L’UNZIESME LIVRE
DE LA SECONDE PARTIE
D’ASTRÉE.
Douze ou quinze jours s’estoyent passez depuis qu’Alexis
avoit laissé
sa triste demeure, et desja la plus part des voisins avoit
visité
Adamas, quand on l’advertit que quelques bergers desiroient de parler
à
luy, et qu’entre les autres, il y en avoit un nommé Lycidas. A
ce nom
de Lycidas, Alexis tressaillit de sorte, qu’Adamas s’en prit garde, et
de peur que Paris n’en fist de mesme, il luy commanda d’aller
sçavoir
qui c’estoit : il prit de bon cœur ceste commission, pour
l’amitié
qu’il portoit à Diane. Cependant Adamas, s’approchant d’Alexis :
J’ay
peur, luy dit-il, ma fille, que la haine que vous portez à ce
frère, ne
decouvre ce que nous voulons tenir si caché. — II m’a
esté impossible
respondit-elle, de ne me laisser surprendre à ceste nouvelle si
peu
attendue. Et si vous le trouviez à propos, je me retirerais dans
ceste
chambre voisine jusques à ce que ces bergers s’en fussent
retournez,
afin d’eviter le danger qu’il y a que je ne me découvre. – Il ne
le
faut pas faire, dit Adamas, car sans doute, ils viennent icy en partie
pour vous voir, et ne faut penser qu’ils n’en ayent demandé des
nouvelles à Paris, aussi tost qu’ils l’ont veu ; outre que nous
le
mettrions luy-mesme en une grande doute.
Alexis ne repliqua rien, parce qu’elle ouyt parler Lycidas an bas de
l’escalier, et peu apres toute la trouppe entra dans la sale, où
le
druide les receut avec des demonstrations d’amitié
extraordinaires.
Ceux qui estoient les plus apparents, c’estoient Diamis, oncle de
Diane, Phocion, oncle d’Astrée, Lycidas, Sil-vandre, Corilas,
Amidor,
et bien que Tircis ny Hylas ne fussent point de ceste contrée,
si ne
laisserent-ils d’assister ces bergers en ce devoir, tant à cause
de
l’amitié qu’ils luy portoient, que pour avoir desja
sejourné trois pu
quatre mois en leur hameau. [429/430]
Phocion, au nom de tous les autres, asseura le druide de leur bonne
volonté, et du desir qu’ils avoient de luy faire service, et
puis luy
dit que deux occasions particulierement les conduisoient vers luy :
l’une pour se resjouyr du contentement qu’il avoit de revoir Alexis
plustost, et en meilleure santé qu’il n’avoit esperé, et
l’autre, pour
l’advertir qu’il avoit pieu au grand Teutates leur envoyer le guy dans
les boccages de leur hameau, et qu’ils venoient le supplier de vouloir,
selon leur coustume, prendre la peine de faire le sacrifice des actions
de graces. Lors le vacie s’avançant : C’est une chose estrange,
dit-il,
seigneur, que celle que je vous vay raconter. Dans le boccage
sacré à
Hesus, Tharamis, Belenus, et nostre grand Teutates, j’ay trouvé
des
choses merveilleuses en cherchant le guy pour l’an neuf. Premierement
un temple de petits coudres et de jeunes chesnes, tellement plyez et
appuyez sur un grand arbre qui est au milieu, qu’ils font une voute
assez spacieuse pour y contenir une grande quantité de personnes
; et
dans le milieu, il y a des gazons en forme d’autel, sur lesquels on
voit un tableau qui represente l’amitié reciproque, avec des
vers où
sont escrites les douze tables des loix d’Amour. Plus en là,
nous
rencontrasmes un autre temple dedié à la déesse
Astrée. O seigneur !
combien est-il misterieux ! Il y a deux autels dont le principal est
fait en triangle, apuyé contre un chesne le plus merveilleux qui
fut
jamais ; car n’ayant qu’un tige, il se separe en trois branches
esgales, et peu apres les rejoint toutes trois ensemble dans une mesme
escorce, de telle façon qu’elles ne sont plus qu’un seul tronc,
qui
s’eslevant plus que je ne vous sçaurois dire par-dessus les
autres
arbres du boccage, a esté esleu de Teutates pour son arbre
bien-aymé.
Et pour nous en donner cognoissance, nous y avons trouvé le guy
salutaire, si beau, et si bien nourry, qu’il n’y en a point dans la
contrée de tel, au rapport de tous les vacies. Et sans mentir,
le nom
du grand Teutates, qui est gravé en son tronc, et celuy de
Hesus,
Tharamis, et Belenus, qui sont aux trois branches, avec les autres
merveilles qui se voyent en ce lieu, font bien cognoistre que Dieu s’y
ayme et qu’il veut y estre adoré.
Ainsi discouroit le vacie, et racontoit au druide une chose, qu’il
sçavoit mieux que luy, comme en ayant esté l’inventeur.
C’estoit la
coustume des Gaulois, de chercher, une lune avant le sixiesme de celle
de Juillet, par toute la contrée, le chesne qui avoit le plus
beau guy,
et en faire rapport au grand druide, [430/431] afin que le jour qu’il
devoit estre cueilly, l’assemblée se fist dans le hameau,
où il
s’estoit rencontré. Et pour cest effect, tous les vacies
s’assembloient, et suivoient tous les boccages sacrez, et choisissoient
le plus beau, et le marquoient. Et parce qu’ils estimoient que c’estoit
un signe d’estre aymez de Dieu, que de le trouver dans les boccages,
qui dépendoient de leur hameau, pour luy en rendre grace, ils
souloient
faire un sacrifice particulier, où le grand druide
assistoit, pour peu
qu’il les voulust favoriser. Et, d’autant qu’Adamas aymoit infiniment
ceux-cy, outre le dessein qu’il avoit pour Alexis, du contentement
duquel il pensoit que le sien dependist, ainsi qu’il avoit sceu par
l’oracle, il leur promit d’y aller quand le vacie le viendroit
advertir. Les bergers le remercierent avec les plus honnestes paroles
qui leur furent possibles. – Encores, dit-il en sousriant, que j’aye
quelque occasion de me douloir des bergeres de vostre hameau, que je
puis dire estre les seules qui ne me sont point venu visiter, et se
resjouyr avec moy, depuis l’heureux retour de ma fille, si ne veux-je
pour cela laisser de donner cognoissance qu’il n’y en a point en toute
la contrée que j’estime plus qu’elles. Paris qui vouloit excuser
sa
maistresse avec les autres : Mon pere, respondit-il, ne leur en
sçachez
point mauvais gré, car je vous asseure que je les ay veues s’en
accuser
elles-mesmes, et faire resolution de venir voir ma sœur. Mais la
maladie d’Astrée, qui n’est point assez grande pour la retenir
au lict,
ny assez petite pour luy permettre de venir si loing, les en a
empeschées parce qu’elles ne vouloient point y venir sans elle.
– Si
cela est vray, respondit Adamas, je reçois ceste excuse ; mais
s’il
n’est pas, je suis un peu en colere. Phocion prenant la parole : II est
vray, adjousta-t’il, que ma niepce depuis quelques lunes se trouve mal,
et que depuis dix ou douze nuicts, elle s’abat plus que de coustume,
mais je crois que pour la guerir, il la faut marier. – Vous y devriez
songer, dit Adamas, car elle commence d’en avoir l’aage. – Elle a, dit
Phocion, la moitié d’un siecle, et trente six lunes, ou environ,
et
j’espere de la loger bien tost, s’il plait à Dieu.
Cependant qu’Adamas parloit de ceste sorte avec ces bergers ; Leonide
et
Alexis entretenoient les autres ; mais aussi tost que Lycidas mit les
yeux sur son frere, il demeura longtemps sans les en pouvoir retirer,
car il luy sembla d’abord de voir le visage de Celadon. Et puis le
considerant de plus prés, il demeuroit estonné, que deux
personnes
puissent se ressembler si fort. Toutesfois [431/432] l’opinion qu’il
avoit qu’il fust mort, l’authorité du druide qui disoit que
c’estoit sa
fille, et l’abit de nymphe qui l’embellissoit, et le changeoit un peu,
l’ampescherent d’en descouvrir la verité, et luy faisoient
démentir ses
yeux. Si ne peut-il s’empescher en fin, apres l’avoir quelque temps
consideré, de luy dire : Si je ressemblois autant à la
personne que
vous aymez le plus, que vous, madame, à celle que j’ay le plus
aymée et
honorée, j’espererois d’estre bien tost en vos bonnes graces. –
Gentil
berger, respondit Alexis, en rougissant, je suis tres satisfaite de mon
visage, puisque, tel qu’il est, il ressemble à ce que vous
aimez, car
ayant appris de mon pere, combien il vous estime et cherit, je seray
tousjours tres-aise de vous donner occasion de continuer
l’amitié que
vous luy portez. – Et les obligations que nous avons au pere, respondit
Lycidas, et les merites de la fille nous commandent à tous de
vous
rendre toutes sortes de services, mais à moy, ce me semble, plus
qu’à
tout autre, qui voy revivre en vostre visage, celuy pour qui je ne
ferais difficulté de mettre ma vie, si cela pouvoit r’appeler la
sienne.
Telles furent les premieres paroles dont ces deux freres userent ; et
quoy que Leonide se contraignit, si ne peut-elle s’empescher de
sousrire, voyant combien Lycidas estoit trompé. Mais ayant peur
qu’Alexis à l’abord ne fust pas bien accoustumée de
parler en fille,
elle voulut interrompre leur discours, faignant d’estre curieuse
d’entendre des nouvelles des bergeres ses amies, qu’elle n’a voit veues
il y avoit plusieurs jours. – Vous reprendrez une autrefois ces belles
paroles, dit-elle, Lycidas, mais à cette heure, dites-moy je
vous prie,
comment se portent mes cheres amies, j’entens les bergeres de vostre
hameau ? – Les unes, respondit Lycidas, sont contentes, les autres
faschées, et les autres ny fachées ny contentes, mais
passent doucement
leur vie. – Qui est celle, adjousta Leonide, qui est tant insensible au
bien et au mal, qu’elle ne ressent ni l’un ni l’autre ? – C’est
respondit Lycidas, la bergere Diane, car n’aymant rien, je’ ne
croy
pas qu’elle puisse avoir ny bien ny mal, puisque tous les biens et tous
les maux qui ne procedent d’amour, ne meritent d’avoir ce nom. – Je
croy, dit Leonide, que vous le pensez comme vous le dites ; mais chacun
n’est pas de cette opinion. – Ceux qui le jugent autrement, dit-il,
ressemblent à ces anciens qui croyoient l’eau et le gland estre
la
meilleure et plus douce nourriture de l’homme, parce qu’ils n’avoient
esprouvé ni le vin ni le bled, et maintenant nous tenons
[432/433] que
l’eau et le gland ne sont que pour les bestes : de mesme, quand ils
auront esprouvé les douceurs ou les amertumes d’amour, ils
avoueront
que tout le reste n’est rien. – Et croyez-vous, continua Leonide, que
Diane n’ait rien aimé, ou qu’elle n’ayme rien encores ? – Je ne
sçay,
respondit Lycidas, ce qui est du passé ; mais pour cette heure
je croy
qu’elle laisse toute l’amour aux autres. – Vous me dites, repliqua
Leonide, de mauvaises nouvelles pour Paris. – Voilà que c’est,
dit le
berger, que de la sottise de nos villages ; si ne puis-je penser que
Diane ressente avec amour, l’honneur que Paris luy fait. Toutesfois, si
j’estois deceu, je ne serois pas le premier trompé au jugement
des
femmes. – Or bien, dit Leonide, laissons Diane pour ce coup, car si
elle n’ayme point encore, ne doutez que sa fortune ne l’attende, et
dites-moy quelle est celle qui est faschée ? – C’est
Astrée, respondit
Lycidas, car Phocion qui est avare, et qui ne songe, suivant la
coustume des vieillards, qu’à loger richement sa niepce, veut
qu’elle
espouse un berger des Boïens, nommé Calidon, qu’elle n’a
jamais veu
qu’un moment, à quoy elle ne se peut resoudre, et je ne croy
pas, quant
à moy, que ce vieillard en vienne à bout. – Ce Calidon,
dit la nymphe, n’est-ce pas le neveu de Thamire ? – C’est
celuy-là mesme, respondit-il. – Mais a-t’il oublié,
repliqua Leonide, l’amour de Celidée ? – O madame, adjousta
le berger,
que Celidée n’est plus celle qu’elle souloit estre, et que
l’accident
de sa perte est estrange ! – Comment, dit la nymphe,
Celidée est perdue ? – Elle se peut dire
telle, respondit-il. Et Thamire n’a rien à cette heure tant
à
cœur que de marier Calidon.
Encore qu’Alexis parlast avec Hylas, Corilas, et Amidor, si ne
laissoit-elle de prester l’oreille à Lycidas, et d’ouyr ces
parolles,
qui luy serrerent de sorte le cœur, qu’il n’y eust berger qui n’y prist
garde, parce qu’elle changea au commencement de couleur, et puis devint
froide comme un glaçon. Cela fut cause que Leonide luy dit :
Vous vous
trouvez mal, ma sœur, ce sont encore des restes de vostre maladie, vous
devriez vous asseoir, Hylas qui, dés le moment qu’il l’avoit
veue,
l’avoit trouvée tant à son gré, que Phillis
commençoit fort à perdre
son cœur, et celle-cy à le luy desrober, la prenant sous les
bras, la
fit asseoir à moitié par force, et se mettant à
genoux aupres d’elle,
ne destournoit nullement les yeux de dessus son visage. Cependant
Leonide et Lycidas se retirans contre une fenestre, continuerent leur
discours, mais [433/434] avant que de les reprendre, Lycidas
considerant Alexis : Je ne puis, dit-il, souler mes yeux de regarder la
belle fille d’Adamas ; car elle ressemble de telle sorte à mon
pauvre
frere ; que plus je la considere, et plus j’y trouve des traits, soit
au
visage, soit en ses façons, où je n’y connois difference
que celle des
habits. – Y a-t’il long-temps, respondit Leonide, qu’il est mort ? – II
y a environ quatre lunes, respondit-il. – Je suis marrie, adjouta
Leonide, de ne l’avoir jamais veu, pour avoir ouy dire beaucoup de bien
de luy. – Quant à ce qui est de son humeur et de son esprit, dit
Lycidas, je ne sçaurois vous le monstrer, mais pour son visage
et pour
ses actions, regardez Alexis et vous le verrez. Et lors il continuoit :
Voilà son mesme œil, sa mesme bouche, sa mesme rondeur de
visage. Et
par fortune Alexis en mesme temps sousrit de ce que Hylas luy disoit,
encor qu’elle n’en eust pas beaucoup d’envie. O dieux ! dit Lycidas,
voilà son mesme sousris, et son mesme tourner de teste : fut-il
jamais
rien de si ressemblant ?
Leonide qui craignoit que cette consideration troc continuée ne
luy
fist descouvrir qu’Alexis ressembloit si fort à Celadon, que
c’estoit
Celadon mesme, luy dit : Mais à propos de vostre frere, lors que
Paris
luy dressa ce vain tombeau, j’appris qu’Astrée l’avoit
infiniment aymé,
et qu’elle ne s’estoit peu empescher de le declarer un peu avant que
nous y fussions arrivez. – Je le sceus aussi par Tircis, respondit
Lycidas. Et pleust à Dieu, con-tinua-t’il avec un grand souspir,
que
cela n’eut point esté ! je jurerais presque que mon frere seroit
encores en vie. – Et comment, dit Leonide, l’accusez-vous de sa
mort,
puis qu’elle n’en pouvoit mais, estant elle-mesme en un extreme danger,
à ce que j’ay ouy dire ? Lycidas respondit froidement :
L’histoire
seroit trop longue et trop ennuyeuse pour la raconter maintenant ; tant
y a que si elle souffre du mal pour Calidon qui ne l’ayme point, je
croy qu’Amour l’ordonne ainsi pour venger la perte de Celadon qui
l’adoroit, et dont elle est coulpable. – Et’y a-t’il longtemps,
dit la
nymphe, que cette belle fille est perdue ? – II y a, respondit Lycidas,
douze où quinze nuits. – Ce fut donc, ajouta la nymphe, peu de
temps
après qu’elle receut nostre jugement ? – Dix ou’douze
nuicts apres,
dit le berger, et vous asseure que tous ceux qui l’avoient connue,
l’ont regrettée. – Quant à moy, dit la nymphe, je n’en ai
rien sceu
qu’à cette heure, et je vous jure que je ressens sa perte. Mais
dites-moy, Lycidas, comment est-elle advenue ? [434/435]
SUITTE
DE L’HISTOIRE
DE CELIDÉE
Je pensois, madame, respondit Lycidas, que vous eussiez
sceu sa
pitoyable histoire, parce que c’a esté un accident si estrange
que
chacun le racontoit pour une grande merveille. Mais puis que cela n’est
pas, et que vous desirez de l’entendre, il faut que vous
sçachiez,
grande nymphe, que le pauvre Calidon ayant esté
condamné par vous, en
receut le desplaisir que vous pouvez penser et apres avoir long temps
pleint sa fortune, en fin la raison luy remettant devant les yeux, ce
qu’il devoit à Thamire, le dedain de Celidée, et le
serment qu’il avoit
fait d’obeir à ce que vous ordonneriez, il prit un bon conseil ;
et
s’essayant d’effacer cette passion de son ame, vesquit quelque temps
avec un esprit un peu plus reposé.
Cependant Thamire ayant fait entendre son dessein à
Cleontine, et elle
aux autres parents, et mesme à la mere de Celidée, dans
dix ou douze
nuits, le tout fut de sorte avancé, qu’il ne faloit plus que
coucher
ensemble. Le soir estant venu que le mariage devoit estre
consommé, on
n’oyoit dedans la maison, que resjouyssance de ceux qui attouchoient de
quelque parentage à cette fille, pour l’esperance du support
qu’ils
esperoient de ce riche pasteur. Jusques à ce point Calidon
obéit à
vostre ordonnance, mais quand il vint à penser que cette nuit
Celidée
seroit entre les bras d’autre que de luy, il perdit toute resolution,
et rendit bien tesmoignage par cette action, que quand les yeux voient
ce qu’ils n’ont jamais veu, le cœur pense ce qu’il n’a jamais
pensé ;
car s’estant aupraavant figuré d’estre résolu à
cette perte, quand il
vit qu’il n’y avoit plus qu’une heure d’intervalle entre son esperance,
et l’entière perte de son esperance, il perdit, toute
resolution,
oublia tout devoir, et mesprisa toute consideration. Il estoit
retiré à
un des coins de la chambre, où cette pensée le faisoit
mourir de
regret, cependant que chascun dansoit. Thamire qui l’aimoit comme si
c’eust esté son enfant, se douta bien d’où procedoit
cette tristesse,
et ayant pitié de son mal, s’approcha doucement de luy, qui ravy
en son
desplaisir proferoit à voix basse telles parolles, sans
appercevoir son
oncle. [435/436]
MADRIGAL
Que je vive et qu’on la possede,
N’est-ce point d’amour un deffaut,
Puis que pour bien aymer il faut,
Qu’on meure plustost que l’on cede ?
Mais si je meurs, je ne pers pas
Le souvenir qui me tourmente :
Au creux de ma tombe relente,
Ce regret suivra mon trespas.
