LE DOUZIESME LIVRE
DE LA SECONDE PARTIE
D’ASTRÉE
Puisqu’il vous plaist, sage Adamas, et vous, grande
nymphe, d’ouyr la
fortune de la belle Eudoxe, vous me permettrez, s’il vous plaist, de
vous dire comment je l’ay apprise, et par qui je l’ay entendue, afin
que vous adjoustiez plus de foy à mes paroles. Encores que vous
me
voyez avec ces habits de berger, et vivre avec la Charge d’un petit
troupeau dans le hameau de ces sages et courtois bergers, ce n’est pas
pour cela que je sçache asseurément d’estre de ceste
contrée, ny que
j’aye esté nourry pour estre berger. Au contraire, l’on a eu
tant de
soing de moy, que pour me rendre honneste homme, j’ay esté
nourry en
tous les plus beaux exercices où la jeunesse puisse estre
employée, si
bien qu’il n’a tenu qu’à mon peu d’entendement si je n’ay
beaucoup
appris. Pour ce sujet je fus envoyé aux escholes des Phocenses
Massiliens, où je demeuray jusques à ce que j’eus finy
mes estudes. Et
parce qu’il y avoit tousjours fort bonne compagnie, lors que nous
n’estions point sur nos livres, nous faisions divers exercices.
Quelquefois nous assemblant sur le bord de la mer, nous luttions, nous
courions, sautions, ou jettions la pierre; d’autresfois quand il
faisoit chaud, nous nagions, chassant de ceste sorte le plus que nous
pouvions l’oysiveté qui veritablement est la mere des vices.
II advint en esté, lors que les estudes cessent, et que nous
estions
moins empeschez à nos livres, que nous mettant cinq ou six de
compagnie, nous fismes resolution de nous baigner, et pour cet effect
sortismes de la ville, et prenant le costé de la Ligurie,
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allions cherchant la pointe d’un rocher qui s’avançoit en mer,
duquel
nous avions accoustumé de sauter la teste premiere dans l’eau,
et
allions bien souvent toucher l’areine de la main, et pour marque en
apportions des pongnées sur l’eau. Mais à ce coup, quand
nous eusmes
monté cest escueil, et que nous commencions de nous desabiller,
nous en
fusmes empeschez par un tourbillon qui survint, et qui peu apres fust
suivy de quelques esclats de tonnerre.
Incontinent le ciel se noircit d’une espaisse nuée, et les ondes
commencerent de s’eslever si hautes, qu’à peine estions-nous
asseurez
sur cet écueil, tant les flots rompus hurtoient de furie contre
le dos
du rocher. C’estoit une chose espouvantable de voir le jour presque
changé en nuict, d’ouyr le mugissement de la mer, de sentir
l’ebranlement du rocher par le hurt des ondes, et bref, de considerer
le cahos et la confusion de tout ce grand element. Et ne faut point
douter que la pluie et l’orage ne nous eussent contraints de nous en
aller, si quelque bon Demon ne nous y eust arrestez.
Nous avions veu que ceste tourmente s’estoit eslevée si
promptement que
nous pensasmes bien que plusieurs vaisseaux en auroient esté
surpris;
et parce que le vent poussoit contre notre bord, nous nous resolumes
d’attendre que l’orage fust passé pour voir si de fortune nous
n’en
pourrions point secourir quelqu’un, et toutesfois, pour nous garantir
un peu de la pluie, nous nous mismes dans le reply du rocher où
nous
avions accoustumé de cacher nos habits quand nous nous
baignions. L’orage dura plus de deux heures, et lors que nous
commencions de nous
ennuyer, et qu’il y en avoit de la compagnie qui parloient de s’en
retourner, il sembla que le ciel s’esclaircissoit, et peu apres la
pluye cessa. Nous sortismes alors du rocher, et montant sur le haut de
l’escueil, jettions la veue le plus loing que nous pouvions, pour
descouvrir s’il n’y avoit rien sur la mer. Le vent en fin chassa toutes
les nues, et le soleil commença d’esclairer, et toutesfois les
ondes ne
s’abaissoient point, parce que les vents continuoient aussi grands
qu’ils avoient esté de tout le jour.
Et lors que nous discourions entre nous de la hardiesse des mariniers,
et particulierement du premier qui hazarda de se mettre sur les eaux,
combien la mer courroucée estoit espouvantable, et que l’homme
sage ne
s’y devoit jamais fier, il y eut un de la compagnie qui plus attentif
à descouvrir la mer, qu’à nos dis- [488/489] cours,
parce qu’il se
plaisoit de faire des preuves de sa bonne veue, se leva tout à
coup sur
les pieds: Et taisez-vous, nous dit-il, il me semble de voir un
vaisseau. Et mettant la main sur ses sourcils, demeura quelque temps
sans parler. Et lors que nous nous mocquions de luy et de sa veue: Et
bien, dit-il, vous verrez promptement si je l’ay si mauvaise, et vous
souvenez que voilà deux vaisseaux que le vent rompra contre
nostre
rocher, si Dieu ne les favorise de donner sur le sable le long de la
coste.
Nous nous levasmes pour voir s’il disoit vray. Au commencement personne
n’appercevoit rien, mais quelque temps apres, il y en eust qui virent
quelque chose. Le vent estoit si impetueux que ces vaisseaux furent
bien tost apres jusqu’où ma veue se pouvoit estendre, et lors
chacun
les voyoit à plain. II n’y avoit plus ny voiles, ny antennes, ny
mats:
l’orage avoit contraint les mariniers de les abattre et coucher dans le
fonds, et ne se servoient plus que du timon, qui encor ne pouvoit guere
resister aux grands coups de la tempeste. II y avoit de la pitié
à les
regarder, car le vent estoit si grand qu’ils ne pouvoient s’empescher
de se hurter l’un l’autre. Le cry que le vent portoit jusques à
nous,
estoit pitoiable de ceux qui estoient dedans, et qui à genoux
sur le
tillac et sur la pouppe, eslevoient les mains au Ciel. La pluspart
voiant le rivage s’estoient desabillez, esperant de le gaigner à
nage,
si le vaisseau s’en approchoit un peu plus. La fortune voulut qu’en
fin apres s’estre à moitié entre ouverts l’un l’autre de
force de se
hurter, un tourbillon survint qui les poussa contre nostre rocher. Du
grand coup que le premier donna, il recula en arriere de telle furie,
que rencontrant l’autre qui le suivoit, il rompit une partie de sa
pouppe et l’esperon de la proue de l’autre; et lors que la mer estoit
preste de les engloutir, il survint un autre flot qui les poussa d’une
si grande force contre le mesme rocher que les vaisseaux s’ouvrirent
entierement. Dieu ! quelle pitié fut celle-là ! quelques
uns se prenoient
aux pointes de la roche, et essayoient d’y asseurer leurs pieds,
attendant quelque secours; d’autres saisissoient des racines et
demeuroient attachez par les bras sans en pouvoir partir; d’autres
entre les mains desquels les racines demeuroient rompues tomboient en
la mer, que l’onde en se retirant raportoit en arriere. Quelques uns
nageoient sur des tables, d’autres sur des tonneaux, et autres choses
semblables, mais la plus grande partie s’en noya.
L’une des plus grandes compassions que je vis, fut de plusieurs
[489/490] ; femmes qui n’avoient autre recours qu’aux cris.
J’advoue que cette compassion me toucha de sorte que, estant à
moitié
desabillé, je me hastay de me mettre nud, et faisant, pour
secourir ces
pauvres gens, ce que j’avois fait si souvent pour mon plaisir, encore
que le hazard y fust grand à cause du soulevement des ondes et
de la
force du vent, je sautay du rocher dans la mer. Et estant revenu sur
l’eau, et jettant la veue autour de moy, j’aperceus deux femmes qui
embrassées alloient roulant sur l’eau, n’y ayant rien qui les
empeschast d’enfoncer que leurs robes qui toutesfois peu à peu
commençoient de s’appesantir. J’en pris une par les cheveux, et
nageant
de l’autre main, je les tiray toutes deux à bord, où les
laissant à
moitié mortes, je me rejettay dans l’eau pour secourir deux
hommes dont
l’amitié m’esmeut de compassion, parce qu’il y en avoit un qui
sçavoit
nager, et avoit mis l’autre sur son dos pour le sauver; mais la charge
estoit si pesante, ou celuy qui estoit dessus qui estoit le plus jeune,
avoit de sorte lié et serré le col de son amy de peur de
tomber, que le
nageur n’ayant ny force ny haleine, s’estoit desja enfoncé deux
ou
trois fois dans l’eau. Je survins donc tout aupres pour les secourir,
et prenant d’une main celuy qui ne sçavoit nager, je le soulevay
un
peu, et donnant courage à l’autre, il reprit force, et se voyant
assisté de moy, me fit signe que son amy luy ostoit le souffle;
qui fut
cause que luy desserrant un peu la main, quoy qu’avec grande peine, il
commença de respirer. Et parce que je n’osois guere m’approcher
d’eux,
de peur qu’ils ne me prissent les bras ou les jambes, je me tenois un
peu à costé, et de fois à autre leur donnois du
pied, les poussant
contre la terre. Dieu m’assista si bien que je les mis en fin sur le
bord. A mon exemple tous mes compagnons en firent de mesme, de sorte
que nous en sauvasmes plusieurs, mais si mal menez de ceste fortune
qu’ils demeuroient estendus sur le bord de la mer comme s’ils eussent
esté morts. Et parce que j’eus opinion que Dieu me commandoit
d’avoir
particulierement soing de ceux que j’avois retirez du naufrage, apres
avoir repris mes habits; je les vins retrouver et leur donnay tout le
secours qu’il me fut possible. Et la fortune voulut que apres avoir
rejetté une partie de l’eau qu’ils avoient avalée, ils
commençoient de
se bien porter, et mesmes les femmes qui avoient esté plus en
danger.
L’obligation de ceux que nous avions retirez fut telle, qu’ils nous
demanderent nos noms et de quelles gens nous estions; et [490/491]
quand ils m’ouyrent dire que je pensois estre Segusien ou Foresien:
Dieu ! s’escria l’un d’eux, ceux d’une telle contrée sont
destinez pour
nous r’appeller de la mort ! Pour lors, je ne leur demanday pourquoy
ils
avoient ceste opinion, voyant bien que le temps n’estoit pas propre,
puis qu’ils estoient encores si estonnez du naufrage, qu’ils ne
faisoient que souspirer, joindre les mains, et tendre les yeux en haut
pour le regret de la perte qu’ils venoient de faire. Et par ce qu’ils
estoient presque tous nus, je fus d’advis que, avant que de les emmener
en la ville, il leur falloit chercher des habits pour les couvrir,
n’estant pas honeste de les conduire autrement. Je fus un de ceux qui
eurent la charge d’aller en la ville où nous trouvasmes tant de
personnes, qui pitoyablement nous secoururent, que nous en eusmes de
reste. Ils furent apres separez dans les meilleures maisons des
bourgeois qui, ayant compassion de leur accident, les receurent
humainement.
Quant à moy, je priay les deux amis que j’avois sauvés,
de se vouloir
retirer avec moy parce qu’ils me sembloient personnes de merite. Nous
ne pouvons, dirent-ils, nous separer de ces deux femmes que vous avez
sauvées, parce que nous les avons en nostre charge, et ce vous
seroit
peut-estre trop d’incommodité. – Nullement, leur dis-je, pourveu
que
vous-mesme n’en receviez pour la petitesse du logis. Au contraire, ce
me sera une extreme satisfaction si vous me voulez faire ceste faveur.
Ils me suivirent donc tous quatre, et parce que j’avois des amis dans
la ville, qui estoient mieux logez que moy, je les conduisis en la
maison d’un riche bourgeois, avec lequel j’avois une tres estroitte
familiarite, sçachant bien qu’il l’auroit agreable, luy ayant
des-jà
veu faire plusieurs fois de ces actions de liberalité et de
pitié
envers ceux qui poussez d’une mesme fortune, avoient fait naufrage
contre ceste plage. Ils y furent tres-bien receus et accommodez de tout
ce qui leur estoit necessaire.
Or il faut que vous sçachiez que c’estoient deux des principaux
de
Rome, dont l’un comme je sçeus depuis, s’appelloit Ursace, et
l’autre
Olimbre; de sorte qu’incontinent ils renvoyerent en leurs maisons, et
eurent de l’argent et plusieurs serviteurs. Mais pour satisfaire
à ce
que je vous ay promis, il faut que vous sçachiez que attendant
d’avoir
responce de Rome, ces deux chevaliers ne pouvoient estre sans moy, et
falloit que laissant bien souvent mes estudes, je les accompagnasse par
tous les endroits où la curiosité les attiroit, dont je
prenois beau-
[491/492] coup de plaisir par ce que leur conversation estoit fort
douce et honeste. En fin desirant de sçavoir qui estoient ceux
à qui
j’avois rendu un si bon office, un soir que j’estois seul dans leur
chambre (car les deux femmes se retiroient ordinairement dans la leur
apres le repas), je les suppliay de me dire pourquoy, lors qu’ils
avoient sceu que j’estois Segusien, ils avoient dit que ceux de cette
contrée estoient destinez pour les r’appeller de la mort. Le
plus
vieux, prenant la parole, me respondit ainsi.
HISTOIRE
D’EUDOXE, VALENTINIAN ET URSACE
Vostre desir est trop juste, courtois Silvandre, (il avoit
appris que
je m’appellois ainsi), pour ne luy satisfaire. Car il est tres
raisonnable que vous scachiez à qui vous avez sauvé la
vie, et
quelle est la condition de ceux qui vous ont tant d’obligation. Nous
n’eussions tant demeuré à le vous dire, n’eust
esté la crainte
qu’estant recognus, nous ne receussions du desplaisir de quelques
ennemis secrets; nous vous prierons donc de n’en faire pointde
semblant, à fin que la peine que vous avez prise à nous
sauver, ne
demeure inutile. Et à fin que nous ne puissions estre escoutez
de
personne, je vous supplie de pousser la porte. Ce qu’ayant fait, et
m’estant remis en ma place, il reprit la parole de ceste
sorte.
Sçachez donc que Theodose, fils de l’empereur Arcadius, et le
petit-fils du grand Theodose, estant empereur d’Orient, espousa Eudoxe,
fille du philosbphe Leontius Athenien, encores que ceste dame ne fut
pas de race tant illustre qu’eust bien requis la majesté d’un
tel
empereur. Si est-ce que sa beauté et sa vertu estoient telles
qu’elles
la pouvoient bien encores eslever à une plus haute
dignité, s’il s’en
fust trouvé parmy les hommes. Theodose n’eut qu’une fille
d’elle, et
parce qu’il aymoit passionnement sa femme, il voulut que sa fille en
portast le nom. Elle fut donc appellée Eudoxe et comme si ce nom
eust
esté fatal aux belles, ceste jeune princesse, dés ses
premieres années,
parvint à une telle beauté qu’elle surpassa de beaucoup
sa mere, et que
chacun advouoit que la nature ne pouvoit rien faire de plus beau ny de
plus parfait. En ce mesme temps Placidie ayant quelque mauvaise
satisfaction de son frere Honorius, s’estoit retiree en Constantinople
[492/493] vers son nepveu Theodose, car elle estoit fille de Theodose
le grand et sœur d’Arcadius, emmenant avec elle ses enfans Valentinian
et Honorique. Et de fortune j’avois esté donné fort jeune
enfant à
Placidie, pour estre nourry avec son fils comme plusieurs autres de
mesme age, enfans des principaux chevaliers et senateurs de Rome; et
lors qu’elle quitta l’Italie, j’avois pris une si grande amitié
à
Valentinian et luy à moy, que l’on ne nous-pouvoit separer.
II advint que l’Empereur Theodose, ne voyant point d’enfant à
son oncle
Honorius, resolut de donner sa fille à Valentinian, et le faire
empereur d’Occident apres la mort d’Honorius. La sage Placidie qui
voyoit bien que c’estoit l’avantage de son fils, et le mieux qui luy
pouvoit arriver, luy commandoit d’ordinaire de rechercher ceste belle
princesse. Mais voyez que c’est que la contrainte en amour: jamais
Valentinian ne peut aymer d’amour Eudoxe, quoy que ce fust la plus
belle princesse du monde. Toutesfois pour ne desplaire à la sage
Placidie, ny à son Germain, desquels toute sa fortune dependoit,
il se
resolut de feindre et de dissimuler si bien que chacun le creut estre
veritablement amoureux. Et pour ce subject il faisoit bien souvent des
tournois dans les cirques et dans l’Hippodrome où la belle
Eudoxe
assistoit ordinairement quoy qu’elle fust si jeune qu’il n’y eust pas
grande apparence qu’elle deust prendre garde à l’amour. Et parce
que
j’estois nourry aupres de ce jeune prince, il faut que je confesse que,
tournant inconsideramment les yeux sur elle, j’en devins de sorte
amoureux que depuis il m’a esté impossible de m’en retirer.
Dois-je
dire ceste veue heureuse ou malheureuse pour moy, qui m’a cousté
tant
de travaux et tant de soing ? Mais comment le puis-je mettre en doute,
puis que jamais personne ne fut plus heureux ayant congeu un si
genereux dessein, quelque peine et travail que la fortune m’ait
envoyé
pour ce suject ? Je devins donc serviteur de ceste princesse, et si
Valentinian entroit aux tournois, soubs le nom faint de chevalier de la
belle Eudoxe, je puis dire que je n’en faisois pas de mesme, estant de
sorte espris de sa beauté et de sa vertu, que mon amour estoit
incroiable pour l’aage que nous avions tous deux.
En ce mesme temps il fut donné une jeune fille des meilleures
maisons
de Grece à la jeune Eudoxe pour estre nourrie avec elle. Elle
s’appelloit Isidore, et faut advouer que horsmis Eudoxe, il n’y avoit
rien en la Cour qui la valust. Valentinian ne jetta pas [493/494] les
yeux plustost sur son visage, qu’il en devint amoureux. Mais elle se
trouva si soigneuse de son honneur et de sa reputation, que cognoissant
bien ceste affection, et que Valentinian ne la pouvoit espouser, pour
les occasions que je vous ay dites (car chacun sçavoit la
volonté de
Theodose) elle ne voulut jamais souffrir sa recherche, s’en deffendant
au commencement par les plus douces voyes qu’elle put; mais en fin la
rejettant plus rigoureusement peut-estre que la qualité de
Valentinian
ne meritoit pas. Et quoy qu’il s’y voulut opiniastrer, si
traitta-t-elle de sorte avec luy qu’elle le contraignit de s’en
retirer en apparence, parce qu’elle luy jura que s’il continuoit, elle
le declareroit à Theodose et à Placidie. Ce jeune prince
qui ne vouloit
point desplaire à l’empereur ny à sa mere, cacha si bien
ses desirs que
personne ne s’en print garde, que Eudoxe et moy, comme je vous diray.
Cependant mon affection alloit croissant sans que ceste jeune princesse
s’en apperceust. Tant que ma jeunesse fut telle qu’il m’estoit permis
de la voir sans soupçon, jamais je n’en perdis une
commodité, me
rendant si soigneux pres de sa personne qu’elle estoit contrainte de se
servir plus souvent de moy que de nul autre de mes compagnons. Et quoy
qu’en ce temps-là je ne sceusse presque que c’estoit que
l’amour, si ne
laissois-je d’avoir un tres grand plaisir d’estre aupres d’elle, de la
servir, d’en recevoir les commandemens, de baiser (lors qu’elle me
tendoit quelque chose) l’endroit que sa main avoit touché, ce
qu’elle
ne voyoit point, ou si elle le voyoit, elle l’attribuoit à
civilité.
Je me souviens qu’en ce temps-là, elle se promenoit un jour dans
une
gallerie, où il y avoit quantité de belles et rares
peintures qu’elle
alloit considerant. Entre les autres elle vit un Icare, qui tout
deplumé se laissoit choir dans la mer. Ursace, me dit-elle,
(c’est
ainsi que l’on me nomme) qu’est-ce.que ces plumes esparses, et cest
homme qui tombe d’en haut ? – C’est, luy dis-je, madame, un jeune homme
qui porte d’un genereux courage, ne voulut pas se contenter de voler si
bas que son pere, que vous voyez au dessous de luy; et par ce que ses
ayles estoient jointes avec de la cire, la chaleur du soleil les fit
relascher, et luy n’en estant plus soustenu, fut contraint de tomber,
comme vous voyez. – Vrayement, me respondit-elle, il estoit bien
inconsideré. – Mais, luy repliquay-je, il avoit un courage bien
genereux. – A quoy luy servit-il, me dit-elle, puis qu’il ne le peust
garantir [494/495] de la mort ? – La mort, luy respondis-je, est peu de
chose quand elle laisse une si belle memoire de nous. – Et quoy, me
dit-elle, vous louez ceste action ? – Je la loue de sorte, luy dis-je,
madame, que je ne refuseray jamais la mort pour une semblable gloire.
Elle pouvoit avoir douze ans, et moy quinze ou seize, aage peu capable
encores de ressentir les traits d’amour, et toutesfois je n’en estois
pas exempt, mais j’avois si peu de hardiesse que je n’avois osé
luy en
rien decouvrir. – Et quoy, me dit-elle, vous estimez donc bien peu
vostre vie ? – C’est sans doute, madame, luy dis-je, qu’il y a
plusieurs
choses que j’estime beaucoup plus. – Et lesquelles entre autres,
adjousta-t’elle, car il me semble que quand nous ne sommes plus, tout
le reste ne nous touche guere ? – L’honneur et l’amour, luy
respondis-je. – Et qu’est-ce que l’honneur ? me dit-elle. – C’est une
opinion, repliquay-je, que nous laissons de nous et de nostre courage.
Et l’amour, c’est un desir de posseder quelque chose de grand et de
merite. Et c’est pourquoy, madame, je ne ferois jamais
difficulté de
mourir en une genereuse action, ny en vous faisant service: en la
premiere, pour la gloire qui m’en demeureroit, en la derniere, pour
l’affection que je vous porte. – Et comment, me dit elle, tout enfant,
vous avez donc de l’amour pour moy ? à quoy l’avez-vous recogneu
? – Aux
effects, luy respondis-je, car quand je ne vous vois point, je brusle
de desir de vous voir, quand je vous vois, je meurs de regret de ne
vous voir pas assez. – Et comment, me dit-elle, vous est survenue ceste
maladie et qui en a esté cause ? – Vos perfections, madame, luy
dis-je
et vos beautez m’ont fait ce mal par la longue demeure que j’ay fait
pres de vous. – Si j’estois en vostre place, me respondit-elle, je
voudrois y demeurer le moins que je pourrois, mais n’y a-t’il point de
remede pour guerir ce mal ? – Si a, luy dis-je, si vous vouliez m’aymer
autant que je vous ayme. – Comment, dit-elle soudain, en se tournant
vers moy, que je bruslasse-quand je ne vous verrois point ? En ma foy,
Ursace, cherchez quelque autre recepte, car pour celle-là, je ne
la
puis pas faire. Je me suis quelquefois bruslée le doigt, mais
c’est une
douleur insupportable, et n’attendez point, vous dis-je encore un coup,
d’estre soulagé de moy par ce moyen.
Je n’osois repliquer, parce qu’en la gallerie il y avoit plusieurs
dames et Chevaliers qui discouroient ensemble, sans toutesfois prendre
garde à nous, quoy qu’ils y fussent pour accompagner [495/496]
cette
jeune princesse, mais son enfance et ma jeunesse nous permettoient
d’estre ensemble sans soupçon, encores que je ne le pensasse pas
ainsi.
Depuis elle devint bien plus sçavante lors que l’aage luy
enseigna la
resolution des doutes qu’elle me souloit faire en son enfance, et en
mesme temps je devins aussi beaucoup plus amoureux que je ne soulois
estre. Valentinian qui avoit dessein sur la belle Isidore, faisoit le
plus souvent qu’il pouvoit des tournois, parce qu’estant fort adroit,
il luy sembloit que c’estoit un bon moyen pour acquerir les bonnes
graces de ceste sage fille, faignant toutesfois que ce fust pour la
belle Eudoxe. Et parce qu’il prenoit ordinairement de ceux de son aage,
et qu’il n’y avoit difference entre luy et moy, que de deux ou trois
ans qu’il pouvoit avoir de plus que moy, j’estois presque tousjours de
sa partie. Et sembloit que la fortune me voulut favoriser, me faisant
emporter bien souvent le prix, que tousjours, faignant que ce fust
à
cause de Valentinian, je portois à Eudoxe. Et lors qu’en le
recevant,
elle me permettoit de luy baiser la main, ô que j’estimois toutes
les
peines que j’avois eues le reste du jour, bien employées ! Je
vivois
toutesfois avec tant de discretion, qu’elle ne s’en pouvoit offencer,
encores qu’elle eust quelque memoire des discours que je luy avoit
tenus; car pensant que ce fussent des im-prudences de l’enfance, elle
avoit opinion que l’aage m’avoit fait recognoistre ce que je luy
devois.
