LA SECONDE
PARTIE DE L’ASTRÉE
DE MESSIRE HONORÉ D’URFÉE
LIVRE PREMIER
La lune estoit desja por la deuxiesme fois sur le milieu de son cours
depuis que Celadon eschappé des mains de Galathée, et
n’osant se presenter devant les yeux de la bergere Astrée, pour
obeir au commandement qu’elle luy en avoit faict, s’estoit
renfermé dans sa caverne. Et quoy que trois mois fussentdesja
presuq escoulez depuis le jour de sa perte, si est-ce que le desplaisir
que sa bergere en ressentoit, estoit encor si vif en son ame que
quelque prudence qui fust en elle, elle ne pouvoit toutefois le cacher
à ceux qui vouloienty prendre garde.Et sembloit que le ciel par
juste punition, refusast à sa douleur le remede que le temps a
de coustume de rapporter à tous ceux qui ont de sujet que de
douloir ; car, au lieu d’adoucir les aigreus de ses ennuis, tous
les jours elle descouvroit de nouvelles occasiones de regret. Et quant
sa memoire, divertie ailleurs par les compagnies qui la venoient
visiter, cessoit quelque fois de luy representer les causes de ses
desplaisirs, ses yeux, en eschange, par tout où ils
s’addressoient, ne voyoient que des objets tellement ennuyeux que, pour
ne les voir, elle demeuroit le plus souvent dans sa cabane.
Mais ce qui l’affligeoit davantage, c’estoit qu’elle estoit
privée de ceste consolation, quy se trouve encore parmy les plus
grandes infortunes. Je veux dire qu’elle ne pouvoit rejetter le sujet
de sa faute que sur elle mesme, ny trouver les moyens de s’en excuser
de quelques biays qu’elle peust tourner cest accident. Et ne faut
douter qu’il lui eust esté entierement impossible de conti-
[7/8] nuer sa vie surchargée de tant d’ennuys, si
l’amitié de Diane et de Phyllis ne lui eust aydé a les
supporter, la presence de la personne aymée estant l’un des plus
souverains remedes que la tristess pust recevoir. Aussi ces cheres
Amies n’en estant pas ignorantes, avoient un si grand soin de cette
bergere, que dés la pointe du jour, l’une et l’autre, et bien
souvent toutes deux la venoient trouver et comme par foi l’arrachoient
de sa cabane, et la conduisoient par les endroits les plus recoulez de
peur de la veue de ceux où elle souloit voir Celadon ne luy
renouvellast la memoire de sa fascheuse perte. Et puis à l’envy
s’estoudioient à qui pour la divertir, luy feroit un meilleur
conte, ou proposeroit quelque agréable jeu pour passer plus
doucement le reste de la journée ; de sorte qu’en despit de
la fortune, ces gentils bergeres desroboient tousjours quelques heures
au desplaisir d’Astrée, pour les mettre en un meilleur usage.
Silvandre, d’autre costé, feignant de rechercher Diane par
gageure, en devint de telle sorte amoureux, qu’il servit longuement
d’exemple à tous ceux de sa contrée, et leur enseigna
à ses dépens, qu’Amour ne souffre guere qu’on se mocque
de luy ; car il rencontra en ceste bergere tant de causes d’amour,
qu’il estoit tout estonné de l’avoir veue si long temps sans
l’avoir aymée. Et quoy que la gageure qui estoit cause de la
naissance de son affection, fut le commencement de son mal, si ne s’en
plaignoit-il point, puis que, sans offenser diane, elle luy donnat la
liberté de luy raconter ses passions, la violence de son amour
estant telle; que s’il eust esté forcé de la cacher, il
lui eut esté impossible de vivre. Et toutesfois quand il eust
forcé de le cacher, il lui eut esté impossible de vivre.
Et toutesfois quand il se rappelloit en soy-mesme, il cognoissoit bien
qu’il avoit fait un changement fort desadventageux, se souvenant de
quelle heure il estoit accompagné lors que, maistre absou de ses
pensées, il disposoit tout seul de sa vie, et de ses desseins.
Combien de fois voulut-il avec la raison défaire les premiers
noeuds dont il se sentoit lier en ce nouveau servage ? Combien de
fois, voyant que la raison y estoit inutile, volut-il les rompre avec
la force d’une violente résolution ? Mais autant de fois
qu’il s’y essaya, autant de fois recogneut-il que c’est en vain que
l’homme s’efforce contre les ordonnances du Ciel et que celuy est le
plus advisé qui sait mieux y ployer et conformer sa
volonté.
Ces considerations estoietn cause que, quand il ne pouvoit estre aupres
de sa Diane, comme le matin et le soir, il estoit bien [8/9] ayse de se
retirer de toute compagnie, tant parce qu’il jugeoit toute autre
ennuyeuse, ne pouvant jouir de celle qu’il desiroit, que pour avoit
plus de loisir de consulter en soy-mesme librement, et juger
quelle estoit la volonté du Ciel, et par quelle voye il y
pourroit mieux parvenir. Et combien qu’il recogneust plus
d’impossibilité à la poursuite de son affection que
d’apparence de pouvoir la continuer, que si ne pouvoit-il jamais
prendre aucune conclusion qu’a l’avantage de son amour. Que s’il
faisoit besoin de s’en retirer, ô que son coeur se faisoit
promptement paroistre des-obeissant ! Que s’il estoit d’avis de le
coninuer, quelles peines et quels martyres ne prevoyait-il point ?
Que ferons-nous donc en fin, dosoyt-il, Silvandre, puisque la
poursuitte et la retraite nous sont esgalement impossibles ?
Faisons, disoit-il, en se respondant, ce que le Ciel veut que nous
fassions. Pour-quoy peut-on juger que les dieux l’ayent faitte si
belle, sinon pour estre aymée de ceux qui la verront ? Et
puis que de poursuivre et de nous retirer il nous est esgalement
impossible, eslisons pour le moins des deux celuy qui est plus selon la
volonté du Ciel et selon la nostre. Estamt si belle, il ordonne,
quelle soit aymée, et quant à moy, je consentiroy
plustost à me retirer de la vie que de son service ? Que
faut-il donc que nous consultions d’avantage, puis que le Ciel et
nostre volonté appreuvent une si bonne resolution ?
De fortune, quant il tenoit ces discours en soy mesme, il se trouva sur
le bord de la delectable riviere de Lignon vis à vis de ce
rocher, qui estant frappé de la voix, respond si
intelligiblement aux derniers accens. Cela fut cause qu’apres que ces
pensées luy eurent longuement roulé par l’esprit, presque
comme revenant d’un profond sommeil : Mais pourquoy, dit-il, nous
allons-nous consommant et embrouillant en ces contrarietez ? echo
qui habite en ce rocher, si nous l’en enquerons, nous en dira bien ce
qu’elle en a ouy de la bouche mesme de ma bergere, qui est l’oracle le
plus certain que je puisse consulter ?
Et lors relevant la voix il luy parla de ceste sorte.
ECHO
STANCES
Fille del’air qui ne sçauras rien taire,
De ces rochers hostesse solitaire, [9/10]
Où vont les crisque je vais esmourant ? Au vent.
Et quel crois tu quece cruel martire,
Que plein d’amour mon coeurva concevant,
Devienne enfin aux maux que je souspire ? Pire.
II
Que feroit donc cet oeil qui me desarme
Par sa douceur de toute sorte d’arme,
Et qui me promet m’aimer infiniment ? Il ment.
Mais, s’il est vray qu’il mente, quel remede
Nous faudra-t-il pour sortir promptement
De cet abus qui trompeur nous possede ? Cede.
III
Comment ? ceder un tel bien à quelque autre,
Qu’Amour ordonne en effet qu’il soit nostre !
Qui plus que moy voit-elle volontiers ?
Un tiers.
Un tiers ?Echo, c’est un cruel langage :
Mais s’il est vray qu’elle ayme mieux un tiers,
Au lieu d’amour qu’auroit un grand courage ?
Rage.
IV
Nymphe, qui sens dedans ces rochers creuses
Quel est le mal des peines amoureuses,
N’auray-je donc jamais allegements ?
Je ments.
Comment, Echo, n’est-ce pont un blaspheme
De t’accuser et dire que tu ments ?
Ce que j’entends est-ce bien la voix mesme ?
Ayme.
V
C’est bien ta voix qui frappe mes oreilles :
Mais ce secret, nymphe qui me conseilles,
L’as-tu, dy moy, de ma Diane ouy ?
Ouy.
Mais de l’aymer, helas ! c’est peu de chose,
Si d’elle aymée, d’elle je ne jouy.
Pour un tel heur qu’est-ce qu’on me propose ?
Ose. [10/11]
VI
Le Ciel noircy de tempeste et d’orage
Ne peut d’effroy m’abattre le courage.
Mon coeur ne craint tous ces estonnemens.
Ne mens.
Je ne mens pointni ne suis temeraire
J’apprens d’amour ces beaux enseignemens.
Faut-il rien plus pour un grand mystere ? Taire.
VII
Je me tairay. Plustoist ma voix pressée,
Souspirera ma mori que ma pensée,
Amant secret comme amant valeureux. Heureux.
Heureux cent fois aymée de ceste belle :
Mais d’où scais-tu que son coeur genereux
Sera vaincu si je luy suis fidelle ? D’elle.
Encore que le berger n’ignorast point que c’estoit luy-mesme qui se
respondoit, et que l’air frappé par sa voix rencontrant les
concavitez de la roche, estoit respoussé à ses oreilles,
si ne laissoit-il de ressentir une grande consolaiton des bonnes
responces qu’il avoit receues, luy semblant que rien n’estant conduit
par le hazard, mais tout par une tres-sage providence, ces paroles que
le rocher luy avoit renvoyées aux oreilles n’avoyent esté
prononcées par luy à dessein, mais par une secrete
intelligence du demon qui l’aymoit, et qui les lui avoit mises dans la
bouche. Et en cette opinion il suivoit la coustume de ceux qui ayment,
qui ordinaire se flattent en ce qu’ils desirent, et trouvent des
apparences d’espoir où il n’y a poinct d’apparence de raison.
Apres avoir remercié le genie de ce rocher et les nymphes de
Lignon, il faisoit dessein d’aller attendre sa bergere au carrefour de
Mercure, par ce qu’estoit par là qu’elle avoit accoustume
d’aller chez Astrée, et il luy sembloit que l’heure en
approchoit la moitié du jour estant desja passé. Mais
lors qu’il en vouloit prendre le chemin, il vit assez pres de luy la
nymphe Leonide, et le gentil Paris, qui ayant ouy sa voix avoient
tourné leur pas vers luy, tant pour sçavoir des nouvelles
des bergeres, Astrée, Diane, et Phillis, que pour avoir le
plaisir de sa compagnie. Car, encor que Paris cognust bien l’affection
qu’il portast à Diane, [11/12] si ne laissoit-il de l’aymer et
de l’estimer beaucoup, ne pouvant croire que ceste sage bergere le
deust jamais à luy preferer à cause de la grandeur
d’Adamas, qui pour sa qualité de grand druyde estoit, apres
Amasis, le plus honoré par toute la contrée :
ignorant, qui ne sçavoit pas que l’amour ne se mesure jamais a
l’aune de l’ambition ni du merite, mais à celle de l’opinion
seulement.
Silvandre qui estoit plein de civilité comme ayant esté
nourry parmi les escholles des Phochences et Massiliens, encore que la
veneue de Paris ne luy fust agreable, sçachant bien qu’amour le
conduisoit parmy les bois, et un amour qui encore estoit à son
desavantage, ne laissa de s’advancer vers luy et vers la nymphe pour
les saluer. Le ne vous demande pas, luy dit Leonide, en sousriant,
quelles estoient les pensées qui vous entretenoient en ce lieu
solitaire, sçachant assez que celles qui vous accompagnent ne
sont guere sans Diane ; mais je voudrois bien sçavoir de
vous pourquoy vous la preferez à sa veue, et quelle est
l’occasion qui les vous rend plus douce que sa presence.- Je ne nieray
point, dit-il, madame, que ces agreables pensées dont vous me
parlez ne m’ayent tenu fidelle compagnie, aussi bien en ce lieu
retiré qu’elles font par tout où je me trouve
esloigné de Diane, mais que je les tienne plus chers que sa
veue, permettez-moy, je vous supplie, de vous dire qu’encor que par
raison cela devroit estre, toutesfois je ne l’ay point encores peu
obtenir sur moy-mesme. Que si vous me voyez icy sans elle, ce n’est que
pour passer pus doucement en la compagnie de mes imaginations les
heures que son repas me constrainct de perdre logn d’elle ; et,
d’effet, lors que vous estes arrivée, je m’acheminois au
carrefour de Mercure parce que voicy le temps qu’elle part de cabane
pour aller vers Astrée, et je faisois dessein de l’y
accompagner.- Nous sommes venus, respondit Leonide, avec resolution de
donner le reste du jour à ces belles bergeres, mais quand cela
ne soit pas, nous penserions de faire une faute qui ne seroit pas
legere ni peu desagreable à l’Amour si nous retardions vostre
voyage. C’est pourquoy, berger, vous nous y conduirez, et par les
chemins nous direz, s’il vous plaist, pourquoy vos pensées vous
devroient estre plus cheres que la presence mesme de celle qui les fait
naistre, puis que, quand à moy, je le trouve tant
esloigné de raison que je ne sçaurois me figurer que cela
puist estre.
