LE NEUFIESEME LIVRE
DE LA PREMIERE PARTIE
D’ ASTRÉE
Leonide cependant arriva en la maison d’Adamas, et luy ayant fait entendre que Galathée avoit infiniment affaire de luy, et pour un sujet fort pressé, qu’elle luy diroit par les chemins, il resolut, pour ne luy desobeir, de partir aussi tost que la lune esclaireroit, qui pouvoit estre une demie heure avant jour. En ceste resolution, aussi tost que la clairté commença de paroistre, ils se mirent en chemin, et lors qu’ils furent au bas de la colline, n’ayant plus qu’une plaine qui les conduisoit au palais d’Isoure, la nymphe, à la requeste de son oncle, reprit la parole de ceste sorte :
HISTOIRE
DE GALTHÉE ET LINDAMOR
Mon pere [car elle l’apelloit ainsi] ne vous estonnez point, je vous
supplie, d’ouïr ce que j’ay à vous dire, et lors que vous
en aurez occasion, ressouvenez-vous que ce mesme amour en est cause,
qui autresfois vous a poussé à semblables ou plus
estranges accidents. Je n’oserois vous en parler, si je n’en avois
permission, voire s’il ne m’avoit esté commandé ; mais
Galathée, à qui cet affaire touche, veut bien, puis
qu’elle vous a esleu pour medecin de son mal, que vous en
sçachiez, et la naissance et le progrez. Toutesfois elle m’a
commandé de tirer parole de vous, que vous n’en direz jamais
rien.
Le druyde qui sçavoit quel respect il devoit à sa
dame [car pour telle la tenoit-il] luy respondit, qu’il avoit assez de
prudence pour celer ce qu’il sçavoit importer à
Galathée, et qu’en cela la promesse estoit superflue. [323/324]
Sur ceste asseurance, continua Leonide, je paracheveray donc de vous
dire ce qu’il faut que vous sçachiez.
Il y a fort long temps que Polemas devint amoureux de
Galathèe. De dire comme cela advint, il seroit inutile ; tant y
a qu’il l’aima de sorte, qu’à bon escient on l’en pouvoit dire
amoureux. Ceste affection passa si avant, que Galathée mesme ne
la pouvoit ignorer. Tant s’en faut, en particulier elle luy fit
plusieurs fois paroistre de n’avoir point son service desagreable, ce
qui le lia si bien, que rien depuis ne l’en a jamais peu distraire. Et
c’est sans doute que Galathée avoit bien quelque occasion de
favoriser Polemas, car il estoit homme qui meritoit beaucoup. Pour sa
race, il est, comme vous sçavez, de cet ancien tige de Surieu,
qui en noblesse ne cede pas mesme à Galathée. Quant
à ce qui est de sa personne, il est fort aggreable, ayant et le
visage et la façon assez capable de donner de l’amour. Sur tout
il a beaucoup de sçavoir, faisant honte en cela aux plus
sçavans. Mais à qui vay-je racontant toutes ces choses ?
Vous les sçavez, mon pere, beaucoup mieux que moy. Tant y a que
ces bonnes conditions le rendoient tellement recommandable, que
Galathée le daigna bien favoriser plus que tout autre qui pour
lors fust à la cour d’Amasis. Toutefois ce fut avec tant de
discretion, que personne ne s’en prit jamais garde. Or Polemas, ayant
ainsi le vent favorable, vivoit content de soy-mesme, autant qu’une
personne fondée sur l’esperance le peut estre.
Mais cest inconstant amour, ou plustost ceste inconstante
fortune, qui se plaist au changement, voire qui s’en nourrit, voulut
que Polemas, aussi bien que le reste du monde, ressentist quelles sont
les playes qui procedent de sa main. Vous pourrez vous ressouvenir,
qu’il y a quelque temps qu’Amasis permit à Clidaman de nous
donner à toutes des serviteurs. De ceste occasion comme d’un
essaim, sont sortis tant d’amours, qu’outre que toute nostre cour en
fut peuplée, tout le pais mesme s’en ressentit. Or entr’autres
par hazard Lindamor fut à donné à
Galathée : il avoit beaucoup de merites, toutesfois elle le
receut aussi froidement que la cermonie de ceste feste le luy pouvoit
permettre. Mais luy qui peut-estre des-jà auparavant avoit eu
quelque intention, qu’il n’avoit pas osé faire paroistre outre
les bornes de sa discretion, fut bien aise que ce subjet se presentast
pour esclorre les beaux desseins qu’amour luy avoit fait concevoir, et
de donner naissance sous le voile de la fiction à de
tres-veritables passions.
Si Polemas ressentit le commencement de ceste nouvelle amitié,
[324/325] le progrez luy en fut encore plus ennuyeux ; d’autant
que le commencement estoit convert de l’ombre de la courtoisie, et de
l’exemple de toutes les autres nymphes, si bien qu’encor que
Galathée le receust avec quelque apparence de douceur,
cela par raison ne le pouvoit offenser, puis qu’elle y estoit
obligée par la loy qui estoit commune. Mais quand ceste
recherche continua, et plus encor, quand passant les bornes de la
courtoisie, il vid que c’estoit commune. Mais quand ceste recherche
continua, et plus encor, quand passant les bornes de la courtoisie, il
vid que c’estoit à bon escient, ce fut lors qu’il ressentit les
effets que la jalousie produit en une ame qui aime bien.
Galathée de son costé n’y pensoit point, ou pour le moins
ne croyoit pas en venir si avant ; mais les occasions, qui , comme
enfilées, se vont trainant l’une l’autre, l’emporterent si
avant, que Poblemas pouvoit bien estre excusé en quelque sorte,
s’il se laissoit blesser à un glaive si trenchant, et si la
jalousie pouvoit plus que l’asseurance que ses services luy donnoient.
Lindamor estoit gentil et n’y avoit rien qui se peust desirer en une
personne bien née, dont il ne se peust contenter : courtois
entre les Dames, brave entre les guerriers, plein de valeur et de
courage, autant qu’autre qui ait esté en nostre cour dés
plusieurs années. Il avoit esté jusques en l’aage de
vingt et cinq ans, sans ressentir les effets qu’amour a
accoustumé de causer dans les cœurs de son aage, non que de son
naturel il ne fust serviteur des dames, ou qu’il eust faute de courage
pour en hazarder quelqu’une. Mais, pour s’estre tousjours occupé
à ces exercices, qui esloigenent l’oisiveté, il n’avoit
donné loisir à ses affections de jetter leurs racines en
son ame ; car, dés qu’il peut porter le faix des armes,
poussé de cet instinct genereux, qui porte les courages nobles
aux plus dangereuses entreprises, il ne laissa occasion de guerre,
où il ne rendist tesmoinage de ce qu’il estoit. Depuis, estant
revenu voir Clidaman, pour luy rendre le devoir à quoy il luy
estoit obligé, en mesme temps il se donna à deux,
à Clidaman, comme à son seigneur, et à
Galathée, comme à sa dame, et à l’un et à
l’autre sans l’avoir desseigné. Mais la courtoisie du jeune
Clidaman, et les merites de Galathée avoient des aymans de vertu
trop puissants, pour ne l’attirer à leur service.
Voilà donc, comme je vous disois, Lindamor amoureux, mais de
telle sorte, que son affection ne se pouvoit plus couvrir du voile de
la courtoisie. Polemas, comme celuy qui y avoit interest, le recogneust
bien tost. Toutesfois, encor qu’ils fussent amis, si ne luy en fit-il
point de semblant ; au contraire, se contraire, se cachant
entierement[325/326] à luy, il ne taschoit que de
s’assuerer d’avantage de ceste amour, afin de la ruiner par tous les
artifices qu’il pourroit, comme il l’essaya depuis. Et parce que,
dés le retour de Lindamor, il avoit, comme je vous disoi, fait
profession d’amitié avec luy, il luy fut aisé de
continuer.
En ce temps, Clidaman commença de se plaire aux tournois et aux
joustes, où il reussissoit fort bien, à ce que l’on
disoit, pour son commencement. Mais sur tous Lindamor emportoit
tousjours la gloire du plus adroit et du plus gentil, dont Polemas
portoit une si grande peine, qu’il ne pouvoit dissimuler sa mauvaise
volonté, et pensant, s’il faisoit ses parties avec luy, d’en
emporter la plus grande gloire, parce qu’il estoit plus aagé et
de plus longue main à la Cour, il estoit tousjours dans tous les
desseins de son rival. Mais Lindamor, qui ne se doutoit point de
l’occasion qui le luy faisoit faire, y alloit sans contrainte, et cela
rendoit ses actions plus agreables ; ce que ne faisoit pas Polemas, qui
avoit un dessein caché, où il falloit qu’il usast
d’artifice, de sorte qu’il luy servoit presque de lustre. Et mesmes, le
dernier des Bacchanales, que le jeune Clidaman fit un tournoy, pour
soustenir la beauté de Silvie, Guiemants et Lindamor firent tout
ce que des hommes pouvoient faire : mais entre tous, Lindamor y eut
tant de grace et tant de bon-heur, que quand Galathée n’en eust
point esté le juge, Amour toutesfois eust donné l’arrest
contre Polemas. La nymphe qui commençoit d’avoir des yeux aussi
bien pour le reste des hommes, que jusques alors elle n’en avoit eu que
pour Polemas, ne peut s’empescher de dire beaucoup de choses à
l’advantage de Lindamor.
Et voyez comme l’Amour se joue et se mocque de la prudence des amants !
Ce que Polemas avec tant de soing et d’artifice, va recherchant pour
s’avantager par dessus Lindamor, luy nuit le plus, et le rend presque
son inferieur ; car chacun faisant comparaison des actions de l’un et
de l’autre, y trouvoit tant de difference, qu’il eust mieux valu pour
luy, ou de n’y point assister, ou qu’il s’en fust declaré ennemy
tout à fait. Ce fut ce soir mesme que Lindamor, poussé de
son bon demon [je croy quant à moy, qu’il y a des jours heureux
et d’autres malheureux] se declara à bon escient serviteur de la
belle Galathée. Mais l’occasion aussi luy fut toute telle qu’il
eust sceu desirer ; car dansant ce bal, que les Francs ont nouvellement
apporté de Germanie, auquel l’on va dérobant celle que
l’on veut, conduit d’amour, mais beaucoup plus
poussé[326/327] à ce que je croy du destin, il
desroba Galathée à Polemas, qui plus attentif à
son discours qu’au bal, n’y prenoit pas grade, et alloit à
l’heure mesme reprochant à la nymphe la naissante amitié
qu’il prevoyoit de Lindamour. Elle qui n’y avoit point encor
pensé à bon escient, s’offensa de ce discours, et recent
si mal ses paroles, qu’elles luy rendirent celles de Lindamor d’autant
plus agreables qu’il luy sembloit en cela se venger de ce
soupçonneux.
Ce qui m’en fait parler ainsi, c’est que nul ne le peut mieux
sçavoir que moy qui semble avoir esté destinée
pour ouyr toutes ses amours ; car soudain que nous fusmes
retirées, et que Galathée fut dans le lict, elle me
commanda de demeurer au chevet pour luy tenir la bougie. C’estoit lors
qu’elle lisoit les depesches qui luy venoient, et mesme celles qui
estoient d’importance : ce soir, elle en fit le semblant, pour donner
occasion aux nymphes de la laisser seule. Et quand elles furent toutes
sorties, elle me commanda de fermer la porte, puis me fit asseoir sur
le pied du lict, et apres avoir un peu sousry, elle me dit : Encor
faut-il, Leonide, que vous riez de la gratieuse rencontre qui m’est
advenue au bal. Vous sçavez qu’il y a des-jà quelque
temps que Polemas a pris volonté de me servir, car je ne le vous
ay point celé. Et d’autant qu’il me sembloit qu’il vivoit envers
moy avec tant d’honneur et de respect, il ne faut point en mentir, son
service ne m’a point esté des agreable, et je l’ay receu avec un
peu plus de bonne volonté, que des autres de ceste cour, non
toutesfois qu’il y ait eu aucun amour de mon costé. Je ne veux
pas dire, que peut-estre, comme l’amour flatte tousjours ses malades
d’esperance, il ne se soit figuré ce qu’il a desiré ;
mais la verité est que je n’ay jamais encores jugé qu’il
eust pour moy quelque chose capable de m’en donner. Je ne sçay
ce qui pourroit advenir, et m’en remets à ce qui en sera, mais
pour ce qui est jusques icy, il n’y a aucune apparence.
Or Polemas qui a veu que j’oyois ce qu’il me vouloit dire, et que je
l’escoutois avec patience, rendu d’autant plus hardy, qu’il ne
remarquoit point que je vesquisse avec aucun autre de ceste sorte, a
passé si outre, qu’il ne sçait plus ce qu’il fait, tant
il est hors de soy. Et de faict, ce soir, il a dansé avec moy
quelque temps, au commencement si resyeur, que j’ai esté
contrainte, sans y penser, de luy demander ce qu’il avoit : Ne vous
déplaira-t-il point, m’a-t’il dit, si je le vous decouvre ? –
Nullement, luy ay-je respondu, car je ne demande jamais chose que je ne
veuille sçavoir. Sur ceste asseurance il a poursuivy : Je vous
diray, madame, qu’il n’est pas[327/328] en ma puissance de ne
resver à des actions que je voy d’ordinaire devant mes yeux, et
qui me touchent si vivement, que si j’en avois aussi bien l’asseurance,
que je n’en ay que le soupçon, je ne sçay s’il y auroit
quelque chose assez forte, pour me retenir en vie.
Sans mentir, j’estois encor si peu advisée, que je ne
sçavois ce qu’il vouloit dire ; toutesfois, me semblant que son
amitié m’obligeoit à quelque sorte de curiosité,
je luy ay demandé quelles actions c’estoient qui le touchoient
si vivement. Alors s’arrestant un peu, et m’ayant regardée ferme
quelque temps, il m’a dit : Est-il possible, madame, que sans fiction
vous me demandiez que c’est ? –Et pourquoy, lui ay-je respondu, ne
voulez-vous pas que je le puisse faire ? –Parce, a-t-il
adjousté, que c’est à vous à qui toutes ces choses
s’adressent, et que c’est de vous aussi d’où elles procedent.
Et lors, voyant que je ne disois mot, car je ne sçavois ce qu’il
vouloit dire, il a recommencé à marcher, et m’a dit : Je
ne veux plus que vous puissiez faindre en cest affaire sans rougir, car
resolument je me veux forcer de la vous dire, quoy que le discours m’en
deust couster la vie. Vous sçavez, madame, avec quelle
affection, depuis que le Ciel me rendit vostre, j’ay tasché de
vous rendre preuve que j’estois veritablement serviteur de la belle
Galathée. Vous pouvez dire, si jusques icy vous avez recogneu
quelque action des miennes tendre à autre fin, qu’à celle
de vostre service, si tous mes desseins n’ont pris ce poinct pour leur
but, et si tous mes desirs parvenans là, ne se sont monstrez
satisfaits et contents. Je m’asseure que si ma fortune me nie de
meriter quelque chose d’avantage en vous servant, que pour le moins
elle ne me refusera pas ceste satisfaction de vous, que vous advouerez
que veritablement je suis vostre, et à nulle autre qu’à
vous. Or si cela est, jugez quel regret doit estre le mien apres tant
de temps dépendu, pour ne dire perdu, lors que [s’il y avoit
quelque raison en amour] je devrois plus raisonnablement attendre
quelque loyer de mon affection, je vois en ma place un autre
favorisé, et heritier, pour dire ainsi, de mon bien avant ma
mort. Excusez moy, si j’en parle de ceste sorte, l’extreme passion
arrache ces justes plaintes de mon ame, qui encore qu’elle le vueille,
ne peut les taire d’avantage, voyant celuy qui triomphe de moy, en
avoir acquis la victoire plus par destin, que par merite.