La premiere fois qu’elle soupçonna le contraire, ce fut un jour
qu’elle
s’estoit allé promener de l’autre costé du trajet dans
les jardins de
l’empereur. Apres s’estre longuement promenée, elle s’endormit
souz un frais ombrage dans le giron d’Isidore: nous estions
quantité de
jeunes chevaliers à l’entrée du cabinet, qui discourions,
lors qu’une
abeille se vint poser sur sa levre, et apres l’avoir succée
quelque
temps, la picqua bien fort. La douleur l’esveilla en sursaut, et
portant la main sur la picqueure, se plaignit du peu de soin qu’Isidore
avoit d’elle. Valentinian qui se promenoit par le jardin, accourut au
cry qu’elle avoit fait, et voiant qu’elle blasmoit Isidore, à
fin de
reparer la faute qu’elle avoit faite, il luy dit que j’avois une
recepte qui la guariroit incontinent, et qu’il en avoit bien souvent
veu l’experience sur plusieurs, mais particulierement sur luy, depuis
deux jours. – Et que faut-il faire ? luy dit-elle. – II dit, respondit
Valentinian, quelque parole sur le mal et soudain la douleur cesse. Et
lors, [496/497] me demandant s’il estoit vray, je luy dis qu’ouy, et
que jusques en ce temps là je n’en avois point failly, et que je
ne
pensois pas que la fortune me fust moins favorable pour elle que pour
tous les autres. Elle se faschoit fort que j’approchasse ma bouche si
pres de la sienne, et en me presentant la main, me commanda que
j’essayasse dessus. Je luy mets la bouche contre, et soufflant un peu,
j’approchay les levres jusques à la peau et la pressay
doucement. O
Silvandre ! quel commencement fut celuy-cy ! Elle retire la main, et me
dit que c’estoit baiser, et non pas une recepte, et ne voulut point le
permettre, mais la douleur qui la pressoit, la contreignit en fin de me
dire que je l’apprisse à Isidore, et qu’elle la luy feroit. Je
fus bien
combattu, car je desirois fort d’estre celuy qui approcheroit de ses
belles levres, et toutesfois j’estois bien marry du mal qu’elle
souffroit. Amour me conseilla de dire d’autres paroles à
Isidore, afin
que ne la trouvant pas bonne, elle fut contrainte de recourre à
moy. Et
mon dessein reussit comme je l’avois proposé, parce qu’ayant
murmuré en
vain ces fausses paroles, et fait toutes les autres ceremonies, la
douleur ne cessa point, dont Valentinian se mocquant: Pensez-vous, luy
dit-il, ma maistresse, que chacun soit propre à ceste recepte ?
Je vous
jure que je l’ay esprouvée et que si elle ne vous profite, c’est
qu’Isidore y oublie quelque chose. Et à ce mot ressortant du
cabinet
emmena avec luy tous les chevaliers. La douleur augmentoit, et la levre
commençoit d’enfler, lors que se tournant vers moy: Par vostre
foy,
dit-elle, Ursace, la recepte est-elle bonne ? – Je vous jure, luy
dis-je, madame, par l’honneur que je vous dois, que je ne la vis jamais
manquer, et suis si marry qu’Isidore ne l’ayt sceu, faire que je n’ay
jamais desiré d’estre fille qu’à ce coup, pour vous
rendre service.
Isidore prenant la parole: Je ne sçay, dit-elle, madame, quelle
difficulté vous en faites, mais si vous voyez comme la bouche
vous
grossit, vous ne voudriez pour quoy que ce fust que le mal passast plus
outre. – Mais, dites-moy, Ursace, reprit Eudoxe, demeurerez-vous long
temps à faire vostre recepte ? – Le moins que je pourray, luy
dis-je,
madame. Et lors m’approchant d’elle, elle se retira à l’endroict
le
plus obscur du cabinet, comme ayant honte d’estre veue et permit,
forcée de la douleur, que je fisse mon enchantement.
Fut-il jamais sorcier plus heureux que moy ? Je dis donc les paroles
sur
sa levre, mais quand je la pris entre les miennes, et [497/498] qu’en
sugant je la pressay un peu, j’advoue que si quelqu’un eust peu
mourir de douceur, qu’Ursace ne seroit plus. Elle se retire toute rouge
de honte: Voilà, dit-elle, la plus importune recepte qui fut
jamais. – Mais, madame, luy dit Isidore, vous a-t’elle soulagée
? – II me
semble,
respondit-elle, que j’y recognois quelque amendement. – Vostre douleur,
luy dis-je, se passera bien tost, mais j’en auray tout le mal. –
Comment ? me dit-elle, vous aurez mon mal ? – Ouy, madame, luy
respondis-je, les conditions de ceste recepte sont telles que celuy qui
guerit autnly de ceste sorte, en souffre la douleur. Elle qui ne
l’entendoit pas ou pour le moins feignoit de ne l’entendre ainsi que je
le disois: Vrayement, Ursace, me dit-elle, je vous suis trop
obligée de
m’avoir voulu guerir en prenant mon mal. – Madame, luy dis-je, si je
pouvois aussi bien rendre mien tout celuy que vous devez jamais avoir,
soyez certaine que vous n’en ressentiriez jamais. – Mais, dit Isidore
en sousriant, si vous aviez autant de bonne volonté, madame,
pour luy
qu’il en a pour vous, il faudroit qu’à ceste heure vous luy
fissiez la
mesme recepte pour le guerir du mal qu’il a pour vous. – J’ayme
mieux, respondit Eudoxe, luy estre redevable en cecy, que s’il me
l’estoit, et puis ce seroit tousjours à recommencer, car il est
trop
courtois chevalier pour me laisser avec le mal qu’il me pourroit oster.
– II est vray, madame, adjoutay-je, et puis mon mal n’est plus en la
levre, il est passé au cœur. Elle entendit bien ce que je
voulois
dire, quoy qu’elle fist semblant de ne l’avoir point ouy, et sans
Isidore qui estoit trop pres de nous, je luy en eusse bien dit
davantage. Je me contentay donc de ceste ouverture pour ce premier
coup. Et depuis je fis tels vers sur ceste piqueure.
SONNET
D’une mousche
sur les levres de sa Dame endormie.
Cependant que madame à l’ombre se repose,
Et trompe du soleil la trop aspre chaleur,
Un petit animal volant de fleur en fleur
Les douceurs va cherchant dont le miel se compose. [498/499]
De fortune sa levre, estant à moitié close,
La fleur representoit la plus vive en couleur,
Lors que cest animal, la voyant par malheur,
Y vole, et la sucçant pensa succer la rose.
Ah ! trop sage au faillir ! trop heureux à l’oser !
Puis qu’à ta hardiesse on n’a sceu refuser
Ce qu’on nye aux desirs dont mon ame s’allume.
Mais ceste mousche, Amour, ravit tout nostre bien,
Que nous reste-t’il plus, puis qu’elle a rendu sien
Le miel dont s’adoucit toute nostre amertume !
Je serois ennuyeux, ô courtois Silvandre, si je vous
racontois par le
menu le commencement et le progrez de mon affection. Je vous diray
donques seulement ce qui sera plus necessaire que vous sçachiez.
Amour
me rendit en fin si hardy que je me resolus de luy declarer tout
ouvertement ce que je ressentois pour elle. Je demeuray long temps
à
disputer en moy-mesme, si ce seroit de bouche ou par l’escriture; en
fin je conclus qu’il valoit mieux le luy dire que de le luy faire lire,
parce que j’avois de long temps appris qu’il faut faire demander par
quelque autre ce que l’on ne veut pas obtenir. Outre que je prevoyois
bien que la difficulté ne seroit pas petite de luy faire
recevoir de
mes lettres; Mais, ô dieux ! combien de fois ayant fait ceste
resolution, m’en revins-je en mon logis sans y avoir rien advance ! Le
Ciel en fin, qui sembloit en ce temps de vouloir favoriser mon dessein,
m’en donna une telle commodité.
II ne faut, comme je vous ay dit, que passer le Bosphore pour aller aux
jardins de l’empereur situez toutesfois en Asie, en un lieu
nommé
Calcedoine, qui est si pres de Constantinople qu’on peut ouyr la voix
d’un homme d’un lieu à l’autre. Eudoxe s’alloit promener fort
souvent
en ces jardins, et toutes les fois qu’il m’estoit permis, je l’y
accompagnois avec tant de soing de luy faire quelque service, que quand
ce n’eust este que de luy amasser une fleur en tout un jour, j’estois
fort content de ma journée, ayant appris des long temps qu’en
amour les
petits services, s’ils sont en grand nombre, font plus d’effect que
ceux qui sont d’importance, et qui arrivent rarement, parce qu’à
ceux-cy on est obligé, si l’on ne veut estre estimé
ennemy plus-
[499/500] tost qu’amy, mais il n’y a rien qui nous pousse aux autres
que la seule affection. J’estois donc d’ordinaire avec elle, et me
rendois si soigneux qu’elle n’avoit une seule de ses filles, qui fust
plus prompte à tous ses petits messages que j’estois.
II advint qu’un jour Valentinian l’avoit suivie en ce lieu, à
cause
d’Isidore, et parce qu’elle aymoit fort à se promener, et
qu’Isidore se
trouvant un peu lasse, elles se separerent, Eudoxe continua le
promenoir, et Isidore entra dans un cabinet, où elle trouva des
sieges
rehaussez de gazons, et couverts de quelques aix. Elle n’y eut pas
demeuré long temps que Valentinian, qui estoit pour lors avec
Eudoxe,
feignant d’estre las s’alla asseoir dans le mesme cabinet. Isidore en
voulut ressortir, mais il la retint par sa robe. Eudoxe qui s’en prit
garde, ne peut s’em-pescher de sousrire en me regardant, et me semblant
que c’estoit une tres-bonne occasion pour commencer mon dessein, je ne
la voulus perdre. Je me sousris donc comme elle, et pliay les espaules,
me tournant de l’autre costé; et alors elle me demanda que
j’avois à
sousrire. Je luy respondis tout franchement que c’estoit de voir que
Valentinian la quittast pour aller vers Isidore. – Et quoy, me
dit-elle, Ursace, n’en feriez-vous pas de mesme ? Moy, madame, luy
dis-je, auriez-vous bien opinion que j’eusse si peu de jugement ? –
Vous
le devriez faire, me dit-elle, puis qu’il y a plus d’apparence qu’elle
doive estre servie de vous que de Valentinian. – Je sçay
bien, luy dis-je, madame, que la condition d’Isidore et de moy, m’y
devroit plustost convier, mais j’advoue que j’ayme mieux faire une
contraire faute à celle de Valentinian.- Comment l’entendez-vous
? respondit-elle. – Je veux dire, continuay-je, plustost que de servir
quelque chose
d’egal à moy, comme
Isidore, j’ayme mieux mourir d’amour pour ce qui est par dessus moy,
comme vous. – Comme moy ? reprit incontinent Eudoxe,
et que pensez-vous dire, Ursace ? Je pense dire, madame, luy
respondis-je, que j’ayme mieux mourir en vous adorant, que de vivre
aimé d’Isidore, et que la grande inegalité qui est entre
nous ne m’a
sceu empescher que je n’aye eu ceste volonté, depuis le jour
qu’il me fut permis de vous voir. – Je crois, me dit
la princesse, que vous estes hors de vous-mesme de me tenir ces propos.
– Ne le croyez point, luy dis-je, madame, je ne parlay jamais ny
avec plus de verité, ny avec un plus sain jugement.
Elle demeura fermé, et me regarda entre les yeux, et puis me
[500/501]
dit: Est-ce à bon escient, ou par jeu, que vous me tenez ce
langage ? – Je jure, madame, repliquay-je, par le service que je vous
dois, que je
ne proferay jamais paroles plus veritables nv d’une volonté plus
resolue, que celles que vous venez d’ouyr et de plus, que ceste extreme
affection, dont je vous parle ne changera jamais, quelque traictement
que je recoive de vous – Je suis marryé, me dit-elle, Ursace, de
vostre
folie, parce que la longue nourriture que vous avez eue de l’empereur
mon pere m’obligeoit de vous voir, et de me servir de vous, d’une
meilleure volonté que de plusieurs autres, dont les merites
pouvoient
esgaler les vostres. Mais puis que vostre outrecuidance a passé
toutes
les bornes de la raison, et vous a osté la cognoissance de ce
que vous
me devez, ressouvenez-vous que, s’il vous advient jamais de me parier
de ceste sorte, je vous feray repentir de vostre temerité, et
que
l’empereur et Valentinian en seront advertis. – Madame, luy
respondis-je, si je ne craignois que ceux qui sont en ce jardin
s’aperceussent de ce que je vous dis, je me jetterois à vos
genoux pour
vous demander pardon de l’offence que je vous ay faite, mais estant
retenu de ceste consideration, ayez agreable la volonté que j’en
ay, et
me permettez de vous dire que les menaces. que vous me faictes,
pourroient avoir quelque force sur moy, si c’estoit de ma
volonté que
ceste affection fust née, mais puis que c’est le Ciel qui m’y
force,
n’esperez que la crainte de l’empereur ny la consideration de
Valentinian m’en divertissent jamais. II est vray que je puis bien me
taire, et mourir d’amour pour la belle Eudoxe. Et pour preuve de cela
et à fin de ne vous ennuyer jamais des fascheuses paroles qui
vous ont
offencée, je vous jure par le tres-humble service que je vous
dois, de
ne vous en parier jamais. Mais ressouvenez-vous que toutes les fois que
je m’approcheray de vous, et que je vous diray: bon jour, madame, ou
que seulement je vous feray la reverence, ce sera à dire: je
meurs
d’amour pour vous, madame, et vous n’aurez jamais un plus fidelle
serviteur que moy. Et quand je prendray congé, et qu’en vous
saluant,
je vous donneray le bon-soir, et me retireray, ce sera autant que si je
vous disois : Jusques à quand ordonnez-vous que je sois
miserable et
combien encore durera vostre rigueur ? Et pour commencer, luy dis-je
froidement, vous me permettrez de prendre congé de vous, et de
vous
donner le bon-soir. Et à ce mot, je fis une grande reverence, et
me
retiray, de peur qu’elle ne me defendist encores [501/502] ces
deux paroles, et toutesfois je pris garde qu’elle se tourna de l’autre
costé en sousriant. Ce qui ne me donna point une petite
esperance.
Or, gentil estranger, je vesquis depuis ce jour de ceste sorte avec
elle, ne luy faisant jamais semblant de tout ce qui s’estoit
passé,
sinon par le bon-jour, et le bon-soir, ausquels quand elle n’estoit
point veue, elle respondoit le plus souvent en branlant la teste, comme
si elle se fust encores offencée de ce souvenir que je luy
donnois.
Plus de six mois s’escoulerent que je continuay toujours de mesme
façon, et qu’elle aussi s’opiniastroit de ne point recevoir mon
affection. En fin je vainquis, mais aussi qu’est-ce que ne peut le
service et la perseverance d’un amant avisé ?
Un matin que Valentinian la conduisoit au temple, je m’avancay, et luy
faisant une grande reverence, je luy dis: Bon-jour, madame. Elle alors
en sousriant, et se tournant vers moy: Vos bon-jours, Ursace, me
dit-elle, sont receus de bon cœur. O Dieux ! pourrois-je dire quel fut
le contentement que je receus ? Je proteste que jamais je n’esperay
d’estre si heureux, et moins en ce temps-là que l’on parloit du
mariage
de Valentinian et d’elle. Et toutesfois, j’appris depuis, que ce que je
croyois la devoir esloigner de moy, fut ce qui me l’obligea davantage,
parce que voyant que l’affection qu’il portoit à Isidore
s’augmentoit,
et que celle qu’il luy faisoit paroistre, n’estoit que pour complaire
à
l’empereur, elle se resolut de ne l’aymer aussi que pour estre femme
d’un empereur et de faire estat de mon service, comme Valentinian de
l’affection qu’il portoit à Isidore. Je sceus ceste resolution
peu
apres, car des la premiere occasion qui se presenta, elle me dit que
mon opiniastreté et l’affection de Valentinian envers Isidore,
l’avoyent vaincue, et que si je continuois de vivre avec la mesme
discretion, elle continueroit aussi de me vouloir du bien. Et depuis ce
jour elle permit qu’en particulier je la nommasse ma princesse, et elle
m’appelloit son chevalier. Jugez, Silvandre, s’il y avoit homme au
monde plus heureux que moy ! car Eudoxe estoit l’une des plus belles
princesses du monde, en l’aage de dix sept ou dix huict ans, et qui ne
faisoit paroistre d’aimer personne que moy.
Cependant que nous vivions de ceste sorte, Honorius, qui avoit
espousé
la fille de Stilicon, mourut sans enfans, et parce qu’un Romain
nommé
Jean, son premier secretaire, s’estoit fait [502/503] eslire empereur
par le moyen de Castinus et de Aetius, l’empereur Theodose qui avoit
fait dessein de faire empereur d’Occident son cousin Valentinian, l’y
voulut envoyer avec sa mere Placidie. Je fis semblant de la vouloir
suivre en ce voyage, mais en effet je ne desirois rien plus que de,
demeurer pour la garde d’Eudoxe. Car encor que le desir de la gloire
m’attirast en Italie, l’amour me retenoit en Constantinople, avec des
liens qui n’estoient pas foibles, parce que ceste belle princesse se
laissa aller outre son dessein de telle sorte à l’amitié
qu’elle
m’avoit promise, qu’en fin elle avoit pas moins d’affection pour moy,
que j’en avois pour elle. Je croy bien qu’elle y fut trompée, et
qu’au
commencement elle ne crut jamais d’en venir si avant, mais je pense
sans mentir que l’Amour a beaucoup de ressemblance avec la mort, et que
comme on ne peut mourir à moitié, que de mesme on ne
sçauroit aymer à
demy. Et lors que j’estois plus en peine de trouver une bonne excuse,
l’empereur receut des nouvelles que quelques ennemis avec un nombre
infiny de personnes, le venoient attaquer du costé de
Constantinople.
Ces nouvelles convierent plusieurs de demourer, qui autrement eussent
esté contraints pour leur devoir, de s’en aller sous la Charge
d’Artabure, qui conduisoit une forte armée par mer, ayant avec
luy
Aspar son fils, tres-vaillant et heureux capitaine comme il fit bien
paroistre en la prise de Jean dans Rayenne, et en la delivrance de son
pere. Encores que je ne fusse point jaloux de Valentinian, quoy
qu’Eudoxe luy fist paroistre de la bonne volonté,
sçachant assez que ce
n’estoit que pour complaire à Theodose, et pour estre
imperatrice, si
est-ce qu’ayant appris de longue main que la doute qu’on fait paroistre
de n’estre pas assez aymé, convie les dames à nous en
donner plus de
cognoissance, et qu’aussi feindre de la jalousie, leur donne bien
souvent occasion de redoubler leurs faveurs, je fis semblant d’estre un
peu jaloux de Valentinian, et de me resjouir de son depart, et je fis
des vers sur ce sujet que je chantay devant elle, à la premiere
occasion qui se presenta. Ils estoient tels:
SONNET
Sur le départ d’un rival
Jamais contre les rocs tant de flots amassez,
Escumant de courroux, n’on blanchi les rivages; [503/504]
Jamais les bancs couverts n’ont veu tant de naufrages
Que cest esloignement m’a d’ennuys effacez.
Bien-heureux souvenirs de mes soupçons passez,
Maintenant de mon heur asseurez tesmoignages,
Qu’il est doux au nocher apres de grands orages
De voir dedans un port ses navires cassez !
Blessé de froide peur dedans la fantaisie,
J’ay tremblé mille fois atteint de jalousie,
Mais en fin son despart m’a du tout rendu sain.
Heureux esloignement, puisse-tu tousjours estre !
Ou bien s’il s‘en revient, Amour, fay luy paroistre
Qu’à son dam il partit, et qu’il retourne en vain.
Je ne vous diray point en ce lieu quel fut le voyage de
Valentinian,
car vous le pouvez avoir entendu par plusieurs. Tant y a qu’apres
avoir mis tel ordre aux affaires d’Occident, qu’il jugea estre à
propos, il revint en Constantinople, où il fut receu par
Theodose,
comme si c’eust esté son fils, et soudain à la
solicitation de
Placidie, qui estoit demeurée au gouvernement d’Italie, le
mariage de
la belle Eudoxe fut conclud avec luy.
Seroit-il bien possible que je vous peusse raconter ce que je ressentis
en ceste occasion ? Je ne le croy pas, car je fus de sorte combattu de
crainte et du regret que, sans Eudoxe, il est certain que je ne l’eusse
peu supporter. Mais elle qui estoit sage et prudente, encore que de son
costé elle fut fort affligée de se voir entre les mains
d’une personne
qu’elle n’aymoit point, si sur-monta-t’elle ce deplaisir avec la
resolution. Et parce qu’elle voyoit bien en quelle peine je vivois,
elle me donna commodité de parier à elle dans son
cabinet, sans qu’autre y fust qu’Isidore, en qui elle se fioit
infiniment. Elle estoit
assise sur un petit lict, et je me mis sur un genouil devant elle,
ayant dessous quelque carreaux qu’elle m’avoit fait apporter.
Et parce que ravy de contentement, je ne faisois que la contempler, et
luy baiser la main qu’elle m’avoit permis de luy prendre, apres m’avoir
consideré quelque temps, elle me parla de ceste sorte: Et bien,
mon
chevalier, vous plaindrez-vous toute vostre vie de moy, et serez-vous
tousjours en doute de l’amitie [504/505] que je vous porte ? – Ma
belle princesse luy dis-je, si je n’avois accoustumé de recevoir
de
vous plus de faveurs que je n’en merite, vous auriez quelque raison de
me faire ceste demande, à ceste heure que je reçois
celle-cy qui
veritablement est telle que je ne puis la redire. Mais pourquoy ne me
permettez-vous de me plaindre de la fortune, qui m’ayant monstré
le
bien qu’elle pouvoit me donner, l’ordonne toutesfois à un autre
de qui
l’affection le merite aussi peu que la mienne pourroit estre digne de
l’obtenir, si elle le pouvoit estre par un extreme amour ? – Mon
chevalier, me respondit-elle, vivez content et asseuré de ce que
je
vous vay dire: tout ce qu’une extreme affection peut obtenir de moy,
sçachez qu’Ursace le possede, et ce que vous regrettez qui soit
à un
autre, croyez moy, mon chevalier, que c’est ce qui se doit donner par
devoir, et non point par amour; et cela estant, quelle raison avez-vous
de vous plaindre de la fortune ? – La raison que j’en ay,
repliquay-je, est aussi grande que l’obligation en quoy vous me mettez
par ceste asseurance. Pourquoy, ma princesse, ne me plaindray-je pas
d’elle qui ayant voulu favoriser mon affection, m’a toutesfois
privé de
ce qui seul me pouvoit faire parvenir au bien que je desirois. Ah ! mon
chevalier me dit-elle, vous m’offencez. Comment ? vous ne m’avez
aimée
que pour avoir de moy ce que mon devoir vous refuse ? Et quelle
m’avez-vous estimée ? Et comment m’avez-vous peu aymer si vous
m’avez
eue en si mauvaise opinion ?
Je ne pus luy respondre, voyant comme elle le prenoit, mais avec un
grand souspir je m’abouchay sur son giron, tenant sa main contre ma
bouche. Elle qui recogneust bien ma peine, me mit l’autre main sur la
teste, et passoit ses doigts dans mes cheveux. et sans me dire mot,
sembloit d’attendre ce que je luy respondrois. En fin me levant, je luy
respondis: J’advoue, ma belle princesse, que je vous ayme plus que vous
ne voulez, et plus encores que la raison ne veut, mais qui pourroit
vous aymer moins que cela ? Je confesse qu’il n’y a raison ny devoir
qui
puisse mesurer la grandeur de mon affection, et si je vous offence en
cela, pardonnez-moy en considerant que ce seroit profaner vostre
beauté
que de l’aymer moins, et plaignez-moy, qui ayant eu tant de courage me
suis trouvé avec si peu de merite. Et toutesfois vostre bonne
volonté
pourroit suppléer à ce defaut, si l’amour avoit un peu
plus de force en
vous. – Je ne vous entends [505/506] point, me dit-elle, et ne
sçay en
quoy vous voudriez que mon amour eust plus de force. – O Dieu !
repliquay-je, qu’il sera bien mal-aysé que mes paroles vous
fassent
entendre à mon advantage, ce que l’amour ne vous a peu faire
concevoir.
Je veux dire, ma princesse, que si l’amour avoit plus de puissance sur
vous, ce devoir que vous m’opposez en aurait beaucoup moins, et que ce
trop heureux Valentinian possederoit ce qu’il recherche, et moy ce que
je desire. – Ah ! mon chevalier, respondit-elle, avec un grand souspir,
si vous sçaviez ce que je ressens en mon ame, et quelle est la
contrainte que je me fais, vous croyriez bien qu’Amour a toute la
puissance sur moy qu’il peut avoir sur un cœur. Mais si je vous refuse
quelque tesmoignage de ceste puissance, ressouvenez-vous quelle je suis
née et à quelles loix ma naissance m’oblige. Si la
fortune m’avoit fait
naistre d’un Leontin Athénien comme ma mere, je pourrois
disposer de
moy, aussi bien que de mon affection, mais estant fille d’un empereur
Theodose, petite fille d’un empereur Arcadius, et ayant pour bisayeul
Theodose le grand, ne voyez-vous pas que ceste naissance m’astreint,
pour ne leur point faire de honte, à laisser la disposition de
mon
corps à ceux qui me l’ont donné ? C’est un tribut de
l’humanité que de
ne voir jamais ça bas chose qui soit entierement accomplie. Les
grandeurs et les empires trainent inseparablement ceste contrainte que
jamais, on ne s’apparie que par raison d’estat. Ny vous ny moy ne
voyons rien de nouveau; il y a long temps que nous avons preveu qu’il
nous adviendroit ce que nous ressentons, et quand je tournay les yeux
sur vous, et que je vous aimay, ce fut avec ceste resolution que
Valentinian seroit mon mary. Je m’asseure que vous avez pensé la
mesme
chose, dés le premier jour que vous fistes dessein de m’aimer,
et
qu’est-ce donc qui vous afflige maintenant, et quel accident voyez-vous
que vous deviez dire inopiné ?