A ce mot Silvandre, pour luy obeir, leur ayant fait prendre un [12/13]
sentier qui travrsant un grand pré abregeoit beaucoup le chemin,
reprint ainsi la parole : ce que vous me demandez, grande nymphe,
n’est pas dificile d’estre entendu pourveu qu’il soit pris comme il
doit estre, parce qu’il est bien certain que les yeux sont les premiers
qui donnent à l’amour entrée dans nos ames. Que si
quelques-uns sont devenus amoureux en oyant raconter les beautez, ou
ça esté une amour qui n’a pas esté de durée
ny violente (estant plustost une peinture d’amour qu’une vraye amour),
ou l’esprit qui l’a conceue a quelque grand defaut en soy-mesme,
d’autant que l’ouye rapporte aussi bien les faussetez que les veritez,
et le jugement qui se fait sur un rapport incertain, ne sçauroit
estre bon ni proceder d’une ame bien posée. Mais tout ainsi que
ce produit quelque chose, n’est- ce pas ce qui la nourrit, et qui la
met apres en sa perfection, de mesme devons nous dire de l’amour, parce
que si nos agneaux naissent de nos brebis, et qu’au commencement ils
tirent quelque legere nourriture de leur laict, ce n’est pas toutefois
ce laict qui les met en leur perfection, mais une plus ferme nourriture
qu’ils reçoivent de l’herbe qu’ils se paissent. Aussi les yeux
peuvent bien commencer et eslever une jeune affection, mais lors
qu’elle est creue, il faut bien quelque chose de plus ferme et plus
solide, pour la rendre parfaicte, et cela ne peuct estre que la
cognoissance des vertus, des beautez, des merites, et d’une reciproque
affection de celle que nous aymons. Or quelques unes de ces
cognoissances prennent bien leur origine dans les yeux, mais il faut
que l’ame par apres se tournant sur les images qui lui en sont
demeurés au rapport des yeux et des oreilles, les appele
à la preuve du jugement, et que, toutes choses bien debatues,
elle en fasse naistre la verité. Que si ceste verité est
à nostre advantage, elle produit en nous des pensées dont
la douceur ne peut estre esgalée par autre sorte de contentement
que par l’effet des mesmes pensées. Que si elles sont seulement
advantageuses pour la personne aymée, elles augmentent sans
doute nostre affection, mais avec violence et inquietude. Et c’est
pourquoy il ne faut point douter que l’absence n’augmente l’amour,
pourveu toutesfois qu’elle ne soit pas si longue que l’image receue de
la chose aymée se puissent effacer, soit que l’amant
eslongné ne se represente que les perfections de ce qu’il ayme,
parce qu’Amour qui est ruzé et cauteleux ne luy a peint que ces
images parfaittes en la fantaisie, soit que l’entendement estant desja
[13/14] blessé ne vueille tourner sa veue que sur celles qui luy
plaisent, soit que la pensée en semblables choses adjuste
tousjours aux perfections de la personne aymée. Tant y a que
celuy veritablement n’a point aymée, qui n’augmente son
affection, estant esloigné de ce qu’il ayme.
- Quant à moy, respondit Leonide, j’eusse faict un jugement bien
different au vostre, ayant tousjours ouy dire que l’absence est la plus
grande et plus dangereuse ennemie d’amour.- La presence, repliqua le
berger, l’est sans comparaison beaucoup d’avantage, comme nous
l’apprend tous les jours l’experience, car pour un amour qui se change
entre les personnes absentes, nous voyons qu’entre les presentes il y
en a plus de cent ; et de plus, pour montrer combien la presence
est plus contraire à l’amour si nous cessons d’aymer estant
absents, c’est sans violence et sans effort, et n’y a point d’autre
changement sinon que la memoire se couvre peu à peu d’oubli,
comme un feu de sa propre cendre. Mais quand une amour se rompt en
presence, ce n’est jamais sans esclat, ny sans un extreme effort, voire
(est qui est un grand tesmoignage de ce que je dis) sans faire naistre
des cendres de l’amour esteinte une haine plus grande encor que n’a
esté cest amour.
Et cela procede de ceste raison. L’amant est où aimé, ou
hay, ou indifferent : s’il est aymé, d’autant que
l’abondance soule incontinent, l’amour aussi tost se perd en presence,
estant outragé, s’il faut dire ainsi, de trop de faveurs ;
s’il est hay, d’autant qu’à toutes heures il rec,oit des
nouvelles cognoissances de hayne, il est impossible, qu’entrre tant de
coups, il n’y ait quelqu’un, qui perce ses armes, pour fortes qu’elles
soyent, et qui ne le contraigne, estant plusieurs fois redoublé,
de quitter toute sorte de deffense. Que s’il est indifferent, lorsqu’il
coninue son amour, se voyant à toute heure mesprisé, il
faut wu’il soit sans courage, mais, s’il n’en a point, comment
resistera-t’il aux continuels outrages qu’il en recevra ? Au lieu
qu’en l’absence les faveurs receues ne peuvent estre de celles qui
soulent par leur abondance, puis qu’elles ne font quattriser les
desirs, et la cognoissance de la haine ne venant en nostre ame que par
l’ouye, il y a bien de la difference, et les coups en sont bien moindre
que ceux que nous recenvons par la veue, de sorte que les blessures
en sont beaucoup moins cuisantes, et les sujets de mespris
n’estant si ordinaires ny si difficiles à supporter, c’est sans
doute que l’absence est beauoup plus propre à conserver une
affection que n’est la presence. [14/15]
J’advoue, ayant consideré ce que vous dites, respondit la
nymphe, qu’il est vray, et qu’en presence il survient plusieurs
occasions qui rouinent l’amour, desquelle l’absence est exempte. Mais
si ne sçauriez-vous me persuader qu’en voyant ce que l’on ayme,
l’on n’augmente d’affection beaucoup plus qu’en ne le voyant pas, parce
que l’amour se nourissat des favwurs et des caresses, celles que l’on
reçoit en presence sont beaucoup plus grandes et plus sensibles
que les autres.- Je croyois adjousta la berger, avoir desja satisfait
à cette demande, mais puisqu’il vous plaist d’en avoir de plus
claires raisons, il faut, madame, que j’essaye de vous en donner. Nous
avons des-ja dit que c’est par les yeux que l’amour commende, mais ce
nest pas toutesfois des yeux qu’elle naist, ny ce ne sont point ceux
qui la produisent ; la beauté et la bonté estant
cogneues sont sans plus celles qui luy donnent naissance en nous. Or la
cognoissance de la beauté vient bien par les yeux, mais depuis
qu’elle est en nostre ame, nous n’avons plus affaire de nos yeux pour
l’aymer à l’advenir : ce que vous jugerez aysément
si vous avez jamais aymé quelque chose ; car r’entrez en
vous mesmes, et considerez si vous perdriez cette amour, encor que vous
perdissiez les yeux : si cela n’est point, vous avouerez que les
yeux ne conservent donc pas vostre amour. Pour la cognoissance de la
bonté, elle est produite ou des actions ou des paroles, qui
toutes deux ont bien besoin de presence pour estre cogneues, mais apres
nullement ; car cette cognoissance se conserve dans le secrets
cabinets de la memoire, sur laquelle nostre ame se reppliant
apperçoit ce qu’elle y en a mis en reserve. Or je croy, madame,
que vous scavez bien que pus nous avons de cognoissance de la
perfection de la personne aymée, plus aussi nostre amour
s’augmente. Mais qui ne sçait que les troubles mouvements des
sens empeschent infiniment la clarté de l’entendement, et comme
aux contre-poix d’une orloge, l’un ne peut monter que l’autre ne
descende, aussi, quand les sens s’eslevent, l’entendement s’abaisse, et
se releve au contraire quand les sens sont abaissez. Que s’il est
ainsi, ne m’avouerez-vous pas qu’en absence l’entendement de celuy qui
ayme agira beauoup plus parfaittement, que quand, transporté par
le objets qui se presentent à ses yeux, il ne peut faire autre
chose que regarder, desirer, et souspirer ? Que si jamais vous
avez voulu penser profondement à quelque chose, souvenez vous,
madame, si la sage nature ne vous a pas appris de mettre la main sur
vos [15/16] yeux, afin que la veue ne divertist les forces de
l’entendement ailleurs, et par ceste raison vous concluerez selon ce
que j’ay dit. Que si l’amour s’augmente par la cognoissance de la
perfection aymée, puis que nous l’avons beaucoup plus grande
estant absents, c’est sans difficulté que nous aymons
d’avanteage eslongnez que presens.
Mais, s’il est ainsi, interrompit Paris, d’où procede que tous
les amants desirent avec tant de passion la veue de celles qu’ils
ayment ?- De l’ignorance, respondit Silvandre. Il n’y a personne
qui ne puisse attribuer le nom d’amant, qui en lui mesme n’ait ceste
opinion, que son amour est si grande, qu’il est impossible qu’ele
puisse s’augmenter. Que s’il a ceste creance, malaysément
rechercherai-il les moyens de l’accroistre s’il pense qu’elle ne puisse
estre accreue, et pour ce, sans recourre a ceste profonde cognoissance,
i se contente que celle que ses yeux de moment à autre luy
peuvent donner. Mais, ô grande nymphe, combien y a-t-il de
difference de ces amours que les yeux nourissent à celle que
l’entendement produit ? Autant sans doute que l’ame est plus
capable d’aymer que le corps, et autant que l’entendement a plus de
cognoissance que les yeux. Et toutesfois d’autant que ceux-là
mesme le peuvent pas estre toujurs aupres de celles qu’ils ayment, il
faut qu’eslongnez d’elles et dans leur apart ils entretiennent ces
images, que par leurs yeux Amour leur a mises en la fantaisie. Que si
l’on leur demandoit si cet eslongnement a diminué leur
affection, je m’asseure qu’il ny a celuy qui ne confessast qu’elle s’en
est augmenté, et que c’est un acroissement de desir, et non pas
une diminution ; et d’effect avec quelle violence, et avec quel
transport les reviennent-ils voir ? Il est tel, madame, que bien
qu’avant que s’estre separez, ils eussent juré que leur amour
estoit parvenue au supreme degré d’aymer, et que rien ne pouvoit
estre adjousté à la grande affection de leur
affection ; maintenant, la cognoissant si fort accrue, ils en font
un jugement bien different, et leur semble qu’autresfois ils ont faict
un grand ouvrage à celles qu’ils on aymées, de les avoir
auparavant si peu aymées, tant ceste brieve absence augmente
l’amour par la contemplation de l’amour par la contemplation de la
beauté.
Puis qu’il est ainsi, adjousta Paris, je m’estonne que vous ne vous
eslongez de Diane afin de l’aymer d’avantage. –J’ay desja dit,
respondit Silvandre, que je le devrois faire, mais que je ne l’ay
encore peu obtenir sur moy. Et cely vient, gentil Paris, de ce [16/17]
que nous sommes hommes, c’est à dire nous ne sommes pas
parfaicts, et que l’imperfection de l’humanité ne peut estre
ostée tout à coup. Nous sommes bien raisonnables, mais
aussi y a-t’il quelque chose qui contrarie à la raison,
autrement il n’y auroit poinct de vices. Et c’est de ceste partie de
laquelle que je n’ay peu encores obtenir ce poinct dont vous parlez,
car les sens sont infiniment puissants en celuy qui ayme, et quoy que
l’ame soit cele qui ayme, si est-ce qu’avec les beautez de l’ame, elle
ayme aussi celles du corps. Et bien souvent, tout ainsi qu’avec les
sens corporels, elle sent les choses corporelles et se plaist au goust,
aux senseurs et aux attouchements, de mesme, ayant avec les mesmes
sens, elle se plaist de voir, d’ouyr, et de toucher ce qu’elle ayme, ne
pouvant faire divorce d’avec eux, et separer son plaisir du leur,
leur faire semblamt que c’est leur faire tort de jouir seul de ces
contentements, dont ils ont este les commencements. Et toutesfoiss si
elle ne recherchoit que sa perfection, comme elle y est obligée
par la raison, elle devroit rejetter bien loing ces considerations,
puis que la nature nous a seulement donné les sens pour
instruments, par lesquels nostre ame recevant les especes des choses
vient à leur cognoissance, mais nullement pour compagnons de ses
plaisirs et felicitez comme trop capables d’un si grand bien.