C’est de Lindamor, de qui je vous parle, Lindamor, de qui le service
est d’autant plus heureusement receu de vous, qu’il me[328/329]
cede, et en affection, et en fidelité. Mon grief n’est pas pour
le voir plus heureux, qu’il n’eust osé southaiter, mais ouy bien
de le voir heureux à mes despens. Excusez moy, madame, je vous
supplie, ou plutost excusez la grandeur de mon affection, si je me
plains, puis que ce n’est qu’une plus apparente preuve du pouvoir que
vous avez sur vostre tres-humble serviteur. Et ce qui me fait parler
ainsi, c’est pour remarquer que vous usez envers luy des mesmes
paroles, et memes façons de traitter que vous souliez envers
moy, à la naissance de vostre bonne volonté, et lors que
vous me permistes de vous parler, et de pouvoir dire en moy-mesme, que
vous sçaviez mon affection. Cela me met hors de moy-mesme, avec
tant de violence, qu’à peine puis-je commander à ces
furieux mouvemens que vous me faites, et que l’offense produit en mon
ame, qu’ils n’en fassent naistre des effets au delà de la
discretion.
Il vouloit parler d’avantage, mais la passion en quoy il estoit, luy a
si promptement osté la voix, qu’il ne luy a pas esté
possible de continuer plus outre. Si je me suis offensée de ses
paroles, vous le pouvez juger, car elles estoient, et temeraires, et
pleines d’une vanité qui n’estoit pas supportable. Toutesfois,
à fin de ne donner cognoissance de ce trouble à ceux qui
n’ont des yeux que pour espier les actions d’autruy, je me suis
contrainte de luy faire une response un peu moins aigre que je n’eusse
fait, si j’eusse esté ailleurs. Et luy ay dit : Polemas, ce
que vous estes, et ce que je suis, ne me laissera jamais douter que
vous ne soyez mon serviteur, tant que vous demeurerez en la maison de
ma mere, et que vous ferez service à mon frere, mais je ne puis
assez m’estonner des folies, que vous allez meslant en vostre discours,
en parlant d’heritage, et de vostre bien. En ce qui est de mon
amitié, je ne sçay par quel droict vous me pretendriez
vostre ? Mon intention, Polemas, a esté de vous aimer et estimer
comme vostre vertu le merite, et ne vous devez rien figurer outre cela.
Et quant à ce que vous dites de Lindamor, sortez d’erreur ; car
si j’en use de mesme avec luy, que j’ay fait avec vous, vous devez
croire que j’en feray de mesme avec tous ceux qui par cy-apres le
meriteront, sans autre dessein plus grand que d’aimer et d’estimer ce
qui le merite, en quelque sujet qu’il se trouve. – Et quoy, madame, luy
dis-je lors en l’interrompant, vous semble-t’il que ceste response soit
douce ? Je ne sçay pas ce que vous eussiez peu honnestement luy
dire d’avantage, car à la verité il faut avouer qu’il est
outrecuidé ; mais si ne peut-on nier que ceste outrecuidance ne
soit née en luy avec[329/330] quelque apparence de raison.
–De raison ? me respondit incotinent la nymphe, et quelle raison en
cela pourroit-il alleguer ? – Plusieurs, Madame, luy repliquay-je, mais
pour les taire toutes, sinon une, je vous diray, que veritablement vous
avez permis qu’il vous ait servie avec plus de particularité que
tout autre. –C’est parce, dit Galathée, qu’il me plaisoit
d’avantage, que le reste des serviteurs de mon frere. – Je le vous
advoue, respondis-je, et se voyant plus avant en vos bonnes graces, que
pouvoit-il moins esperer que d’estre aymé de vous ? Il a tant
ouy raconter des exemples d’amour entre des personnes inesgales, qu’il
ne pouvoit se flatter moins, que d’esperer cela mesme pour lay, qu’il
oyoit raconter des autres. Et me souvient que sur ce mesme sujet il fit
des vers qu’il chanta devant vous, il y a quelque temps, lors que vous
luy commandiez de celer son affection. Ils estoient tels :
SONNET
Pourquoy si vous m’aimez, craignez-vous qu’on le sçache ?
Est-il rien de plus beau qu’une honneste amitié ?
Les esprits vertueux l’un à l’autre elle attache,
Et loing des cœurs humains bannit l’inimitié.
Si vostre eslection est celle qui vous fasche,
Et que vous me jugiez trop indigne moitié,
Orgueilleuse beauté, qu’ à chacun on le cache,
Sans que jamais en vous se monstre la pitié.
Mais toutesfois Didon d’un corsaire n’a honte,
Paris jeune berger, son Oenone surmonte,
Et Diana s’ esmeut pour son Endymion.
Amour n’a point d’egard à la grandeurt royale,
Au sceptre le plus grand la houlette il esgale,
Et sans plus suffit la pure affection.
Alors Adamas luy demanda : Et comment, Leonide, il me semble par les
paroles de Galathée, qu’elle mesprise Polemas, et par ces vers
il n’y a personne qui ne jugeast qu’elle l’aime, et qu’il
ne[330/331]puisse seulement patienter qu’elle le dissimule ? –Mon pere,
luy repliqua Leonide, il est tout vray qu’elle l’aimoit, et qu’elle luy
en avoit tant rendu de preuve, qu’en le croyant il n’estoit pas si
outrecuidé, qu’on l’eust peu tenir pour homme de peu
d’entendement en ne le croyant pas. Et quoy qu’elle voulust faindre
avec moy, si est-ce que je sçay bien qu’elle l’avoit
attiré par des artifices et par des esperances de bonne
volonté, dont les arrhes n’estoient pour le commencement si
petites, que plusieurs autres n’y eussent esté deceus. Et je ne
sçay, voyant donner de si grandes asseurances, qui eust creu
qu’elle les eust voulu perdre et se desdire du marché. Mais il
merite ce chastiment pour la perfidie dont il a usé envers une
nymphe, de qui l’affection deceue a crié vengeance, de sorte
qu’Amour l’a en fin exaucée ; car sans mentir, c’est le plus
trompeur, le plus indigne d’estre aimé, pour ceste
mécognoissance, qui soit sous le ciel, et ne merite pas qu’on le
plaigne, s’il ressent la douleur que les autres ont soufferte pour luy.
Adamas la voyant ainsi esmeue contre Polemas, luy demanda qui stoit la
nymphe qu’il avoit deceue et luy dit qu’elle devoit estre de ses amies,
puis qu’elle en ressentoit l’offense si vivement. Elle recogneut alors
qu’elle avoit trop cedé à sa passion, et que sans y
penser elle faisoit cognoistre ce qu’elle avoit tenu secret si
long-temps. Toutesfois, comme elle avoit un esprit vif, et qui ne
tomboit jamais en deffaut, elle couvrit par ses dissimulations si bien
ceste erreur, qu’Adamas pour lors n’y prit pas garde.
Et quoy, ma fille, luy dit Adamas ne sçavez-vous pas que les
hommes vivent avec dessein de vaincre et parachever tout ce qu’ils
entreprennent, et que l’amitié qu’ils font paroistre à
vous autres femmes n’est que pour s’en faciliter le chemin ?
Voyez-vous, Leonide, tout amour est pour le desir de chose qui deffaut
: le desir estant assouvy, n’est plus desir ; n’y ayant plus de desir,
il n’y a plus d’amour. Voilà pourquoy celles qui veulent estre
long-temps aimées, sont celles qui donnent moins de satisfaction
aux desirs des amants. – Mais adjousta Leonide, celle dont je parle,
est une de mes particulieres amies, et je sçay que jamais elle
n’a traité envers Polemas qu’avec toute la froideur qui se peut
dire. -Cela aussi, repliqua Adamas, fait perdre le desir, car le desir
se nourrit de l’esperance, et des faveurs. Or tout ainsi que la mesche
de la lampe s’estaint quand l’huile deffaut, de mesme le desir meurt,
lorsque sa nourriture luy est ostée ; voilà pourquoy nous
voyons[331/332] tant d’amours qui se changent, les unes par trop, et
les autres par trop peu de faveurs.
Mais retournons à ce que vous disiez à Galathée.
Qu’est-ce qu’elle vous respondit ? – Si Polemas, respondit Leonide,
eust eu, me dit-elle, autant de jugement pour se mesurer, que de
temerité pour m’oser aimer, il eust receu ces faveurs de ma
courtoisie et non pas de mon amour. Mais, continua Galathée,
cela n’a rien esté au prix de l’accident qui est arrivé
en mesme temps ; car à peine avois-je respondu à Polemas
ce que vous avez ouy, que Lindamor suivant le cours de la danse, m’est
venu desrober, et si dextrement, que Polemas ne l’a sceu eviter, ny par
mesme moyen me respondre qu’avec les yeux, mais certes il l’a fait avec
un visage si renfroigné que je ne sçay comme j’ay peu
m’empescher de rire. Quant à Lindamor, ou il ne s’en est pris
garde, ou le recognoissant, il ne l’a voulu faire paroistre, tant y a
qu’incontinent apres il m’a parlé de sorte que cela suffisoit
bien à faire devenir entierement fol le pauvre Polemas, s‘ il
l’eust ouy. Madame, m’a-t’il dit, est-il possible que toutes choses
aillent tant au rebours, et que la fainte reussisse si vraye, et les
presages aussi, que vos yeux me dirent à l’abord que je les veis
? – Lindamor, luy ay-je dit, ce seroit estre puny comme vous meritez,
si feignant vous rencontriez la verité. – Ceste punition,
m’a-t’il respondu, m’est si agreable, que je me voudrois mal, si je ne
l’aimois et cherissois, comme le plus grand heur qui me puisse arriver.
– Qu’entendez vous par là ? luy ai-je dit, car peut-estre
parlons-nous de chose bien differente. – J’entends, dit-il, qu’en ce
jeu du bal, je vous ay desrobée, et qu’en la verité de
l’amour, vous m’avez desrobé et l’ame et le cœur.
Alors rougissant un peu, je luy ay respondu comme en colere : Et quoy,
Lindamor, quels discours sont les vostres ? vous ressouvenez-vous pas
qui je suis, et qui vous estes ? – Si fay, dit-il, madame, et c’est ce
qui me convie à vous parler de ceste sorte, car n’estes-vous pas
madame, et ne suis-je pas vostre serviteur ? – Ouy, luy ay-je respondu,
mais ce n’est pas en la sorte que vous l’entendez ; car vous me
devez servir avec respect et non point avec amour, ou s’il y a de
l’affection il faut qu’elle naisse de vostre devoir. Il a incontinent
repliqué : Madame, si je ne vous sers avec respect, jamais
divinité n’a esté honorée d’un mortel ; mais
que ce respect soit le pere ou l’enfant de mon affection, cela vous
importe peu, car je suis resolu, quelle que vous me puissiez estre,
[332/333] de vous servir, de vous aimer, et de vous
adorer Et en cela ne croyez point que le devoir, à quoy
Clidaman par son jeu nous a soumis, en soit la cause : il en peut bien
estre la couverture, mais en fin vos merites, vos perfections, ou pour
mieux dire mon destin me donne à vous, et j’y consens ;
car je recognois que tout homme qui vit sans vous aimer ne merite le
nom d’homme.
Ces paroles ont esté proferées avec une certaine
vehemence qui m’a bien fait cognoistre qu’il disoit veritablement ce
qu’il avoit en l’ame. Et voyez, je vous supplie, la plaisante
rencontre. Je n’avois jamais pris garde à ceste affection,
pensant que tout ce qu’il faisoit fust par jeu, et ne m’en fusse jamais
apperceue, sans la jalousie de Polemas. Mais depuis j’ay eu tousjours
l’œil sur Lindamor et ne faut point que j’en mente, je l’ay
trouvé capable de donner aussi bien de l’amour, que de la
jalousie, de sorte qu’il semble que l’autre ait esguisé le fer,
dont il a voulu trancher le filet du peu d’amitié que je luy
portois ; car je ne sçay comment Polemas, depuis ce
temps-là, me desplaist si fort en toutes ses actions,
qu’à peine l’ay-je peu souffrir pres de moy le reste du soir. Au
contraire tout ce que Lindamor fait, me revient de sorte, que je
m’estonne de ne l’avoir plustost remarqué. Je ne sçay si
Polemas, pour estre interdit, a changé de façon, ou si la
mauvaise opinion que j’ay conceue de luy, m’a changé les yeux
pour son regard, tant y a que, ou mes yeux ne voyent plus comme ils
souloient, ou Polemas n’est plus celuy qu’il souloit estre.
Il ne faut point que j’en mente, quand Galathée me parla de
ceste sorte contre luy, je n‘en fus pas marrie, à cause de son
ingratitude ; au contraire , pour luy nuire encor d’avantage, je
luy dis : Je ne m’estonne pas, madame, que Lindamor vous revienne plus
que Polemas, car les qualitez et les perfections de l’un et de l’autre
ne sont pas esgales. Chacun qui les verra fera bien le mesme jugement
que vous. Il est vray qu‘en cecy je prevoy une grande brouillerie,
premierement entr’eux, et puis entre vous et Polemas. – Et pourquoy ?
me dit Galathée. Avez-vous opinion qu’il ait quelque puissance
sur mes actions ou sur celles de Lindamor ? – Ce n’est pas cela, luy
dis-je, madame, mais je cognoy assez l’humeur de Polemas. Il ne
laissera rien d’intenté, et remuera le ciel et la terre, pour
revenir au bon-heur qu’il croira d’avoir perdu, et comme cela, il fera
de ces folies qui ne se peuvent cacher qu’à ceux qui ne les
veulent point voir, et vous en aurez du desplaisir, et Lindamor s’en
offensera. Et Dieu vueille qu’il[333/334] n’en advienne
encor pis ! Rien, rien, Leonide, me respondit-elle. Si Lindamor
m’aime, il fera ce que je luy commanderay ; s’il ne m’aime pas,
il ne souciera guiere de ce que Polemas fera. Et pour luy, s’il sort
des limites de raison, je sçay fort bien comme il l’y faudra
remettre et m’en laissez la peine, car j’y pouvoiray bien. A ce mot
elle me commanda de tirer le rideau, et la laisser reposer, pour le
moins si ses nouveaux desseins le luy permettoient.
