LE TROISIESME LIVRE
DE LA SECONDE PARTIE
D’ASTRÉE.
Lors que Silvandre s’endormit, la nuict estoit desja tant
advancée, qu’il ne s’esveilla que le soleil ne fust fort haut.
Et au contraire, le berger, qui la nuict avoit discouru avec le druide,
fut aussi matineux que l’aurore. Et parce que le lieu de sa demeure
estoit pres de là, de fortune se promenant selon sa costume, il
apperceut Silvandre endormy, et desireux de le cognoistre (parce que
depuis plus d’un mois qu’il faisoit sejour en ce lieu, il n’y avoit
rencontré berger de sa cognoissance), il s’approcha doucement de
luy ; mais il n’eust plustost jetté l’œil dessus, qu’il le
recogneut pour l’un de ses plus grands amis, et telle cognoissance luy
fit venir les larmes aux yeux, pour le souvenir de sa vie
passée. Et se retirant quelques pas en arriere, et se couvrant
d’un gros arbre pour n’estre apperceu de luy, si de fortune il
s’esveilloit, il le considera quelque temps fort attentivement, et dit
en fin d’une voix assez basse : Tres-cher amy, et tres-fidelle
compagnon Silvandre, que ta rencontre m’apporte de plaisir et
d’ennuy ! car nostre amitié ne veut pas que la tristesse
où je vis m’empesche de me resjouir en te voyant. Et toutesfois
ceste veue me remet en la memoire l’heureuse vie que j’ay passée
depuis que j’eus ta cognoissance, jusques à la cruelle sentence
que ma bergere prononça contre moy. Sentence dont je ne me puis
souvenir, que plein de regret je n’appelle la mort à mon
secours, esprouvant bien veritable ce que l’on dit, qu’il n’y a rien de
si miserable que celuy qui perd le bon-heur possedé. Mais qui
pourroit sans larmes avoir la memoire de ma felicité
passée, et la veue de ma misere presente ? A ce mot il se
teut, et croisant les bras, se retira encores deux ou trois pas, par ce
qu’il le vid remuer, et en même temps se tourner [83/84] d’un
costé sur l’autre, disant assez haut : Ah ! belle
bergere, combien cruellement traittez-vous ce pauvre berger ?
L’estranger cogneut bien qu’il dormoit, mais ne sçachant de quel
berger il vouloit parler, il s’approche de luy, et luy regardant le
visage, le vid tout couvert de pleurs, qui trouvoient passage soubs les
paupieres, quoy qu’elles fussent closes. Il jugea lors que c’estoit de
luy mesme de qui il entendoit parler, ce qu’il trouva fort estrange, se
ressouvenant que son humeur avoit tousjours esté si contraire
à l’amour, qu’outre le surnom d’incogneu, on le nommoit bien
souvent le berger sans affection. Mais considerant la force qu’une
beauté peut avoir, il creut en fin qu’il n’avoit non plus
esté exempt des blesseures d’amour que les autres bergers de son
aage. Et se confirma d’avantage en ceste opinion, se resouvenant de ce
qu’on luy avoit dit de la gageure de luy et de Phillis. Ceste
consideration luy fit dire en la regardant : Ah ! Silvandre,
que tu es à ceste heure peu capable de conseiller autruy, puis
que tu es aussi necessiteux, à ce que je vois, de bon conseil,
que nul autre. Pour l’amitié que je te porte, je supplie amour
qu’il te soit plus pitoyable qu’il ne m’a point esté, et qu’il
donne à ta fortune un tour plus heureux qu’à la mienne.
A ce mot, se reculant doucement, il se retira au lieu de sa demeure.
Mais il ne se fut plustost assis sur le bord de son lict, que revenant
à penser à la rencontre qu’il avoit faicte, il se
representa l’amitié que Silvandre luy avoit tousjours
portée, la grande familiarité qui avoit esté
entr’eux, et comme la fortune le luy avoit amené le premier en
ce lieu. Est-ce point, disoit-il, pour donner commencement à une
plus douce vie, et qu’elle soit desormais lasse de me travailler ?
Cela ne peut estre, disoit-il, puis que rien ne me sçauroit
rendre moins miserable que je suis, sinon la seule mort, et qu’il y a
plus de sortes de peine que de puissance pour les supporter. Seroit-ce
point, peut-estre, que le Ciel prevoyant la fin de mes jours, ait
conduit vers moy Silvandre, l’un de mes plus grands amis, pour en son
nom de tous les autres me venir dire le dernier adieu ?
Ceste pensée le retint quelque temps, en fin elle fut cause de
le faire resoudre à chose qu’il n’eust jamais pensée, qui
estoit d’escrire à sa maistresse, par ce que le rigoureux
commandement, qu’elle luy avoit fait en le bannissant de sa presence,
luy en ostoit la hardiesse. Mais pensant asseurement que ses jours
estoient pres de leur fin, il jugea d’estre obligé à ne
partir [84/85] point de ceste vie, sans prendre congé d’elle en
quelque sorte. Il prend donc la plus, il escrit et raye plusieurs fois
la mesme chose, approuve ce qu’auparavant il a desaprouvé, et en
fin luy escrit ce que cent fois il avoit effacé, et apres avoir
plié la lettre, met au dessus : A la plus belle et plus
aymée bergere de l’univers.