Ces mots me toucherent si vivement, fut pour voir une si grande
resolution que j’accusois de peu d’amitié, fut pour penser qu’un
autre
la possederaoit, qu’il me fut impossible de luy permettre de parler
davantage sans l’interrompre: Vous croiez donc, luy dis-je, madame, que
ce soit aimer que de retenir ces considerations ? Vous avez opinion
que
la vraye amour puisse estre subjecte aux loix du devoir ? O dieux ! que
vous et moy sommes trompez ! Vous qui avez creu d’aimer et moy qui ay
pensé d’estre aimé de vous ! [506/507] Et là
m’arrestant un peu, je repris de ceste sorte, lors que je vis
qu’elle vouloit prendre la parole: Les loix d’amour, madame, sont bien
différentes de celles que vous vous proposez, et si vous voulez
cognoistre quelles elles sont, lisez-les en moy, et vous verrez que
comme l’inegalité qui est entre nous ne m’a peu empescher
d’eslever les
yeux à ma belle princesse, de mesme ne vous doit-elle divertir
de
baisser les vostres vers vostre chevalier, n’y ayant pas plus de
difference de vous à moy, que de moy à vous. Et quant
à ce que vous
m’alleguez de vostre naissance, puis qu’elle est telle que rien ne vous
peut relever par dessus ce que vous estes, pourquoy au lieu de tourner
vos yeux sur la grandeur, qui ne vous peut estre augmentée, ne
les
jettez-vous sur vostre contentement, afin que, comme vous estes de
vostre naissance la plus grande princesse du monde, vous soyez aussi
par vostre choix la plus contente princesse qui fut jamais ? Vous dites
que je commençay de vous servir avec ceste opinion que
Valentinian
seroit vostre mary. Ah ! madame, j’advoue que quand, je
commençay de me
donner à vous, j’eus ceste creance que je le pourrois supporter,
mais
si depuis mon affection est tellement creue, qu’il m’est impossible d’y
penser sans perdre incontinent toute resolution, que pourrez-vous
m’opposer que la foiblesse de vostre amitié qui ne s’est point
augmentée depuis le premier jour qu’elle prit naissance ?
Comment ? ma
belle princesse, vous refuserez des faveurs à mon affection, que
vous
accorderez à une personne qui ne vous ayme point ? Vous
consentirez que
ces beautez, qui sans plus doivent estre la recompense et la
felicité
d’une parfaite amour, soient possedées par celuy qui les
desdaigne, ou
ne les recognoist pas ? Comment souffrirez-vous ses caresses ? Et
comment
ne regretterez-vous point la peine et le cruel desplaisir de vostre
chevalier ?
Isidore qui oyoit une partie de nos discours, et qui desiroit
infiniment de nous y favoriser, non pas pour amitié qu’elle me
portast,
ou pour volonté qu’elle eust de tenir la main à
semblables recherches,
mais pour l’esperance qu’elle avoit que ceste affection pourroit
passer si outre, que peut-estre elle romprait le mariage de Valentinian
et d’Eudoxe, afin de nous donner plus de commodité de parler
ensemble,
peu à peu se retira dans un arriere cabinet où en fin
elle s’endormit.
Je m’en apperceus incontinent, encore que j’eusse le dos tourné
contre
elle, parce que passant contre les flambeaux qui estoient sur la table
der- [507/508] riere nous, je vis son ombre contre la muraille, qui me
fit remarquer qu’elle s’en alloit. La princesse qui s’estoit
appuyée du
coude contre le chevet du lict, et qui avoit la teste sur la main, ne
s’en prit point garde, estant si attentive à ce que je luy
disois que
malaysément l’eust-elle peu voir, encore qu’elle eust
passé par devant
ses yeux. Et parce que mes dernieres paroles la toucherent fort
vivement, elle demeura quelque temps sans me respondre, baissant les
yeux contre terre; en fin sans se remuer, apres un grand souspir: Ah !
mon chevalier, me dit-elle, que vos paroles me percent l’ame
cruellement, et que les choses que vous me representez sont difficiles
à supporter ! Mais que puis-je faire ? que puis-je devenir ? Si
je
n’espouse Valentinian, que sera, ce de moy, et si je l’espouse, ô
Dieu !
à quel supplice me vois-je destinée ? Je vis à ces
dernieres paroles
que les larmes luy couloient le long du visage et qu’elle s’estoit
teue, pour ne pouvoir parler, de peur que les souspirs ne se meslassent
et sortissent au lieu de la voix. Ces pleurs m’esmeurent de
pitié, mais
ils ne me donnerent pas une petite asseurance et n’augmenterent pas peu
mon courage.
Je vous confesse, gentil Silvandre, que je n’eusse jamais esperé
de
reduire ceste princesse en cest estat, mais voyant plus d’amour en elle
que je n’eusse creu, je pris plus de hardiesse que je n’eusse jamais
pensé. Je m’approche donc d’elle un peu plus que je n’estois, et
feignant de luy soustenir la teste contre mon espaule, ma bouche se
rencontra justement à l’endroit de ses yeux: au commencement je
n’osois
les baiser, et faisois semblant que c’es-toit par mesgarde, mais voyant
qu’elle n’en disoit rien, peu à peu je descendis plus bas et
rencontray
sa bouche, qu’elle retint longuement sur la mienne. Et parce qu’elle ne
me faisoit point de deffence, je luy mis une main dans le sein, mais
avec tant de transport, que je tremblois comme la fueille agitée
du
vent. Depuis ce temps je me suis trouvé en plusieurs rencontres,
en
beaucoup de grandes et diverses batailles, et en maints assauts, mais
je ne fus de ma vie saisi de telle crainte qu’en ceste occasion. Elle
me permit donc encores ceste privauté sans m’en rien dire, mais
lors
que descendant la main un peu plus bas, je la voulus mettre sous la
robbe, elle me dit froidement: Que pensez-vous faire, mon chevalier ?
Isidore vous void. – II y a long temps, luy dis je, ma belle princesse,
qu’elle nous a laissez seuls. – Comment, dit-elle, en sursaut, Isidore
n’est-elle pas icy ? [508/509] Et se relevant sur le lict: Elle a eu
tort, continua-t’elle, de nous laisser seuls de ceste sorte. -Et
pourquoy, madame, luy dis-je, nous n’avons point affaire d’elle. -Non
pas vous, me repliqua-t’elle, mais si ay bien moy. Et si vous m’aymiez
comme vous dittes, vous seriez content de ce que je vous ay permis,
sans me rechercher de chose que je ne puis. Je pensois que la presence
d’Isidore vous empescheroit de passer plus outre que
l’honnesteté me
peut permettre, et voulois bien que ce fust elle, qui par ce moyen vous
en fist la deffence, et non pas moy, à fin de vous laisser ceste
satisfaction de mon amitié, qu’il n’avoit pas tenu à moy
que vous
n’eussiez eu toute sorte de preuve de ma bonne volonté, mais
puis
qu’elle s’en est allée, et que vous ne vous arrestez pas
à ce que vous
devez, je suis contrainte de vous dire que, si vous voulez de moy ce
qu’il me semble que contre mon honneur vous recherchiez, je le vous
permettray, à condition toutesfois que je tiendray un poignard
nud à la
main, pour incontinent après m’en donner dans le cœur, et le
punir tout
à l’instant de ceste sorte de la faute qu’il m’aura contrainte
de
commettre. Que si vous ne voulez que je meure, ne me contraignez donc
point, je vous supplie, de vous permettre ce que je ne puis ny ne dois
faire sans mourir.
Il faut avouer que ces paroles me rendirent de telle sorte confus, que
me levant de la place où j’estois, et me rejettant à ses
genoux, je luy
protestay de ne rechercher jamais, ny tesmoignage de son amitié,
ny
soulagement à mes desirs, plus grands que ceux qu’elle venoit de
me
donner. Si vous le faites, me dit-elle, je vous permettray le reste de
ma vie les mesmes privautez que vous avez receues, et ceste preuve de
l’affection que vous me portez me sera agreable, cognoissant que ceste
amour outrepassant toutes les limites des plus violentes amours,
s’arreste toutesfois à celle de mon honnesteté. Et
à ce mot, me prenant
par la teste avec les deux mains, elle me baisa pour arres de sa
promesse.
Nous avions fait du bruit, et avions un peu relevé la voix, de
sorte
qu’Isidore s’esveilla, et parce que la nuit estoit fort avancée
et que
les flambeaux estoient presque achevez, Eudoxe l’appella et luy demanda
quelle heure il estoit. – C’est l’heure, madame, dit-elle, que je viens
de faire un grand sommeil, et que chacun dort, sinon vous. – Et
pensez-vous, Isidore, dit la princesse, que Valentinian ne veille pas
à
ceste heure pour sa maistresse ? – [509/510] Je ne sçay, dit
Isidore, ce
qu’il faict, mais je sçay bien que si ce n’estoit que pour luy,
je
serois à ceste heure au lict, et dormirois fort bien. Je luy
respondis:
C’est bien au lict aussi où il voudroit vous trouver. – Et quoy,
dit-elle en sousriant, n’en voudriez-vous point ailleurs ? La princesse
se mit à rire, et apres luy dit: Et que pensez-vous dire,
Isidore ? Je
pense, que vous donnez. – Que voulez-vous que j’y fasse, dit-elle en se
frottant les yeux, Ursace me fera devenir folle.
Et parce qu’il estoit tard, et que Eudoxe ne se vouloit point cacher de
ceste fille, dont l’humeur luy estoit tres agreable et la prudence fort
cognue, en se levant de dessus le lict, elle me prit par la teste et me
baisa, et s’approchant du feu elle me commanda de me retirer, ce que je
fis, mais non pas sans user du privilege qu’elle m’avoit donné
de la
baiser. Et parce qu’elle prit garde qu’Isidore la consideroit sans
dire mot, elle luy dit: Que regardez-vous, Isidore ? – Je regardois,
madame, dit-elle, si la mouche vous avoit fort picquée. – Quelle
mouche ? dit la princesse. – La mouche du jardin, dit-elle, car ce
chevalier vous fait souvent la recette de la picqueure. Et à ce
mot,
prenant un des flambeaux qui estoient sur la table, elle se mit devant
moy pour me conduire par un petit degré derobé, qui
sortoit dans la
basse court du chasteau, non pas sans qu’Eudoxe ne sousrit de ceste
rencontre, et ne luy dit: Gardez qu’estant seule avec luy, il ne vous
fasse la mesme recette. – N’ayez peur, madame, dit- elle, ceste
recette ne, vaut rien pour
moy, car je ne croy point en paroles.
Voilà en quels termes j’estois lors que Valentinian espousa
ceste belle
princesse, qu’incontinent apres, il emmena en Italie. Je ne vous dis
point les regrets que je fis, ny les desplaisirs que je receus,
principalement la nuict de ses nopces, parce qu’ils vous ennuyeroient,
et qu’ils furent entierement inutiles; mais ceux de la belle Eudoxe ne
furent guieres moindres, à ce qu’elle me dit, et Isidore,
qu’elle
emmena avec elle quand elle partit de Grece, pour l’extreme confiance
qu’elle avoit en elle. A quoy Valentinian ne contraria pas, comme vous
pouvez penser. Mais si ceste premiere nuict me fut presque
insupportable, je ne fus pas sans peine à trouver une excuse
pour
suyvre ceste belle princesse, car j’estois tombé malade du grand
desplaisir que j’eus, lors que Valentinian estoit party, et depuis
ayant receu ma santé, je demanday congé à
l’empereur de suivre
Ariobinde, ou Asila, [510/511] deux grands capitaines qu’il donnoit
à
Valentinian, avec une armée pour l’assister contre l’inondation
de ces
peuples barbares, qui de tous costez se venoient jetter sur son empire.
Mon aage et ma juste requeste obtindrent facilement ce que je
demandois, mais le malheur ne voulut-il pas que ceste armée
s’estoit
arrestée en Sicile ? Et Valentinian ayant passé outre et
la belle
Eudoxe, Theodose nous contremanda, à cause d’Attila, qui par le
moyen
des Huns, Alains et Gepides, avoit assemblé un peuple presque
infiny,
et s’en alloit fondre sur Constantinople.
Le commandement du retour ne fut pas plustost porté à
riobinde, et à
Asila, qu’ils receurent presque en mesme temps la nouvelle de la mort
de Theodose, qui atteint de peste estoit mort sans fils. Je ne voulus
porter ces mauvaises nouvelles à la belle Eudoxe, mais je
suppliay
Ariobinde qu’il me laissast tenir compagnie à celuy qu’il y
envoyeroit,
feignant que j’avois un extreme desir de revoir l’Italie avant que de
m’en retourner, ce qui me fut aysément accordé. Et
partant, nous
vinsmes à Naples, et de là à Rome, où je
fus receu avec tant de bonne
chere, que je n’en pouvois desirer d’avantage.
Eudoxe ressentit la mort de son pere, comme son bon naturel luy
commandoit, et durant le temps que les grands pleurs demeurerent
à
s’escouler, Valentinian fut adverty par quelques personnes que
Pulcheria, qui estoit sœur de Theodose, avoit espousé un vieux
capitaine nommé Martian, et qu’elle l’avoit fait eslire
empereur. Ce
Martian estoit celuy sur qui Genseric, Roy des Vandales, vit voler
l’aigle, quand il le tenoit prisonnier en Afrique, et avec lequel il
avoit fait depuis une tresgrande amitié. Et parce que c’estoit
un tres
grand capitaine, et de grande reputation, il contraignit bien tost
Attila de se retirer en Pannonie, où despité contre son
frere Bleda, il
le fit mourir par trahison, à fin de demeurer seul roy de toutes
ces
nations barbares. Quand je fus adverty de l’election de ce nouvel
empereur, et que Attila avoit esté repoussé, je pensay
qu’il n’y avoit
rien qui me contraignist de partir d’Italie; au contraire la guerre qui
s’y faisoit de tous costez, me convioit avec Amour d’y demeurer.
Et lors que j’estois en ces considerations, l’empereur fut adverty que
ce fleau de Dieu Attila, car c’est ainsi que luy-mesme se nommoit,
avoit pris la Gaule pour son premier dessein. Et qu’ayant rendu presque
subjects par ses armes, Valamer et Ardaric roy [511/512] des Ostrogoths
et des Gepides, il les avoit contraints de se joindre à ses
forces
composées des Erules, des Alains, des Turingiens, des
Marcomancs, et de
quelques Francs qui estoient demeurez de là le Rhin en leurs
premieres
habitations, lors que, sous le grand Faramond, ce peuple guerrier
s’efforça de passer, et d’occuper en Gaule les pays qu’ils
tiennent
maintenant, et qu’ils commencent, du nom de Franc, d’appeller France.
Aussi tost que ces nouvelles furent asseurées, l’empereur
renforça
l’armée du patrice Aetius, l’un des meilleurs et des plus grands
capitaines Romains et qui avoit la charge des Gaules. Encores que ce me
fut une chose bien difficile que de quitter la belle Eudoxe, si
falut-il m’en aller. Et lors que je luy en demanday congé:
Pourquoy, me
dit-elle, mon chevalier, voulez-vous vous esloigner de moy ? Quel
subjet
vous en ay-je donné ? Avez-vous si peu d’affection qu’elle vous
permette
de me laisser ? – Ma belle princesse, luy dis-je, si je ne fay ce
voyage
où tant de jeunesse de ceste Cour s’en va, quelle opinion
aura-t’on de
mon courage ? Pourquoy pensera-t’on que je sois demeuré ? et
vous-mesme,
que jugerez-vous de moy ? Elle alors en sousriant: Or souvenez-vous, me
dit-elle, des raisons que vous ne vouliez point recevoir avant mon
mariage, et advouez-que ce mesme honneur qui alors me les faisoit
proferer, vous les met à cette heure en la bouche, et que ce que
je
vous en ay dit n’a seulement esté que pour vous rendre preuve,
qu’encores que je contrariasse à vos desirs, je ne laissois de
vous
aimer autant que vous m’aymez à cette heure. Et croyez-le, pour
faire
autant pour moy, que je fay pour vous, car je ne doute point que vous
ne m’aimiez, encore que le devoir ait assez de force pour vous faire
esloigner de moy. Et lors, en me baisant: Ressouviens-toy, me dit-elle,
mon chevalier, de revenir bien tost, et de m’estre tousjours fidelle.
Et ne pouvant demeurer plus long-temps aupres d’elle, je partis, et
m’en vins trouver Aetius, et fis tels vers sur ce suject.
SONNET
Sur un a-dieu.
J’estois pour mon malheur prest à partir des lieux
Où dans le sein d’autruy je me laissay moy-mesme, [512/513]
Lors que plein de regret en mes derniers a-dieux
J’allois contre l’Amour proferant ce blaspheme:
Doncques, cruel Amour, si tu faits qu’elle m’aime,
Et que je l’ayme aussi cent fois plus que mes yeux,
C’est seulement à fin qu’un regret plus extreme
Nous blesse l’un et l’autre, et nous offence mieux.
Mais quand je pris congé: Souvien-toy, me dit-elle,
De revenir bien tost, et de m’estre fidelle.
0 tourment bien-heureux guery si doucement !
Content en mon malheur, je fus contraint de dire:
Je cognois qu’on peut estre heureux mesme au tourment
Et que le bien d’amour surpasse son martyre.
Cependant Valentinian qui estoit infiniment amoureux de la
sage
Isidore, continuoit sa recherche, mais avec toute sorte de discretion,
et pensant que le refus qu’elle faisoit de luy, ne luy procedoit que de
la crainte qui accompagne ordinairement les filles, de ne se pouvoir
marier quand on sçait qu’elles ont aimé, il se resolut de
la loger. Et
apres avoir cherché en sa Cour quelqu’un qui fust propre pour
elle, il
jugea que Maxime, chevalier Romain, homme de grande authorité,
serait
fort bon, tant parce qu’il demeuroit le plus souvent à Rome, et
qu’il
luy seroit plus aisé de la voir, que d’autant qu’il estoit fort
ambitieux, et que luy faisant de l’honneur, il l’abuseroit facilement.
Maxime qui desiroit de se marier, et qui pretendoit tout son avancement
de l’empereur, receut à tres grande faveur l’offre que
Valentinian luy
en fit faire, outre que ceste dame estant tres belle, et de bonne et
illustre race, avoit aussi bonne reputation qu’autre qui fust en la
Cour. Isidore d’autre costé n’y contraria pas, parce que Maxime
estoit
des plus riches de Rome, et avoit esté deux fois consul; et
l’imperatrice qui aymoit infiniment ceste dame, fut bien aise de la
voir loger dans Rome tant avantageusement. N’y ayant donc rien qui
contrariast à ce mariage, il fut incontinent conclu au
contentement de
chacun.
Mais quand l’Empereur voulut tenter quelques jours apres la
volonté de
la sage Isidore, il la trouva plus retirée de son amitié
qu’auparavant,
dont il print un si grand, despit, qu’il resolut [513/514] de ne se
plus arrester aux supplications. Il advint doncques qu’attirant Maxime
le plus pres de sa personne qu’il pouvoit, il jouoit presque
ordinairement avec luy. Un jour Maxime eut le jeu si contraire, qu’il
perdit tout son argent, et n’ayant plus rien sur luy qu’il peust jouer,
que la bague qui luy servoit de cachet, et qu’il portoit tousjours au
doigt, il la mit en jeu et la perdit. L’empereur s’imaginant d’avoir
trouvé une tres-bonne occasion pour achever son dessein, feignit
d’avoir quelque affaire d’importance, et laissant un des siens en sa
place, luy commanda de continuer le jeu sur le credit de Maxime,
jusques a ce qu’il se fust r’aquité, ce qu’il faisoit en dessein
de
l’amuser. Cependant il envoyé vers la sage Isidore de la part de
son
mary, et luy commande de venir visiter l’imperatrice, et pour marque
luy montre la bague de son mary. Elle qui creut à ce messager,
et ne
pensant point à ceste tromperie, s’y en vint incontinent. Mais
estant
conduite par celuy que l’empereur y avoit envoyé, au lieu
d’aller chez
Eudoxe, elle fut menée en des jardins où l’empereur
l’attendoit, luy
faisant entendre que l’imperatrice y estoit. Parvenue donc en ce lieu
retiré, jugez si elle fust estonnée de se voir entre les
mains de
Valentinian ! Elle commence de paslir et de trembler. L’Empereur qui le
recogneut, la prenant par la main, la voulut faire asseoir dans un
cabinet qui estoit au milieu du jardin, mais elle refusa d’y entrer, se
voyant seule avec luy. Toutesfois la prenant, par le bras, et usant de
force, il l’y porta, et poussa la porte sur eux.
O Dieux ! courtois Silvandre, quelle devint la pauvre Isidore voyant un
tel commencement ! Elle estoit telle, que si elle eust esté
conduite au
supplice; mais l’Empereur qui pensoit de la vaincre par belles paroles,
et qui n’eust jamais pensé qu’une femme luy peust resister,
l’ayant
assise sur un lict, se mit aupres d’elle, et luy parla de ceste sorte:
Je ne fay point de doute, belle Isidore, que vous ne trouviez fort
estrange la tromperie que je vous ay faite, et que vous n’en soyez
estonnée, et peut-estre courroucée contre moy.
Toutesfois, quand vous
considererez l’extreme affection que je vous porte, combien elle a
continué, et comme il m’a esté impossible de m’en
divertir, soit par
les raisons que je me suis plusieurs fois, moy-mesme
representées, soit
par les rigueurs dont vous avez usé contre moy, vous ne
trouverez point
ceste action si estrange, ny n’en serez point si courroucée
contre moy,
que prenant pitié d’une personne qui est entiere- [514/515] ment
vostre, vous ne pardonniez cette hardiesse, et me rendiez content avant
que de partir d’icy. Toutes choses vous y doivent convier: premierement
l’affection que je vous porte, que vous recognoissez bien telle, qu’il
n’y a rien qui l’égale; puis la qualité de celuy qui vous
ayme, que je
ne representeray point autre que vous la sçavez, et qui est
telle,
qu’estant empereur, vous pouvez aspirer à l’empire, si vous
voulez me
rendre autant de satisfaction que le merite l’amour que je vous porte.
Et en fin la consideration de Maxime ne vous en peut divertir, puis que
par la bague qu’il vous a envoyée, il fait bien paroistre qu’il
n’y
consent pas seulement, mais qu’il le desire. Que sera-ce donc, ma belle
Isidore, qui me niera le bien que je desire, puis que toute raison le
veut ainsi ?
Et lors, luy mettant la main soubs le menton, la voulut baiser, mais
elle tourna doucement la teste à costé, sans le repousser
avec trop de
violence, parce que voyant l’estat où elle estoit, et que la
force ne
luy serviroit de rien, elle se resolut de recourre à tous les
artifices
que la prudence et la ruse luy pourroient mettre en l’esprit. Le
repoussant donc doucement de la main, elle le supplia de l’escouter et
de se r’asseoir; et luy qui desiroit sur tout de la vaincre par
douceur, luy voulut bien complaire à ce coup.
Et lors, elle reprit ainsi la parole: Je ne puis nier, seigneur, que je
ne sois infiniment estonnée de me voir seule aupres de vous en
ce lieu
escarté, et tant contre mon opinion, puis que d’icy depend la
ruine de
mon honneur, et la fin de ma vie, mais il n’y a rien qui m’empesche
d’estre bien fort asseurée que vous ne ferez rien contre vostre
devoir,
et contre ma volonté, lors que je considere qui vous estes et
qui je
suis. Car pour ce qui vous concerne, comment redouterois-je d’estre
entre, les mains de ce grand Valentinian, fils de ce genereux empereur
Constance, le plus grand, le plus sage et le plus accomply qui ait
jamais esté appelé du nom de Cesar ? De ce Valentinian,
dis-je, qui a eu
pour mere ceste grande et sage Placidie, l’honneur et le miroir des
dames, et de qui les sages conseils luy ont esté continuez si
longuement, et avec tant de profit de tout l’empire ? Penseriez-vous;
seigneur, que j’eusse peur de vous, de qui la sagesse est cogneue de
tout le monde, de qui la prudence est admirée de chacun, et de
qui la
justice n’est redoutée de personne ? Il faudrait que j’eusse peu
de
cognoissance des perfections de l’em- [515/516] ereur, si j’entrois en
doute de sa preud’hommie, pour me voir seule avec luy en ce lieu
escarté, sçachant bien que sa puissance n’est pas moindre
dans le
milieu des rues et des plus grandes assemblées, qu’elle
sçauroit estre
icy, et que les occasions qu’on dict estre meres des meschancetez, ne
le sçauroient rendre autre qu’il est, parce que toutes heures et
tous
endroicts luy sont mesmes occasions, puis que sa puissance est
égale en
tous lieux et en tous temps. C’est pour les foibles, et les personnes
sujettes aux autres, que telles occasions qu’ils nomment commoditez,
peuvent estre propres et necessaires, mais nullement pour Cesar, qui
peut tout et qui n’a point de borne à sa puissance que sa
volonté.
Que si ceste volonté, seigneur, qui limite sans plus vostre
puissance,
m’est entierement acquise, ainsi que vous me l’avez tant de fois
juré,
comment pourray-je craindre qu’elle s’estende plus outre qu’il ne me
plaira ? Non, non, je ne dois point estre estonnée de me voir
seule
entre les mains de l’empereur, n’y estant pas d’avantage à ceste
heure
que j’y suis ordinairement; mais j’advoue bien que je ne puis assez
trouver estrange que je sois venue en ce lieu par le consentement de
Maxime, et qu’il ait servy d’instrument pour m’y conduire, et cela
m’offence de sorte contre luy, que jamais son respect ne me divertira
de consentir à tout ce que vous voudrez de moy, estant sans
doute
indigne, ayant si peu d’honneur d’avoir Isidore pour sa femme, Isidore,
dis-je, qui a tousjours vescu de sorte qu’il n’y a rien qui la puisse
faire rougir, sinon d’estre femme d’une personne de si peu de merite
que ce deshonoré Maxime, la honte et le vitupere des hommes.
