qu’elle y gagnast, qu’elle
perdroit une partie de ce qu’elle semeroit en terre tant ingrate. --
Elle ne sçauroit pas, dit Hylas, que je l’aimasse ainsi.
— Voicy, dit Silvandre, la mesme trahison que je vous ay desja
reprochée. Et croyez-vous, puis que vous dites que les effets
d’une extreme amour sont les importunitez, que vous avez
racontées, que si vous ne les luy rendiez pas, elle ne cogneust
bien la foiblesse de vostre affection ? ô Hylas, que vous
sçavez peu en amour ! Ces effets qu’une extrémité
d’amour produit, et que vous nommez importunitez, sont bien tels
peut-estre envers ceux qui, comme vous, ne sçavent aimer, et qui
n’ont jamais approché de ce dieu, qu’à perte de vue. Mais
ceux qui sont vrayement touchez, ceux qui à bon escient aiment,
et qui sçavent quels sont les devoirs, et quels les sacrifices
qui se font aux autels d’amour, tant s’en faut qu’à semblables
effets ils donnent le nom d’importunitez, qu’ils les appellent
felicitez, et parfaits contentements. Sçavez-vous bien que c’est
qu’aimer ? c’est mourir en soy, pour revivre en autruy, c’est ne se
point aimer que d’autant que l’on est agreable à la chose
aimée, et bref, c’est une volonté de se transformer, s’il
se peut entierement en elle. Et pouvez-vous imaginer qu’une .personne
qui aime de ceste sorte, puisse estre quelque fois importunée de
la presence de ce qu’elle aime, et que la cognoissance qu’elle
reçoit d’estre vrayement aimée, ne luy soit pas une chose
si agreable, que toutes les autres au prix de celle-là ne
peuvent seulement estre goustées ? Et puis, si vous aviez
quelquefois esprouvé que c’est qu’aimer, comme je dis, vous ne
penseriez pas que celuy qui aime de telle sorte, puisse rien faire qui
desplaise. Quand ce ne serait que pour cela seulement, que tout ce qui
est marqué de ce beau charactere de l’amour, ne peust etre
desagreable, encor advoueriez-vous qu’il [290/291] est tellement
desireux de plaire, que s’il y fait quelque faute, telle erreur mesme
plaist, voyant à quelque intention elle est faicte, ou que le
desir d’estre aimable donne tant de force à un vray amant, que
s’il ne se rend tel à tout le monde, il n’y manque guiere envers
celle qu’il aime. De là vient que plusieurs qui ne sont pas
jugez plus aimables en general que d’autres, seront plus aimez, et
estimez d’une personne particuliere. Or voyez, Hylas, si vous n’estes
pas bien ignorant en amour, puis que jusques icy vous avez creu
d’aimer, et toutesfois vous n’avez fait qu’abuser du nom d’amour, et
trahir celles que vous avez pensé d’aimer ? - Comment, dit
Hylas, que je n’ay point aimé jusques icy ? et qu’ay-je donc
fait avec Carlis, Amaranthe, Laonice, et tant d’autres ? - Ne
sçavez-vous pas, dit Silvandre, qu’en toutes sortes d’arts il y
a des personnes qui les font bien, et d’autres mal ? L’amour est de
mesme, car on peut bien aimer comme moy, et mal aimer, comme vous ; et
ainsi on me pourra nommer maistre, et vous brouillon d’amour.
A ces derniers mots, il n’y eut celuy qui peust s’empescher de rire,
sinon Lycidas, qui oyant ce discours, ne pouvoit que se fortifier
d’avantage en sa jalousie, de laquelle Phillis ne se prenoit garde,
croyant de luy avoir rendu de si grandes preuves de son amitié,
que par raison il n’en devoit plus douter : l’ignorante qui ne
sçavoit pas que la jalousie en amour est un rejetton qui attire
pour soy la nourriture qui doit aller aux bonnes branches, et aux bons
fruits, et que plus elle est grande, plus aussi monstre-t’elle la
felicité du lieu et la force de la plante !
Paris qui admirait le bel esprit de Silvandre, ne sçavoit que
juger de luy, et luy sembloit que s’il eust esté nourry entre
les personnes civilisées, il.eust esté sans pareil, puis
que vivant entre ces bergers, il estoit tel, qu’il ne cognoissoit rien
de plus gentil. Cela fut cause qu’il resolut de faire amitié
avec luy, afin de jouyr plus librement de sa compagnie. Et pour le
faire disputer encore, il s’adressa à Hylas, et luy dit, qu’il
falloit avouer, qu’il avoit pris un mauvais party, puis qu’il en estoit
demeuré muet. - II ne se faut point estonner de cela, dit Diane,
puis qu’il n’y a juge si violent que la conscience. Hylas sçait
bien qu’il dispute contre la verité, et que c’est seulement pour
flatter sa faute.
Et quoy que Diane continuast quelque temps ce discours, si est-ce que
Hylas ne respondit mot, estant attentif à regarder Phillis, qui
depuis qu’elle avoit peu accoster Lycidas, l’avoit tousjours entretenu
assez bas. Et parce qu’Astrée ne vouloit qu’il [291/292] ouist
ce qu’elle luy disoit, elle l’interrompit plusieurs fois, jusques
à ce qu’elle le contraignit de luy dire : Si Phillis estoit
autant importune, je ne l’aimerois point. - Vrayement, berger, lui
dit-elle, expres pour l’empescher de les escouter, si vous estes aussi
mal-gratieux envers elle, que peu civil envers nous, elle ne fera pas
grand conte de vous. Et parce que Phillis, sans prendre garde à
ceste dispute, continuoit son discours, Diane luy dit : Et quoy,
Phillis, est-ce ainsi que vous me rendez le devoir que vous me devez ?
vous me laissez donc pour aller entretenir un berger ? A quoy Phillis
toute surprise respondit : Je ne voudrois pas, ma maistresse, que ceste
erreur vous eust despleu ;car j’avois opinion que les beaux discours du
gentil Hylas vous empeschoient de prendre garde à moy, qui
cependant taschois de donner ordre à une affaire, dont ce berger
me parloit. Et certes elle ne mentoit point, car elle estoit bien
empeschée, pour la froideur qu’elle recognoissoit en luy. Il est
bon là, Phillis, respondit Diane, avec des paroles de vraye
maistresse, vous pensez payer tousjours toutes vos fautes par vos
excuses ; mais ressouvenez-vous que toutes ces nonchalances ne sont pas
de petites preuves de vostre peu d’amitié, et qu’en temps et
lieu j’auray memoire de la façon dont vous me servez.
Hylas avoit repris Phillis sous les bras et ne sçachant la
gageure de Silvandre et d’elle, fut estonné d’ouir parler Diane
de ceste sorte. C’est pourquoy la voyant preste à recommencer
ses excuses, il l’interrompit, luy disant : Que veut dire, ma belle
maistresse, que ceste glorieuse bergere vous traitte ainsi mal ? Luy
voudriez vous bien ceder en quelque chose ? Ne faites pas cette faute,
je vous supplie : car encor qu’elle soit belle, si avez vous bien assez
de beauté pour faire vostre party à part, et qui
peut-estre ne cedera guiere au sien. - Ah ! Hylas, dit Phillis, si vous
sçaviez contre qui vous parlez, vous esliriez plustost d’estre
muet le reste de vostre vie que de vous estre servy de la parole pour
deplaire à cette belle bergere, qui vous peut d’un clin d’œil,
si vous m’aimez, rendre le plus malheureux qui aime. - Sur moy, dit le
berger, elle peut hausser ou baisser, ouvrir ou fermer les yeux ; mais
mon mal-heur, non plus que mon bon-heur, ne dépendra jamais, ny
de ses yeux, ni de tout son visage, et si toutesfois je vous ayme et
veux vous aimer. - Si vous m’aimez, adjousta Phillis, et que je puisse
quelque chose sur vous, elle y a beaucoup plus de puissance ; car je
puis estre esmeue, ou par vostre amitié, ou par vos services,
à ne vous [292/293] pas mal-traiter, mais cette bergere n’estant
ny aimée, ny servie de vous,n’en aura aucune pitié. -Et
qu’ay-je à faire, dit Hylas, de sa pitié ? peut-estre que
je suis à sa mercy ? - Ouy certes, repliqua Phillis, vous estes
à sa mercy : je ne veux que ce qu’elle veut, et ne puis faire
que ce qu’elle me commande ; car voilà la maistresse que j’aime,
que je sers, et que j’adore, mais de telle sorte que pour elle seule je
veux aimer, je veux servir, et pour elle seule je yeux adorer, si bien
qu’elle est toute mon amitié, tout mon service, et toute ma
devotion. Or voyez, Hylas, que vous avez offensé, et quel pardon
vous luy devez demander.
Alors le berger se jettant aux pieds de Diane, tout estonné,
apres l’avoir un peu considerée, luy dit : Belle maistresse de
la mienne, si celuy qui aime pouvoit avoir des yeux pour voir
quelqu’autre chose que le sujet aimé, j’eusse bien veu en
quelque sorte, que chacun doit honorer et reverer vos merites ; mais
puis que je les ay clos à toute autre’chose qu’à ma
Phillis, vous auriez trop de cruauté, si vous ne me pardonniez
la faute que je vous advoue, et dont je vous crie mercy.
Phillis, qui avoit envie de se despestrer de cet homme, pour parler
à Lycidas, ainsi qu’il l’en avoit priée, se hasta de
respondre avant que Diane, pour luy dire que Diane ne luy pardonneroit
point, qu’avec condition qu’il leur raconteroit les recherches, et les
rencontres qu’il avoit eues depuis qu’il commençoit d’aimer ;
car il estoit impossible que le discours n’en fust bien fort agreable,
puis qu’il en avoit servy de tant de sortes, que les accidents en
devoient estre de mesme.-Vrayement, Phillis, dit Diane, vous estes une
grande devineuse, car j’avois desja faict dessein de ne luy pardonner
jamais qu’avec ceste condition. Et pour cela, Hylas, resolvez-vous-y. -
Comment ? dit le berger, vous me voulez contraindre à dire ma
vie devant ma maistresse ? Et quelle opinion aura-t’elle de moy, quand
elle ouyra dire que j’en ay aimé plus de cent : qu’aux unes j’ay
donné congé avant que de les laisser, et que j’ay
laissé les autres avant que de leur en rien dire ? Quand elle
sçaura qu’en mesms temps j’ay esté partagé
à plusieurs, que pensera-t’elle de moy ?- Rien de pire, que ce
qu’elle pense, dit Silvandre, car elle ne vous jugera qu’inconstant,
aussi bien alors qu’elle fait desja - II est vray, dit Phillis, mais
afin que vous n’entriez, point en cette doute, j’ay affaire ailleurs,
où Astrée viendra avec moy, s’il luy plaist,’et cependant
vous obeirez aux commandemens de Diane.