Et reprenant le chemin par où il estoit venu, retourne où
il avoit laissé Silvandre, et s’approchant doucement de luy,
avant que luy mettre ceste lettre en la main, la baisant deux ou trois
fois : Ha trop heureux papier, dit-il, si ton bon-heur te porte
entre les mains de celle de qui depend tout mon contentement, touche
luy si vivement le cœur, que si la compassion n’y peut trouver place,
le souvenir du passé, et le tesmoignage de la miserable vie que
je fay, la contraignent de croire qu’encores qu’elle soit entierement
changée envers moy, toutesfois mon affection ne le sera jamais
envers elle. Et toy, Silvandre, dit-il, se tournant vers son amy, et la
luy mettant dans la main, si ton amour te permet d’avoir encor des yeux
pour voir la beauté de celle à qui ce papier s’adresse,
donne-le luy, berger, je te supplie, et fay ce bon office à ton
amy, comme le dernier qu’il espere jamais recevoir, ny de toy ny
d’autre. Il disoit cela, sur l’opinion qu’il avoit de ne pouvoir
longuement continuer sa vie en ceste sorte. Ainsi se partit ce berger,
tant affligé qu’il s’en alla les bras
pliez l’un dans l’autre, et les yeux contre terre, jusques en sa
demeure, et tres à propos pour n’estre apperceu de Silvandre,
qui s’esveilla en mesme temps. Et parce que le soleil estoit desja fort
haut, il regardoit de quel costé il prendroit son chemin pour
s’en retourner, lors que frottant ses yeux, pour en chasser entierement
le sommeil, il y porta la main, où le berger luy avoit mis la
lettre. Son estonnement fut grand, lors qu’il la vid, mais beaucoup
plus, quand il leut à qui elle s’adressoit. Dors-je, disoit-il,
ou si je veille ? est-ce en songe, ou en effect que je vois ceste
lettre ? Et lors la considerant : Je ne dors point,
continuoit-il, il est tout certain que je veille, et que je tiens en la
main une lettre qui s’adresse à la plus belle, et plus
aymée bergere de l’univers. Mais si je ne dors point, pourquoy
ne sçay-je qui me l’a donnée ? L’avois-je quand je
me suis endormy ? Je ne l’avois point, et faut de necessité
que durant mon sommeil quelqu’un me l’ait mise dans la main. Et cela
pourroit bien estre, car qui est celuy d’entre tous les dieux qui n’a
point aymé les beautez de la terre ? Amour mesme qui est
celuy qui [85/86] blesse les autres, n’en a pas esté exempt, de
sorte qu’il semble qu’ils jugent nos bergeres plus belles que leurs
déesses. Et pourquoy ne croiray-je pas que quelq’un des
immortels, ou quelque Faune, et demy-dieu ayant veu ceste belle Diane
n’en soit devenu amoureux ?
Et lors se taisant et rentrant en peu luy mesme : Mais que vay-je
recherchant, disoit-il, qui luy a escrit ceste lettre ? voyons
la : sans doute elle nous le fera mieux sçavoir que tout
autre. Et despliant le papier, il la leut du commencement jusques
à la fin ; et lors qu’il y trouvoit quelque chose semblable
à ce qu’autresfois il avoit pensé (comme bien souvent
diverses personnes tombent, en un mesme subject, sur une mesme
conception) il y mettoit la pointe du doigt dessus, et en trouvant une
autre, il la marquoit de mesme. Mais quand il leut à la fin de
la lettre, le plus infortuné comme le plus fidelle de vos
serviteurs. O ! s’escria-t’il, il n’en faut plus douter, c’est moy
sans doute qui ay fait ceste lettre ; et faut par necessité
que le demon qui a soucy de ma vie, ayant leu les pensées de mon
ame, les ait escrittes en ce papier ; afin de les faire voir
à Diane. Et de faict, il n’y a point de beauté, qui
puisse causer de si violentes passions, que celles que je lis icy, si
ce n’est celle de ma maistresse et il n’y a point d’amant qui soit
capable de concevoir tant d’affection, si ce n’est Silvandre ; de
sorte qu’il ne faut plus mettre en doute, que ceste lettre s’adressant
à la plus belle et plus aymée bergere de l’univers, je ne
la doive donner à Diane, et qu’estant escrite par le plus
fidelle et plus infortuné amant, ce ne soit par Silvandre,
infortuné, d’autant qu’il aime la plus belle bergere de
l’univers, et que ceste bergere s’est rencontrée la moins
sensible à l’amour, de toutes celles qui doivent estre
aimées. Silvandre s’alloit ainsi persuadant que cette lettre