Or, seigneur, je ne veux pas demander que c’est que vous voulez de moy,
ny à quelle occasion vous m’avez fait conduire en ce lieu: ce
traistre
de qui je voy la bague, lesçait assez, et vos discours ne me le
font
que trop entendre. Mais je vous veux bien supplier tres-humblement
d’avoir consideration à ce que je suis, et de vous ressouvenir
que
c’est qu’une femme qui n’a plus d’honneur, et si vous m’aimez, ne
vueillez me rendre tant indigne d’estre aymée de ce grand Cesar,
de qui
le nom est honoré par tout le monde. Ressouvenez-vous, seigneur,
que
vous foulez sous les pieds l’honneur et la vie de celle que vous
dictes, que vous aymez, et qu’en mesme temps vous faictes une si grande
offence à vostre reputation, que je ne sçay si jamais il
vous sera
possible de la reparer. Vous dictes qu’en vous rendant ceste
satisfaction, [516/517] vous estes tel que je puis pretendre à
l’empire. O dieux ! et comment en jugeriez-vous digne celle qui ne
meriteroit pas seulement de vivre apres une si grande faute ? Si vous
avez ceste bonne volonté, conservez-moy telle, que sans honte
vous me puissiez faire telle que vous dites, si la fortune veut
favoriser vos desseins en cecy, comme elle a desja fait paroistre en
tant d’autres occasions. Si vos paroles sont veritables, vous m’aimez,
et si vous m’aimez, que pouvez-vous desirer d’avantage que d’estre
aimé
de moy ? Mais comment ? Pensez-vous que je puisse aimer celuy qui me
ravit l’honneur que j’ay plus cher que la vie ? Ne precipitez rien,
seigneur, vous avez si longuement temporisé. Il y a si
long-temps que
vous me faictes l’honneur de m’aimer, vous avez esté vostre
maistre
jusques icy, continuez encore un peu, et croyez que le Ciel ne vous a
point fait de si grandes faveurs, sans vous en vouloir donner de plus
grandes.
Considerez l’obligation que vous avez à Dieu, qui vous à
donné pour
pere Constance, estimé, voire presque adoré de tout
l’empire, pour
mere, Placidie, la plus sage princesse qui fut jamais, et lors
qu’esloigné de l’Italie, vous y aviez le moins d’esperance, il
vous a
suscité un parent, qui vous donnant une sage princesse pour
femme, vous a remis un empire pour son dot. Mais Dieu s’est-il
contenté
de ceste faveur ? Nullement, seigneur, il vous a conduit comme par la
main, et mis miraculeusement dans le trosne où vous estes. Il
vous a
fait vaincre Jean par le jeune Aspar, je dis ce Jean, qui avoit
occupé l’empire. Il a fait surmonter ce vaillant Castinus, par
ce mesme
Artabure, qui peu auparavant estoit prisonnier de Jean, dans Ravenne.
Il vous a remis entre les mains ce prudent et sage Patrice Aetiras, par
le moien de ceux qui presque ne vous cognoissoient point. Il vous a
desfait de ce Boniface, usurpateur de l’Afrique. Il vous a rendu amy
depuis naguieres ce redoutable Genseric, roy des Vandales. Bref, que
n’a-t’il point fait pour vous, ce grand Dieu dont je vous parle, et
quelles graces ne luy devez-vous point rendre ? Or, seigneur, ce mesme
Dieu à qui vous avez toutes ces obligations, c’est
celuy-là mesme qui
maintenant vous voit, et qui regarde quel sujet vous luy donnerez
à ce
coup de continuer ses graces envers vous, ou bien de vous envoyer des
chastimens. Considerez quels miserables accidens, voire
tragedies, sont autresfois souvenues en ce mesme empire, pour une
semblable occasion que celle-cy. O Dieu tout puissant ! jette
plus- [517/518] tost sur moy ton foudre, et me cache dans le profond de
la terre que de permettre que je sois cause d’esmouvoir ton courroux
contre ce grand empereur, le plus sage, le plus juste, le plus
aimé et
le plus estimé de tous ceux qui depuis Auguste ont tenu cet
empire souz
leur puissance.
Et à ce mot, se jettant à ses genoux, elle continua : Et
vous,
seigneur, faites moy plustost mourir, que de me ravir ce qui me peut
rendre digne d’estre aimée de vous, et de me faire estre le
sujet
d’attirer sur vous la haine de Dieu et des hommes. Monstrez à ce
coup
que veritablement vous estes Cesar, c’est à dire seigneur, et
commandez
de sorte sur ceste passion que vous soyez aussi bien invincible
à
vous-mesme, que Dieu vous a rendu victorieux sur tous vos ennemis.
Valentinian la voyant à genoux la releva, et touché de
ses
remonstrances, estoit honteux de ce qu’il avoit fait, et eust bien
desiré de ne l’avoir point entrepris. Ses paroles si pleines de
veritables raisons, ses pleurs dont elle avoit tout le visage et tout
le sein noyé, et la crainte de ce qui en pourroit advenir, avec
sa
naturelle bonté, luy firent prendre resolution de se surmonter
soy-mesme, et de la renvoyer sans la toucher. Et en ceste
volonté,
après l’avoir un peu r’asseurée, il luy promit et jura
que jamais il
n’userait de force. Mais qu’il la supplioit d’avoir consideration de
son amitié, et pour le moins de l’asseurer de n’avoir jamais
memoire de
ce qu’il avoit voulu faire, et que Maxime et Eudoxe venant à
mourir,
elle seroit contente de l’espouser. La sage Isidore oyant ces paroles,
rassereine son visage, luy jure et promet tout ce qu’il veut, et le
supplie de permettre qu’elle s’en aille.
A ce mot Valentinian luy baise la main et avec un grand souspir,
appelle Heracle, l’eunuque qui estoit celuy de tous ceux de sa Cour, en
qui il se fioit le plus, et le conseil duquel il suivoit presque en
tout. Cet eunuque estoit meschant et n’avoit rien d’aymable, sinon
qu’il estoit fidelle, au reste le plus avare et le plus grand flatteur
qui fut jamais. ç’avoit esté luy qui avoit porté
la bague à la sage
Isidore et qui l’avoit conduite en ce jardin. Et par ce que l’empereur
vouloit que ceste affaire fust la plus secrette qu’il luy seroit
possible, il n’avoit pris autre compagnie que celle de cet homme,
auquel il avoit commandé de demeurer dans un arriere-cabinet,
pour
venir vers luy aussi tost qu’il l’appelleroit. [518/519]
Heracle, à la voix de l’empereur, courut incontinent à
luy, pensant qu’Isidore ne
voulant de bon gré consentir au desir de Valentinian, il
l’appelloit
pour luy aider, mais quand il ouyt le commandement qu’il luy faisoit de
la r’amener chez elle, et qu’il luy eust redit les considerations qui
la faisoient renvoyer sans
l’avoir touchée : Est-il possible, dit-il, seigneur, que des
paroles
vous puissent faire perdre une telle occasion de vous contenter ? Vous
arrestez-vous aux belles promesses qu’elle vous fait ? et ne voyez vous
pas que ce n’est que la crainte qui en est cause ? Et d’effect, vous
a-t’elle jamais parlé de ceste sorte, que depuis qu’elle se voit
entre
vos mains ? Craignez-vous ce que l’on pourra dire ou de vous ou d’elle
? De vous, c’est sans raison : car que peut-on dire pis que de vous
publier infiniment amoureux, d’une belle dame ? Et quelle injure est
celle-là, ou qui sont ceux qui s’en sont souciez ? Et quant
à ce qui la
touche, aussi bien n’y a-t’il personne qui (sçachant que vous
l’aimez,
et que vous l’avez tenue en ce lieu si longuement sans autre tesmoing
que Heracle) ne croye que vous en avez passé vostre envie ? Et
plus vous direz et jurerez le contraire, et moins vous adjoustera-t’on
de foy. Que si personne n’en sçait rien, et que la chose soit
secrette,
comme il ne tiendra qu’à vous deux qu’elle ne le soit,
qu’importera-t’il à sa reputation ? Ce qui ne sera point sceu,
ne luy
touche non plus que s’il n’estoit pas. Et quant à ce qui est de
Maxime,
ou il sçaura qu’elle a esté icy, ou il ne le
sçaura pas. S’il l’ignore,
il ne sçaura non plus tout ce que vous ferez, et s’il le
sçait,
dites-moy, je vous supplie, où est le mary qui ne croiroit tout
le pis
qui en sçauroit estre, et qui ne penseroit que les protestations
contraires de sa femme, ne seroient que des excuses. Et quant à
ce qui
est de Dieu, ressouvenez-vous, seigneur, qu’il sçait bien
qu’encores
que vous soyez Cesar, vous ne laissez d’estre homme, et cela estant, il
excusera aussi bien en vous ceste faute, qu’en tout le reste des
hommes, mesme que j’ay ouy dire à quelques-uns, que s’il ne se
resout
de pardonner ceste erreur, il peut bien faire estat de demeurer seul
dans le Ciel, ou pour le moins sans homme. Ne laissez donc perdre ceste
commodité que vous regretterez longuement en vain, si elle, vous
eschappe sans que vous vous en serviez.
La sage Isidore qui vit que l’empereur se laissoit emporter aux
meschantes persuasions d’Heracle, voulut reprendre la parole pour
respondre à ce qu’il avoit dit, mais l’eunuque qui en eut
[519/520]
peur, et qui veit bien que son maistre desiroit, et n’osoit pas user de
violence, pour interrompre Isidore, luy dit : Seigneur, n’escoutez
point la voix de ceste sireine, qui ne parle de ceste sorte que contre
sa propre intention, et qui pour vous faire croire qu’elle est preude
femme, ne desire rien tant que d’y estre contrainte par vous, afin de
pouvoir se couvrir ainsi de ceste action. Et croiez que si vous laissez
perdre ceste commodité, elle vous mesestimera, et se mocquera de
vous,
et si vous me le permettez, dit-il, en passant de l’autre costé
du
lict, vous verrez que je dis vray.
Et lors voulant mettre la main sur elle, elle luy donna de la main sur
la joue un si grand coup que le sang luy en sortit incontinent du nez.
Mais l’eunuque qui estoit accoustumé à semblables
rencontres, voyant
que l’empereur n’en disoit mot, la print par le haut des manches, et la
tirant à la renverse sur le lict, luy lia de sorte les bras
qu’elle ne
s’en pouvoit servir. Elle se mit bien à crier, et à faire
toute la
deffence qu’elle peust, mais tout luy fut inutile, et l’empereur en
eut, par l’aide d’Heracle, tout ce,qu’il en voulut. Et lors qu’elle
estoit en cet estat : Ah ! Valentinian, luy dit-elle, ressouviens-toy
que tu fais un acte indigne de toy, et que je mourray vengée de
ceste
offence. Mais aussi tost qu’Heracle l’eut laschée, elle se jetta
sur
luy, et des ongles, des dents et des pieds, le meurtrit en cent lieux,
et èntre-autres endroits luy mit les ongles au visage, dont elle
luy
deschira une partie de la joue ; et ne luy pouvant plus faire de mal,
courut par le cabinet pour trouver quelque arme pour tuer Valentinian,
et elle aussi, mais de fortune il n’y en avoit point. Elle se met donc
aux injures, et contre l’un, et contre l’autre, se veut tuer, se
frappe le visage, bref, fait des enrageries, tant elle estoit
transportée.
Lors que Valentinian la vid en cet estat, il voulut la consoler, luy
demande pardon, accuse l’eunuque de toute la faute, et luy remonstre
que si elle continue, elle en donnera cognoissance à toute la
Cour,
qu’aussi bien la chose estoit faicte, et qu’on n’y pouvoit plus
remedier, qu’elle excusast l’amour, qu’elle luy demandast tout ce
qu’elle voudroit pour amende de cet outrage. Bref, il luy representa
tant de choses, qu’en fin autrée de douleur et de lassitude,
elle
s’assit sur un siege, tant hors d’elle-mesme, qu’elle ne pouvoit
parler. Valentinian s’approche d’elle, se met sur un autre siege,
continue ses supplications, et ses remonstrances, [520/521] et en fin
luy declare que son mary n’en sçavoit rien et luy dit de quelle
sorte
il avoit eu ceste bague.
Voiez, sage Silvandre, quelle vertu eurent ces paroles en ce genereux
courage ! L’empereur luy faisoit ceste declaration, afin qu’elle ne le
dist pas à Maxime, et pour luy donner quelque consolation,
sçachant que
le tout estoit ignoré de son mary. Et au, contraire, depuis
qu’elle
avoit receu cest outrage, le plus grand desplaisir qu’elle eust,
c’estoit de penser que son mary y estoit consentant, et ne
sçavoit à qui recourre pour estre vengée. Mais
quand elle entendit la tromperie que l’on luy avoit faicte, elle en
receut une grande satisfaction, esperant d’estre maintenue et d’en
pouvoir faire la vengeance. Et afin de le faire mieux à propos,
apres
avoir demeuré quelque temps sans parler, elle se contraignit de
sorte
que Valentinian jugea qu’elle estoit un peu remise, car luy addressant
sa parole, elle feignit d’avoir un grand contentement de ce que Maxime
n’en sçavoit rien, et le conjura de ne luy en vouloir rien dire,
et
garder que ny luy, ny autre ne le sceust, afin que ne pouvant vivre en
effect telle qu’elle devoit estre, elle fut pour le moins en bonne
opinion aupres de chacun. L’empereur qui l’aimoit passionnément,
et qui
sans l’eunuque n’eust jamais usé de force, le luy promet avec
tous les
sermens qu’elle veut, et le commande si absolument à Heracle
qu’il ne
faloit avoir peur qu’il y contrevinst.
Apres avoir r’accommodé sa coiffure, et le reste de son habit le
mieux
qu’il luy fut possible, elle se retire chez elle où elle
attendoit la
venue de son mary, que Valentinian trouva encor au jeu, et qui
s’estoit r’acquitté d’une partie de sa perte. La nuict estant
venue, et
l’empereur l’ayant licencié, il revint en son logis où il
ne fut pas
plustost, que suivant sa coustume, il alla voir la sage, Isidore. Elle
estoit dans un cabinet toute seule, si couverte de larmes, que quand il
la veid, il en demeura tout éstonné, et l’ayant
supplié de s’asseoir
aupres d’elle : Mon mary, luy dit-elle, ne vous estonnez point de me
voir en cest estat. J’en ay tant d’occasion que je ne veux plus vivre,
mais avant que mourir, faites-moy un serment qui me rendra contente
à
jamais, qui est de venger ma mort.
Maxime qui aimoit ceste femme pour sa sagesse, et pour sa
beauté, plus
qu’il ne se peut croire, voulut s’approcher d’elle, comme de coustume,
pour la baiser, et sçavoir ce qui l’affligeoit, mais elle se
recula et
luy dit : Il n’est pas raisonnable, Maxime, [521/522] que ce corps
souillé comme il est, s’approche de vous. Je ne suis plus ceste
Isidore
que vous avez tant aimée, et qui n’aima jamais rien que vous. Je
suis
(ô amy, que je n’ose plus nommer mon mary), je suis une autre
femme que
je ne soulois estre ! Le plus meschant et le plus grand tyran qui fut
jamais, m’aiant de sorte souillée que je ne veux plus vivre, ne
meritant pas de vivre vostre femme. Et sur cela luy raconta tout ce que
je viens de vous dire, luy monstrant pour marque de ce qu’elle disoit
sa bague, les meurtrisseures qu’elle s’estoit faites, et le sang
d’Heracle, qui en la tenant luy estoit tombé dessus.
Je serois trop long si je voulois redire les plaintes qu’elle et Maxime
firent ensemble. Tant y a que du tout resolu à la vengeance, il
la pria
de n’avancer point ses jours de peur d’irriter Dieu contre elle, et
qu’elle pust avoir le contentement de la vengeance qu’il luy promettoit
de faire si grande, qu’elle auroit sujet de satisfaction. Et que
cependant n’ayant point consenty de la volonté à ceste
violence, elle
creust qu’il ne la croyoit pas moins chaste, ny moins digne d’estre sa
femme qu’auparavant, que pour achever le dessein qu’ils avoient fait,
il falloit feindre, et qu’elle asseurast Valentinian de ne luy en avoir
rien dit, afin qu’il ne prist garde à Ihy. Elle le fit de sorte
que
jamais l’empereur ne s’en douta, voire mesme luy rendit la bague de son
mary, afin de le 1uy mieux persuader. Et environ ce temps Eudoxe
accoucha d’une fille qui fut nommée Eudoxe comme elle, et
l’année apres:
d’une autre qui eut le nom de son ayeule
Placidie.
Cependant nous estions en Gaule, attendant Attila, où
Ætius se
preparoit de tout ce qu’il jugeoit estre necessaire. Ce barbare ayant
ramassé une tres-grande armée, comme je vous ay dit,
faisoit dessein
d’attaquer Constantinople. Mais voyant que la bonne conduite de Martian
l’empeschoit d’y faire progrez, et qu’il ne pouvoir entretenir la
grande multitude de gens qui le suivoient, ny en Pannonie, ny en
Germanie, presque deserte à cause des divers passages que tant
de
nations y avoient faits, delibera de se jetter sur l’Empire d’occident,
desja bien fort esbranlé et dissipé par tant de peuples
qui y estoient
venus fondre. A quoy l’assistance que Genseric roy des Vandales luy
promettoit, ne luy servoit pas d’un petit: esguillon.
Ce Vandale ayant eu la fille de Thierry, roy des Goths, en mariage pour
Honoric son fils, prit opinion qu’elle le vouloit [522/523]
empoisonner, et souz ce pretexte, luy fit couper le nez, et la renvoya
en Gaule, vers son pere, duquel redoutant le courroux,il pensa estre
à
propos de se fortifier de l’amitié des Huns, en leur
promettant toute sorte d’assistance. Attila qui n’avoit pas moins
promis à son ambition que tout l’Empire d’Occident, ayant
renouvellé et
remis son armée en bon estat, prit le chemin des Gaules, mais
auparavant depescha vers Thierry, pour lors le plus puissant roy de
tous ceux qui les avoient occupées, car il tenoit presque toute
l’Espagne, et une grande partie de la Gaule, à sçavoir
depuis les
Pirenées, jusques à Loire. Et parce que Attila redoutoit
la grandeur de
ce puissant Barbare, il luy fait entendre qu’i1 ne vient en Gaule que
contre les Romains, et qu’ils partageront ensemble l’empire qui aussi
bien s’en alloit tout dissipé.
Il en fit de mesme à Gondioch, roy des Bourguignons, et à
ce vaillant
Merovée, roy des Francs, et successeur de Clodion, fils de
Faramond, et
traitta si secrettement avec Singiban roy des Alains, qu’il luy promit
de tenir son party.
Mais Ætius qui a esté l’un des plus avisez capitaine du
monde,
recognoissant sa ruze, la descouvrit à ces roys, leur fit
entendre que
quand les Romains seroient deffaits, Attila tourneroit ses forces sur
eux, et se les rendroit tributaires comme il avoit desja fait à
Valamer, et Ardaric, et aux autres ses voisins, et que l’amitié
de
l’empereur Valentinian leur estoit bien plus necessaire et honorable.
Necessaire, d’autant que l’empire Romain estant si grand, et de si
longue main estably, il n’y avoit pas apparence qu’il ne deust se
maintenir, et qu’il estoit impossible que, ayant un si puissant voisin
pour ennemy, ils peussent dormir d’un bon somme en leurs maisons. Que
quant à Attila, ce n’estoit qu’un orage, qui estant passé
ne
reviendroit plus, et qui seroit de sorte matté, avant que
d’arriver
jusques à eux, qu’il ne sçauroit leur faire ny beaucoup
de bien, ny
beaucoup de mal. Et que l’amitié de l’empereur leur estoit plus
honorable, d’autant que Valentinian estoit un grand prince, bon, qui
leur estoit desja conjoint d’amitié. Qu’aux Bourguignons, il
avoit
donné leurs habitations où ils estoient, et que
l’amitié de Walia avec
constance, pere de Valentinian, avoit acquis aux Visigoths tout ce
qu’ils tenoient en Gaule. Bref, qu’ils avoient desja esprouvé la
foy de
l’empire Romain, qui leur devoit empescher d’en douter, au lieu que ce
seroit une grande folie à eux de se fier à Attila, de qui
l’ambition
estoit telle que, Violant tout droict divin et humain, il n’avoit
[523/524] pas mesme peu souffrir pour compagnon son frere Bleda, qu’il
avoit miserablement fait mourir.
Ces remonstrances furent cause que les Francs, les Visigoths, les
Bourguignons et les Alains se confedererent avec Ætius contre
Attila
qui ayant escoulé quelques années en l’apprest de son
armée, s’en vint
fondre en fin, avec cinq cens mille combattans, sur la Gaule. Les
premiers qu’il attaqua furent les Francs, prenant et razant presque
toutes leurs villes, encores qu’il en eust en son armée, comme
je vous
ay dit, mais c’estoient de ceux qui n’avoient pas eu le courage de
passer le Rhin, avec les premiers qui avoient pris leurs demeures en
Gaule. Et ruinant et bruslant de ceste sorte toute ceste province, il
parvint jusques à une ville des Carnutes, nommée Orleans,
où il mit le
siege, et l’eust prise sans doute, si les Francs et les Visigoths ne se
fussent presentez à luy avec une telle armée qu’il fut
contraint de
s’en aller.
Ceste armée et celle d’Ætius estoit composée, aussi
bien que celle
d’Attila, de diverses nations, entre les autres des Francs, des
Visigoths, des Sarmates, des Alains, des Armoriquains, des Luteciens,
Bourguignons, Saxons, Ribarols, Auvergnats, Eduois et divers autres
peuples Gaulois avec les Lambrions, jadis soldats de l’ordonnance
Romaine et maintenant alliez et gens de secours.
Attila deceu de son attente, (parce qu’il pensoit que Sigiban roy des
Alains luy mettroit
Orleans entre les mains, y estant avec les siens, mais il fut
descouvert) ne sçachant presque s’il devoit combattre ou s’en
retourner, se retire jusques en la plaine de Mauriac, ou interrogeant
les sacrificateurs du succez de la bataille, il leur demande quelle en
seroit l’issue. Ils respondent apres avoir veu les entrailles des
animaux, qu’il perdroit la bataille, mais que le principal chef des
ennemis y seroit tué. Luy qui creut que ce seroit Ætius,
se resout à la
donner, ne se souciant pas de la perdre, pourveu que ce grand capitaine
mourust, esperant de bien tost remettre une autre armée sur
pieds, et
n’ayant plus un tel homme en teste, de se rendre incontinent tributaire
l’empire Romain.
Il advint donc que le lendemain, la bataille se donna. Je pourrois bien
vous particulariser tout ce qui s’y fit, car j’estois avec Ætius,
aupres duquel je combatis ce jour là. Mais je serois trop long,
et cela
ne serviroit de rien à nostre discours. Tant y a qu’Attila fut
vaincu,
et contraint de se retirer dans son camp, [524/525] qu’il avoit
fermé
de ses chariots. Et parce qu’il avoit opinion qu’on l’y viendroit
attaquer, il avoit fait une haute piramide de toutes les selles et bats
de son armée, au milieu de ses chariots, en dessein d’y mettre
le feu
et de s’y brusler plustost que de tomber entre les mains de ses
ennemis. Je le vis ce jour là, et le lendemain aussi, et l’on
recognoissoit bien à sa mine la vanité qui estoit en
l’ame de cet homme.
Mais Priscus, secretaire de Valentinian, et qui fut envoié en
Scithie
vers luy, avant qu’il vint en Pannonie, m’a dit qu’il ne veid jamais un
homme plus presomptueux ny plus hautain, ayant deliberé de se
faire
monarque de tout le monde, et dés lors se donnoit le nom de roy
des
Huns, des Medes, des Goths, des Danois, et des Gepides. Il prenoit le
tiltre de la terreur du monde, et de Fleau de Dieu, et parce que je luy
demanday si sa taille estoit telle que son courage, il me respondit
qu’il estoit plustost petit que grand, avoit l’estomach large, la teste
grande, les yeux petits, mais vifs et luisans, la barbe claire, le nez
enfoncé, et la couleur brune, que son marcher estoit glorieux,
et
montroit bien l’orgueil de son esprit, et les traits de son visage
faisoient bien cognoistre qu’il estoit amateur de la guerre. Qu’au
reste, il estoit ruze, et qu’encores qu’il fust courageux, si
n’avoit-il pas accoustumé de combattre de sa personne
qu’à l’extremité,
se reservant tousjours aux grandes affaires. Que comme il estoit cruel
et inhumain à ses ennemis, aussi estoit-il doux et courtois
à ceux qui
se sousmettoient à luy, ou, qui l’ayant offencé, luy
demandoient
pardon, ausquels il gardoit sa foy inviolablement, et les deffendoit
contre tous.
Ce rapport que Priscus fit d’Attila estant de retour à
Rome, fut cause qu’Honorique, sœur de Valentinian, desira de
l’épouser,
comme je vous diray.
Mais cependant, pour retourner à Ætius, il faut que vous
sçachiez,
amy Silvandre, que ce grand capitaine estant hors du danger où
Attila
l’avoit mis, cogneut bien qu’il r’entroit en un plus grand, parce que,
si les Francs, Bourguignons et Visigoths venoient à recognoistre
leurs
forces, il n’y avoit point de doute qu’ils pourroient
beaucoup offencer l’empire, et pour un ennemy il s’en voyoit tout
à
coup plusieurs sur les bras. Pour les retenir donc en quelque crainte,
il trouva à propos de laisser sauver Attila, pensant que la
doute
qu’ils auroient d’un si grand ennemy, les retiendroit tousjours unis
à
l’empereur..Et parce que Thierry [525/526] roy des Visigoths, estoit
mort en ceste bataille, et que Torrismonde et Thierry ses enfants,
vouloient, pour venger leur pere, forcer Attila dans ses chariots, il
feignit de les aimer d’avantage qu’il ne hayssoit pas Attila, et leur
conseilla de s’en retourner en diligence à Tholose avec le reste
de
leur armée. D’autant qu’il estoit à craindre que leurs
freres qui
avoient esté laissez, ne s’emparassent du royaume en leur
absence,
disant qu’avant la mort de leur pere, ils faisoient desja courre ce
bruit; et qu’à ceste cause il estoit d’advis qu’ils ne
diminuassent
point plus leur armée, afin que s’ils avoient affaire de gens,
ils ne
s’en trouvassent denuez, et que pour les assister en ceste occasion et
en toute autre, il leur offroit toute la puissance de l’empire.