Quelle fortuen pitoyable
Me contraint Amour de courir,
Puis que pour n’estre miserable,
Je ne puis vivre ny mourir ?
Thamire l’escoutant en prit une compassion qui ne fut pas
petite, et
plus encores lors qu’apres ces paroles il luy vit tendre les yeux en
haut, et joindre les mains dans son giron, couvrant son visage de
larmes, qui luy empechoient de parler. Il se retira doucement, et
s’addressant à Celidée, luy dit l’estat en quoy il
l’avoit trouvé, et
la pria de parler à luy, et luy donner quelque consolation. La
bergere
qui estoit bien aise d’obeir à Thamire, et qui faisoit dessein
de
n’avoir point les mauvaises graces de Calidon, puis qu’elle devoit
vivre avec son oncle, s’y en alla aussi tost que Thamire le luy eut
dit, et le trouvant en cet estat : Et quoy, luy dit-elle, berger,
serez-vous le seul qui ne danserez point ? – A la verité,
respondit-il, en luy tendant la main, vous avez raison, belle
Celidée,
de me faire cette demande, car c’est bien à mes despens que ce
bal se
fait. Mais pleut à Dieu que sans offencer Teutates, ny vous, je
puisse
aussi bien mettre fin à mes jours, que cette nuit me ravira tout
espoir
de contentement. – Et qu’est-ce que vous voulez dire ? respondit
la bergere, feignant de ne l’entendre pas. – Je veux dire,
répliqua-t’il, que si je ne craignois d’offencer Teutates, en me
faisant mourir sans son commandement, et vous, en vous faisant perdre
un serviteur, cette main me raviroit la vie avant qu’en cette
malheureuse nuict Thamire possedast en vous ce que mon affection seule
pourroit meriter. [436/437] Celidée, faisant semblant de ne
penser plus
en ces choses : J’avois opinion, dit-elle, que vous eussiez
oublié
toutes ces folies, et en est-il encores memoire ? – Comment ?
reprit Calidon avec un grand souspir, que Calidon oublie jamais
Celidée ? Et n’avez-vous point de peur que Tharamis vous chastie
pour l’offence que vous faites à mon amour ? – Vous en devriez
bien avoir d’avantage de Teutates, respondit-elle, que vous
appellastes, quand vous promites à Leonide d’observer ce qu’elle
ordonneroit. Et avez-vous desjà mis en oubly le jugement qu’elle
fit.
Ou pensez-vous que les dieux l’ayent oublié ? Ou comment
esperez-vous que le gui de l’an neuf vous puisse estre profitable, puis
que c’est par luy que vous jurastes ? Pour le moins je vous
conseille de ne chercher jamais l’œuf salutaire des serpents, car vous
courez fortune de n’en point eschaper. – Ha ! bergere,
reprit Calidon, ne croyez point que j’aye oublié l’injuste
jugement de
l’impitoyable nymphe (pardonnez-moy, madame, dit Lycidas, si j’use des
mesmes mots du berger interessé) le souvenir m’en est trop
douloureux
pour l’oublier. Ne pensez non plus que j’aye opinion que Teutates n’ait
memoire de ce que je juray ; mais n’estimez pas aussi que je
tienne que le guy de l’an neuf ny l’œuf des serpents me soit
salutaire, puis qu’en vous perdant il n’y a plus rien au monde dont je
me soucie. – Encores devez vous redouter, dit-elle, la justice des
dieux apres vostre mort. – Ils ne sçauroient, respondit-il, me
donner
plus de mal que j’en souffre en vie, et sçay bien qu’ils n’ont
point de
plus cruels supplices que ceux que j’endure. Mais ne croyez toutesfois
que je sois si peu juste observateur de ce que j’ay promis ; car
si vous avez bonne memoire, je dis que je voulois que jamais le guy de
l’an neuf ne me pût estre salutaire, et que si je rencontrois
l’œuf
soufflé des serpents, je priois Teutates qu’il les animast de
sorte
contre moy, qu’ils me fissent mourir, si je n’observois le jugement de
la nymphe tant que je vivrois. – Et bien, dit-elle, n’y
contrevenez-vous pas par les paroles, que vous me venez de dire ?
– Nullement, respondit-il, car j’ay mis une condition qui m’en
empesche. – Et quelle est-elle ? dit Celidée. – Que je n’y
contreviendrois point, dit Calidon, tant que je vivray et ne voiez-vous
pas que je mourus dés lors que cette ordonnance fut faite, si
pour le
moins, la vie est un bien ? car dés ce moment malheureux, je
perdis non seullement toute sorte de bien, mais toute esperance mesme
de quelque bien. Que si toutesfois vous appellez vivre que de lan-
[437/438] guir comme je faits, dans peu de nuicts je laisseray sans
doute ce que vous nommez vie ; que si entre cy et là je
contreviens à ce que j’ay juré, je veux bien que le guy
de l’an neuf ne
me seve de rien, aussi bien n’esperé-je pas de le voir jamais,
outre
que sans vous rien ne me peut estre salutaire, et je mourray bien tost,
si les dieux veulent exaucer les vœux du plus desolé homme du
monde. –
Et quel advantage esperez-vous, dit-elle, en mourant ? –
J’attends, dit-il, toute ma felicité, puis qu’il me sera permis
de vous
aymer, sans offencer ny Thamire ny les dieux, ny vous que je redoute
davantage. Mais cruelle bergere, quel dessein vous conduit vers
moy ? Est-ce point pour triompher encore une fois de Calidon, ou
bien pour imiter ces cruels, qui ayant tué le miserable qui ne
se
deffend point, en viennent voir le corps pour considerer combien
grandes et diverses en sont les blesseures ? – Ce n’est point ce
sujet, desolé berger, dit-elle, qui me conduit, mais pour
essayer de
vous divertir de vos tristes pensées, et voir si je puis vous
donner
quelque soulagement, sans contrevenir toutesfois à la
volonté des
dieux. – Et comment ? interrompit-il incontinent, il ne vous
suffit pas que je meure, par la cruauté de mon destin, et par
l’injustice des hommes, qui m’ont ravy tout ce qui me pouvoit retenir
en vie, si vous n’y ajoutiez encore cette vaine compassion que vous
faictes paroistre d’avoir de moy, seulement pour me faire mourir avec
plus de regret ? Quoy ! Celidée, vous voulez que je pense que
vous estes touchée de pitié, en voyant le miserable estat
où je suis,
afin que vous perdant et vous voyant possedée par un autre, je
vous
plaigne davantage ? Si c’est votre dessein, vivez contente, et
coyez que vous ne sçauriez me desirer plus de mal que celuy que
je
ressens ; et si ce ne l’est pas, ne me parlez jamais plus de
pitié, de salut, de remede, ou de quelque esperance, car j’en
suis
aussi incapable que le Ciel et vous, avez eu peu de volonté de
mon
bien. Et à ce mot la laissant, quoy qu’elle s’efforçast
de le retenir,
il sortit hors de la chambre.
Il estoit desja tard, de sorte que le bal finit tost apres, et chacun
se retira quand Celidée, suivant nos coustumes, eut esté
mise dans le
lict aupres de Thamire. Vous devez croire que le contentement de ce
berger estoit à son extremité, puis que le Ciel ne luy en
voulut point
donner davantage, comme je vous diray. Calidon, au sortir de la
chambre, s’en alla hors du logis, et de fortune se coucha soubs des
grandes ormes qui estoient [438/439] le long du chemin aupres de la
maison, où apres avoir consideré quel heur estoit celuy
de Thamire, et
au contraire, combien sa fortune depuis peu de temps s’estoit
changée,
il prit si grand serrement de cœur, que peu à peu l’ennuy lui
ravissant la force, il demeura esvanouy, et si longuement que Cleontine
et sa trouppe sortant du logis de Thamire, le trouverent estendu, comme
s’il s’y fut endormy. Mais l’ayant voulu esveiller, et voyant qu’il ne
se remuoit point, Cleontine mesme le prit par une main, et d’autant que
tout la chaleur avoit delaissé les extremitez du corps pour se
retirer
autour du cœur, elle le trouva si froid, que toute surprise de
frayeur, elle s’escria : O Dieu ! Calidon est mort !
Quelques-unes de ses parentes qui ouyrent ceste
voix, y accoururent, et le voyant en cest estat, esleverent de si
grands cris qu’elles y firent accourir tout le voisinage. Et parce
qu’il estoit infiniment aimé, et que cest accident estoit tant
inesperé, plusieurs retournerent dans le logis de Thamire,
où criant à
haut de teste que Calidon estoit mort, Thamire en ouyt le bruit, et
n’oyant que le nom de Calidon et de mort, se doutant de quelque
sinistre accident, saute hors du lict en terre, court à la
porte, et
appelle quelque’un de la maison, et en fin apprend que Calidon est
mort. Il aimoit ce neveu autant que s’il eust esté son fils, si
bien
qu’à ces premieres nouvelles, il faillit de tumber de sa hauteur
sur le
plancher, mais estant soustenu par quelques-uns des siens, ce fut tout
ce qu’il peut faire que de se remettre au lict avec l’ayde de ceux que
le tenoient. Aussi tost qu’il fut couché, il demeura sans poux,
et peu
à peu devint froid, et en fin s’il n’eust esté secouru,
il luy en fut
autant advenu qu’à Calidon ; mais les divers remedes qu’on luy
fit, et le soing que Celidée en eut, l’en empescherent. Qui eust
veu
ceste belle et jeune bergere toute eschevelée, et à
moitié vestue,
fondre en larmes sur le visage de Thamire, lors que peu à peu il
alloit
deffaillant entre ses bras, et n’eust esté touché de
pitié, eust eu
sans doute une ame, ou un cœur de rocher. On dict qu’on ne vit jamais
rien de plus beau, et sembloit que les nonchalances de son habit, et le
peu de soing qu’elle avoit d’elle-mesme adjoustassent une grace
extresme à ses beautez. Tant y a qu’elle fit revenir Thamire, et
le
pressant entre ses bras à moitié nuds, et se coulant sur
sa bouche avec
un ruisseau de pleurs, ne pouvoit le caresser assez à son
gré.
Mais le pauvre berger estant presque devenu
insensible à toute [439/440] autre passion qu’à celle de
la perte qu’il
pensoit avoir faite, repoussant doucement Celidée, et tournant
la teste
à costé, recevoit ses baisers si froidement qu’il
sembloit qu’ils luy
fussent ennuyeux. Car, sans seulement la regarder, il demandoit
d’ordinaire des nouvelles de Calidon ; mais voyant qu’il n’en
pouvoit avoir de bonnes : Il faut, dit-il, que je le voie et s’il
est mort pour le contentement que j’ay, que je meure pour le desplaisir
qu’il a eu.
Et se jettant de furie à terre, s’abilla à moitié,
et courut à demy nud au lieu, où le pauvre Calidon estoit
estendu de
son long, ressemblant tout à faict à une personne morte.
D’abord chacun
luy fit place, tant pour le respect qu’on luy portoit que pour la
compassion qu’on avoit de son dueil, qui devoit estre grand, puis qu’il
luy faisoit laisser Celidée, et desdaigner le bien qu’il avoit
si
longtemps, et si ardamment desiré. Soudain qu’il vit Calidon,
ayant
opinion qu’il fust mort, il se laisse choir dessus si mal à
propos, que
donnant du front contre une pierre quarrée, sur laquelle on
avoit
appuyé la teste de Calidon, et rencontrant par mal’heur le
trenchant,
il se la fendit si avant que le sang incontinent luy en retumba par le
visage, et en demeura esvanouy. Ceux qui estoient autour de Calidon,
oyant le coup que Thamire s’estoit donné, eurent bien opinion
qu’il se
fust blessé, mais non pas tant qu’il estoit ; et n’eust
esté
qu’ils le virent si long temps sans mouvement, et qu’il ne parloit
point, ils n’y eussent pris garde que bien tard.
Le cry se redoubla, et les clameurs de ceux qui
voyoient ce piteux spectacle. Mais jugez quelle fut la veue que
Celidée
eust quand on rapporta son mary et son nepveu, comme s’ils eussent
esté
morts ! De fortune, lors qu’on voulut oster de dessus une eschelle
Calidon pour l’emporter plus à son aise dans une chambre, il
revint, et
voyant tant de peuple autour de luy, et qu’il estoit couvert du sang de
Thamire, il ne sçavoit que penser, et luy sembloit de resver.
Mais
quand il vid emporter son oncle qui n’avoit point encores de sentiment,
avec cette grande playe à la teste, s’imaginant que quelqu’un
l’eust
blessé, il se releve porté de la furie, et demande qui
est le
meurtrier, et prenant à ses pieds un cailloux, tenoit le bras
relevé
comme prest d’en assommer celuy qui auroit faict cest homicide ;
mais quelques-uns de ses parens, le rapaisant, luy firent entendre
comme le tout s’estoit passé. Comment, s’escria-t’il, c’est donc
moy
qui ay faict ce parricide ? Il n’est pas raisonnable que je n’en
face [440/441] aussi bien la vengeance, que si c’estoit un estranger,
voire d’autant plus grande que je luy ay plus d’obligation. Et à
ce
mot, il se leva le bras pour se frapper de la pierre contre la teste,
mais ceux qui estoient qupres de luy furent prompts à courre au
coup ; et les uns luy retindrent le bras, et les autres luy firent
tumber la pierre de la main, et le saisissant des deux costez, ne
l’abandonnerent plus qu’il ne fust un peu remis.
Cependant Thamire, par les cris de Celidée, ne fut
pas plustost pansé et remis dans le lict qu’il revint de son
évanouissement ; et à l’ouverture de ses yeux, soudain
qu’il put
parler, la premiere parole qu’il profera, ce fut le nom de Calidon,
demandant où estoit son corps. – Calidon, luy respondit un vieux
mire
qui l’avoit pansé, se porte mieux que vous, et n’a point d’autre
mal
que le vostre. – Comment, dit-il, Calidon n’est pas mort ? Ha, mes
amis, me renouvellez point ainsi ma peine ! – Il n’est point mort,
respondit le mire, et si vous voulez ne vous point esmouvoir quand vous
le verrez, nous le vous amenerons icy en bonne santé. – O Dieu !
dit Thamire, si ce que vous dictes est vray, ne me dilaiez point
davantage ce seul remede qui me peut guarir. Et à ce mot il se
voulut
efforcer de se lever, mais les mires l’en empescherent. Et parce que de
son costé, Calidon pressoit avec une impatience extresme de le
voir,
ils penserent que pour remettre leur esprit en repos, il seroit bon de
les faire entrevoir, encor qu’ils craignissent fort que ceste emotion
ne fust cause que la plaie de Thamire ne retournast seigner. Mais
jugeant que cest inconvenient seroit moindre que les autres dont le
desni qu’ils luy en pourroient faire, le menaçoit, ils firent
venir
Calidon, qui voyant Thamire en cet estat, et ayant desja entendu tout
ce qui s’estoit passé, se jette d’abord à genoux devant
luy, et luy
demande pardon de l’ennuy qu’il luy a donné. Excusez, luy
dit-il, mon
pere, le peu de puissance que j’ay sur moy. J’ay faict ce qui m’a
esté
possible pour ne vous en donner cognoissance, et voulois bien mourir
s’il m’eust esté possible, sans vous donner cette seconde
occasion de
regretter la peine que vous avez eue à m’eslever ; mais la
fortune
qui ne cessera de m’affliger tant que je seray en vie, ne m’a pas mesme
voulu contenter en cela. Je viens vous en demander pardon, et vous
supplier de croire que je n’auray jamais contentement, que je n’aye
tellement satisfaict à cette faute, qu’il ne m’en reste nulle
tache. –
Mon fils, dit Thamire, en luy tendant la main, releve-toy, et me viens
embrasser, et croy [441/442] que si j’eusse pensé que
Celidée eust pû
estre tienne, jamais je ne l’eusse voulu avoir ; tout le regret
qu’il me reste à cette heure, est que si autrefois il y a eu un
empeschement à ton desir, il y en a maintenant deux. Le premier,
celuy
de sa volonté, qui a tousjours esté tant eslognée
de toy, que jamais
elle n’y a pu consentir ; et l’autre, le mariage qui est entre
elle et moy. Que si sa volonté se pouvoit changer aussi bien que
je
pourrois remedier au dernier, sois certain, Calidon, que la mort me
seroit agreable, si je pensois que par ma mort je te rendisse content.
Calidon vouloit respondre, mais il ne put, de peur
de l’interrompre, parce qu’en mesme temps il adressa sa parolle
à
Celidée. Et vous, ma fille, dit-il, qui voyez combien vous estes
aimée
de Calidon, sera-t’il possible que vous ne changiez jamais de
volonté
envers luy ? Ny son affection, ny ses merites, ny mes prieres ne
pourront-elles jamais rien envers vous ? Sera-t’il vray que
Celidée soit née pour faire mourir Calidon, et Thamire,
et d’amour et
de regret ?
Celidée toute en pleurs vouloit respondre, lors que
Calidon reprit la parolle ainsi : Il ne faut pas, mon pere, que
l’ordonnance du Ciel, et ce qu’il a pleu à ceste belle
d’ordonner de
moy soit autrement qu’il est. Teutates sçait mieux ce qu’il nous
faut
que nous-mesmes. Il n’est pas raisonnable que deux personnes qui
meritent toute sorte de bon-heur, comme font Thamire et Celidée,
changent de fortune pour le plus infortuné qui fut jamais entre
les
hommes. Et quant à moy, je proteste entre vos mains, et appelle
le Ciel
et la Terre pour tesmoins, que je ne veux point contrevenir au jugement
qu’il a pleu aux dieux de faire de nous par la bouche de la nymphe. –
Et que signifient donc, dit Cleontine, ces plaintes, ces pleurs, et ces
esvanouissements ? – Ce sont, respondit Calidon, des tesmoignages
que je suis homme. Mais comme les bons mires n’ostent pas la main de la
blesseure, encore que le patient s’en plaigne, voire en crie, de mesme
vous ne devez tous laisser de mettre fin à ce qu’il a pleu
à Teutates
d’ordonner en ceste affaire, et je ne vous demande autre faveur, sinon
qu’il me soit permis de me plaindre, voire de crier quand la douleur du
mal me pressera. – Non, non, dit Celidée, d’une parole
proferée avec
violence, ne vous mettez plus en peine, ny les uns ny les autres. Le
grand dieu Tharamis vient de m’inspirer secrettement un moyen pour vous
mettre tous en repos d’esprit. Il n’est pas raisonnable, Thamire, que
tes peines [442/443] et tes remonstrances demeurent plus long-temps
sans nul effect ; mais il ne faut pas que nous contrevenions à
la
volonté de Teutates, ny que l’affection que tu m’as
portée, soit
inutile, non plus que l’amitié que dés le berceau je t’ay
eue. Et toy
aussi, Calidon, il ne faut pas que tu te consommes toute ta vie de
ceste sorte ; vivez tous deux contents, et me donnez loisir
seulement de quatre ou cinq nuicts, et vous verrez que le Ciel m’a mis
en l’ame un moyen pour vous sortir tous deux de peine.
A ce mot elle reprit ses habits, et pria Thamire de
trouver bon qu’elle ne couchast point de trois ou quatre nuicts
auprés
de luy, afin qu’elle peust achever ce qu’elle avoit desseigné.