Mais au sortir du bal, Lindamor qui avoit pris garde à la mine
que Polemas avoit faite quand il luy avoit osté Galathée,
eut quelque opinion qu’il l‘aymast. Toutesfois, n’en ayant jamais rien
cogneu par ses actions passées, il voulut le luy demander,
resolu, s’il l’en trouvoit amoureux, de tascher de s‘en divertir, parce
qu’il se sentoit en quelque sorte obligé à cela, pour
l’amitié qu’il luy avoit fait paroistre, qu’il pensoit estre
veritable. Et ainsi l’abordant, le pria de luy pouvoir dire un mot en
particulier. Polemas qui usoit de toute la finesse dont un homme de
cour peut estre capable, peignit son visage d’une feinte
bien-vueillance, et respondit : Qu’est-ce qu’il plaist à
Lindamor de me commander ? – Je n’useray jamais, dit Lindamor, de
commandement, où ma priere seule doit avoir quelque lieu, et
pour ceste heure je ne me veux servir de l’un ny de l’autre , mais
seulement, en amy, que je vous suis, vous demander une chose que nostre
amitié vous oblige de me dire. – Quoy que ce puisse estre,
repliqua Polemas, puis que nostre amitié m’y oblige, vous devez
croire que je vous respondray avec la mesme franchise que vous
sçauriez desirer. –
C’est, adjousta Lindamor, qu’apres avoir servy quelque temps
Galathée, selon que j’y estois obligé par l’ordonnance de
Clidaman, en fin j’ay esté contraint de le faire par celle de
l’amour ; car il est tout vray qu’apres l’avoir long-temps servie par
la disposition de la fortune, qui me donna à elle, ses
mérites m’ont depuis tellement acquis, que ma volonté a
ratifié ce don, avec tant d’affection, que de m’en retirer ce
seroit autant deffaut de courage, que c’est maintenant outrecuidance de
dire que j’ose l’aimer. Toutesfois l’amitié qui est entre vous
et moy estant contractée de plus longue main que cest amour, me
donne assez de resolution pour vous dire, que si vous l’aimez, et avez
quelque pretention en elle, j’espere encor avoir tant de puissance sur
moy, que je m’en retieray, et donneray cognoissance que l’amour en moy,
est moins que l’amitié, ou pour le moins que les folies de l’un
cedent aux sagesses de l’autre. Dites moy donc franchement
ce[334/335] que vous avez en l’ame, à fin que vostre
amitié, ny la mienne, ne se puissent plaindre de nos actions. Ce
que je vous en dy, n’est pas pour descouvrir ce qui est de vos
secrettes intentions, puis que vous ouvrant les miennes, vous ne devez
craindre que je sçache les vostres, outre que les loix de
l’amitié vous commandent de ne me les celer pas, veu que non
point la curiosité, mais le désir de la conservation de
nostre bien-vueillance, me fait le vous demander.
Lindamor parloit à Polemas avec la mesme franchise que doit un
amy ; pauvre et ignorant amant qui croyoit qu’en amour il
s’en peust trouver ! Au contraire, le dissimulé Polemas luy
respondit : Lindamor, ceste belle nymphe de qui vous parlez est digne
d’estre servie de tout l’univers, mais quant à moy, je n’y ay
aucune pretention. Bien, vous diray-je, qu’en ce qui est de l’amour, je
suis d’avis que chacun y fasse de son costé ce qu’il pourra.
Lindamor se repentit lors de luy avoir tenu un langage si plein de
courtoisie, et de respect, puis qu’il en usoit si mal, et resolut de
faire tout ce qui seroit en luy pour s’advancer aux bonnes graces de la
nymphe. Et toutesfois il luy respondit : Puis que vous n’y avez point
de dessein, je m’en resjouys, comme de la chose qui me pouvoit arriver
la plus aggreable, d’autant que de m’en retirer, ce m’eust esté
une peine qui m’eust esté guiere moindre que la mort. – Tant
s’en faut, adjousta Polemas, que j’y aye quelque pretention d’amour que
je ne l’ay jamais regardée que d’un œil de respect, tel que nous
sommes tous obligez de luy rendre. – Quant à moy, repliqua
Lindamor, j’honnore bien Galathée comme dame, mais aussi je
l‘aime comme belle dame, et me semble que ma fortune peut pretendre
aussi haut qu’il est permis à mes yeux de regarder, et que nul
n’offense une divinité en l’aimant.
Avec semblables discours, ils se separerent tous deux assez mal
satisfaits l’un de l’autre. Toutesfois bien differemment, car Polemas
l’estoit de jalousie, et Lindamor, pour recognoistre la perfidie de son
amy. Dez ce jour ils vesquirent d’une plaisante sorte, car ils estoient
ordinairement ensemble, et toutesfois ils se cachoient leurs desseins,
non pas Lindamor en apparence, mais en effet il se cachoit en tout ce
qu’il proposoit, et qu’il desseignoit de faire. Et sçachant bien
que les occasions passées ne se peuvent r’appeller, il ne
laissoit perdre un seul moment de loisir, qu’il n’employast à
faire paroistre son affection à la nymphe, en
quoy[335/336] certes il ne perdit ny son temps ny sa peine,
car elle eut tellement agreable la bonne volonté qu’il luy
faisoit paroistre, que si elle n’avoit pas tant d’amour que luy dedans
les yeux, elle en avoit bien autant pour le moins dans le cœur. Et
parce qu’il est fort mal-aisé de cacher si bien un grand feu,
que quelque chose ne s’en descouvre, leurs affections qui
commençoient à brusler à bon escient, se pouvoient
difficilement couvrir, quelque prudence qu’ils y usassent.
Cela fut cause que Galathée se resolut de parler le moins
souvent qu’il luy seroit possible à Lindamor, et de trouver
quelque invention pour luy envoyer de ses lettres, et en recevoir
secrettement. Et pour cet effet, elle fit dessein sur Fleurial, nepveu
de la nourrice d’Amasis, et frere de la sienne, duquel elle avoit
souvent recogneu la bonne volonté, parce qu’estant jardinier en
ses beaux jardins de Mont-brison, ainsi que son pere toute sa vie
l’avoit esté, lors qu’on y menoit promener Galathée, il
la prenoit bien souvent entre ses bras, et luy alloit amassant les
fleurs qu’elle vouloit. Et vous sçavez que ces amitiez
d’enfance, estant comme succées avec le laict, se tournent
presque en nature, outre qu’elle sçavoit bien que tous
vieillards estant avares, faisant du bien à cestuy-cy, elle se
l’acquerroit entierement.
Et il advint comme elle l’avoit desseigné, car un jour se
trouvant un peu esloignée de nous, elle l’appella faignant de
luy demander le nom de quelques fleurs qu’elle tenoit en la main. Et
apres les luy avoir demandées assez haut, baissant un peu la
voix, elle luy dit : Vien-çà, Fleurial m’aymes-tu bien ?
– Madame, luy respondit-il, je serois le plus meschant homme qui vive
si je ne vous aymois plus que tout ce qui est au monde.- Me puis-je
asseurer, dit la nymphe, de ce que tu dis ? – Que jamais,
repliqua-t’il, ne puissé-je vivre un moment, si je n’eslisois
plustost de faillir contre le Ciel que contre vous.- Quoy ? adjousta
Galathée, sans nulle sorte d’exception, fust-ce en chose qui
offensast Amasis ou Clidaman ? – Je ne m’enquiers point, dit alors
Fleurial, qui j‘offenserois en vous servant, car c’est à vous
seule à qui je suis, et quoy que madame me paye, c’est
toutesfois de vous de qui ce bien-fait me vient, et puis quand cela ne
seroit point, je vous ay tousjours eu tant d’affection, que dés
vostre enfance, je me donnay du tout à vous. Mais, madame,
à quoy servent ces paroles ? je ne seray jamais si heureux que
d’en pouvoir rendre preuve. [336/337]
Alors Galathée luy dit : Ecouste, Fleurial, si tu vis en ceste
resolution, et que tu sois secret, tu seras le plus heureux homme de ta
condition, et ce que j’ay fait pour toy par le passé, n’est rien
au prix de ce que je feray. Mais vois-tu, sois secret, et te
ressouviens que si tu ne l’és, outre que d‘amie que je te suis,
je te seray mortelle ennemie, encor te dois-tu asseurer qu’il n’y va
rien moins que de ta vie. Va trouver Lindamor, et fais tout ce qu’il te
dira, et croy que je recognoistray mieux que tu ne sçaurois
esperer, les services que tu me feras en cela et prends garde à
n’avoir point de langue.
A ce mot, Galathée nous vint retrouver en riant, disoit que
Fleurial et elle avoient long temps parlé d’amour. Mais
disoit-elle, c’est d’amour de jardin, car ce sont des amours des
simples. De son costé, Fleurial, apres avoir quelque temps
tourné par le jardin, feignant de faire quelque chose, sortit
dehors, bien en peine de cest affaire, car il n’estoit pas tant
ignorant qu’il ne cogneust bien le danger où il se mettoit, fust
envers Amasis s’il estoit descouvert, fust envers Galathée s’il
ne faisoit ce qu‘elle luy avoit commandé, jugeant bien que
c‘estoit amour, et il avoit ouy dire que toutes les offenses d’amour
touchent au cœur. En fin l’amitié qu’il portoit à
Galathée et le desir du gain le fit resoudre, puis qu’il avoit
promis, d’observer sa parole. Et de ce pas s‘en va trouver Lindamor qui
l’attendoit, car la nymphe l’asseura qu’elle le luy envoyeroit, et que
seulement il luy fist bien entendre ce qu’il auroit à faire.
Soudain que Lindamor le vid, il feignit devant chacun de ne le
cognoistre pas beaucoup, et luy demanda s’il avoit quelque affaire
à luy. A quoy il luy repondit tout haut, qu’il le venoit
supplier de representer à Amasis ses longs services, et le peu
de moyen, qu’il avoit d’estre payé de ce qui luy estoit deu. Et
en fin luy parlant plus bas, luy dit l’occasion de sa venue, et
s’offrit à luy rendre tout le service qu’il luy plairoit.
Lindamor le remercia et luy ayant briefvement fait entendre ce qu’il
avoit à faire, il jugea la chose si aisée qu’il n’en fit
point de difficulté.
Dés lors, comme je vous ay dit, quand Lindamor vouloit escrire,
Fleurial faisoit semblant de presenter une requeste à la nymphe,
et quand elle faisoit response, elle la luy rendoit avec le decret tel
qu’elle l’avoit peu obtenir d’Amasis. Et parce que d’ordinaire ces
vieux serviteurs ont tousjours quelque chose à demander,
cestuy-cy n’avoit pas faute de sujet, pour luy presen-[337/338]ter
à toute heure de nouvelles requestes, qui obtenoient le plus
souvent des responses advantageuses outre son esperance mesme.
Or durant ce temps, l’amitié que la nymphe avoit portée
à Polemas diminua de telle sorte qu’à peine pouvoit elle
parler à luy sans mespris, ce que ne pouvant supporter, et
cognoissant bien que toute ceste froideur procedoit de l’amitié
naissante de Lindamor, il se laissa tellement transporter, que n’osant
parler contre Galathée, il ne peut s’empescher de dire plusieurs
choses au desavantage de Lindamor, et entre autres que quoy qu’il fust
bien honneste homme, et accomply de beaucoup de parties remarquables,
toutefois la bonne opinion qu’il avoit de soy-mesme n’estoit pas de
celles qui se sçavent mesurer, et que pour preuve de cela, il
avoit esté si outrecuidé, que de hausser les yeux
à l’amour de Galathée, et non seulement de la concevoir
en son ame, mais encore de s’en estre vanté en parlant à
luy. Discours qui parvint en fin jusques aux oreilles de
Galathée, voire passa si avant, que presque toute la Cour en fut
advertie. La nymphe en fut tellement offensée qu’elle resolut de
traitter de sorte Lindamor, qu’il n’auroit point à l’advenir
occasion de publier ses vanitez. Et cela fut cause que tost apres ce
bruit fust esteint, parce qu’elle qui estoit en colere ne parloit plus
à luy, et que ceux qui remarquoient ses actions, n’y
recognoissans aucune apparence d’amour, furent contraints de croire le
contraire. Et en mesme temps l’esloignement du chevalier, qui survint
si promptement, y ayda beaucoup, parce qu’Amasis l’envoya pour un
affaire d’importance sur les rives du Rhin. Mais son despart ne peut
estre si precipité, qu’il ne trouvast occasion de parler
à Galathée pour sçavoir la cause de son
changement. Et apres l’avoir espiée quelque temps, le matin
qu’elle alloit au temple avec sa mere, il se trouva si pres d’elle et
tellement au milieu de nous, que malaisément pouvoit-il estre
apperceu d’Amasis. Aussi tost qu’elle le vid, elle voulut changer de
place, mais la retenant pas la robbe, il luy dit : Quelle offense est
la mienne, ou quel changement est le vostre ? Elle respondit en
s’allant : Ny offense, ny changement, car je suis tousjours
Galathée et vous estes toujours Lindamor, qui estes trop bas
sujet pour me pouvoir offenser.
Si ces paroles le toucherent, ses actions en rendirent tesmoinage
; car, quoy qu’il fust pres de son despart, si ne peut-il donner ordre
à autre affaire qu’à rechercher en soy-mesme en
quoy[338/339]il avoit peu faillir. En fin ne se pouvant trouver
coulpable, il luy escrivit une telle lettre.
LETTRE DE LINDAMOR
A GALATHÉE
Ce n’est pas pour me plaindre de madame, que j’ose prendre la plume, mais pour deplorer ce mal-heur seulement qui me rend si mesprisé de celle qui autresfois ne me souloit pas traitter de ceste sorte. Si suis-je bien ce mesme serviteur, qui vous a tousjours servie avec toute sorte de respect et de soumission et vous estes ceste mesme dame qui la premiere avez esté la mienne. Depuis que vous me receustes pour voste, je ne suis point devenu moindre, ny vous plus grande : si cela est, pourquoy ne me jugez-vous digne du mesme traittement ? J’ay demandé conte à mon ame des ses actions : quand il vous plaira, je les vous desplieray touts devant les yeux ; quant à moy, je n’en ay peu accuser une seule. Si vous le jugez autrement, m’ayant ouy, ce ne sera peu de consolation à ce pauvre condamné, de sçavoir pour le moins le sujet de son supplice.
Ceste lettre luy fut portée, comme de coustume, par Fleurial, et
si à propos qu‘encore qu’elle eust voulu, elle n’eust osé
la refuser, à cause que nous estions toutes à l’entour.
Et sans mentir, il est impossible que quelqu’autre peust mieux jouer
son personnage que luy, car sa requeste estoit accompagnée de
certaines paroles de pitié et de reverence, tellement
accomodées à ce qu’il feignoit de demander qu’il n’y eust
eu celuy qui n’y eust esté trompé. Et quant à moy,
si Galathée ne me l’eust dit, jamais je n’y eusse pris garde,
mais d’autant qu’il estoit mal-aisé ou plustost impossible, que
le jeune cœur de la nymphe, pour se descharger n’eust quelque
confidente, à qui librement elle fist entendre ce qui la
pressoit si fort, entre toutes elle m’esleut, et comme plus
asseurée, ce luy sembloit, et comme plus affectionnée.
Or soudain qu’elle eut receu ce papier, feignant d’avoir oublié
quelque chose en son cabinet, elle m’appella, et dit aux autres nymphes
qu’elle reviendroit incontinent, et qu’elles l’attendissent là.
Elle monta en sa chambre, et de là en son cabinet, sans me rien
dire. Je jugeois bien qu’elle avoit quelque chose qui l’ennuyoit, mais
je n’osois le luy demander de crainte de l’importuner. Elle [339/340]
s’assit, et jettant la requeste de Fleurial sur la table, elle me dit :
Ceste beste de Fleurial me va tousjours importunant des lettres de
Lindamor : je vous prie, Leonide, dites luy qu’il ne m’en donne plus.
Je fus un peu estonnée de ce changement ; toutesfois je
sçavois bien que l’amour ne peut demeurer longuement sans
querelle, et que ces petites disputes sont des soufflets qui vont
d’avantage allumant son braiser, neantmoins je ne laissay de luy dire :
Et depuis quand, madame, vous en donne-t’il ? – Il ya longtemps,
repliqua-t’elle. Et n’en sçaviez-vous rien ? – Non certes, luy
dis-je, madame.