Torrismonde qui estoit d’un naturel assez deffiant, et qui se souvenoit
qu’il avoit laissé trois autres de ses freres dans le pais,
nommez
Frideric, Rotemer et Honoric, tenant Ætius pour son amy, sans
faire
plus long sejour, prend le corps de son pere, et s’en va en diligence
en Aquitaine, où sans difficulté il est receu, ses freres
n’ayant point
pensé à ce qu’Ætius luy, avoit persuadé. Ces
trouppes
estant separées de nostre armée, elle demeura si foible,
que chacun
fut d’opinion qu’il estoit bon de laisser aller Attila, disant qu’un
capitaine prudent doit faire un pont d’or à son ennemy quand il
s’en
veut aller. Cest ennemy de l’empire eschappa donc des mains de
Ætius de
ceste sorte, et quoy que ce grand capitaine l’eust fait avec une bonne
intention, si est-ce que depuis l’empereur le recogneut fort mal.
Or je suivis tousjours Ætius en toutes ces dernieres expeditions,
sans
que j’osasse partir de l’armée, tant à cause des diverses
occasions de
combattre qui se presentoient à toute heure, que pour l’expres
commandement que la belle Eudoxe m’en faisoit, qui estoit bien aise de
me tenir loing d’elle, de peur que l’ordinaire recherche que je luy
faisois n’emportast quelque chose par dessus son dessein, ou que
quelqu’un s’en prist garde. Et Dieu sçait quelle contrainte je
me
faisois et combien de fois je me resolus de partir, et mettre sous les
pieds toute consideration de devoir et de discretion ! Mais quand je me
representois les exprez cornmandements qu’elle me faisoit, je ne pus
jamais y contreyenir. Je demeuray donc en ceste armée l’espace
de douze
ans, sur la fin desquels se donna la bataille dont je viens de vous
parler. Il est vray que durant ce long exil, je receus plusieurs fois
des lettres d’Eudoxe, par lesquelles elle me continuoit tousjours
[526/527] l’asseurance de ses bonnes graces. Et parce que, porté
du
desir que j’avois de faire quelque chose qui fust digne de
l’amitié
d’une si grande princesse, je ne perdis jamais occasion de me signaler
que je ne rendisse preuve de mon courage, j’acquis beaucoup de
reptation parmy l’armée, mais plus encores aupres de la belle
Eudoxe,
qui en estant advertie par les lettres qu’Ætius escrivoit
à
l’empereur, s’en rejouissoit comme de chose qu’elle sçavoit bien
estre
faite à son occasion ; et par celle qu’elle m’escrivoit elle
m’en
remercioit comme si c’eust esté quelque present que je luy eusse
fait.
Je me ressouviendray toute ma vie de la lettre que je receus d’elle
apres ceste grande bataille. Elle estoit telle.
LETTRE
D’EUDOXE A URSACE
II n’appartient qu’à mon chevalier d’estonner ses ennemis de son bras, et ses amis de son courage. Avoir relevé deux fois l’Aigle Romaine abatue par les Francs et Gepides, avoir trois fois en un jour remis à cheval Ætius presque estouffé par la foule des ennemis, ce sont veritablement des actions dignes de celuy qui doit estre aymé de moy. Mais puis que la fortune a secondé jusques icy vostre valeur, je vous deifends de la tenter si souvent à l’advenir que vous avez fait par le passé, et vous commande de vous conserver, non pas comme vostre, mais comme mien. Ayez donc soin de ce que je vous donne en garde et m’en venez rendre conte quand Ætius laissera I’armée, afin que, comme vous avez participé à ses peines et à ses dangers, vous ayez part aussi à I’honneur et à la bonne chere que I’ltalie luy fera, et que je vous prepare.
Durant le temps que j’estois demeuré en
l’armée, j’avois fait amitié
fort particuliere avec un jeune chevalier Romain nommé Olimbre :
c’est
celuy que vous voyez icy. Plusieurs bons offices faits et rendus l’un
à
l’autre, (comme en semblables lieux les occasions en sont ordinaires)
en estreignirent de sorte les nœuds, que jamais depuis il n’y a rien eu
qui nous ait peu separer. Ce chevalier, pour l’amitié qui estoit
entre
nous, fut depuis tant supporté d’Eudoxe qu’il fut senateur ; et
vous
qu’apres [527/528] elle, il n’y a rien au monde qu’il cherisse plus que
mon amitié, si ce n’est celle de Placidie.
Car il faut que vous sçachiez, Silvandre, que la bonne
volonté qui
estoit entre nous, ne nous a jamais peu permettre de nous separer
depuis le commencement de notre cognoissance, si ce n’a esté
pour le
service l’un de l’autre. De sorte que me voyant resolu de revenir
à
Rome, quand Ætius y retourna, il desira de faire ce voyage
avec moy ; et d’autant que nous n’avions rien de secret qui ne
fust communiqué entre nous, je luy declaray librement
l’affection
que je portois à Eudoxe, et la bonne volonté qu’elle me
faisoit
paroistre, le priant toutes fois de ne luy en point faire de
semblant, de peur qu’elle n’en fust offencée contre moy. Ceste
declaration fut cause que depuis se rendant familier d’Eudoxe, il prit
la hardiesse de regarder Placidie sa fille, et commença de la
servir, qu’elle n’avoit pas encores plus de douze ans, montrant
en cela d’avoir quelque conformité d’humeurs avec rnoy ; car ce
fut presque en mesme aage que je commençay de servir la mere,
de qui ceste fille avoit beaucoup de traits. Olimbre estoit plus
jeune que moy, n’ayant pour lors plus de vingt et sept ans, et
moy j’en avois plus de trente et cinq, et la belle Eudoxe environ
trente. Toutesfois la difference de l’aage, de luy et de moy, ne
fit point d’empeschement, ny à la naissance, ny à
l’accroissement
et conservation de nostre amitié, au contraire, il me semble
qu’elle y estoit presque necessaire pour supporter les imperfections
l’un de l’autre, parce que s’il faisoit quelque chose qui me despleust,
j’en accusois sa jeunesse, et s’il en remarquoit en rnoy qui ne luy
fust pas agreable, il la suportoit pour le respect qu’il
portoit à l’aage que j’avois plus que luy. La belle Eudoxe et
moy, prismes bien garde de la naissance de son affection, et que
Placidie ne l’avoit point à contrecœur. Et quoy qu’Olimbre ne
fust ni roy ni empereur, si est-ce qu’Eudoxe ne s’offençoit
point
de ceste affection, parce qu’il estoit et de richesse et de race autant
illustre qu’autre qui pour lors fust à Rome, son pere, ayeul
et bisayeul ayant esté senateurs et plusieurs fois consuls. Si
bien
que pour ces considerations, pourveu que ce ne fust pas devant les yeux
de l’empereur, elle ne s’en soucioit point, mais plus
encores pour l’amitié qu’elle voyoit entre nous. J’ay bien voulu
vous
dire ces choses avant que vous raconter la reception que la
belle Eudoxe me fit, à fin de n’estre contraint d’interrompre
plusieurs fois mon discours. [528/529]
Sçachez donc, courtois
Silvandre, que nous en revenant avec Ætius, nous receusmes par
toute
l’Italie tant d’honneur et de remerciements, et le peuple Romain fit de
telles acclamations lors que ce grand capitaine entra dans la ville,
qu’encores que l’empereur ne luy eust pas decerné le triomphe,
si
sembloit-il qu’il triomphast, fust pour les voix, fust pour la suitte
du peuple qui accouroit à la foule de tous costez. Ce qui ne
touchoit
pas une cœur insensible en frappant celuy de Valentinian, car ceste
grandeur de courage qui estoit en Ætius, ceste prudence dont il
conduisoit toutes ses actions, ceste louange que le peuple luy donnoit
et l’honneur que toute 1’Italie luy avoit rendu, le rendirent de sorte
soupçonneux de la grandeur d’Ætius, que dés lors il
en conceut une
jalousie qui depuis le fit aisément consentir au mauvais conseil
qui
luy fut donné.
Mais quant à rnoy qui ne me souciois guere des affaires d’estat,
et qui
avois seulement devant les yeux, et en tous mes desseins, l’affection
de la belle Eudoxe, dés que je fus arrivé, et qu’en
compagnie d’Ætius,
j’eus baisé la main de l’empereur, je passay chez l’imperatrice,
où
feignant d’avoir à luy dire quelque chose
de la part de mon general, je la vis en particulier, et en receus tant
de bonne chere, que les douze ans d’absence me sembloient bien
employez, puis qu’à mon retour je recevois tant
d’extraordinaires
faveurs. Estant en fin contraint de sortir de son cabinet, pour ne
donner cognoissance de ce que nous avions si longuement celé, je
m’en
allay trouver la sage Isidore, comme celle que j’aimois et honorois le
plus apres Eudoxe, mais je la trouvay bien changée de ce qu’elle
souloit estre, n’ayant plus ceste gaillardise, ny ceste hardiesse dont
elle estoit tant estimable. Je luy en demanday la cause, mais ses
larmes me respondirent pour elle et ne peus tirer de ce coup autre
responce, dont estant infiniment estonné, je creus au
commencement que
les soucis du mariage en estoient peut-estre cause, ou que son mary luy
estoit rude, ou la desdaignoit pour quelque autre, et ceste doubte me
fit racourcir ma visite plus que je n’eusse fait. Mais quand je
remarquay depuis que Maxime l’aimoit et caressoit infiniment, quand je
sceus les richesses qui estoient en ceste maison, je perdis l’opinion
que j’avois eue, et né peus imaginer la cause de sa tristesse,
qu’un
soir que, parlant à la belle Eudoxe, je sceus qu’elle ne venoit
plus à
la Cour que fort rarement, et qu’elle estoit si changée envers
elle,
qu’elle n’estoit pas cognoissable. Je me doutay incon- [529/530]
tinent,
non pas de tout ce qui estoit advenu, mais d’une partie, et m’enquerant
si l’amour de Valentinian continuoit, et qu’elle m’eust dit qu’elle n’y
avoit point pris garde : Croyez, luy dis-je,
ma princesse, qu’il y a quelque mal entendu entre-eux, et que
l’empereur luy a fait quelque desplaisir, ou le luy a voulu faire,
et que cela l’empesche de vous voir si souvent qu’elle avoit
accoustumé, car vous ne l’avez pas esloignée de vous par
quelque
défaveur. Son mary ne la traitte pas mal, et ses affaires
domestiques
ne la contraignent pas de vivre de ceste sorte, si bien que la cause
doit venir de plus haut. Que si c’estoit quelque maladie du corps,
elle paroistroit autrement. – Je croy, me dit-elle, que vous avez
raison, car elle ne me voit jamais qu’elle n’ayt les larmes aux
yeux, et quand l’empereur vient où elle est, je la vois toute
changer,
et s’en aller le plus tost qu’il est possible. Je luy en ay souvent
demandé le sujet, mais je ne l’ay peu sçavoir d’elle et
vous me faictes
souvenir que je l’ay souvent ouy souspirer.
Ces considerations furent cause qu’elle me commanda de l’aller
trouver de sa part, et de faire tout ce qui me seroit possible pour le
descouvrir. J’y fus, et y usay de tout l’artifice que je pus,
mais ce fut inutilement, n’y cognoissant autre chose qu’une
grande animosité contre l’empereur. Et lors que je fis ce
rapport
à la belle Eudoxe, je l’advertis de feindre qu’elle en eust sceu
quelque chose de Valentinian, et ’que cela peut estre la feroit
relascher. Et il advint comme j’avois pensé ; car un soir,
estant
tous trois dans le cabinet de l’imperatrice, eue fut tant
tourmentée
de nous qu’en fin toute couverte de pleurs, et la belle Eudoxe
feignant fort à propos d’en sçavoir une partie, elle fut
contrainte
de nous advouer la meschanceté qui luy avoit esté faicte.
Et
suivit apres un torrent d’injures contre l’empereur, et de paroles
desesperées, qui emeurent de sorte Eudoxe, qu’elle ne se peut
empescher d’accompagner de ses larmes la sage Isidore. J’eus à
la verité compassion de cette honneste dame, et faut advouer
que si c’eust esté autre que l’empereur, je luy eusse offert et
ma
main et mon espée pour venger un si grand outrage, mais contre
celuy que j’avois recogneu pour mon seigneur, et à qui j’avois
tant de fois promis fidelité, et duquel j’avois eu plusieurs
bienfaits,
et receu beaucoup d’honneur, je fusse mort plutost que
d’y songer, ny d’entreprendre chose quelconque contre luy ny
contre son estat.
Et lors que leurs larmes furent un peu escoulées, et que
je peus
[530/531] parler à la belle Eudoxe : Madame, luy dis-je, voicy,
ce me
semble, un bon sujet pour me rendre le plus heureux homme qui fut
jamais. – Et comment ? respondit-elle. – Vangez-vous, luy
dis-je, ma belle princesse, et des mesmes armes dont vous avez
esté offencée, vous ferez trois, voire quatre actions
dignes de
vous. Premierement vous tirerez vengeance de l’offence que
l’on vous a faite, puis vous donnerez quelque satisfaction à
vostre
chere Isidore, vous chastierez celuy qui a failly, et vous me
recompenserez et rendrez le plus content qui puisse estre entre
les hommes.
La sage Isidore qui n’avoit parlé de long temps,
empeschée de
ses pleurs, se hasta de respondre avant que l’imperatrice: Madame,
dit-elle, se jettant à ses genoux, je vous jure que ceste
vengeance
seroit la plus juste et la plus grande que je sçaurois jamais
recevoir;
aussi bien n’est-il pas raisonnable que celuy qui recognoist si
mal le bien que le Ciel luy a fait le possede plus longuement sans
compagnon ? Il est indigne si vous demeurez plus longuement
sienne. Le mespris qu’il a fait de vous, la mescognoissance de
l’obligation en laquelle l’a mis l’empereur vostre pere, le deshonneur
qu’il a fait à vostre maison, et bref l’outrage qu’a receu ceste
miserable Isidore, à qui vous, avez fait autrefois l’honneur de
vouloir
du bien, et que vous avez nourrie, vous convient d’octroyer
à Ursace la demande qu’il vous a faite. Quel mal vous en peut-il
advenir ? Vous ayrnez ce chevalier, il est discret, personne
ne le sçaura et vous vous vangerez doucement d’une injure qui,
d’autre sorte est irreparable.
L’imperatrice en sousriant nous respondit : Je voy bien que les
personnes interessées ne sçauroient estre bons juges,
vous
me conseillez tous deux de me vanger, en m’offençant d’avantage.
Si l’empereur a failly, j’advoue bien que j’en reçois quelque
injure, mais d’autant que je ne dispose pas de ses actions, je n’en
suis pas coulpable. Or vous voulez que je la devienne, en commettant la
mesme faute. – Ma princesse, interrompis-je, il y
a bien de la difference, car soyez tres-certaine que vous ne m’oyrez
jamais plaindre de la force que vous m’avez faite. – Je crois
cela de vostre bonne volonté, respondit-elle, en baissant la
teste,
et tournant les yeux de mon costé, et toutesfois si yous vouliez
veritablement estre mon chevalier, vous le devriez faire, puis
que ce nom vous oblige plus à conserver mon honneur que ma
vie. – Pour ce coup, respondis-je, madame, je le laisseray pour
[531/532] prendre celuy de vostre vangeur, et toutesfois je ne voy pas
qu’il y allast de vostre honneur, puis que personne ne le
sçauroit,
comme Isidore vous a representé. – Et si personne, dit-elle,
ne le sçavoit, quelle vengeance serait la mienne puis que celle
qui n’est point sceue, ny ressentie, est comme si elle n’estoit
pas ? Voyez-vous, mon chevalier, je vous aime, mais comme
je le doy et je voudrois bien me venger, mais sans m’offencer,
et puis que cela ne peut estre de ceste sorte, n’en parlons plus,
et tournons nostre pensée ailleurs. Les sages discours de ceste
grande princesse nous osterent la parole, et nous firent dire d’une
commune voix : Qu’elle meritoit de trouver un autre mary que
Valentinian, ou Valentinian une autre femme qu’Eudoxe.
Et toutesfois le refus de ceste vengeance, qui peut-etre eust
contenté l’esprit de ceste dame offencée fut cause
qu’Isidore,
ne laissant jamais son mary en repos, le sollicitoit continuellement
à la venger de l’injure qu’ils avoient receue. Luy qui ne
l’avoit point oubliée, mais qui ne dissimuloit que pour executer
son dessein bien à propos, pensoit jour et nuict à ce
qu’il avoit
affaire. En fin ne voulant point une moindre vangeance que la
vie de celuy qui l’avoit offencé, il jugea que s’il entreprenoit
quelque chose contre l’empereur, les forces qui estoient entre
les mains d’Ætius, et l’authorité et prudence de ce
capitaine
pourroient le mettre en danger de sa perte, et de celle de ses
ennemis. II creut donc estre a propos d’oster du monde Ætius,
afin que Valentinian, estant affoibly de ce costé-là, fut
apres
plus aise à ruiner. Mais quand il eut pris ceste resolution, la
difficulté fut de l’exécuter, parce que la grande
puissance de ce
vaillant capitaine estoit telle que par force mal-aisément
l’eust-on
peu offencer, et sa prudence si grande, que la finesse et la ruse
estoient bien foibles pour la decevoir. Il pensa donc qu’il n’y
avoit point un meilleur instrument que le mesme Valentinian,
duquel il cognoissoit l’humeur soupçonneuse, qui se conduisoit
par des ames viles et basses, et craignoient les moindres apparences
du danger. Il s’adresse à Heracle, qui avoit tousjours
porté depuis,
comme par une secrette punition de Dieu, les marques des ongles
d’Isidore, et luy represente la soupçonneuse grandeur
d’Ætius,
l’honneur que toute l’Italie luy avoit fait à son retour, les
louanges
que chacun luy donnoit, l’amour que le peuple luy portoit, l’affection
des soldats, les richesses qu’il avoit acquises en Gaule, les
liberalitez ou plustost prodigalitez envers tous, le [532/533] credit
qu’il avoit parmy les estrangers, les intelligemes avec
les ennemis de l’empire. Et bref, pour confirmer du tout ce
soupçon,
luy remonstre qu’ayant peu deffaire et ruiner entierernent Attila, il
l’avoit fait sauver et luy avoit donné passage, avec promesse,
comme il
y avoit apparence, d’estre assisté de luy en son pernicieux
dessein ; que depuis il s’estoit rendu amy non seulement des
Visigoths et Bourguignons, qui estoient desjà en Gaule, mais de
plus
des Francs qu’il y avoit retenus, et des Vandales mesmes, par le moyen
desquels il avoit ruiné les affaires de l’empire en Affrique, et
en Espagne, et par l’entremise des Anglois, ravy la Bretagne, et par
celle des Bretons, presque toute l’Armorique ; qu’il ne restoit plus
que l’Italie qu’il auroit desja fait usurper à quelques nations
barbares, s’il ne l’avoit reservée à son ambition. Que
les apparences
en estoient si grandes que, si l’on ne se hastoit de le prevenir, il y
avoit beaucoup de danger que l’on n’en ressentist bien tost les
malheureux effects. Que quant à luy, il concluoit que, pour le
salut de
tous, il estoit expedient de ne le bannir pas seulement de l’empire,
mais de tout le monde, d’autant qu’un esprit ambitieux comme
celuy-là
ne pouvoit estre gaigné ny par douceur ny par force.
Heracle qui de son naturel estoit effeminé, et sans courage, et
par
consequent soupçonneux et cruel, se laissa aysément
persuader qu’Ætius
desseignoit quelque nouvelleté, et que pour luy trancher tous
ses
desseins, il falloit le prevenir. En ceste opinion, apres avoir
remercié Maxime du soing qu’il avoit de l’empereur et du bien
public,
il s’en alla trouver Valentinian auquel il representa le peril si
proche et si grand, que le jour mesme il fit tuer Ætius par ses
eunuques. Action qui le rendit si mal voulu de chacun, que dés
lors
presque il cessa d’estre empereur, n’estant obey que comme tyran, et
certes il cogneut bien peu de temps apres que Proxime chevalier Romain
luy avoit respondu fort veritablement, lors qu’il luy demanda s’il
n’avoit pas bien fait de tuer Ætius : De cela, dit-il, je vous en
laisse le jugement, mais je sçay bien que de la main gauche vous
vous
estes coupé la droite. Car Attila sollicité par l’amour
d’Honorique qui
luy avoit envoyé son pourtrait, et qui pour estre mal
traittée de son
frere, desiroit infiniment de sortir de ses mains, et d’espouser ce
grand roy barbare, et de plus porté de son extresme
ambition, voyant Ætius son grand ennemy, n’estre plus, remettant
son armée sur pieds s’en vint attaquer l’Italie, et si furieu-
[533/534] sement que les premieres troupes des nostres qui s’opposerent
à luy, ayant esté deffaites, il ne trouva plus que les
villes qui luy
fissent teste ; et entre les autres Aquilée qu’en fin, apres un
siege
de trois ans, il prit et demolit jusques au fondement.
Ceux de Padoue en ce temps-là, et quelques peuples nommez
Vennetes, venus dés long temps de la Gaule Armorique, (lors,
comme je croy, que sous Belovesus un peuple presque infiny
de Gaulois passa en Italie) fuyant la furie d’Attila, se retirerent
en quelques petites isles de la mer Adriatique avec leurs femmes,
enfans, meubles, et tout ce qu’ils avoient de precieux, où
desseichant
les palus et marets qui y estoient, ils commencerent
de se loger, et premierement en un lieu qu’ils nomrnerent Rialte,
voulant dire, comme je pense, rive haute, par ce que ce lieu là
estoit plus relevé que les autres, et depuis ayant trouvé
le lieu
commode, s’y sont du tout arrestez, et du nom qu’ils portoient
l’ont appellé Venise, et les habitants Venitiens.
Incontinent qu’Aquilée fut destruite, tous ceux qui se peurent
sauver recoururent aux mesmes isles et palus, qui estoient à
l’entour de Rialte, et edifierent Grade ; ceux de Concorde, Caorly;
ceux d’Altine, Vorcelly. Bref ceux de Vincenne, de Veronne, de
Bresse, de Mantoue, de Bergame, de Milan, et de Pavie, voyant
comme ces premiers demeuroient asseurez en ces lieux, se resolurent de
s’y retirer, et bastissant le mieux qu’ils peurent et
le plus pres les uns des autres, se lierent d’une si estroitte
amitié,
que depuis ils n’ont tous faict qu’un peuple, qui, pour estre
composé de diverses nations n’ont peu s’accorder à
l’election
d’un roy, mais pour oster toute jalousie, se sont eux-mesmes
donné des loix communes, et commencent de vivre en republique,
s’estant soustraits et separez de l’empire.
Or ce qui m’a fait vous dire plus au long ce
commencement,c’est parce que tous les astrologues qui ont jetté
la figure de la
naissance de ceste assemblée de gens refugiez, ont dit que
jamais
republique ne fut fondée en un point plus heureux que celle-cy.
Non
pour une grande et fort estendue domination, mais pour sa longue
durée,
qui ne sembloit point avoir de fin, sinon lors que toutes les choses
qui sont sous la lune, doivent estre changées.
Et pour la douceur de la vie, pour les justes loix, et pour les grands
personnages qui en sortiroient, fust en paix, fust en guerre. Qu’elle
remettroit l’empire de Constantinople, et luy donneroit des
empereurs, que ses armes se verroient victorieuses par tout l’Orient,
[534/535] et que l’Italie, et tous les princes d’Occident estant pres
d’estre surmontez par quelque grand et dangereux Barbare, seroient
rendus victorieux prés de Naupacte, et remis en leurs premieres
seuretez.
Bref, ils promettent tant d’heur, et de
felicitez à ces petites
isles, qu’il semble que ce doive estre un jour le recours de tous
les affligez, et de tous ceux qui ne trouvent point d’asseurance
ailleurs ; et qu’à ceste occasion Dieu ne leur a point voulu
donner
d’autres murailles que la mer, pour faire entendre qu’elle est
ouverte à tous les hommes. Dieu qui dans sa profonde Providence
dispose toute chose à une bonne fin, sçait luy seul si
ces
predictions sont veritables, et pourquoy il veut les favoriser de
tant de bon heur ; tant y a qu’il se voit beaucoup d’apparence de
leur future grandeur, puis qu’à peine tout ce peuple s’y est-il
retiré, que desja ces isles ne paroissent plus isles, mais une
grande
ville r’atachée par une infinité de ponts, et dont les
rues n’ont
autre pavé que la mer, y estant accouru de toutes parts tant
d’artisans, et tant de grands personnages, que veritablement
dés son origine elle se peut dire admirable.
Mais pour revenir à notre discours, apres
qu’Attila eut pris
Aquilée, et ruiné le pais d’alentour, il s’achemina droit
à Rome,
et ne faut point douter qu’il ne l’eust prise et saccagée, si
Valentinian perdu de courage, ne se fust rendu son tributaire,
et ne luy eust accordé sa sœur Honorique pour femme. Mais
ceste honteuse paix estant faicte, il se retira en Pannonie, où
le soir de ses nopces, outré de viande et de vin, s’estant mis
au
lict, il fut trouvé mort le lendemain.Les uns disent que ce fut
d’une perte de sang par le nez qui le suffoqua, d’autres qu’il fut
tué par une de ses femmes ; tant y a que veritablement il mourut
la nuict qu’il se maria, delivrant par ce moyen l’empire et de
frayeur et de tribut. Valentinian recognut bien en ceste
necessité
quelle faute il avoit faite d’avoir tué Ætius, ne trouvant
capitaine
pour opposer à ce barbare, et n’y ayant personne qui se souciast
de luy
faire service, puisqu’il recompensoit si mal ceux qui luy en avoient
rendu le plus.