s’addressoit
à Diane, et desirant qu’elle veist de quelle sorte il estoit
traité, apres avoir remercié son favorable demon, duquel
il pensoit avoir receu ce bon office, il prit le chemin qui luy sembla
le plus court pour retourner en son hameau, avec dessein que si, en y
allant, il ne rencontroit Diane, il se mettroit en queste d’elle aussi
tost qu’il auroit disné. Et de fait, ne l’ayant point
trouvée, se depeschant le plus promptement qu’il peut du repas,
il sortit son troupeau de l’estable qui l’appelloit, comme ayant
attendu, et prit le sentier qui conduisoit à la fontaine des
sicomores, esperant d’apprendre là de ses nouvelles. En quoy il
ne fut point deceu ; car estant arrivé à
l’entrée de la grande prairie qui la touche, et [86/87]
estendant la veue de tous costez, il luy sembla de la voir avec
Astrée, assise à l’ombre de quelques buissons. Amour le
rendit incontinent desireux d’ouyr leurs discours, sans estre
apperceu, luy semblant qu’elles estoient fort attentives à leur
ouvrage. Et pour venir à bout de son dessein se remettant dans
les bois d’où il sortoit, il alla suivant les arbres jusques
prés du lieu où elles estoient, si doucement que, sans
estre apperceu, il pouvoit ouyr tout ce qu’elles disoient, ayant
laissé son troupeau un peu derriere dans le bois, sous la garde
de ses chiens. Et en ce mesme temps Astrée parloit de cette
sorte à
Diane : C’est sans doute que Phillis ne mérite pas que vous
preniez cette peine, et moins encores de porter ces beaux cheveux. Et
faut que j’advoue que je me sens en quelque sorte touchée de
jalousie, quoy que je n’aye point fait fait de gageure avec elle, comme
Silvandre ; car je ne voudrois pas qu’elle ny personne du
monde eust meilleure part en vos bonnes graces que moy. – Belle
Astrée, respondit Diane, c’est moy qui dois desirer de vous la
faveur de vostre amitié, ce qu je fay de telle sorte, que je ne
cederay jamais à personne en ceste volonté, non pas
mesmes à cette Phillis dont vous parlez, et qui me donneroit
bien plus de sujet de jalousie, si je ne cognoisse qu’il est bien
raisonnable que mon affection vous soit cognue autant que la sienne,
avant que vous m’aimiez autant que vous l’affectionnez. – Ma sœur, luy
repliqua Astrée, vos merites surpassent de tant tous les autres,
qu’ils ne vous rendent point subjecte pour estre aymée à
la loy commune. – Et toutesfois, luy respondit Diane, combien m’a-t’il
fallu demeurer aupres de vous, avant que d’avoir obtenu ce bon
heur ? – J’advoue, dit Astrée, que j’ay esté aveugle
de vous avoir veue, et ne vous avoir particulierement aimée
jusques icy, ou il faut confesser que nous ne sommes point maistresses
de nos volontez, mais quelque plus haute puissance qui en dispose comme
il luy plait. Diane en sousriant et baissant doucement les yeux, luy
respondit :
Vos paroles, ma sœur, me feroient rougir, si je n’estois du tout
à vous ; mais ceste volonté qui me rend telle, me
les fait recevoir pour des faveurs, encores que venant de quelque autre
je les deusse tenir pour des mocqueries. – Vous offenseriez, dit
incontinent Astrée, et l’amitié que je vous porte, et
celle que vous m’avez promise. – Elle m’est, adjousta Diane, trop
saincte et trop sacrée pour l’offenser, et par ainsi je croiray
pour vous obeir, et pour mon contentement, que ce sont des louanges,
que toutes [87/88] fois je n’advoueray jamais proceder de
verité, mais de l’amitié que vous me portez, qui fait
voir les choses beaucoup plus grandes que veritablement elles ne sont,
ainsi que le verre mis devant les yeux. – Si vous ne me voulez tenir,
luy respondit Astrée, pour personne de peu de jugement, croyez
que c’est verité et amitié. – L’une ou l’autre, adjousta
Diane, ne peut que me contenter infiniment ; car quant à la
verité, je l’estime, et pour vostre amitié je la desire
par dessus toute chose. Et à ces mots, ouvrant les bras l’une et
l’autre, et se les
jettant au col, s’embrasserent et baiserent avec une si entiere
affection, que Silvandre qui les voyoit, desira plusieurs fois d’estre
Astrée, pour recevoir telles faveurs au nom de qui que ce fust.