Thamire qui commençoit de ressentir la douleur de sa playe et
qui outre
cela eust consenty à sa mort pour sauver la vie à
Calidon, luy accorda
librement sa demande, et apres quelques autres propos sur ce subject,
les mires qui virent que l’esperance que Celidée leur avoit
donnée,
leur rapportoit quelque sorte de repos, conseillerent toute la troupe
de se retirer, et Calidon faisant apporter un lict dans la chambre de
Thamire, ne le voulut plus abandonner. D’autre costé, Thamire
avoit
tant de satisfaction de l’amitié que son nepveu luy faisoit
paroistre,
qu’il le vouloit tousjours avoir pres de luy.
Il n’y avoit que Celidée qui fust bien en peine, car
elle ne vouloit declarer sa deliberation à personne, de peur d’y
estre
contrariée, et toutesfois elle ne sçavoit par quelle
moien y parvenir.
Elle avoit fait un dessein bien different de celuy de toutes les
filles, parce que cognoissant que la beauté de son visage estoit
cause
de l’amour que l’oncle et le neveu luy portoient avec tant de passion,
et considerant que c’estoit la seule occasion du divorce qui estoit
entre-eux, elle resolut de se rendre telle qu’ils fussent à
l’advenir
autant refroidis par sa laideur, qu’ils avoient esté eschauffez
par sa
beauté ; esperant par ce moyen de remettre Calidon en son bon
sens, et de rendre preuve à chacun qu’ell n’avoit jamais
consenty à ses
folies. Lors qu’elle y eust longuement pensé, ne pouvant se
resoudre au
fer, à cause du sang et de la cruauté, à quoy son
courage ne pouvoit
consentir, outre qu’il luy sembloit que les coupures se guerissent, et
que ce seroit tousjours à recommencer, elle s’addressa à
la mere de sa
nourrisse, et la tirant à part, luy fit entendre qu’elle avoit
une si
extréme animosité contre une bergere, sa voisine, qui
l’avoit
infiniment outragée, qu’elle estoit resolue d’en prendre
vengeance ; qu’elle [443/444] ne la vouloit pas faire mourir,
parce que sa haine ne passoit jusques à la mort, mais qu’elle
desiroit
de s’en venger sur son visage, comme la plus chere chos qu’elle eust.
Qu’à ceste occasion elle la prioit de luy enseigner quelque
herbe, ou
quelque autre recepte, qui peust tellement gaster le visage d’une
fille, qu’elle ne pust plus revenir en son premier estat.
La bonne femme qui aimoit Celidée comme si elle
l’eust nourrie, luy respondit fort sagement qu’elle devoit perdre ceste
mauvaise volonté, et chasser de son ame ce cruel desir de
vengeance ; que si l’autre l’avoit offencée, elle en laissast le
chastiment à Hesus, qui avoit la puissance de le faire, et qu’il
estoit
à craindre, que celle à qui elle vouloit faire du mal, ne
luy rendist
par apres au double. Bref, elle luy representa tout ce qu’elle put pour
l’en divertir. Mais ceste sage fille qui avoit un dessein bien
different à celuy qu’elle disoit, s’opiniastrant en sa demande,
et luy
faisant entendre que ce n’estoit pas personne qui pust s’en venger,
outre qu’elle le feroit faire si secrettement qu’elle ne
sçauroit à qui
s’en prendre, la conjura encores par toute l’amitié qu’elle luy
portoit, de satisfaire à sa demande, luy protestant que si cela
n’estoit, elle se resoudroit à quelque chose de pire, et qu’elle
en
seroit cause. La bonne femme luy respondit qu’elle en seroit bien
marrie, et que dans deux ou trois nuicts, elle luy en rendroit
responce : N’y faillez donc pas, dit Celidée, car si vous
me
trompez, vous serez cause de quelque plus grand mal. Le terme estant
escoulé, que ceste bonne femme n’avoit pris que pour pousser le
temps,
comme l’on dit, avec l’espaule, elle luy en demanda encor autant ;
mais Celidée qui cognut bien que ce n’estoit que pour l’amuser,
fit
semblant de la croire, et cependant resolut de faire de son
costé ce
qu’elle penseroit estre meilleur pour achever son dessein, feignant de
ceste sorte avec ceste bonne vieille, de peur qu’elle ne descouvrist sa
deliberation à Cleontine.
Cherchant donc tout ce qu’elle pouvoit pour devenir
laide, de mauvaise fortune elle estoit un matin à la chambre de
Cleontine, qu’elle estoit encor au lict, et parce que ceste bonne femme
avoit accoustumé de porter une pointe de diamant au doigt pour
signe
qu’elle estoit dediée à Teutates, comme vous
sçavez, madame, que c’est
la coustume de toutes nos druides, elle la posoit tous les soirs avant
que de se mettre au lict, et la reprenoit le matin. Il advint que
Celidée prenant ceste bague, se la mettoit au doigt, et de l’un
en
l’autre alloit cherchant auquel elle estoit plus juste, [444/445] sans
peut-estre songer à ce qu’elle faisoit. Dont Cleontine
s’appercevant : Voudriez-vous bien, luy dit-elle, ma fille, estre
obligée de porter ceste bague aux mesmes conditions que je la
porte ? – Si j’en estois capable, respondit Celidée, il n’y
auroit
rien au monde que je souhaittasse davantage. – Et comment, dit
Cleontine, penseriez-vous satisfaire à Thamire, et à
Calidon, ainsi que
vous avez promis ? – Ce seroit, respondit-elle, le meilleur remede
de tous, car ils sont si religieux, qu’estant dediée à
Teutates, ny
l’un ny l’autre ne voudroit pas m’en retirer. – L’amour, dit Cleontine,
est encor plus forte que le devoir, ny que la religion. Mais dites-moy,
ma fille, de quelle sorte pensez-vous de les contenter ? Car je ne
le puis entendre : en premier lieu, vous ne pouvez estre
qu’à
Thamire, puis que vous estes sa femme, et quand vous voudriez vous
dedier à Teutates, vous ne le pouvez sans la permission de celuy
à qui
vous estes. Et quand vous seriez une druide, penseriez-vous pour cela
les contenter tous deux ? Tant s’en faudroit, vous les
mescontenteriez, les privant de vous. – Ma mere, respondit
Celidée, le
grand dieu qui me mit les paroles en la bouche, lors que pour aleger
leur ennuy, je promis ce que vous me demandez, m’en donnera sans doute
quelque moyen, puis qu’il ne laisse jamais une œuvre
imparfaicte ; il a commencé celle-cy par moy, il me rendra
asseurément capable de la finir avic son aide. – Ma fille, dit
Cleontine, estonnée des sages propos de sa niepce, je ne suis
plus en
doute qu’il n’advienne comme vous dictes, pourveu que veritablement
vous vous remettiez en luy, car jamais personne ne fut refusée,
quand
c’est avec une bonne et pure intention qu’on le supplie.
Cleontine vouloit continuer, mais Celidée qui, sans
y penser, s’estoit mis la pointe du diamant dans la main, se print
à
crier de la douleur que l’esgratigneure luy avoit faicte ; dequoy
la bonne femme surprise : Qu’avez-vous ? dit-elle, ne vous
estes-vous pas blessée de ce diamant ? – C’est peu de chose,
respondit Celidée, mais la douleur m’a contrainte de crier. –
Vous
pensez, dit Cleontine, que ce soit peu de chose ; si vous
trompez-vous fort, car jamais la marque ne s’en va, et
mal-aisément en
peut-on guerir. Et lors, luy prenant la main, et voyant qu’elle estoit
fort esgratignée : Croyez, luy dit-elle, Celidée,
que vous estes
marquée pour vostre vie, et que si cela vous estoit advenu au
visage,
vous seriez gastée. – Comment, dit Celidée, le diamant
est-il si
venimeux ? – Jamais, dit-elle, sa marque ne s’en va [445/446]
depuis que le sang en sort, et c’est pour ce suject que je la laisse
quand j’entre au lict. Il seroit mal-aisé de dire le
contentement que
receut ceste jeune bergere, ayant appris ce secret, luy semblant que
Dieu le luy avoit enseigné exprés pour achever ce qu’elle
avoit
desseigné. Quelle resolution, Madame, est celle que je vous vay
raconter de ceste jeune fille !
Il y avoit desja cinq ou six jours que Thamire en
tombant s’estoit blessé, comme je vous ay dit, et sa plaie
n’estant pas
dangereuse, elle commençoit d’estre presque guerie, de sorte
qu’il n’en
tenoit plus la chambre. Celidée qui n’attendoit que sa guerison,
pour
sortir de la promesse qu’elle avoit faite, et de laquelle Calidon, et
Thamire la sommoient, leur dit, d’un visage assez joieux, que le
lendemain elle les contenteroit tous deux.
Dés le soir, quand sa tante fut couchée, elle
desroba la bague dont elle s’estoit blessée, et feignant de se
retirer
pour se desabiller, chacun s’alla coucher. Au contraire, elle entra
dans un petit recoing où elle avoit accoustumé de
demeurer seule quand
elle vouloit s’abiller ou desabiller, et ayant bien serré la
porte,
elle s’assit prés d’une table où elle avoit un miroir,
duquel les jours
des grands sacrifices et des assemblées generales, ou festes
publiques,
elle avoit accoustumé de se servir, pour ageancer son visage.
Aussi
tost qu’elle y jetta les yeux dessus : Ah miroir ! dit-elle,
de qui je soulois prendre conseil, avec tant de soing et de vigilance,
pour accompagner et augmenter la beauté de mon visage, combien
est
changé ce temps-là, et combien est differente l’occasion
qui me faict à
cest-heure te demander conseil ! puis que si autresfois j’ay
jetté les [449/450] yeux sur toy, pour me rendre belle, j’y
viens
maintenant pour sçavoir comment je me puis priver de ceste
beauté que
j’ay eue si chere ! Et à ce mot ouvrant le miroir, et
considerant
son visage tout couvert de pleurs : Ce seroit, dit-elle, estre
bien inhumains, mes yeux, si vous ne pleuriez la prochaine perte de
ceste beauté qui autrefois vous a rendus si contents, et plains
de
joye, quand glorieux d’une si chere et aimable compagne, il ne vous
sembloit point de veoir un autre visage, qui se pust esgaler au vostre.
Et puis demeurant quelque temps sans parler, et
considerant particulierement sa beauté et sa grace, la juste
proportion
de ses traits, le vif et doux esclair de ses yeux, l’esclat de son
teint, les attraits de sa bouche, bref, tout ce qui estoit d’agreable
en son visage. J’entens bien, dit-elle, ô mes chers et rares
thresors,
ce [446/447] que vous me voulez dire, mais helas ! continuoit-elle
en souspirant, que me vaut cela, si je ne puis vivre contente en vous
conservant ? Je sçay bien que vous me representez que ceste
beauté
que j’ay tant cherie, et qu’autrefois j’ay estimée mon souverain
bien,
me reproche une grande legereté de m’en vouloir priver, avant
presque
que de la posseder. Je ne suis pas sourde aux supplications que je me
fais à moy-mesme de ne me point apauvrir de ce que chacun
recherche
avec tant de desir. – Mais quand je vous accuseray devant la raison
d’estre cause de toute la peine que j’eus jamais, quand je vous
blasmeray de la dissention de l’oncle et du neveu, voire quand je vous
diray coupables de leur sang et de leur prochaine ruine, et peut-estre
de leur mort, que direz-vous pour vostre deffence, et
qu’alleguerez-vous pour montrer que je vous doive conserver et
retenir ? Que c’est une douce chose que d’estre belle ! Mais
combien plus amers sont les effects qui s’en produisent, et qu’il m’est
impossible d’éviter en vous conservant. Quoy donc, que l’amour
suit la
beauté, et que rien n’est plus agreable que d’estre aimée
et
caressée ? Mais combien plus desagreables sont les importunitez
de
ceux que nous n’aimons point, et les soupçons de ceux à
qui nostre
devoir nous oblige d’estre, et de nous reserver entierement. Ne dis-tu
pas qu’au lieu que chacun m’adoroit belle, chacun me mesprisera
laide ? Tant s’en faut, cette action si peu accoustumée me fera
admirer, et contraindra chacun de croire qu’il y a quelque perfection
cachée en moy, plus puissante que ceste beauté qui se
voyoit. Et puis,
ce que je desseigne de faire, n’est que de devancer le temps de fort
peu de moments, car cette beauté dont nous faisons tant de
conte,
combien de lunes me pourroit-elle demeurer encores ? Fort peu
certes, et quelque soin et quelque peine que j’y rapporte, il faut que
l’aage me la ravisse, et ne vaut-il pas mieux que pour une si bonne
occasion, nous nous en despouillons nous-mesme volontairement, et la
sacrifions au repos de Thamire, que j’aime, et que j’ay tant d’occasion
d’aimer, et à celuy de Calidon, qui a tant souffert de peines,
pour
l’affection qu’il m’a portée ? Au pis aller, que m’en
adviendra-il ? Quand je seray laide, moins de personnes
m’aimeront, et de qui dois-je vouloir l’amitié que de Thamire ?
Mais Thamire mesme ne m’aimera plus : si son amitié n’est
fondée
que sur ma beauté, ce sera dans peu de temps qu’elle se perdra ;
s’il m’aime pour les autres conditions qu’il peut avoir recognues en
moy, voyant que j’au- [447/448] ray donné ceste beauté
pour me rendre
du tout seinne, il me devra aimer et estimer davantage. Bref, faisons
nous paroistre telle que nous desirons d’estre crue. Ceste
beauté est
cause que Calidon manque à son devoir, et que Thamire mesme a
moins de
soin qu’il devroit avoir à sa propre conservation ;
rachetons-les
et nous aussi, eux, des fautes où ils sont tombez, et nous, du
desplaisir que nous en avons. Et par la perte d’une chose de si peu de
durée que la beauté, payons leur rançon et la
nostre, afin qu’à
l’advenir nous puissions vivre en liberté, et hors de ceste
continuelle
inquietude.
A ces mots, ô Dieu ! madame, quelle estrange et
genereuse action vous vay-je raconter ? A ces mots, dis-je,
Celidée met la pointe du diamant à son front, et d’une
main genereuse
se l’enfonce dans la peau, et quoy que la douleur fut extresme, si se
le couppe-t’elle d’un costé à l’autre, et grinssant les
dens du mal que
la blesseure luy faisoit, elle en faict de mesme à ses joues, et
se
faict de chaque costé trois ou quatre profondes cicatrices, si
longues
et si enfoncées, que veritablement il ne luy restoit plus rien
de la
beauté qu’elle souloit avoir. Jugez, madame, en quel estat elle
pouvoit
estre, et quelle douleur elle devoit ressentir. Elle n’en fit
toutesfois point de semblant. Mais se mettant un linge autour de la
teste, et esteignant la chandelle, apres avoir remis la bague en son
lieu, elle s’alla mettre au lict, où elle n’avoit garde de
reposer pour
le grand mal qu’elle sentoit. Mais quand le matin fut revenu, et que
chacun fut esveillé, Cleontine, dans la chambre de laquelle elle
couchoit, et qui aimoit ceste niepce comme si elle eust esté sa
fille,
estonnée de la voir si endormie contre son naturel, et craignant
qu’elle ne se trouvast mal, vint doucement la voir dans le lict. Mais
d’abord qu’elle veid tout le couvrechef en sang, et une partie du
linceul, elle jetta un grand cry, pensant qu’elle fust morte :
tous ceux de la maison y accoururent , et la trouverent assise sur le
lict, qui tenoit Celidée entre ses bras, et la baisoit, encor
qu’il ne
se vid presque en tout son visage que blesseures, et sang
caillé :
O dieux ! ma fille, disoit la bonne femme, qui est le cruel et
inhumain, qui t’a traittée de cette sorte ? Qui est le barbare,
qui en a eu le courage ? Et quelle cruauté peut égaler
celle qui a
deshonoré et diffamé la beauté de ton visage ? En
proferant ces
paroles, elle la baisoit et la serroit entre ses bras, pleine de tant
de passion, qu’oubliant ce qu’elle devoit à sa qualité de
druide, elle
se relascha de telle [448/449] sorte à la douleur qu’elle
sembloit une
personne hors d’entendement.
Celidée de qui les plaies envenimées s’estoient bouffies,
et endolues
de façon qu’elle en avoit la fiévre, supplia d’une voix
basse sa tante
de la laisser en repos, et qu’elle sçauroit qui l’avoit mise en
cest
estat, quand Thamire, et Calidon seroient venus. On envoia incontinent
chercher les mires, et presque en mesme temps Thamire adverty de
l’estat où estoit Celidée, s’en vint courant en sa
chambre. Mais quand
il la vid, il demeura immobile, et les bras nouez l’un dans l’autre, ne
donnoit autre signe de vie, que celuy des pleurs qui luy tomboient des
yeux. En fin revenu en luy-mesme : Est-ce Celidée, dit-il,
que je
vois en cet estat ? Les dieux ont-ils consenty, et un cœur
humain, a-t’il pû penser à une si grande cruauté ?
Et quelque
tigre sous la figure d’un homme l’aiant imaginée, et quelque
malin
demon y aiant consenty, quelle cruauté a jamais eu assez
d’inhumanité
pour l’executer ? Celidée se tournant doucement vers luy :
Amy Thamire, luy dit-elle, console-toy ; que si tu as perdu le
visage de Celidée, elle t’a conservé pour le moins tout
le reste, et si
tu veux me promettre de n’en point faire de vengeance, je te diray qui
en est cause, et qui m’a fait cet outrage, si avec toy je le dois
nommer tel.
Calidon en mesme temps entra dans la chambre, qui
empescha que Thamire ne put respondre, car ayant couru depuis son
logis, où il avoit apris cette triste nouvelle, quand il mit le
pied dans la porte, il estoit tant hors d’haleine, qu’il ne pouvoit
presque respirer. Et toutesfois montant les degrez et entrant dans la
chambre, on l’oyoit jurer par Hesus, et par Hercule, que celuy qui
avoit mis la main sur Celidée, en mourroit avant que la nuit fut
venue.
– Ne jurez point, dit-elle, ô Calidon, de peur que vous ne soyez
parjure ; ce pourroit estre tel que vous aimeriez mieux mourir que
d’observer vostre serment. – Comment ? reprit incontinent Calidon,
je jure encor par Hesus, et par l’âme de celuy qui m’a mis au
monde,
que horsmis Thamire, je n’excepte personne à qui je ne fasse
perdre la
vie. Et à ce mot, il se mit à genoux devant son lict, et
luy voulut
prendre la main pour la baiser, mais elle, en le repoussant un
peu : Et à qui, Calidon, luy dit-elle, pensez-vosu baiser
la
main ? Regardez mon visage, et prenez garde que je ne suis plus
cette Celidée, de qui vous avez tant estimé la
beauté.
Le berger transporté de furie, n’avoit point encor jetté
les yeux sur
elle, mais quand il les haussa, et qu’il la vid si affreuse, car elle
veritablement se pouvoit-elle dire, il demeura plus estonné
encores que
n’avoit esté Thamire ; et se mettant la main sur les yeux, et
tournant la teste de l’autre costé, il luy fut impossbile d’en
souffrir
la veue, frissonnant comme une personne qui a horreur de ce qu’il voit.