Elle alors en fronçant un peu le sourcil : Il est vray, me
dit-elle, qu’autrefois je l’ay eu agreable, mais à ceste heure
il a abusé de ceste faveur et m’a offensée par sa
temerité.- Et quelle est sa faute ? repliquay-je. – La faute,
adjousta la nymphe, est un peu grossiere, mais toutesfois elle me
desplaist plus qu‘elle n’est d’importance. Je vous laisse à
penser quelle vanité est la sienne de faire entendre qu’il est
amoureux de moy, et qu’il me l’a dit. – O ! madame, luy dis-je, cela
n’est peut estre pas vray ; ses envieux l’ont inventé pour
le ruiner, et pres de vous , et pres d’Amasis. – Cela est bon,
repliqua-t’elle, mais cependant Polemas le dit par tout, et seroit-il
possible que chacun le sceust et que luy seul fust sourd à ce
bruit ? Que s’il l’oyt, que n’y remedie-t’il ? – Et quel remede,
respondis-je, voulez-vous qu’il y apporte ?- Quel ? dit la nymphe, le
fer et le sang. – Peut -estre le fait-il avec beaucoup de raison, luy
dis-je, car je me ressouviens d’avoir ouy dire que ce qui nous touche
en l’amour, est si sujet à la mesdisance, que le moins que l’on
l’esclaircit est toujours le meilleur. – Voilà, me dit-elle, de
bonnes excuses ; pour le moins me devroit-il demander ce que je
veux qu’il en fasse, en cela il feroit ce qu’il doit, et moy je serois
satisfaitte.- Avez-vous veu, luy respondis-je, la lettre qu’il vous
escrit ? – Non, me dit-elle, et si vous diray de plus que je n‘en
verray jamais, s’il m’est possible, et fuiray tant que je pourray de
parler à luy.
Alors je pris le papier de Fleurial, et ouvrant la lettre, je leus tout
haut ce que je vous ay des-ja dit, et adjoustay à la fin : Et
bien, madame, ne devez-vous pas aimer une chose qui est toute à
vous et ne vous offenser à l’advenir si aisément contre
celuy qui n’a point offensé ? – Il est bon là, me
dit-elle , il y a bien apparence qu’il soit le seul qui n’ayt ouy ces
bruits ? Mais qu’il feigne tant qu’il voudra , au moins je me console,
que s’il [340/341] m’ayme, il payera bien l’interest
du plaisir qu’il a eu à se vanter de nostre amour, et s’il ne
m’ayme point, qu’il s’asseure que si je luy ay donné quelque
sujet par le passé de concevoir une telle opinion, je la luy
osteray bien à l’advenir, et luy donneray occasion de
l’estouffer pour grande qu’elle ait esté. Et pour commencer, je
vous prie, commandez à Fleurial, qu’il ne soit plus si hardy de
m’apporter chose quelconque de cet outrecuidé. – Madame, luy
dis-je, je feray tousjours tout ce qu’il vous plaira me commander, mais
encor seroit-il necessaire de considerer meurement cet affaire, car
vous pourriez vous faire beaucoup de tort en pensant offenser autruy.
Vous sçavez bien quel homme est Fleurial : il n’a guiere plus
d’esprit que ce qu’en peut tenir son jardin. Si vous luy faites
cognoistre ce mauvais mesnage entre Lindamor et vous, j’ay peur que de
crainte il ne descouvre cet affaire à Amasis, ou ne s’enfuye, et
ce qui luy feroit descouvrir, seroit pour s’en excuser de bonne heure.
Pour Dieu, madame, considerez que desplaisir ce vous seroit : ne
vaut-il pas mieux, sans rien rompre, que vous trouviez commodité
de vous plaindre à Lindamor ? Et si vous ne le voulez faire, je
le feray bien, et m’asseure qu’il vous satisfaira, ou bien si cela
n’est, vous aurez, au partir de là , occasion de rompre du tout
ceste amitié, le luy disant à luy-mesme, sans en donner
cognoissance à Fleurial. – De parler à luy, me dit-elle,
je sçaurois ; de luy en faire parler, mon courage ne le
peut souffrir, car je luy veux trop de mal. Voyant qu’elle avoit le
cœur si enflé de ceste offense : Pour le moins, luy dis-je, vous
devez luy escrire. – Ne parlons point de cela, me dit-elle, c’est un
outrecuidé, il n’a que trop de mes lettres. Enfin, ne pouvant
obtenir autre chose d’elle, elle me permit de plier un papier en
façon de lettre, et le remettre dans la requeste de Fleurial, et
la luy porter. Et cela afin qu’il ne s’apperceust de ceste dissension.
Quel fut l’estonnement du pauvre Lindamor, quand il receut ce papier !
Il est mal-aisé de le pouvoir dire à qui ne l’auroit
esprouvé. Et ce qui l’affligea d’avantage fut qu’il devoit par
necessité partir le matin pour aller en ce voyage où les
affaires d’Amasis et de Clidaman l’obligeoient de demeurer assez
long-temps. De retarder son despart il ne le pouvoit, de s’en aller
ainsi, c’estoit mourir. Enfin il resolut à l’heure mesme de luy
escrire encores un coup, plus pour hazarder, que pour esperer quelque
bonne fortune. Fleurial fit bien ce qu’il peut pour la representer
promptement à Galathée, mais il ne le sceut faire, parce
qu’elle , ressentant [341/342] vivement ce desplaisir, ne pouvoit
supporter ceste des-union qu’avec tant d’ennuy, qu’elle fut contrainte
de se mettre au lict, d’où elle ne sortit de plusieurs jours.
Fleurial en fin voyant Lindamor party, print la hardiesse de la venir
trouver en sa chambre.
Et faut que j’advoue la vérité : parce que je voulois mal
à Polemas, je fis ce que je peus pour rapiecer ceste affection
de Lindamor, et pour ce sujet je donnay commodité d’entere
à Fleurial. Si Galathée fut surprise, jugez-le, car elle
attendoit toute autre chose plustost que celle-là ;
toutesfois elle fut contrainte de feindre et prendre ce qu’il luy
presenta, qui n’estoit que des fleurs en apparence. Je voulus me
trouver dans la chambre, afin d’estre du conseil, et pouvoir rapporter
quelque chose pour le contentement du pauvre Lindamor.
Et certes je ne luy fus point du tout inutile, car apres que Fleurial
fut party, et que Galathée se vid seule, elle m’appella et me
dit qu’elle pensoit estre exempte de l’importunité des lettres
de Lindamor, quand il seroy party, mais à ce qu’elle voyoit il
n’y avoit rien qui l’en peust garantir. Moy qui voulois servir
Lindamor, quoy qu’il n’en sceust rien, voyant la nymphe en humeur de me
parler de luy, j’en voulus faire la froide, sçachant que de la
contrarier d’abord c’estoit la perdre du tout, et que de luy advouer ce
qu’elle me diroit seroit la mieux punir. Car encore qu’elle fust mal
satisfaite de luy, si est-ce qu’encor l’amour estoit le plus fort, et
qu’en elle-mesme elle eust voulu que j’eusse tenu le party de Lindamor,
non pas pour me ceder, mais pour avoir plus d’occasion de parler de
luy, et mettre hors de son ame sa colere, si bien qu’ayant toutes ces
considerations devant les yeux, je me teus lors qu’elle m’en parla la
premiere fois. Elle qui ne vouloit pas ce silence, adjousta : Mais que
vous semble, Leonide, de l’outrecuidance de cet homme ? – Madame, luy
dis-je, je ne sçay que vous en dire, sinon que s’il a failly, il
en fera bien la penitence. – Mais, dit-elle, que puis je mais de sa
temerité ? Pourquoy m’est-il allé brouillant en ses
contes ? n’avoit-il point d’autres meilleurs discours que de moy ? Et
puis, apres avoir regardé quelque temps le dessus de la lettre
qu’il luy escrivit : J’ay bien affaire qu’il continue de m’escrire. A
cela je ne respondis rien.
Elle, apres s’estre teue quelque temps, me dit : Et quoy, Leonide, vous
ne me respondez point ? N’ay-je pas raison en ce que je me plains ? –
Madame, luy dis-je, vous plaist-il que je vous parle librement ? – Vous
me ferez plaisir, me dit-elle. – Je vous diray [342/343] donc,
continuay-je, que vous avez raison en tout, sinon en ce que vous
cherchez raison en amour, car il faut que vous sçachiez que qui
le veut remettre aux lois de la justice, c’est luy oster sa principale
authorité, qui est de n’estre sujet qu’à soy-mesme. De
sorte que je concluds, que si Lindamor a failly en ce qui est de vous
aimer, il est coupable, mais si c’est aux loix de la raison ou de la
prudence, c’est vous qui meritez chastiment, voulant mettre amour qui
est libre, et qui commande à tout autre, sous la servitude d’un
superieur. – Et quoy, me dit-elle, n’ay-je pas ouy dire que l’amour,
pour estre louable, est vertueux ? Si cela est, il doit estre
obligé aux lois de la vertu. – Amour, respondis-je, est quelque
chose de plus grand que ceste vertu dont vous parlez, et par ainsi il
se donne à soy-mesme ses loix sans les mendier de personne. Mais
puis que vous me commandez de parler librement, dites-moy, madame,
n’estes vous pas plus coulpable que luy, et en ce que vous l’accusez,
et en ce qui est de l’amour ? Car, s’il a eu la hardiesse de dire qu’il
vous aimoit, vous en estes cause, puis que vous le luy avez permis. –
Quand cela seroit, respondit-elle , encor par discretion, il estoit
obligé de le celer. – Plaignez-vous donc, luy dis-je, de sa
discretion et non pas de son amour ; mais luy, avec beaucoup
d’occasion, se plaindra de vostre amour, puis qu’au premier rapport,
à la premiere opinion que l’on vous a donnée, vous avez
chassé de vous l‘amitié que vous lui portiez, sans que
vous le puissiez taxer d’avoir manqué à son affection.
Excusez-moy, madame, si je vous parle ainsi franchement, vous avez tout
le tort du monde de le traitter de ceste façon. Pour le moins,
si vous le vouliez condamner à tant de supplice, ce ne devoit
estre sans le convaincre ou pour le moins le faire rougir son erreur.
Elle demeura quelque temps à me respondre. En fin elle me dit :
Et bien, Leonide, le remede sera encor assez à temps quand il
reviendra, non pas que je sois resolue de l’aimer, ny luy permettre de
m’aimer, mais ouy bien de luy dire en quoy il a failly, et en cela je
vous contenteray, et je l‘obligeray de ne me plus importuner, s’il
n’est autant effronté que temeraire. – Peut-estre, madame,
luy dis-je, vous trompez vous bien de croire qu’à son retour il
sera assez temps. Si vous sçaviez quelles sont les violences
d’amour, vous ne croiriez pas que les delais fussent semblables
à ceux des autres affaires. Pour le moins, voyez cette lettre. –
Cela, me replique-t’elle, ne servira de rien, car aussi bien doit-il
estre party. [343/344]
Et à ce mot elle me la prit, et vit qu’elle estoit telle.
LETTRE DE LINDAMOR
A GALATHÉE
Autrefois l’amour, à ceste heure le desespoir de l’amour, me met ceste plume en la main, avec dessein, si elle ne m’en r’apporte point de soulagemens, de la changer en fer , qui me promet une entiere quoy que cruelle guerison. Ce papier blanc, que pour response vous m’avez envoyé, est bien un tesmoignage de mon innocence, puis que c’est à dire que vous n’avez rien trouvé pour m’accuser, mais ce m’est bien aussi une asseurance de vostre mespris, car d’où pourroit proceder ce silence, si ce n’estoit de là ? L’un me contente en moy-mesme, l’autre me desespere en vous. S’il vous reste quelque souvenir de mon fidelle service, par pitié je vous demande ou la vie ou la mort. Je pars le plus desesperé, qui jamais ait eu quelque sujet de desesperer.
Ce fut un effet d’amour, que le changement de courage de
Galathée, car je la veis toute attendrie, mais ce ne fut pas
aussi petite preuve de son humeur altiere, puis que pour ne m’en donner
cognoissance, et ne pouvant commander à son visage qui estoit
devenu pasle, elle se lia de sorte la langue, qu’elle ne dit jamais
parole qui la peust accuser d’avoir flechy, et partit de sa chambre
pour aller au jardin sans dire un seul mot sur ceste lettre, car le
soleil commençoit à se baisser, et son mal qui n’estoit
qu’un travail d’esprit, se pouvoit mieux soulager hors la maison que
dans le lict. Ainsi donc apres s’estre vestue un peu legerement, elle
descendit dans le jardin, et ne voulut que moy avec elle. Par les
chemins je luy demanday s’il ne luy plaisoit pas de faire response, et
m’ayant dit que non : Vous permettrez bien, luy dis-je, pour le moins,
madame, que je la fasse ? – Vous ? me dit-elle, et que voudriez-vous
escrire ? – Ce que vous me commanderez, luy dit-je. – Mais ce que vous
voudrez, me dit-elle, pourveu que vous ne parliez point de moy. –
Vous verrez, luy respondis-je, ce que j’escriray. – Je n’en ay que
faire, me dit-elle, je m’en rapporte bien à vous.
Avec ce congé, cependant qu’elle se promenoit, j’escrivis dans
l’allée mesme, sur des tablettes, une response telle qu’il me
sembloit plus à propos. Mais elle, qui ne la vouloit voir, ne
peut avoir [344/345] assez de patience de me la laisser finir,
sans la lire, pendant que je l’escrivois.
RESPONSE DE LEONIDE A LINDAMOR
pour Galathée
Tirez de vostre mal la cognoissance de vostre bien : si vous n’eussiez point esté aymé on n’eust pas ressenty peu de chose. Vous ne pouvez sçavoir quelle est vostre offense que vous ne soyez present, mais esperez en vostre affection, et en vostre retour.
Elle ne vouloit pas que ceste lettre fust telle, mais enfin je l’emportay sur son courage et donnay à Fleurial mes tablettes, avec la clef, luy commandant de les remettre entre les mains de Lindamor seulement. Et, le tirant à part, je r’ouvris mes tablettes, et y adjoustay ces paroles sans que Galathée le sceust.
BILLET
de Leonide à Lindamor
Je viens de sçavoir que vous estes party. La pitié de vostre mal me contraint de vous dire l’occasion de vostre desastre. Polemas a publié que vous aimiez Galathée et vous en alliez vantant. Un grand courage comme le sien n’a peu souffrir une si grande offense sans ressentiment ; que vostre prudence vous conduise en cest affaire avec la discretion qui vous a toujours accompagné, à fin que pour vous aimer, et avoir pitié de vostre mal, je n’aye en eschange de quoy me douloir de vous, à qui je promets toute ayde et faveur.
J’envoyay ce billet comme je vous ay dit, au déceu de
Galathée et certes je m’en repentis bien, peu apres, comme je
vous diray.
Il y avoit plus d’un mois que Fleurial estoit party, quand voicy venir
un chevlier armé de toutes pieces et un herault d’armes incogneu
avec luy, et pour oster mieux encor à chacun la cognoissance de
soy, il venoit la visiere baisée. A son port chacun le jugeoit
ce qu’il estoit en effet. Et parce qu’à la porte de la ville, le
herault avoit demandé d’estre conduit devant Amasis, chacun
comme curieux d’ouyr chose nouvelle, les alloit accompagnant. [345/346]
Estans montez au chasteau, la garde de la ville les remit à
celle de la porte. Et apres en avoir donné advis à
Amasis, ils furent conduits vers elle qui desja avoit fait venir
Clidaman pour donner audience à ces estrangers. Le herault,
apres que le chevalier eut baisé la robbe à Amasis, et
les mains à son fils, dit ainsi, avec des paroles à
moitié estrangeres : Madame, ce chevalier que voicy, nay des
plus grands de sa contrée, ayant sceu qu’en vostre cour tout
homme d’honneur peut librement demander raison de ceux qui l’ont
offensé, vient sous ceste asseurance se jetter à vos
pieds, et vous supplier que la justice que jamais vous ne desniastes
à personne, luy permette en vostre presence, et de toutes ces
belles nymphes, de tirer raison de celuy qui luy a fait injure, avec
les moyens accoustumez aux personnes nées comme luy.