Quant à moy,j’euss eu honte de me trouver en
Italie, qui
estoit le lieu de ma naissance, et la voir en telle desolation, sans
essayer de me perdre avec elle, n’eust esté que par commandement
de Valentinian, et par celuy d’Eudoxe aussi, dés
qu’Aquilée
fut assiegée, je fus envoié vers l’empereur Martian,
demander [535/536]
secours. Mais je le trouvay fort refroidy envers Valentinian, tant
à
cause de la mort d’Ætius qu’il ne pouvoit approuver, que parce
qu’Attila luy avoit mandé qu’il ne venoit en Italie, que pour
obtenir
Honorique, de laquelle il estoit devenu amoureux ; et sçachant
que
Valentinian s’opiniastroit à la luy refuser, il ne fit pas grand
compte
de le secourir en ceste necessité où il luy sembloit
qu’il s’estoit
reduit par sa mauvaise conduitte, et sans raison.
Cependant que je faisois ceste poursuitte, je tombay de sorte
malade, que chacun me tint pour mort, et mesme il y en eut
qui dirent à Eudoxe qu’ils m’avoient veu enterrer. Jugez quel
sursaut fut le sien, et quel regret elle eust de ma perte, car je
puis dire avec verité, que jamais personne ne fut plus
aymée
que moy. Elle n’avoit autre soulagement que celuy d’Isidore,
à qui elle racontoit tous ses desplaisirs. Et lors qu’elle en
estoit
plus en peine, elle receut des nouvelles d’un des miens, qui par
mon commandement avoit escrit à la sage Isidore, parce que je
n’avois eu la force de tenir la plume, ny de voir les lettres. Mon
mal fut dangereux, car c’estoit le pourpre, mais beaucoup plus
long encores, parce qu’il m’avoit mis si bas que je ne pouvois
me r’avoir, et demeura y plus de huict mois de ceste sorte. En fin
ayant esté arsesté à Constantinople dix-huict ou
vingt mois
inutilement, je me resolus de me faire porter dans les vaisseaux
qui m’attendoient au port, et m’en vins à Ravenne où
Valentinian
s’estoit retiré pour sa seureté avec Eudoxe, et ce qu’il
avoit
eu de plus cher, ayant abandonné Rome à toute sorte de
violence,
si la paix ne fust survenue, comme je vous, ay dit.
Estant donc l’Italie r’asseurée de sa peur, et plus encores lors
que la mort d’Attila fut sceue, Petronius Maxime, mary de la
sage Isidore, se resolut de faire sa vengeance, luy semblant que
toutes choses secondoient son dessein. Il l’avoit tardé, tant
qu’Attila avoit esté en Italie, pour la crainte de ce barbare,
et
qu’il avoit opinion que le peuple mesme ne pouvant supporter
ce prince fay-neant feroit quelque sedition publique, voyant
maintenant que ces occasions de crainte estoient passées, et que
le peuple avoit supporté avec patience la nonchalance de
I’empereur, il se resolut à l’entiere vengeance, et à ne
la
plus dilayer.
Il avoit une grande auctorité dans l’empire par ce qu’il estoir
patrice, et ayant le dessein de se venger, et peut-estre de se faire
empereur, avoit de longue-main acquis l’amitié du peuple et des
[536/537] soldats : de ceux-cy par sa liberalité, car il estoit
fort
riche, et de ceux-là se rendant populaire, et joignant tousjours
sa
voix aux requestes qui estoient faites pour la descharge et franchise
du peuple, sans esgard du bien du prince ny de l’estat. Et pour
rendre hay Valentinian de chacun, il le conseilloit secrettement
de ne point recompenser les soldats, ny par honneur, ny par bienfaits,
et de surcharger de sorte le peuple qu’il n’eust que le moyen de vivre,
et non pas d’entreprendre quelque nouvelleté. Et pour mieux
parvenir à
son dessein il s’estudia d’agrandir tant qu’il
luy seroit possibie les amis du grand Ætius, avec lesquels il se
rendit si familier qu’ils estoient presque d’ordinaire avec luy.
L’empereur n’entrait point en doute de toutes ces choses, car
il sçavoit que Maxime avoit esté d’advis qu’on se deffist
de Ætius,
outre qu’il y avoit desja si long temps que ce meurtre avoit
esté fait, qu’il ne pensoit plus que quelqu’un en eust encore le
souvenir. Et quant à ce qui estoit de la violence faicte
à la sage
Isidore, il croyoit qu’elle n’en avoit rien dit à son mary, puis
que
depuis tant d’années, il n’en avoit point faict de semblant.
Bref,
il vivoit si asseuré qu’il avoit mesme approché de sa
personne
les plus grands amis d’Ætius. Ce qu’ayant de long temps
consideré,
le vindicatif Maxime, et ne cherchant que les moiens de contenter
la sage Isidore, qui sans cesse luy estoit aux oreilles, un jour
tirant à part Thrasile, l’un des plus grands amys du grand
Ætius,
et qui pour lors avoit charge de la garde de l’empereur, il sceut
de telle sorte luy remettre devant les yeux la mer; de son amy,
la nonchalance et le peu de courage de Valentinian, qui n’avoit
jamais fait la guerre que de son cabinet, et la facilité qu’il y
avoit
de s’en venger, qu’il le porta aisément à tout ce qu’il
voulut. Et
non content de la vengeance, et passant plus outre, resolurent
d’usurper l’empire et que Maxime y estant parvenu, en feroit si
bonne part à Thrasile, qu’il auroit suject de se contenter.
Ceste resolution estant prise, ils ne tarderent guieres de l’executer,
car Thrasile en trouva la commodité telle qu’il voulut, estant
d’ordinaire pres de la personne de l’emperur. Un jour que, Valentinian
estoit à table, et qu’il mangeoit retiré, Thrasile et
Maxime le tuerent miserablement, et l’eunuque Heracle aupres
de luy, non point tant pour s’estre voulu mettre en deffence, que pour
le conseil qu’il avoit donné à l’empereur quand la sage
Isidore fut forcée. Ainsi mourut Valentinian apres avoir
regné
trente ans. [537/538]
Si j’eusse esté pres de sa personne en ceste occasion, il n’y a
point de doute que j’y fusse mort, ou que je l’eusse deffendu ;
car encor que ce fut une meschante action que celle qu’il commit
contre la sage Isidore, si est-ce que ce n’est point au subject de
mettre la main sur son seigneur, et qu’il doit bien essaier par
toutes voies, et par bon conseil de le retirer de son vice, mais
non pas de l’en chastier et moins encore d’oster la vie à celuy
pour
lequel il est obligé de mettre la sienne. J’estois pour lors au
sacrifice, avec la belle Eudoxe, où le tumulte fut si grand,
qu’elle fut
contrainte pour se sauver de la furie du tyran de retirer hors
de Rome. Mais il falut bien tost y retourner. Car Maxime ayant
commis cet homicide, se souvint bien qu’il ne faut jamais faire
une meschanceté à moitié, et pour ce, se trouvant
les forces entre
les mains par le moyen de Thrasile, et de quelques autres dont
il s’estoit acquis l’amitié, et de plus tres-asseuré du
consentement
du peuple, il se fit incontinentes lire et proclamer empereur ; ce
qui fut faict sans que personne s’y opposast pour le trouble en
quoy toute la ville estoit.
Isidore fut incontinent advertie, et par son mary et par le
bruit commun, de la mort de Valentinian. Mais elle luy portoit
tant de haine, qu’elle ne le peust croire mort avant que l’avoir
veu. Elle sort donc de son logis, s’en va droit au pallais, et
voyant le corps sans teste, se lave les mains de son sang, et
receut un si grand contentement de sa mort, que la joye luy dissipant
entierement les forces et les esprits, elle tomba morte
de l’autre costé. Quant à moy j’estois, comme je vous ay
dit,
avec la belle Eudoxe, et ne voulus la delaisser en une fortune
si estrange. Je l’accompagnay par tout où elle voulut, trop
heureux
de luy pouvoir faire service, et de luy tesmoigner et mon
affection, et ma fidelité.
Vous pourrois-je dire, amy Silvandre, combien de fois de peur
je la tins esvanouie entre mes bras ? combien de fois par mes
ardans baisers je r’appellay son ame à moitié sortie de
ce beau
corps ? Et combien de fois je luy noiay le visage et le sein de
mes larmes ? La haste que nous avions elle de partir estoit cause
que nous estions presque seuls, et que la nuict, nous perdant
par les chemins, nous fusmes contraints de nous arrester dans un
bois où cherchant l’endroit le plus caché, je fis tout ce
que je
peus pour amoindrir l’incommodité du lieu sauvage. Elle n’avoit
avec elle que ses deux filles, Olimbre et deux jeunes hommes [538/539]
qui avoient accoustumé de nous suivre ordinairement, et qui
furent
assez empeschez à garder nos chevaux, de sorte qu’il n’y
eut toute la nuict aupres d’elle que ces deux jeunes prince ses,
Olimbre et moy. Je me couchay en terre et elle mit la teste sur
mon estomac, ses filles estoient à ses pieds, qui luy tenoient
les
jambes, et I’accomodames de ceste sorte le mieux que nous pusmes.
Nous faisions dessein de nous eschapper d’Italie, et d’aller en
Constantinople trouver Martian, parce qu’encores que nous
ne sceussions que Maxime eust tué l’empereur, ayant fait faire
ce meurtre par Thrasile, si est-ce que nous avions sceu qu’il avait
pris le titre d’Auguste, et craignions qu’estant empereur, il ne
voulust se venger sur elle de l’injure receue en la personne d’Isidore.
Quoy que ceste nuict fut penible et pleine d’alarmes pour la
belle Eudoxe, si advouay-je n’avoir jamais passé une plus douce
nuict, car j’eus continuellement la main dans son sein, et la bouche
jointe à la sienne. Amour sçait quels furent mes
transports, et
combien de fois je faillis de perdre tout respect. Elle le recogneut,
lors que sentant ses deux filles endormies, je voulus couler une
main par la fente de sa robbe, car me prenant doucement la main,
elle joignit sa bouche contre mon oreille, et me dit le plus bas
qu’elle peut telles parolles : Et quoy, mon chevalier, ne vous
semble-t’il point que Dieu soit assez courroucé contre moy, sans
que vous attiriez sur ma teste par des nouvelles offences de nouveaux
chastimens ? A ce mot elle se teust, et remit sa teste où
elle la souloit avoir, me donnant un baiser qui me rendit bien
tesmoignage qu’elle m’aymoit, et moy apres ceste faveur, joignant
de mesme ma bouche contre son oreille, je luy dis : Mais,
ma belle princesse, quelle offence semit-ce, puis que vous n’estes
plus à personne qu’à vous-mesme ? Voulez-vous,
peut-estre, que
j’attende que vous soyez encores à quelqu’un qui vous possedera
devant mes yeux ? Est-il possible que vous vous reserviez
de ceste sorte pour ceux qui ne vous aymerent jamais ?
Elle alors, haussant la bouche contre mon orese : Mon chevalier,
me dit-elle, n’offençons point Dieu, ny mon honneur, et
pour vous asseurer de la doute où vous estes, recevez le serment
que je vous fais. Je vous jure, Ursace, par le grand Dieu que
j’adore, que je n’espouseray jamais homme que vous, et si ce
que j’ay esté me permettoit de pouvoir disposer librement de
moy, je vous prendrois dés à ceste heure pour mon mary.
Mais
[539/540] je veux croire que vostre amitié est telle que vous ne
voudriez pas qu’ayant esté imperatrice, je vesquisse d’autre
sorte, et
tinsse un moindre rang ; peut-estre que la fortune disposera de
sorte de vous, que je pourray vous contenter avec honneur, et
lors plaignez-vous de moy si j’y faux. Cependant vivez avec
satisfaction que je n’espuseray jamais personne si ce n’est vous,
et pour asseurance de ce que je vous jure, recevez ce baiser. Et
lors joignant sa bouche à la mienne, elle demeura long temps
collée dessus.
Si ceste assemance me fut agreable, et si je receus ce serment
de bon ceus, jugez-le, gentil estranger, puis que je n’avois jamais
rien desiré avec tant de passion. Je luy respondis donc de ceste
sorte : Ma belle princesse, je repis ceste promesse avec tant
de remerciemens, et d’une si bonne volonté qu’en eschange je
me donne entierement à vous, et vous proteste que jamais je ne
contreviendray à ceste donation. Mais permettez-moy aussi de
juges par ce grand Dieu, devarit lequel vous m’avez fait ceste
promesse, que si jamais il advient que par vostre volonté ou
autrement, quelqu’un vous pssede en qualité de vostre mary,
je le feray mourir avec la mesme main que maintenant vous
tenez entre les vostres, sans que vous en puissiez estre
offencée
contre moy ny que vous diminuiez l’amitié que vous m’avez
promise. Elle alors, s’abouchant à mon oreille : Je ne le vous
permets pas sedement, me dit-elle, mais je vous croyray pour
traistre, et deffailly de cœur, si vous ne le falctes. Et à ce
mot elle
se mit comme elle estoit, et passasmes la nuict comme nous
l’avions commencée.
Mais helas ! je ne jouis pas long temps du contentement d’estre
seul aupres d’elle, ny mon amy non plus, d’estre aupres de Placidie,
car le lendemain ce tyran de Maxime voyant qu’Eudoxe et ses deux filles
s’estoient çanvées, envoya de tous costez pour nous
attraper et
depescha tant de gens, qu’en fin nous fusmes rencontrez et ramenez vers
luy, quelque deffence qu’Olimbre et moy puissions faire, qui apres
avoir esté blessez en divers lien, mais moy beaucoup plus
qu’Olimbre,
fusmes en fin emportez vers ce tyran, qui, ne se contentant pas d’avoir
tué Valentinian et usurpé l’empire, voulut encores pour
une entiere
vengeance, on plustost pour raffermir son usurpation, et luy donner
quelque couleur, espouser la belle Eudoxe. O Deux ? que ne fit-elle
poinct pour s’en empescher ? mais ô Dieux ! que ne ressentis-je
point ?
[540/541]
J’estois de sorte blessé que je ne pouvois sortir du lict, et
entre
les coups que j’avois, j’estois tres-mal d’une jambe et du bras
droit, si bien que je ne me pouvois aider ny de l’un ny de
l’autre.
En fin le tyran voiant que Eudoxe n’y vouloit point consentir
de sa volonté, usa d’une si grande violence que dix ou douze
jours apres la mort de Valentinian, il contraignit Eudoxe d’estre
sa femme. Je sceus ces nouvelles par Qlimbre, qui estoit des-jà
presque guery, et qui ne bougeoit le plus souvent du chevet de
mon lict. Et lors que nous ne scavions que juger de ceste action,
et que nous estions presque en doute qu’il n’y eust du consentement de
cette princesse, je receus une de ses lettres qui fut
telle.
LETTRE
D’EUDOXE A URSACE
Si Eudoxe n’est miserable, il n’y en eut jamais au monde. Je suis entre les mains d’un tyran, qui me force à des injustes nopces. J’appelle Dieu qui a ouy les serments que je vous ay faits, pour tesmoing que je n’ay consenty ny ne consentiray jamais à sa volonté, et que je vous somme de la promesse que vous me fistes en mesme temps, si vous ne voulez que je me plaigne autant de vous, que vous et moy avons d’occasion de nous douloir de la fortune, qui m’a laissé assez de vie pour me voir entre les mains de celuy qui me ravit tant injustement des vostres, et que particulierement j’en auray de vous accuser de faute d’affection, si vous ne me tenez mieux parole pue je ne la vous tiens, puis que le desastre le veut ainsi.
Que n’eussé-je point entrepris, si la force eust
esgalé ma volonté,
ou seulement si mes blesseures me l’eussent permis ! Mais, helas !
j’estois en estat que malaisément eussd-je peu faire mal
à autruy,
puis qu’il me fut impossible de m’en faire à moy-mesme, lors
que,
pour ne voir Eudoxe possedée par ce tyran, je voulus me mettre
le fer dans l’estomach. Et peut-estre en fin j’y fusse parvenu sans
mon cher Olimbre, qui plus soigneux de moy, que je ne vous scaurois
dire, s’en prenant garde, m’ostoit toute sorte de moyen de
me pouvoir offencer. Et puis me representoit tant de raisons pour me
divertir de mon dessein, qu’en fin il me retint en vie, [541/542]
jusques à ce que huict ou dix jours apres ces injustes nopces,
je vis entrer dans ma chambre la sage et belle Eudoxe. Elle avoit
obtenu ceste permission de Maxime, luy disant qu’il estoit bien
raisonnable qu’elle me veid en mon mal, puis que pour la deffendre
j’avois esté blessé de ceste sorte. Luy qui la vouloit
gagner par la
douceur, s’il luy estoit possible, n’avait point de soupçon de
moy,
tant nous avions vescu discrettement par le passé, et tant
Isidore
avoit esté discrette et fidele à sa maistresse.
Elle vient donc me voir, et feignant qu’il ne falloit pas que beaucoup
de personnes entrassent dans ma chambre, elle laissa toute sa suitte
dans une anti-chambre, et ne mena avec elle que Placidie la petite
princesse, sçachant bien qu’olimbre l’entretiendroit et
l’empescheroit
de prendre garde à ce que nous dirions. Elle s’approche donc de
mon
lict, et s’assit au chevet, et chacun s’estant retiré, elle
voulut
parler, mais elle demeura longtemps sans le pouvoir faire. En fin
voyant que les larmes me sortoient des yeux, et que je ne pouvois
proferer une parole, tournant sa chaire contre le jour, parce qu’elle
n’avoit voulu passer dans la ruelle, elle se couvrit, et par son ombre
me cacha presque entierement, de peur que ceux qui me servoient ne
peussent remarquer nostre desplaisir. Naus demeurasmes encor temps de
ceste sorte sans dire mot.
Mais ayant repris un peu de resolution, je
luy dis en fin ces paroles : A ce que je vois, madame, il n’y a
personne qui ait perdu en ceste fortune que Valentinian et Ursace :
luy, se voyant ravir la vie, son empire et sa femme; et moy, les bonnes
graces d’Eudoxe. Mais combien est plus douce la perte qu’il a faite,
puis que mourant il a perdu tout le ressentiment de son mai, au lieu
que la vie m’est seulement demeude pour ressentir mieux le mien, et
pour me pouvoir dire le plus mal-heureux de tous les hommes qui vivent
! Elle me respondit, premierement avec des larmes qu’elle ne peut
retenir, et puis avec telles paroles : Vous aussi, mon chevalier, vous
vous aidez à me donner de la douleur, et au lieu de soulager et
de
plaindre mon mal, vous l’augmentez par vos reproches. Et bien ! puis
que vous en avez le courage, j’advoue que je merite d’estre
traictée de
ceste sorte, et que le Ciel ny vous, ne sçauriez augmenter mes
ennuis,
car tout ce qui me reste à souffrir, qui n’est plus que la perte
de ma
vie, ne me peut estre que soulagement, puis que je cognois qu’Ursace ne
m’ayme plus. – O Dieu ! m’escriay-je tant haut que je pus, [542/543]
transporté de l’offence que ces paroles me faisoient, et fus
bien marry
de m’estre escrié si haut, car deux ou trois personnes
accoururent pour
sçavoir ce que je voulois, ausquels je respondis que c’estoit un
eslancement que j’avois senty en la blesseure de mon bras, et que cela
estoit passé. Ils me respondirent qu’il ne faloit point remuer,
de peur
d’efforcer le nerf, qui estoit un peu offencé.
Et lors s’estant retirez, je repris ainsi la parolle : Comment,
madame, Ursace ne vous ayme plus ? vous le pouvez dire sans
rougir ? Et vous ne craignez point que le Ciel vous punisse de
l’outrage que vous me faites ? Ursace ne vous ayme plus, madame ?
Et depuis quand avez-vous recogneu ce changement en luy ?
Est-ce devant que Valentinian soit mort ? Vous m’avez escrit
le contraire, et vos lettres en feront foy en terre, et l’ame de la
sage Isidore aux Cieux. Est-ce depuis sa mort ? Les promesses que
vous m’avez faites (dont vous avez eu si peu de memoire) et
celles que vous avez receues de moy (desquelles je me souviendray
bien mieux que vous) vous reprocheront que cela n’est pas.
Mais ce sera peut-estre depuis l’outrage, que vous m’avez fait,
en vous donnant à ce cruel tyran ? S’il est ainsi, ç’a
donc esté
pour avoir veu que j’aye peu vivre apres avoir receu de vous
une si grande offence. Mais de cela vous en devez accuser Olimbre
qui m’en a osté les moiens, et qui m’a faict entendre que vous
le
vouliez et me le commandiez ainsi. Que si la vie qui m’est
demeurée,
vous a donné ceste creance, je la vous feray perdre aussi tost
que je seray en estat de recouvrer un fer pour me le planter a,
cœur. Car aussi bien le veux-je punir, cet inconsideré qu’il
est,
de vous avoir aymée, et d’avoir esperé que vous l’ameriez
aussi
constamment que luy. Et si vous me voulez rendre quelque preuve,
non pas d’amitié (car je n’en espere plus de la femme de
Maxime),
mais de compassion seulement, (et quelle compassion dois-je
attendre de la femme d’un tyran ?) quelque recognoissance donc
de n’estre pas entierement ingratte, donnez-moy vous-mesme
fer, que je ne puis si promptement recouvrer, afin que je vous
fasse voir que c’est la force, et non la volonté qui me retient
en vie apres un si grand outrage.
Elle alors vaincue de ces paroles, et ne pouvant supporter que
je les continuasse, s’approchant davantage de moy, me respondit
de ceste sorte : Quand vous avez dit qu’il n’y avoit que Valentinian
et vous, qui eussiez perdu en ceste miserable fortune, j’ay creu
[543/544] que ne me mettant point du nombre, vous ne m’aimiez plus,
puis que je suis celle qui y ay faict la plus grande perte, n’ayant pas
seulement esté privée de la personne et de la vie de mon
mary, mais de
moy-mesme, qui me vois en la possession de celuy, que je hay plus que
toutes les choses du monde, qui se doivent le plus hayr. Oyant
maintenant le contraire par vos paroles, et sçachant bien que
vous avez
tousjours esté tres-veritable, je change d’opinion, et ne me dis
plus
si miserable, puis que je sçay que vous
m’aymez encores. Je vous en dirois davantage si je ne craignais
que l’on prist garde à mes discours, et seulement je vous veux
conjurer par l’amitié que vous me portez, de croire que comme
vous estes demeuré par force en vie, que de mesme c’est en
despit
de moy que je vis aupres de Maxime que je ne tiens non plus que
vous faictes pour empereur, mais pour le plus cruel tyran qui
fut jamais en Rome. Et si le desir de vengeance et celuy de vous
pouvoir rendre un jour content de moy, ne me retenoit en vie,
soyez certain que dés l’heure que pour ma deffence je vous vis
si
cruellement blesser devant mes, yeux, et plus encores depuis
la force qui n’a esté faicte, je serois sans doute dans le
tombeau.
Mais le Ciel qui est juste, me promet que je verray la vengeance
du sang de Valentinian, et de l’outrage qui a esté fait à
Ursace,
et à ceste miserable Eudoxe. Cependant, contraignez-vous, mon
chevalier, et vous guerissez, car il n’y a que ce seul moyen pour
parvenir à ce que nous pretendons.
Vous sçaurois-je dire quel soulagement fut celuy que je receus
par ceste declaration ? II fut tel que me resolvant de guerir pour
faire promptement ceste vengeance, il me sembloit que je n’avois
plus de mal. Pour ce coup, elle ne m’en voulut dire davantage,
estant contrainte de s’en aller pour ne faire soupçonner nostre
dessein. Mais deux ou trois jours apres qu’elle me vint revoir,
elle me fit entendre que Maxime avoit tué Valentinian, et que
ç’avoit esté pour l’espouser à ce qu’il luy en
avoit dit luy-mesme :
dont elle estoit si offencée qu’elle estoit resolue de le faire
mourir
par quelque voye qu’elle pust rencontrer. – Il faut, luy dis-je,
ma princesse, que vous ne fassiez rien imprudemment, parce que
Si vous faillez vostre entreprise une fois, il ne faut plus que vous
esperiez de I’executer, outre le danger en quoy vous vous mettriez,
et puis vous me feriez un trop grand outrage, si autre que moy
nettoit la main dans le sang de celuy qui est parricide de mon
seigneur, et qui par violence vous a ravie. Mais voicy ce que je
[544/545] juge à propos : Valentinian, quelque temps avant
qu’Attila
tourna ses armes contre l’Italie, avoit fait la paix avec Genseric roy
des Vandales, et luy laissa l’Affrique, à condition qu’il fust
son amy
et confederé. Ce Barbare a tousjours depuis fait paroistre qu’il
aimoit
l’empereur, et ne s’est voulu allier avec ses ennemis. Faites luy
sçavoir la meschanceté de Maxime, le meurtre de
Valentinian,
l’usurpation de l’empire, la force qu’il vous a faicte, et le sommez de
I’amitié qu’il a promise à l’empereur, par laquelle
l’Affrique est
sienne. Et ne doutez point qu’il ne vous secoure, car encores qu’il
soit barbare, si est-il genereux, et telles nations font plus d’estat
de conserver l’amitié aux morts, que non pas à leurs
amis vivants, leur semblant qu’il n’y a rien qui les y porte ny
convie que la libre volonté qu’ils ont de maintenir leur
promesse.
Et toutesfois, afin que vous ne soyez pas deceue en luy, tous ces
Barbares sont avares de leur naturel, offrez luy l’empire ; et afin
qu’il l’entreprenne de meilleure volonté et avec plus
d’asseurance,
faites-luy entendre le moyen que vous avez de luy donner
I’Italie, et combien vous y avez de serviteurs, qui vous sont restez
encores apres le parricide commis en la personne de l’empereur.
Et quoy qu’il soit bien fascheux de voir un barbare estre
seigneur de l’Italie, si est-ce qu’il vaut mieux que cela soit, que
demeurer sans vengeance, et mesme que Genseric estoit amy de
Valentinian, et l’est de Martian.
Eudoxe ayant quelque temps consideré ce que je luy disois,
me respondit que toute la doute qu’elle faisoit en cest affaire,
c’estoit de traitter avec le Vandale si secrettement, et promptement
qu’elle le peut voir plustost en Italie que l’on ne sceut qu’il y vint.