Ces discours eussent bien continué davantage, si de fortune,
estant pres du carrefour de Mercure, ils n’eussent ouy chanter
Phillis : elle estoit assise avec une autre bergere au pied d’un
arbre, cependant que leur brebis, à l’ombre de quelques taillis,
ruminoient toutes resserrées ensemble, attendant que le chaud
fut un peu abattu pour restourner au pasturage. Aussi tost que
Silvandre en ouyt la voix, il tourna la teste de son costé et
l’ayant recogneue, la destouna si promptement, que Leonide ne peuct
s’empescher d’en sousrire. Qu’avez vous ouy, luy dit-elle, et qu’avez
vous veu qui vous ayt si promptement fait tourner et detourner la
teste ?- J’ay veu, dit-il, madame, celle que je ne verray jamais
sans regret ; car c’est Phillis la plus cruelle ennemie que je
puisse avoir, puis qu’elle est la cause de mon servage.
En ce mesme temps, Lycidas, qui passant chemin sans veoir Leonide ni sa
compagnie, suivoit un santier, qui couvert d’une grande haye,
l’empeschoit de voir et d’estre veu, fut tout estonné que le
chemin de la nymphe venant traverser le sien, il ne se donna garde
qu’il se vit tout aupres d’elle. La jalousie qui le separoit de la
frequentation de chacun, luy faisoit fuir Silvandre encore [17/18] plus
que les autres, mais à ce coup la civilité le contraignit
de saluer Leeonide et Paris, et de les suivre en estant requis et de
l’un et de l’autre qui qu’au commencement il essayast d’avoir
congé avec quelques mauvaises excuses. Mais Leonide qui l’aymoit
à cause de Celadon, le pressa de sorte qu’il fut contraint
d’augmenter la trouppe, et Paris qui surtout desiroit de sçavoir
où estoit Diane, luy demanda s’il ne cognoissoit point celle qui
estoit assise aupres de Phillis sous cet grand arbre. Luy qui n’y avoit
point encore pris garde, mettant la main sur ces sourcils et
s’arrestant un peu pour les regarder, respondit que c’estoit
Atsrée.
Et lors, reprenant le chemin, il ouyt que Leonide, continuant le
discours qu’elle avoit commencé avec Silvandre, parloit de cette
sorte : Et pourquoy, berger, estes-vous tant offensé contre
ceste bergere, encor qu’elle soit cause que vous aymez, puis qu’elle
l’est aussi que vous estez devenu plus honneste homme ? Car je
m’asseure que vous m’advouerez que l’amour a ceste puissance
d’adjouster de la perfection à nos ames ; s’il est ainsi,
l’obligation que vous luy avez ne doit pas estre petite. – J’advoueray
bien, respondit le berger, que veritablement je croy que sans Phillis
je n’eusse jamais aymée, mais je ne laisseray de dire qu’elle
est cause que je ne suis plus mien, que je sers, et que j’ay perdu ma
liberté. Que si cette liberté ne se peut acheter pour
quelque prix que ce soit, je ne dois pas estre plus son obligé
de m’avoir peut-estre rendu un peu plus honneste homme,
qu’offencé contre elle de ce qu’elle m’a faict perdre
cette chere et desirable franchise.- Mais ne mettez-vous point en
compte adjousta la nymphe, que vous acquerrez peut-estre
l’amitié de celle que vous aymez ? et pour une si belle
entreprise une ame bien née comme la vostre peut-elle regretter
quelque perte que ce soit ou se plaindre de la personne qui en est
cause ?- Une ame bien née epliqua-t’il, ne se peut louer de
celle qui est cause de sa servitude, pour quelque esperance de bien
qu’elle luy puisse donner ; car en fin le service, quoy que plus
ou moins honteux, est tousjours service.
D’abord que Lucidas ouyt nommer Phillis, il demeura beaucoup plus
attentif ; mais quand il ouyt la suite du discours, et des
repliques du berger, il creut que veritablement il l’aymoit, et ne
sçachant si bien couvrir sa jalousie, qu’il eust desiré,
il ne se peut empescher de luy dire : et quoy, berger, aymez-vous
bien autant cette bergere que vous en faittes semblant ?
Silvandre, qui, sans penser à Lycidas, avoit parlé de
ceste sorte [18/19] à Leonide, cognoissant bien que la jalousie
luy faisoit faire cette demande, pour le mettre plus en peine, ne
voulut le nier ny l’advouer, mais luy dit seulement : dites-moy,
Lycidas, qu’en pensez-vous ?- Je voy, respondit-il, tant de
faintes par tout que mon jugement seroit trop incertain.-Puis donques,
adjousta Silvandre, que mes dissimilations empeschent le jugement que
vous en pourriez faire, dites-moy, je vous supplie, qu’est-ce que vous
en desirez ?- Mes desirs, respondit Lycidas, sont fort peu
considerables en ce qui despend de vous, de qui les actions me sont
indifferentes, de sorte que je m’en remets bien à vous-mesme.-
Puis donc, continua Silvandre, que vous ne m’en voulez dire vostre
volonté, s’il y a quelque chose en moy qui vous desplaist, vous
n’en devez accuser que vous seul, et le Ciel qui le veut ainsi, et vous
armer de patience.
Lycidas vouloit respondre, et peut-estre l’eut fait trop aigrement, si
Leonide, qui le prevoyoit ne l’en eust empesché avec excuse
qu’elle vouloit ouyr de que Phillis vouliot chantoit, car ils en
estoient desja assez pr’s pour ouyr ses paroles, qui estoient
telles :
SONNET
CONTRE LA JALOUSIE
Amour ne brusle plus, ou bien il brusle en vain,
Son carquois est perdu, ses fleches sont froissées,
Il a ses dards rompus, leurs pointes emoussées,
Et son arc sans vertu demeure dans sa main.
Ou sans plus estre archer, d’un mestier incertain
Il se laisse emporter à plus hautes pensées,
Oou ses fleches ne sont en nos coeurs addressées,
Ou bien au lieu d’amour nous blessent de desdain.
Ou bien s’il fait aymer, aymer c’est autre chose,
Que ce n’estoit jadis, et les loix qu’il propose
Sont contraires aux loix qu’il donnoit à tous :
Car aymer et hayr, c’est maintenant le mesme,
Puis que pour bien aymer il faut estre jaloux :
Que si l’on ayme ainsi, je ne veux plus qu’on m’ayme. [19/20]
Silvandre, qui avoit fait dessein de donner autant de jalousie à
Lycidas qu’il seroit possible, voyant que Phyllis attentive à ce
qu’elle chantoit, et Astrée aux pensées que ces paroles
renouvelloient en sa memoire, ne prenoient garde à Leonide, ny
à eux, s’avança, courant vers elles, et se jettant
à genoux, et luy surprenant la main la lui baisa puis se
relevant l’advertit de la venue de la nymphe et de Paris.
Elle n’eut le loisir de se courroucer à luy de cette
outrecuidance, parce que Leonide se trouva si proche qu’elle fut
contrainte de se lever, pour luy rendre l’honneur qu’elle luy devoit. A
quoy, Silvandre, la prenant sous le bras, la voulut ayder, mais elle le
repoussa du coude, voyant mesme Lycidas de la compagnie ; ce qui
ne fist une legere blessure en l’ame de ce berger jaloux, qui voyant
bien que Phillis l’avoit aperceu, eut opinion qu’elle l’eust
repoussé de ceste sorte, parce que c’estoit en sa presence.
Mais apres que les salutations faites, et rendues d’un costé et
d’autre, chacun eut pris place sous ce grand arbre, Silvandre qui avoit
resolu de donner ceste journée à la jalousie de Lycidas,
se remettant à genoux devant Phillis : Et bien, belle
bergere, luy dit-il, jusques à quand ordonnez-vous que nostre
guerre dure ? quel terme avez-vous estably à mes
services ? combien de temps encores prendrez-vous plaisir aux
travaux que vuos me faites souffrir ? Il ne sera pas vray pour le
moins, si j’endure de la peine, si je sers et si vous me surmontez, que
vous soyez entierement exempte de travail et de solicitude ; car,
où vous employerez contre moy tous vos artifices, toutes vos
armes, et toutes vos forces, ou sans doute la victoire demeurera la
mienne.
Phillis qui entendoit bien que ce berger vouloit parler de la gageure
qu’ils avoient faite, à qui se feroit mieux aymer à
Diane, recevoit ces paroles comme elles devoient estre entendues ;
mais Lycidas qui pensoit que cete gageure n’avoit estée
inventée que pour couvrir leur affection, les prenoit tout
autrement qu’elle, dequoy elle s’aperceut aysément, jettant
à tous coups les yeux sur luy, et pour luy oster ceste opinion,
respondit à Silvandre de ceste sorte : Berger,
berger, souvenez-vous que si mon ennemy estoit tel qu’il me fallut,
pour le vaincre, y rapporter tant de peine, et luy opposer tant
d’efforts, il ne vous ressembleroit point, et ce ne seroit pas contre
Silvandre que j’aurois faict la gageure, dont vous voulez parler, car
contre luy il me suffit de dire : Je veux vaincre. [20/21]
Silvandre qui recogneut bien le dessein de Phillis, pour le contrarier,
luy respondit : Personne ne peut ignorer ce que vous pouvez, mais
Silvandre en sera encores moins ignorant que tous les autres bergers de
Lignon, ouis qu’il a souvent ressenty les effets de vostre
beauté.- Si cela est, repliqua la bergere, il vous et donc
advenu comme à ceux qui s’esblouissent au soleil sans que le
solieil s’en aperçoive.- Ah ! respondit incontinent le
berger, qui voit le soleil de vos yeux et volontairement ne s’y
esblouit comme moy n’est pas digne de le voir.- Je ne scay, adjousta
Phillis, rougissant de ces paroles, quel peut estre votre dessein en me
parlant de cette sorte, mais je suis bien asseurée que vostre
maitresse sera averite de vos faintizes, et par ce que c’est dans peu
de jours que nous devons recevoir l’arrest de nostre gageure, je
m’asseure que ces paroles vous cousteront cher et que vous
sçaurez combien est cuisante une trop tardive repentance.- Ne
croyez point, dit-il, bergere, que jamais je me repente de vous avoir
asseurée de l’affection que je vous porte, puis qu’au contraire
je dos avoir plus de regret d’avor si longuement vescu sans le vous
avoir declaré, que je ne dois craindre de mal de ce dont vous me
menacez.
Phillis cognoissoit bien qu’il se mocquoit, et Astrée aussi,
mais cela ne pouvoit la satisfaire pour le soupçon que telles
paroles faisoient naistre en Lycidas, qui cependant, considerant la
peine où elle en estoit, se fortifioit tousjours d’avantage en
son opinion. En fin elle luy dit : Je pense, Silvandre, que c’est
par gageure que vous me voulez desplaire en me tenant ces paroles, ou
bien que vous les voulez estudier icy pour les sçavoir mieux
dire que quand vous serez aupres de vostre maistresse.- Si cela estoit,
interrompit Astrée, il voudroit mieux que tout à fait il
parlast que comme si vous estiez Diane, que non pas de vous entretenir
par personne empruntée.- Ce m’est tout un, respondit Silvandre,
pourveu que je luy fasse entendre la qualité de mon affection.