Apres elles se rassirent, et se remettant à l’ouvrage qu’elles
avoient laissé, il luy sembla qu’elles le nommoient. Cela fut
cause que pour les mieux escouter, il s’approcha davantage d’elles, et
passant la veue entre les fueilles et les branches du buisson, il vit
que sa maistresse faisoit un brasselet de ses cheveux, qu’il recogneut
aisément, tant pour ce qu’il en avoit ouy dire à
Astrée, que d’autant qu’il n’y avoit bergere sur les rives du
Lignon, qui les eust semblables. Et lors qu’il commençoit
d’estre jaloux que quelque autre les portast que luy, luy semblant que
sa seule affection les pouvoit meriter, il ouyt qu’Astrée
disoit : Silvandre ne sera pas sans jalousie quand il verra son
ennemie plus favorisée que luy. – Je croy, respondit Diane, que
ce n’a esté qu’à cette intention qu’elle me les a
demandez. – Je le pense aussi, adjousta Astrée, mais vous faites
tort au berger, et si vous favorisez l’un plus que l’autre, vous
manquez à vostre parolle, ayant promis le contraire. – Ny leur
gageure, repliqua Diane, ny l’advantage que je fais à Phillis,
ne sont pas de grande importance, outre que le berger ne m’en a point
requis. – Et par vostre foy, dit alors Silvandre, se faisant voir
à l’impourveue, s’il vous en supplie, les luy
accorderez-vous ? Les bergeres furent toutes surprises l’oyant
parler, et leur
estonnement fut tel, qu’elles demeurerent long temps sans dire mot, et
ne faisoient que se regarder l’une l’autre, parce qu’elles craignoient
qu’il eust ouy les discours qu’elles avoient tenus quelque temps
auparavant qu’il arrivast.
En fin Astrée fut la premiere, qui
reprenant la parole, luy dit : Et quoy, Silvandre, vostre
discretion vous a-t’elle permis d’escouter les secrets d’autruy ?
et avez-vous eu si peu de respect à vostre maistresse, lors
qu’elle vouloit n’estre ouye que de moy ? – [88/89] Je ne
sçay, respondit Silvandre, de quels secrets vous
m’accusez ; mais si fay bien, que la curiosité qui m’a
conduit icy, n’a esté que pour ouyr de la bouche de ma
maistresse mes propres secrets. Car c’est d’elle et non de moy que je
les dois apprendre, et suis tres-marry d’y estre arrivé si tard,
puis que les paroles que j’ay ouyes ne m’ont apris autre chose que les
nouvelles de ce brasselet dedié encore qu’ avec injustice,
à Phillis. – Vous ne devez point, respondit Astrée, estre
marry de n’estre arrivé plus tost, puis que vous n’eussiez fait
une moindre offence, de desrober ainsi les secrets de vostre
maistresse, que celuy qui vola le feu du ciel, et par raison vous n’en
devriez pas attendre un moindre chastiment. – Ce ne sera jamais,
respondit Silvandre, la crainte du supplice qui m’empeschera d’avoir
ceste curiosité ; car j’estime de sorte le moyen de luy
rendre preuve de mon affection, que toutes sortes de peines me sont
douces pour ce suject. – Et comment, luy dit Astrée, luy en
penseriez-vous rendre tesmoignage par cette voye ? – Je le vous
diray, belle bergere, respondit Silvandre. Ne seroit-ce pas luy en
rendre un tres asseuré, si sçachant ce qu’elle desire
estre secret, je le celois, et que par ainsi il ne fust moins secret
qu’il étoit, avant que je l’eusse sceu, puis qu’au siecle
où nous sommes, l’on ne dit pas seulement tout ce que l’on
sçait, mais aussi tout ce qu’on s’est imaginé ? – En
cela, respondit Astrée, vous feriez paroistre une grande
discretion. – Mais plus encores, dit-il, une grande affection. – Pour
la discretion, adjousta Astrée, je l’avoue ; mais pour
l’affection, je m’en remets à celle à qui elle s’adresse.
– Aussi, repliqua le berger, le dis-je pour elle. Et voudrois, puis
qu’il a fallu que Silvandre, autresfois tant ennemy de l’amour, ayme et
adore maintenant quelque chose, que pour le moins son amour fust
recognue. Et lors s’adressant à la belle Diane, il
continua : Mais
d’où vient, ma belle maistresse, que vous ne respondez rien
à ce que je dis, et qu’il semble que mes discours ne vous
touchent point ? – Je croy, respondit Diane, que c’est le
desplaisir que je ressens desja de ne devoir plus estre vostre
maistresse que douze ou quinze jours. – Si ceste douleur, dit le
berger, procede de ceste playe, vous y pouvez aisement remedier,
obligeant autant Silvandre par vos faveurs à continuer le
service qu’il vous rend, que veritablement vos beautez et vos
perfections m’y ont contraint jusques icy. – Ah ! Silvandre,
respondit Diane, ne parlons plus de faveurs ny de service, le terme des
trois mois de vostre feinte estant passé. [89/90] Ce vous seroit
trop de peine de forcer plus long temps vostre naturel. – Belle
bergere, respondit Silvandre, n’en faites point de difficulté
pour la consideration de ma peine ; car ce n’est tant de plaisir
de faire service à une personne si pleine de merite, que quand
mon naturel seroit encores beaucoup plus contraire à l’amour, si
ne laisserois-je de le continuer avec contentement. – Quand cela
seroit, dit Diane en sousriant, vous n’auriez accordé qu’avec
une des parties ; car encores que vostre naturel y consentist,
vous ne devez jamais esperer que je m’a accorde pour l’interest que j’y
ay. Ces paroles toucherent de sorte au cœur de Silvandre, cognoisant
combien il avoit peu gaigné sur sa volonté, que ne
pouvant cacher le desplaisir qu’il en ressentoit, son visage par un
changement de couler le descouvrit. De quoy Astrée
s’appercevant : Vous est-il, luy dit-elle, survenu quelque
defaillance de cœur ? – Il est bien mal-aisé, repliqua le
berger, que ces cruelles paroles de ma maistresse ne m’affligent ;
mais ne croyez pourtant que le cœur jamais me deffaille, quoy qu’elle
est le Ciel puissent ordonner de mon contentement et de ma vie. –
N’est-ce point, respondit Astrée, temerité plustost que
courage qui vous fait deffier deux telles puissances ? – Ce n’est,
repliqua le berger, ny temerité ny courage, mais une
tres-veritable et tres-fidelle amour qui me fait parler de ceste sorte.