A ce mot elle prit Astrée sous les bras, et se retira du
costé du [293/294] bois, où desjà Lycidas estoit
allé. Et parce que Silvandre avoit entre-ouv ce qu’elle luy
avoit respondu, il la suivit de loing, pour voir quel estoit son
dessein, à quoy le soir luy servit de beaucoup pour n’estre veu,
car il commençoit de se faire tard, outre qu’il alloit gaignant
les buissons, et se cachant de telle sorte, qu’il les suivit
aisément sans estre veu, et arriva si à propos, qu’il
ouyt qu’Astrée luy disoit : Quelle humeur est celle de Lycidas,
de vouloir parler à vous à ceste heure, et en ce lieu,
puis qu’il a tant d’autres commoditez, que je ne sçay comme il a
choisi ce temps incommode. - Je ne sçay certes, respondit
Phillis, je l’ay trouvé tout triste ce soir, je ne sçay
ce qui luy peut estre survenu, mais il m’a tant conjurée de
venir.icy, que je n’ay peu dilayer. Je vous supplie de vous promener,
cependant que nous serons ensemble, car sur tout il m’a requis que je
fusse seule. - Je feray, respondit Astrée, tout ce qu’il vous
plaira, mais prenez garde qu’il ne soit trouvé mauvais de vous
voir parler à luy à ces heures indues, et mesme estant
seule en ce lieu escarté. - C’est pour ceste consideration,
respondit Phillis, que je vous ay donné la peine de venir
jusqu’icy, et c’est pour cela aussi que je vous supplie de vous
promener si pres de nous, que si quelqu’un survient, il pense que nous
soyons tous trois ensemble.
Cependant qu’elles parloient ainsi, Diane et Paris pressoient Hylas de
leur raconter sa vie, pour satisfaire au commandement de sa maistresse,
et quoy qu’il en fist beaucoup de difficulté, si est-ce qu’en
fin il commença de ceste sorte.
HISTOIRE DE HYLAS
Vous voulez donc, belle maistresse de la mienne, et vous, gentil Paris,
que je vous die les fortunes qui me sont advenues, depuis que j’ay
commencé d’aimer ? Ne croyez pas que le refus que j’en ay fait,
vienne de ne sçavoir que dire, car j’ay trop aimé pour
avoir faute de suject, mais plustost de ce que je vois trop peu de jour
pour avoir le loisir, non pas de les vous dire toutes (cela seroit trop
long), mais bien d’en commencer une seulement. Toutesfois, puis que
pour obeir, il faut que je satisfasse à vos volontez, je vous
prie, en m’escoutant, de vous ressouvenir, que toute chose est sujette
à quelque puissance superieure, qui la force presque aux actions
qu’il luy plaist. Et celle à quoy la mienne m’incline ainsi
violemment, [294/295] c’est l’amour : car autrement vous vous
estonneriez peut-estre, de m’y voir tellement porté, qu’il n’y a
point de chaisne assez forte, soit du devoir, soit de l’obligation, qui
m’en puisse retirer. Et j’adovue librement, que s’il faut que chacun
ait quelque inclination de la nature, que la mienne est d’inconstance,
de laquelle je ne dois point estre blasmé. puis que le Ciel me
l’ordonne ainsi. Ayez ceste consideration devant les yeux, cependant
que vous escouterez le discours que je vay vous faire.
Entre les principales contrées que le Rhosne en son cours
impetueux va visitant, apres avoir receu l’Arar, l’Isere, la Durance,
et plusieurs autres rivieres, il vient frapper contre les anciens murs
de la ville d’Arles, chef de son pays, et des plus peuplées et
riches de la province des Romains. Aupres de ceste belle ville se vint
camper, il y a fort long temps, à ce que j’ay ouy dire à
nos druydes, un grand Capitaine nommé Caius Marius, devant la
remarquable victoire qu’il obtint contre les Cimbres, Cimmeriens, et
Celtoscythes, aux pieds des Alpes, qui estans partis du profond de
l’Océan Scythique, avec leurs femmes et enfans, en intention de
saccager Rome, furent tellement deffaits par ce grand capitaine, qu’il
n’en resta un seul en vie. Et si les armes Romaines en avoient
espargné quelqu’un, la barbare fureur qui estoit dans leur
courage leur fit tourner leurs propres mains contre eux-mesmes, et de
rage se tuer, pour ne pouvoir vivre, ayans esté vaincus. Or
l’armée Romaine, pour r’asseurer les alliez, et amis de leur
Republique, venant camper, comme je vous disois, pres de ceste ville,
et selon la coustume de leur nation ceignant leur camp de profondes
tranchées, il advint qu’estans fort pres :du Rhosne, ce fleuve
qui est tres-impetueux, et qui mine et ronge incessamment ses bords,
peu à peu vint avec le temps à rencontrer ces larges et
profondes fosses, et entrant avec impetuosité dans ce canal,
qu’il trouva tout fait, courut d’une si grande furie, qu’il continua
les tranchées jusques dans la mer, où il se va
desgorgeant, par ce moyen, par deux voyes : car l’ancien cours a
tousjours suivy son chemin ordinaire, et ce nouveau s’est tellement
agrandy, qu’il esgale les plus grandes rivieres, faisant entre-deux une
Isle tres delectable, et tres fertile. Et à cause que ce sont
les tranchées de Caius Marius, le peuple par un mot corrompu,
l’appelle de son nom Camargue, et depuis, parce que le lieu se trouva
tout entouré d’eau, à sçavoir de ces deux bras du
Rhosne et de la mer Mediterranée, ils la nommerent l’isle de
Camargue.
Je ne vous eusse pas dit tant au long l’origine de ce lieu, n’eust
[295/296] esté que c’est la contrée où j’ay pris
naissance, et où ceux dont je suis venu, se sont de long temps
logez ; car à cause de la fertilité du lieu, et qu’il est
comme destaché du reste de la terre, il y a quantité de
bergers qui s’y sont venus retirer, lesquels à cause de
l’abondance des pasturages on appela pastres. Et mes peres y ont
tousjours esté tenus en quelque consideration parmy les
principaux, soit pour avoir esté estimez gens de bien et
vertueux, soit pour avoir eu honnestement et selon leur condition, des
biens de fortune ; aussi me laisserent-ils assez accommodé,
lorsqu’ils moururent, qui fut sans doute trop tost pour moy, car mon
pere mourut le jour mesme que je nasquis, et ma mere qui m’esleva avec
toute sorte de mignardise, en enfant unique, ou plustost enfant
gasté, ne me dura que jusques à ma douziesme
année. Jugez quel maistre de maison je de vois estre ! Entre les
autres imperfections de ce jeune aage, je ne peus eviter celle de la
presomption, me semblant qu’il n’y avoit pastre en toute Camargue, qui
ne me deust respecter. Mais quand je fus un peu plus advancé, et
que l’amour commença de se mesler avec ceste presomption, il me
sembloit que toutes les bergeres estoient amoureuses de moy, et qu’il
n’y en avoit une seule qui ne receust mon amitié avec
obligation. Et ce qui me fortifia en ceste opinion, fut qu’une belle et
sage bergere, ma voisine, nommée Carlis, me faisoit toutes les
honnestes caresses, à quoy le voisinage la pouvoit convier.
J’estois si jeune encores, que nulles des incommoditez qu’amour a de
coustume de r’apporter aux amants par ses transports violents, ne me
pouvoyent atteindre, de sorte que je n’en ressentois que la douceur. Et
sur ce sujet je me ressouviens que quelquefois j’allois chantant ces
vers :
SONNET,
Sur la douceur d’une amitié.
Quand ma bergere parle, ou bien quand elle chante.
Ou que d’un doux clin d’œil die eblouit nos yeux,
Amour parle avec elle, et d’un son gratieux ,
Nous ravit par l’oreille, et des yeux nous enchante.
On ne le voit point tel, quand cruel il tourmente
Les cœurs passionnez de desirs furieux. [296/297]
Mais bien lors qu’enfantin, il s’encourt tout joyeux
Dans le sein, de sa mere, et mille amours enfante.
Ny jamais se jouant aux vergers de Paphos,
Ny prenant au giron des Graces son repos,
Nul ne l’a veu si beau qu’aupres de ma bergere :
Mais quand il blesse aussi, le doit-on dire Amour ?
Il l’est quand il se joue, et qu’il fait son sejour
Dans le sein de Carlis, comme au sein de sa mere.
Encor que l’aage où j’estois ne me permist pas de sçavoir
ce que c’estoit que l’amour, si ne laissois-je de me plaire en la
compagnie de ceste bergere, et d’user des recherches dont j’oyois que
se servoient ceux qu’on appelloit amoureux ; de sorte que la longue
continuation fit croire à plusieurs que j’en sçavois plus
que mon’aage ne permettoit. Et cela fut cause, que quand je fus parvenu
aux dix-huict ou dix-neuf ans, je me trouvay engagé à la
servir. Mais d’autant que mon humeur n’estoit pas de me soucier
beaucoup de ceste vaine gloire, que la pluspart de ceux qui se meslent
d’aimer, se veulent attribuer, qui est d’estre estimez constans, la
bonne chere de Carlis m’obligeoit beaucoup plus que ce devoir
imaginé.
De là vint qu’un de mes plus grands amis prit occasion de me
divertir d’elle. Il s’appelloit Hermante, et sans que j’y eusse pris
garde, estoit tellement devenu amoureux de Carlis, qu’il n’avoit
contentement que d’estre aupres d’elle. Moy qui estois jeune, je ne
m’apperceus jamais de ceste nouvelle affection, aussi avois-je trop peu
de finesse pour la recognoistre, puis que les plus rusez en ce mestier
ne l’eussent peu faire que malaisement. Il avoit plus d’aage que moy,
et par consequent plus de prudence, de sorte qu’il sçavoit si
bien dissimuler, que je ne croy pas que personne pour lors s’en
doutast. Mais ce qui luy donnoit beaucoup d’incommodité,
c’estoit que les parens de ceste bergere desiroient que le mariage
d’elle et de moy se fist, à cause qu’ils avoient opinion que ce
luy fust advantage. De quoy Hermante estant adverty, mesmes cognoissant
aux discours de la bergere, que veritablement elle m’aimoit, il creut
qu’elle se retireroit de moy, si je commençois de me retirer
d’elle. Il avoit bien recogneu, comme je vous ay dit, que je changerois
aussi tost que l’occasion s’en presenteroit. Et apres [297/298] avoir
consideré en soy-mesme par où il commenceroit ce dessein,
il lui sembla que me donnant opinion de meriter d’avantage, il me
feroit desdaigner pour l’incertain ce qui m’estoit asseuré. Il y
parvint fort aisément : car outre que je le croyois comme mon
amy, ce bien ne me pouvoit estre cher, qui m’estroit venu sans peine,
et me faisoit croire que j’obtiendrois bien quelque chose de meilleur,
si je voulois m’y estudier. Luy d’autre part me le sçavoit si
bien persuader, que je tenois pour certain n’y avoir bergere en toute
Camargue, qui ne me receust plus librement que je ne voudrois la
choisir.