Et lors qu’il s’y preparoit : Je vous conjure, dit Phillis par la
personne du monde que vous aymez le plus, de me laisser en repos, et
que vous vous consentiez, que je sçai plus de vostre affection
que vous ne sçauriez m’en dire.- Ces adjurations, dit-il, sont
trop fortes, pour y contrevenir, et la declaration que vous me faites
trop advantageuse pour ne m’en contenter ; c’est pourquoy je me
tairay, puis que vous le voulez ainsi.- Vous m’obligerez en cela, dit
la bergere ; car je ne puis souffrir vos paroles, et plus encores,
si, faisant [21/22] vostre devoir, vous alliez aider à Diane que
j’ay laissée bien empeschée à la porte de sa
cabane, apres Florette, sa chere brebis, qui se meurt.- Si vous me le
commandez, repliqua Silvandre, et que vous vueilliez avoir soin de mon
troupeau, jusques à mon retour, je le feray.- S’il ne faut que
cela, dit Phillis, je vous le commande, et veux bien prendre garde au
troupeau, sur lequel vous vous excusez.
Lors Silvandre, comme s’il n’eust osé contrevenir à ce
qu’elle luy ordonnoit, apres avoir fait une grande reverence à
la nymphe, et à Paris, et puis à toute la troupe, s’en
alla courant, où estoit Diane, laissant Philis la plus contente
du monde de son depart, et au contraire lycidas le plus jaloux berger
de tous ceux de ceste contrée. Car encore que les discours de
Silvandre lui eussent despleu, si est-ce que les inquietudes qu’il
remarquoit en Phillis, luy estient bien pus cuisantes ; mais le
commandement et la conjuration qu’elle luy avoit faite par la personne
qu’il aymoient l’offençoient bien d’avantage. Mais quand il se
representoit qu’elle avoit receu ses brebis en garde, ceste action le
toucha au coeur encore plus vivement ; et toutesfois la pauvre
bergere avoit mieux aymé prendre ceste peine, que de souffrir
d’avantage les paroles qu’elle pençoit estant tant ennuyeuses
à Lycidas. Voilà comme quelque fois nos desseins ont des
effects tous contraires à nos intentions !
Cependant Silvandre aprochant de la cabane de sa bergere, vid que
Phillis ne luy avoit point menty ; car Diane estoit assis en
terre, et tenoit sa chere brebis en son gyron, comme si elle eust
esté morte. Quelquesfois elle luy souffloit à la bouche,
et d’autres fois luy mettoit du sel dedans, mais sans effect, par ce
qu’elle ne revenoit pint si tost de son assoupissement, qu’elle ne
retombast, comme elle estoit, en terre, apres avoir tourné
longuement, dont la bergere estoit fort en peine, pour ce que c’estoit
celle qu’elle aymoit le plus. Et lors qu’elle en estoit le plus
desesperée, et que peut-estre elle accusoit quelqu’une de ses
voisines de sortilege, et de l’avoir regardée de mauvais oeil,
Silvandre s’en approcha, et apres l’avoir saluée, il luy demanda
ce qu’elle faisoit en terre. Vous le pouvez voir, luy dit-elle, sans
que je le vous die, si vous regardez en quel estat est ma chere
Florette. Le berger se mettant lors à genoux, la cosidera
attentivement, puis luy toucha les aureilles, luy regarda la langue
dessus et dessous, la leva sur les pieds, et en fin luy boucha les
nazeaux avec les doigts pour l’empescher de respirer, mais soudain
qu’il la laissa en liberté, apres [22/23] avoir à demy
éternué, elle recommença ses tours et les continua
jusques à ce qu’elle se laissa choir. Silvandre alors ayant bien
recogneu son mal, se tournant tout joyeux vers Diane : Ne vous
faschez point, luy dit-il, ma belle maistresse, vostre chere Florette
sera bien tost guerie, et son mal ne procede point de sortilege, mais
plustost de l’ardeur du soleil, qui lui ayant offencé le cerveau
d’ou procede la source des nerfs, luy donne ce mal que nous nommons ,
respondit Avertin. Le temps sans doute la gueriroit sans autre remede,
mais par ce qu’elle languiroit trop, si vous me donnez le loisir, je
cognois une herbe, et j’en ay veu dans ce pres le plus proche, qui pour
certain la rendra saine incontinent.- Comment ? respondit la
bergere, toute joyeuse de ces bonnes nouvelles si je vous donneray ce
loisir ? n’en doutez nullement, elle m’est trop chere pour ne
rechercher sa guerison par tous les moyens qu’il me sera possible. Et
pour vous en rendre preuve, je veux aller avec vous pour en cueillir et
recognoistre ceste herbe, à fin de vous exempter de ceste peine,
si j’en ay affaire une autre fois.- Je recevray, dit-il, un double
contentement si vous venez : l’un de vous rendre cet agreable
service attendant que ma fortune me donne les moyens de vous en faire
un meilleur, et l’autre d’estre aupres de vous qui est bien le temps le
mieux employé de toute ma vie.
A ce mot, laissant ceste brebis en garde de ceux qui estiont en
sa cabane, ils vont cueillir ceste herbe, non pas que durant le chemin
Diane ne remerciast le berger de la bonne volonté qu’il luy
faisoit paroistre. Et parce que Silvandre en la venant trouver, avait
remarqué par hazard le lieu où ceste herbe estoit, il en
trouva incontinent, et en ayant amassé une bonne poignée,
la pila entre deux cailloux, et s’en retournant, en pressa le jus avec
les deux mains dans les aureilles de la brebis qui ne l’eut pustost
bien avant dans l’aureille qu’elle se leva, secouant un peu la
teste ; et apres avoir éternué deux ou trois fois se
print à béeler comme si elle eust appellé ses
compagnes, et puis commença de baisser le nez contre terre pour
chercher à manger. Mais Silvandre, la prenant sur son col, la
remit en son estable, et dit à Diane qu’elle ne la laissast
point sortir de tout le jour, parce qu’encore que ce mal en
quelques-unes procedast quelques fois des herbes qui les enivrent,
toutesfois que le mal de la sienne à ce coup n’estoit
causé que du soleil, et qu’il falloit empescher qu’elle n’en
fust pas si tost retouchée. [23/24]
Diane ne se contentant pas d’avoir veu la guerison de sa chere brebis,
et de cognostre l’herbe veue, voulut encore sçavoir le nom. Elle
a divers noms, respondit Silvandre, quelques-uns l’appellent Orval,
d’autre la Toute bonne, et nos mires Scarlée, mais pourquoy
n’avez-vous autant de curiosité de conserver tout ce qui est
à vous ?- Quand je vois le mal apparent, dit-elle, de ce
qui non seulement est mien, mais à qui que ce soit, j’en donne
le remède le plus propt que je puis.- Pleust à Dieu,
répondit le berger, que vous fussiez aussi veritable que
j’espreuve que vous estes le contraire !- Il ne faut pas, repliqua
Diane en souriant, que vous effaciez l’obligation que je vous ay pour
le salut de ma chere Florette, en m’injuriant de ceste sorte, et vaux
mieux que nous allions chercher mes compagnes qui sans doute seront en
peine de moy.
A ces dernieres paroles, apres avoir ramassé son troupeau, elle
le chassa du costé du carrefour de Mercure, plus aise de la
guerison de sa brebis, qu’elle ne le pouvoit dire. Et par le chemin
elle apprint que Leonide et Paris estoient avec les bergeres
qu’elle cherchoit ; et, peu apres elle les vit tous qui venoient
droit à elle, par ce que Paris estant en peine du
déplaisir de diane, avoit esté cause que toute la trouppe
s’acheminoit vers elle, pour essayer, si on pourroit donner quelque
secours au mal de sa brebis. Mais lors qu’il la virent de loing, il s
s’arresterent, pensant où qu’elle fust guerie ou morte.
Et, de fortune, ce fut justement au carrefour de Mercure, où
quatre chemins venoient aboutir ; et par ce que la baze, sur
laquelle le terme de Mercure s’eslevoit, estoit rehaussé de
trois degrez, ils s’assirent tous à l’entour. Et jettant le
veue, qui deçà qui delà, Leonide apperceut venir
du costé de Mont-verdun deux bergers, et une bergere, qui
sembloient n’etre bien d’accord, parce que les actions qu’ils faisoient
des bras et de tout le reste du corps monstroent bien qu’ils diputoient
avec passion ; mais sur tout la bergere les repoussoit, et
esloignoit d’elle tantost l’un, tantost l’autre, sans vouloir escouter.
Quelquesfois ils s’arrestoient et la retenoient par sa robbe, comme si
ils l’eussent voulu faire juge de leur différent, mais elle,
tout à coup frappant les mains sur les deux costés de sa
robbe qu’ils tenoient, la leur faisoit lascher, et puis s’enfuyoit
jusques à ce qu’ils l’eussent attainte. Et n’eust esté
que quelquesfois ils se jettoient à genoux devant elle,
d’autresfois luy baisoient les mains avec soubmission [24/25] pour la
retenir, on eust jugé à sa fuite, qu’il luy vouloient
faire quelque force.
Et pour ce qu’ils s’approchoient du carrafour sans se prendre garde de
la bonne compagnie qui y estoit, Leonide les monstra à toute la
trouppe, pour sc,avoir si i y avoit personne qui les recognust.- Je les
ay veu bien souvent, respondit Lycidas, ils se tiennent dans le hameau
plus proche de Mont-verdun, encores qu’ils ne soyent pas originaires de
ce lieu-là, mais estrangers que la fortune de leurs peres a
contrainct de se venir loger en ceste contrée ; et si vous
vistes jamais une beauté naissante, donner une grand esperance
de perfection, il faut que vous voyez le visage de la bergere. Que si
vous pouvez faire en sorte qu’ils vous racontent le different qui est
entr’eux, je m’asseure que vous passerez agréablement le reste
du jour, car ils sont tous deux amoureux de ceste bergere, et elle, qui
est offencée contre tous deux ne veut ny de l’un ni de l’autre.
Je me rencontray il y a quelque temps de l’autre costé de
Lignon, en lieu où j’ouys de leur bouche mesme leur dispute, qui
selon mon jugement n’est pas petite. La bergere s’appelle
Celidée, et ce berger qui est plus grand et que vous voyez
à main droitte, se nomme Thamire, et l’autre Calidon.
A peine Lycidas avoit finy ces paroles que ces estrangers furent si
proches, que chacun peut remarquer, à voir Celidée que
Lycidas avoit dit la vérité, parce que l’esclat de son
visage estoit si grand qu’il attiroit les yeux de chacun, et quoy qu’il
y eust quelque deffaut en a beauté, on jugeoit bien que le temps
y rapporteroit la perfection necessaire. Cependant que chacun s’amusoit
à la considerer, Leonide, desireuse, à cause des paroles
de Lycidas, de sc,avoir leur different, s’advança vers elle, et
après avoir saluée, la pria au nom de toute la trouppe de
s’asseoir sur les degrez du Terme, pour y passer une partie du chaud,
sous l’ombre des sicomores qui estoient plantez au quatre costez des
chemins. Elle qui estoit courteoise et qui sçavoit bien le
respect qu’elle devoit à la nymphe, et qui outre cela estoit
bien aise d’éviter les importunitez des deux bergers, obeyt
librement à la volonté de Leonide. Et lors qu’ils
vouloient prendre leur places, Diane arriva, qui embrassée par
la nymphe, et saluée de Paris, se mit parmy cette bonne
compagnie. Lycidas cependant, qui ne pouvoit supporter Silvandre aupres
de Phillis, le voyant revenu, se desroba de la trouppe sans qu’on s’en
prist garde, et s’enfonçant dans le bois, s’en alla seul
entretenir ses tristes pensées. [25/26]
Et lors Leonide, ayant fait asseoir Célidée aupres d’elle
et Astrée de l’autre costé, Diane se mit aupres de
l’estrangere, et Paris aupres d’elle ; et parce que Phillis avoit
pris place au costé de la triste Astrée, Silvandre
demeura debout avec Thamire, et Calidon, d’autant que s’ils se fussent
assis autour du Terme, ils eussent tourné le dos à ces
belles bergeres, et n’eussent pas eu les biens de les voir d’autant que
ce costé là estoit trop estroit. Paris, et Phillis
estoient en partie assis sur les costez qui tournoient, mais ils ne
laisoient de voir et parler aux autres en se panchant quelque peu.