Amasis , apres avoir quelque temps pensé en elle mesme, en fin
respondit : Qu’il estoit bien vray que ceste sorte de deffendre son
honneur, de tout temps avoit esté accoustumée en sa cour,
mais qu’elle estant femme ne permettroit jamais qu’on en vinst aux
armes. Que toutesfois son fils estoit en aage de manier de plus grandes
affaires que celles-là, et qu’elle s’en remettoit à
ce qu’il en feroit. Clidaman, sans attendre que le herault repliquast,
s’adressant à Amasis, luy dit : Madame, ce n’est pas seulement
pour estre servie et honorée de tous ceux qui habitent ceste
province, que les dieux vous en ont establie dame et vos devanciers
aussi, mais beaucoup plus pour faire punir ceux qui ont failly, et pour
honorer ceux qui le meritent. Le meilleur moyen de tous est celuy
des armes, pour le moins en ces choses qui ne peuvent estre autrement
averées, de sorte que si vous ostiez de vos estats ceste juste
façon d’esclaircir les actions secrettes des meschants, vous
donneriez cours à une licentieuse meschanceté qui ne se
soucieroit de malfaire, pourveu que ce fust secrettement. Outre que ses
estrangers, estans les premiers, qui de vostre temps ont recouru
à vous, auroient quelque raison de se douloir d’estre les
premiers refusez. Par ainsi, puis que vous les avez remis à moy,
je vous diray, dit-il, se tournant vers le herault, que ce chavalier
peut librement accuser et deffier celuy qu’il voudra, car je luy
promets de luy asseurer le camp.
Le Chevalier alors mit le genouil en terre, luy baisa la main pour
remerciement, et fit signe au herault de continuer. Seigneur, dit-il,
puis que vous luy faites ceste grace, je vous diray qu’il est icy en
queste d’un chevalier nommé Polemas, que je supplie m’estre
[346/347] montré afin que je paracheve ce que j’ay entrepris.
Polemas qui s’ouyt nommer, se met en avant, luy disant d’une
façon altiere, qu’il estoit celuy qu’il cherchoit. Alors le
chevalier incogneu s’avança, et luy presenta le pan de son
hocqueton, et le herault luy dit : Ce chevalier veut dire qu’il vous
presente ce gage, vous promettant qu’il sera demain dés le lever
du soleil, au lieu qui sera advisé pour se battre avec vous
à toute outrance, et vous prouver que vous avez meschamment
inventé ce que vous avez dit contre luy. – Herault, je
reçois, dit-il, ce gage, car encor que je ne cognoisse point ton
chevalier, toutesfois je ne laisse d’estre asseuré d’avoir la
justice de mon costé, comme sçachant bien n’avoir jamais
rien dit contre la verité, et à demain soit le jour que
la preuve s’en fera. A ce mot le chevalier apres avoir salué
Amasis, et toutes les dames, s’en retourna dans une tente qu’il avoit
fait tendre aupres de la porte de la ville.
Vous pouvez croire que cecy mit toute la Cour en divers discours, et
mesmes qu’Amasis et Clidaman, qui aimoient fort Polemas, avoient
beaucoup de regret de le voir en ce danger, toutesfois la promesse les
liot à donner le camp. Quant à Polemas, il se preparoit
comme plein de courage au combat, sans avoir cognoissance de son
ennemy. Pour Galathée qui avoit desja presque oublié
l’offense que Lindamor avoit receu de Polemas, outre qu’elle ne croyoit
pas qu’il sceust que son mal vinst de là, elle ne pensa jamais
à Lindamor, ny moy aussi qui le tenois à plus de cent
lieues de nous. Et toutesfois c’estoit luy, qui ayant receu ma lettre,
se resolut de s’en venger de ceste sorte, et ainsi incogneu, se vint
presenter, comme je vous ay dit.
Mais pour abreger, car je ne suis pas trop bonne guerriere, et je
pourrois bien, si je voulois particulariser ce combat, dire quelque
chose de travers, apres un long combat, où l’un et l’autre
estoit esgalement advantagé, et que tous deux estoient si
chargez de playes que le plus sain devoit estre autant asseuré
de la mort, que de la vie, les chevaux vindrent à leur manquer
dessous, et eux au contraire aussi gaillards que s’ils n’eussent
comabttu de tout le jour, recommencerent à verser leur sang, et
r’ouvrir leurs blesseures, avec tant de cruauté que chacun avoit
pitié de voir perdre deux personnes et telle valeur. Amasis,
entre autres, dit à Clidaman, qu’il seroit à propos de
les separer, et ils trouverent qu’il n’y avoit personne qui le peust
mieux que Galathée.
Elle qui, de son costé, estoit desja bien fort touchée de
pitié, et[347/348] n’attendoit que ce
commandement pour l’effectuer, de bon cœur avec trois ou quatre de nous
vint au camp. Lors qu’elle y entra, la victoire panchait du
costé de Lindamor, et Polemas estoit reduit à mauvais
terme, quoy que l’autre ne fust guiere mieux ; auquel par hazard
elle s‘adressa, et le prenant par l’escharpe qui lioit son heaume, et
qui pendoit assez bas par derriere, elle le tira un peu fort. Luy qui
se sentit toucher, tourna brusquement de son costé, croyant
d’estre trahy, et cela avec tant de furie, que la nymphe, se voulant
reculer pour n’estre heurtée, s’empestra dans sa robbe, et tomba
au milieu du camp.
Lindamor qui la recogneut, courut incontinent la relever, mais Polemas
sans avoir esgard à la nymphe, voyant cest advantage, lors qu’il
estoit plus desesperé du combat, prit l’espée à
deux mains, et luy en donna par derriere sur la teste deux ou trois
coups de telle force, qu‘il le contraignit avec une grande blessure, de
mettre un genouil à terre d’où il se releva tant
animé, contre la discoutoisie de son ennemy, que depuis, quoy
que Galathée le priast, il ne le voulut laisser qu’il ne l’esut
mis à ses pieds, où luy sautant dessus, il le desarma de
la teste. Et estant prest à luy donner le dernier coup, il ouyt
la voix de sa dame qui luy dit : Chevalier, je vous adjure par celle
que vous aimez le plus, de me donner ce chevalier. – Je le veux, luy
dit Lindamor, s‘il vous advoue d’avoir faussement parlé de moy,
et de celle par qui vous m’adjurez. Polemas estant, à ce qu’il
pensoit, au dernier poinct de sa vie, d’une voix basse, advoua ce que
l’on voulut.
Ainsi s’en alla Lindamor, apres avoir baisé les mains à
sa maistresse qui le recogneut jamais, quoy qu’il parlast à
elle, car le heaume, et la frayeur en quoy elle estoit, luy
empescherent de prendre garde à la parole. Il est vray que
passant pres de moy il me dit fort bas : Belle Leonide, je vous ay trop
d’obligtion pour me celer à vous, tant y a que voicy l’effet de
vostre lettre. Et sans s’arrester d’avantage, monta à cheval, et
quoy qu’il fust fort blessé, s’en alla au galop jusques à
perte de veue, ne voulant estre recogneu. Cest effort luy fit beaucoup
de mal, et le reduisit à telle extremité, qu’estant
arrivé en la maison d’une des tantes de Fleurial, où il
avoit auparavant resolu de se retirer en cas qu’il fust blessé,
il se trouva si foible qu’il demeura plus de trois sepmaines avant que
de se r’avoir.
Cependant voilà Galathée de retour, fort en colere contre
le chevalier incogneu, de ce qu’il n’avoit pas voulu la seconde fois
[348/349] laisser le combat, luy semblant
d’estre plus offensée en ce refus qu’obligée en ce qu’il
luy avoit donné. Et parce que Polemas tenoit un des premiers
rangs, comme vous sçavez, Amasis et Clidaman avec beaucoup de
déplaisir le firent emporter du camp, et panser avec tant de
soin qu’en fin on commença de luy esperer vie.
Chacun estoit fort desireux de sçavoir qui estoit le chevalier
incogneu, le courage et la valeur duquel s’estoit acquis la faveur de
plusieurs. Galathée seule estoit celle qui en avoit conceu
mauvaise opinion, car ceste orgueilleuse beauté se ressouvenoit
de l’offense, et oublioit la courtoisie. Et parce que c’estoit à
moy à qui elle remettoit ses plus secrettes pensées,
aussi tost qu’elle me vid en particulier : Cognoissez-vous point, me
dit-elle, ce discourtois chevalier à qui la fortune et non la
valeur a donné l’advantage en ce combat ? – Je cognois certes,
luy dis je, madame, ce vaillant chevalier qui a vaincu, et le cognois
pour aussi courtois que vaillant. – Il ne l’a pas monstré, me
dit-elle, en ceste action, autrement il n’eust pas refusé de
laisser le combat quand je l’en ay requis. – Madame, respondis-je, vous
le blasmez de ce que vous le devriez estimer, puis que pour vous rendre
l’honneur que chacun vous doit, il a esté en danger de sa
vie, et en ay veu couler son sang jusques en terre. – En cela, si
Polemas a eu tort, dit-elle, il en a bien eu d’avantage par apres, puis
que quelque priere que je luy aye peu faire, il n’a voulu se retirer. –
Et n’avoit-il pas raison, luy dis-je, de vouloir chastier cet
outrecuidé du peu de respect qu’il vous avoit porté ? Et
quant à moi, je trouve qu’en cela Lindamor a bien fait. –
Comment, m’interrompit-elle, est-ce Lindamor qui a combatu ?
Je fus à la vérité surprise, car je l’avois
nommé sans y penser, mais voyant que cela estoit fait, je me
resolus de luy dire : Ouy, Madame, c’est Lindamor, qui s’est senty
offensé de ce que Polemas avoit dit de luy, et en a voulu
esclaircir la vérité par les armes. Elle demeura tout
hors de soy, et apres avoir pour un temps consideré cet
accident, elle dit : Doncques c’est Lindamor qui m’a procuré ce
déplaisir ! Doncques c’est luy qui m’a porté si peu de
respect ! Doncques il a eu si peu de consideration qu’il a bien
osé mettre mon honneur au hazard de la fortune et des armes !
A ce mot, elle se teut d’extreme colere, et moy qui en toute
façon voulois qu’elle recogneust qu’il n’avoit point de tort,
luy respondis : Est-il possible, madame, que vous puissiez vous
plaindre [349/350] de Lindamor, sans
recognoistre le tort que vous faites à vous mesme ? Quel
desplaisir vous a-t’il procuré, puis que, s’il a vaincu Polemas,
il a vaincu vostre ennemy ? – Comment, mon ennemy ? dit-elle. Ah ! que
Lindamor me l’est bien d’avantage, puis que si Polemas a parlé,
Lindamor luy en a donné le subjet. – O Dieu, dis-je alors, et
qu’est-ce que j’entends ? Vostre ennemy ? Lindamor, qui n’a point d’ame
que pour vous adorer, et qui n’a une goutte de sang qu’il ne respande
pour vostre service, et vostre amy ? celuy qui par ses discours
controuvez a tasché finement d’offenser vostre honneur ! – Mais
qui sçait, adjousta-t’elle, s’il n’est point vray que Lindamor,
poussé de son outrecuidance accoustumée, n’ait tenu ce
langage ? – Et bien, luy repliquay-je, combien estes-vous
obligée à Lindamor, qui a fait advouer à vostre
ennemy qu’il l’avoit inventé ? O madame, vous me pardonnerez,
s’il vous plaist, mais je ne puis en cecy que vous accuser d’une
tresgrande mescognoissance, pour ne dire ingratitude. S’il met sa vie
pour esclaircir que Polemas ment, vous l’accusez d’inconsideration, et
s’il veut faire advouer au menteur sa mesme menterie, vous le taxez de
discourtoisie ! Et s’il n’eust fié son bon droit à ses
armes, comment eust-il tiré la vérité de cest
affaire ? Et si, lors que vous luy commandastes la seconde fois il eust
laissé le combat, Polemas n’eust jamais advoué ce que
vous et chacun avez peu ouyr. O pauvre Lindamor ! Que je plains ta
fortune ! Est-ce que tu dois faire puis que tes plus signalés
services sont des offnenses, et des injures ? Et bien, madame, vous n‘
aurez pas peut-estre beaucoup de temps à luy user de ses
cruautez, car la mort plus pitoyable mettra fin à vos
mescognoissances et à ses supplices. Et peut-estre qu’à
l’heure que je parle, il n’est desja plus, et si cela est , la nymphe
Galathée en est la seule cause. – Et pourquoy m’en accusez-vous
? dit-elle. – Parce, luy repliquay-je, que quand vous les voulustes
separer, et qu’en reculant vous mistes le genouil en terre, il voulut
vous relever. Cependant ce courtois Polemas, que vous louez si fort, le
blessa en deux ou trois endroits à son advantage, d’où je
veis le sang rougir la terre. Mais s’il a la mort pour ce subjet, c’est
le moindre mal qu’il ait receu de vous, car se voir mespriser, ayant
bien fait son devoir, est, ce me semble, un déplaisir auquel nul
autre n’est égal. Mais madame, vous plaist-il pas de vous
ressouvenir qu’autrefois vous m’avez dit, en vous plaignant de luy, que
pour esteindre ces discours de Polemas, s’il n’y sçavoit point
d’autre remede, il se devoit servir du fer et du [350/351]
sang ? Et bien, il a fait ce que vous avez jugé qu’il devoit
faire et encor vous trouvez qu’il n‘ a pas bien fait !
Si Silvie et quelques autres nymphes ne nous eussent alors
interrompues, j’eusse, avant que laisser ce discours , adoucy beaucoup
l’animosité de la nymphe, mais voyant tant des personnes, nous
changeasmes de propos. Et toutesfois mes paroles ne furent sans effect,
quoi qu’elle ne voulust me le faire paroistre, mais par mille
rencontres j’en recogneus la vérité. Car depuis ce jour,
je me resolus de ne luy en parler jamais, qu’elle ne m’en demandast des
nouvelles. Elle, d’autre costé, attendoit que je luy en disse la
premiere, et ainsi plus de huict jours s’ecoulerent sans en parler.
Mais cependant Lindamor ne demeura pas sans soucy de sçavoir et
ce qui se disoit de luy à la Cour et ce qu’en pensoit
Galathée. Il m’envoya Fleurial pour ce subjet, et pour me donner
un mot de lettre, il fit son message si à propos que
Galathée ne s’en prit garde. Son billet estoit tel.
BILLET
de Lindamor à Leonide
Madame, qui pourra douter de mon innocence ne sera peu coulpable envers la verité. Toutesfois, si les yeux serrez ne voyent point la lumiere, encor que sans ombre elle leur esclaire, il m’est permis de douter que madame, pour mon mal-heur, n’ait les yeux fermez à la clarté de ma justice. Obligez-moy de l’asseurer, que si le sang de mon ennemy ne peut laver la noirceur dont il a tasché de me salir, j’y adjousteray plus librement le mien, que je ne conserveray ma vie, qui est sienne, quelle que sa rigueur me la puisse rendre.
Je m’enquis particulierement de Fleurial, comment il se portoit, et
s’il n’y avoit personne qu’il l’eust recogneu. Et sceus qu’il avoit
beaucoup perdu de sang, et que cela luy retarderoit un peu d’avantage
sa guerison, mais qu’il n’y avoit rien de dangeraux ; que pour
estre recogneu, cela ne pouvoit estre, parce que le herault estoit un
Franc de l’armée de Meroüée, qui estoit sur les
bords du Rhin en ce temps-là, et que tous ceux qui le servoient
n’avoient pas mesme permission de sortir hors de la maison, et que sa
tante et sa sœur ne le cognoissent que pour le chevalier qui avoit
combattu contre Polemas, la valeur, et la libéralité
duquel les [351/352] convioit à le servir avec tant de soin,
qu’il ne falloit douter qu’il le peust estre mieux. Qu’il luy avoit
commandé de venir sçavoir de moy quel estoit le bruit de
la cour, et ce qu’il avoit à faire.