Asseuré sur ceste creance, j’oste entierement Carlis de mon ame,
apres je fay élection d’une autre que je jugeay le meriter, et
sans doute je ne me trompay point, car elle avoit assez de
beauté pour donner de l’amour, et de la prudence pour le
sçavoir conduire. Elle s’appelloit Stilliane, estimée
entre les plus belles et plus sages de toute l’isle, au reste altiere,
er telle qu’il me falloit pour m’oster de l’erreur où j’estois.
Et voyez quelle estoit ma presomtion : parce qu’elle avoit esté
servie de plusieurs, et que tous y avoient perdu leur temps, je me mis
à la rechercher plus volontiers, à fin que chacun
cogneust mieux mon merite.
Carlis qui veritablement m’aimoit, fut bien estonnée de ce
changement, ne sçachant quelle occasion j’en pouvois avoir, mais
si fallut-il le souffrir. Elle eut beau me r’appeler, et pour le
commencement user de toutes les sortes d’attraits, dont elle se peut
ressouvenir, je n’avois garde de retourner, j’estois es trop haute mer,
il n’y avoit pas ordre de reprendre terre si promptement ; mais si elle
eut du desplaisir de cette separation, elle en fut bien tost
vengée par celle-là mesme qui estoit cause du mal. Car me
figurant qu’aussi tost que j’asseurerois Stilliane de mon amour,
qu’elle se donneroit encor plus librement à moy, la premiere
fois que je la rencontray à propos en une assemblée qui
se faisoit, je luy dis en dansant avec elle : Belle bergere, je ne
sçay quel pouvoir est le vostre, ny de quelle sorte de charmes
se servent vos yeux ; tant y a que Hylas se trouve tant vostre
serviteur, que personne ne le sçauroit estre d’avantage.
Elle creut que je me mocquois, sçachant bien l’amour que j’avois
portée à Carlis, qui luy fit respondre en sousriant : Ces
discours, Hylas sont-ce pas ceux que vous avez appris en l’escole de la
belle Carlis ? Je voulois respondre, quand selon l’ordre du bal on nous
vint separer, et ne peus la r’approcher quelque peine que j’y [298/299]
misse. De sorte que je fus contraint d’attendre que l’assemblée
se separast, et la voyant sortir des premieres pour se retirer, je
m’advançay, et la pris sous les bras. Elle au commencement so
sousrit, et puis me dit : Est-ce par resolution, Hylas, ou par
commandement que co soir vous m’avez entreprise ? - Pourquoy, lui
respondis-je, me faites vous cette demande ? - Parce, me dit-elle, que
je vois si peu d’apparence de raison en ce que vous faites, que je n’en
puis soupçonner que ces deux occasions. - C’est, luy dis-je,
pour toutes les deux, car je suis resolu de n’aimer jamais que la belle
Stilliane, et vostre beauté me commande de n’en servir jamais
d’autre. - Je croy, me respondit-elle, que vous ne pensez pas parler
à moy, ou que vous ne me cognoissez point, et afin que vous ne
vous y trompiez plus longuement, sçachez que je ne suis pas
Carlis, et que je me nomme Stilliane. - Il faudroit, luy respondis-je,
estre bien aveugle pour vous prendre au lieu de Carlis, elle est trop
imparfaite pour estre prise pour vous, ou vous pour elle. Et je
sçay trop pour ma liberté, que vous estes Stilliane, et
seroit bon pour mon repos que j’en sceusse moins. Nous parvinsmes ainsi
à son logis, sans que je peusse recognoistre, si elle l’avoit eu
agreable ou non.
Le lendemain, il ne fut pas plustost jour, que j’allay trouver
Hermante, pour lui raconter ce qui m’estoit advenu le soir. Je le
trouvay encor au lict, et parce qu’il me veit bien agité : Et
bien, me dit-il, qu’y a-t’il de nouveau ? La victoire est-elle obtenue
avant le combat ? - Ah ! mon amy, luy respondis-je, j’ay bien
trouvé à qui parler, elle me desdaigne, elle se mocque de
moi, elle me renvoye à chasque mot à Carlis. Bref, croyez
qu’elle me traitte bien en maistresse.
Il ne se peut tenir de rire, oyant apres tout au long nos discours, car
il n’en avoit pas attendu moins ; mais cognoissant bien mon humeur
assez changeante, il eut peur que je ne revinsse à Carlis, et
qu’elle ne me receust, qui fut cause qu’il me respondit : Avez-vous
esperé moins que cela d’elle ? L’estimeriez-vous digne de vostre
amitié, si ne sçachant encore au vray que vous l’aimez,
elle se donnoit à vous ? Comment peut-elle adjouster foy au peu
de paroles que vous luy avez dites, en ayant tant ouy autresfois,
où vous juriez le contraire à Carlis ? Elle seroit sans
mentir fort ayseé à gagner, si elle se monstroit vaincue
pour si peu de combat. - Mais, luy dis-je, avant que je sois
aimé d’elle, s’il faut que je luy en die autant que j’ay desja
faict à Carlis, quand est-ce à vostre [299/300] advis que
cela sera ? - Vrayment, me respondit Hermante, vous sçavez bien
peu que c’est qu’amour. Il faut que vous appreniez, Hylas, que quand on
dit à une bergere, je vous aime, voire mesme quand on luy en
fait quelque demonstration, elle ne le croit pas si promptement,
d’autant que c’est la coustume de pastres bien nourris d’avoir de la
courtoisie et il semble que leur sexe pour sa foiblesse oblige les
hommes à les servir et honorer. Et, au contraire, à la
moindre apparence de haine que l’on leur rend, elles croyent fort
aisement d’estre hayes, parce que les amitiez sont naturelles, et les
inimitiez au contraire, et ceux qui vont contre le naturel, il faut que
ce soit par un dessein resolu, au lieu que ceux qui le suivent il
semble plustost quece soit par coustume. Par là, Hylas, je veux
dire que vous ferez bien plus aisément croire à Carlis
que vous la ha?ssez à la moindre mauvaise volonté que
vous luy monstrerez, que vous ne persuaderez pas à Stilliane que
vous l’aimez. Et parce que vous voyez bien qu’elle a sur le cœur ceste
affection de Carlis, croyez moy que ce que vous avez à faire de
plus pressé, est de luy donner cognoissance que vous n’aimez
plus cette Carlis, ce que vous devez faire par quelque action cogneue
non seulement à Carlis, mais à Stilliane, et à
plusieurs autres.
Bref, belle bergere, il me sceut tourner de tant de costez, qu’en fin
j’escrivis à la pauvre Carlis une telle lettre.
LETTRE DE HYLAS A CARLIS
Je ne vous escris pas à ce coup, Carlis, pour vous dire que je vous ay aimée, car vous ne l’avez que trop creu, mais bien pour vous asseurer que je ne vous aime plus. Je sçay asseurément que vous serez estonnée de ceste declaration, puis que vous m’avez tousjours plus aimé presque que je n’ay sceu desirer. Mais ce qui me retire de vous, il faut par force advouer que c’est vostre mal-heur, qui ne vous veut continuer plus long-temps le plaisir de nostre amitié, ou bien ma bonne fortune, qui ne me veut d’avantage arrester à si peu de chose. Et afin que vous ne vous plaigniez de moy, je vous dis adieu, et vous donne congé de prendre party où bon vous semblera, car en moy vous n’y devez plus avoir d’esperance.
De fortune, quand elle receut cette lettre, elle estoit en fort [300/301] bonne compagnie, et mesme Stilliane y estoit, qui desapprouva de sorte cette action, qu’il n’y en eut point en toute la trouppe qui me blasmast d’avantage. Ce que Carlis recognoissant : Je vous supplie, leur dit-elle, obligez moy toutes de luy faire response. - Quant à moy, dit Stilliane, j’en seray bien le secretaire. Et lors prenant du papier et de l’ancre, toutes les autres ensemble me rescrivirent ainsi, au nom de Carlis.
RESPONSE DE CARLIS
A HYLAS.
Hylas, l’outrecuidance a esté celle qui vous a peruadé d’estre aimé de moy, et la cognoissance que j’ay eu de vostre humeur, et ma volonté qui l’a tousjours trouvée fort desagreable, ont esté celles, qui m’ont empesché de vous aimer, si bien que toute l’amitié que je vous ay portée, a esté seulement en vostre opinion, et de mesme mon mal-heur, et vostre bonne fortune, et en cela il n’y a rien eu de certain, sinon que veritablement quand vous avez creu d’estre aimé de moy, vous avez esté trompé. Je vous le jure, Hylas, apr tous les merites que vous pensez estre, et qui ne sont pas en vous, qui sont en beaucoup plus grand nombre que ceux qui me deffaillent pour estre digne de vous. L’avantage que je pretends en tout cecy, c’est d’estre exempte à l’advenir de vos importunitez, et pour n’estre point entierement ingrate du plaisir que vous me faites en cela, je ne sçay que vous souhaitter de plus avantageux, et pour moy aussi, sinon que le Ciel vous fasse à jamais continuer cette resolution pour mon contentement, comme il vous donna la volonté de me rechercher pour m’importuner. Cependant vivez content, et si vous l’estes autant que moy, estant delivrée d’un fardeau si fascheux, croyez, Hylas, que ce ne sera peu.
Il ne faut point mentir : la lecture de cette lettre me toucha un peu,
car je recogneus bien en ma conscience, que j’avois tort de cette
bergere. Mais la nouvelle affection que Stilliane avoit fait naistre en
moy, ne me permit pas de m’y arrester d’avantage, et en fin, comment
que ce fust, j’en jettois la faute sur elle : Car, disois-je en
moy-mesme, si elle n’est pas si belle, ny si agreable que Stilliane,
est-ce moy qui en suis coupable ? qu’elle s’en plaigne à ceux
qui l’ont faitte avec moins de perfection. Et pour moy, qu’y puis-je
contribuer, que de regretter et plaindre avec elle sa pau- [301/302]
vreté ? mais cela ne me doit pas empescher d’adorer et desirer
la richesse d’autruy.