Elle, au lieu de s’en fascher, d’un courage incroyable, sousrit de
cette action, et tendant encor une fois la main à Thamire :
Et
bien, amy, luy dit-elle, ne vous sera-ce pas du contentement de me voir
tout à vous, et que personne n’y pretende ou n’y desire plus
rien ? Aurez-vous horreur de ce visage deschiré de cette sorte,
quand vous considererez qu’il n’est tel que pour estre à vous
seul ? Je ne le pense pas, Thamire, et veux croire que l’affection
que vous m’avez portée, et la cognoissance de celle que vous
avez
receue de moy, ont trop de puissance, et sont plantées sur un
plus seur
fondement que celuy-là. Et parce que je vous vois tous en peine,
et
desireux de sçavoir qui m’a mise en l’estat où vous me
trouvez :
Sçachez, Thamire, que c’est Calidon. Et vous, Calidon, dit-elle,
se
tournant vers le jeune berger, sçachez que c’est Thamire. – Quoy
!
nous vous avons mise en cet estat ? s’escrierent-ils tous
deux ! – Ouy, dit-elle, froidement, c’est Thamire et Calidon qui
ont fait cet outrage à Celidée ; mais ayez un peu de
patience, et
oyez comment.
Chacun à ces paroles demeura estonné, mais sur tous
les deux bergers. Et lors que Calidon vouloit parler, elle
l’interrompit de ceste sorte : Ne vous excusez point, Calidon, de
ce qui m’est advenu, car encor que Thamire et vous, en soyez cause, si
est-ce que vous l’estes beaucoup plus que luy. Et lors, addressant sa
parole à tous, elle continua : Il n’y a personne qui me
cognoisse,
qui ne sçache quelle a esté l’amour que Thamire m’a
portée dés mon
enfance, et qu’il semble que dés que j’ouvris les yeux dans le
berceau,
j’ouvris son cœur pour y faire entrer l’affection, que depuis il m’a
tousjours continuée. Or ceste amour fut reciproque entre nous,
aussi
tost que je fus capable d’aimer, et en donnay tant de cognoissance
à ce
berger, que je pense que, comme sa recherche me convia de l’aimer, la
bonne volonté qu’il recognut en moy luy donna sujet de
continuer. Et
d’effect, combien heureusement avons-nous vescu ! et avec combien
de contentement ! jusques à ce jour malheureux, que Calidon,
revenant des Boïens, jetta les yeux sur moy.
Thamire, à qui les blesseures ne peuvent empescher
la parole, [450/451] le peut mieux raconter que je ne sçaurois ;
tant y a que nous pouvons dire l’un et l’autre avec verité, que
jamais
amant ne fut mieux aimé, ny aimée plus amante, que
Thamire et Celidée.
Mais dés que Calidon me vid, je puis bien dire, malheureusement,
sans
l’offenser, ce bien que nous avions possedé si long temps,
commença de
se diminuer, premierement par sa maladie, et puis par le don que
Thamire luy fit de moy, auquel je ne pus jamais consentir. Il est vray
qu’apres avoir longuement supporté la froideur de Thamire, et la
vaine
affection de Calidon, je me dépitay contre tous deux, me
semblant que
c’estoit avec raison, puis que Calidon m’avoit fait perdre Thamire, et
que Thamire m’avoit sans beaucoup de sujet remise à Calidon. Et
lors
que j’estois la plus eslongnée de tous deux, je me vis
entierement
redonnée à Thamire, par le jugement de la nymphe Leonide,
à laquelle
nous en avions donné toute puissance. Je pensay certes, que
c’estoit la
volonté de Teutates, qui me la faisoit entendre par sa bouche,
et me
resolus de la suivre entierement ; et lors que j’estimois que la
raison avoit le plus eslongné Calidon de moy, fust pour le
commandement
de la nymphe, fust pour le devoir qui l’obligeoit envers Thamire, le
voilà qui se desespere, et qui veut mourir. D’autre costé
le bon
naturel de Thamire, ne luy permettant de gouster quelque sorte de
plaisir, voyant son neveu en cette peine, se laissa tellement emporter
à l’ennuy, que sans faire conte du contentement qu’il pouvoit
avoir de
moy, qu’il avoit desirée et recherchée avec tant de
passion, il me
laissa seule dans le fict, et me fit bien paroistre que l’amitié
est
plus forte en luy que l’amour. Je demeuray estourdie de ceste
rencontre, comme mon affection me l’ordonnoit, et lors que j’estois
attentive à considerer en moy-mesme cest accident, l’on me
rapporta et
mon mary et mon nepveu sur des eschelles comme morts. J’advoue que
quand je les vis, et que quand je sceus comme le tout estoit advenu, je
demeuray tant hors de moy, que si peu apres il ne fussent revenus, je
ne sçay à quoy je me fusse resolue. Mais considerant ce
qui s’estoit
passé, et oyant les paroles qu’ils tenoient entre eux, j’eslevay
ma
pensée à Tharamis, et le suppliay de me vouloir
conseiller ce que je
devois faire, pour nous mettre en repos. Il m’inspira sans doute, et me
fit secrettement entendre par quel moyen je le pourrois. Et ce fut en
ce mesme temps que je vous le promis à tous deux, et que depuis
j’ay
dislayé, par ce que veritablement j’ay trouvé beaucoup de
difficulté à
l’execu- [451/452] tion de ce conseil, et a fallu que je me sois faict
une grande force avant que d’y pouvoir consentir.
Voicy donc, ô bergers, quelle fut ceste saincte
inspiration. Considere, me dit le dieu, la violente affection de
Calidon, et sois certaine que jamais il ne cessera de t’aymer, que tu
ne cesses d’estre belle. Il ne faut que tu esperes que la religion des
dieux, ny le devoir des hommes l’en retire jamais. Il ne faut non plus
que tu penses que Thamire, quoy qu’il soit ton mary, et qu’il t’aime
plus que sa vie, puisse jamais estre content, tan que son nepveu sera
tourmenté de ceste sorte. Quant à toy, quelle vie
esperes-tu de pouvoir
mener, tant que tu seras cause de la peine de l’oncle et du
nepveu ? De te donner à Calidon, ta volonté n’y peut
consentir : outre que tu es tellement à Thamire, que rien
ne t’en
peut retirer que la mort. D’estre aussi à Thamire, la passion de
Calidon ne le peut souffrir, ny le bon naturel de Thamire, endurer le
continuel desplaisir de son nepveu. Que faut-il donc, Celidée,
que tu
fasses ? Prive-toy par une belle resolution de ce qui est le germe
de ceste dissention ; mais que peux-tu penser que ce soit autre
chose que la beauté de ton visage ? – Il est vray, respondis-je,
mais perdant ceste beauté, je perds aussi bien l’amour de
Thamire que
celle de Calidon, et si cela est, j’ayme beaucoup mieux la mort. – Tu
te trompes, me respondit-il, l’affection de ces deux bergers est bien
differente. Thamire ayme Celidée, et Calidon adore la
beauté de
Celidée. Que si ce que tu crains estoit vray, il vaudroit mieux
que tu
mourusses à l’heure que tu parles, que de vivre plus longuement
et
estre asseurée que quand l’âge te rendra laide, Thamire
cessera de
t’aymer. Mais cela n’est pas, d’autant que ce berger ayme
Celidée, et
quelle que Celidée devienne, jamais son amitié ne se
perdra.
Voylà, bergers, quelle fut la secrette inspiration
que ce dieu me donna, à laquelle ne voulant contrevenir, je
cherchay
les moyens d’y satisfaire. Et de fortune ayant appris de ma tante que
les blesseures que le diamant fait, ne guerissent jamais, j’ay bien
voulu sacrifier la beauté de mon visage, si toutesfois il y en a
eu, à
vostre repos et à vostre reunion. Mais, ô mon Thamire,
cesserez-vous
d’aymer Celidée, encor qu’elle n’ayt plus le visage qu’elle
souloit
avoir, puis qu’elle a bien voulu le donner pour rançon, et pour
se
racheter des desirs de Calidon, afin d’estre toute vostre ?
Celidée finit de ceste sorte, laissant tous ceux qui
l’ouyrent [452/453] si plains d’estonnement, et de merveille, de cette
genereuse action, qu’à peine pouvoient-ils croire que ce qu’ils
voyoient fust vray.
Il seroit trop long de redire maintenant les
reproches que Calidon luy fit, le desplaisir de Tahmire, ny les regrets
de Ceontine, et de la mere de Celidée, et de tous ceux qui la
consideroient : tant y a que les mires estant venus, et luy aiant
nettoié le visage, jugerent que jamais elle ne retourneroit en
son
premier estat, car les plaies estoient si profondes et en des lieux si
delicats qu’elles luy ostoient toute la grace, et la proportion qui
souloit y estre. Il est avenu que veritablement, Calidon la voyant si
difforme, a perdu ceste folle passion qu’il luy portoit, et que
Thamire, ainsi qu’elle esperoit, a continué de l’aimer, si bien
qu’elle
a depuis vescu en repos, et tellement honorée et estimée
de chacun,
qu’elle jure n’avoir receu de sa beauté en toute sa vie, la
moindre
partie du contentement que sa laideur luy a rapporté depuis dix
ou
douze nuicts.
– Vous m’avez raconté, dit Leonide, la plus
genereuse, et la plus louable action que jamais fille ait faite, et
suis bien aise que ceste belle et vertueuse resolution soit partie
d’une personne qui m’est proche, comme j’ay sceu que m’est
Celidée,
estant niece de Cleontine. Dieu la rende aussi contente avec Thamire,
que Thamire a d’occasion de l’aimer, et d’estimer sa vertu. – Or,
continua Lycidas, Thamire qui croit de n’avoir point d’enfans, veut
faire marier Calidon avec Astrée et pour y convier Phocion,
offre de
luy donner tous ses trouppeaux et tous ses pasturages. Astrée
qui a
fait resolution de n’aimer jamais rien, pour le regret qu’elle a de la
mort de Celadon, n’y veut consentir en sorte quelconque, et quand son
oncle luy en parle, elle ne fait que pleurer, et lors qu’il la presse,
elle respond, qu’elle veut passer sa vie parmy les vestales et druides,
et pour ce subjet m’a prié d’en parler secrettement à la
venerable
Chrisante. – Et pensez-vous, adjousta Leonide, que Chrisante la vueille
recevoir sans le consentement de ses parents ? – Je luy ay fait
ceste mesme oposition, dit-il, quand elle m’en a parlé, mais
elle m’a
respondu que n’ayant ny pere ny mere, il n’y avoit pas apparence
qu’elle en fist difficulté, et que si ceste voye luy estoit
refusée,
elle prendroit celle du cercueil. – A ce que je vois, dit Leonide, elle
n’est pas sans affaire, et je crois aisément ce que vous dites,
que
veritablement elle est affligée ; mais qui est celle qui est
contente ? – Vous l’oseray-je dire ? respondit le berger. –
Et pourquoy [453/454] feriez-vous plus de difficulté de me dire
le
bien, que vous n’en avez fait de me dire le mal ? – Il y a
plusieurs occasions, repliqua-t’il, qui m’en peuvent empescher.
Toutesfois, puis que nous en sommes si avant, il seroit mal à
propos,
de ne passer plus outre. Sçachez donc, madame, continua-t’il, en
sousriant, que c’est Phillis ; mais, grande nymphe, je vous
supplie, ne m’en demandez pas davantage. – Ma curiosité,
dit-elle, aura
bien autant de force contre la priere que vous me faites, que vous en
sçauriez avoir contre celle que je vous fais de ne vouloir celer
ce que
sur toute chose je desire infiniment de sçavoir. Car aimant
Phillis,
comment voulez-vous que je ne sois point curieuse d’apprendre des
nouvelles de son contentement ? Mais peut-estre voulez-vous estre
ainsi secret, parce que c’est un des premiers commandements d’amour, de
CELER ET TAIRE. Et parce qu’il vouloit faindre de n’y avoir aucun
interest : Non, non, continua la nymphe, ne vous cachez point
à
moy. Je sçay, berger, plus de vos nouvelles que vous ne pensez.
Avez-vous opinion que depuis le temps que je frequente parmy vos
bergeres, je n’ay pas appris que vous estes serviteur de Phillis, et
que ceste affection est commencée avec celle de Celadon et
d’Astrée, et
qu’apres avoir continué longuement, vous estes en fin devenu
jaloux de
Silvandre ? J’aurais eu peu de curiosité, si voyant un si
honneste
berger que Lycidas, et aimant particulierement Phillis, je ne m’estois
enquise de leur vie. Contentez-vous, berger, que si je ne vous en ay
point fait de semblant, ç’a seulement esté par
discretion, et qu’en
effect j’en sçay presque autant que vous ; si vous voulez, je
vous
en diray de telles particularitez, que vous serez contrainct de
l’advouer. Lycidas l’oyant parler de ceste sorte, demeura un peu
confus, et
d’abord eut opinion que cela venoit d’Astrée, et de Phillis. Je
cognoy
bien, dit-il, en fin, que vous sçavez quelles sont mes folies,
et que
toutes celles que vous avez veues depuis quelque temps en
çà, n’ont pas
esté si secrettes, que je le voulois estre. Mais pour vous faire
paroistre, que je suis autant vostre serviteur, qu’elles
sçauroient
estre vos servantes, je vous veux dire ce que vous ne sçauriez
avoir
apris d’elles, parce que ce sont des choses qui sont advenues depuis
qu’elles n’ont eu l’honneur de vous avoir veue, vous suppliant
toutesfois de n’en rien dire. – J’estime trop, respondit la nymphe, la
vertu de Phillis, et vostre merite, pour ne couvrir de silence, tout ce
que je penseray qui [454/455] puisse importer ou à l’un ou
à
l’autre ; et vous pouvez juger que je me sçay taire, puis qu’y
ayant long-temps que je sçay ce que je viens de vous dire, je
n’en ai
jamais fait semblant. Mais quand vous m’avez dit que Phillis estoit
contente, j’ay esté estonnée, sçachant assez
combien elle estoit en
peine de vostre froideur et jalousie. – Ah ! grande nymphe, dit Lycidas
en sousriant, qu’il m’a bien fallu changer de personnage, depuis que je
n’ay eu l’honneur de vous voir ! O que l’on m’a bien fait crier mercy,
et demander pardon ! O combien de fois ay-je esté contraint de
me mettre
à genoux ! Croyez, madame, que Phillis a bien sceu me ramener
à mon bon
sens, et qu’elle m’a bien fait recognoistre mon devoir ! Si je pensois
d’avoir assez de loisir à le vous raconter par le menu, vous
verriez
qu’il y a beaucoup de difference entre un amant et un homme sage. – Je
ne sçaurois, respondit la nymphe, apprendre de plus agreables
nouvelles
que celles-cy, et pour le loisir, vous en avez assez, puis qu’Adamas,
Phocion, et Diamis sont entrez en discours, d’autant que ces vieilles
personnes ne peuvent jamais trouver la fin de leurs paroles.
Ce qui donnoit encor plus d’envie à la nymphe de le
faire parler ; estoit pour le divertir d’autant de la consideration
d’Alexis, car encor qu’elle sceust bien, que si ce n’estoit à
ceste
fois, ce seroit à une autre, toutesfois elle jugeoit que la
premiere
veue estoit la plus dangereuse, parce qu’apres, son jugement estant
desja preoccupé par ceste opinion de ressemblance, il ne
pourroit si
bien descouvrir la verité, et que mesme le rapport qu’il en
feroit aux
bergers et bergeres de sa cognoissance, feroit presque le mesme effect
aux autres.
Lycidas qui n’y pensoit point, croyant seulement de
faire chose qui fust agreable à la nymphe, reprint la parole
ainsi.
HISTOIRE
DE LA
JALOUSIE DE LYCIDAS
Vous sçavez, madame, que l’ordinaire conversation
qui estoit entre
Phillis et Silvandre, à cause de la gageure qu’ils avoient faite
de se
faire aymer à Diane, fut le subject de ma jalousie. Mais ce ne
fut pas
de celles qui n’ont que le nom de mal, et en retiennent fort peu des
mauvaises qualitez, car je puis dire n’y [455/456] avoir jamais eu
passion plus approchante à la manie, que celle qui m’occupoit
l’entendement en ce temps-là, de sorte que depuis, je me suis
estonné
plusieurs fois, comme il a esté possible que j’aye pu vivre en
ceste
peine ; aussi ne mettray-je jamais au cours de me vie, les lunes ou
plustost les siecles que j’ay passez en si miserable estat. Car tant
s’en faut, que je puisse dire d’avoir vescu, que je tiendray tousjours
avoir plus souffert en ce temps là, que les douleurs de la mort
ne
sçauroient estre grandes, d’autant que, quand la mort est
advenue, les
douleurs ne la peuvent outrepasser, ny l’accroistre. Mais en ceste
passion dont je parle, tant de nouveaux accidents qui l’agrandissent
survenoient d’heure à autre, que quand je venois à
tourner les yeux sur
mes premiers maux, je trouvois les derniers si grands, qu’il me
sembloit que ceux que j’avois soufferts auparavant, ne meritoient point
d’avoir le nom de douleur. Et le pis encor estoit, que j’avois une si
grande curiosité de rechercher les sujets de mon desplaisir, que
bien
souvent, quand il ne s’en presentoit point, je m’en figurois de tant
esloignez de toute apparence de raison, que maintenant, quand je les
considere, je m’estonne comme il est possible que mon jugement fust si
perverty.
Si elle parloit librement avec Silvandre, ô que ses
paroles me perçoient vivement le cœur ! Si elle ne luy parloit
point,
je disois qu’elle feignoit ! Si elle me caressoit, je pensois qu’elle
me
trompoit ! Si elle ne faisoit point de conte de moy, que c’estoit un
tesmoignage du changement de son amitié ! Si elle fuyoit
Silvandre,
qu’elle craignoit que je m’en apperceusse ! Si elle s’en laissoit
approcher, qu’elle vouloit mesme que j’eusse le desplaisir de le voir !
Si elle se monstroit gaye, qu’elle estoit bien contente de ses
nouvelles affections ! si elle estoit triste, qu’il y avoit quelque
mauvais mesnage entre eux ! Bref, toute chose m’offençoit ; et
quand il
n’y avoit rien sur quoy je peusse fonder quelque occasion de
desplaisir, je m’accusois de faute du jugement, de ne sçavoir
recognoistre leurs dissimulations. Combien de fois ay-je
souhaité de
n’avoir point de veue, pour ne voir ny Silvandre ny Phillis ! Mais
laisseroient-ils, (disois-je incontinent) de s’aymer, encor que je ne
les visse pas ? Combien de fois ay-je desiré de perdre la vie !
Mais
disois-je, il vaudroit mieux perdre l’amour, d’autant que la memoire
qui me tourmente, ne laisseroit de me suivre apres mon trespas ! Et
voyez à quelle extremité mon mal estoit parvenu, puisque
au lieu
d’aymer Phillis, je la haïssois: [456/457] j’eusse voulu qu’elle
eust esté laide, et desagrable, et toutesfois j’eusse
esté marry, si
elle eust eu moins de beauté et de grace. Ce que je reconnus en
ce
mesme temps-là, parce qu’ayant eu deux ou trois accez de
fiévre, et le
mal luy ayant changé le visage, j’en eus tant de desplaisir,
qu’elle
mesme s’en aperceut. Vivant donc ou plustost languissant de ceste
sorte, estant presque reduit à un desespoir, les dieux sans
doute
eurent pitié de moy.