Je luy respondis qu’il rapportast à Lindamor, que toute la cour
estoit pleine de sa valeur, encor qu’il y fust incogneu, que du
reste il attendist seulement à guerir, et que je rapporterois de
mon costé tout ce que je pourrois à son contentement. Sur
cela je luy donnay ma response et luy dis : Demain, avant que partir,
quand Galathée viendra au jardin, invente quelque occasion
d’aller voir ta tante, et prends congé d’elle, car il est
nécessaire pour des occasions que je te diray une autre fois.
Il n‘ y faillit point, et de fortune le lendemain la nymphe estant sur
le soir entrée dans le jardin, Fleurial s’en vint luy faire la
reverence, et voulut parler à elle. Mais Galathée qui
croyoit que ce fust pour luy donner des lettres de Lindamor, demeura
tellement confuse, que je la veis changer de couleur et devenir pasle
comme la mort. Et parce que je craignois que Fleurial s’en prist garde,
je m’advançay, et luy dis : C’est Fleurial, madame, qui s’en va
voir sa tante, parce qu’elle est malade, et voudroit vous supplier de
luy donner congé pour quelques jours.
Galathée, tournant les yeux, et la parole vers moy, me demanda
quel estoit son mal. Je croy, luy respondis-je, que c’est celuy des
années passées qui luy oste fort tout espoir de guerison.
Alors elle s’adressa à Fleurial et luy dit : Va, et revien tost,
mais non toutesfois qu’elle ne soit guerie, s’il est possible, car je
l’aime bien fort pour la particuliere bonne volonté, qu’elle m’a
tousjours portée.
A ce mot, elle continua son promenoir, et je me mis à parler
à luy, et monstrois plus par mes gestes, qu’en effect, du
désplaisir, et de l’admiration, afin que la nymphe y prist
garde. En fin je luy dis : Vois-tu, Fleurial, sois secret et
prudent ; de cecy depend tout ton bien, ou tout ton mal, et sur
tout, fay tout ce que te commandera Lindamor.
Apres me l’avoir promis, il s’en alla, et moy je disposay le mieux
qu’il me fut possible, mon visage à la douleur, et
déplaisir. Et quelquefois, quand j’estois en lieu où la
nymphe seule me pouvoit ouyr, je feignois de souspirer, levois les yeux
au ciel, frappois les mains ensemble, et bref je faisois tout ce que je
pouvois imaginer, qui luy donneroit quelque soupçon de ce que je
voulois. Elle, comme je vous ay dit, qui attendoit tousjours que
[352/353] je luy parlasse de Lindamor, voyant que j’en disois rien,
qu’au contraire j’en fuyois toutes les occasions, et qu’au lieu de
ceste joyeuse humeur, dont j’estois estimée entre toutes mes
compagnes, je n’avois plus qu’une fascheuse melancolie, conceut peu
à peu l’opinion que je luy voulois donner, non toutesfois
entierement. Car mon dessein estoit de luy faire croire que Lindamor au
sortir du combat s’estoit trouvé tellement blessé, qu’il
en estoit mort, afin que la pitié obtint sur ceste ame
glorieuse, ce que ny l’affection ny les services n’avoient peu. Or
comme je vous dy, mon dessein fut si bien conduit qu’il reussit presque
tel que je l’avois proposé, car quoy qu’elle voulust faindre, si
ne laissoit-elle d’estre aussi vivement touchée de Lindamor,
qu’une autre eust peu estre. Et ainsi me voyant triste, et muette, elle
se figura, ou qu’il estoit en tres-mauvais estat, ou quelque chose de
pire, et se sentit tellement pressée de ceste inquietude, qu’il
ne luy fut pas possible de tenir plus longuement sa resolution.
Deux jours apres que Fleurial fut party, elle me fit venir en son
cabinet, et là, feignant de parler d’autre chose, me dit :
Sçavez-vous point comme se porte la tante de Fleurial. – Je luy
respondis, que depuis qu’il estoit party, je n’en avois rien sceu. –
Vrayement, me dit-elle, je regretterois bien fort ceste bonne vieille,
s’il en mesavenoit. – Vous auriez raison, luy dis-je, madame, car elle
vous aime, et avez receu beaucoup de services d’elle, qui n’ont point
esté encor assez recogneus. – Si elle vit, dit-elle, je le
feray, et apres elle les recognoistray envers Fleurial à sa
consideration. Alors je respondis : Et le services de la tante et ceux
du nepveu meritent bien chacun d’eux, mesmes recompenses, et
principalement de Fleurial, car sa fidelité et son affection ne
se peuvent acheter. – Il est vray, me dit-elle. Mais, à propos
de Fleurial, qu’aviez-vous tant à luy dire ou luy à vous,
quand il partit ? – Je respondis froidement : Je me recommandois
à sa tante. – Des recommandations, me dit-elle, ne sont pas si
longues.
Alors elle s’approcha de moy et me mit une main sur l’espaule. Dites la
verité, continua-t’elle, vous parliez d’autre chose. – Et que
pourroit-ce estre, lui repliquay-je, si ce n’estoit cela ? Je n’ay
point d’autres affaires avec luy.- Or je cognoy, me dit-elle, à
ceste heure que vous feignez. Pourquoy dites-vous que vous n’avez point
d’autres affaires avec luy, et combien en avez-vous eu pour Lindamor ?
– O ! Madame, luy dis-je, je ne croyais pas que vous eussiez à
ceste heure memoire d’une personne qui a esté
[353/354] tant infortunée.
Et en me taisant je fis un grand souspir. – Qu’y a-t’il, me dit-elle,
que vous souspirez ? Dites-moy la verité, où est Lindamor
? – Lindamor, luy respondis-je, n’est plus que terre. – Comment,
s’escria-t’elle, Lindamor n’est plus ? – Non certes, luy respondis-je,
et la cruauté dont vous avez usé envers luy l‘a plus
tué que les coups de son ennemy ; car sortant du combat,
et sçachant par le rapport de plusieurs la mauvaise satisfaction
que vous aviez de luy, il n’a jamais voulu se laisser panser. Et puis
que vous l’avez voulu sçavoir, c’est ce que Fleurial me disoit,
à qui j’ay commandé d’essayer s’il pourroit discrettement
retirer les lettres que nous luy avons escrites, afin qu’ainsi
que vous aviez perdu le souvenir de ses services par. vostre
cruauté, je fisse aussi devorer au feu les memoires qui en
peuvent demeurer.
– O mon Dieu ! dit-elle alors, qu’est-ce que vous me dites ? est-il
possible qu’il se soit ainsi perdu ? – C’est vous, luy dis-je qui devez
dire de l’avoir perdu ; car quant à luy, il a gagné
en mourant, puis que par la mort il a trouvé le repos, que
vostre cruauté ne luy eust jamais permis tant qu’il eust vescu.
– Ah ! Leonide, me dit-elle, vous me dites ces choses pour me mettre en
peine. Advouez le vray, il n’est pas mort. – Dieu le voulust, luy
respondis-je. Mais à quelle occasion le vous dirois-je ? Je
m’asseure que sa mort ou sa vie vous sont indifferentes. Et mesme, puis
que vous l’aimiez si peu, vous devez estre bien aise d’estre exempte de
l’importunité qu’il vous eust donnée ; car vous
devez croire, que s’il eust vescu, il n’eust jamais cessé de
vous donner de semblables preuves de son affection que celle de
Polemas. – En verité, dit alors la nymphe, je plains le pauvre
Lindamor, et vous jure que sa mort me touche plus vivement que je
n’eusse pas creu. Mais dites-moy, n’a t’il jamais eu souvenir de nous
en sa fin, et n’a-t’il point monstré d’avoir du regret de nous
laisser ? – Voilà, luy dis-je, madame, une demande qui n’est pas
commune. Il meurt à vostre occasion et vous demandez s’il a eu
memoire de vous ! Ah ! que sa memoire et son regret n’ont esté
que trop grands pour son salut ! Mais je vous supplie ne parlons plus
de luy ; je m’asseure qu’il est en lieu où il
reçoit le salaire de sa fidelité, et d’où
peut-estre il se verra venger à vos despens. – Vous estes en
colere, me dit-elle. – Vous me pardonnerez, luy dis-je, madame, mais
c’est la raison qui me contraint de parler ainsi, car il n’y a personne
qui puisse rendre plus de tesmoinage de son affection et de sa
fidelité que moy, et du tort que vous avez de rendre une si
indigne recom-[354/355]pense à tant de services. – Mais,
adjousta la nymphe, laissons cela à part, car je cognoy bien
qu’en quelque chose vous avez raison, mais aussi n’ay-je pas tant de
tort que vous me donnez. Et me dites, je vous prie, par toute
l’amitié que vous me portez, si en dernieres paroles il s’est
point ressouvenu de moy et quelles elles ont esté. – Faut-il
encor, luy dis-je, que vous triomphiez en vostre ame de la fin de sa
vie comme vous avez fait de toutes ses actions depuis qu’il a
commencé de vous aimer ? S’il ne faut que cela à vostre
contentement, je vous satisferay.
Aussi tost qu’il sceut que par vos paroles vous taschiez de noircir
l’honneur de sa victoire, et qu’au lieu de vous plaire, il avoit par ce
combat acquis vostre haine : Il ne sera pas vray, dit-il, ô
injustice, qu’à mon occasion tu loges plus longuement en une si
belle ame ; il faut que par ma mort je lave ton offense.
Dés lors, il osta tous les appareils qu’il avoit sur ses playes,
et depuis n’a voulu souffrir la main du chirugien. Ses blessures
n’estoient pas mortelles, mais la pourriture l’ayant reduit à
tels termes qu’il ne se sentoit plus de force pour vivre, il appella
Fleurial, et se voyant seul avec luy, il dit : Fleurial, mon amy, tu
perds aujourd’huy celuy qui avoit plus d’envie de te faire du bien,
mais il faut que tu t’armes de patience, puis que telle est la
volonté du Ciel. Si veux-je toutefois recevoir encores de toy un
service, qui me sera le plus agreable que tu me fis jamais. Et ayant
tiré promesse qu’il le feroit, il continua : Ne faus donc point
à ce que je vay dire. Aussi tost que je seray mort, fends moy
l’estomac et en arrache le cœur, et le porte à la belle
Galathée et luy dis que je luy envoye, afin qu’à ma mort
je ne retienne rien d’autruy. A ces derniers mots, il perdit la parole
et la vie. Or ce fol de Fleurial, pour ne manquer à ce qui luy
avoit esté commandé par une personne qu’il avoit si
chere, avoit apporté icy ce cœur, et sans moy vouloit le vous
presenter.
– Ah ! Leonide ! dit-elle, il est doncques bien certain qu’il est mort !
Mon Dieu ! que n’ay-je sceu sa maladie, et que ne m’en avez-vous
advertie ? J’y eusse remedié. O quelle perte ay-je faite ! Et
quelle faute est la vostre ? – Madame, luy respondis-je, je n’en ay
rien sceu, car Fleurial estoit demeuré pres de luy pour le
servir, à cause qu’il n’a mené personne des siens.
Mais encore que je l’eusse sceu, je croy que je ne vous en eusse point
parlé, tant j’ay recogneu vostre volonté esloignée
de luy sans subjet.
A ce mot, s’appuyant la teste sur la main, elle me commanda de[355/356]
la laisser seule , afin, comme je croy, que je ne visse les larmes qui
desja empouloient ses paupieres. Mais à peine estois-je sortie
qu’elle me rappella, et sans lever la teste, me dit que je commandasse
à Fleurial de luy faire porter ce que Lindamor luy envoyoit,
qu’en toute façon elle le vouloit. Et incontinent je ressortis
avec un espoir asseuré que les affaires du chevalier pour qui je
plaidois, reussiroient comme je les avois proposées. Cependant,
quand Fleurial retourna vers Lindamor, il le trouva assez en peine pour
le retardement qu’il avoit fait à Montbrison, mais ma lettre le
resjouyt de sorte, que depuis à veue d’œil on le voyoit amender.
Elle fut telle.
RESPONSE
DE LEONIDE A LINDAMOR
Vostre justice esclaire de sorte, que mesme les yeux les plus fermez ne peuvent en nier la clarté. Contentez-vous que ceux que vous desirez qui la voyent par moy, ayant sceu vostre resolution, l’ont recogneue tres juste. Il est vary que tout ainsi que les blessures du corps ne sont pas du tout gueries, encor que le danger en soit osté, et qu’il faut en cela du temps, celles de l’ame en sont de mesme. Mais en ayant osté le danger par vostre valeur et prudence, vous devez laisser au temps de faire ses actions ordinaires, vous ressouvenant que les playes qui se ferment trop promptement sont sujettes à faire sac, qui par apres est plus dangereux que n’estoit la blesseure. Esperez tout ce que vous desirez, car vous le pouvez faire avec raison.
Je luy escrivis de ceste sorte à fin que la tristesse ne nuisist pas à ses blesseures, et qu’il guerist plustost. Il me rescrivit ainsi.
REPLIQUE
DE LINDAMOR A LEONIDE
Ainsi, belle nymphe, puissiez-vous avoir toute sorte de contentement ; comme tout le mien vient et despend de vous seule. J‘ espere, puis que vous me le commandez, toutesfois amour qui n’est jamais sans estre accompagné de doute, me commande que je tremble : mais fasse de moy le Ciel ce qu’il luy plaira, je sçay qu’il ne peut me refuser le tombeau. [356/357]
Or ce que je luy respondis, à fin de ne vous ennuyer par tant de
lettres, fut en somme qu’aussi tost qu’il pourroit souffrir le travail,
il trouvast moyen de parler à moy, et qu’il cognostroit combien
j’estois veritable. Et plus briefvement qu’il me fut possible, luy fis
entendre tous les discours que Galathée et moy avions eu, et le
desplaisir qu’elle avoit ressenty de sa mort, et la volonté
d’avoir son cœur.
Voyez quelle est la force d’une extreme affection. Lindamor avoit
esté fort blessé en plisieurs lieux, et avoit tant perdu
de sang qu’il fut presque en danger de sa vie. Toutesfois, outre toute
l’esperance des chirurgiens, aussi tost qu’il receut ceste derniere
lettre, le voilà debout, le voilà qui s’habille, et dans
deux ou trois jours apres, il essaye de monter à cheval et en
fin se hazarde de me venir trouver.
Et parce qu’il n’osoit venir de jour pour n’estre veu, il s’habilla en
jardinier, et se disant cousin de Fleurial, se resolut de venir dans le
jardin, et se conduire, selon que l’occasion s’offriroit. S’il le
proposa, il le mit en effet, et ayant fait faire secrettement des
habits, fit entendre à la tante de Fleurial, qu’avant son combat
il avoit fait un vœu, et qu’il vouloit l’aller rendre avant que de
partir du pays, mais que craignant les amis de Polemas, il y vouloit
aller en ceste equipage, et qu’il la prioit de n’en rien dire. La bonne
vieille l’en voulut dissuader pour le danger qu’il y avoit, le
conseillant de remettre ce voyage à une autre fois. Mais luy qui
estoit porté d’une trop ardente devotion pour l’interrompre, luy
dit, que s’il ne le faisoit avant que de s’en aller hors du païs,
il croiroit qu’il luy deust advenir tous les mal-heurs du monde.
Ainsi donc sur le soir, il part, afin de ne rencontrer personne, et
vint si heureusement, que sans estre veu il entra dans le jardin, et
fut conduit par Fleurial en la maison où pour lors il n’y avoit
qu’un valet qui luy aidoit à travailler, auquel il fit accroire
que Lindamor estoit son cousin, à qui il vouloit apprendre le
mestier de jardinier.