Estant de ceste sorte arrangez, la nymphe qui cognoissoit bien que la
honte empeschoit Célidée de parler, à fin de la
r’asseurer, rompit de ceste sorte le silence : encore, belle
Célidée, que de veue vous ne fussiez point cogneue de
nous, si est-ce que le bruict de vostre beauté n’a pas
laissé de venir jusques à nos oreilles, nous donnant la
curiosité de sçavoir qui vous estes et quelle est vostre
fortune. Lycidas, nous a appris en partie le different qui peut estre
entre vous et ces deux gentils bergers, mais parce qu’il y en a qui le
racontent de divers façon, nous serions bien ayses d’en savoir
la vérité pas vostre bouche mesme.-Madame, respondit
l’estrangere, vous avez trop de courtoisie de vouloir prendre la peine
d’escouter l’histoire de nos dissentions, et si cela je cognoissois
qu’il y allast de vostre service, je le ferois librement, enore que ce
ne seroit pas sans peine pour le déplaisir que me rapporte la
souvenance des choses passées ; mais, grande nymphe, cela
n’estant pas, je vous supplie de m’en décharger, et permettre
que l’on vous entretienne de quelque meilleur discours. Madame,
interrompit incontinent Calidon, ayez agreable, puisce que ceste
bergere ne daigne tourner ses pensées sur nous, que je vous
raconte ce que vous avez desiré sçavoir d’elle, et veux
bien que ce soit en sa presence, et en celle de Thamire, à fin
qu’ils me démentent et que je ne dis la vérité.-
Grande nymphe, dit incontinent thamire, d’autant que j’ay le plus grand
interest en cet affaire, il est plus raisonnable que vous l’oyez de ma
bouche.- Si cela estoit, adjousta Célidée, ce seroit
à moy à parler, puisques vous estes tous deux conjurez
contre moy.- Cela n’et pas raisonnable, dit Calidon ; car si vous
estes, ô belle Célidée, contre nous deux, nous ne
laisons pas de d’estre tous deux à vous. Et quand à
Thamire, il sçait bien que si celuy à qui l’on fait le
plus de tort, doit avoir la permission de se plaindre, c’est
à moy, à vous dire, ô grande nymphe,
l’extreme offence que l’on me fait, puis que la [26/27] belle
Célidée m’offence en me refusant, et Thamire me voulant
ravir ce que l’amour m’ordonne, et que luy mesme m’a donné.- si
vous confessez, respondit Thamire, que se plaint de
Célidée, comme de celle qui l’ayant aimé, ne
l’ayme plus, et de Calidon, comme de la personne du monde, qui lui est
la plus obligée, et la plus ingrate.- Et moy, repliqua
Célidée, je me plains, grande nymphe, d’estre la butte
des importunitez de tous les deux, et qu’il semble qu’ils ayent fait
dessein de me voir plustost morte que de me laisser en repos ; de
sorte que si le plus intéressé doit estre celuy à
qui l’on dot permettre de parler, qu’ils se taisent seulement, et me
laissent la parole libre.
Ceste dispute eust duré longuement entr’eux, si leonide,
sousriant n’y eust mit fin; mais, leur ayant imposé
silence, elleleur proposa que, puis qu’ils ne pouvoient estre d’accord,
à qui seroit le premier, il estoit à propos de le tirer
au sort. Surquoy chacun, ayant mis son gage dans le chapeau de
Silvandre, ils furent tirez par Leonide : le premier fut celuy de
Thamire, l’autre de Calidon, et le dernier de la bergere. C’est
pourquoy chacun jettant les yeux sur Thamire, apres une grande
reverence, il commença de parler ainsi :
HISTOIRE
DE CELIDÉE ,THAMIRE
ET CALIDON
Puis qu’il a pleu au grand Tautates, de m’eslire pour vous raconter les
dissentions qui sont entre nous, je proteste qu’encores que ce soit la
coustume des personnes intéresés de ne dire que ce qui
est à leur advantage, je ne celeray ny ne desguiserai rien de la
verité, à condition qu’il me sera permis par apres
d’alleguer à part mes raisons, quand chacun aura deduit les
siennes.
Sçachez donc, grande nymphe, qu’encores que nous soyons, Calidon
et moy, demeurants dans ce proche hameau de Mont-verdun, nous ne sommes
pas toutesfois de cette contrée. Nos peres et ceux d’où
ils sont descendus sont de ces Boiens, qui jadis sous le roy Belovese
sortirent de la Gaule et allerent chercher nouvelles habitations
delà les Alpes, et qui apres y avoir demeuré
plusieurs siecles, furent en fin chassez par un peuple nommé
[27/28] Romain hors des villes basties et fondées par eux. Et
parce qu’il y en eut une partie qui estant privez de leurs biens s’en
allerent outre la forest Hircinie, où les Boiens leurs parents
et amis s’estoient establis du temps de Sigovese, et d’autres
choisirent plustost de revenir en leur ancienne patrie, nos ancestres
revindrent en Gaule, et en fin par mariage se logerent parmy les
Segusiens.
Or, sage nymphe, je vous ay voulu faire entendre cecy, afin que vous
puissiez mieux juger quelle doit estre l’amitié de Calidon et de
moy, puis qu’estans tous deux Boiens, tous deux parents, et tous deux
dans un pays estranger, il y avoit plusieurs occasions qui nous
convivoient à nous aymer. Aussi j’advoueray librement que je
l’ay tousjours affectionné comme mon propre fils : je puis
user de ce nom puis que je luy ay rendu les assistances et offices d’un
bon pere, l’ayant nourry et eslevé aussi soigneusement que
l’amitié de son pere, qi estoit mon oncle, l’eust peu desirer de
moy, lorsqu’il estoit encore si enfant qu’il ne pouvoit avoir presque
cognoissance du bien ny du mal.
Ceste belle Célidée estoit nourrie tout aupres de ma
cabane, par la sage Cleomene, et quoy qu’elle fust en un âge
où il n’y avoit pas apparence qu’elle peust donner de l’amour
(car elle n’avoit pas encore attaint la neufiesme année) si
faut-il que j’advoue que ses qactions enfantines me pleurent, et que
dès lors, me sentant touché d’une façon
inaccoustumée, je me plaisois à ses propos, et aux petits
jeux qu’elle faisoit de sorte qu’encores que j’eusse un siecle pour le
moins plus qu’elle, je ne laissois de me jouer, comme si j’eusse
esté de son age. Combien de fois luy ay-je souhaitté en
ce temps-là cinquante ou soixante lunes de celles qui me
sembloit avoir trop pour elle, et elle trop peu pour moy ? et
combien de fois voyant qu’il estoit impossible, et que son aage venoit
à pied de plomb, et le mien s’en alloit à tire
d’aysle, ay-je voulu me retirer de cette vaine affection ? Mais ne
le pouvant faire, et une lune s’escoulant apres l’autre, quoy que trop
lentement selon mes souhaits, elles parvint enfin jusques à
l’aage de dix ans, qu’elle commençà de donner une si
grande esperance de sa beauté que je n’avois plus de honte
d’aymer un enfant, se pouvant dire dés lors la plus belle fille
du hameau. Je me souviens que sur ce sujet je fis ce vers : [28/29]
SONNET
D’une jeune beauté.
Quelle aurore jamais d’un beau jourdevanciere
Eut le sein plus semé de roses et de lys ?
Ou quels nouveaux soleils, de rayons embellis,
Furent jamais si beaux commençant leur carriere ?
Dès qu’on t’a veu paroistre, aux rais de ta lumiere,
Tous les autres soleils soudain sont deffaillis,
Ou pres d’euxpour le moins demeurent si pallis,
Qu’ils ne retiennent rien de leur clarté premiere.
Quel sera le Midi d’un si bel Orient ?
Je prevoy dès icy que le ciel tout riant,
Et qui ne vit jamais une aurore si belle,
Se promet d’en brusler les hommes et les dieux.
Amour, ou rends son coeur aussi doux que ses yeux,
Ou nos yeux et nos coeur insensibles pour elle.
Et parce que je prevoyois que cette beauté seroit veue de
plusieurs, et que mon coeur ne seroit pas le seul qui en bruleroit de
desir, je me resolus, d’occuper pour le moins le premier son ame,
sçachant bien qu’il y a double difficulté de parvenir en
un lieu difficile de soy-mesme, et qui nous est deffendu par quelqu’un
qui le tient comme le sien. Considerant que son aage n’estoit encore
capable d’une serieuse affection, j’essayay de la gaigner par des
actions enfantines, luy parlant toutesfois d’amour, de passion, de
desir et de flamme ; non pas que je creusse qu’elle en peust
ressentir encor quelque chose, mais pour l’accoustumer seulement
à ces paroles, qui offencent ordinairement davantage les
oreilles des bergeres, que les effects mesmes. Je continuay cette vie
plus d’un an, durant lequel quelquefois je luy dérobois quelque
baiser, quelque fois je luy mettois la main dans le sein, feignant de
me jouer, à fin que cette coustume me servist à l’avenir
presque comme d’une possession.
Et sans mentir, grande nymphe, je travaillay pas en vain,car estant
parvenue en l’aage de onze ans, elle commença de [29/30]
m’aymer, ce disoit-elle, comme son pere, et augmentant de jour à
autre, elle me juroit qu’elle m’aymoit plus que son pere ny son
frere ; et en fin, avant que les douze ans fussent accomplis, elle
m’aymoit en enfant, et que ce n’estoit pas d’amour. Si fais,
disoit-elle, d’amour. Et en effet, l’âge en quoy elle
estoit, privée de toute malice, m’eut permis de l’engager
à toute sorte de preuve de bonne volonté, si je n’eusse
eu dessein de l’espouser, lors qu’elle eust esté un peu plus
avancée. Mais cette consideration et celle aussi de la veritable
affection que je luy portois, assoupit en moy toute mauvaise
volonté. Et parce que sa simplicité me me faisoit croire
qu’elle ne fust deceue de quelque autre, voyant desja plusieurs qui la
recherchoient, je ne luy representois jamais que l’estime que chacun
fait de la constance et de la fidelité, combien l’on meprisoit
celles qui ayment diverses personnes, combien les bergers sont
ordinairement trompeurs et infidelles, et combien il se falloit peu
fier en leur paroles, voir que c’estoit faute de les escouter. Et lors
qu’un jour elle me respondit : Mais si c’est faute, il ne faut
donc pas que je souffre que vous me parliez comme vous faites. Je vis
bien qu’il y avoit encor de l’enfance en elle puis qu’elle ne
cognoissoit pas mon dessein, et pour ce je luy fis un long discours de
l’amitié, luy representant que nous n’estions
En ce monde que pour aymer, que sans cette vertu il n’y auroit point de
plaisir en la vie, que c’estoit elle qui redoit toutes les amertumes
douces, et toutes les peines aysées ; qu’une personne qui
vit sans amour est miserable, par ce qu’elle n’est amée de
personne, qu’elle voyoit bien que sa mere avoit aymé son pere et
que sa tante de mesme avoit choisi son oncle, mais que celles qui en
aimernt plus d’un, estoient blasmées et mesprisées de
chacun parce que n’estant particulierement à personne, personne
n’estoit particulierement à elles.- Et quoy, me repliqua-t’elle,
les bergers sont-ils aussi obligez de n’aymer qu’une bergere ?-
Ils y sont sans doute obligez, luy disois-je, et d’effect ne voyez-vous
pas que je n’ayme que vous ?- Mais adjousta-t’elle, avant que ja
fusse né, n’aymiez-vous rien, et quand je mourrois,
cesseriez-vous d’aymer quelque chose ? Je ne peus m’empescher de
rire de ceste naïve demande, et pour luy respondre :
Sçachez, ma belle fille, luy dis-je, qu’avant que vous fussiez
née, mon amour ne l’estoit pas encores, et quand vous vintes au
monde, mon amour y vint avec vous. Et que si vous [30/31]
mourez avant que moy, elle s'enfermera dans vostre tombeau. -
Et si vous mourez avant que moy, continua-t-elle, est-il
nécessaire
que j'en fasse de mesme ? et si cela est, apprenez-moy, mon
pere, je vous supplie, comment il faudra que je fasse pour enclorre
mon amour en vostre cercueil. - Ma fille, luy dis-je en souriant,
parce que je suis nay avant que vostre amitié, il n'est pas
raisonnable
qu'elle meure aussi tost que moy, mais me survivant, il
faut qu'au lieu que vous aymez à ceste heure ce que vos yeux vous
font voir de moy, qu'alors vous en aymiez ce que la memoire vous
en representera, et par ainsi, vous souvenant de Thamire, vous
l'aymerez ; et ayant memoire de luy, vous n'en aymerez jamais
d'autre, luy donnant aussi bien toute vostre volonté lors que
vous
vous ressouviendrez de luy, que vous devez faire à cette heure
que vous le voyez. - Mais comment, disoit-elle toute estonnée,
aymeray-je un mort ? Quelquesfois que vous me baisez, et
que vous me chatouillez, ou me mettez la main dans le sein, si
je vous demande pourquoy vous le faites, vous me respondez que
c'est parce que vous m'aymez ; et faudra-t'il, si je vous ayme
estant mort, que je vous en fasse de mesme ? - Ma belle fille,
luy dis-je, la prenant entre mes bras, et la baisant, les bergeres,
pour preuve de leur amitié ne doivent pas sauter au col des
bergers
qu'elles ayment, ny leur faire les caresses dont vous parlez, c'est
assez qu'elle les souffrent. - Et quoy, me repliqua-t'elle, est-ce
un tesmoipage de bien aymer que de souffrir d'estre baisée et
caressée de ceste sorte ? - C'en est un sans doute, luy dis-je,
et
cest pourquoy elles ne le doivent souffrir, sinon de ceux qu'elles
ayment. - Et quelle cognoissance de leur amour nous peuvent
donner les bergers ? - Celle, luy dis-je, que vous pouvez avoir de
moy, quand je vous baise et quand je prens plaisir à vous
caresser. - De sorte, me respondit-elle, que quand quelqu'un me voudra
baiser ou se jouer de ceste sorte avec moy, je recognoistray incontinent
qu'il m'aymera.