Il y a quelques nuicts que Silvandre s’estant
endormi dans un bois qui est aupres du temple de la bonne
déesse, à son
reveil il se trouva une lettre en la main, sans sçavoir qui la
luy
avoit donnée. Et parce qu’à son retour il la fit voir
à Diane, et à la
bergere Astrée, elles creurent qu’elle estoit escripte de la
main de
Celadon, et pensant apprendre de ses nouvelles, au lieu où il
l’avoit
trouvée, elles le prierent de les y vouloir conduire ; ce qu’il
fit.
Mais la nuict estant survenue, elles se perdirent, de sorte qu’elles
furent contraintes d’y attendre le jour. Et parce que durant le peu de
temps qu’Astrée dormit, elle eut quelques visions qui luy firent
croire
que Celadon estoit en peine pour n’avoir receu les derniers offices de
la sepulture (et qui à la verité avoient esté
dilayez pour pouvoir
apprendre quelques nouvelles de son corps) elle se resolut de luy
dresser pour le moins un vain tombeau, que l’on trouva plus à
propos de
faire au nom de Paris, que non pas au sien, ainsi que depuis j’ai sceu
de Phillis. Or, madame, les ceremonies, comme vous sçavez, en
furent
assez longues pour convier ces bergeres de demeurer à leur
retour
quelque temps retirées en leurs cabanes pour se reposer, fust du
travail de la nuit precedente, fust de la longueur du chemin qu’elles
avoient fait. Il n’y eut que Diane qui en fut destournée par la
presence de Paris.
Quant à moy, me separant de bonne heure de la
troupe, apres avoir disné je me retiray soubs un gros buisson,
qui est
sur le carrefour de ces chemins qui se croizent aupres de nostre
hameau. Il est si touffu, qu’encores que le grand chemin le touche, si
est-il impossible d’y estre veu, et toutesfois on peut voir
aysément
ceux qui vont et viennent. Apres avoir longuement entretenu mes
pensées, le sommeil m’y surprit, de sorte que je ne m’esveillay
que
quand le soleil estoit desja prest de se cacher ; et faisant dessein de
me retirer, je voulus premierement voir qui estoit dedans la prairie,
à
fin d’eviter la rencontre de Phillis. Et de fortune j’apperceus
Astrée,
et elle, qui estant demeurées [457/458] seules le reste de la
journée
dans leurs cabanes, s’en venoient prendre le frais en ce lieu. Je vis
d’un autre costé Silvandre, qui les suivoit, pensant comme je
croy que
Diane ne tarderoit pas beaucoup de les venir trouver. Je me recachay
soudain sous ce buisson, desireux de voir ce qu’ils feroient, pensant
bien qu’ils me donneroient de nouvelles connoissances de leur
amitié.
Mais il advint que Silvandre, les voyant assises de
l’autre costé du buisson où j’estois, et se voulant
mettre au milieu
d’elles, Phillis quitta la place et s’eslongna quinze ou vingt pas
d’eux. J’ouys alors qu’Astrée l’appelloit, et que Silvandre l’en
suplioit: ô que ces paroles me faisoient de cuisantes blesseures
!
Phillis toutesfois n’y venoit point et monstroit d’estre fort mal
satisfaite du berger ; mais au lieu que cela me devoit contenter,
c’estoit ce qui m’offençoit le plus, sçachant qu’entre
les amants, il y
a d’ordinaire de ces petites querelles, qui ne sont que des
renouvellemens d’amitié. Elle estoit à quinze ou vingt
pas d’eux, comme
je vous ay dict, et se promenoit seule sans vouloir les approcher, dont
Silvandre au commencement ne faisoit que sousrire ; mais en fin, il ne
se pust empescher d’en rire tout haut.
Phillis, qui l’ouyt, s’allumant d’une plus forte
colere contre luy: Voyez-vous, luy dit-elle, Silvandre, ces
façons de
vivre avec moy, me convient de vous hayr plus que la mort, et croyez
que je le vous rendray une fois en ma vie, ou l’occasion ne s’en
presentera jamais. Le berger, luy oyant proferer ces paroles avec tant
de colere, fit un tel esclat de rire, qu’il ne pust luy respondre:
Continuez, continuez, disoit Phillis, fascheux berger, et ne cessez
jamais de m’offencer. Peut-estre, que j’auray quelque jour le moyen
d’en faire vengeance, et si alors je ne la prens, ne croyez jamais que
je sois Phillis. Mais parce que le berger, la voyant en une si grande
colere, de force de rire, ne pouvoit luy respondre, Astrée en
fin prist
la parole avec elle: Je n’eusse jamais pensé, dit-elle, que
Silvandre,
que j’ay tousjours recogneu si discret, et si remply de civilité
parmy
les bergers, voulust à dessein offencer Phillis sans subjet.
Phillis,
oyant Astrée, ne faillit point, selon la coustume des personnes
qui se
voyent soustenues en leur colere, de s’animer d’avantage contre le
berger: Il se soucie fort peu, dit-elle, de m’offencer ; mais il a
raison, car aussi bien ne me sçauroit-il donner plus de
volonté de luy
faire desplaisir que j’en ay. Dieu sçait si j’estois marri de
ceste
dissention ! Et toutesfois encor me fascha-t’il de voir le mespris don
il usoit envers elle. [458/459]
Et attendant la fin de ceste rencontre, j’ouys que
Silvandre, s’addressant à la bergere Astrée: Et vous
aussi, belle
bergere, dit-il, vous estes en colere contre moy ? et je pensois que
vous tinssiez mon party ? – Je ne suis jamais contre la raison quand je
la puis cognoistre, respondit Astrée, et me semble que vous
feriez
mieux de ne donner point d’avantage d’occasion de haine à ma
compagne,
et de vous souvenir qu’encor qu’elle ne puisse pas beaucoup, qu’il n’y
a point toutesfois de petit ennemy. – Vrayement, respondit alors le
berger, laissant tout jeu à part, encore que vous soyez si
partialle
pour Phillis, je veux bien que vous soyez juge de nostre different,
pourveu qu’elle vueille me dire devant vous quelle occasion elle a de
se douloir de moy ; et quand vous nous aurez ouys tous deux, je me
sousmets dés à cette heure, à telle punition qu’il
vous plaira. – Moy ?
dit Phillis, que j’entre jamais en raison avec vous ? j’aymerois mieux
ne parler de ma vie. Mais sçavez-vous que je desire ? C’est que
vous
fassiez estat, que je ne suis point au monde pour vous, et que de ceste
sorte vous perdiez tellement la memoire de moy, que quand par malheur
vous me verrez, vous ne pensiez pas mesme à moy. – Or voyez,
respondit
le berger, combien nous sommes de differente humeur: c’est à
cette
heure que je devois parler à vous, et que je vous veux dire
chose, qui
vous fera peut-estre juger que Silvandre est plus vostre serviteur que
vous ne croyez pas.
Et lors, se tournant vers Astrée, il la pria et
supplia de sorte qu’elle fit asseoir Phillis aupres d’elle. Non pas,
dit-elle, en s’y mettant, que ce soit pour vous ouyr, mais seulement
pour ne desobeyr à celle qui me l’ordonne ainsi. Luy, sans
respondre à
ses parolles, recommença de cette sorte: Je croy, Phillis, que
vous ne
me tenez pas pour sçavoir si peu des affaires du monde, que vous
ayez
opinion que je n’aye jamais ouy parler de l’amitié qui est entre
vous
et Lycidas. Que s’il estoit autrement, et que vous eussieuz
volonté que
je vous en disse des paricularitez, peut-estre seriez-vous
estonnée que
j’en aye tant sceu, et que j’en aye fait paroistre si peu, et lors vous
ne jugeriez pas que ce Silvandre à qui vous voulez tant de mal,
fust si
peu vostre serviteur que vous le pensez. Tant y a, bergere, qu’apres
l’avoir sceu de ceux qui sont les plus curieux des affaires d’autruy,
en fin je l’apris de vostre bouche mesme, et de celle de Lycidas. Vous
ressouvenez-vous point qu’un soir vous en bonne com-[459/460] pagnie,
vous commandastes à Hylas de raconter sa vie, et les avantures
de ses
amours ? N’avez-vous point oublié, que cependant vous partistes,
et
laissastes la troupe, priant Astrée d’aller avec vous ?
Avez-vous bonne
memoire que vous allastes le long du bois, parler à Lycidas qui
vous y
attendoit, et qu’Astrée vous dit que vous deviez bien prendre
garde,
qu’il ne fust trouvé mauvais, et que vous luy respondistes,
qu’il vous
en avoit tant pressée, que vous ne luy aviez pû refuser ;
mais que pour
ce subject, vous aviez prié Astrée d’y estre avec vous ?
Or, bergere,
repensez maintenant à tous les discours que vous y eustes avec
Lycidas,
car je les sçay tous, comme les ayant ouys.
A ce mot elles rougirent, et demeurent si estonnées
qu’elles ne faisoient que se regarder. Mais Silvandre, reprenant la
parole: Ne soyez point marries, dit-il, que je sçache ce que je
viens
de vous dire, car j’ay assez de discretion pour n’en faire paroistre
que ce qui ne vous peut importer ; et si vous vouliez, belle
Astrée, que
je vous disse la colere de Lycidas contre vous, et la peine que vous
pristes de la luy faire perdre, vous verriez que je sçay presque
autant
de vos affaires que vous-mesme. Mais cela ne servant de rien à
ce que
j’ay à vous dire maintenant, il suffit, Phillis, que vous
sçachiez que
je n’ignorois ny la jalousie, ni le subject de la jalousie de Lycidas.
– Il faut bien dire (dict ma bergere, le regardant ferme entre les
yeux), que vous estes malicieux, ayant sceu ce que vous dittes, d’avoir
vescu de cette sorte avec my pour donner plus de peine à
Lycidas, à
vous et à moy. – Ah ! bergere, respondit-il, que vous m’estes
plus
obligée que vous ne pensez pas ! car que vouliez-vous que je
fisse ? –
Puis que vous sçaviez, dit-elle, que Lycidas estoit jaloux
à vostre
occasion, vous deviez m’eslongner. – Vous me dites (repliqua-t’il) une
chose impossible, et qui vous eust peu nuire infiniment si je l’eusse
faite. Impossible, d’autant que ayant entrepris de servir Diane, et
vous, estant ordinairement aupres d’elle, il m’estoit impossible de
vous eslongner l’une sans l’autre. – Et bien, dit Phillis, si vous
eussiez esté tel envers moy, que vous deviez estre,
n’eussiez-vous
plustost esleu de laisser la frequentation de Diane, avec hazard de
perdre vostre gageure, que non pas de donner tant de jalousie à
Lycidas, et à moy tant de desplaisir, puis que le berger estoit
tant de
vos amis, et que je ne vous avois jamais donné occasion d’estre
autre
que des miens ? – Je voy bien, bergere, respondit Silvandre, que vous
ne
sçavez [460/461] pas le mal que vous m’avez faict, puis que vous
parlez
de cette sorte, ny combien il m’estoit impossible de faire ce que vous
dittes. – Que je vous aye faict du mal, dit Phillis, c’est donc bien
par ignorance, car je n’en ay jamais eu intention. – Cela, repliqua le
berger, n’empesche pas qu’en effect vous ne m’ayez fait du mal, et que
je ne le ressente. – Et comment, adjousta la bergere, peut estre advenu
ce que vous dites ? – N’est-ce pas Phillis, respondit le berger, qui
est
cause que j’ay entrepris de servir Diane ? Et vous, n’estes-vous pas
ceste Phillis ? – Et pour cela, dit Phillis, de quoy me voulez-vous
accuser ? – De tout le mal, respondit Silvandre, que je ressentiray
jamais, car au lieu de feindre, j’ay aymé à bon escient.
A ce mot, le berger s’arresta tout court, et bien
marry d’en avoir tant declaré, dequoy s’appercevant
Astrée: Ne soyez
fasché, dit-elle, et ne rougissez point d’avouer la
verité, peut-estre
que ces parolles ne sont pas les premieres qui nous en ont donné
cognoissance. – Je n’auray jamais honte, respondit-il, de dire que je
suis serviteur de Diane pour sa seule consideration, mais ouy bien
considerant combien je merite peu. – Si Diane, respondit Astrée,
doit
estre acquise par les merites, il n’y a personne qui y doive plustost
pretendre que Silvandre. – Plust à Dieu, belle bergere,
repliqua-t’il,
que chacun eust la mesme opinion. O madame ! que ces parolles me furent
agreables, et que Silvandre eut une douce main, pour penser une si
sensible playe que la mienne. – Comment ? dit Leonide, est-il possible
que ce berger ayme veritablement Diane ? Elle faisoit ceste demande,
encor qu’e’le sceust bien ce qui en estoit, pour en avoir quelque
nouvelle cognoissance, à cause de Paris. – N’en doutez point,
dit-il,
madame, et une autrefois je vous en raconteray d’avantage, mais pour ce
coup je vous diray seulement, comme je me delivray de ceste fascheuse
jalousie.
J’ouys donc que Silvandre en continuant, reprit de
ceste sorte: Or ne pouvant m’eslongner de vous à cause de Diane,
que
vouliez-vous que je fisse ? Soyez-en vous-mesmes le juge. – Dés
le
commencement, respondit Phillis, vous ne deviez point donner d’occasion
de jalousie à Lycidas, et puis voyant que, comme que ce fust, il
estoit
devenu jaloux, vous deviez non pas m’esloigner du tout, puis que vous
dites que vous ne le pouviez faire à cause de Diane, mais pour
le
moins, estant en lieu où Lycidas nous appercevoit, il faloit
vivre plus
modestement, et plus froi- [461/462] dement avec moy. – Ah ! novice en
amour ! respondit le berger, quand Lycidas devint jaloux, y
pristes-vous
garde ? – Nullement, dit-elle. – Et comment, adjousta Silvandre,
vouliez-vous que je m’en apperceusse mieux ? Ne vous
ressouvenez-vous pas, qu’à la premiere parole qu’il vous en dit,
vous
demeurastes si estonnée de telle opinion, que vous ne pustes luy
respondre de quelque temps ? Et cela d’autant que les
commencements des maladies d’amour, sont comme la plus part des autres
qui ne donnent cognoissance d’elles que la fievre ne soit desja bien
forte. Je ne pouvois donc non plus empescher la naissance de ceste
jalousie que vous, et quant au progrez, je pense vous y avoir
infiniment obligée, parce que si, dés lors que je vous en
eus parlé, je
me fusse retiré de vous, ou que j’en eusse usé plus
froidement,
qu’eust-il pensé, ou pour le moins qu’eust-il deu penser ? Que
si
je m’en élongnois et si je vivois d’autre sorte que de coustume,
c’estoit pour le tromper, et que nous estions en bonne intelligence
ensemble, comment se fust-il imaginé que j’eusse sceu ceste
jalousie
que par vous, puis qu’il n’en avoit parlé qu’à vous ? Et
s’il eust
eu opinion que vous me l’eussiez dite, n’eust-il pas jugé avec
raison
qu’il y avoit une grande amitié entre nous ? Et ce moyen pouvoit
amortir ou alumer d’avantage sa jalousie. Croyez, Phillis, qu’il a
esté
beaucoup plus à propos que j’aye continué de vivre comme
j’avois
commencé, puis qu’il a deu connoistre par là qu’il n’y
avoit point
d’intelligence entre nous, voyant que vous ne m’en aviez point averty,
ny point d’amour, d’autant que je ne me cachois de personne, la
dissimulation en estant un des plus grands signes.
A ce mot, estant resolu de la doute où j’avois esté
si long temps, et cognoissant qu’il n’y avoit point d’amour entre eux,
je m’escriay : Ah ! Phillis, que Silvandre sçait bien
aymer,
et qu’il parle avec beaucoup de verité. Et faisant le tour du
buisson,
je vins courant me jetter à genoux devant elle, dequoy elles
furent
toutes deux si estonnées, que se prenant par les mains, elle
demeurerent comme ravies. Quant à moy, plus content de ma
fortune que
je n’avois jamais esté, je ne sçavois par quelles paroles
commencer
pour remercier Amour de ceste faveur. En fin m’addressant à
elle, je
parlay de ceste sorte : Ma belle bergere, si vostre amitié
a esté
assez forte pour ne se point rompre sous la pesanteur de ma faute, je
m’asseure qu’elle le sera encor assez pour vous plyer plustost au
pardon qu’à la vengeance. Voicy ce Lycidas qui [462/463] par ses
soupçons vous a tant offencée, mais le voicy maintenant
qui vous crie
mercy, qui vous demande pardon sans refuser chose que vous luy
ordonnez, pourveu que vous oubliez ceste offence.
Je tins encore quelques autres semblables propos,
ausquels sans faire responce elle tourna la teste de mon costé,
mais
sans me regarder tenoit les yeux contre terre. Et parce que je m’estois
teu, et qu’elle ne parloit point, Silvandre voulant estre en partie
cause de mon contentement, comme il l’avoit esté de mon
desplaisir : Ainsi, dit-il, bergere, que j’ay esté tesmoin
que
sans sujet Lycidas a eu de la jalousie, de mesme le seray-je que vous
avez plus de vengeance que d’amour, si vous ne recevez la satisfaction
qu’il vous fait. Il n’est plus temps de consulter en vous mesme, ce que
vous devez faire : le devoir où il se met, le vous dit, son
affection le vous requiert, et vostre ancienne amitié le vous
commande.
– Ma sœur, adjousta Astrée, Silvandre vous dit vray, et devez
outre
cela croire asseurément que c’est plustost excez, que deffaut
d’amour
qui a fait commettre cette erreur à Lycidas ; et de plus, que
s’il
a faict la faute, il en a bien fait la penitence. Alors Phillis levant
les yeux lentement contre moy : Lycidas, dit-elle, vous m’avez
tellement offencée, qu’il est bien mal aisé que je n’en
aye longuement
le souvenir. Toutesfois, puis qu’Astrée me l’ordonne, je veux
bien vous
pardonner, mais avec serment que s’il vous avient jamais de retomber en
semblable faute, vous devez perdre à jamais toute esperance de
mon
amitié. Et quoy, Lycidas, continua-t’elle apres d’une voix plus
forte,
vous semble-t’il que les asseurances que jusques icy vous avez receues
de ma bonne volonté soient si petites qu’il en faille douter si
aisément ? Quelle si grande cognoissance avez-vous eue de ma
facilité, ou de ma legereté, que vous puissiez croire que
j’ayme et
reçoive tous ceux qui me regardent ?
Elle eust continué sans doute, car je ne sçavois que
luy respondre, n’eust esté qu’Astrée
l’interrompant : C’est assez,
ma sœur, luy dit-elle, vous ne sçauriez en dire tant que vous
n’ayez
encor occasion de vous plaindre davantage. Mais ressouvenez-vous que
c’est ce Lycidas à qui vous avez bien rendu de plus grandes
preuves
d’amitié que ne sera pas le pardon que son silence et sa
soubmission
vous demandent ; et que, si vous le luy refusez, vous ne ferez une
petite offence à vostre vie passée. Phillis, apres avoir
esté muette
quelque temps, en fin adressa sa parole de ceste sorte à sa
compagne : Je le veux, ma sœur, je pardonne [463/464] non
seulement l’offence, mais la veux entierement oublier, pourveu
qu’à
l’advenir il ne me donne jamais occasion de m’en souvenir.
Voilà, madame, comme je fus guery, voilà comme ma
faute fut pardonnée, et voilà comme je rentray en mon
premier bonheur,
et depuis nous avons vescu, Silvandre et moy, avec tant de
familiarité,
qu’il est l’homme que j’ay jamais le plus aymé, apres mon pauvre
frere.