Si le chevalier attendoit le matin avec beaucoup de desir, et si la
nuict ne luy sembla estre plus longue que de coustume, celuy qui aura
esté en quelque attente de ce qu’il desire, en pourra juger.
Tant y a que le matin ne fut plustost venu, que Lindamor avec une
besche en la main se met au jardin.
Je voudrois que vous l’eussiez veu avec cet outil : vous eussiez bien
cogneu qu’il n’y estoit guiere accoustumé, et qu’il se
sçavoit mieux aider d’une lance. Depuis il m’a juré cent
fois que de sa vie [357/358] il n’eut tant de honte que de se presenter
vestu de ceste sorte devant les yeux de sa maitresse, et qu’il fut deux
ou trois fois en resolution de s‘en retourner, mais en fin l’amour
surmonta la honte et le fit resoudre d’attendre que nous vinissions.
De fortune, ce jour la nymphe pour se desennuyer, estoit descendue au
jardin avec plusieurs de mes compagnes. Aussi tost qu’elle apperceut
Fleurial, elle tressaillit toute, et incontinent me fit signe de
l’oœil. Mais quoy que j’essayasse de parler à luy, je ne le peus
faire, parce que le nouveau jardinier estoit tousjours aupres, qui
estoit si changé en cet habit que nulle de nous ne le peut
recognoistre. Quant à moy, je m’excuse si je ne le cogneus pas,
car je n’eusse jamais pensé qu’il eust fait ce dessein sans
m’advertir, mais il me dit depuis qu’il me l’avoit celé,
sçachant bien que je ne lui eusse jamais permis de venir en ce
lieu de ceste sorte. Pensant donc à tout autre qu’à luy,
je fus bien assez curieuse pour demander à Fleurial qui estoit
cet estranger ; il me respondit froidement que c’estoit le fils
de sa tante, auquel il vouloit apprendre ce qu’il sçavoit du
jardinage.
A ce mot Galathée aussi curieuse, mais moins courageuse que moy,
me voyant en discours avec luy, s’en approcha, et oyant que cestuy-cy
estoit cousin de Fleurial, lui demanda comme sa mere se portoit. Ce fut
alors que Lindamor fut empesché, car il craignoit que ce qui
avoit esté couvert par les habits ne fust descouvert par la
parole. Toutesfois la contrefaisant au mieux qu’il peut, il respondit
d’un langage villageois, qu’elle estoit hors de danger. Et apres suivit
une reverence de mesme au langage , avec une telle grace que toutes les
nymphes s’en mirent à rire. Mais luy sans en faire semblant,
remet son chappeau avec les deux mains sur la teste, et reprend son
ouvrage.
Galathée en sousriant, dit à Fleurial : Si vostre cousin
est aussi bon jardinier que bon harangueur, vous avez trouvé une
bonne ayde. – Madame, luy dit Fleurial, il ne peut mieux parler que
ceux qui l’ont appris, en son village ils parlent tous ainsi. – Ouy,
dit la nymphe, et peut estre encor est-il tenu pour un grand personnage
entr’eux. Et à ce mot elle reprit son promenoir.
Cela me donna un peu plus de commodité de parler à
Fleurial, car mes compagnes pour passer leur temps se mirent toutes
à l’entour de Lindamor. Et chacune pour le faire parler luy
disoit un mot, et à toutes il respondoit, mais des choses tant
hors de propos qu’il falloit rire par force, car il les disoit d’une
sorte qu’il [358/359] sembloit que ce fust à bon escient, et
quoy qu’il leur respondist, il ne levoit jamais la teste, feignant
d’être attentif à son labeur.
Cependant m’approchant de Fleurial, je luy demanday comme se portoit
Lindamor. Il me respondit qu’il estoit encor assez mal : Lindamor luy
avoit commandé de me le dire ainsi. – Et d’où vient son
mal, luy dis-je, puis que tu me dis que ses blessures estoient des-ja
presque gueries ? – Vous le sçaurez, me respondit-il, par la
lettre qu’il escrit à madame. – Madame, luy dis-je, a opinion
qu’il soit mort. Mais donne-la moy et je la luy feray voir, faignant
qu’il y a long temps qu’il l’a escritte. – Je n’oserais, me
respondit-il, parce qu’il me l’a expressément deffendu, et qu’il
m’y a astreint par serment. – Comment, luy dis-je, Lindamor entre-t’il
en meffiance de moy ? – Nullement, me dit-il, au contraire il vous prie
de faire tousjours croire à la nymphe qu’il est mort ;
mais pour son bien et pour mon advantage, il faut que la nymphe
reçoive ceste lettre de mes mains.
Je me mis certes en colere, et luy en eusse bien dit d’avantage, si je
n’eusse eu peur que l’on s’en fust apperceu : mais il fit si bien ce
qui luy avoit esté commandé, que je n’en peus tirer autre
chose, sinon pour conclusion, que si la nymphe vouloit ce qu’il avoit
à luy donner de Lindamor, il falloit qu’elle le prist de sa
main. Et quand je luy disois qu’il demeureroit long temps à luy
pouvoir parler, et que cela la pourroit offenser, il ne me respondoit
sinon d’un branslement de teste, par lequel il me faisoit entendre
qu’il n’en feroit rien.
Galathée, qui s’estoit apperceu de nostre discours, desireuse
d’en sçavoir le sujet, se retira du promenoir plustost que de
coustume, et m’ayant appellée en particulier, voulut entendre ce
que c’estoit. Je luy dis franchement, je veux dire pour ce qui estoit
de la resolution de Fleurial, mais au lieu de la lettre, je luy dis que
c‘estoit le cœur de Lindamor et qu’en toute sorte luy ayant esté
commandé par luy à sa mort, il croiroit user de trahison
s’il n’observoit pas sa promesse. Alors Galathée me repondit
comment il entendoit de luy pouvoir parler en particulier, qu’il luy
sembloit n’y avoir point d’autre moyen que de faindre de luy apporter
des fruits dans un panier et qu’au fonds il luy mist le cœur.
Je luy respondis alors, que cela se pourroit bien faire ainsi, mais que
je le cognoissois pour si brutal qu’il n’en feroit rien, parce que
l’avarice luy faisoit esperer d’avoir beaucoup d’elle, s’il luy
representoit luy mesme [en luy remettant ce cœur entre [359/360] les
mains) les services qu’en ces occasions il luy avoit rendus. O ! me
dit-elle, s’il ne tient qu’à cela, qu’il vous die seulement ce
qu’il veut, car je le luy donneray. – Ce sera, luy dis-je, une espece
de rançon que vous payerez pour ce cœur. – Ce
n’est pas, me respondit-elle, de ceste monnoye que je la dois payer,
c’est de mes larmes, et celles-là estans taries, de mon sang.
Peut estre fut-elle marrie de m’en avoir tant dit. Tant y a qu’elle me
commanda le matin de parler à Fleurial, ce que je fis, et luy
representay tout ce que je creus qui le pouvoit esmouvoir à me
donner ceste lettre, jusques à le menacer, mais tout fut en
vain, car pour resolution, il me dit : Voyez-vous, Leonide, quand le
ciel et la terre s’en mesleroient, je n’en feray autre chose. Si ma
dame veut sçavoir ce que j’ay à luy dire, il fait si beau
le soir : qu’elle vienne avec vous jusques au bas de l’escalier qui
descend de sa chambre, la lune est claire, je l’ay veue bien souvent y
venir, le chemin n’est pas long, personne n’en peut rien
sçavoir. Je m’asseure que m’ayant ouy, elle ne plaindra point la
peine qu’elle aura prise.
Quand il me dit cela, je me mis en extreme colere contre luy, luy
representant qu’il devoit obeir à Galathée, et non point
à Lindamor, qu’elle estoit sa maitresse, qu’elle luy pouvoit
faire du bien et du mal, bref qu’il n’y avoit point d’apparence qu‘elle
deust prendre ceste peine. Mais luy, sans s’esmouvoir, me dit : Nymphe,
ce n’est pas Lindamor que j’obeis, mais au serment que j’en ay fait aux
dieux. S’il ne se peut de ceste sorte, je m’en retourneray plustost
d’où je viens.
Je le laissay avec son opiniastreté, tant ennuyée que
j’estois à moitié hors de moy, car si j’eusse sceu le
dessein de Lindamor, puis que la chose estoit tant avancée, sans
doute je luy eusse aydé ; mais ne le sçachant pas,
je trouvois Fleurial avec si peu de raison que je ne sçavois que
dire. Enfin je m’en retournay faire sa response à
Galathée, qui fut tant en colere qu’elle l’eust fait battre et
chasser du service de sa mere, si je ne luy eusse representé le
danger où elle se mettoit, qu’il ne descouvrist ce qui s‘ estoit
passé.
Trois ou quatre jours s’escoulerent que la nymphe demeuroit
obstinée à ne vouloir faire ce que Fleurial demandoit. En
fin amour trop fort pour ne vaincre toute chose, la força de
sorte que le matin elle me dit, que toute la nuict elle n’avoit
esté en repos, que les menaces de Lindamor luy estoient toute
nuict autour, qu’il luy sembloit que c’estoit la moindre chose qu‘elle
devoit à [360/361] sa memoire que de descendre cest escalier
pour tirer son cœur des mains d‘autruy, et que j’advertisse Fleurial,
qu’il ne faillist de s’y trouver.
O Dieux, quel fut le contentement du nouveau jardinier ! Il m’a dit
depuis qu’en sa vie, il n’avoit eu plus grand sursaut de joye, parce
qu’il commençoit à desesperer que son artifice reussist,
et voyant la nymphe ne venir plus au jardin, il craignoit qu’elle
l’eust recogneu. Mais quand Fleurial l’advertit de la resolution
qu’elle avoit prise, ce fut un ressuscité d‘amour, pour le moins
si l’on meurt par le deuil, et si l’on revit par le contentement. Il se
prepara à l’abord à ce qu’il avoit à faire, avec
plus de curiosité qu’il n’avoit jamais fait contre Polemas.
La nuict estant venue, et chacun retiré, la nymphe ne faillit
à se r’habiller, mais seulement avec une robbe de nuict, et me
faisant ouvrir la premiere porte, elle me fit passer devant. Et vous
jure qu’elle trembloit de sorte, qu’ à peine pouvoit-elle
marcher. Elle disoit qu’elle ressentoit un certain eslancement en
l’estomac, qu’elle n’avoit point accoustumé, qui luy ostoit
toute force, qu’elle ne sçavoit si c’estoit pour se voir ainsi
de nuict sans lumiere, ou pour sortir à heure indue, ou pour
apprehender le present de Lindamor, mais quoy que ce fust, elle
n’estoit pas bien à elle.
En fin s’estant un peu rasseuré, nous descendismes du tout en
bas, où nous n’eusmes pas si tost ouvert la porte, que nous
trouvasmes Fleurial, qui nous attendoit il y avoit long temps. La
nymphe passa alors devant, et allant sous une tonne de jamins, qui par
son espaisseur la pouvoit garantir, et des rais de la lune, et d’estre
veue des fenestres du corps de logis qui respondoit sur le jardin, elle
commença toute en colere à dire à Fleurial : Et
bien Fleurial, depuis quand estes-vous devenu si ferme en vos opinions
que quoy que vous commande, vous n’en vueillez rien faire ?
– Madame, respondit-il sans s’estonner, ç’a esté
pour vous obeyr , que j’ay failly en cecy, s’il y a de la faute : car
ne m’avez-vous point commandé tres-expressement que je fisse
tout ce que Lindamor m’ordonneroit ? Or, madame, c’est luy que me l’a
ainsi commandé et qui me remettant son cœur, me fit outre son
commandement encor obliger par serment que je ne le remettrois entre
autres mains qu’aux vostres. – Et bien, bien, interrompit-elle en
souspirant, où est ce cœur ? – Le voicy, madame, dit-il,
reculant trois ou quatre pas vers un petit cabinet. S’il vous plaist
d’y venir, vous le verrez mieux que là où vous estes.
[361/362]
Elle se leva et s’y en vint. Mais à mesme temps qu’elle
voulut entrer dedans, voilà un homme qui se jette à ses
pieds et sans luy dire autre chose, luy baise la robbe. O Dieu ! dit la
nymphe, qu’est cecy ? Fleurial, voicy un homme ! – Madame, dit Fleurial
en sousriant, c’est un cœur qui est à vous. – Comment ?
dit-elle, un cœur ? Et lors de peur elle voulut fuyr, mais celuy qui
luy baisoit la robbe la retint.
Oyant ces paroles je m’approchay, et cogneus incontinent que c’estoit
celuy que Fleurial disoit estre son cousin. Je ne sceus soudainement
que penser : je voyois Galathée et moy entre les mains de ces
deux hommes, l’un desquels nous estoit incogneu. A quoy nous
pouvions-nous resoudre ? De crier, nous n’osions ; de fuir,
Galathée ne pouvoit ; d’esperer en nos forces il n‘y avoit
point d’apparence.
En fin tout ce que je peus, ce fut de me jetter aux mains de celuy qui
tenoit la robbe de la nymphe, et ne pouvant mieux je me mis à
l’esgratigner et à le mordre, ce que je fis avec tant de
promptitude que la premiere chose qu’il en apperceut fut la morsure. –
Ah ! courtoise Leonide, me dit-il lors, comment traitterez vous vos
ennemis puis que vous rudoyez de ceste sorte vos serviteurs ?
Encores que je fusse bien hors de moy, si est-ce que je recogneus
presque ceste voix, et luy demandant qui il estoit : Je suis, dit-il,
celuy qui viens porter le cœur de Lindamor à ceste belle nymphe.
Et lors, sans se lever de terre, s’adressant à elle, il continua
: J‘advoue, madame, que ceste temerité est grande, si n’est-elle
pas toutefois esgale à l’affection qui l’a produitte. Voicy le
cœur de Lindamor que je vous apporte : j’ay esperé que ce
present seroit aussi bien receu de la main du donneur que d’une
estrangere. Si toutesfois mon desastre me nie ce que l’amour m’a
promis, ayant offensé la divinité que seule je veux
adorer, condamnez ce cœur que je vous apporte à tous les plus
cruels supplices qu’il vous plaira ; car, pourveu que sa peine
vous satisface, il la patientera avec autant de contentement que vous
la luy ordonnerez.
Je cogneus aisément alors Lindamor, et Galathée aussi,
mais non sans estonnement toutes deux : elle, voyant à ses pieds
celuy qu’elle avoit pleuré mort, et moy, au lieu d’un jardinier,
ce chevalier qui ne cede à nul autre de ceste contrée. Et
cognoissant que Galathée estoit si surprise qu’elle ne pouvoit
parler, je luy dis : [362/363] Est-ce ainsi, ô Lindamor, que vous
surprenez les dames ? ce n’est pas acte d’un chevalier tel que vous
estes. – Je vous advoue, me dit-il, gratieuse nymphe, que ce n’est pas
acte d’un chevalier, mais aussi ne me nierez-vous pas que ce ne soit
celuy d’un amant. Et qui suis-je plus qu’amant ? Amour qui apprit
à filer aux autres, m’apprend à estre jardinier. Est-il
possible, madame, dit-il s’adressant à la nymphe, que ceste
extreme affection que vous faites naistre, vous soit si desagreable que
vous la vueilliez faire finir par ma mort ? J’ay pris la hardiesse de
vous apporter ce que vous vouliez de moy : ce cœur ne vous doit-il pas
estre plus agreable en vie que mort ? Que s’il vous plaist qu’il meure,
voilà un poignard qui abregera ce que vostre rigueur fera avec
le temps. La nymphe à toutes ces paroles ne respondit autre
chose, sinon : Ah ! Leonide, vous m’avez trahie !