Tels estoient leurs discours, par lesquels Diane cognoissoit que
veritablement elle estoit aimée. Silvandre prevoyoit beaucoup de
peine et peu d’esperance, et Astrée jugeoit qu’amour jettoit en
leur ame les fondements d’une tres-belle et tres-longue amitié.
Et quoy que tous trois eussent diverses pensées, si furent-elles
toutesfois veritables, comme nous dirons cy-apres. Mais interrompant la
suite de ces discours, et s’adressant à
Diane : J’ay sceu, dit Silvandre, belle maistresse, que le
brasselet que vous faites de vos cheveux a esté promis à
Phillis, pour vous rachetter de son importunité. Si cela est,
vous estes obligée de favoriser Silvandre autant comme elle, et
afin que l’on ne vous croie point estre partiale, vous nous devez
traitter egalement (si toutesfois l’affection que vous faites naistre
en mon ame peut recevoir esgalité de quelque autre). – Et
pourquoy non ? respondit Astrée, prenant la cause de
Phillis contre luy, si toutes deux procedent d’une mesme cause :
les mesmes grains produisent bien de differents epis. – Et pourquoy,
luy dit-il, ne voulez-[90/91] vous avouer qu’encores que la cause de
nostre affection soit semblable, toutesfois les effets en puissent
estre differens ? – L’experience, repliqua Astrée, me
l’apprend, car celle de Phillis a obtenu ce qui sera refusé
à la vostre. – Cela, respondit le berger, n’est pas defaut
d’amour, mais de fortune ; et toutesfois, puisque la goutte d’eau
tombant plusieurs fois sur le rocher, le cave par succession de temps,
pourquoy ne dois-je esperer que mon amour et mes prieres longuement
continuées, pourront bien autant sur la dureté de ceste
belle ? Et lors, se jettant à genoux devant elle, apres
l’avoir quelque
temps considerée, ou plustost adorée : Si l’amour,
luy dit-il, belle maistresse, a quelque intelligence avec la
beauté, et si les prieres, qu’on dit estre filles de Jupiter luy
font tomber les foudres de la main, seroit-il possible que l’extreme
affection de Silvandre, et les tres-ardentes supplications qu’il vous
fait ne puissent obtenir de la part d’amour envers vostre
beauté, et de la part du grand Dieu envers vostre ame, autant de
faveur que la foible amitié et l’importunité de Phillis
ont desja obtenu de vous ? Si cela est, avec raison je diray, que
pour estre aimé, il ne faut point aimer, ny pour vaincre la
dureté d’une ame, user de prieres, mais seulement feindre et
importuner. Silvandre adjousta plusieurs autres semblables paroles, par
lesquelles
ces bergeres s’alloient tousjours d’avantage asseurant de l’amour qui
prenoit naissance en luy. Et Astrée qui recognoissoit que la
volonté de Diane n’estoit pas trop esloignée d’accorder
à Silvandre, elle fit en sorte que le brasselet dedié
à Phillis fut donné au berger, avec promesse toutesfois
qu’il ne le garderoit que jusques à la fin du terme qu’il la
devoit servir, qu’elle pensoit devoir finir dans peu de jours. A quoy,
apres quelque difficulté, le berger s’accorda, se ressouvenant
que le terme qu’il la devoit servir par feinte se paracheveroit bien
tost, mais que celuy qu’il la devoit servir à bon escient,
dureroit autant que celuy de sa vie. Il seroit mal-aisé de
raconter les remerciements de Silvandre,
mais plus encores le contentement qu’il en ressentit ; et suffira
de dire que luy-mesme, qui autresfois avoit tant mesprisé les
faveurs d’amour, et qui ne pouvoit se figurer qu’en semblables folies
(car telles les souloit-il nommer) on peust trouver quelque sorte de
contentment, avoua en cette occasion, qu’il n’y avoit point [91/92]
de felicité esgale à celle que ceste faveur luy faisoit
ressentir. Et lors que par des paroles confuses en sa joye, il l’alloit
representant le mieux qu’il luy estoit possible, il sembla qu’amour la
luy voulust rendre plus entiere, faisant arriver la bergere Phillis.