Avec samblables raisons, j’essayois de chasser la compassion que Carlis
me faisoit, et ne croyant plus avoir rien à faire que de
recevoir Stilliane, qui me sembloit estre desja toute à moy, je
priay Hermante de luy porter une lettre de ma part, et ensemble luy
faire voir la copie de celle que j’avois escrite à Carlis, afin
qu’elle ne fust plus en doute d’elle. Luy qui estoit veritablement mon
amy en tout ce qui ne touchoit point à Carlis, n’en fit
difficulté. Et prenant le temps à propos qu’elle estoit
seule en son logis, en luy presentant mes lettres, il luy dit en
sousriant : belle Stilliane, si le feu brusle l’imprudent qui s’en
approche trop, si le soleil esblouit celuy qui l’ose regarder à
plein, et si le fer donne la mort à celuy qui le reçoit
dans le cœur, vous ne devez vous estonner si le miserable Hylas,
s’approchant trop de vous s’est bruslé, si vous osant regarder
il s’est esblouy, et si recevant le trait fatal de vos yeux, il en
ressent la blesseure mortelle dans le cœur.
Il vouloit continuer, mais elle, toute impatiente, l’interrompit :
Cessez, hermante, vous travaillez en vain, ny Hylas n’a point assez de
merite, ny vous assez de persuasion, pour me donner la volonté
de changer mon contentement au sien ; ny je ne me veux point tant de
mal, ny à Helas tant de bien, que je consente à mon
mal-heur, pour croire à vos paroles. Il me suffit, Hermante, que
l’humeur de Hylas m’est cogneue auy despens d’autruy, sans qu’aux miens
je l’espreuve. et ce vous doit estre assez que Carlis ait esté
si laschement trompée, sans que vous serviez encor d’instrument
pour la ruine de quelqu’autre. Si vous aimez Hylas, j’aime beaucoup
plus Stilliane, et si vous luy voulez donner un conseil d’amy,
conseillez-le comme je la conseille, c’est qu’elle n’aime jamais Hylas
: dites luy aussi qu’il n’aime jamais Stilliane. Et s’il ne vous croit,
soyez certain qu’à sa confusion il emploiera son temps
vainement. Et quant à la lettre que vous me presentez, je ne
feray point de difficulté de la prendre, ayant de si bonnes
deffenses contre ses armes, que je n’en redoute point les coups.
A ce mot, despliant ma lettre, elle la leut tout haut : ce n’estoit en
fin qu’une asseurance de mon affection, par le congé que j’avois
donné à Carlis à sa consideration, et une
tres-humble supplication de me vouloir aimer. Elle sousrit après
l’avoir leue, et s’addressant à Hermante, luy demanda s’il
vouloit qu’elle me fist response, et luy ayant respondu qu’il le
desiroit passionnément, elle luy dit [302/303] qu’il eust un peu
patience, et qu’elle l’alloit escrire. elle estoit telle :
RESPONSE
DE STILLIANE A HYLAS
Hylas, voyez combien sont mal fondez vos desseins : vous voulez que pour la consideration de Carlis je vous aime, et il n’a y rien qui me convie tant à vous hayr que la memoire que j’ay de Carlis. Vous dites que vous m’aimez : si quelqu’autre plus veritable que vous me le disoit, je le pourrois peut-estre croire, car je cognois bien que je le merite ; mais moy qui ne mens jamais, je vous asseure que je ne vous aime point, et pource n’en doutez nullement : aussi seroit-ce avoir bien peu de jugement d’aimer une humeur si mesprisable. Si vous trouvez ces paroles un peu trop rudes, ressouvenez-vous, Hylas, que j’y suis contrainte, afin que vous ne vous persuadiez pas d’estre aimé de moy. Carlis m’est tesmoin de la condition de Hylas, et Hylas le sera de la mienne, si pour le moins il veut quelquesfois dire vray. Si cestre response vous plaist, remerciez en la priere de Hermante ; si elle vous desplaist, ressouvenez.vous de n’en accuser que vous mesme.
Hermante n’avoit point veu ceste lettre, quand il me la donna, et encor
qu’il eust bien opinion qu’il y auroit de la froideur, si ne pensoit-il
pas qu’elle deust estre si estrange. Il n’en fut pas toutesfois tant
estonné que moy, car je demeuray comme une personne ravie,
laissanr choir la lettre en terre. Et apres estre revenu à moy,
j’enfonce mon chappeau dans la teste, jette les jeux en terre,
m’entrelasse les bras sur l’estomac, et à grands pas et sans
parler, me mets à promener le long de la chambre. Hermante
estoit immobile au milieu, sans seulement tourner les yeux sur moy.
Nous demeurasmes quelque temps de ceste sorte sans parler. En fin tout
à coup, frappant d’une main contre l’autre, et faisant un saut
au milieu de la chambre : A son dam, dis-je tout haut, qu’elle cherche
qui l’aimera, à sçavoir s’il manque en Camargue de
bergeres plus belles qu’elle, et qui seront bien aises que Hylas les
serve. Et puis m’adressant à luy : O que Stilliane est sotte,
luy dis-je, si elle croit qie je la vueille aimer par force, et que
j’aurois peu de courage, si je me souciais jamais d’elle ! Et que
pense-t’elle estre plus qu’une autre ? Voire, elle merite bien qu’on
s’en mette en peine. Je m’asseure, Hermante, qu’elle a bien fait la
resolue, quand vous avez [303/304] parlé à elle : ce n’a
pas esté pour le moins sans faire les petits yeux, sans se
mordre la levre, et sans se frotter les mains l’une l’autre pour les
paslir. Que je me mocque de ses affetteries et d’elle aussi, si elle
croit que je me soucie non plus d’elle, que de la plus estrangere des
Gaules ! Elle ne me sçait reprocher que ma Carlis : ouy, je l’ay
aimée, et en despit d’elle je la veux aimer encores, et
m’asseure qu’elle recognoistra bien tost son imprudence, mais jamais il
ne faut qu’elle espere que Hylas la puisse aimer.
Je dis quelques autres semblables paroles, ausquelles je veis bien
changer de couleur de Hermante, mais pour lors j’en ignorois la cause.
Depuis j’ay jugé que c’estoit de peur qu’il avoit que je ne
revinsse en la bonne grace de sa maistresse ; si n’en fit-il autre
semblant, sinon qu’il se mit à rire, et me dit qu’il y en auroit
bien d’estonnées quand elles verroient ce changement.
Mais si je pris promptement cette resolution, aussi promptement la
voulus-je executer. Et en ce dessein m’en allay trouver Carlis,
à qui je demanday mille pardons de la lettre que je luy avois
escrite, l’asseurant que ce n’avoit jamais esté faute, mais
transport d’affection. Elle qui estoit offensée contre moy,
comme chacun peut penser, apres m’avoir escouté paisiblement, en
fin me respondit ainsi : Hylas, si les asseurances que tu me fais de ta
bonne volonté, sont veritables, je suis satisfaite ; si elles
sont mensongeres, ne croy pas de pouvoir renouer l’amitié
qu’à jamais tu as rompue, car ton humeur est trop dangereuse.
Elle vouloit continuer, quand Stilliane, pour luy monstrer la lettre
que je luy avois escritte, la venant visiter, nous interrompit. Lors
qu’elle me vid pres de Carlis : Veillé-je, ou si je songe ?
dit-elle toute estonnée. Est-ce bien lá Hylas que je
vois, ou si c’est un fantosme ? Carlis tres-aise de cette rencontre :
C’est bien Hylas, dit-elle, ma compagne, vous ne vous trompez point, et
s’il vous plaist de vous approcher, vous ouyrez les douces paroles dont
il me crie mercy, et comme il se desdit de tout ce qu’il m’a escrit, se
sousmettant à telle punition qi’il me plaira. - Son chastiment,
respondit Stilliane, ne doit point estre autre, que de luy faire
continuer l’affection qu’il me porte. - A vous ? luy dit Carlis, tant
s’en faut ; il me juroit quand vous estes entrée, qu’il n’aimoit
que moy. - Et depuis quand ? adjousta Stilliane ; je sçay bien
pour le moins que j’en ay un bon escrit, qu’Hermante depuis une heure
m’a donné de sa part. Et afin que vous ne doutiez point de ce
que je dis, lisez ce papier, et vous verrez si je mens. [304/305]
Dieux ! que devins-je à ces mots ?
Je vous jure, belle bergere, que je ne peus jamais ouvrir la bouche
pour ma deffense. Et ce qui me ruina du tout, fut que par malheur
plusieurs autres bergeres y arriverent en mesme temps, ausquelles elles
firent ce conte si desavantageusement pour moy, qu’il ne me fut pas
possible de m’y arrester d’avantage.
Mais sans leur dire une seule parole, je vins raconter à
Hermante ma mesaventure, qui faillit d’en mourir de rire, comme
à la verité le sujet le meritoit. Ce bruit s’espancha de
sorte par toute Camargue, que je n’osois parler à une seule
bergere, qui ne me le reprochast, dont je pris tant de honte, que je
resolus de sortir de l’isle pour quelque temps. Voyez si j’estois
jeune, de me soucier d’estre appellé inconstant, il faudroit
bien à ceste heure de semblables reproches pour me faire
desmarcher d’un pas. - Voilà que c’est, dit Paris, il faut estre
apprentif avant que maistre. - Il est vray, respondit Hylas, et le pis
est, qu’il en faut bien souvent payer l’apprentissage.
Mais pour revenir à nostre discours, ne pouvant alors supporter
la guerre ordinaire que chacun m’en faisoit, le plus secrettement qu’il
me fut possible, je donnay ordre à mon mesnage, et en remis le
soin entier à Hermante, et puis me mis sur un grand batteau, qui
remontoit, ensemble avec plusieurs autres. Je n’avois alors autre
dessein que de voyager et passer mon temps, ne me souciant non plus de
Carlis, ni de Stilliane, que si je ne les eusse jamais veues, car j’en
avois tellement perdu la memoire en les perdant de veue, que je n’avois
un seul regret. Mais voyez combien il est difficile de contrarier
à son inclination naturelle ! Je n’eus pas si tost mis le pied
dans le batteau, que je veis un nouveau sujet d’amour.
Il y avoit, entre quantité d’autres voyageurs, une vieille
femme, qui alloit à Lyon rendre des vœux au temple de Venus,
qu’elle avoit faits pour son fils, et conduisoit avec elle sa
belle-fille, pour le mesme sujet, et qui avec raison portoit le nom de
belle, car elle ne l’estoit moins que Stilliane, et beaucoup plus que
Carlis. Elle s’appelloit Aymée, et ne pouvoit encor avoir
attaint l’aage de dix-huict ou vingt ans, et quoy qu’elle fust de
Camargue, si n’avoit-elle point de cognoissance de moy, parce que son
mary jaloux [comme son ordinairement les vieux qui ont de jeunes et
belles femmes] et sa belle-mère soupçonneuse, la tenoient
de si court, qu’elle ne se trouvoit jamais en assemblée. Or
soudain que je la [305/306] veis, elle me pleut, et quelque dessein que
j’eusse fait au contraire, il la fallut aimer. Mais je prevy bien au
mesme temps, que j’y aurois de la peine, ayant tromper la
belle-mère, et à vaincre la velle-fille.