Je vous raconte les naïvetez de cette bergere, afin, madame, que
vous cognoissiez mieux, et de quelle qualité estoit
l'amitié qu'elle .
me portoit, et avec quel soing je l'ay eslevée, s'il faut dire,
non
point en amant, mais en pere, et quelle est l'obligation qu'elle
me doit avoir, de ce qu'en un aage si peu fin, je ne l'ay pouit
aymée
malicieusement ; car vous jugez bien, par .ces demandes et repliques,
qu'elle n'avoit pas un esprit, qui m'eust peu resister, ny
refuser quoy que j 'eusse voulu d'elle. Peut-estre en les considerant,
[31/32]
vous estonnerez-vous que je trouvasse en un aage si tendre quelque
chose qui me peust arrester, moy, dis-je, qui desormais devois
repaistre mon esprit de quelque viande plus solide ? Mais s'il vous
plaist de vous souvenir que l'amour est toujours enfant, et que la
jeunesse sur toute chose luy plaist, vous jugerez bien que puis qu'il
falloit que j'aymasse, il n'y avoit rien qui fust si convenable
à une
pure et sincere affection que la mienne, que ceste beauté
innocente
et sans malice. Et à la verité je recognois bien que ce
n'estoit
pas moy qui en avois fait election, mais le Ciel qui me la faisoit
aymer par force, car par plusieurs fois je voulois m'en eslongner,
et me representois tout ce que la raison me pouvoit opposer,
mais c'estoit comme retoucher une playe bien envenimée, cela ne
me servant qu'à augmenter mon mal, qui en fin parvint à
une
extreme grandeur.
Or en ce temps, Calidon revint de la province des Boiens, et
pouvoit avoir dix huict ans ou environ. II estoit grand, plus que
l'ordinaire de son aage, il avoit la taille belle, le visage des plus
agreables pour un teint clair-bm, au reste le discours bon, et la
façon plus relevée que sa condition peut-estre ne
requeroit pas,
mais toutesfois nullement glorieuse ny meslée de mespris. Il faut
que j'advoue, que quand je le vis tel, j'augmentay de beaucoup
l'amitié que je luy avois portée ; car auparavant, si je
l'avois aymé,
ce n'avoit esté qu'en consideration de la proximité qui
estoit entre
nous, et pour la recommandation que mon oncle m'en avoit faite,
mais quand à son retour je le trouvay tant aimable, il est
certain
que je mis en luy tout ce qui me restoit d'amitié. Et parce que
n'ayant jamais esté marié, je n'avois point d'enfans, je
fis resolution
de luy remettre apres moy tous mes trouppeaux et tous mes
pasturages, qui peut-estre ne sont pas à desdaigner. Et à
fin de
l'obliger à quelque reciproque bien-veillance envers moy, je ne
me
contentay pas d'avoir fait ce dessein en moy mesme, mais le luy
declaray, et le fis sçavoir à tous mes parens et voisins.
Et parce que je prévis bien que,demeurant en ma cabane, il
estoit impossible qu'il ne vist la belle nourriture de la sage Cleontine, et que
peut-estre, il l'aymeroit sans sçavoir mon intention, je la luy
dis
avec tres expresses deffenses de ne la regarder que comme frere.
Avec mille soumissions et mille serments, il me jura qu'en cela, ny
qu'en toute autre chose il ne me desobeyroit jamais, ny ne feroit
chose qu'il pensast me déplaire. Et toutesfois la lune n'avoit
point
encore parachevé un cours entier, que le voilà tant
épris de [32/33]
Celidée, que n'osant le déclarer ny à elle ny
à moy, ny à autre qui
me le peust dire, apres avoir languy quelque temps, il fut
contrainct de se mettre en fin au lict.
Pensez, madame, quel estoit le regret que j'avois de son mal, et
queue la peine que j'en recevais, ne pouvant y trouver remede. On
luy vit aussi tost les yeux enfoncez, et le teint jaune, et pour le
dire en un mot, il devint si maigre et si changé, qu'il n'estoit
pas
recognoissable. Je le fis voir aux plus sçavants et experimentez
de
toute cette contrée, et lors que la reputation me faisoit
cognoistre
le nom de quelqu'un, je ne plaignois ny la peine ny la despense de
l'envoyer querir. Il n'y eut Vacie en la contrée qui je ne fisse
faire sacrifice pour appaiser Tautates, Hesus, Tharamis, et Belenus,
si de fortune Calidon les avoit offensez ; il n'y eut Eubage de qui
je ne demandasse les augures, et l'opinion ; il n'y eut barde que je
ne priasse de venir chanter aupres de son lict, pour sçavoir si
quelque harmonie ne pourroit point prevaloir par dessus la melancolie
qu'il cachoit en son ame. Bref il n'y eut sage Sarronide qui
à ma requeste ne le vint visiter, et luy donner quelque precepte
contre l'ennuy, et quelque grave conseil contre la tristesse. Mais
tout cela ne me profita de rien, non pas mesme les pleurs que
l'amitié que je luy portois, m'arrachait des yeux par force,
lors que
je le pnois et conjurois, acoudé sur son lict, de me dire le
sujet de son mal.
En fin languissant de ceste sorte, sans que les remedes que nous
luy donnions, luy fissent aucun effect, de fortune un vieux mire
de mes amis, scachant le déplaisir que j'avois de la perte de
Calidon, me vint trouver pour, avec ses sages propos, me consoler
en cette cuisante affliction ; et, apres qu'il m'eust representé
toutes les considerations que la prudence humaine eust peu faire.
En fin, me dit-il, resignez Calidon, et vostre volonté entre les
mains de Tautates, et croyez, si vous le faites sans feintise, que
vous en recevrez plus d'ayde et de soulagement que vous n'en
sçauriez esperer de tous les hommes. Et lors qu'il fut prest
à
artir, il voulut voir Calidon.
Nous allasmes donc tous deux en sa chambre, où il luy parla
quelque temps, et le considera fort longuement ; il remarqua ses
gestes, ses actions, luy toucha le pouls, le tourna de tous costez
pour recognoistre son mal, et apres avoir demeuré plus de deux
heures aupres de luy : Mon enfant, luy dit-il, resjouyssez-vous, et
soyez certain que vous ne mourrez pas encores de cette maladie, [33/34]
et que j'en ay veu plusieurs attaints de mesme mal, mais je n'en
vis encor jamais mourir un seul.
En sortant hors de la chambre il me tira à part, et me tint ces
propos : L'âge que j'ay vescu, encor que je ne l'aye pas tout bien
employé, si est-ce qu'il ne m'a pas entierement esté
inutile, si j'ay
bien conté depuis que je naquis, il ne s'en faut pas trois
Ifines que
trois siecles ne soient escoulez, il y en a plus de deux que je fais
profession de mire, et puis que Tautates l'a voulu ainsi, ce n'a pas
esté sans quelque bonne reputation, de sorte que j'ay tousjours
esté employé en toutes les maladies des principaux de
ceste contrée,
voire des Boiens, des Eduois, mesmes des Sequanois, et Allobroges,
ce que je ne vous dis que pour vous faue entendre que la
longue experience que j'ay eue des maladies me fait parler avec
beaucoup plus d'asseurance de celle de Calidon, qu'un plus jeune
que moy ne pourroit pas faire. Je vous diray donc que le mal
qu'il a ne procede pas du corps, mais de l'esprit, et si le corps en
est attaint, c'est à cause de l'estroite union qu'il a avec
l'esprit
malade, qui luy fait ressentir comme sien le mal qui n'est pas de
luy, tout ainsi que les amis ressentent le mal et le bien l'un de
l'autre. Et quoy que ceste espece de maladie soit fort fascheuse,
si est-ce qu'elle n'est pas si dangereuse que celle du corps, parce
qu'il n'y en a point de l'ame qui soit incurable, pource que ceste
ame estant spirituelle, n'est point sujette à corruption, ny
à dissolution
de parties, mais seulement à changer de qualité, laquelle,
soit bonne, soit mauvaise, s'acquiert par l'habitude et cette habitude
par une volonté opiniastre, si c'est au bien, conduitte par un
sain jugement, et si c'est au mal, par un jugement despravé. Or
d'autant que le jugement est rendu malade par la mescognoissance
de la venté, aussi tost qu'on la luy faict recognoistre, il est
remis en
son premier estat. Et quoy que la volonté retienne aussi les
ressentimens
de cette mauvaise habitude, quelque temps apres la cognoissance
de la verité, si est-ce qu'en fin elle la pert, et reprend celle
de la vertu, parce que tout vice estant mal, et tout mal estant
entierement opposé à la volonté, il n'y a point de
doute que tout
vice recogneu ne soit hay. Je vous dis ces choses, afin que vous
ne desesperiez point de la guerison de ce jeune berger, de qui je
pense avoir fort bien recogneu la maladie. Car, soit à son pouls<
inegal sans luy rapporter autre accident, soit à sa foible voix
surprise
bien souvent par des demy-souspirs, soit à ses yeux qui
semblent nager dans l'humidité, soit à la lenteur dont sa
paupiere [34/35]
se hausse et s'abbat ; bref, à la tristesse qui est peinte en
son visage,
et à ce continuel silence, je juge qu'il est
passionnément amoureux
en lieu qu'il n'ose declarer, ou dont il est mal traité.
Aussi tost que ce mire me tint ce langage, quelque demon me
mit en l'esprit que c'estoit sans doute de la belle Celidée, et
qu'à
cause de la deffence que je luy en avois faite, il ne l'osoit dire. Et
parce que ce mire me voyoit pensif au lieu de me resjouir de ces
riouvelles, il m'en demanda l'occasion, et luy ayant respondu que
je craignais plus qu'auparavant de le perdre, parce que sa guerison
ne despendant plus des remedes que je luy pourrois faire
donner, mais d'une personne incogneue, ou peut-estre ennemie, et
sans raison, je ne voyois qu'il. y eust sujet de rejouyssance pour
moy. A toute chose, me dit-il, la prudence peut remedier, excepté
à la mort ! C'est pourquoy ne doutez point que, tant que Calidon
sera en vie, je ne trouve quelque remede. Quant à ce que vous
dites que la personne qui le peut guerir vous est incogneue, e la
descouvriray bien, pourvu que vous me donniez du loisir d'estre
aupres de luy quelques jours. - Il ne faut pas, luy dis-je, que vous
esperiez de le tirer de sa bouche. - Ce n'est pas, dit-il, ce que je
pretens. Au contraire, il se faut bien donner garde de luy en faire
semblant, car cela nous osteroit le moyen de la cognoistre. Et lors
que nous sçaurons qui elle est, ne doutez point que nous n'e
venions bien à bout ; car il n'y a courage si farouche qui ne
s'apprivoise
aux caresses d'amour, pourveu que la prudence y apporte
l'artifice necessaire
Mais, grande nymphe, je raconte peut-estre trop par le menu
cet accident, si bien que pour abreger, je vous diray qu'il demeura
sept ou huict jours au chevet du lict de Calidon, et [me conseilla
cependant de faire en sorte que] toutes les jeunes bergeres de
nostre hameau et d'alentour le vinssent visiter separement, sous
pretexte que la tristesse estant son plus grand mal, il falloit le
resjouyr par les divertissemens des compagnies. Et quant à luy,
il
luy tenoit tousjours le bras, et sans faire semblant de rien luy
touchoit le pouls, pour cognoistre quand il prendroit quelqu
émotion. De fortune Celidée en ce temps là avoit
fait un voyage
avec Cleontine, où elle demeura cinq ou six jours : cela fut
cause
qu'encores qu'elle fust I'une de nos plus proches voisines, elle vint
nous visiter des dernieres, car chacun regrettoit de Sorte ce berger
et je faisois tant de pitié à tous ceux qui
sçavoient mon déplaisir,
qu'il n'y avoit celuy qui refusast d'envoyer ou sa soeur, ou sa fille,
chez moy. [35/36]
En fin estant presque desesperez de recognoistre par ce moyen
ce que nous desirions de descouvrir, voicy que l'on nous vint
avertir que Celidée estoit à la porte. De fortune alors
le mire luy
tenoit le bras, et son pouls estoit plus reposé qu'il n'avoit
esté de
tout le jour ; mais quand il ouyt le nom de Celidée, incontinent
il
s'esmeut et commença de s'eslever, comme s'il eust eu une tres
ardante fievre, et puis tout à coup se remettant en son premier
estat, ne demeuroit pas long temps sans estre agité de nouveau.