– Et n’avez-vous point de peur, adjousta Leonide, que l’ordinaire veue
de Silvandre et de Phillis ne vous donne la mesme jalousie que vous
avez eue ? Cela n’est pas sans danger, puis que celuy qui ayme est
de sa nature merveilleusement subject au soupçon. – Deux
raisons, dict
Lycidas, m’en empescheront tousjours : l’une, que j’ay trop
d’asseurance de l’amitié de Phillis, et l’autre, de l’amour que
Silvandre porte à Diane, qui sans mentir est telle qu’elle ne
sçauroit
souffrir une compagne. Mais je vous supplie, grande nymphe, de n’en
vouloir point parler, car il auroit occasion de se douloir de moy, qui
vous aurois decelé ce qu’il s’efforce avec tant d’artifice de
tenir
caché ; et mesme que pour avoir permission de parler à sa
bergere
sans qu’elle s’en puisse offencer, il a fuy jusques icy le jugement
qu’elle s’en puisse offencer, il a fuy jusques icy le jugement qu’elle
doit faire de son merite, et de celuy de Phillis, luy semblant que tant
qu’il le pourra eviter, il luy sera permis de luy dire combien il
l’ayme, car il y a plus de huict ou dix jours que les trois lunes sont
escoulées.
Ainsi discouroient Lycidas et Leonide, cependant que
Hylas entretenant Alexis ne se prenoit garde, que peu à peu il
en
devenoit amoureux. Et elle qui avoit opinion que cela luy serviroit
à
se faire mieux croire Alexis, luy donnoit à dessein toute
l’amour
qu’elle pouvoit ; car encores qu’elle ne l’eust jamais veu, si
avoit-elle esté advertie par Leonide et Paris de son agreable
humeur.
Et comme s’il eust voulu rendre une bonne preuve de ce qu’il estoit,
sans en laisser plus longuement en doute ceux qui ne le cognoissoient
point, il s’escria tout à coup en frappant des mains, et se les
frottant l’une en l’autre : C’en est faict, Phillis, je vous dis
adieu. Ceste belle nymphe vous ravit ce que l’amour vous avoit
acquis ; et tout ce que je puis faire, c’est de vous donner le
congé que je prens pour moy.
Silvandre et Corilas, oyant ceste prompte
resolution, ne peurent s’empescher, voyant qu’Alexis de force de rire
ne pouvoit prononcer un seul mot, de prendre le party de Phillis, pour
luy [464/465] donner occasion de commencer quelque agreable discours. –
Et quoy, berger, luy dit Corilas, donnez-vous de ceste sorte
congé à la
belle Phillis ? Comment pensez-vous qu’elle puisse estre
consolée
de ceste perte ? C’est bien ce jour qu’entre tous les siens elle
doit marquer de noir. – A son dam, respondit Hylas tout froidement,
pourquoy n’est-elle pas aussi belle qu’Alexis ? – O dieu !
repliqua Corilas, et qui sera celle à l’avenir qui pourra estre
asseurée de vostre amitié ? – Ceste belle nymphe,
respondit-il,
qui est plus belle que Phillis. – Mais, adjousta Corilas, n’a-t’elle
pas en Phillis une bonne preuve de vostre legereté ? – Non pas
cela, dit-il, mais ouy bien, un grand tesmoignage de sa beauté.
– Si
est-ce, respondit Corilas, que Phillis n’est pas laide. – Si
m’advouerez-vous, dit-il, qu’elle a moins de beauté qu’Alexis,
puis
qu’elle luy cede sa place. – Quelquefois, respondit Corilas, on la
quitte parce qu’on s’y fasche, ou qu’on espere mieux. – Pour s’ennuyer
de moy, repliqua l’inconstant, il est impossible à Phillis, car
elle a
trop de jugement, et pour esperer mieux elle ne sçauroit, et
puis
est-ce elle, à vostre advis qui me quitte, ou si ce n’est point
moy qui
luy donne son congé ?
Silvandre estoit demeuré muet assez long temps, mais
voyant que Corilas ne respondoit plus, il prit la parole pour luy. Ce
n’est, dit-il, ny defaut de beauté en Phillis, ny congé
que ce berger
luy donne que la retraitte qu’il a fait, mais la naturelle inconstance
qui est en luy. – C’est bien dit, repondit Hylas : appellez-vous
inconstance de parvenir pas à pas où l’on a fait dessein
d’aller ?
– Non pas cela, dit Silvandre. – Et toutesfois, dit Hylas, on met un
pied tantost en terre, et tantost en l’air, quelquefois devant et
quelquefois derriere ; et n’est-ce pas cela aussi bien inconstance
que ce que vous me reprochez ? Puis qu’ayant fait dessein de
parvenir à la parfaicte beauté, tout ainsi qu’en marchant
on
change d’un pied à l’autre, jusques à ce qu’on parvienne
au lieu que
l’on s’est proposé, de mesme ay-je faict, aymant les beautez que
j‘ay
rencontrées jusques à ce que je sois parvenu à
celle d’Alexis, que
veritablement je recognois estre la plus parfaicte de toutes. – Vous
auriez peust-estre raison, respondit Silvandre, si la nature nous avoit
permis d’y aller tout d’un pas, ainsi qu’il est en nostre puissance
d’aymer d’abord ceste parfaicte beauté. – Comment, dict Hylas,
voudriez-vous me conseiller de faire icy mon apprentissage ? Il y
a bien apparence [465/466] qu’un apprentif du premier coup peust estre
digne serviteur d’Alexis. – S’il n’y avoit que cela seulement,
dit Silvandre, qui vous empeschast d’estre digne d’elle, je ne vous
conseillerois point d’en faire difficulté, car les choses que la
nature
produit sont bien differentes de celles que l’articfice nous donne,
L’herbe, dés qu’elle commence de poindre, est aussi bien herbe,
que
quand elle a son parfaict accroissement ; au contraire, ce que
l’artifice nous produit, se perfectionne par un long estude, et une
curieuse industrie. Or l’amour estant un instinct de la nature, il n’a
besoin d’apprentissage ; et c’est pourquoy en quelque aage que
nous soyons, nous aymons tousjours quelque chose : estant enfans,
les pouppées, estant hommes, les hommes, et quand nous sommes
vieux,
les richesses et ceux qui nous peuvent estre utiles. – Et par
là, dit
Hylas, vous voulez conclure, Silvandre, que je ne devois avoir rien
aymé jusque icy ? Et bien ! je le vous accorde, j’ay esté
en
erreur, mais ne m’advouerez-vous qu’aymant à ceste heure ceste
belle
nymphe, je fay pour le moins ce que je doy, et que tant s’en faut que
par ceste derniere action je doive estre blasmé, que toutes mes
fautes
passées en demeurent couvertes entierement ? – Tout ainsi,
respondit Silvandre, que vous avez failly par le passé en aymant
ces
beautez que vous ne deviez pas, aussi faillez-vous à ceste heure
d’en
aimer une que vous ne meritez pas ; et comme par vos premieres
actions vous avez acquis le nom d’inconstant, ces dernieres vous
donneront celuy de temeraire.
Alexis s’estoit teue quelque temps, prenant plaisir
aux discours de ces bergers ; mais quand elle s’ouyt si fort
louer, elle fut contraincte de reprendre ainsi la parole : Si je
merite autant, gentil berger, l’amitié de Hylas, que de bon cœur
je la
reçoy, soyez certain qu’il n’aura peu d’occaion de m’aymer, ny
moy peu
de moyen de recognoistre sa bonne volonté. Et se tournant toute
riante
vers Hylas : Et vous, luy dict-elle, mon serviteur, prenez bien
garde que les paroles de ce berger ne vous estonnent, car vous vous
offenceriez trop, et l’outrage que vous me feriez ne seroit pas
moindre ; puis que c’est honte d’entreprendre et se retirer d’une
entreprinse imparfaicte, et ce seroit une preuve trop evidente de mon
peu de merite, si vous me quittiez si promptement. – Mais, Hylas,
interrompit Silvandre, comment ne craignez-vous l’ire de Teutates,
ayant la hardiesse de vous addresser à une personne qui luy est
consacrée ? – Ignorant, respondit [466/467] Hylas, les dieux ne
nous deffendent pas de les aymer eux-mesmes, et comment seroient-ils
courroussez si nous aymons ce qui est à eux ? – Voyez-vous, dit
Alexis, ce berger a quelque mauvais dessein contre vous, il vous veut
esloigner de moy par artifice, car il sçait bien que si je veux,
je ne
continueray pas la profession que j’ay prise.
Ces bergers parloient de ceste sorte, cependant que
Adamas entretenoit Phocion, Diamis et Tircis. Et parce qu’il les
estimoit beaucoup, fust pour leur aage, fust pour leur vertu, ou pour
le dessein qu’il avoit de faire en sorte que Celadon espousast
Astrée,
il faisoit tout ce qu’il luy estoit possible, pour les garder
d’ennuyer. Et d’autant que Tircis estoit estranger, et qu’il n’avoit
point veu ce qui estoit de rare en son logis, il luy demanda si ce ne
luy seroit point de peine de se promener, et visiter sa maison. Et
ayant sceu qu’il le desiroit infiniment, il le prit par la main, et dit
à Paris, qu’il conduisist Hylas, et ces autres bergers, s’ils
vouloient
en faire de mesme. Alexis estant aydée de Hylas se releva, et
s’appuyant sur luy, suivit Adamas, acec le reste de la compagnie.
La maison estoit tres-belle, et ageancée de
plusieurs singularitez ; mais parce que le discours en seroit trop
long, nous n’en dirons que ce qui servira à nostre propos. Ils
entrerent donc dedans une belle gallerie qui avoit la veue de la plaine
d’un costé et de l’autre des montagnes qui la limitoient, en
sorte
qu’elle estoit tres-agreable. Le bas estoit lambrissé, et tous
les
entre-deux des fenestres estoient remplis des cartes des diverses
provinces de la Gaule. Et par dessus estoient posez des pourtaicts de
divers princes, roys et empereurs, parmy lesquels on voyoit ceux de
plusieurs belles femmes. La voûte estoit toute enrichie d’or, et
d’azur, avec maintes devises. Chacun jetta l’oeil sur ce qui luy estoit
le plus agreable ; mais Hylas qui n’avoit le cœur qu’à la
beauté,
tournant les yeux sur un tableau de deux dames : Voilà,
dit-il,
deux visages bien agreables ; mais lequel jugeroit-on estre le
plus beau ? Adamas qui l’ouyt : Celuy-là, dit-il, qui est
à
main droite est celuy de la belle-mere, et l’autre, de la belle fille,
et ont esté deux princesses aussi belles, et aussi sages qu’il
en fut
jamais, et autant agitées de la fortune qu’autres qui ayent
esté de
nostre temps. Car celle-cy qui semble plus aagée, c’est la sage
Placidie, fille du grand Théodose, sœur d’Arcadius, et
d’Honorius,
femme de Constance, et mere de Valentinian, qui [467/468] tous cinq ont
esté empereurs, et desquels vous pouvez voir les portraits un
peu en
là. Et cette autre, c’est Eudoxe, fille de Theodose deuxiesme,
et femme
de Valentinian, que Genseric emmena en Afrique. – Voilà, dit
Tircis, de
belles princesses et qui ont une grande extraction, mais enquoy leur a
esté la fortune si contraire ? – Je vous le diray briefvement,
respondit Adamas, et ensemble vous feray cognoistre une partie des
pourtraits que vous voyez icy.
Et lors, apres s’estre teu quelque temps, il reprit
de cette sorte
HISTOIRE
DE PLACIDIE
Theodose premier de ce nom, empereur d’Orient, l’un
des plus grands princes que nous ayons veu puis Auguste, eut trois
enfans : l’un Arcadius, qui fut apres luy empereur en Orient,
l’autre Honorius, qui eut l’empire d’Occident, et la sage Placidie, de
qui la fortune fut si diverse, que par elle on peut aisément
juger
combien la vertu est ordinairement traversée. Car, estant
demeurée
entre les mains de son frere Honorius, et luy entre celles de Stilicon,
en la charge duquel le grand Theodose l’avoit remis durant son jeune
aage, elle tomba en des accidens si divers, qu’il sembla que la fortune
eust pris sa vie pour y faire paroistre la puissance qu’elle a sur les
choses humaines ; dont Stilicon fut en partie cause, qui ayant une
si grande puissance sur la personne du jeune Theodose, et sur tout ce
qui estoit de l’Empire, éleva les yeux de son ambition à
une plus
absolue authorité, desirant de se faire de luy-mesme empereur,
comme
ses desseins estant découvers firent assez paroistre. Et parce
qu’il
avoit l’entendement vif, et que le maniement des affaires luy avoit
appris les moyens de parvenir à la grandeur qu’il desiroit, il
pensa de
faire par finesse ce qu’il voyoit impossible de parachever par force.
Dés le commencement donc, il accrut son authorité au plus
haut poinct
qu’il pensa la pouvoir élever, sans donner cognoissance de son
intention, et puis la voulut fortifier par le moyen de sa fille, qu’il
fit espouser à Honorius, car le nom de beau-pere de l’empereur
le
faisoit beacoup honorer et redouter. Apres il fit des secrettes
intelligences avec ceux qu’il estima estre propres à son dessein
;
et en fin se resolut d’affoiblir les [468/469] forces de l’empire le
plus qu’il luy seroit possible, pour s’en pouvoir plus aysément
saisir,
en quoy il n’eut pas beaucoup de peine, parce qu’il sembloit que tous
les peuples de la terre prenoient Rome en ce temps là pour butte
de
leurs armes. Les Goths, les Francs, et les Bourguignons en Gaule, les
Vandales et les Alains en Espagne, les Anglois et les Pictes en
Bretagne, les Huns et les Gepides en la Pannonie ; bref, de tous
costez l’empire estoit de telle sorte deschiré, qu’il ne luy
restoit
plus que l’Italie d’entier. Et de fortune Alaric, roy des Goths, pour
ne la laisser plus en repos que le reste de l’Occident, y vint fondre
avec un si grand nombre de peuple, qu’il fut impossible à
Honorius de
luy resister. De sorte que pour luy donner occasion d’en sortir, il fut
conseillé de rechercher la paix à quelque prix qu’il la
pust
avoir : à quoy il s’accorda aysément, n’estant
d’humeur fort
guerriere, et souhaittant sur toutes choses de vivre en repos. Le
traitté de la paix ayant donc esté proposé fut
conduit si sagement
qu’en fin Alaric accorda de se retirer deçà les Alpes, en
quelques
provinces qui luy furent assignées par l’empereur. Dequoy
Stilicon
estant mal content, parce qu’il jugeoit que cet accord porteroit
prejudice à son dessein, il fit en sorte avec un capitaine
estranger,
qui pour lors estoit souldoyé de l’empereur, qu’il fut
chargé pres des
rives du Pau, lors qu’il se retiroit sans meffiance, aux terres qui luy
avoient esté remises ; dont il fut si depité contre
Honorius,
qu’il revint à Rome, l’assiegea, et au bout de deux ans la prit,
et la
saccagea entierement, quoy qu’Honorius, pour faire paroistre qu’il
n’avoit point consenty à telle perfidie, eust faict mourir le
traitre
Stilicon aussi tost qu’il avera que ceste entreprise venoit de luy.
Ainsi cet ambitieux finit malheureusement ses jours, sans mettre fin
toutesfois aux miseres de l’Italie, parce qu’Alaric, apres avoir
saccagé et bruslé ceste grande cité, n’estant
point encores saoul de
ses dépouilles, pilla tout le pays d’alentour, et le ruina de
sorte
qu’il faloit bien estre barbare pour n’en avoir point de pitié.
Mais ce qui fut plus deplorable, outre la ruine de tant de temples, et
la perte de tant de raretez dont les empereurs avoient esté
curieux
d’embellir leur ville, ce fut la miserable fortune que courut ceste
sage princesse au sac de Rome, où elle se trouva sans secours
pour la
nonchalance de son frere. Car elle qui d’extraction estoit fille des
Cesars, et sœur de deux empereurs, souffrant la peine de la faute
d’autruy, se vit captive entre les mains de ces [469/470] barbares, sa
patrie bruslée, ses temples profanez, et elle en tel danger que
si
Ataulfe, prince du sang d’Alaric, épris de sa beauté et
vertu, ne
l’eust jugée digne d’estre sa femme, elle estoit en danger de
perdre la
vie, ou ce qu’elle avoit de plus cher. Mais ce prince la voyant si
belle et si sage, et sçachant qu’elle estoit fille du grand
Theodose,
en devint si passionnément amoureux qu’il la requit en mariage,
et peu
apres l’espousa avec la permission d’Alaric. Considerez quelle force
ceste sage princesse se fit à soy-mesme avant que de pouvoir
consentir
à ceste aliance, et quelle deust estre sa prudence pour se
conduire
entre ces peuples rudes et barbares si sagement qu’elle fit ! Et
ec cela Dieu fit bien paroistre d’avoir pitié de la deplorable
Rome,
car sans ceste alliance, elle eust esté entierement rasée
;
d’autant qu’Alaric s’en retournant mourut à Cosenze, et le
Prince
Ataulfe, par la voix commune de l’armée, fut esleu roy.
Si vous considerez ce tableau qui est auprés de
celuy de Placidie, vous jugerez aisément, que c’estoit une
personne
rude et hagarde, et plustost desireuse de sang et de guerre, que non
pas de paix. Aussi il n’eut si tost ce pouvoir absolu pour les Goths,
qu’il reprit le chemin de Rome, en dessein de la brusler et
démolir
entierement, luy semblant que tant que les murailles de la ville
demeureroient entieres, il y auroit tousjours un empereur Romain,
duquel le nom luy estoit si odieux, qu’il en vouloit faire perdre la
memoire. Qunad la sage Placidie descouvrit son intention, elle resolut
de faire tout ce qui luy seroit possible pour l’en divertir, luy
semblant que la desolation entiere de sa patrie estoit une extreme
sur-charge à ses malheurs. Elle se monstre donc au commencement
plaine
d’ennuy et de tristesse, laisse incessamment couler ses larmes le long
de son beau visage, perd le repas et le repos, et ne cesse de se
tourmenter que quand Ataulfe est aupres d’elle, qu’elle se contraint le
plus qu’elle peut de luy faire bon visage.
Ce prince qui avoit esté porté d’amour à
l’espouser,
ne pût longuement souffrir qu’elle vesquit ainsi, sans luy
demander
l’occasion de son desplaisir : à qui en fin elle fit une
telle
responce : J’ay fait, ô grand roy, tout ce qui m’a
esté possible
pour ne te point donner cognoissance de l’extreme desplaisir qui me
presse, craignant qu’en cela je ne te fusse fascheuse et importune.
Mais puis que la nature m’a fait trop sensible, et trop foible pour
resister aux coups que la fortune me prepare et que la bonté
[470/471]
d’Ataulfe, et l’amitié qu’il porte à sa Placidie ont
esté telles, que
je ne leur ay pû cacher l’ennuy que je ressentois, je te supplie
de ne
trouver point mauvais que ne pouvant remedier d’autre sorte à
l’infortune, qui accable ma patrie, je luy donne des larmes au lieu du
sang, ainsi que la nature nous oblige, et que je respandrois beaucoup
plus librement pour sa conservation. Je voy tes armes, ô
seigneur, qui
ont tousjours esté invincibles, tournées à la
ruine de ceste miserable
Rome, à qui je doy ma naissance, et de qui je tiens toute la
grandeur
de ceux, dont je me vante d’estre yssue. Et peux-tu penser que si je la
pouvois racheter avec ma mort, je ne donnasse volontiers ma vie pour sa
rançon, et que je ne la creusse mieux employée, qu’elle
ne sçauroit
jamais estre, si ce n’est en ce qui concerne ton service ? Et puis
que tu m’as faict cette grace de me demander quel est mon desplaisir,
permets-moy, je te supplie, qu’avec toute humilité, je te
demande quel
avantage tu peux pretendre de la ruine de Rome, et de l’Italie ?