Car si celuy ne se peut dire heureux de qui le bon heur n’est cogneu de
personne, il s’ensuit que plus l’heur que l’on possede est cogneu, l’on
est aussi plus heureux, et encores plus lors que ce bien ne procede pas
de la fortune, mais du merite. Aussi tost que Silvandre la vit, il
courut vers elle, et luy monstrant le bras où il avoit desja
fait attacher le bien-heureux bracelet, le luy passoit devant les yeux,
et luy demandoit : Quelles arres sont celles-cy de ma prochaine
victoire ?
Phillis qui venoit de chercher Lycidas, pour le desir qu’elle avoit de
le sortir de sa jalousie, et qui ne l’avoit sceu trouver, s’en revenoit
si triste, et si lasse, qu’il ne luy fut pas malaisé de
contrefaire la courroucée, ny necessaire de changer de visage,
pour tesmoigner le desplaisir que cette faveur luy rapportoit. Et parce
que le berger l’importunoit fort, non pas en cette action, comme elle
faignoit, mais d’autant que c’estoit de luy, de qui Lycidas estoit
jaloux, elle luy dit, le plus rudement qu’elle peut : Les arres
que vous monstrez, le sont plustost de vostre peu de merite, que de
vostre prochaine victoire, et c’est ainsi que pour rendre les charges
justes, on a de coustume de faire. – Et comment l’entendez-vous ?
respondit le berger. – Je veux dire, repliqua-t’elle, que du
costé qui est trop leger, on met quelque chose de pesant pour
contre-ballancer l’autre, jusques à ce que le voyage soit finy,
mais estant arrivez, l’on le descharge, et la bale demeure tousjours de
son poids. Aussi jusques à ce que nous ayons achevé
nostre terme, Diane va sagement par ses faveurs appesantissant le
costé qui est le plus leger, mais apres elle jugera sans avoir
égard à la pesanteur de mon affection, et à la
legereté de vostre peu de merite ; et lors Dieu
sçait à qui sera cette prochaine victoire dont vous
parlez. Silvandre en sousriant, luy respondit : C’est bien mieux
la coustume des miserables d’estre envieux , et d’amoindrir par leurs
paroles le bien d’autruy, qu’ils estiment infiniment. Phillis sans
repliquer passa outre, et vint vers les deux bergeres,
ausquelles elle usa d’abord tant de reproches, qu’il sembloit qu’elles
luy eussent fait une tres-grande offence. Et parce que Diane rejettoit
le tout dessus Astrée, et qu’Astrée ne s’en pouvoit
[92/93] bien excuser, Silvandre prenant la parole toutes deux, et
s’adressant à Diane, luy dit : Considerez, ma maistresse,
comme amour est prudent, et avec combien de sagesse il conduit les
actions de ceux qu’il luy plaist. Vous avez creu jusques icy que
Phillis vous aimoit, et je ne sçay qui n’y eust esté en
quelque sorte deceu par ses faintes. Amour qui recognoist l’interieur
des ames, à fin de vous destromper, a esté cause que vous
m’avez favorisé de ses cheveux, non pas seulement pour marque de
mon affection, mais encore pour faire descouvrir à cette
trompeuse, la fausseté de la sienne par sa jalousie ; car
s’il est impossible que deux contraires soient en mesme temps en mesme
lieu, il l’est encores plus que l’amour et la jalousie soient en mesme
cœur. Ce qui faisoit tenir ces propos à Silvandre, c’estoit pour
tourmenter d’avantage Phillis ; parce que sçachant la
jalousie de Lycidas, il ne faisoit nul doute qu’il ne la mist fort en
peine, en luy proposant que l’amour ne pouvoit estre avec la jalousie.