Et à ce mot elle se retira dans l’allée où elle
trouva un siege fort à propos, car elle estoit tant hors de soy
qu’elle ne sçavoit où elle estoit. Là le chevalier
se rejette à genoux, et moy je m’en vins à l’autre
costé, et luy dis : Comment, madame, vous dites que je vous ay
trahye ? Pourquoy m‘ accusez-vous de cecy ? Je vous jure par le service
que je vous ay voué n’avoir rien sceu de cet affaire, et que
Fleurial m’a deceue aussi bien que vous. Mais je loue Dieu que la
tromperie soit si advantageuse pour chacun. Dieu mercy, voicy le cœur
de Lindamor, que Fleurial vous avoit promis, mais le voicy en estat de
vous faire service : ne devez-vous pas estre bien aise de ceste
trahison ?
Il seroit trop long à raconter tous les discours que nous
eusmes. Tant y a qu’en fin nous fismes la paix, et de telle sorte, que
ceste amour fut plus estroictement liée qu’elle n’avoit jamais
esté ; toutesfois avec condition qu‘ à l’heure mesme il
partiroit pour aller où Amasis et Clidaman l’avoient
envoyé. Ce depart fut mal-aysé, toutesfois il falut
obeyr, et ainsi, après avoir baisé la main à
Galathée, sans nulle faveur plus grande, il partit. Bien s’en
alla-t’il avec asseurance qu’à son retour il pourroit la voir
quelquefois à ceste mesme heure et en ce mesme lieu.
Mais que sert-il de particulariser toute chose ? Lindamor retourna
où ceux qui estoient à luy l’attendoient, et de là
en diligence alla où Clidaman pensoit qu’il fust, et par les
chemins bastit mille prudentes excuses de son sejour, tantost accusant
les incommoditez des montagnes, et tantost d’une maladie qui encor
paroissoit à son visage, à cause de ses blesseures. Et
luy semblant [363/364] que tout ce qui l’esloignoit de sa dame,
n’estoit pas affaire qui meritast plus long sejour, il revint, avec
permission d’Amasis et de Clidaman, en Forests, où estant
arrivé et ayant rendu bon conte de sa charge, il fut
honoré et caressé comme sa vertu le meritoit. Mais tout
cela ne luy touchoit point au cœur, au prix du bon accueil qu’il
recevoit de la nymphe, qui depuis son dernier depart avoit accreu de
sorte sa bonne volonté, que je ne sçay si Lindamor avoit
occasion de se dire plus amant qu’aimé.
Ceste recherche passa si outre, qu’un soir estant dans le jardin, il la
pressa plusieurs fois de luy permettre qu’il la demandast à
Amasis, qu’il s’asseuroit avoir rendu tant de bons services et à
elle, et à son fils , qu’ils ne luy refuseroient point ceste
grace. Elle luy respondit : Vous devez douter de leur volonté
plus que de vos merites, et devez estre moins asseuré de vos
merites que de ma bonne volonté. Toutesfois je ne veux point que
vous leur en parliez, que Clidaman ne se marie ; je suis plus
jeune que luy, je puis bien attendre autant. – Ouy bien vous,
respondit-il incontinent, mais non pas la violence de ma passion. Pour
le moins, si vous ne me voulez accorder ce remede, donnez m’en un qui
ne peut vous nuire, si vostre volonté est telle que vous me
dites. – Si je le puis, dit-elle, sans m’offenser, je le vous promets.
Apres luy avoir baisé la main : Madame, luy dit-il, vous m’avez
promis de jurer devant Leonide, et devant les dieux, qui oyent nos
discours, que vous serez ma femme, comme je fais serment devant
eux-mesmes de n’en avoir jamais d’autre.
Galathée fut surprise. Toutesfois, feignant que ce fust en
partie pour le sement qu’elle en avoit fait, et en partie en ma
persuasion, quoy que veritablement ce fust à celle de son
affection, elle le contenta, et le luy jura entre mes mains, à
condition que jamais Lindamor ne reviendroit en ce jardin, que le
mariage ne fust declaré ; et cela pour empscher que
l’occasion ne les fist passer plus outre. Voilà Lindamor le plus
content qui fut jamais, plein de toute sorte d’esperance, pour le moins
de toutes celles qu’un amant peut avoir estant aimé, et
n’attendant que la conclusion promise de ses desirs, quand amour, ou
plustost la fortune, voulut se mocquer de luy, et luy donner le plus
cruel ennuy qu’autre peut avoir. O Lindamor, quelles vaines
propositions sont les vostres ?
En ce temps, Clidaman estoit party pour aller chercher avec Guiemants
les hazards des armes et pour lors il se trouvoit en l’armée de
Meroüée. Et encor qu’il y fust allé secrettement, si
est- [364/365]ce que ses actions le descouvrirent assez, et parce
qu’Amasis ne vouloit pas qu’il y demeurast de ceste sorte, elle fit
levée de toutes les forces qu’elle peut pour luy envoyer, et
comme vous sçavez, en donna la charge à Lindamor et
retint Polemas pour gouverner sous elle à toutes ses provinces
jusques à la venue de son fils. Ce qu’elle fit, tant pour
satisfaire à ces deux grands personnages, que pour les separer
un peu ; car, depuis le retour de Lindamor, ils avoient tousjours
eu quelque pique ensemble, fust que rien n’est de si secret, qui en
quelque sorte ne se descouvre, et qu’à ceste occasion
Polemas eust quelque vent que ce fust luy, contre qui il avoit combattu
ou bien que l’amour seul en fust la cause. Tant y a que chacun
cognoissoit bien le peu de bonne volonté qu’ils se portoient.
Or Polemas demeuroit fort content et Lindamor ne s’en alloit pas mal
volontiers, l’un pour demeurer pres de sa maistresse, et l’autre pour
avoir occasion faisant service à Amasis de se l’obliger,
esperant par ceste voye de se faciliter le chemin au bien auquel il
aspiroit. Mais Polemas qui cognoissoit à l’œil combien il estoit
defavorisé, et combien au rebours son rival recevoit de faveurs,
n’ayant guiere d’esperance ny en ses services ni en ses merites,
recourut aux artifices.
Et voicy comment : il apposte un homme, mais un homme le plus fin et le
plus rusé qui fust jamais en son mestier, à qui sans le
faire recognoistre à personne de la cour, il fit secrettement
voir Amasis, Galathée, Silvie, Silere, moy, et toutes ces autres
nymphes. Et non seulement luy monstra le visage, mais luy raconta tout
ce qu’il sçavoit de nous toutes, voire des choses plus secrettes
dont comme vieil courtisan, il estoit bien informé, et puis le
pria de se feindre druide et grand devin. Il vint dans ce grand bois de
Savigneu, pres de beaux jardins de Mont-brison, où sur la petite
riviere qui y passe presque au travers, il fit une logette. Et demeura
là quelques jours, faisant le grand devineur, si bien que le
bruit en vint jusques à nous, et mesmes Galathée le
sçachant, l’alla trouver pour apprendre quelle seroit sa fortune.
Ce rusé sceut si bien contrefaire son personnage, avec tant de
circonstances et de ceremonies, qu’il faut qu j’advoue le vray, j’y fus
deceue aussi bien que les autres. Tant y a que la conclusion de sa
finesse fut de luy dire que le Ciel luy avoit donné par
influence le choix d’un grand bien ou d’un grand mal, et que c‘estoit
à sa prudence de les eslire. Que l’un et l’autre procedoient de
ce qu’elle [365/365] devoit aimer, et que si elle mesprisoit son advis,
elle seroit la plus mal-heureuse personne du monde et au contraire tres
heureuse, si elle faisoit bonne deliberation ; que si elle le
vouloit croire, il luy donneroit des cognoisssances si certaines de
l’un et de l’autre, qu’il ne tiendroit qu’à elle de les
discerner. Et luy regardant la main, puis le visage, il luy dit : Un
tel jour estant dans Marcilly, vous verrez un homme vestu d’une telle
couleur ; si vous l’espousez, vous estes la plus miserable du
monde.
Puis il luy fit voir dans un miroir, un lieu qui est le long de la
riviere de Lignon, et luy dit : Voyez vous ce lieu, allez-y à
telle heure, vous y trouverez un homme qui vous rendra heureuse si vous
l’espousez. Or Climante [tel est le nom de ce trompeur] avoit finement
sceu et le jour que Lindamor devoit partir, et la couleur dont il
seroit vestu, et son dessein estoit que Polemas, feignant d’aller
à la chasse, se trouveroit au lieu qu’il avoit fait voir dans le
miroir.
Or oyez, je vous supplie, comme le tout est reussi. Lindamor ne faillit
point de venir vestu comme avoit dit Climante, et au mesme jour
Galathée qui, avoit bonne memoire de Lindamor, demeura si
estonné qu’elle ne sceust respondre à ce qu’il luy
disoit. Le pauvre chevalier creut que c’estoit le desplaisir de son
esloignement, de sorte qu’apres luy avoir baisé la main, il
partit, et s’en alla à l’armée, plus content que ne
vouloit sa fortune. Si j’eusse sceu qu’elle fust mise en ceste opinion,
j’eusse tasché de l’en divertir, mais elle me le tint si secret
que pour lors je n’en eus aucune cognoissance.
Depuis, s’approchant le jour que Climante luy avoit dit qu’elle
trouveroit sur les rives de Lignon celuy qui la rendroit heureuse, elle
ne me voulut pas dire entierement son dessein, mais seulement me fit
entendre qu’elle vouloit sçavoir si le druide estoit veritable
en ce qu’il luy avoit dit, qu’aussi bien la cour estoit si seule, qu’il
n’y avoit plus de plaisir, et que la solitude seroit pour un temps plus
agreable ; qu’elle estoit resloue d’aller en son palais d’Isoure,
la plus seule qui luy seroit possible, et que des nymphes elle ne
vouloit avoir Silvie et moy, sa nourrice, et le petit Meril. Quant
à moy qui estois ennuyée de la cour, je luy dis qu’il
seroit bien à propos de s’y aller un peu divertir. Et ainsi
faisant entendre à Amasis, qu’elle s’y vouloit purger, elle s’y
en alla le lendemain. Mais ç’avoit esté sa nourrice qui
l’avoit fortifiée en ceste opinion, car ceste bonne vieille, qui
aimoit tendre- [366/367]ment sa nourrice, estant de facile creance en
ses predictions, comme sont la pluspart de celles de son aage, luy
conseilla de le faire, et l’en pressa de sorte, que la trouvant desja
toute disposée, il luy fut aisé de la mettre en ce
labyrinthe.
Ainsi donc nous voilà toutes trois seules en ce palais. Pour
moy, je ne fus de ma vie plus estonnée, car figurez-vous trois
personnes dans ce grand bastiment. Mais la nymphe, qui avoit bien
remarqué le jour que Climante luy avoit dit, se prepara le soir
auparavant pour y aller, et le matin s’habilla le plus à son
advantage qu’elle peut, et nous commanda d’en faire de mesme. De ceste
sorte nous allons dans un chariot jusques au lieu assigné,
où estant arrivées par hazard à l’heure mesme
qu’avoit dit Climante, nous trouvasmes un berger presque noyé,
et encores à moitié couvert de boue et de gravier, que la
fureur de l’eau avoit jetté contre notre bord.
Ce berger estoit Celadon, je ne sçay si vous le cognoissez, qui
par hazard estant tombé dans Lignon, avoit failly de se noyer.
Mais nous arrivasmes si à propos, que nous le sauvasmes, car
Galathée, croyant que ce fust cestuy-cy qui la devoit rendre
heureuse, dés lors commença de l’aymer de telle sorte,
qu’elle ne plaignoit point sa peine à nous ayder à le
porter dans le chariot et de là jusques au palais sans qu’il
revinst. Pour lors le sable, l’effroy de la mort et les taches qu’il
avoit au visage gardoient que sa beauté ne se pouvoit remarquer.
Et quant à moy, je maudissois l’enchanteur, et le devin qui
estoit cause que nous avions ceste peine, car je vous jure que je n’en
eus de ma vie tant. Mais depuis qu’il fut revenu, et que son visage ne
fut plus souillé, il parut le plus bel homme qui se puisse dire,
outre qu’il a l’esprit ressentant tout autre chose plustost que le
berger. Je n’ay rien veu en nostre cour de plus civilizé ny de
plus digne d’estre aimé, si bien que je ne m’estonne pas si
Galathée en est tant esperdument amoureuse qu’à peine le
peut-elle abandonner la nuict. Mais certes elle se trompe bien,
d’autant que ce berger est perdu d’amour pour une bergere nommée
Astrée. Si est-ce que toutes ces choses n’ont pas fait un coup
contre Lindamor, parce que la nymphe ayant trouvé vray ce que le
menteur luy a dit, est resolue de mourir plustost que d’espouser
Lindamor, et s’estudie par toute sorte d’artifice de se faire aimer
à ce berger, qui ne fait, mesme en sa presence, que souspirer
l’esloignement d’Astrée. Je ne sçay si la contrainte
où il se trouve [car elle ne le veut point laisser sortir
[367/368] du palais) ou si l’eau qu’il beut quand il tomba dans la
riviere en est la cause. Tant y a que depuis il est allé
trainant, tantost dans le lict, tantost dehors, mais en fin il a pris
une fievre si ardente, que ne sçachant plus de remede à
sa santé, la nymphe me commanda de venir en diligence vous
querir à fin que vissiez ce qui seroit necessaire pour le sauver.
Le druyde estoit demeuré fort attentif durant ce discours, et
fit divers jugements selon les sujets des paroles de sa niece, et
peut-estre assez approchans du vray, car il cogneut bien qu’elle
n’estoit pas du tout exempte ny d’amour, ny de faute. Toutesfois, comme
fort advisé qu’il estoit, il dissimula avec beaucoup de
discretion, et dit à sa niece qu’il estoit tres-aise de pouvoir
servir Galathée, et mesme en la personne de Celadon, de qui il
avoit tousjours aimé les parens, et qu’encor qu’il fust berger,
il ne laissoit d’estre de l’ancien tige des chevaliers, et que ses
ancestres avoient esleu ceste sorte de vie pour plus reposée, et
plus heureuse que celle des cours ; qu’à ceste occasion,
il le falloit honnorer et faire bien servir, mais que ceste
façon de vivre dont usoit Galathée n’estoit ny belle pour
la nymphe, ny honnorable pour elle ; qu’estant arrivé au
Palais et ayant veu ses déportements, il luy diroit comme il
voulouit qu’elle se gouvernast.
La nymphe un peu honteuse luy respondist, qu’il y avoit longtemps
qu’elle avoit fait dessein de le luy dire, mais qu’elle n’avoit eu ny
la hardiesse ni la commodité ; qu’à la
verité Climante estoit cause de tout le mal. – O ! respondit
Adamas, s’il y avoit moyen de l’attraper, je luy ferois bien payer avec
usure le faux tiltre qu’il s’est usurpé de druyde. –Cela sera
fort aisé, dit la nymphe, par le moyen que je vous diray. Il dit
à Galathée qu’elle retournast deux ou trois fois au lieu,
où elle devoit trouver cest homme, en cas qu’elle ne l’y rencontrast la premiere fois. Je sçay que
Polemas et luy ayant esté trop tardifs le premier jour, ne
manquerent d’y venir les autres suivants; qui voudra surprendre
ce trompeur, il ne faut que se cacher au lieu que je vous monstreray,
où sans doute il viendra. Et quant au jour, vous le pourrez
sçavoir de Galathée, car quant à moi je l’ay
oublié.[368/369]