Est-ce du bien et des thresors ? Outre que ce sont des choses trop
viles et indignes de la grandeur de ton courage, encor n’y a-t’il pas
apparence qu’un pays ruyné et saccagé, et une ville
démolie et presque
bruslée, d’où une armée victorieuse ne fait que de
sortir, apres y
avoir demeuré si longuement au pillage, puisse beaucoup
t’enrichir
maintenant, toy, dis-je, à qui les thresors de tant de peuples
ramassez
en un lieu semblent avoir esté destinez par la mort d’Alaric ?
Que
ce soit la gloire qui t’y conduise, je ne le puis penser ; car
quelle gloire desormais peut estre adjoustée à la tienne
? ou
quelle peux-tu esperer d’acquerir en ruinant des murs desja ruinez, et
massacrant un peuple desarmé, et battu, voire qui ne
sçauroit estre
plus vaincu, ny sousmis qu’il est ? S’il est honteux de blesser un
mort, quel honneur peux-tu attendre par les nouvelles playes que tu
veux faire à ce peuple, desja mort, et sans force ? Que ce soit
pour raffermir ta domination, aye pour agreable, ô grand roy, que
je te
die que ce seroit une execrable cruauté de vouloir exterminer
tous les
peuples d’Italie ; outre que, quand ils auroient tous passé au
fil
de ton espée, tu ne serois pour cela en plus grande asseurance
qu tu
es, ayant encores contre toy les armes animées de la nouvelle
Rome, de
toute l’Asie, de l’Afrique, et de tout le reste de l’Europe, dont
l’Italie n’est qu’une des moindres parties. Juge, grand roy, quelle
apparence il y a qu’une force humaine puisse surmonter tant de
provinces, vaincre tant de roys, et acquerir [471/472] pour dire
ainsi, tant de mondes, car tels peut-on nommer les royaumes, et
l’immense estendue de l’empire Romain. De sorte que la ruine d’Italie
ne te peut profiter qu’à te rendre hay des hommes, et du Ciel:
des
hommes, qui voudront vanger l’outrage que tu auras fait à cette
Rome,
chef de toute la terre ; et du Ciel qui ne peust qu’estre
offencé de
voir la ruyne de la ville qu’il a esleue pour le miracle du monde, et
en laquelle il a faict paroistre de se plaire, s’il y a quelque chose
parmy les hommes en laquelle il ayt pris plaisir. Que s’il te plaist
d’avoir toutes ces choses devant les yeux, tu verras
bien qu’il seroit beaucoup meilleur de te rendre amys et obligez mes
deux freres et leurs empires, reconfirmant par une bonne intelligence
d’aliance qui est desja entre vous. Et quoy, seigneur, pourquoy m’as-tu
fait l’honneur de me vouloir pour ta femme ? Estoit-ce pour estre
ennemy
de mes freres ? Estoit-ce pour ruiner ma patrie ? Estoit-ce pour voir
mes
parens et amis, menez esclaves en triomphe dans un pays estranger ? O
quelles funestes nopces furent les miennes, et combien eust-il mieux
valu que le jour de la prise de ma ville eust esté le dernier de
ma vie !
A ce mot, ceste belle et sage princesse toute couverte de larmes, se
laissa cheoir aux genoux d Ataulfe, les luy embrasse et serre avec tant
de sanglots, que la pitié que le roy eut d’elle, surmonta la
cruauté de
son naturel, et l’attendrit de sorte que, la relevant, et la baisant,
il luy dit : Cesse tes pleurs, Placidie, je te donne ta ville et ta
patrie, et pour faire paroistre combien je desire ton contentement, je
te jure par l’ame de mon pere, que je ne tourneray jamais mes armes
contre tes freres, desquels à ta consideration je veux estre amy.
Le roy Goth, attendry et vaincu de ceste sorte, fait la paix avec
Honorius, et sort d’Italie pour retourner dans les provinces qui
avaient desja esté accordées à Alaric, son
predecesseur. Mais son
peuple qui estoit tout martial, et qui depuis tant d’années
estoit
nourry parmy les armes, ne pouvant souffrir de vivre en paix, le fit en
fin mourir par une sedition publique. Vous pouvez croire que le peril
que Placidie courut à cette fois, ne fut pas moindre que celuy
de la
prise de Rome, car une sedition populaire est comme un torrent qui
emporte tout ce qui se renconrte en son chemin. Toutesfois ceste sage
princesse qui avoit preveu ce danger de longue main y avoit pourveu le
mieux qui luy avoit [472/473] esté possible, ayant obligé
les
principaux de l’armée par tous les bons offices qu’elle avoit
pû. Et
d’effet, tant qu’elle demeura avec eux, elle fut tousjours
honorée, et
aymée plus que roine qu’ils eussent jamais eue. Or ce courage
genereux
ne se perdit pas par la mort du roy son mary, ny moins la
volonté
qu’elle avoit de servir à sa patrie et à ses freres ; au
contraire se
roidissant contre le malheur, elle fit en sorte qu’un grand prince
d’entre les Goths, et de l’amitié duquel elle estoit fort
asseurée, fut
esleu roy. Il s’appeloit Sigeric.
Celuy-cy recognoissant l’obligation qu’il avoit à la sage
Placidie, et
de plus que pour l’establissement de sa couronne, l’amitié des
empereurs Romains, luy estoit tres necessaire, l’embrassa avec tant
d’affection, qu’il s’acquit la haine de son armée, qui fut cause
que
dans peu de temps ils le massacrerent comme Ataulfe. Mais la genereuse
roine ne pouvant estre vaincue du malheur, ny lassée de
travailler pour
le bien et la seureté de l’empire, fit encore de telle sorte que
Walia
fut esleu roy. Ce Walia estoit un grand et sage capitaine qui ayant
devant les yeux l’exemple des deux rois, ses predecesseurs, se resolut
de se servir de la prudence, pour eviter une semblable fin. Il fait
donc semblant au commencement d’estre le plus grand ennemy de l’empire,
fait de grands preparatifs pour l’attaquer et faignant d’estre mal avec
la sage Placidie, envoye denoncer la guerre à son frere qui
estant
adverty sous-main par sa sœur, fait de son costé courage des
bruit
d’une armée infinite, qu’il preparoit contre les Goths, et
espouvanta
de sorte ces barbares par l’aide de Walia qu’en fin le peuple mesme
demanda la paix, qui fut conclue au grand contentement de Placidie, qui
voyant l’empire asseuré de ce costé, desira de sortir
d’entre leurs
mains, et se retirer en Italie, où elle fut receue de son frere,
et de
tout le peuple, tout ainsi que si c’eust esté un grand chef de
guerre à
qui le triomphe eust esté decerné. Il sembla qu’en ce
temps la fortune fut lasse de travailler cette sage
princesse, d’autant que retournée en Italie, elle fut
aimée et honorée
de chacun, et mesme de Honorius son frere, qui se ressouvenant du soing
qu’elle avait eu de delivrer l’empire des armes des Goths, et combien
luy et toute l’Europe luy estoient redevables, resolut, voyant qu’il
estoit sans enfans, de la marier avec celuy qu’il vouloit associer
à
l’empire, afin qu’elle fust apres luy maistresse de estats, qu’elle
avoit si prudemment et si lon- [473/474] guement conservez. En ce
dessein
il jetta l’œil sur l’un des plus grands capitaines de son armée,
et
duquel la valeur et la sage conduite recogneue de chacun le rendoient
veritablement digne de commander. Il s’appeloit Constance, homme qui
estoit de race tres-ancienne, et de vertu tres-recommandable. Vous en
pouvez voir le pourtraict aupres de celuy de Placidie, dans lequel vous
lirez une grandeur d’esprit et de courage, qui n’est pas commune. Et
sans mentir, ç’a esté un des plus grands personnages que
l’empire ayt
eu de long temps auparavant. C’est donc à celuy-cy qu’Honorius
donne sa
sœur, et en mesme temps l’envoie en Espagne, avec une grande
armée
contre les Alains, les Suéves, et les Vandales qui l’occupoient
presque
entierement. Le bon roy Walia sçachant que Constance estoit mary
de la sage Placidie, l’assista de toutes ses forces, et luy-mesme le
suivit en personne, et cela fut cause qu’à son retour Constance
fit
donner l’Aquitaine audit Walia, où depuis il vesquit en repos et
en
bonne intelligence avec les Romains. Ce grand Constance d’abord
surmonta les Alains, et tua leur roy, nommé Acaces, vainquit les
Suéves, qui s’estoient saisis de la Meride. Et ne faut point
douter que
les Vandales n’eussent esté chassez de la Betique, que de leur
nom, ils
appelloient Vandalousie, n’eust esté la revolte qu’Attalus avoit
faicte
à Rome, pour estre declaré empereur, voyant qu’Honorius
n’avoit point
d’enfans, et ne nommoit point de successeur. Car Constance laissant
imparfaite l’entreprise d’Espagne s’en vint à Rome, où il
prit ce
sediteux, et le confina dans l’Hippodrome ; dequoy Honorius fut si
satisfait qu’il l’associa à l’empire, et le declara Auguste. Et
tout ainsi que la fortune n’envoye que fort rarement un malheur tout
seul, de mesme elle ne se contente guiere de donner un bien qui ne soit
suivy de quelque autre. Voilà donc Constance vaincueur en
Espagne,
triomphant à Rome, et associé à l’empire : elle
veut encore luy faire
une grande faveur, et qui ne fut pas moindre que les precedentes, en
luy donnant deux enfans de sa chere et tant estimée Placidie,
à
sçavoir, Valentinian et Honorique, desquels j’ay esté
curieux d’avoir
les pourtraicts. Voilà celuy de Valentinian vis à vis
d’Eudoxe sa
femme, fille de l’empereur Arcadius, et celuy d’Honorique aupres
d’Attila, qu’elle suivit en Pannonie, apres l’avoir espousé.
Voilà donc Placidie et Constance au supréme degré
de leur félicité,
lors que la fortune fit ressentir à ceste sage princesse,
[474/475]
qu’elle avoit bien fait tréve avec elle pour quelque temps, mais
non
pas la paix. Car sur le point que son cher mary preparoit une grande
armée pour remettre entierement l’Espagne sous l’empire, il fut
atteint
d’une si violente maladie, qu’en peu de jours il mourut, donnant bien
par là cognoissance que la fortune ennemie de la vertu, la
laisse en
repos le moins qu’elle peut. Il est vray que d’autant que le Ciel
permet bien que le vertueux soit travaillé mais non pas
accablé, ceste
sage princesse eut de grandes consolations, en ce que sa perte qui fut
commune fut aussi plainte, et regrettée d’une commune voix par
tout
l’empire, et que le regrets estoient meslez de tant de louanges, que
jamais prince n’en receut davantage. Mais sur toutes la consolation fut
tres-grande des deux enfans que son mary luy avoit laissez, qu’elle fit
eslever, et instruire le plus soigneusement qui luy fut possible.
Il y avoit en ce temps-là, dans l’armée, un tres-sage et
vaillant
capitaine, qui se nommoit Ætius, fils de ce Gaudens, qui fut
tué en
Gaule par les soldats. J’advoue que je suis partial pour luy, parce
qu’ayant fait la guerre fort long temps dans les provinces voisines,
nous n’avons jamais receu incommodité de luy ny de ses armes. Au
contraire j’ay recogneu en luy tant de bonne volonté pour nostre
conservation, que veritablement tous les Gaulois luy doivent estre
obligez. Pour ce suject je fus curieux d’avoir son pourtrait, que j’ay
mis contre celuy d’Attila, parce que ce fut luy qui chassa ce fleau de
Dieu des Gaules. Vous voyez bien à ce nez acquilin sa
generosité, à ce
front large et coupé de rides, sa prudence, et à ses yeux
vifs et
ardans sa vigilance et sa promptitude. Et à la verité,
c’estoit un des
plus prudens et des plus vaillans hommes de son temps, prevoyant les
choses avant presque qu’il y en eust aucune apparence, plein de
courtoisie, et de telle sorte liberal, qu’à l’imitation
d’Alexandre, il
ne se reservoit que l’esperance. Or celuy-cy fut esleu par Honorius,
pour achever l’entreprise d’Espagne, à quoy l’advis de Placidie
eut
beaucoup de pouvoir. Elle en avoit une tres-bonne opinion par le
rapport que Constance luy en avoit fait. Mais combien est l’homme
miserable, d’estre au jugement des hommes ! Si vous y vivez sans
reputation, et que vos effets ne respondent incontinent à
l’opinion que
l’on a conçue de vous, vous estes soupçonné de n’y
pas marcher
rondement. Et le pis est, quand il en faut rendre conte à une
personne
qui n’en a point d’experience. [475/476] Ce fut le malheur de ce grand
personnage qui, pensant s’en aller en Espagne sans sejourner en Gaule,
fut bien deceu, trouvant les Bourguignons qui se vouloient saisir du
païs des Eduois, et des Sequanois, et les Francs qui conduits par
Faramond leur roy, avoient passé le Rhin, et se vouloient loger
en
Gaule. II fut contraint, comme au danger plus proche, de tourner teste
à ceux-cy, avant que de passer outre ; ce qu’il fit si
heureusement,
qu’il renvoia les Bourguignons au lieu d’où ils estoient partis,
et
contraignit les Francs de repasser les rives du Rhin, où pour
lors ils
s’arresterent, non pas toutesfois sans plusieurs dangereux combats,
comme l’on peut penser, puis que les Francs sont entre tous les peuples
septentrionaux, les plus belliqueux et les plus aguerris, et ausquels
la fortune promet une aussi belle part aux Gaules, tant pour leur
vaillance, que pour leur courtoisie, mais plus encores pour la
conformite de leurs mœurs et humeurs avec celle des Gaulois, et de
leurs loix, polices et religion, qui est teile qu’il est ayse à
cognoistre à ceux qui le veulent remarquer, que veritablement ce
n’a
este autrefois qu’un peuple, et que ces Francs de leur extraction sont
Gaulois, mais sortis de nos terres pour quelque conqueste, ou pour les
descharger du temps de Sigovese, et Belovese, de Breme ou d’autres.
Mais quoy que c’en fust pour ce coup, Faramond repassa le Rhin, et fut
contraint de s’arrester par la prudence et valeur d’Aetius, qui
toutesfois sentit bien l’effort de ces guerriers, puis qu’encore que
victorieux, il demeura de sorte debilite, que quand il fut passe en
Espagne, il se trouva beaucoup plus foible que ceux qu’il alloit
attaquer, parce que les Vandales fortifiez dans la Betique, sous la
conduite de Genseric, s’estoient rendus fort puissans. Les
Suéves et
les Alains estoient rentrez dans la Meride, et s’y estoient logez, et
les Goths depuis la mort de Walia, ayant perdu la bonne volonte qu’ils
portoient à l’empire, et ne pouvant se contenir dans les limites
de
l’Aquitaine, s’estoient eslargis en Espagne, de sorte que ce que les
Romains y tenoient estoit la moindre partie, qui contraignit ce grand
capitaine, voyant les forces ennemies surpasser de beaucoup les
siennes, de les surmonter plustost par prudence que par l’effort des
armes, faisant dessein de les rendre ennemies entre eux, et de
temporiser, jusques à ce qu’il vid son advantage, et ne rien
hazarder
mal à propos.
Mais Honorius qui ayant desja veu comme Aetius avoit chassé les
Bourguignons, et les Francs, s’estoit persuadé, qu’aussi tost
[476/477]
qu’il auroit nouvelle de son arrivée en Espagne, il recevroit
ensemble
celle de la deffaite des Vandales, Suéves, Alains et Goths
voyant ceste
longueur, le soupconna, et eut opinion qu’il s’entendoit avec eux. Ce
prince estoit timide, et nonchalant pour les choses de la guerre, et
qui jamais n’avoit vesti le harnois de sorte qu’il n’en sçavoit
rien de
veue, mais seulement mesuroit toute chose aux evenemens heureux du
grand Theodose, ou de ceux qui souz Constance luy estoient arrivez, si
bien qu’entrant en meffiance de Aetius, il le renvoya querir, et mit
Castinus en sa place. Ce Castinus estoit l’un des plus grands amis de
Aetius et cela fut cause que les affaires de l’empire s’en firent mieux
parce qu’il luy donna toutes les meilleures instructions qu’il
pût, et
luy ouvrit tous ses desseins, et les moyens de les executer. Cependant
il s’en retourna à Rome, où il rendit conte a Honorius de
son
administration. Mais recognoissant que l’empereur estoit entré
en
soupçon de luy, il se retira en sa maison, comme personne
privée, où
voyant depuis que ce soupçon au lieu de diminuer s’augmentoit de
jour à
autre, et que l’on vouloit mesme attenter a sa vie, il fut contraint de
se sauver en Pannonie parmy les Huns, et les Gepides. Et ce qui le fit
recourre plustost à ceux-cy, qu’à tous autres, fut une
tres-prudente
consideration ; car s’il se fust retire vers les Francs, Bourguignons,
Goths, Visigoths, ou Vandales, on eust dit que l’empereur l’avoit
soupçonné à juste cause, et qu’il avoit de longue
main contracté amitié
avec eux, mais cela ne se pouvoit dire, des Huns, et Gepides,’ qui
n’estoient encor presque cognus du peuple Romain. Et d’effect, ils ne
faisoient que sortir de leurs froides et horribles demeures, pour
entrer en la Pannonie, invitez à ceste entreprise par l’heureux
succez
des Goths.
Placidie, infiniment offencée contre son frere, tant pour la
perte
qu’il avoit faite de Aetius, que pour sa mauvaise conduitte en tout le
reste, resolut de se retirer en Constantinople, vers son nepveu
Theodose, où elle fust allée dés long-temps,
n’eust esté qu’Arcadius,
son frere, venant à mourir, avoit remis son fils Theodose entre
les
mains d’Isdigerde roy des Perses et des Parthes, qu’il avoit esleu pour
son tuteur, parce qu’encor qu’il fust son amy et son confederé,
toutesfois ces peuples avoient esté de tout temps ennemis de
l’empire,
et elle ne pouvoit trou-ver bon que des estrangers gouvernassent son
nepveu. Toutesfois Isdigerde se monstra tres-homme de bien en
ceste occasion, [477/478] et parce qu’il n’y pouvoit aller en personne,
il envoya à Constantinople un tres grand capitaine pour
gouverneur de
la personne et de Testat de ce jeune prince, qui pour lors ne pouvoit
avoir que huict ans : ce Parthe se nommoit Antiochus, homme qui
s’acquitta si bien de la charge qui luy avoit esté
donnée, que son
administration fut sans reproche.
Si vous tournez l’oeil deçà, vous verrez le pourtraict
d’Isdigerde,
pres de celuy d’Arcadius, auquel il tend la main ; et aux pieds de
Theodose second, voilà son sage et bien-ayme gouverneur
Antiochus, à la
physionomie de ce dernier on juge bien que veritablement c’estoit un
homme rond, et sans ambition.