Toutesfois, pour ne ceder à la difficulté, je me resolus
d’y mettre toute ma prudence, et jugeant qu’il falloit donner
commencement à mon entreprise par la mere, car elle m’empeschoit
de m’approcher de mon amie, je pensay qu’il n’y auroit rien de plus
à propos,que de me faire cognoistre à elle, et qu’il ne
pourroit estre, puis que nous estions d’un mesme lieu, que quelque
ancienne cognoissance et amitié de nos familles, ou quelque
vieille alliance ne me facilitast le moyen de me familiariser avec
elle, et que l’occasion apres m’instruiroit de ce que j’aurois à
faire. Je ne dus point deceu en ceste opinion, car aussi tost que je
luy eus dit qui j’estois, et que j’eus faint quelque assez mauvaise
raison de ce que j’allois desguisé, qu’elle receut pour bonne,
et que je luy eus asseuré que ce qui me faisoit descouvrir
à elle, n’estoit que pour la supplier de se servir plus
librement de moy. Mon fils, me respondit-elle, je ne m’estonne pas que
vous ayez ceste volonté envers moy, car vostre pere m’a tant
aimée, que vous degenereriez trop, si vous n’aviez quelque
estincelle de ceste affection. Ah ! mon enfant, que vous estes fils
d’un homme de bien, et le plus aimable qui fust en toute Camargue.
Et me disant ces paroles, elle me prenoit par la teste, et me joignoit
contre son estomach, et quelquesfois me baisoit au front, et ses
baisers me faisoient ressouvenir de ces fouyers, qui retiennent encor
quelque lente chaleur, apres que le feu en est osté ; car mon
pere avoit failly de l’espouser, et peut-estre l’avoit trop servie pour
sa reputation, comme je sceus depuis. Mais moy qui ne me souciois
beaucoup de ses caresses, sinon en tant que’elles estoient utiles
à mon dessein, feignant de les recevoir avec beaucoup
d’obligation, la remerciay de l’amitié qu’elle avoit
portée à mon pere, la suppliay de changer toute ceste
bonne volonté au fils, et que puis le Ciel m’avoit fait heritier
du reste de ses biens, elle ne me des-heritast de celuy que j’estimois
le plus, qui estoit l’honneur de ses bonnes graces, et que de mon
costé je voulois succeder au service que mon pere luy avoit
voué, comme à la meilleure fortune de toutes les siennes.
Bref, belle bergere, je sceus de sorte flatter ma vieille,
qu’elle n’aimoit rien tant que moy, et contre sa coustume, pour me
grati- [306/307] fier, commanda à sa belle-fille de m’aimer. O
qu’elle eust esté bien advisée, si elle eust suivy son
conseil ! Mais je ne trouvay jamais rien de si froid en toutes ses
actions, de sorte qu’encor que je fusse tout le jour aupres d’elle, si
n’eus-je jamais la hardiesse de luy faire paroistre mon dessein par mes
paroles, que nous ne fussions bien pres d’Avignon, car Stilliane
m’avoit beaucoup fait perdre de la bonne opinion que j’avois eue de
moy-mesme. Mais, outre cela, elle estoit tousjours aux pieds de la
vieille, qui ordinairement m’entretenoit du temps passé.
Il advint que ce grand convoy, avec lequel nous montions, ainsi que je
vous ay dit, et que plusieurs marchands assemblez faisoient faire, alla
branler dans une isle aupres d’Avignon. Et d’autant que nous, qui
n’estions pas accoustumez aux voyages, nous trouvions tous engourdis de
demeurer si longtemps assis, cependant que les batelliers faisoient ce
qui leur estoit necessaire, nous mismes pied à terre, pour nous
promener, et entre autres la belle-mère d’Aimée fut de la
trouppe. Aussi tost que ma bergere fut dans l’isle, elle se mit
á courre de long de la riviere, et à se jouer avec
d’autres filles qui estoient sorties du batteau de compagnie, et moy je
me meslay parmy elles, pour avoir le moyen de prendre le temps à
propos, cependant que la vieille se promenoit avec quelques autres
femmes de son aage. Et de fortune Aimée s’estant un peu
separée de ses compagnes, cueillant des fleurs qui venoient le
long de l’eau, je m’advançay, et la pris sous le bras ; et apres
avoir marché quelque temps sans parler, enfin comme venant d’un
profond sommeil, je luy dis : J’aurois honte, belle bergere, d’estre si
longuement muet pres de vous, ayant tant de sujet de vous parler, si je
n’en avois encor plus de me taire, et si mon silence ne procedoit
d’où les paroles me devroient naistre. - Je ne sçay,
hylas, me dit-elle, quelle occasion vous avez de vous taire, ny quelle
vous pouvez avoir de parler, ny moins quelles paroles ou silence vous
voulez entendre. -Ah ! belle bergere, luy dis-je, l’affection qui me
consomme d’un feu secret, me donne tant d’occasion de declarer mon mal,
qu’à peine le puis-je taire. Et d’autre costé ceste
affection me fait craindre de sorte d’offenser celle que j’aime en le
luy declarant, que je n’ose parler ; si bien que ceste affection, qui
me devroit mettre les paroles en la bouche, est celle qui me les denie
quand je suis aupres de vous. - De moy ? reprit-elle incontinent :
pensez-vous bien, Hylas, à ce que vous dites ? - Ouy, de vous,
luy repliquay-je, et ne croyez point que je n’aye bien pensé
à ce que je dis, [307/308] avant que de l’avoir osé
proferer. - Si je pensois, me respondit-elle, que ces paroles fussent
vrayes, je vous en parlerois bien d’autre sorte. - Si vous doutez, luy
dis-je, de ceste verité, jettez les yeux sur vos perfections, et
vous en serez entierement asseurée.
Et lors avec mille sermens, je luy dis tout ce que j’en avois sur le
cœur. Elle sans s’esmouvoir, me respondit froidement : Hylas, n’accusez
point ce qui est en moy de vos folies, car je sçauray bien y
remedier de sorte, que vous n’en aurez point de sujet. Au reste, puis
que l’amitié que ma mere vous porte, ny la condition en quoy je
suis, ne vous a peu destourner de vostre mauvaise intention, croyez que
ce que le devoir n’a peu faire en vous, il le fera en moy, et que je
vous osteray tellement toute sorte d’occadion de continuer, que vous
recognoistrez que je suis telle que je dois estre. Vous voyez comme je
vous parle froidement : ce n’est pas que je ne ressente bien fort voste
indiscretion, mais c’est pour vous faire entendre que la passion ne me
transporte point, mais que la raison seulement me fait parler ainsi ;
que si je vois que ce moyen ne vaille rien pour divertir vostre
dessein, je recourray apres aux extremes.
Ces paroles proferées avec tant de froideur, me toucherent plus
vivement que je ne sçaurois vous dire. Toutesfois, ce ne fut pas
ce qui m’en fit distraire, car je sçavois bien que les premieres
attaques sont ordinairement soustenues de ceste façon.
Mais pas hazard, lors qu’Aimée me voyant sans paroles, et tant
estonné, s’en retourna sans m’en dire d’avantage, il y eut une
de ses compagnes qui me voyant ainsi resver s’en vint à moy, et
me faisant la mouche, me passa deux ou trois fois la main devant les
yeux, et puis se mit à courre comme presque me conviant à
luy aller apres. Pour le commencement j’estois encor si estourdy du
coup, que je n’en fis point de semblant ; mais quand elle y revint la
seconde fois, je me mis à la suivre, et elle, apres avoir
tourné quelque temps autour de ses compagnes, s’escarta de la
trouppe, et apres s’estre un peu esloignée, feignant d’estre
hors d’haleine, se coucha aupres d’un buisson assez touffu. Moy qui la
courois au commencement sans dessein, la voyant en terre, et en lieu
où elle ne pouvoit estre veue, monstrant de me vouloir venger de
la peine qu’elle m’avoit donnée, je me mis à la fouetter,
à quoy elle faisoit bien un peu de resistance, mais de sorte
qu’elle monstroit que ceste privauté ne luy estoit point
desagreable ; mesme qu’en faisant semblant de se deffendre, elle se
descouvroit, comme je crois, à [308/309] dessein, pour faire
voir sa charnure blanche, plus qu’on n’eust pas jugé à
son visage. Enfin s’estant relevée, elle me dit : Je n’eusse pas
pensé, Hylas, que vous eussiez esté si rude joueur,
autrement je ne me fusse pas attaquée à vous. - Si cela
vous a dépleu, luy respondis-je, je vous en demande pardon ;
mais si cela n’est pas, je ne fus de ma vie mieux payé de mon
indiscretion que ceste fois. - Comment l’entendez-vous, me dit-elle ? -
Je l’entends, luy dis-je, belle Floriante, que je ne veis jamais rien
de si beau, que ce que je viens de voir. - Voyez, me dit-elle, comme
vous estes menteur. Et à ce mot, me donnant doucement sur la
joue, s’en recourut entre ses compagnes.
Ceste Floriante estoit fille d’un tres-honneste chevalier, qui pour
lors estoit malade, et se tenoit pres des rives de l’Arar ; et elle,
ayant sceu la maladie de son pere, s’en alloit le trouver, ayant
demeuré quelque temps avec une de ses soeurs, qui estoit
mariée en arles. Pour le visage, il n’estoit point trop beau,
car elle estoit un peu brune ; mais elle avoit tant d’affeteries, et
estoit d’une humeur si gaillarde, qu’il faut advouer que ceste
rencontre me fit perdre la volonté que j’avois pour
Aimée, mais si promptement, qu’à peine ressentis-je le
desplaisir de la quitter, que le contentement d’avoir trouvé
celle-cy m’en osta toute sorte de regret.
Je laisse donc Aymée, ce me semble, et me donne du tout à
Florinate. Je dis, ce me semble : car il n’estoit pas vray entierement,
puis que souvent, quand je la voyois, je prenois bien plaisir de parler
à elle, encor que l’affection que je portois à l’autre me
tirast avec un peu plus de violence ; mais, en effet, quand j’eus
quelque temps consideré ce que je dis, je trouvay qu’au lieu que
je n’en soulois aimer qu’une, j’en avois deux à servir. Il est
vray que ce n’estoit point avec beaucoup de peine ; car quand j’estoit
pres de Floriante, je ne me ressouvenois en sorte du monde
d’Aymée, et quand j’estois pres d’Aymée, Floriante
n’avoit point de lieu en ma memoire. Et n’y avoit rien qui me
tourmentast, que quand j’estois loin de toutes les deux : car je les
regrettois toutes ensemble.
