L’AUTHEUR
AU BERGER
CELADON
C’est une estrange humeur que la tienne, Celadon, de te cacher avec
tant de peine et d’opinatreté à ta bergère, et de
désirer avec tant de passion que toute l’Europe sçache
où tu es, et ce que tu fais. Il vaudroit bien mieux, ce me
semble, mon berger, que ta seule Astrée le sceust, et que le
reste de l’univers l’ignorast, car j’ay tousjours ouy dire que les
sacrifices d’amour se font en secret et avec silence. Tu m’opposes des
raisons qui pourroient estre recevables en un autre siecle, mais
certes, en celuy où nous sommes, on se rira plutost de ta peine
qu’on ne voudra imiter ta fidelité.
Ne dis-tu pas, que ton amour ne peust jamais estre sans le respect et
sans l’obéissance ? Que la fortune te peut bien priver de tout
contentement, mais non pas te faire commettre chose qui contrevienne
à la volonté de celle que tu aymes ou au devoir [3/4] de
celuy qui veut se dire amant sans reproche ? Que les peines et les
tourments que tu souffres ne sont que des témoignages glorieux
de ton amour parfaite ? Qu’au milieu des plus cruels supplices tu jouys
d’un bien extréme, sçachant que tu fais ce que doit faire
un vray amant ? Et bref, que la vie sans la fidelité ne te peut
estre qu’odieuse, au lieu que ta fidelité sans la vie t’est de
sorte agreable que tu es marry de n’estre des-jà mort, pour
laisser à la posterité un honorable exemple de constance
et d’amour ?
Ah ! Berger, que l'aage où nous sommes est bien contraire
à ton opinion ! Car on dit maintenant qu’aymer comme toy, c’est
aymer à la vieille Gauloise, et comme faisoient les chevaliers
de la Table-ronde, ou le Beau Tenebreux. Qu’il n’y a plus d’Arc des
loyaux amants, ny de Chambre deffendue pour recevoir quelque fruict de
ceste inutile loyauté. Que si toutesfois il y a encores quelques
chambres qui se puissent appeller deffendues, elles le sont seulement
à ceux qui aiment comme tu faits, pour chastiment de leur peu de
courage, et pour preuve de leur peu de bonne fortune.
Et bref, que l’on tient aujourd’huy des maximes d’estat d’amour bien
differentes, à sçavoir qu’aymer et jouir de la chose
aymée, doivent estre des accidens inseparables. Que de servir
sans recompence sont des tesmoignages de peu de merites. Que de languir
longuement dans le sein d’une mesme dame, c’est en vouloir tirer
l’amertume, apres en avoir eu toute la douceur. Que d’obeir à
celle que l’on ayme, en ce qui nous esloigne de la possession du bien
desiré, c’est imiter ceux qui vont à contrepied de leur
chasse. Que d’aymer en divers lieux, c’est estre amant avisé et
prévoyant. Que de se donner tout à une, c’est se faire
devorer à un cruel animal, et qui n’a point pitié de
nous. Et bref, que le change est la vraye nourriture d’une amour
parfaite et accomplie.
Or considere, berger, comme tu dois esperer de trouver quelque juge
favorable parmy ces personnes préocupées d'une opinion si
differente ; et, si tu m’en crois, ne te laisse voir qu’à ton
Astrée, et te tiens caché à tout autre.
Mais quoy ? tu rejettes mon conseil, et pour toute raison tu me respons
que tu t’es de sorte dedié à la gloire d’Astrée,
que les siecles et les opinions des hommes pouvant changer en bien
aussi bien qu’en mal, tu desires qu’à l’advenir on recognoisse
[4/5] quelle a esté la beauté, et la vertu
d’Astrée, par les effets de ton amour, et par les tourments que
tu auras endurez. J’advoue, mon berger, ce que tu dis, et qu’il peut
estre que les amants reviendront à ceste perfection qu’ils
méprisent maintenant ; mais parce que cependant il y en aura
plusieurs qui te pourront blasmer, mets en ta memoire ce que je
té vay dire, à fin de leur respondre, s’il en est besoin.
Accorde leur d’abord sans difficulté, que veritablement tu aimes
à la façon de ces vieux Gaulois qu’ils te reprochent,
ainsi que tu les veux ensuivre en tout le reste de tes actions, comme
ils le pourront aisément reconnoistre s’ils considerent quelle
est ta religion, quels sont les dieux que tu adores, quels sacrifices
que tu fais, et bref quelles sont tes moeurs et tes coustumes. Et que
ces bons vieux Gaulois estoient des personnes sans artifices, qui
pensoient estre indigne d’un homme d’honneur de jurer et n’observer
point son serment, qui n’avoient point la parole differente du cœur,
qui estimoient que l’amour ne pouvoit estre sans le respect, et sans la
fidelité, qui cherchoient l’entrée du Temple d’amour, par
celuy de l’honneur, et celuy de l’honneur, par celuy de la vertu. Et
bref, qui méprisoient et leur vie et leur contentement propre,
pour ne tacher en rien la pureté de leur affection. Que, quant
à toy, ayant esté nourry et eslevé parmy ces
honorables personnes, tu ne peux sans blasme contre venir à une
si bonne nourriture. Que s’ils veulent aimer comme ceux qui t'ont
instruit, tu leur serviras de guide tres-asseurée ; que s’ils
veulent continuer en leur erreur comme ils ont fait jusques icy, encor
ne leur seras-tu point inutile, puis que prenant tes actions au
rebours, ils pourront tirer de ceste sorte un parfait patron de leur
imperfection.