Aussi, elle qui se sentoit toucher si vivement, ne peut s’empescher de
luy respondre : Quelle raison, berger, avez-vous, pour soustenir
une si mauvaise opinion ? – Celle, dit-il, qui vous la devroit
faire avouer si vous aviez pour le moins quelque connoissance de la
raison ; L’amour n’est-ce pas un desir ? et tout desir
n’est-il pas de feu ? et la jalousie, n’est-ce pas une
crainte ? et toute crainte n’est-elle pas de glace ? et
comment voulez-vous que cet enfant gelé soit né d’un pere
si ardant ? – Des caillous, respondit Phillis, qui sont froids, on
en voit bien sortir des estincelles qui sont chaudes. – Il est vray,
repliqua Silvandre, mais jamais du feu ne proceda le froid. – Et
toutesfois, reprint Phillis, du feu mesme procede bien la cendre qui
est froide, le feu n’y est plus. A cette replique Phillis demeura
troublée, et plus encores quand
Diane prenant la parole : De mesme, dit-elle, quand la froide
jalousie naist, il faut que l’amour meure. – Mais ma maistresse,
repliqua Phillis, je ne doute point que mon ennemy n’ait la victoire,
ayant un si bon second que vous estes. Et se tournant vers
Astrée : Et vous, belle bergere, continua-t’elle, vous ne
pouvez eviter le blasme de mauvaise amie, si me voyant attaquée
par eux deux, vous ne prenez ma deffense ? – Astrée luy
respondit froidement : Je tiens pour chose si veritable que la
jalousie procede de l’amour, que pour ne mettre cette opinion en doute,
je n’en veux point disputer, de peur d’estre contrainte (si les
repliques me dafaillent) [93/94] d’avouer, qu’estant jalouse je n’ay
point aymé, comme je vous voy forcée de confesser
qu’estant jalouse de Diane vous ne l’aimez point, ou pour le moins
qu’estant en doute, si la jalousie procede de l’amour, vous n’estes pas
bien asseurée, si vous aimez Diane. – Que je baise les mains,
dit Silvandre, de ceste belle, et veritable bergere, puis que sans
esgard de personne, elle a parlé à mon advantage, avac
tant de verité. Astrée respondit : Si vous m’estiez
obligé, ce
seroit un tesmoignage que pour vous favoriser, j’aurois deguisé
la verité, puis que l’on n’est point obligé à
celuy qui dit vray, non plus qu’à celuy qui nous paye une dette
à laquelle il est tenu. – Vous auriez raison, respondit
Silvandre, si l’on prenoit toutes choses à la rigueur ;
mais puis que, au siecle où nous sommes, il y a si peu de
personnes qui simplement suivent la vertu, il faut avouer que nous
sommes obligez à ceux de qui nous ressentons les biens-faits,
encores qu’ils y soient tenus. – Mais que direz-vous, interrompit
Phillis, au contraire, de l’experience que nous faisons tous les
jours ? Je cognois un berger, qui ayant longuement aimé,
est en fin tombé en une jalousie, qui luy ayant duré
quelque temps, ne l’a pas empesché de continuer son
amitié longuement apres. Oserez-vous dire que c’estoit un feu
estaint qui produise cette cendre ? – Il n’est pas impossible,
respondit Silvandre, qu’estant sain on devienne malade, et
qu’aprés la maladie, on retourne en santé, ny qu’un feu
soit estaint et puis r’allumé. Et pourquoy une amitié
ayant bruslé quelque temps ne se peut-elle esteindre par cette
froide jalousie ? et la jalousie perdue, pourquoy ne
deviendra-t’elle aussi ardante qu’elle fut jamais ? Mais il ne
peut estre que la santé et la maladie, que le feu ardant et la
cendre froide, soient en mesme temps en mesme sujet. Et pour ne perdre
tant de paroles pour esclaircir d’avantage cette verité, voyons
quels sont les effets de l’amour, et de la jalousie, et nous pourrons
juger par eux si les causes dont ils procedent ont quelque
conformité ensemble. Quels dirons-nous donc les effets
d’amour ? un desir extreme qui se produit en nos ames, de voir la
personne aymée, de la servir, et de luy plaire autant qu’il nous
est possible. Et ceux de la jalousie, quels sont-ils ? N’est-ce
point une crainte de rencontrer celle qu’on a aymée, une
nonchalance de luy plaire, et un mespris de la servir ? Et qui
pourra croire que ces effets si contraires procedent d’une mesme
cause ? Si cela est, ne faut-il avouer que la nature se veut
destruire, puis qu’elle fait produire à une mesme chose son
contraire ? [94/95]
Phillis vouloit respondre, mais elle alloit
begayant sans sçavoir par où commencer ; dequoy
Diane ne se pouvoit empescher de rire, ayant desja pris garde à
la jalousie de Lycidas. Et pour la mettre encore plus en peine, prit
expressement ainsi la parole : La jalousie est sans doute signe
d’amour, tout ainsi que les vieilles ruines sont tesmoignages des
anciens bastiments, estans d’autant plus grandes que les edifices en
ont esté superbes et beaux. Aussi crois-je qu’une petite amour
ne fut jamais suivie d’une grande jalousie ; mais comme nous
n’appellons pas ces ruines des bastimens, de mesme, la jalousie ne peut
estre nommée amour. Et selon que je puis juger de mon humeur, si
j’aymois, il ne seroit pas en mon pouvoir d’estre jalouse. Et que
deviendriez-vous donc, respondit Phillis, si celuy que vous aimeriez en
aymoit une autre. – Son ennemie, respondit Diane, je veux dire que je
le hayrois. Ce n’est pas que je ne prevoye bien que cet accident me
rapporteroit un extreme desplaisir, mais plus pour avoir esté
trop longuement deceue, que trop promptement oubliée. – Et si ce
berger devenoit jaloux de vous , demanda Phillis, qu’en
feriez-vous ? – J’en userois tout ainsi, adjousta Diane, que s’il
ne m’aimoit plus. – Mais si vous desiriez, continua Phillis, qu’il vous
aimast encore, respondit Diane, car je me jugerois digne de finir
miserablement, si j’aimois une personne que je sceusse ne m’aymer pas.