Et qu’elle ne sçauroit, veu l’estat où j’estois, qui
pourroit estre
capable de faire ce voyage ; que de retarder elle aimoit autant mourir
pour l’insupportable regret qu’elle avait de coucher aupres de ce
tyran, que pour quelque temps elle s’en exempteroit, feignant d’estre
malade, mais qu’à la longue cela ne pouvoit estre.
Je luy conseilIay de continuer ceste feinte, et que pour tromper
les yeux de ceux qui regarderoient son visage, elle usast de la
fumée de souffre tous les matins, la recevant et au visage et
aux
mains, mais qu’au commencement ce fust fort peu, afin qu’on
ne s’estonnast de la voir si tost changée, que ceste
fumée luy
rendroit le teint si different de ce qu’elle l’avoit, qu’il n’y aurait
personne qui ne creust sa maladie tres-grande. Que pour aller en
[545/546] Affrique, mon mal-heur m’en empeschoit pour lors, outre que
j’avois faict vœu de ne sortir jamais d’Italie, que je n’eusse faict
mourir le tyran, mais qu’elle se pouvoit fier de mon cher Olimbre,
et que je l’asseurois qu’il ne failliroit jamais à chose qu’elle
luy
commandast, et que je luy respondois de son affection, de sa
fidelité, et de sa capacité. Elle qui n’avoit desir
semblable que
de se vanger, et sortir des mains de ce tyran, s’en remit entierement
à moy, et me pria de faire ceste depesche.
Je le fis, Silvandre, et Olimbre s’y monstra si sage et si diligent,
qu’estant arrivé à Carthage, en moins de quinze jours, il
disposa
de sorte Genseric, fust à la vengeance, fust à
l’usurpation et au
pillage de Rome, que deux mois apres le roy Vandale print terre
en Italie, avec trois cens mille combatans qu’il avoit ramassé
des
Affriquains, des Mores, ou Vandales, dont toute la ville fut de
sorte effrayée et toute la province, que chacun fuyoit dans les
montagnes, et dans les bois et rochers. Et parce que nous le
solicitions de venir droit à Rome pour prendre le tyran, il se
hasta
tant qu’il peut, sans s’amuser à point de villes le long de son
chemin, dequoy Maxime prit une telle frayeur que, sans faire
aucune resistance, il permit à chacun de se retirer dans les
montagnes
et lieux plus cachez, et luy-mesme voulut fuyr comme les autres.
J’estois guery en ce temps là et ne me ressentois plus de mes
blesseures, et n’eust esté que la belle Eudoxe me deffendit de
ne
point executer mon dessein, que le Vandale ne fust prés de Rome,
à fin d’estre plus asseuré, il n’y a point de
difficulté que, j’eusse
desja mis la main sur le tyran. Et à ce coup voyant qu’au lieu
de
deffendre l’estat qu’il avoit usurpé, il le laissoit en proye
à ces
barbares, j’eus peur qu’il ne se sauvast et que Genseric ayant
quitté l’Italie, il ne revint encores en sa tyrannie. Cela fut
cause
que je me mis apres luy, avec quelques uns de mes amis, et l’atteignis
sur le bord du Tibre, ainsi qu’il remontoit à cheval apres
avoir repeu, pour faire une grande traitte, et se jetter dans les
montagnes. Encores que ceux qui venoient avec moy fussent
harassez du chemin que nous avions desja fait, et d’un nombre
beaucoup plus petit, si fis-je resolution de le charger, et de ne
le laisser point passer plus outre. Je le deffie donc sur la
meschanceté qu’il a faite en la mort de l’empereur, en
l’usurpation
de l’Italie, et en la force commise contre la belle Eudoxe, et parce
qu’il se sentoit coulpable et de l’un et de l’autre, il refusa de venir
[546/547] aux mains avec moy, et voulut prendre la fuitte, dont les
siens mesmes furent tant animez, que se joignant presque tous avec
mes amis, ils coururent apres. Et de fortune mon cheval allant
plus viste que tous les autres, je l’atteignis le premier, et luy
donnay un si grand coup sur la teste, que fust de peur ou autrement, il
se laissa choir en terre, où incontinent ceux qui venoient apres
moy
acheverent de le tuer, tant chacun estoit animé contre sa
perfidie, et
contre son peu de courage. Ainsi finit ce tyran,
tant hay des siens que, quand il fut mort, ils le mirent en pieces,
et les jetterent dans la riviere, comme s’ils eussent voulu effacer
son offence de ceste sorte, mais toute l’eau du Tybre n’eust sceu
laver la moindre de celles qu’il avoit commises, fust contre
l’empereur, fust contre la belle Eudoxe, ou contre tout l’Estat.
Or je vous ay raconté jusques icy de miserables accidens pour
la belle Eudoxe, ou pour moy. Mais ceux que j’ay maintenant à
vous dire sont bien encores plus fascheux. Car, helas ! ce sont
ceux qui m’ont reduit en I’estat où vous m’avez veu, lors que le
Ciel tant inopinément vous a fait arriver pour me sauver la vie,
et quoy que je n’y espere remede quelconque que celuy que
vous m’avez empesché, je veux dire la mort, si ne laisseray-je
de
continuer pour satisfaire à la priere que vous m’en avez faite.
Voilà donc Genseric arrivé dans la ville. Il y entra sans
trouver
resistance, et sans qu’une seule porte se houvast fermée. Eudoxe
le reçoit, l’appeilant du nom d’Auguste, et luy dit que l’empire
luy doit sa liberté ; bref, luy rend tous les honneurs et les
remercimens qui luy sont possibles. Mais ce courage barbare au lieu
de s’amolir par ces faveurs, se rend plus altier et insuportable ;
d’amy, il devient ennemy, et se porte, non pas comme un prince
appellé pour secourir une princesse affligée, mais comme
un
conquerant qui a sousmis par armes et apres une longue guerre
une province ennemie. Il donne donc la ville en pillage et, sans
pardonner non plus aux choses sacrées qu’aux prophanes, il
despouille les temples de leurs vazes, de leurs thresors et des raretez
dont la devotion du peuple, et des empereurs Romains les
avoit enrichis par tant de siecles. Et apres que ceste confusion
eut duré quinze jours, il courut une partie de l’Italie et vint
jusques
à Parthenopé, où toutesfois il ne fit que perdre
son temps et
gaster le plat pays. Et se voyant outré, s’il faut dire ainsi,
de
toute sorte de despouille, il s’en retourna en Affrique, ayant
chargé ses vaisseaux de tout ce qu’il avoit trouvé de
rare dans
[547/548] la ville. Mais, helas ! ne se contentant pas des choses
inanimées, il ravit encore les personnes qu’il jugea luy pouvoir
estre
utiles, et entre les autres, ô Dieux ! il emmena la belle Eudoxe
et
sesdeux filles, Eudoxe et Placidie. J’estois pour lors pres de ceste
princesse desolée quand il luy manda qu’elle se tint preste pour
trois jours apres. Elle tomba esvanouye, et peu s’en fallut qu’elle
ne perdit la vie, et plust à Dieu qu’elle et moy fussions morts
à
l’heure ! pour le moins elle n’auroit point esté captive, et je
ne
serois pas demeuré en Italie, lors que l’on l’emmena en Affrique.
O Dieux ! comment puis-je me ressouvenir de cet accident
sans mourir ! Je sors de Rome avec quelques-uns de mes amis,
sans dire à personne mon dessein, non pas mesme à mon
cher
Olimbre, à qui je ne peus parler en partant; parce qu’il estoit
aupres de Gensenc, qui l’avoit pris en amitié depuis son voyage
d’Affrique ; et par le commandement de Eudoxe il ne bougeoit
guere d’aupres de luy, afin de conserver la ville le plus qu’il luy
estoit possible, d’autant qu’à sa requeste il faisoit plusieurs
graces
à diverses personnes. J’envoyay depuis vers luy, afin qu’il
asseurast
Eudoxe que je la sortirois des mains de ces barbares, ou que
je mourrois en la peine. Elle qui avoit un jugement fort sain,
cogneut bien que mon entreprise estoit impossible pour le grand
nombre de soldats que Genseric avoit amené, qui passoient trois
cens mille hommes. Et si elle eust sceu en quel lieu j’estois, c’est
sans doute qu’elle m’eust deffendu d’executer ce dessein, mais
pour n’estre surpris des Vandales, je ne demeurois jamais une
nuit entiere en un lieu.
Je r’amassay environ mille chevaux, et si j’eusse eu plus de
loisir, peut-estre eussé-je fait une telle armée que ces
barbares
ne s’en fussent pas tous allez en Affrique si chargez de nos
despouilles, sans pour le moins esprouver combien pesent les coups
des soldats Romains. Mais je n’eus que huict jours de loisir, et
toutesfois ne pouvant souffrir que l’on emmenast Eudoxe; je
resolus de combattre une si grande et espouvantable armée avec
me si petite trouppe, faisant mon compte que je mourrois les
armes en la main pour un subject si honorable, et que jamais
ma vie ne sçauroit estre mieux employée. Il advint
toutesfois
autrement, car m’estant embuché dans un bois qui est sur, le
chemin d’Hostie, je vis passer une partie de l’armée en assez
mauvais ordre. Mais d’autant que je ne voulois qu’Eudoxe,
j’attendis jusques à ce que je vis venir, quelques chariots
[548/549]
dans lesquels j’apperceus des dames, et pensant que ce fussent
celles que je demandois, je donnay courage à ceux gui estoient
aupres de moy, les asseurant que j’avois une grande intelligence
dans l’armée des ennemis par le moyen d’olimbre, duquel ils
sçavoient la faveur, et que nous ferions aujourd’huy un acte
digne
du nom Romain. A ce mot, poussant mon cheval, et eux me
suivant d’un grand courage, nous chargeons ces chariots à la
garde desquels il y avoit plus de dix mille barbares. Je ne vous
raconteray point par le menu de quelle sorte cette charge fut
faite, car cela n’importe de rien. Tant y a que nous les defismes,
et que si Eudoxe eust esté où je pensois qu’elle fust,
c’est sans
doute que je la delivrois des mains de ces barbares ; mais le malheur
voulut qù’elle estoit encores derriere, et que les dames que
j’avois veues, estoient de celles qui estant prises et dans la ville et
par la campagne, estoient emmenées avec le reste du butin
en Affrique. O Dieux ! quel regret fut le mien quand je vis mon
entreprise faillye ! et que j’avois toute l’armée sur les bras !
car
à ce tumulte l’avant-garde recula et l’arriere-garde
s’avançant,
se joignit presque au dos de la bataille qui n’estoit pas encore
passée, de sorte que je fus environné de tous costez d’un
si grand
nombre d’ememis que nous fusmes tous deffaits. Quelques-uns
se sauverent, mais la plus grande partie y demeura ; quant à moy
je demeuray parmy les morts, et fus despouillé comme tel, et
cela fut cause de mon bien. Car mes habits estans portez par un
soldat, Eudoxe les recogneut, et les montrant à Olimbre qui ne
l’abandonnait point, tout ce qu’elle peut dire ce fut : Ursace
en fin a trouvé le repos que la fortune luy ar tousjours
refusé.
Et, à ce mot, s’esvanouit dans la lictiere où elle estoit.
Olimbre courant apres celuy qui portoit mes habits, s’enquit
de luy où il les avoit pris, et luy ayant dit l’endroit, il
partit
incontinent, et chercha tant qu’il me trouva. Quels furent les
regrets que son amitié luy fist faire, il n’y a personne qui les
puisse redire ! Tant y a qu’ayant eu permission du Vandale de
me rendre les derniers devoirs, il s’en revint à Rome où
il me
fit raporter, n’ayant osé asseurer ma mort à la belle
Eudoxe,
qui toutesfois ne luy fut cachée par Genseric, à ce que
depuis
nous avons sceu. Tant y a que me faisant porter sur des brancards,
je ne sçay si ce fut le marcher des chevaux, qui par le
brandement
esmeut mes sentiments, ou qu’estant couvert de quelques
habits, la chaleur qui destoit point encor esteinte du tout en
[549/550] moy, reprit force peu à peu, tant y a que je donnay
signe de
vie. Olimbre qui avoit continuellement l’oeil sur moy, s’en prit garde
incontinent, et plein d’une joye incroyable, me fit mettre dans
la premiere maison qu’il rencontra, où il me secourut de sorte
qu’en fin je revins de ce long évanouissement.
Vous pourriez mieux sçavoir de luy, amy Silvandre, que je
ne vous sçaurois dire, quel extreme contentement fut le sien,
quand apres m’avoir pleuré mort, il me revit en vie. Ceux qui le
virent en cest estat, jugerent bien que sa vie ne luy estoit pas
plus chere que la mienne ; et toutesfois nous eussions esté l’un
et l’autre beaucoup plus heureux, si mes jours eussent esté
finis
en ceste rencontre. Car je n’eusse point eu les desplaisirs que
l’absence et le ravissement d’Eudoxe m’ont depuis apportez,
et Olimbre ne seroit point separé de sa chere Placidie, ny udoxe
abandonnée d’olimbre duquel elle eust receu plusieurs services
en ceste occasion, sans ceste vie miserable qui ne m’est restée
que pour un plus grand malheur. Ceste consideration fut celle
qui me fit resoudre à la mort, aussi tost que je sceus que ce
perfide
Genseric l’avoit emmenée avec ses deux filles. Mais
l’extréme
soing que mon amy avoit de moy, m’empescha d’executer ce
genereux dessein, tant que mes playes me retindrent dans le lict.
Ce qui fut cause qu’aussi tost que je fus guery, et que je peus
monter à cheval, je me dérobay le plus secrettement de
luy qu’il
me fut possible, et prenant le chemin de Toscane, je me cachay
dans les montagnes de l’Appennin, faisant dessein d’y mourir, à
faute de manger, ou d’autre incommodité, ne voulant respandre
mon sang pour n’offencer le grand Dieu qui punit les homicides.
Mais lors que la longueur de ce dessein me fit resoudre à une
plus prompte mort, et que perdant toute sorte de consideration
du Ciel, je me voulois ouvrir le cœur avec un glaive, mon cher
Olimbre survint qui m’arresta le bras, et me redonna la vie pour
une seconde fois. Et lors que je m’opiniastrois, et m’efforçois
d’effectuer ceste derniere resolution, il survint un jeune homme.
qui par sa beauté et par sa sagesse, nous fit croire qu’arrivant
si à propos, c’estoit un messager du grand Dieu, qui estoit
envoyé
pour me divertir de ce dessein. J’advoue qu’au commencement
je le creus, et que me rendant du tout obeissant à ses paroles,
je
perdis pour lors ceste volonté de me faire mourir, esperant
recevoir
de luy quelque tres-grand et incroyable secours, et que deceu de
ceste sorte, nous nous retirasmes tous trois en la plus proche
[550/551] ville pour faire panser Olirnbre d’une grande blesseure que
je luy avois faite à la main, quand il me voulut oster le fer
duquel
je me voulois tuer. Mais quand je sceus que ce jeune homme
estoit Segusien comme vous, et qu’il estoit arrivé au lieu
où j’estois
par hazard, j’advoue que je pris une plus forte volonté de
mourir qu’auparavant, et l’eusse fait, sans ce jeune homme qui
s’appelloit Celadon, comme depuis il me dit, qui me presenta
tant de raisons qu’en fin je resolus d’attendre la guerison d’Olimbre.
Il y avoit en ce lieu un vieux et sage chirurgien qui pensoit la
blesseure de mon amy, auquel l’aage et les voyages qu’il avoit
faits en divers lieux, avoient appris beauccup de choses. Cestuycy
ne vint pas souvent où nous estions, sans prendre garde à
nostre tristesse, et parce que d’une parole à l’autre, on vient
quelquefois à descouvrir beaucoup de secrets qu’on voudrait
tenir cachez, je ne peus si bien me dissimuler, qu’il ne recogneut
en partie le dessein que j’avois. Cela fut cause qu’un jour voyant
que la blesseure de mon cher Olimbre ne le pouvoit plus convier
de nous venir visiter, estant presque guerie, il me retira à
part
et me tint ce langage : Seigneur, ne trouvez estrange si je me
mesle de vous donner un conseil que vous ne me demandez pas.
Mon âge, vostre merite et ce que je dois au grand Dieu m’y
convient.
Prenez donc en bonne part ce que je vous vay dire. J’ay recogneu que
vous estes saisi d’une si grande tristesse, que vous desseignez contre
vostre vie ; ne le faictes pas, car le grand Dieu punit
tres-rigoureusement apres leur mort les homicides d’eux-mesmes,
outre que c’est un deffaut de courage de se tuer, pour ne pouvoir
supporter les coups du desastre, et tout semblable à celuy qui
s’enfuiroit le jour d’une bataille, de peur des ennemis. Car ceux qui
se donnent la mort pour quelque desplaisir qu’ils prevoyent, ou qu’ils
souffrent, s’enfuyent veritablement de ce monde à faute de
courage, et
pour n’oser soustenir les coups de la fortune. Ce n’est pas à
dire pour
cela que leshommes, comme esclaves, soient obligez d’endurer toutes les
indignitez que ceste fortune leur fait, ou leur prepare. Car le grand
Dieu les ayme trop pour les avoir sousmis à ceste misere. Mais
il leur
a donné le jugement et la prudence pour faire ceste eslection
avec une
bonne et saine raison. Et parce que l’homme prevenu de la passion, ne
sçauroit ny bien juger, ny bien eslire, il l’a rendu
accompagnable,
et luy a donné un naturel qui ayme la société,
afin que s’eslisant
un ou plusieurs amis, il leur demande conseil lors qu’il voudra
[551/552] disposer non seulement de sa vie et de sa mort, mais de tous
autres affaires d’importance. Et d’autant que les amis sont le
plus souvent interessez en ce qui touche le bien ou le mal de la
personne qu’ils ayment, ce grand Dieu ne voulant point laisser
encor en cecy l’homme sans une bonne guide, luy a donné des
juges et des rois qui en ordonnent ainsi qu’ils trouvent à
propos.
Pour nos dissentions qui touchent le bien, ou quelque offence
receue, le Senat y pourvoit tres sagement, mais pour les outrages
de la fortune, parce qu’elle a tousjours esté tant aymée
du peuple
et de l’empire romain, il n’en a pas voulu estre le juge, cognoissant
bien que comme les amis sont interessez en la cause de leurs
amis, il ne pouvoit, que juger favorablement et à l’advantage
de la fortune. Toutesfois ce grand Createur des hommes qui
les ayme comme ses enfans, les a voulu pourvoir de tout ce qui
estoit necessaire pour vivre et mourir en hommes, et pour ce suject
a inspiré ces grands et prudens Massiliens de s’en establir les
juges, leur semblant que la mort n’estant point un tort, ny un
outrage, mais un tribut de nature, c’est faire tres-injustement
et tres-laschement de refuser le remede.à ceux qui avec raison
le demandent, que le temps en fin ne peut nyer à leur aage. Et
pourtant il y a un lieu public en leur ville où ils gardent du
poison
meslé avec de la ciguë, qu’ils donnent à boire
à celuy qui veut
mourir, si toutesfois le conseil des six cens juge que les raisons
soient bonnes pour lesquelles il desire la mort.
Je vous donne cet advis, seigneur, afin que si le desastre vous
poursuit justement, vous puissiez injustement sortir de sa
tyrannie, par l’advis de tant de personnes estimées sages et
prudentes.
Et quant à moy, afin que vous ne pensiez pas, que je vous
donne,un conseil que je ne vueille prendre, je suis resolu de partir,
dans peu de jours pour les aller trouver, afin de clorre heureusement
ma vieillesse, y estant toutesfois poussé par une contraire
opinion à la vostre, car ayant vescu un si long aage que quatre
vingts et dix neuf ans avec toute sorte de felicité selon ma
condition,
à sçavoir riche des biens de fortune autant qu’autre de
mon estat,
heureux en enfans, bien aymé de tous les voisins, estimé
de chacun, je
ne suis pas resolu d’attendre la centiesme année, pour donner
loisir au
desastre de me faire mourir malheureux, ayant appris que si Priam fust
mort quelque temps avant la perte de sa ville, il eust esté le
plus
grand prince de l’Asie. [552/553] Ce bon vieillard me tint ces paroles,
qui ne firent pas un petit effect en moy, car aussi tost m’approchant
d’Olimbre, je luy en fis le recit, et presque en mesme temps nous
resolumes tous trois de venir ensemble en ce lieu, pour de compagnie
mettre fin à nos jours. Mais le Ciel ne l’a pas voulu, le
faisant
mourir lors que vous nous avez secourus. Et parce que ces deux femmes
que vous avez sauvées sont deux de ses filles plus
aymées, qui estoient
venues pour luy clorre les yeux, si de fortune le conseil des six cens
luy eust accordé le poison, nous avons pensé d’estre
obligez de les
assister en cet accident, et de ne les point abandonner, jusques
à ce
qu’elles ayent trouvé le corps de leur pere, et rendu ce dernier
devoir
à celuy qui n’eut jamais infortune durant
sa vie, afin que mesme apres la mort il soit si heureux que d’estre
enterré par les mains de ses enfans. Et apres, nous avons fait
dessein de les renvoyer à nos despens, aussi tost que nous
aurons
eu nouvelle de Rome. Mais pour ce qui nous concerne, nous
sommes resolus d’achever nostre dessein, et ne retardons de nous
presenter devant le Conseil, que pour faire paroistre que la perte
des biens ny le naufrage ne nous ont point donné ceste
volonté,
estant plus riches, puis que le Ciel le veut, de grandes terres et
possessions que de contentement, et pour ceste occasion nous avons
envoyé en nos maisons pour faire venir nos esclaves et
serviteurs, avec
une partie de nos biens.
Ursace finit de ceste sorte, me laissant infiniment touché de
compassion pour sa fortune, et gour celle d’Eudoxe. Et luy ayant
respondu que j’en avois veu plusieurs.qui avoient faict la requeste
du poison au conseil des six cens, ausquels on l’avoit accordée,
et refusée à d’autres, il me pria de les tenir secrets,
de peur que
s’il y avoit quelques amys de Maxime, ou quelqu’un outragé
de Genseric, il ne les previnst, et leur empeschast de mourir de
leur volonté. Et apres s’enquirent comment la requeste se devoit
presenter, en quels termes, et quelles ceremonies il y falloit faire.
Je leur respondis que la chose estoit fort aysée, et qu’il ne
falloit
s’adresser qu’au magistrat particulier, auquel on donnoit la
requeste, qu’il rapportoit au conseil des six cens, et qu’il ne falloit
y nommer personne, afin que sans esgard des qualitez, ils
peussent en mieux, juger, et que la requeste devoit estre telle.
[553/554]
REQUESTE
Qui se presente au conseil des six cens,
demandant le poison.
Le souverain Conseil des six cens est requis d’accorder au suppliant le favorable soulagement des miseres humaines, en vertu des sages et genereuses loix des.ïMassiliens, ordonnez juges en terre entre la fortune et les hommes. Et pour Cest effet luy soit donné jour four desduire ses raisons pardevant eux. Ainsi se conserve et s’augmente leur grandeur.
Ils m’en demanderent coppie, afin de n’y point fallir, et
la
leur ayant promise, je continuay : Apres, leur dis-je, on vous
assignera le jour, et devant eux vous deduirez les occasions qui vous
convient à vouloir mourir, sans toutesfois que vous soyez
obligé
de dire vostre nom, ny d’autre que vous alleguiez en vostre discours,
qui doit estre fort clair et de peu de mots ; et croyez que
si c’est chose juste, ils vous accorderont ce que vous requerez.
Je vis bien à ces dernieres paroles qu’Ursace vouloit mourir,
car je lisois à ses yeux le contentement de son ame ; mais je
cognus
bien aussi qu’Olimbre n’y estoit poussé que de la seule
amitié
qu’il portoit à son compagnon, duquel il ne se vouloit point
separer.
Or quelques jours s’escoulerent de ceste sorte, au bout desquels
ils eurent nouvelle d’Italie, telle qu’ils attendoyent, par un
vaisseau qui leur apporta grande quantité d’esclaves, de
serviteurs
et de richesses.
Il faut que j’abrege ce long discours. Toutes choses donc estant
prestes, ils me prierent de les accompagner devant les juges et
leur rendre ce dernier et pitoyable office. Je le fis à regret,
car
je les aymois, et voyant la volonté qu’ils avoyent, je craignais
que le Conseil trouvast leur demande juste. Ils presentent donc
leur requeste, et sont assignez au troisiesme jour d’apres, car
c’estoit le terme qu’ils donnoyent pour changer d’advis. Mais
Ursace constant et ferme en ceste opinion se trouva.dés le matin
devant eux, avec Olimbre,’tous deux bien vestus, et bien accompagnez et
estans appellé dans le Conseil, et enquis du sujet
qu’ils avoient de vouloir mourir, Ursace parla briesvement de
ceste sorte. [554/555]
DEMANDE D’URSACE
Je veux mourir, seigneurs Massiliens, par ce que la vie m’est des-agreable, inutile et honteuse. Des-agreable, d’autant qu’aymé et amant d’une tres-belle et tres-vertueuse dame, elle m’a esté enlevée et emmenée esclave en pays estranger. Inutile, parce que ce ravisseur est infiniment puissant par dessus toutes mes forces. Et honteuse, d’autant qu’ayant mille fois juré à ceste belle dame de ne souffrir, tant que je serois en vie, qu’il luy fust faict outrage, ce m’est une honte extreme de vivre et ne la secourir pas. Or le grand Dieu n’ayant donné la vie aux hommes que pour leur bien, il n’est pas raisnnable qu’elle me demeure seulement pour mon mal. C’est pourquoy je me presente devant vous, sages seigneurs, pour obtenir le soulagement que vous ne refusez point aux miserables, et croyez que vous ne I’accorderez jamais à personne plus afligée, ny qui le desire davantage.
Ursace parla de ceste sorte, qui fit tourner les yeux de chacun sur luy, admirant sa constance et la fermeté de sa parole, car jamais il ne changea de voix ny de couleur. Et peu apres Olimbre se descouvrant, la teste, dit ainsi.