Or, gentil Paris, c’est entretien me dura jusques à Vienne. Mais
estant par hazard au logis [car presque tous les soirs nous mettions
pied à terre, et mesme quand nous passions pres des bonnes
villes] ne voilà pas qu’une bergere vint prier le patron du
batteau où j’estois, de luy donner place jusques à Lyon,
parce que son mary ayant esté blessé pqr quelques
ennemis, luy mandoit de l’aller [309/310] trouver. Le patron qui estoit
courtois, la receut fort librement, et ainsi le lendemain elle se mit
dans le batteau avec nous. Elle estoit belle, mais si modeste et
discrette, qu’elle n’estoit pas moins recommandable pour sa vertu, que
pour sa beauté, au reste, si triste, et pleine de melancolie,
qu’elle faisoit pitié à toute la troupe. Et parce que
j’ay tousjours eu compassion des affligez, j’en avois infiniment de
celle-cy, et taschois de la desennuyer le plus qu’il m’estoit possible,
dont Florinate n’estoit guiere contente, quelque mine qu’elle en fist,
ny Aimée aussi.
Car ressouvenez-vous, gentil Paris, que quoy que feigne une femme, elle
ne peut s’empescher de ressentir la perte d’un amant, d’autant qu’il
semble que ce soit un outrage à sa beauté, et la
beauté estant ce que ce sexe a de plus cher, est la partie la
plus sensible qui soit en elles. Moy toutesfois, qui parmy la
compassion commençois à mesler un peu d’amour, sans faire
semblant de voir ces deux filles, continuois de parler à
celle-cy, et entre autres choses, à fin que les discours ne nous
deffaillissent, et aussi pour avoir quelque plus grande cognoissance
d’elle, je la suppliay de me vouloir dire l’occasion de son ennuy. Elle
alors toute pleine de courtoisie, prit la parole de ceste sorte :
La compassion que vous avez de ma peine m’oblige bien, courtois
estranger, à vous rendre plus de satisfaction encores, que ce
que vous me demandez, et penserois de faire und grande faute, si je
vous refusois si peu de chose ; mais je vous veux supplier de
considerer aussi l’estat en quoy je suis, et d’excuser mon discours, si
je l’abbrege le plus qu’il me sera possible.
Sçachez donc, berger, que je suis née sur les rives de
Loire, où j’ay esté élevée aussi cherement
jusques en l’aage de quinze ans, qu’autre de ma condition le
sçauroit estre. Mon nom fut Cloris, et mon pere s’apella Leonce,
frere de Gerestan, entre les mains de qui je fus remise apres la morte
de mon pere et de ma mere, qui fut en l’aage que je vous ay dit. Et
deslors, je commençay à ressentir les coups de la
fortune, car mon oncle ayant plus de soin de ses enfans que de moy, se
sentoit bien fort importuné de ma charge. Toute la consolation
que j’avois, estoit de sa femme qui se nommoit Callirée, car
celle-là m’aimoit, et m’accomodoit de tout ce qui luy estoit
possible, sans que son mary le sceust. Mais le Ciel vouloit m’affliger
du tout, car lors que Filandre, frere de Callirée, fut
tué, elle en eut tant de regret, qu’il n’y eut jamais
consolatioin de personne qui la peust faire resoudre à le
survivre, de sorte que peu [310/311] de jours apres elle mourut, et je
demeuray avec deux de ses filles, qui estoient encore si jeunes que je
n’en pouvois guiere avoir du contentement.
Il advint qu’un berger de la province Viennoise, nommé Rosidor,
vint visiter le temple d’Hercules, qui est pres des rives du Furan, sur
le haut d’un rocher qui s’esleve au milieu des autres montagnes par
dessus toutes celles qui luy sont autour. Le jour qu’il y fut, nous
nous y trouvasmes une forte bonne trouppe de jeunes bergeres, car
c’estoit un jour fort solemnel pour ce lieu-là. Ce ne seroit
qu’user de paroles inutiles, de raconter les propos que nous eusmes
ensemble, et la façon dont il me declara son amitié ;
tant y a que depuis ce jour, il se donna de sorte à moy, que
jamais il n’a fait paroistre de s’en vouloir desdire. Il estoit jeune
et beau ; quant à son bien, il en avoit beaucoup plus que je ne
devois esperer, au reste l’esprit si ressemblant à ce qui se
voyoit du corps, que c’estoit un tres-parfait assemblage.
Sa recherche dura quatre ans, sans que je puisse dire qu’en ce temps
là, il ait jamais fait, ny pensé chose dont il ne m’ait
rendu conte et demandé advis. Ceste extreme sousmission, et si
longuement continuée me fit tres-certaine qu’il m’aimoit, et ses
merites qui jusques alors ne m’avoient peu obliger à l’aimer,
depuis ce temps m’y convierent de façon, que je puis dire avec
verité, n’y avoir rien au monde de plus aimé que Rosidor
l’estoit de Cloris, dont il se sentit de sorte mon redevable, qu’il
augmenta son affection, si toutesfois elle pouvoit estre
augementée. Nous vesquimes ainsi plus d’un an, avec tout le
plaisir qu’une parfaite amitié peut rapporter à deux
amants. En fin le Ciel fit paroistre de vouloir nous rendre entierement
contents, et permit que quelques difficultez, qui empeschoient nostre
mariage fussent ostées : nous voilà heureux, si des
mortels le peuvent estre. Car nous sommes conduits dans le temple, les
voix d’Hymen Hymenée esclattoient de tous costez ; bref estant
de retour au logis on n’oyoit qu’instrumens de resjouyssance, on ne
voyait que bals et chansons, lors que le malheur voulut que nous
fussions separez par une des plus fascheuses occasions, qui m’eust peu
advenir.
Nous estions alors à Vienne, où est la plus part des
possessions de Rosidor. Il advint que quelques jeunes débauchez
des hameaux qui sont hors de Lyon, du costé où nos
Druides vont reposer le guy, quand ils l’ont couppé dans la
grande forest de Mars, ditte d’Airieu, voulurent faire quelques
desordres, que mon mary ne [311/312] pouvant supporter, apres le leur
avoir doucement remonstré, leur empescha d’executer, dont ils
furent de telle sorte courroucez, que [pensant que ce seroit la plus
grande offense qu’ils pourroient faire à Rosidor, que de
s’attaquer à moy] il y en eut un d’eux qui me voulut casser une
phiole d’ancre sur le visage. Mais voyant venir le coup, je tournay la
teste, si bien que je ne fus attainte que sur le col, comme, dit-elle
en se baissant, vous en pouvez voir les marques encor assez fraiches.
Mon mary, qui me vid tout l’estomach plein d’ancre, et de sang, creut
que j’estois fort blessée, et outre ce, l’outrage lui sembla si
grand, que mettant l’espée à la main, il la passa au
travers du corps de celuy qui avoit fait le coup, et puis se meslant
parmi les autres, avec l’aide de ses amis, il les chassa hors de sa
maison.
Jugez, berger, si je fus troublée, car je pensois estre beaucoup
plus blessée que je n’estois, et voyois mon mary tout sanglant,
tant de celuy qu’il avoit tué, que d’une blessure, qu’il avoit
eue sur une espaule. Mais quand ceste premiere frayeur fut en partie
passée, et que la playe qu’il avoit fut soudée, à
peine avoit-on finy l’appareil, que la justice se vint saisir de luy,
et l’emmena avec tant de violence qu’on ne me voulut permettre de luy
dire adieu. Mais mon affection plus forte que leur deffense, me fit
enfin venir jusques à luy, et me jettant à son col, m’y
attachay de sorte, que ce fut tout ce qu’on peut faire, que de m’en
oster. Luy d’autre costé, qui me voyoit en cest estat, aimant
mieux mourir que d’estre separé de moy, fit tous les efforts
dont un grand courage et une extreme amour estoient capables, qui
furent tels, que tout blessé qu’il estoit, il se despestra de
leurs mains, et sortit hors de la ville. Ceste deffense l’empescha bien
d’estre prisonnier, mais elle fut cause aussi de rendre sa raison
mauvaise envers la justice, qui cependant jette contre luy toutes ses
menaces et proclamations, durant lesquelles son plus grand
déplaisir estoit de ne pouvoir estre aupres de moy. Et parce que
ce desir le pressoit fort, il se desguissoit et me venoit trouver sur
le soir, et passoit toute la nuict avec moy. Dieu sçait quel
contentement estoit le mien, mais combien grande aussi estoit ma
crainte ; car je sçavois que ceux qui le poursuivoient,
sçachant l’amour qui estoit entre nous, feroient tout ce qu’il
leur seroit possible, pour l’y surprendre. Et il advint comme je
l’avois tousjours craint, car en fin il y fut trouvé, et
emmené dans Lyon, où soudain je le suivis, et fort
à propos pour luy, d’autant que les juges qu’à toutes
heures j’allois solliciter, [312/313] eurent tant de pitié de
moy, qu’ils luy firent grace, et ainsi nonobstant toute la poursuite de
nos parties, il fut delivré.
Si j’avois eu beaucoup d’ennuy de l’accident, et de la peine où
je l’avois veu, croyez, courtois berger, que je n’eus pas peu de
satisfaction de le voir hors de danger, et absous de tout ce qui
s’estoit passé. Mais parce que le desplaisir qu’il avoit receu
dans la prison, l’avoit rendu malade, il fut contraint de sejourner
quelques jours à Lyon, et moy tousjours pres de luy, essayant de
luy donner tout le soulagement qu’il m’estoit possible. Enfin estant
hors de danger, il me pria de venir donner ordre à sa maison,
afin que nous y peussions recevoir nos amis en la resjouyssance qu’il
desiroit de faire avec eux, pour le bon succez de ses affaires. Et
voilà que ces desbauchez, qui ont esté cause de toute
nostre peine, voyans qu’ils n’en pouvoient avoir autre raison, se sont
resolus de le tuer dans son lict, et estans entrez dans son logis, lui
ont donné deux ou trois coups de poignard, et le laissans pour
mort, s’en sont fuis. Helas, courtois berger, jugez quelle je dois
estre, et en quel repos doit estre mon ame, qui à la
verité est attainte du plus sensible accident qui m’eust sceu
advenir !
Ainsi finit Cloris, ayant le visage tout couvert de larmes, qui
sembloient autant de perles qui roulaient sur son beau sein.