Le mire qui estoit avisé, le regarde entre les yeux, et les luy
voit
plus vifs et ardants que de coustume, et comme estincelans, la
couleur luy vint au visage, bref il recognoist un si grand changement,
que presque il ne vouloit attendre que Celidée fust entrée
pour en estre plus asseuré. Et toutesfois quand elle fut
à la porte
de la chambre, quand elle entra, quand elle s'approcha de luy, et
quand elle luy parla, les changements de son pouls et de son
visage estoient si differents, que qui que c'eust esté s'en fust
pris
garde, et pource me tirant à part : Amy Thamire, me dit-il, ce
n'est pas Celidée qui est entrée, mais la femme de
Calidon, si tu
veux qu'il vive.
O dieux ! quel sursaut.me donnerent ces paroles ! je demeuray
sans responce, et fut tres à propos que le mire continua de me
parler, car il m'eust esté impossible de prononcer un mot. En fin
estant revenu un peu en moy mesme, je luy demanday si en l'estat
où il estoit, il seroit à propos de le marier ? - Il sera
bien tost
remis, dit-il, pourveu que vous fassiez en sorte que cette fille luy
donne quelque cognoissance d'amitié, et cependant vous pourrez
parler à Cleontine, qui estant sage, et cognoissant l'avantage
de la
bergere, n'a garde de refuser ce party.
Ce mire partit de ceste sorte, me laissant sans doute plus malade
que celuy qui estoit au lict. Pourrais-je bien vous representer,
madame, de quelles contrarietez mon ame fut combatue ? je
n'estime pas que cela se puisse, puis qu'en verité je crois que
l'entendement
m'eubt tourné, si je ne me fusse promptement resolu.
D'un costé l'amitié me demandoit Celidée pour
Calidon, d'autre
costé l'amour me deffendoit de la donner. Mais, me disoit
l'amitié,
Calidon mourra si tu ne la luy donnes, et il n'y a point de remede
que celuy-là. Et l'amour respondoit : Et comment penses-tu de
pouvoir vivre toy-mesme, si tu ne la possedes ? Dont, disoit
l'amitié,
est-ce ainsi que tu te laisses surmonter à une vaine passion,
et veux plustost que de luy contrarier, contrevenir aux lois de la
[36/37]
raison ? - Mais quelle raison, disoit l'amour, te peut commander
que tu meures pour faire vivre quelqu'autre ? ne faut-il pas appeller
cela brutalité ? - Est-il possible, repliquoit l'amitié,
que tu ne
consideres pas que Calidon est jeune, et par consequent en un
aage qui ne peut resister à ses passions ? et toy qui as desja
passé
ces premieres fureurs de la jeunesse, veux-tu te monstrer aussi
foible que luy, ou pour mieux dire, veux-tu achetter un peu de
plaisir qui se passera aussi promptement qu'il aura esté receu,
par la miserable et eternelle mort de Calidon ? Ah ! change,
change de dessein, et considere non pas quel tu es, mais quel tu
devrois estre. Escoute les reproches que le pere de ce jeune berger
te fait : Est-ce ainsi, Thamire, que tu maintiens la pramesse que
tu me fis, lors qu'avec mon dernier souspir, te tenant la main entre
les miennes, pour marquer nostre amitié, je te recommanday cet
enfant dans le berceau, et que tu juras que tu l'aurois toute ta vie
aussi cher que s'il estoit sorti ton corps, tant pour la recommandation
que je t'en faisois, que pour la memoire des bons offices que
tu avois receus de moy lors que ton pere jeune en mourant, te
laissa encore jeune entre mes mains ? Souviens-toy que je n'ay
jamais esté ton competiteur en amour, ny que je n'ay jamais .
balancé, si pour quelque leger plaisir je te laisserois perdre
la vie.
N'achete point un repentir si cherement, repentir, Thamire, qui
honteux t'accompagnera sans doute dans le tombeau avec mille
sortes de remors, qui feront la vengeance d'un acte tant indigne
de ces anciens Boiens dont tu te vantes d'estre issu.
Il faut que je l'avoue, ces considerations peurent tant sur moy
que je me resolus de me priver de Celidée, pour la donner
à Calidon,
Mais, madame, combien me trouvay-je empesché, lors que je voulus
l'executer ? Premierement, afin que ce jeune berger reprint sa
premiere santé, ce fut par luy que je voulus commencer, et luy
ayant declaré la cognoissance que j'avois de son mal, et la
volonté
que j'avois d'y pourveoir, d'abord il me le nia ; mais en fin avec les
larmes aux yeux, il l'advoua, et en mesme temps me demanda
pardon, avec tant d'apparence de regret, que sans doubte la
cognoissance que j'en eus, fit que je luy remis toute la faute qu'il
avoit commise contre moy, voyant bien que s'il avoit erré,
ç'avoit
esté par force. Mais lors que j'en voulus parler à
Celidée, ce fut
bien où je trouvay de la difficulté, car non seulement
elle ne l'aymoit
point, mais le'hayssoit, et falloit bien que ceste inimitié vint
de nature, puis qu'il n'y avoit sujet quelconque apparent de luy [37/38]
vouloir mal, les bonnes conditions de ce berger estant telles,
qu'elles devoient plustost donner de l'amour que de la hayne. Et
toutesfois, bien souvent que nous en avions parlé ensemble, elle
m'avoit tousjours dit, que Calidon seroit le dernier qu'elle
aymeroit .
Or à ce coup que j'estois resolu de luy faire cette ouverture si
contraire à sa volonté et à la mienne, et si
differente des discours
que je luy avois tousjours tenus, je fus fort en suspens par où
je
devois commencer. En fin je pensoy qu'il estoit à propos de l'y
embarquer peu à peu ; car de luy dire tout à coup qu'elle
aimast
Calidon, je jugeois bien que je ne l'obtiendrois pas aysément
d'elle, tant pour l'amitié qu'elle me portoit, que pour le peu
d'inclination
qu'elle avoit à l'aymer. J'en usay donc de cette sorte,
parce que l'aage luy ayant donné plus de cognoissance qu'elle ne
souloit avoir, il ne falloit plus traitter avec elle comme un enfant.
je luy representay le desplaisir que j'avois du mal de ce berger;
combien sa vie m'estoit chere, et en fin que je n'aurois jamais
plaisir si je le perdois, que les mires, et tous les plus scavans me
disoient que son mal ne procedoit que de tristesse, mais que ne
scachant quel en estoit le subjet, je ne pouvois que prier tous ceux
qui m'aymoient de s'estudier à le resjouyr, ou à
recognoistre la
source de son mal, et qu'elle estant celle que j'aymois et honorois
le plus, elle estoit en quelque sorte obligée plus que tout le
reste
du monde de rechercher à ma consideration la guenson du berger ;
que cela eçtoit cause que je la conjurais par toute nostre
amitié,
de le voir le plus souvent qu'elle pourroit, et de jouer et passer le
temps avec luy, afin de le divertir de cette melancholie qui le
faisoit mourir. Elle qui ventablement m'aymoit, me promit de le
faire toutes les fois qu'elle auroit la commodité, et en effect
n'y
manquoilt point, dont je recevois d'un costé du contentement,
mais de 'autre tant d'ennuy, que je ne sçay comment je pouvois
vivre.
J'avois eu opinion que la fadiliant qu'elle auroit avec luy
l'engageroit à quelque bienvueillance, et qu'apres il seroit plus
aysé de changer ceste amitié en amour ; et elle, qui
avoit un autre
dessein, fit bien ce qu'elle m'avoit promis, mais ne changea point
de volonté. Cela toutesfois ne laissa pas de profiter à
Calidon, qui
recevant ces visites et ces caresses, sous l'esperahce que je luy
avois donnée, beaucoup plus avantageusement pour ses desirs, que
sa fortune ne requeroit, en peu de temps commença de se
remettre, [38/39]
et quoy qu'il ne fust pas guery entierement, si voyoit-on un grand
amandement en son mal.
Et parce qu'elle s'en ennuyoit, et que je voyois bien que mon
dessein n'avoit pas eu l'effect que je m'estois proposé, je
pensay
qu'il la falloit obliger d'un autre costé. Je m'adresse donc
à
Cleontine, luy declare l'amitié que je portois à Calidon,
la volonté
que j'avois de luy donner apres moy tous mes troupeaux, et mes
pasturages, luy mets devant les yeux la qualité de la personne du
jeune berger, sa bonne naissance, ses vertus, bref l'amitié qu'il
portoit à Celidée, et n'oubliay chose que je peus penser
pouvoir
avancer ceste alliance.
Voyez, grande nymphe, si je n'y marchois pas de bon pied, et
s'il n'a pas occasion d'estre obligé à Thamire !
Cleontine qui jugea ce party avantageux pour sa nourriture, me
remercia de la volonté que j'avois pour Celidée, et
dés lors me
donna parole que tout ce qu'elle y pourroit Seroit employé en
faveur de Calidon, mais que la jeune bergere avoit une mere qui
I'aymnoit infiniment, et sans laquelle elle n'en pouvoit disposer,
qu'elle luy en parleroit ; et que cependant elle y disposeroit
Celidée
le plus qu'il luy seroit possible. Voyez, madame, quelle estoit ma
miserable fortune : je recherchois avec tous les artifices que je
pouvois inventer, de me priver du seul bien qui me peut rendre la
vie agreable, et prevoyois bien, que quoy qu'il m'en arrivast, je
n'en pouvois avoir du contentement. Si j'obtenais ce que je recherchois
pour Calidon, quelle vie pouvois-je esperer ? Et si je ne
l'obtenois point, combien m'affligeoit le desplaisir et la peine de
ce berger, qui ne m'estoit pas moins cher que s'il eust esté mon
enfant ? Estant donc en cest estat, que je ne sçay si je dois
nommer mort, ou vie, apres avoir eu la response de Cleontine, un jour
que
je trouvay Celidée, par ce que je ne vivois plus si
familieremerit
avec elle que je soulois, je luy dis : Ma belle fille, Cleontine m'a
declaré un dessein qu'elle a, il me semble que vous
point rejetter. Et craignant qu'elle ne me demandast
toit, je feignis d'estre pressé de quelque affaire, et ainsi la laissay
fort en doute. Mais je partis avec bien plus de peine,
effort que je fisse contre ma volonté, si ne la pouvois-je
desraciner
de mon ame, et toutes les fois que je me representois Celidée
entre
les bras de quelque autre, il faut que j'advoue que je n'avois point
assez de resolution pour soustenir seulement ceste pensée. Voyez
quel je fusse devenu, si ce mariage eust eu l'effet que veritablement
je recherchois pour le salut de Calidon ! [39/40]
Il advint donc que Cleontine croyant que ce que j'avois proposé
estoit advantageux pour Celidée, la tirant à part le luy
proposa,
et avant que luy en demander son avis, luy dit quel estoit le sien,
et afin de le fortifier davantage, luy fit entendre qu'elle m'avoit,
ceste obligation, puis que ç'avoit esté rnoy qui luy en
avois parlé.
Cette bergere, madame, vous pourroit dire mieux que je ne
sçaurois faire, quel sursaut elle receut de ces paroles, et
mesme quand
elle sceut que ceste proposition venoit de moy. Tant y a que ce
fut tout ce qu'elle peut que de celer sa colere en presence de
Cleontine,
a laquelle ayant respondu fort modestement, et toutesfois au
plus loin de sa pensée, elle remit cette resolution à son
jugement,
et à la volonté de sa mere, à laquelle elle ne
contreviendroit
jamais ; puis se retira en son apart, où je croy qu'elle ne
parla pas
mal à moy.