DEMANDE D’OLIMBRE
Je veux mourir, seigneurs Massiliens, pour les mesmes raisons que mon amy vous a desduites, parce que, comme luy, j’ay perdu celle que j’aymois, et de plus, parce que je vois qu’il veut mourir. Car l’aymant plus que tout ce qui est en l’univers, je ne puis ny ne dois consentir qu’il se separe de moy. Je ne le puis, d’autant que l’amitié n’estant qu’une union de deux volontez, je n’aymerois point (et cela est impossible) si je consentois à ceste desunion. Et je ne le dois, parce que c’est contre le devoir d’un homme d’honneur de cesser d’aymer ce qu’avec raison il a commencé d’aymer. Or toutes raisons m’ont contraint à ceste amitié, car il est vertueux, bon amy et je luy suis obligé de la vie. Ne seroit-ce contrevenir à toutes raisons, si je deffaillois en ceste amitié ? C’est pourquoy, sages seigneurs, puis que le Ciel vous a establis pour le soulagement des affligez, ne m’en refusez point le remede, afin de ne contrevenir à vos loix et ordonnances, que par tant de siecles vous avez jugées si justes et si sainctes. [555/556]
Chacun certes admira la resolution de cet amy, et
n’y eut celuy qui ne desirast d’estre le tiers, pour participer au
bon-heur d’une telle amitié. Le conseil cependant, apres avoir
longuement
disputé, demeura en doute si l’on devoit leur accorder ou
refuser
ce qu’ils demandoient, jusques à ce que le principal du conseil,
par l’advis de tous, demanda à Ursace s’il vouloit permettre
à son
amy de mourir. A quoy il respondit que non. – Et pourquoy ?
adjousta le sage Massilien. – Parce, respondit Ursace, qu’il doit
vivre pour soulager, ainsi qu’il le peut, l’infortune de sa dame,
et de la mienne. – Et vous, continua-t’il, avez-vous permission
de celle que vous aymez de vous oster la vie, ne la pouvant secourir
en ceste infortune ? – Je ne l’ay point, dit Ursace, d’autant
que depuis ce malheur je ne l’ay point veue. Mais je m’asseure
bien que son cœur genereux y consentira, et que si elle estoit
en ma place, elle vous feroit la mesme requeste que je vous ay
faite.
Les seigneurs du Conseil alors disputerent entre eux fort long
temps, sans qu’on les pust entendre. En fin les voix ayant esté
recueillies par le principal, et s’estant remis en sa place, il profera
d’une voix grave et assez haute, telles parolles.
JUGEMENT
Du conseil des six cens.
Sur les requestes à nous presentées par ces deux suppliants pour obtenir le soulagement des miseres humaines. Le Conseil ordonne, avant qu’accorder la premiere, que le suppliant aura permission de la dame qu’il ayme, de pouvoir disposer de sa vie, avec laquelle revenant, son desir sera contenté. Et pour l’autre, son amy ne voulant consentir à sa mort, il est declaré incapable d’obtenir ceste grace. Et cela, d’autant que 1’un et l’autre sont amants et aymez, et que I’amant ne doit pas vivre pour soy, mais pour la personne aymée, et par consequent ne peut ny ne doit disposer de sa vie, sans la permission de celuy à qui elle est.
O Dieu ! s’escria Ursace, ayant ouy ceste ordonnance,
combien
ay-je encores à passer de tristes jours, et de fascheuses nuicts
!
Et faisant une grande reverence à ces seigneurs, il sortit du
[556/557]
Conseil, si affligé de n’avoir peu obtenir ce qu’il demandoit,
qu’il
faisoit estonner chacun de sa constance et ferme resolution à la
mort.
Olimbre n’en estoit pas de mesme, qui n’avoit desiré de mourir
que pour
l’accompagner, et qui estoit bien ayse du dény que l’on leur
avoit fait
à tous deux, car il n’eust pas voulu que c’eust esté
à luy seul.
Ils se retirerent donc en leur logis accoustumé, où apres
s’estre
plains de la fortune, qui ostoit la volonté à ces sages
Massiliens de
leur accorder ce qu’ils ne refusoient aux plus miserables, le bruit
s’espancha non seulement par la ville, mais par toute la contrée
que deux grands personnages Romains estoyent venus exprés
pour demander le poison. Cela fut cause qu’entre les autres il y
eut un grand astrologue qui, desireux de les cognoistre, les vint
visiter. Cet homme estoit vieil, et avoit vescu pres de trois
siecles, je veux dire des nostres, s’estant tousjours adonné
à
ceste science avec tant d’estude qu’il estoit reussy admirable en
ses predictions. Celuy-cy donc estant adverty de leur dessein,
craignant que leurs courages fussent tellement disposez à la
volonté de mourir que le poison leur estant refusé, ils
ne
recourussent, au fer, il desira de les conseiller selon que sa science
le luy pourroit permettre. Et en ce dessein les vint trouver un matin
qu’ils estoyent seuls dans leur chambre. Il voulut y estre conduit par
moy, parce que nous avions quelque cognoissance à cause de mes
estudes.
Je ne vous diray point les discours particuliers qu’ils eurent,
car ils seroyent trop longs; tant y a qu’ayant long temps
consideré le
visage et les mains, et ayant jetté quelques figures sur un
papier
qu’il separa et puis rejoignit ensemble, il leur tint telles paroles :
Seigneurs, vivez et vous conservez à une meilleure saison que le
Ciel
vous promet. Vous, dit-il, s’addressant à Ursace, vous
recouvrerez
celle que vous avez perdue par le moyen de l’homme que vous aymez le
plus au monde, et plein de contentement, la possederez à longues
années
dans la mesme ville où vostre amour a pris naissance. Et vous,
dit-il,
se tournant vers Olimbre, vous espouserez celle que vous aymez, la
ramenerez en sa patrie avec sa mere, et de mourrez jamais que, fait
empereur, vous n’ayez commandé à l’empire d’Occident. Ces
choses que je
vous dis sont infaillibles, et rien ne les peut divertir.
La reputation de cet homme eut une grande force sur Ursace,
et plus encores les particularitez de sa vie passée qu’il luy
dit,
[557/558] et qu’il ne pouvoit avoir sçeues que par sa doctrine ;
de
sorte qu’il resolut de le croyre, et de suivre le conseil qu’il luy
donneroit. Et se descouvrant à ceste occasion entierement
à luy, le
pria par le grand Dieu qu’il adoroit, de le vouloir assister de son
advis. Et lors il luy proposa la hayne de Genseric, et le danger qu’il
y avoit pour luy de s’en aller en Affrique. – Il faut, dit-il, que vous
renvoyez
en Italie tous vos domestiques, et que vous fassiez semblant
de vous tuer, afin que le bruit s’en espanche par tout. Et puis de
là à quelques jours, vous vous desguiserez ou en esclave
ou autrement,
et vous mettrez au service de vostre amy, qui vous ermenera en Affrique
où mesme il le racontera à Genseric ; et ne doutez point
que, de ceste
sorte demeurant incognu, vous ne parveniez à ce que vous desirez.
Je vous conseillerois bien d’aller en Constantinople attendre
qu’Olimbre vous y allast trouver avec Eudoxe et Placidie, car
je voy bien par mes observations qu’il les y doit conduire ; mais
trois occasions me font vous dire, que vous devez aller en
Affrique. La premiere, parce que je prevoy qu’il faut que vous
soyezt tenu pour esclave, et que vous ne le pouvez eviter.
L’autre, que peut-estre le sejour vous seroit bien ennuyeux
d’attendre si long temps sans vostre amy, et sans voir celle que vous
aymez. Et la derniere, afin que vous assistiez de conseil
Olimbre, qui en aura bien affaire aux occasions qui se presenteront,
et desquelles il n’est pas à propos qu’il se declare à
personne. Outre
qu’il est necessaire pour oster à Genseric tout soupcon, et
toute la
mauvaise volonté qu’il pourroit avoir conceue contre Olimbre,
que l’on
fasse courre le bruit que vous estes mort ; que si vous demeuriez en
Grece ou en Italie, il seroit impossible que quelqu’un ne vous
descouvrist. Ainsi les conseilla ce sage, et apres les avoir laissez en
la garde de Dieu, se retira en sa maison.
Ursace ayant longuement debatu en luy-mesme ce qu’il avoit
à faire, resolut en fin de l’observer de poinct en poinct. Et
pour-ce
un soir ayant accommodé le long de son costé une vessie
pleine
de sang, il s’alla promener sur le bord de la mer avec la plus
part de ses domestiques, et plusieurs de ceux de la ville, où
apres
avoir fait quelque discours de ses miseres, et s’estre plaint du deny
qu’on luy avoit fait du poison, faignant de ne vouloir plus vivre,
il se mit un couteau dans le costé, d’où le sang sortit
en telle
abondance, que chacun creust qu’il estoit mort. Mais se demeslant de
nos mains, il se jetta de furie dans la mer, nous laissant sa robe
[559/559] entre les mains, à Olimbre, et à moy, qui
faisions semblant
de le vouloir retenir. Il estoit entre jour et nuict, et il
sçavoit
fort bien
nager, de sorte que, plongeant et s’en allant fort loing entre deux
eaux, nous le perdismes incontinent. Je ne vous rediray point
l’estonnement de chacun, ny les plaintes qu’Olimbre faisoit, afin
de mieux faire croire la mort de son amy. Tant y a que,. disant
alors son nom, la nouvelle en fut divulguée par tout. Cependant
je m’en allay où je sçavois qu’il se devoit retirer, et
luy portant
des habits d’esclave, le fis coucher dans une pauvre maison, où
je l’accommoday de tout ce que je peus. Il advint qu’Olimbre
le lendemain faisant semblant de chercher le corps de son amy,
trouva celuy. du vieux mire, pere des deux fiiles qui estoyent
retirées avec luy, et le leur remettant entre les mains, elles
luy
rendirent les derniers devoirs de la sepulture, comme si le Ciel
n’eust pas mesme voulu que cet heureux vieillard eust esté
privé
de quelque heur qui peust arriver aux hommes, mesme apres
leur mort. Sur son tombeau, à la requeste de ses sages et
honnestes
filles, je fis ces vers.
EPITAPHE
D’UN HOMME HEUREUX
Enfant
chery de tous, nourry de pere et mere,
Jeune sans point de peine, etsans mauvaises mœurs,
Puis homme, j’ay vescu, sans fortune contraire,
Et vieux sans maladie ; à la fin si je meurs,
C’est que la mort à tous est chose necessaire.
Passant, ne trouble point maintenant, mon repos,
Et toy, terre, à jamais sois legere à mes os.
Quelques jours apres, Olimbre renvoya en Italie tous ses
domestiques et
ceux d’Ursace, et mesmes les deux filles du bon mire
ausquelles il fit de grands biens. Et prenant d’autres serviteurs,
s’en alla avec son amy, deguisé en esclave, en Affrique, non pas
sans m’y vouloir mener. Mais mon dessein n’estant point de desobeyr
à
celuy qui m’avoit nourry, je ne voulus disposer de moy sans sa
volonté.
Voylà, madame, dit Silvandre, s’addressant à Leonide, ce
que
j’ay sceu de la fortune d’Ursace, qui à la verité
meritoit bien
toute sorte de contentement pour la fidelité qui estoit en
luy. [559/560]
Leonide vouloit respondre, lors que Hylas se levant de son siege :
Voilà, dit-il, le plus vray fol, qui fit jamais profession
d’aymer.
Comment ? continua-t’il, avoir servy toute sa vie pour n’en
avoir autre contentement que d’estre appellé mon chevalier, et
la nommer ma belle princesse, ou d’en avoir seulement quelque
miserable baiser ? Et cependant avoir couru tant de fortune
de sa vie, respandu tant de sang, avoir demandé le poison, et
bref s’estre rendu esclave ? Je conclus, quant à moy, que le
Ciel
a esté tres-juste de le traitter ainsi, et qu’avec raison il luy
a faict
prendre l’habit qu’il a emporté en Affrique, puis que toute sa
vie il
en a fait les actions.
Adamas et toute la trouppe ne se peurent empescher de rire
de l’opinion de Hylas, et n’eust esté qu’il estoit heure de
soupper,
je croy qu’il ne s’en fust pas allé sans responce.
Mais le druide se leva, prenant Tircis d’une main, et Phocion
de l’autre, et attendant que la viande fust portée, il fit
quelques
tours en la gallerie, chacun considerant ce qui luy sembloit de
plus rare: Et entre les autres, Tircis regardant un grand Roy
armé; et tout couvert de panaches, à longue barbe, et
à longue
chevelure, et de qui le visage estoit remply de gravité : Qui
est
celuy-là, dit-il, mon pere, qui porte un escu de gueulles
à trois
diademes d’or ? – c’est, dit le druide, Faramond, le premier
Roy des Francs, qui a fait sentir ses armes victorieuses aux
Romains en Gaule. – Et celuy-cy, continua Tircis, qui est aupres
de luy, qui porte d’azur à un chat d’argent armé de
gueulles ? – C’est;
dit Adamas, Gondioch, roy des Bourguignons, qui prit
cet animal en signe de liberté. – Et cest autre, adjousta
Tircis,
qui porte d’or à trois corbeaux à aisles estendues, de
pourpre,
membrez de gueulles ? – c’est, respondit Adamas, le roy des
Gepides, nommé Ardaric. – Quant à celuy-cy, reprit
Tircis,
qui porte de gueulIes à un espervier a aisles estendues, d’or
membré et couronne d’argent, je ne le vous demande pas, car
vous m’avez des-jà dit qu’il s’appelloit Attila, roy des Huns.
Il
faut advouer que vous avez esté curieux, non seulement pour les
peintures de tant de grands personnages, mais pour avoir encore
eu la curiosité de les faire vestir et armer comme ils souloient
estre. C’est apprendre à bon marché que de se promener en
ce lieu
avec vous.
Cependant Hylas qui tenoit Alexis d’un costé, doit bien
discourant
sur d’autres sujets, car estant devenu passionnément [560/561]
amoureux d’elle, il ne la pouvoit quitter. Adamas qui s’en prenoit
garde, et qui estoit bien aise qu’il se trompast de ceste sorte.
pour mieux cacher Alexis, lors qu’il fallut aller à la table, et
sortir
de la gallerie, se tournant vers Hylas : Et bien, berger, luy dit-il
avouez la verité, qu’est-ce que vous avez trouvé de plus
beau
en ce lieu ?
Hylas, sans y longuement songer, respondit : Alexis. – Mais,
adjousta ledruide, je parie des raretez que vous y avez veues,
et que j’ay esté curieux d’y assembler. – Quant à moy
repliqua
Hylas, je n’ay point d’yeux pour regarder autre chose qu’Alexis,
et si vous voulez sçavoir des nouvelles de ce que vous me
demandez, il s’en faut enquerir de Tircis, parce que ce ne sont
que peintures mortes, et il n’aime que celles qui ne sont plus au
monde. – Je respondray, dit Tircis, que je n’y ay rien veu de plus
beau qu’Alexis, ny qui m’agree d’avantage. – En fin, s’escria
Hylas, qui commençait d’estre jaloux, Hylas ne sera pan le seul
inconstant de ceste troupe, puis que vous vous en meslez. Mais,
ma maistresse, continua-t’il, s’adressant à Alexis, ne vous
laissez
pas mourir pour cela, car il vaut bien mieux qu’il soit inconstant. –
Et pourquoy dittes-vous cela ? mon serviteur, respondit Alexis. –
Parce, dit-il, qu’il n’a accoustumé que d’aimer la mort. – Et
ne voyez-vous pas, reprit Sircis, que ceste belle Alexis doit etre
aimée de moy si j’ayme la mort, puis que ses beautez en font
plus mourir que la mort mesme ? – Ah ! dit Hylas, si vous le
prenez de ceste sorte, je le quitte. Mais puis qu’il est ainsi, pour
nous rendre tous deux contens, il faut qu’elle donne la mort à
Tircis, et à Hylas 1a vie. – Vrous et moy, repliqua Tircis,
serions
trop contens pour des hommes, si nous recevions une mort ou
une vie si belle.
Et à ce mot, sortant de la galerie, chacun se mit à
table, et le
souper estant finy et une partie de la nuict escoulée en divers
discours, ils furent tous conduits en leurs chambres, où ayant
reposé jusques au jour, ils se retirerent dés le matin en
leurs
hameaux, si satisfaicts, et de la courtoisie d’Adamas, et de la.
beauté et bonne grace d’Alexis, qu’il n’y avoit celuy qui ne les
louast infiniment. Mais sur tous, Hylas qui ne se pouvoit taire
des perfections de ceste nouvelle maistresse. Et de fortune ils
rencontrerent Astrée, Diane, et Phillis, dans le grand
pré, avec
Madonte, Laonice, Palinice, Circéne, et Florice, qui les
attendoient
de compagnie, pour apprendre des nouvelles de la beauté
[561/562]
d’Alexis, de laquelle elles avoient desja ouy parler. Et Phillis
s’approchant de Lycidas : Et bien, berger, luy dit-elle, qu’est-ce
que de ceste beauté, dont l’on parle tant ? – Je ne vous en veux
rien dire, respondit le berger, que vous n’ayez parlé à
Hylas. – Et bien. mon serviteur, dit-elle, que.nous en raporterez-vous
?
Et parce qu’il ne respondoit rien : Et quoy, mon serviteur, dit elle,
ne parlerez-vous point à vostre maistresse ? – Vous, dit Hylas,
ma
maistresse ? et moy vostre serviteur ? Si vous le croyez,il y en a bien
de trompées, car je n’y pensay jamais moins que je faits. – Et
comment ? mon serviteur, dit Phillis, feignant d’en estre bien en
peine,
vous ne me voulez plus pour vostre maistresse ! – Je vous prie,
bergere, dit-il, n’usons plus de ces mots de serviteur et de maistresse
: ils ne sont plus de saison entre nous. – Et à quel jeu,
dit-elle,
vous ay-je perdu, Hylas ? – A celuy des plus belles, respondit-il. Ne
sçavez-vous pas que j’ay accoustumé de donner
congé à celles que j’ayme
quand j’en trouve de plus belles ? Demandez à Florice, à
Circéne, à
Palinice, à Madonte, et à Laonice. Et si toutes
celles-là ne le vous
veulent dire, vous pouvez dés à ceste’heure vous en
enqurir à Phillis
qui est l’une de vos meilleures amies, car si elle vous veut advouer la
verité, elle vous dira que je la quitte pour Alexis, qui
à la verité
est la plus belle et la plus raisonnable que je vis jamais.
Chacun se mit à rire des discours de Hylas,. et Phillis ayant
fait comme les autres, enfin reprenant la parole : Et quoy, berger,
vous estes donc resolu de ne me plus aimer ? Est-il possible
que vous me quittiez pour une druide ? Pour le moins, je me
console que vous ne jouirez de long temps de vos amours, puis
qu’Alexis ne peut estre mariée qu’elle n’ait achevé son
siecle
avec les Carnutes. Alors HyIas se sousriant, et bradant la tese :
Je vous asseure, luy dit-il, bergere, que vous me dites là une
chose qui me rendroit amoureux de la belle Alexis, si je ne l’estois
pas. Car depuis que j’ay commencé de voir des femmes, je
n’en ay encore jamais aymé une seule que je ne l’aye haye aussi
tost que j’ay pensé à l’espouser. De sorte que si Alexis
ne se contente
d’un siecle, je luy en donne deux, et que cependant elle
m’aime. Et puis il faut.que je vous die une ambition d’amour qui m’est
venue. J’ay aymé des filles, des femmes, et des vefves ;
j’en ay recherché des moindres, d’égales à moy, et
de plus grande
qualité que je n’estois ; j’en ay servy de sottes, de
ruzées, et de
bonnes; j’en ay trouvé de rigoureuses, de courtoises, et
d’insen- [562/563] sibles à la haine et à l’amour. J’en
ay
eu de
vieilles, de jeunes et autres qui estoient encores enfans ; je me suis
pleu à la blonde, à la noire, et à la claire brune
; je me suis adressé
à des unes
qui n’avaient jamais aimé, et à d’autres qui aymoient, et
à de
celles qui n’aimoient plus, à des trompeuses, à des
trompées, et
à des innocentes. Bref, je puis dire n’avoir rien laissé
d’intenté
en ce qui concerne l’amour, de quelque condition ou humeur
que puisse estre une femme, sinon de servir une druide ou vestale.
Et j’advoue qu’en cela je suis encor novice, ne m’estant jamais
rencontré à propos pour en faire l’apprentissage, et
pense
que les dieux m’ont cette belle Alexis, à fin que je me puisse
vanter
d’estre le plus parfait et capable amant qui fut jamais.
Tous ceux de la trouppe se mirent à rire, oyant le dessein de
Hylas, et Florice prenant la parole : Et quoy ? Hylas, dit-elle,
ne craignez-vous point le fouldre de Tharamis, recherchant ceste
fille qui luy est dediée ? – Et pensez-vous, dit-il, en haussant
la teste, comme par mespris, que tout ce qui est au monde ne,
soit pas à luy, sans qu’il luy soit dedié ? Et vous,
Florice, qui
estes si religieuse envers les dieux, n’estes-vous pas à
Tharamis ?
Et toutesfois n’avez-vous pas eu mille fois Teombre entre vos
bras, sans qu’une il ait esté foudroié ? – Vous avez
raison,
dit froidement Florice, mais je pensois que les choses deffendues
offençoient plus les dieux, que celles qui estoient
indifferentes. – Voilà, respondit Hylas, une bonne excuse et
bien
trouvée.
Et dittes-rnoy, je vous supplie, où avez-vous trouvé que
les dieux
ayent fait cette deffence ? – Si vous aviez quelquefois, dit-elle,
veu recevoir une druide ou vestale par leurs anciennes, vous
ne feriez pas ceste demande. – J’entens bien, dit Hylas, que ces
vieux druides font les deffences que vous dittes, mais ils ne sont
pas des dieux; et partant, la deffence n’est faite que par des
hommes, et des hommes encores qui estant vieux, sont marris
que les jeunes jouissent des douceurs desquelles par l’impuissance
de leur sage ils sont privez. – Ah ! berger, dit Tircis, ne meslons
jamais les choses sacrées avec.les prophanes, et vous souvenez
que du temple d’Apollon qui cousta si cher à nos Gaulois, luy
avait
esté dedié par des hommes. – Vrayement, dit Hylas, tu
m’avois
longuement gardé ceste remontrance. Et Tircis, mon amy, depuis
quand
es-tu devenu si amoureux ? Toy, dis-je, qui ne te contentant pas des
personnes vivantes, vas fouiller dans [563/564] les tombeaux pour
y derober mesme ce que les dieux ont voulu
oster d’entre les hommes pour s’en rendre seuls possesseurs !
Toy, qui pour te rendre desobeissant à leurs ordonnances, aimes
mieux quitter les actions des hommes qui doivent aymer les
personnes vivantes, et avoir en horreur celles qui sont mortes !
Toy, dis-je, Tircis, tu me viens parler des dieux et du devoir
des hommes ! – Ah ! Hylas, respondit Tircis en souspirant, que
tes reproches me touchent vivement, et que c’est à grand tort
que tu me les fais ! J’advoue que j’ayme Cleon, et que je seray
plustost sans me souvenir de moy-mesme, que sans la memoire
de ses perfections ; mais en quoy offencé-je les dieux, et en
quoy
sors-je du devoir des hommes ? puis qu’au contraire ce seroit
estre infiniment ingrat envers les dieux que de n’honnorer point
leur plus parfait ouvrage ? et que ce seroit n’estre pas homme
que de n’aimer point, ou d’oublier la chose du monde la plus
digne d’amour et de memoire ?
Ainsi discouroient ces bergers, cependant que Lycidas racontoit
à Phillis et à la belle Astrée ce qu’il avoit veu
chez Adamas, et
quelle estoit la beauté d’Alexis. – Et afin, disoit-il, que sans
l’offencer, je vous dise quelle elle est, representez-vous le visage
de feu mon frere, quand il estoit en sa plus grande beauté, car
elle luy ressemble de sorte, que je ne vis jamais pourtrait qui
ressemblast mieux à un visage, ou pour mieux dire jamais miroir
ne representa rien plus naifvernent – Est-il possible, dit
Astée,
que cela soit ? – II n’est rien de si vray, dit-il, que je n’y cognois
difference qu’en l’habit, et que sans mentir je trouve Alexis un
peu plus belle, ce me semble. – O dieux ! dit Astrée, me ferez
vous
ceste grace que je puisse encore une fois contenter mes
yeux de ceste agreable veue ? Et puis se tournant à Diane, luy
parlant à l’oreille : Je vous promets, ma sœur, que si je puis,
j’auray ses bonnes graces, et que je seray refusée, ou je m’en
iray
avec elle pour me rendre druide. – Mon Dieu ! ma sœur, dit
Diane, ne parlons point de ceste separation, ou il faut que vous
vous resolviez de nous emmener, Phillis et moy. – Il n’est pas
raisonnable, dit Astrée, toute contente de l’esperance qu’elle
avoit, vous feriez trop de tort à Silvandre, et à
lycidas, qui
ne peuvent mais de ma faute. Diane voulut respondre, mais
Astrée luy fit signe du doigt, qu’elle se teust, de peur
qu’elles ne
fussent ouyes. De ceste sorte ceste belle troupe se retiroit au
petit pas, et apres chacun se separa en sa cabane, apres avoir
[564/565]
fait resolution d’aller le troisieme jour visiter Adamas et
la belle
Alexis : terme qu’Astrée trouvoit fort long et ennuieux
pour l’extreme desir qu’elle avoit de voir le visage
tant aimé ;
cependant que de son costé Celadon
mouroit d’impatience de son
retardement.
Amour se mocquant ainsi de tous les deux,
ne leur laissoit
jouir du bien qui estoit
en leur puissance, s’il ne leur
eust permis de
le sçavoir
recognoistre.
FIN
DE LA SECONDE PARTIE
D’A S T R É E.