Or, gentil Paris, ce que je vous vay raconter, est bien une nouvelle
source d’amour. L’affliction que je veis en ceste bergere, me toucha de
tant de compassion, qu’encore que son visage ne fust peut-estre pas
capable de me donner de l’amour, toutefois la pitié m’attaignit
si au vif, qu’il faut que je confesse que Carlis, Stilliane,
Aymée, ny Floriante, ne me lierent jamais d’une plus forte
chaine, que ceste desolée Cloris. Ce n’est pas que je n’aimasse
les autres, mais j’avois encor, outre leur place, celle-cy vuide dans
mon ame. Me voilà donc resolu à Cloris comme aux autres,
mais je cogneus bien qu’il n’estoit pas à propos de luy en
parler, que Rosidor ne fust ou mort ou gueri, car la pleine où
elle estoit, l’occupoit entierement.
Nous arrivasmes de ceste sorte à Lyon, où soudain chacun
se separa. Il est vray que la nouvelle affection que je portois
à Cloris me la fit accompagner jusques en son logis, où
mesme je visitay Rosidor, afin de faire cognoissance avec luy, jugeant
bien qu’il falloit commencer par là à parvenir aux bonnes
graces de sa femme. Elle qui le croyoit beaucoup plus blessé
qu’elle ne le trouva [car on fait tousjours le mal plus grand qu’il
n’est pas, et l’apprehension [313/314] augemente de beaucoup l’accident
que l’on redoute] changea toute de visage, et de façon, quand
elle le trouva levé et qu’il se promenoit par la chambre. Mais
oyez ce qui m’arriva. La tristesse que Cloris avoit dans le batteau,
fut, comme je vous ay dit, la cause de mon affection, et quand aupres
de Rosidor je la veis joyeuse et contente, tout ainsi que la compassion
avoit fait naistre mon amour, sa joye aussi, et son contentement le
firent mourir, esprouvant bien alors, qu’un mal se doit tousjours
guerir par son contraire : j’entray donc serf et captif dans ce logis,
j’en sortis libre et maistre de moy-mesme. Mais considerant cet
accident, je m’allay ressouvenir d’Aymée, et de Floriante ;
incontinent me voila en queste de leur logis, et tournay tant d’un
costé et d’autre, qu’en fin je les recontray, qu’elles
s’estoient de fortune mises ensemble.
Par bonne rencontre, le lendemain estoit la grande feste de Venus. Et
parce que, suivant la costume, le jour avant la solemnité, les
filles chantent dans le temple les hymnes qui sont faits à
l’honneur de la déesse, et qu’elles y font la veillée
jusques à minuict, j’ouys prendre resolution à la
belle-mere d’Aimée d’y passer la nuict, comme les autres, afin
de mieux rendre son voeu. Floriante, à la secrette requeste
d’Aymée, promit d’en faire de mesme ; et d’autant que l’on y
demeuroit en fort grande liberté, je fis dessein, sans en
parler, d’y entrer aussi, feignant d’estre fille, lors qu’il seroit
bien obscur. Mais sçachant que les druides estoient
eux-mêmes aux portes, depuis qu’il commençoit à se
faire tard, je me resolus de m’y cacher long temps auparavant. Et de
faict m’estant mis en un recoin, le moins frequenté, et le plus
obscure, j’y demeuray qu’il estoit plus de neuf ou dix heures du soir.
Desja le temple estoit fermé, et n’y avoit d’hommes que moy, si
ce n’est qu’il y en eust quelqu’autre aussi curieux que j’estois, et
desja les hymnes avoient long temps continué, lors que je sortis
de ma cachette. Et parce que le temple estoit fort grand, et qu’il n’y
avoit clarté que celle que quelques flambeaux allumez sur
l’autel pouvoient donner à l’entour, je me mis aysément
entre les filles, sans qu’elles me recogneussent. Et lors que j’allois
cherchant de l’oeil l’endroit où estoit Aymée, je veis
porter une petite bougie à und jeune fille, qui se levant,
s’approcha de l’autel, et apres avoir fait quelques ceremonies, se mit
à chanter quelques couplets, ausquels quelques ceremonies, se
mit à chanter quelques couplets, ausquels sur la fin toute la
trouppe respondit. Je ne sçay si ce fut ceste clarté
blafarde [car quelquefois elle aide fort à couvrir
l’imperfec-[314/315] tion du tout] ou bien si veritablement elle estoit
belle, tant y a qu’aussi tost que je la veis, je l’aimay.
Or qu’à ceste heure ceux-là me viennent parler, qui dient
que l’amour vient des yeux de la personne aimée ! Cela ne
pouvoit estre, car elle ne m’eust sceu voir, outre qu’elle ne tourna
pas mesme les yeux sur moy, et qu’à peine l’avois-je assez bien
veue, pour la pouvoir recognoistre une autre fois et cela fut cause,
que poussé de la curiosité, je me coulay doucement entre
les bergeres qui luy estoient plus pres. Mais par malheur, estant avec
beaucoup de danger parvenu jusqu’aupres d’elle, elle finit son hymne.
Et renvoya la bougie au mesme lieu où elle souloit estre, si
bien que le lieu demeura si obscur, qu’à peine en la touchant
l’eussé-je peu voir. Toutesfois l’esperance qu’elle, ou
quelqu’autre pres d’elle recommenceroit bien tost à chanter,
m’arresta là quelque temps. Mais je veis qu’au contraire la
clarté fut portée à l’autre choeur, et incontinent
apres une de celles qui estoient y commença de chanter comme
avoit fait ma nouvelle maistresse.
La difference que je remarquay, fust de la voix, fust du visage, estoit
grande : car elle n’avoit rien qui approchast de celle que je
commençois d’aimer, qui fut cause que ne pouvant plus long temps
commander à ma curiosité, je m’adressay à une dame
qui estoit la plus escartée, et me contrefaisaient le mieux
qu’il m’estoit possible, je lui demanday qui estoit celle qui avoit
chanté avant la derniere. Il faut bien, me dit elle, que vous
soyez estrangere, puisque vous ne la cognoissez pas. -Peut-estre, luy
respondis-je, la recognoistrois-je si j’oyois son nom. -Qui ne la
recognoistra, dit-elle, à son visage, demandera son nom en vain.
Toutesfois pour ne vous laisser en peine, sçachez qu’elle
s’appelle Cyrcene, l’une des plus belles filles qui demeure le long des
rives de l’Arar, et tellement cogneue en toute cette contrée,
qu’il faut, si vous ne la cognoissez, que vous soyez d’un autre monde.
Jusques là j’avois si bien contrefait ma voix, que comme la
nuict luy trompoit les yeux, aussi decevois-je son oreille par mes
paroles. Mais à ce coup, ne m’en ressouvenant plus, apres
plusieurs autres remerciements, je luy dis, que si en eschange de la
peine qu’elle avoit prise, je luy pouvois rendre quelque service, je ne
croirois point qu’il y eust homme plus heureux que moy. Comment ? me
dit-elle alors et qui estes-vous qui me parlez de ceste sorte ? Et me
touchant soudain, et regardant de plus pres, elle recogneut à
mon habit, ce que j’estois, dont toute estonnée : Avez-vous bien
[315/316] eu la hardiesse, me dit-elle, d’enfraindre nos loix de ceste
sorte ? Sçavez-vous bien que vous ne pouvez payer ceste faute,
qu’avec la perte de vostre vie ?
Il faut dire la verité : quoy que je sceusse qu’il y avoit
quelque chastiment ordonné, si ne pensois-je pas qu’il fust tel,
dont je ne fus peu estonné. Toutesfois, luy representant que
j’estois estranger, et que je ne sçavois point leurs statues,
elle prit pitié de moy, et me dit que dés le commencement
elle l’avoit bien recogneu, et qu’il falloit que je sceusse qu’il
estoit impossible d’obtenir pardon de cette faute, parce que la loy y
estoit ainsi rigoureuse pour oster de ces veilles tous les abus qui s’y
souloient commettre. Toutesfois, que voyant que je n’y estois point
allé de mauvaise intention, elle feroit tout ce qui lui seroit
possible pour me sauver. Et que pour cest effect il ne falloit pas
attendre que la minuict sonnast, car alors les druides venoient
à la porte avec des flambeaux, et les regardoient toutes au
visage. Qu’à ceste heure la porte du temple estoit bien
fermée, mais qu’elle essayeroit de la faire ouvrir.
Et lors, me mettant un voile sur la teste qui me couvroit jusques
aupres des hanches, elle m’accommoda mon manteau par dessous, en telle
sorte qu’il estoit mal-aisé de recognoistre la nuict, si
c’estoit une robbe. M’ayant ainsi equippé, elle dit à
quelques-unes de ses voisines, qui estoient venues avec elle, qu’elle
se trouvoit mal, et toutes ensemble s’en allerent demander la clef
à la plus vieille de la trouppe, et nous en allans ensemble
à la porte avec une petite bougie seulement, qu’elle mesme
portoit, et qu’elle couvroit presque toute avec la main, feignant de la
conserver du vent, nous sortismes en foule, et j’eschappay ainsi
heureusement de ce danger par sa courtoisie. Et pour mieux me
déguiser, et aussi que j’avois envie de sçavoir à
qui j’avois ceste obligation, je m’en allay parmi les autres jusques
à son logis.
Mais, belle bergere, dit-il s’adressant à Diane, ce discours
n’est pas encore à moitié, et il me semble que le soleil
est couché il y a long temps ; ne seroit-il pas plus à
propos d’en remettre la fin à une autre fois que nous aurons
plus de loisir ? -Vous avez raison, dit-elle, gentil berger, il ne faut
pas desprendre tout son bien à la fois. Ce qui reste à
sçauroit arrester ici plus longtemps sans se mettre a la nuict.
-Il n’y a rien, dit-il, belle bergere, qui me puisse incommoder quand
je suis pres de vous. -Je voudrois bien, res- [316/317] pondit-elle,
qu’il yeust quelque chose en moy, qui vous fust agreable, car vostre
merite et vostre courtoisie oblige chacun à vous rendre toute
sorte de service.
Paris vouloit respondre, mais Hylas l’interrompit en luy disant :
Pleust à Dieu, gentil Paris, que je fusse vous, et que Diana
fust Phillis, et qu’elle me tinst ce langage. - Quand cela seroit, dit
Paris, vous ne lui en auriez que tant plus d’obligation. - Il est vray,
dit Hylas, mais je ne craindray jamais de m’obliger en partie à
celle à qui je suis desja entierement. - Vos obligations, dit
Diane, ne sont pas de celles qui sont pour tousjours, vous les revoquez
quand il vous plaist. -Si les unes, respondit- il, y perdent, les
autres y ont de l’avantage. Et demandez à Phillis, si elle n’est
pas bien aise que je sois de ceste humeur, car si j’estois autrement,
elle pourroit bien se passer de mon service.