En fin estant resolue d'espouser plustost le cercueil, que Calidon,
elle me vint trouver. Je jugeay bien, d'abord que je la vis, qu'elle
avoit quelque chose qui la troubloit, car les yeux luy trembloient
dans la teste, elle avoit les sourcils froncez, et la couleur plus haute
que de coustume; mais je ne me figurois pas qu'elle fust tant
offencée contre moy, ne croyant que Cleontine lui eust dit que
cela vint de moy.
J'estois de fortune seul au pied de ce gros orme qui tout seul au
milieu presque de la plaine de Mont-verdun, est posé sur le grand
chemin ; aussi tost que je l'apperceus, je me levay, et luy tendant
la main comme je soulois, je fus estonné qu'elle recula le bras,
et
me regardant d'un mil plein de courroux : Comment, me dit-elle,
Thamire, oses-tu tendre la main à celle que tu as donnée
à un
autre ? Ne te contentes-tu pas de m'avoir abusée, tant que
l'innocence
de mon aage l'a peu supporter ? Ou si tu penses d'estre
si fin et dissimulé, et si tu me crois de si peu d'esprit que
n'estant
plus enfant, je ne puisse recognoistre tes ruses et ta perfidie ? Et
par ce que surpris de l'ouyr parler de ceste sorte, elle vit que je ne
luy respondois point : Ah ! non, Thamire, ne penses plus de
me pouvoir abuser par tes ny par tes asseurances d'amitié,
je suis devenue plus malicieuse, et pleust à Dieu que je l'eusse
tousjours tant esté, je n'aurois pas pour le moins tant
d'occasion
de me plaindre de toy maintenant !
Mais vien-çà, ingrat, et cruel (ouy, je te puis appeller
ingrat,
ayant si ingratement oublié les raisons que tu avois de m'aymer,
et je te puis dire cruel avec raison, n'ayant point eu de pitié
de la [40/41]
miserable vie que ta malice m'a preparée), vien-çà
donc, ingrat
et cruel, qu'as-tu recognu en rnoy qui t'ait donné occasion de me
traitter de ceste sorte ? Y avoit-il quelque ancienne inimitié
entre
nos Peres, que tu ayes voulu venger sur rnoy ? t'ay-je voulu faire
mourir ? ay-je parlé contre toy ou contre tes amis ? ou bien
t'ay-je
manqué de parole, ou d'amitié ? ou si tu as recogneu en
moy
quelque deffaut qui t'aye convié à me quitter, ou ne
juges-tu point
maintenant que je ne sois assez belle, ou assez riche, ou assez
avisée ? Mais quand ce seroit pour vanger ton pere, la vengeance
que tu pouvois prendre sur une fille, est, ce me semble, bien indigne
de Thamire. Que si je t'ay voulu faire mourir, pourquoy ne m'ostestu
la vie tout à un coup, au lieu de me remettre entre les mains
de cet ennemy avec lequel je remourray tous les moments ? Que
si je n'ay pas assez de beauté ny de vertu pour t'arrester, et
bien,
Thamire, va à la bonne heure en chercher quelque autre, qui en
ayt d'avantage. Mais, helas ! pourquoy ordonnes-tu que, pour
penitence de la faute de la nature, je sois remise entre les mains de
celuy que la nature mesme me fait abhorrer ? Laisse rnoy en la
liberté que tu m'as trouvée, lors que par tes malices tu
as commencé
de m'abuser, et te contentes du regret qui m'accompagnera
toute ma vie de n'avoir sceu plustost recognoistre ton dessein.
Que si je t'ay manqué d'amitié, j'advoue que tu es juste
d'en faire
de mesme ; mais, Thamire, reproche-le moy, dy moy en quoy j'ay
failly ?
Ah ! cruel t dénaturé berger, tu es muet, et ne parles
point !
est-ce de honte, ou de l'offence que tu m'as faite ? Ny l'un ny
l'autre ne te sçauroit toucher à mon occasion, mais tu
songes
quelque nouvelle malice contre cette peu fine Celidée, à
fin de
saouler la mauvaise volonté que tu luy portes. Mais va, perfide
et deloyal Thamire, et te ressouviens que tu as faict plus pour
rnoy que tu ne penses ; car par cette action je suis hors de l'opinion
que j'avois, d'estre aymée de toy, cognoissance qui me degageant
de ta tyrannie, m'empeschera de me remettre jamais sous
celle d'homme du monde. Et ne penses pas que je sois pour cela
a Calidon, car desormais la mort me sera plus chere, que le plns
aymable berger de cette contrée, et que ce souvenir te demeure en
l'ame pour un regret eternel. Aussi ne te le dis-je qu'a ceste
intention,
et m'asseure que les dieux sont trop justes pour me refuser
cette vengeance. En me voulant donner à Calidon, tu t'es
privé
à jamais de la plus vraye et plus entiere affection que jamais
[41/42] berger ait acquise, et de laquelle il ne faut plus que tu ayes
esperance, sinon lorsque le feu universel en brulant l’univers
r’alumera cest amour en moy. Et si je ne te dis vray, qu’il n’y ayt
point d’hommes pour moy en terre, mais des monstres cruels qui me
devorent, ny point de dieux au ciel pour prendre pitié de mes
peines, mais seulement des supplices et des enfers.
Et à ce mot ostant de son col une chaine de paille
tressée, que je luy avois donné, et me la presentant, et
moy sans y penser la tenant d’une main : Et pour te donner quelque
asseurance de ce que je dis, soit ainsi (dit-elle en tyrant de violence
cette chaine) nostre amour rompue, et demeure à jamais telle,
que cette chaine que j’eus de toy, et qui en fut le symbole, demeurera
à jamais en deux pieces. Elle n’eut plustost
proféré cette parole, qu’elle s’encourut avec une partie
de la chaine, dont le reste me demeura en la main, tant hors de moy que
je ne peus luy dire un mot d’excuse ny faire un pas pour la suivre.
J’avoue, madame, que ces reproches me touchoient bien vivement, et que,
repassant par ma memoire avec combine de raison Celidée m’avoit
parlé de ceste sorte, je jugois qu’elle estoit exempte de
blasme, et moy coulpable entierement. Toutesfois je fus encore assez
fort pour demeurer ferme en la resolution que j’avois faite pour le
contentement de Calidon. Mais qu’en advint-il ? Le berger,
sçachant que j’en avois parlé à Cleontine, oyant
le bruit commun de leur marriage, parce qu’il fut incontinent
espanché par tout, ne s’estonna pas beaucoup de voir que sa
bergere ne le venoit visiter que quand Cleontine le luy commandoit,
jugeant qu’elle le devoit faire ainsi, puis qu’on parloit du marriage ;
de sorte qu’en peu de nuits il reprint sa premiere santé, et
sortit hors du lict, et peu après de la cabane.
Cependant Celidée ne s’endormit pas, et n’ayant plus d’esperance
qu’en la tendre amitié de sa mere, voyant bien que j’avois
gaigné Cleontine, d’abord qu’elle la vit, se jettant à
genoux le sceut de sorte attendrir qu’elle luy promit qu’elle ne seroit
jamais mariée contre sa volonté. Celidée, plus
contente de cette asseurance que de bonne fortune qui luy peust
arriver, fait tant que nous en sommes avertis, ne luy semblant pas
qu’elle eust obtenu entierement ce qu’elle desiroit, s’il n’estoit sceu
de nous.
Il seroit bien mal aysée de dire, grande nymphe, si j’en fus
plus marri ou plus content ; car d’un costé, je craignois que
Calidon ne retombast en l’estat d’où il ne faisoit que sortir,
et de l’autre [42/43], mon contentement n’estoit pas petit de
sçavoir que personne ne possederoit Celidée. Mais lors
que je vis que le berger, encor que triste, ne laissoit pas toutesfois
de se bien porter, j’avoue que je fus infinement contant de la
resistance que la bergere avait faite, et louois en mon ame sa prudence
et sa fermeté. Car je pensois que tout ce qu’elle en avoit fait
n’estoit que pour se conserver toute à moy, ne pensant pas que
le dépit qu’elle m’avoit fait paroistre fust assez pour arracher
entierement l’amour qu’elle m’avois portée ; de sorte que
revenant en moy-mesme, je recogneus le tort que j’avois eu, non pas de
me separer d’amitié d’avec elle (car je n’avois jamais eu cette
intention, ny n’avois esperé d’obtenir cela sur moy), mais de
l’avoir voulu sacrifier à la santé de Calidon : c’est
ainsi qu’il faut nommer l’acte que je voulois faire. Considerant de
plus que le berger oyant ce second refus, n’en estoit pas mort, je m’en
disois encore plus coupable, puis que ce n’estoit pas de sa vie dont il
s’agissoit, mais de son plaisir seulement. Et repassant ces
considerations souvent par mon esprit, je ne me donnay garde, que mon
amour devint plus violente qu’elle n’avoit esté, et cela fut
fort aysé, pource que n’ayant cedé cette belle à
Calidon, que pour luy conserver la vie, et voyant qu’il vivoit, encor
qu’elle ne fust pas sienne , voire qu’il n’en eust point d’esperance,
je pensay que toutes les raisons que j’avois eues de luy quitter,
n’ayant plus de lieu, je pouvois librement reprendre les mesmes erres
que j’avois laissées à son occasion.
En cette deliberation je trouve la bergere, je luy fais entendre la
raison qui m’ a contrainct de traiter de ceste sorte avec elle, et
celle qui maintenant me rappelle à son service, la supplie et
conjure d’oublier la faute que la raison m’avoit fait faire ; bref, je
n’y oublie, ce me semble, chose qui puisse servir à ma cause.
Mais je la trouve changée de sorte qu’il n’y a excuse qui ne me
soit inutile, elle se roidit contre les raisons, et demeurant
opiniastre, ne m’a voulu depuis regarder d’un bon œil.
De fortune, cependant que je parlois à elle, Calidon survint ,
qui pensant avoir en moy un bon second, s’avança pour luy en
dire quelque chose, mais quand il ouyt mes paroles, jamais homme ne fut
plus estonné. Il n’osa pas d’abord me reprocher la mauvaise foy
don’t je l’avois abusé, mais après avoir fait plusieurs
exclamations, et s’estant retiré deux ou trios pas, pliant les
bras l’un sur l’autre sur son estomac : O dieux ! dit-il, en qui
desormais faut-il esperer de la preud’hommie ? Celuy qui m’a
eslevé, celuy que j’appellois [43/44] mon pere, et qui jusques
icy m’en avoit rendu les offices, c’est luy-mesme, dis-je, qui me met
la glaive dans le cœur, et qui me pousse dans le tombeau !
Je luy respondis assez froidement, en luy representant les
considerations qui m’avoient fait quitter Celidée, et celles qui
me ramenoient à elle. Mais d’autant que l’amour le transportoit
avec violence, je ne croy pas qu’il y eust reproche que je ne receusse
de luy sur ce sujet. Mais la bergere se mocquant de nous : Ne debatez
point, dit-elle, à qui doit estre Celidée ; car vous n’y
aurez jamais part ny l’un ny l’autre. Vous, dit-elle, s’adressant
à Calidon, parce que jamais elle ne vous a aimé. Et vous,
continua-t’elle, se tournant vers moy, pour vous estre rendu indigne de
l’amour qu’elle vous portoit. Et à ce mot, nous laissant tous
deux bien confus, nous nous separames, et à si bonne heure, que
depuis ce berger n’est plus rentré dans ma cabane, et s’est
retiré avec l’un de ses parens, sans luy en dire toutesfois le
sujet.
Plus de trois lunes se sont passées depuis cette separation, et
jamais, quelque poursuite que luy ny moy ayons sceu faire, nous n’avons
peu tirer une bonne parole d’elle. Au contraire, plus elle nous voit
obstinez à l’aymer, plus elle s’opinastre à nous hayr, me
faisant bien cognoistre par le preuve quel Prothée est l’esprit
d’une jeune femme, et combine il est difficile de l’arrester. Et
toutesfois je ne puis diminuer l’affection que je luy porte, tant s’en
faut, elle augmente de jour à autre de telle façon, que
si elle la cognoissoit, il n’y a pas apparence que puisque autrefois
elle m’a aymé sous l’opinion que je l’aymois, qu’elle n’eust
beaucoup plus d’amour pour moy maintenant, qui en ay infiniment
davantage pour elle que je n’avois pas en ce temps-là, ny que
n’en peut avoir personne qui l’ayme jamais. [44/45]