De fortune, quelque temps auparavant qu’Honorius, ne se ressouvenant
plus des obligations qu’ il avoit à sa sœur, luy donnast
occasion de
laisser l’Italie, Theodose, son nepveu, se trouva hors de tuteile, qui
fut cause qu’elle se resolut plus aysément de s’en aller, et
emmena
avec elle ses enfans. Et d’autant que ceste sage princesse estoit
infiniment aymée, et que le jeune Valentinian commençoit
de donner une
grande esperance de luy, plusieurs des senateurs, et des chevaliers
mirent leurs jeunes enfans avec luy, pour luy faire Service. Dequoy
Placidie fut tres-aise, pour obliger par ainsi les principaux seigneurs
Romains à ses enfans. Entre autres Ursace, fils d’un des
principaux
chevaliers : je nomme celuy-cy, parce que depuis il fit la vengeance de
la mort de Valentinian.
Silvandre alors interrompant le druide : Pardonnez-moy, dit-il, mon
pere, si je vous interromps, car il faut que je vous die, que si vous
parlez de cet Ursace qui tua Maxime, il n’y a personne en ceste trouppe
qui en puisse dire plus de particularitez que moy, parce qu’estant aux
escholes des Massiliens, de fortune son vaisseau s’eschoua en une
coste, où je croy qu’il fust mort et son amy Olimbre, sans le
secours
que quelques-uns de mes compagnons et moy luy donnasmes, et depuis
attendant que son vaisseau se refist, il me raconta des particularitez
de sa vie, qu’il seroit bien mal-aise de sçavoir d’autre que de
luy.
– C’est de celuy-là mesme ; dit Adamas, de qui je parle, et
quand vous
aurez entendu ce que je veux dire de la fortune de la sage Placidie, je
m’asseure que ceste trouppe sera bien aise d’ouyr ce que vous en
sçavez. Mais pour reprendre ce que nous avons laissé,
sçachez donc que,
cependant qu’ Honorius vivoit [478/479] de ceste sorte en Italie,
Aetius qui estoit en Pannonie, ne demeuroit pas inutile ; au contraire,
d’autant qu’une des plus douces pensées de celuy qui est
offencé, c’est
celle de la vengeance, estant homme comme les autres, et d’autant plus
sensible, qu’ il luy sembloit que l’empereur luy faisoit cet outrage
plus injustement, il ne put estre exempt du desir de faire repentir
Honorius de l’avoir traicté de ceste sorte. Et parce qu’il
estoit homme
de qui le nom avoit par tout une grande reputation, il persuada
aysément ce qu’il voulut à ces barbares, leur
representant com-bien
c’estoit chose facile d’entreprendre sur l’Italie, et mesmes avec des
intelligences qu’il y avoit ; pour leur en donner plus d’envie, leur
racontoit les richesses, et les thresors de l’empereur et des
particuliers.
Ces peuples qui ne desiroient rien tant que de changer de demeure,
oyant la fertilité et les richesses d’Italie, brusloient de
desir d’y
entrer, et lors qu’ils s’apprestoient, et que sans doute ils l’eussent
inondée d’un nombre infiny, il sembla que Dieu pour ce coup en
eust
pitié, et destouma cest orage ailleurs par la mort de l’Empereur
Honorius, parce que Aetius, qui ne vouloit point de mal à
l’Italie,
mais à Honorius seulement, oyant les nouvelles de sa mort,
changea
incontinent de dessein, et fit entendre à ces barbares qu’il
estoit
necessaire qu’il allast à Rome, pour voir de quelle sorte elle
estoit
disposée, et quelles forces il y avoit. Eux qui ne s’estoient
esmeus
qu’ à son rapport, trouverent bon qu’il s’y acheminast avec
promesses
reciproques, de toutes sortes de secours et d’assistance. II y vint
donc, et s’assurant sur l’ami-tie de Castinus, faisoit dessein de se
faire empereur ; mais trouvant la faction d’Honorius encore
tres-grande,
et craignant un grand capitaine nommé Boniface, qui avoit les
forces
d’Afrique, mais plus encore le jeune empereur Theodose, il aima mieux
faire sonder le gué à un nommé Jean, qui avoit
esté premier secretaire
d’Honorius, avec lequel il avoit tousjours eu tres-bonne intelligence.
II luy fait donc prendre le titre d’empereur, et sous son nom dispose
et ordonne toutes choses.
Et certes il fit bien paroistre en cela qu’il estoit prudent, car
Theodose n’approuvant point ce Jean, declare Valentinian son cousin
germain empereur d’Occident ; et d’autant qu’il sçavoit bien que
le
meilleur sceptre des empereurs estoit la force des armes, il dresse une
puissante armée qu’il envoye en Italie soubs la conduitte de
Artabure.
C’estoit un capitaine tres experimenté, [479/480] comme il fit
bien paroistre à Castinus ; toutesfois la mer luy fut si
contraire que
l’orage le jetta contre la coste de Ravenne, où son vaisseau se
trouva
seul, qui se brisa contre un escueil. Ce fut tout ce qu’il put faire
que de gaigner le bord, où il fut incontinent pris par ceux qui
gardoient le rivage, et conduit à Jean qui le retint prisonnier
à
Ravenne. Le reste de l’armée avoit esté escarté en
divers lieux, mais
Aspar, fils d’Artabure, qui avoit accompagné son pere en ceste
expedition, de fortune n’estant pas dans le mesme vaisseau, lors que
l’orage fut cessé, et qu’il sceut la fortune de son pere,
ramassa tout
ce qu’il put de I’armée et, mettant pied à terre de
nuict, fut comme
miraculeusement mené dans Ravenne avec toutes ses forces, par un
conduit, duquel ceux de la ville ne se donnoient garde, et le jour
estant venu, il prit Jean, luy fit trancher la teste au milieu de la
place et delivra son pere.
Presque en mesme temps, la sage Placidie arrive à Ravenne avec
le jeune
empereur son fils, où peu de jours apres les choses luy
succederent,
tout ainsi qu’elle eust sceu desirer, par ce que Castinus qui revenoit
d’Espagne, ne sçachant encor l’accident de Jean, pensoit joindre
ses
forces avec celles de son amy Aetius, et de leur empereur, et pour cet
effect, venoit à grandes journées, dequoy Placidie estant
advertie,
pour empescher que cela ne fust, envoye Artabure sur le chemin, qui le
rencontrant à Verceil, luy donna la bataille, deffit son
armée, et le
mena prisonnier à Ravenne. Et comme si le Ciel eust voulu
entierement
asseurer d’abord l’empire de Valentinian, Aetius qui estoit à
Rome,
attendant les forces de Castinus, et celles des Huns et Gepides, fut
pris prisonnier par les partisans d’Honorius, qui le conduisirent a
Ravenne, entre les mains de Placidie.
Ce fut en ceste occasion que ceste grande princesse fit paroistre que
veritablement elle avoit un esprit genereux, et avec beaucoup de
prudence ; car au lieu de se vanger de ces deux grands personnages par
leur mort, elle pensa que ce seroit un grand advantage à
Valentinian,
si elle les luy pouvoit acquerir pour fideles serviteurs. Quant
à
Castinus, elle ne l’aimoit pas beaucoup, et luy sembloit qu’avec fort
peu de raison, il s’estoit soustrait de l’obeyssance de l’empire ; de
sorte que peut-estre luy eust-elle esté plus rude, n’eust
esté la
consideration qu’elle eust de l’amitie qui estoit entre luy et Aetius,
duquel elle sçavoit le jugement, l’experience et la valeur, et
qu’elle
cognoissoit pouvoir estre tres- [480/481] utile à son fils,
à cause de
la grande creance que les Huns, et les Gepides avoient en luy, qui par
son conseil avoient fait de grands preparatifs pour entrer en Italie,
et desja commençoient de marcher. De plus, elle consideroit
qu’Honorius
par ses soupçons luy avoit donné occasion de laisser son
service, et
pour conserver sa vie, de se retirer parmy ces barbares, desquels elle
redoutoit infiniment les forces à l’avenement de son fils
à l’empire.
Toutes ces choses donc longuement considerées, elle pensa que si
elle
faisoit punir Castinus, elle offenceroit merveilleusement Aetius, pour
l’amitié qu’il luy portoit, et qu’au contraire tenant en seure
garde
Castinus, ce seroit donner occasion à l’autre de faire mieux son
devoir, le contregageant presque par la vie de son amy. En ceste
resolution elle met en prison Castinus dans l’Hippodrome, d’où
peu de
temps apres elle le sortit pour obliger davantage Aetius ; auquel
cependant elle donne toute liberté, luy fait des graces, au lieu
de luy
donner des chastimens, l’excuse de tout ce qu’il a fait, remettant
l’erreur sur les soupçons mal fondez d’Honorius, et ne se
contentant
point de le remettre en ses premieres charges et offices, elle faict en
sorte que Valentinian le fait patrice, et ayant pris asseurance de luy
par sa parole l’en-voye general en Gaule, contre les diverses nations
qui l’occupoient. Avant que de s’y acheminer, pour preuve de sa
fidelité, il fait en sorte que les Huns et Gepides qui
s’estoient
acheminez pour entrer en Italie, rebrossent chemin, et retournent en
Pannonie. Et dés qu’il fut en Gaule, il fait lever le siege
d’Achilla,
que Thierry fils de Walia, le bon amy de l’empire, avoit mis devant, et
reduit la place en tresgrande necessité. Puis se tournant contre
les
Bourguignons, les retient dans les limites que 1’empereur leur avoit
données ; et pour les Francs, ne pouvant empescher qu’ils ne
fissent
quelque progrez sous leur roy Clodion, pour le moins il leur donna tant
de peine qu’ils ne gaignerent en ce temps-là de la Gaule, que
fort peu
autour du Rhin. Et parce que la Bretaigne ne pouvoit resister aux
Pictes, quoy que les Romains y eussent fait un grand rempart en forme
de muraille, pour deffendre la Bretaigne des courses de ces peuples
voisins et ennemis, il y envoya Galvion, avec la legion qui pour lors
estoit dans Paris.
Jusques icy toutes choses arrivoient à souhait à la sage
Placidie, et à
l’empereur son fils. Mais Boniface fut le premier qui commença,
en se
ruynant, de faire perdre et l’Afrique, et l’Espagne. [481/482]
Ce Boniface estoit gouverneur d’Afrique, et hayssoit infiniment
Castinus et par consequent Aetius. Sçachant de quelle sorte
Placidie
les avoit traictez, et le grand pouvoir qu’elle avoit donne à
Aetius,
le faisant patrice, et luy remettant la charge des Gaules, il resolut
de se soustraire de son obeyssance, et de ceste sorte ne voulut,
suivant ses commandemens, s’en revenir à Rome, dequoy estant
fort
offencée, elle fit en sorte que Mahortius y fust envoyé
avec une forte
armée. Quelques uns soupçonnoient qu’ Aetius y usa
d’artifice pour le
ruyner aupres de Placidie et de l’empereur ; tant y a que Mahortius
ayant esté deffaict par Boniface, Valentinian y envoya
Sisulphus,
duquel vous pouvez voir icy le pourtraict soubs celuy de Valentinian.
J’ay esté curieux de l’avoir, tant pour sa valeur et prudence,
que pour
la fidelité qu’il a tousjours conservée à son
maistre, me semblant que
ces perfections le rendoient digne d’estre mis au rang des hommes plus
illustres. Or ce Sisulphus se saisit d’abord de Carthage, et
contraignit Boniface de s’enfuyr en la Mauritanie Cesarienne, où
ne se
trouvant encor asseuré, il appella Genseric roy des Vandales,
qui pour
lors estoit en la Betique. Ce Vandale fut tres-ayse de sortir
d’Espagne, parce que les Goths, sous Thierry leur roy, ne pouvant
s’eslargir en Gaule à cause d’ Aetius, et toutesfois n’ayant
assez de
terre pour le grand nombre de gens qu’ils avoient, s’estoient en ce
temps là jettez avec une multitude tres-grande de peuple sur la
Betique, et tourmentoient de sorte les Vandales qu’ils ne la pouvoient
plus deffendre. Et lors que Boniface offrit à Genseric de
partager
l’Afrique avec luy, il estoit reduit à tel point qu’il ne
sçavoit de
quel costé se tourner. II prend donc le party que Boniface luy
presente. II quitte la Betique, qui depuis fut tousjours
appellée
Vandalousie, et passe en Afrique avec femme et enfans, mais il apprit
bien à Boniface que c’est que de se fier aux barbares. Car aussi
tost
qu’il fut en Afrique, il se saisit de la Mauritanie, et reduit le
pauvre Boniface en des montagnes inaccessibles, et puis s’accorde avec
les Romains, à condition que ce qu’il avoit osté à
Boniface luy
demeureroit. Valentinian y consent librement, et pensant que le reste
de l’Afrique luy estoit tres-asseuré par la paix nouvellement
faite
avec le Vandale, il retire le vaillant Sisulphus de Carthage pour s’en
servir aux occasions qui se presentoient en Italie, et en Gaule, mais
Genseric ne luy tirit pas mieux sa parolle qu’il avoit faict à
Boniface. Car Sisulphus n’est pas si tost en [482/483] Italie, avec
toutes ses legions, que le Vandale se saisit de Carthage, et chassa les
Romains de tout le reste de l’Afrique, de sorte que ceste grande ville
fut soustraite de l’empire, dix et neuf siecles et demy apres que le
grand Scipion l’eust surmontée et acquise à sa Republique.
En ce mesme temps vivoit en une ville d’Afrique nommée Iponne,
un
tres-grand et vertueux personnage, tant pour la bonte de ses mœurs,
que pour sa profonde doctrine, nommé Augustin, tres-grand amy de
Boniface, et qui n’adoroit qu’ un seul Teutates. Et quoy qu’ il fut
different de la religion que nous tenons, si en estoit-il beaucoup plus
approchant que les anciens Romains, car il faisoit le sacrifice du pain
et du vin comme nous, et ne recevoit en façon quelconque la
pluralité
des dieux, et sur tout reveroit ceste Vierge qui doit enfanter,
à
laquelle il y a tant de siecles que nous avons dedié un autel
dans
l’antre des Carnutes.
Mais pour revenir à nostre discours, il sembla qu’en ce
temps-là le
grand Dieu voulut changer les peuples d’un pays en l’autre, et
principalement en Europe. Car le regne des Vandales print alors
commencement en Afrique ; celuy des Visigoths en Espagne, parce qu’
aussi tost que les Vandales en sortirent, ils y entrerent et s’y
establirent ; celuy des Anglois, en la grande Bretagne, d’autant que
Galvion ayant esté r’appelé par l’empereur, pour
l’envoyer en Afrique,
les Pictes tourmenterent de telle sorte ce royaume, que les Bretons
furent contraincts d’appeller à leurs secours les seigneurs
Anglois,
qui depuis s’en sont rendus les maistres ; celuy aussi des Francs, qui
soubs Clodion avoient franchy le Rhin, et qui bien tost apres soubs
Merovée, s’establirent où ils sont maintenant.
Voilà, sages bergers,
comme le Ciel, quand il luy plaist, change les regnes, et les
dominations.
Or la sage et prudente Placidie, qui se sentoit desjà
surchargée d’un
grand aage, et qui avoit esprouvé tant de grandes et diverses
fortunes,
voyant bien que desormais elle ne pourroit supporter le faix des
grandes affaires qu’elle prevoyoit devoir arriver sur les bras de
Valentinian ; desira infiniment de le voir marié, comme des
long-temps elle, avoit resolu, avec la fille de son nepveu Theodose,
qui avoit tousjours eu ceste mesme intention, et fit en sorte que
Valentinian s’en alla en Constantinople, où les nopces furent
faictes
au grand contentement de Theodose et de Placidie. De Theodose : parce
qu’il voyoit sa fille imperatrice, qui estoit [483/484] ce qu’il avoit
le plus desiré. Et de Placidie : d’autant qu’elle eut opinion
que ceste
alliance assureroit davantage son fils contre tous ses ennemis, et
obligeroit Theodose de luy donner secours en toutes occasions qui se
presenteroient, comme elle veid avant que son fils revint de
Constantinople, parce qu’ avec sa fille Eudoxe, il envoya aussi une
grande armée pour servir Valentinian en tout ce qu’il auroit
affaire.
Voilà, sages bergers, la vie que vous avez desiré
d’entendre, qui à la
verité est si pleine de divers accidents, qu’il se peut dire que
Placidie de son temps a esté la butte de la bonne et mauvaise
fortune.
Car si elle a esté fille, sœur, femme, mere et tante
d’empereur, elle
s’est veue aussi prise par les barbares, et a eu occasion de regretter
la mort de la pluspart de ceux qu’elle a le plus aymez. En fin
toutesfois nous la pouvons dire heureuse, puis qu’elle est morte en
Rome, mere d’un empereur, qui l’aymoit et l’honoroit ainsi qu’il estoit
obligé, et de plus regrettée de tout l’empire, pour sa
prudence et sa
bonté, car elle mourut presque incontinent que son fils fut
revenu en
Italie avec sa femme.
Adamas finit de cette sorte son discours ; qui fut cause que toute la
trouppe admirant la vertu de ceste grande princesse, jetta plus
particulierement la veue sur elle, considerant les traits de son
visage. Mais Alexis qui se ressouvenoit de ce que Silvandre avoit dit
de la belle Eudoxe, desireuse de sçavoir s’il avait ouy raconter
ceste
histoire, comme elle l’avoit apprise de la bouche mesme d’Ursace, ainsi
qu’elle avoit commencé de dire à Leonide, lors que Adamas
les avoit
interrompues, elle dit assez bas à la nymphe, qu’elle fist en
sorte que
le berger s’acquittast de sa promesse, qu’aussi bien il estoit tard, et
que le sage Adamas ne permettroit pas à ces vieux pasteurs de
s’en
aller, que le lendemain. Leonide qui desiroit de complaire à
Alexis, en
tout ce qui luy estoit possible, et qui de son costé estoit bien
aise
d’ouyr parier Silvandre, et d’apprendre ces particularitez d’Eudoxe, le
somma de sa parole. Et parce qu’il s’excusoit sur le peu de jour qui
leur restoit, Adamas luy respondit qu’il ne prist pas ceste excuse,
parce qu’il ne permettoit que l’on se retirast si tard de chez luy, et
qu’il vouloit jouyr de leur compagnie pour tout ce jour. Diamis,
Phocion, et Tircis en firent quelque difficulté, mais Hylas fut
celuy
qui accepta le premier ceste semonce ; et se tournant vers Adamas, luy
dit : Que quant à luy, il estoit d’advis que ceux qui s’en
vouloient
aller, s’en allassent, et qu’il [484/485]
fust permis de demeurer
à
ceux qui vouloient demeurer ; et que
pour luy il luy promettoit que de
bon cœur il luy tiendroit com-
pagnie tant qu’ Alexis y seroit.
Adamas
sousrit des paroles de
Hylas, et apres l’avoir remercié de sa
bonne
volonté, au
nom de sa fille, il se tourna vers les autres et les
pria,
de sorte qu’il leur fut impossible de ne
luy obeir. Faisant donc
apporter des sieges
pour faire asseoir la compagnie, cha-
cun prit place,
et Silvandre es-
tant au milieu, commença
de parier de ceste
sorte.
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