Avec semblables discours, Diana, Paris et plusieurs autres bergeres
parvindrent jusques au grand pré, où ils avoyent
accoustumé de s’assembler, avant que de se retirer, et Paris
donnant le bon-soir à Diana, et au reste de la trouppe, print
son chemin du costé de Laigneu.
Mais cependant Lycidas parloit avec Phillis, car la jalousie de
Silvandre le tourmentoit de sorte qu’il n’avoit peu attendre au
lendemain à luy en dire ce qu’il en avoit sur le cœur. Il estoit
tellement hors de luy-mesme, qu’il ne prit pas garde que l’on
l’escoutoit : mais, pensant estre seul avec elle, apres deux ou trois
grands souspirs, il luy dit : Est-il possible, Phillis, que le Ciel
m’ait conservé la vie si longuement pour me faire ressentir
vostre infidélité ? La bergere qui attendoit toute autre
sorte de discours, fut si surprise, qu’elle ne luy peut respondre. Et
le berger voyant qu’elle demeuroit muette, et croyant que ce fust pour
ne sçavoir quelle excuse prendre, continua : Vous avez raison,
belle bergere, de ne point respondre, car vos yeux parlent assez, voire
trop clairement pour mon repos. Et ce silence ne me dit et ausseure que
trop ce que je vous demande, et que je ne voudrois pas sçavoir.
La bergere, qui se sentit offensée de ses paroles, luy respondit
toute despite : Puis que mes yeux parlent assez pour moy, pourquoy
voudriez-vous que je vous respondisse d’autre façon ? Et si mon
silence vous donne plus de cognoissance de mon peu d’amitié, que
mes actions passées n’ont peu faire de ma bonne volonté,
pensez-vous que j’espere de vous en pouvoir rendre plus de tesmoinage
par mes paroles ? Mais je voy bien que c’est, Lycidas, [317/318] vous
voulez faire une honneste retraite, vous avez dessein ailleurs, et pour
ne l’oser, sans donner á vostre legereté quelque
couverture raisonnable, vous vous faignez des chimeres, et bastissez
des occasions de desplaisir, où vous sçavez bien qu’il
n’y a point de sujet, afin de me rendre blasmée de vostre faute.
Mais, Lycidas, serrons de pres toutes vos raisons, voyons quelles elles
sont, ou si vous ne le voulez faire, retirez-vous, berger, sans
m’accuser de l’erreur que vous avez commise, et dont je sçay
bien que je feray une longue penitence. Mais contentez-vous de m’en
laisser le mortel desplaisir, et non pas le blasme, que vous en
importunez et le ciel et la terre. -Le doute où j’ay
esté, repliqua le berger, m’a faict plaindre, mais l’asseurance
que vous m’en donnez par vos aigres paroles me fera mourir. -Et quelle
est vostre crainte ? respondit la bergere. -Jugez, repliqua-t’il,
qu’elle ne doit pas estre petite, puis que la plainte qui en procede,
importune et le ciel et la terre, comme vous me reprochez. Que si vous
la voulez sçavoir, je la vous diray en peu de mots. Je crains
que Phillis n’ayme point Lycidas. -Ouy, berger, reprit Phillis, vous
pouvez croire que je ne vous ayme point, et avoir en vostre memoire ce
que j’ay fait pour vous et pour Olympe ? Est-il possible que les
actions de ma vie passée, vous reviennent devant les yeux, lors
que vous concevez ces doutes ? -Je sçay bien, respondit le
berger, que vous m’avez aimé, et si j’en eusse esté en
doute, ma peine ne seroit pas telle que je la ressens ; mais je crains
que comme une blessure, pour grande qu’elle soit, si elle ne fait
mourir, se peut guerir avec le temps, de mesme celle qu’amour vous
avoit faite alors pour moy, ne soit à cette heure de sorte
guerie, qu’à peine la cicatrice en apparoisse seulement.
Phillis, à ces paroles, tournant la teste à costé,
et les yeux avec un certain geste de mescontentement. Puis, berger, lui
dit-elle, que jusques icy par les bons offices et par tant de
tesmoignages d’affection, que je vous ay rendus, je cognoy de n’avoir
rien avancé, asseurez-vous que ce que j’en plains le plus, c’est
la peine et le temps que j’y ay employez.
Lycidas cogneut bien d’avoir fort offensé sa bergere. Toutesfois
il estoit luy respondre : Ces courroux, bergere, ne me donnent-ils pas
de nouvelles cognoissances de ce que je crains ? car se fascher des
propos qu’une trop grande affection fait quelquefois proferer, n’est-ce
pas signe de n’en estre quelquefois attaint ? Phillis [318/319] oyant
ce reproche, revint un peu à soy, et tournant le visage à
luy, respondit : Voyez-vous, Lycidas, toutes faintes en toutes
personnes me desplaisent, mais je n’en puis supporter en celles avec
qui je veux vivre. Comment ? Lycidas a la hardiesse de me dire qu’il
doute de l’amitié de sa Phillis, et je ne croiray pas qu’il
dissimule : et quel tesmoignage s’en peut-il rendre que je ne vous aye
rendu ? Berger, berger, croyez-moy, ces paroles me font mal penser des
asseurances qu’autresfois vous m’avez données de vostre
affection ; car il peut bien estre que vous me trompiez en ce qui est
de vous comme il semble que vous deceviez en ce qui est de moy. Ou que
comme vous pensez n’estre point aimé, l’estant plus que tout le
monde, de mesme vous pensiez de m’aimer en ne m’aimant pas. -Bergere,
respondit Lycidas, si mon affection estoit de ces communes, qui ont
plus d’apparence que d’effet, je me condamnerois moy-mesme, lors que sa
violence me transporte hors de la raison, ou bien quand je vous demande
de grandes preuves d’une grande amitié. Mais puis qu’elle n’est
pas telle, et que vous sçavez bien qu’elle embrasse tout ce qui
est de plus grand, ne sçavez-vous pas que l’extreme amour ne
marche jamais sans la crainte, encores qu’elle n’en ait point de sujet,
et que pour peu qu’elle en ait, ceste crainte se change en jalousie, et
la jalousie en la peine, ou plustost en la forcenerie où je me
trouve ?
Cependant que Lycidas, et Phillis parloient ainsi, pensant que ces
paroles ne fussent ouyes que d’eux-mesmes, et qu’ils n’eussent autres
tesmoins que ces arbres, Silvandre, comme je vous ay dit, estoit aux
escoutes, et n’en perdoit une seule parole. Laonice, d’autre
costé, qui s’estoit endormie en ce lieu, s’esveilla au
commencement de leur discours, et les recognoissant tous deux, fut
infiniment aise de s’y estre trouvée si à propos,
s’asseurant bien qu’ils ne se separeroient point, qu’ils ne luy
apprinssent beaucoup de secrets, dont elle esperoit se servir à
leur ruine. Et il advint ainsi qu’elle l’avoit esperé, car
Phillis oyant dire à Lycidas qu’il estoit jaloux, luy repliqua
fort haut : Et de qui ? et pourquoy ? -Ah ! Bergere, respondit
l’affolé Lycidas, me faites-vous ceste demande ? Dites moy, je
vous supplie, d’où procederoit ceste grande froideur envers moy
depuis quelque temps, et d’où ceste familiarité que vous
avez si estroitte avec Silvandre, si l’amitié que vous me
souliez porter n’estoit point changée à son avantage ? Ah
! bergere, vous deviez bien croire que mon cœur n’est pas insensible
à vos coups, puis qu’il a si vivement ressenty ceux de vos yeux.
Combien y [319/320] a t’il que vous vous estes retirée de moy ?
que vous ne vous plaisez plus à parler à moy, et qu’il
semble que vous allez mendiant toutes les autres compagnies pour fuir
la mienne ? Où est le soin que vous aviez autrefois de vous
enquerir de mes nouvelles, et l’ennuy que vous rapportoit mon
retardement hors de vostre presençe ? Vous pouvez vous
ressouvenir combien le nom de Lycidas vous estoit doux, et combien de
fois il vous eschappoit de la bouche, pour l’abondance du cœur, en
pensant nommer quelqu’autre ? Vous en pouvez-vous ressouvenir, dy-je,
et n’avoir à ceste heure dans ce mesme cœur, et dans ceste mesme
bouche que le nom et l’affection de Silvandre, avec lequel vous vivez
de sorte, qu’il n’est pas jusques aux plus estrangers qui sont en ceste
contrée, qui ne recognoissent que vous l’aymez ? Et vous trouvez
estrange que moy qui suis ce mesme Lycidas, que j’ay tousjours
esté, et qui ne suis né que pour une seule Phillis, sois
entré en doute de vous ?
L’extreme desplaisir de Lycida luy faisoit naistre une si grande
abondance de paroles en la bouche, que Phillis pour l’interrompre ne
pouvoit trouver le temps de luy respondre ; car si elle ouvroit la
bouche pour commencer, il continoit encore avec plus de vehemence, sans
considerer que sa plainte estoit celle qui rentregeoit son mal et que
s’il y avoit quelque chose qui le peust alleger c’estoit la seule
response qu’il ne vouloit escouter. Et au contraire, ne cognoissant pas
que ce torrent de paroles ostoit le loisir à la bergere de luy
respondre, il jugeoit que son silence procedoit de se sentir coulpable,
si bien qu’il alloit augmentant sa jalousie à tous mouvemens et
à toutes les actions qu’il luy voyoit faire ; dequoy elle se
sentit si surprise et offensée, que toute interditte elle ne
sçavoit par quelles paroles elle devoit commencer, ou pour se
plaindre de luy, ou pour le sortir de l’opinion où il estoit.
Mais la passion du berger, qui estoit extreme, ne luy laissa pas
beaucoup de loisir à y songer ; car, encore qu’il fust presque
nuict, si la veit-il rougir, ou pour le moins il luy sembla de le voir,
qui fut bien la conclusion de son impatience, tenant alors pour
certain, ce dequoy il n’avoit encore que doubté. Et ainsi sans
attendre d’avantage, apres avoir reclamé deux ou trois fois les
dieux, justes punisseurs des infidelles, il s’en alla courant dans le
bois, sans vouloir escouter, ny attendre Phillis, qui se mit apres luy
pour luy descouvrir son erreur, mais ce fut en vain, car il alloit si
viste,qu’elle le perdit incontinent dans l’espaisseur des arbres.
Et cependant Laonice, bien aise d’avoir descouvert ceste affec- [320/321]
tion, et de voir un si bon commencement à son dessein, se
retira comme de coustume avec la bergere sa compagne. Silvandre d’autre
costé se resolut, puis que Lycidas prenoit à si bon
marché tant de jalousie, de la luy vendre à l’advenir un
peu plus cherement, feignant de vrayment aymer Phillis, lors qu’il
verroit aupres d’elle. [321/322]