– Ah ! Diane, dit Phillis, que vous parlez librement ! – Et
vous, Phillis, repliqua Diane, que vous disputez
passionnément ! Que si vous avez affaire de quelque remede
pour ce mal, ou prenez celuy que je vous donne, ou vous armez de
patience pour supporter tous les desplaisirs qui vous en viendront, et
soyez asseurée qu’ils ne seront pas petits.
Ainsi alloient discourant ces belles et sages bergeres avec Silvandre.
Et parce
qu’Astrée cogneut que si ces propos continuoient d’avantage, ils
pourroient peut-estre amener quelque alteration, elle les voulut
interrompre ; et ne le pouvant faire plus à propos qu’en se
levant, elle feignit de se vouloir promener. Et ainsi prenant Diane
d’une main, et Phillis de l’autre, elle se leva, disant qu’elles
avoient demeuré trop longuement en ce lieu, et qu’il seroit bon
de se promener. Lors Silvandre, voulant aider à sa maistresse,
laissa choir sans y penser la lettre qui lui avoit esté mise la
nuict dans la main. Et parce que Phillis avoit esté mise la
nuict dans la main. Et parce que Phillis avoit tousjours l’œil sur luy,
elle ne fut pas plustost à terre, qu’elle la releva, [95/96]
sans que le berger s’en apperceut, et la portant vers Astrée,
vouloit la lire, avant que de la luy rendre ; mais soudain qu’elle
et la triste bergere jetterent les yeux dessus, il leur sembla de voir
de l’escriture de Celadon. Cette representation toucha si vivement
Astrée, qu’elle fut contrainte, laissant Diane avec Silvandre,
et tirant Phillis apres elle, de s’asseoir à terre où
Phillis s’estant mise à genoux, et luy voyant le visage tout
changé : Qu’est cecy, ma sœur, luy dit-elle, et quel est le
mal qui vous est si promptement survenu ? – Mon Dieu, ma sœur,
respondit Astrée, quel tremblement de genoux m’a surprise !
et en quel trouble m’a mise la veue de cette lettre ! N’avez-vous
point pris garde, dit-elle, à la façon de ceste
escriture, et combien les traits en sont semblables à ceux de
mon pauvre Celadon ? – Et pour cela, respondit Phillis (qui ne
desiroit pas que Silvandre se prit garde de ce trouble) faut-il vous
estonner de ceste sorte ? c’est peut-estre veritablement une de
ses lettres, qui est tombée entre les mains de Silvandre, et
qu’amour vous veut rendre comme chose qui vous est deue. – Helas !
ma sœur, respondit Astrée, cette nuict mesme il m’a
semblé de le voir si triste et pasle, que je m’en suis
esveillée en sursaut. Elle vouloit continuer, quand Diane et
Silvandre survindrent, bien en
peine de la voir si tost changée de visage. Mais Phillis qui en
toute façon vouloit cacher cette surprise au berger, fit signe
à Diane, et puis s’adressant à Silvandre : Berger,
luy dit-elle, Astrée voudroit bien pouvoir parler librement
à Diane, si Silvandre n’y estoit pas, ou s’il n’estoit pas
berger. – Mon ennemie, respondit-il, nostre haine n’est point si grande
qu’elle me face manquer de discretion envers Astrée ; outre
que je sçay bien qu’il n’est pas raisonnable que les bergers
oyent tous les secrets des filles. Je me retiray donc dans ce bocage
voisin, attendant que vous m’apelliez. Et à ce mot faisant une
grande reverence à Diane, il se retira sous ces arbres qu’il
leur avoit monstrez. Et pour ne demeurer oisif, prenant son cousteau,
se mit à descouper l’escorce des arbres, cependant que Diane
s’approchant d’Astrée apprit de la bouche de Phillis le trouble
où l’avoit mise la veue d’une lettre que Silvandre avoit
laissé choir, pour la ressemblance qu’elle avoit à
l’escriture de Celadon. Et lors, la luy monstrant, apres qu’elle l’eust
long temps considerée : Ce seroit, dit Diane, une
tres-bonne nouvelle que celle que Silvandre, sans y penser, vous auroit
donnée, si Celadon avoit escrit ceste lettre, car c’est sans
doute que ceste escriture est nouvellement faite, et qu’il semble
qu’elle [96/97] vient d’estre escrite à l’heure mesme ; de
sorte que si c’est Celadon, soyez seure qu’il n’est pas mort. Mais
voyons ce qu’il y a dedans ; peut-estre y apprendrons-nous
d’avantage. Et lors, la desployant, elles virent qu’elle estoit telle.
A la plus aymée et plus belle bergere de l’univers,
le plus infortuné et plus fidelle de ses serviteurs
envoye le salut que la fortune luy denie.
Mon extreme affection ne consentira jamais que je donne le nom de peine et de supplice à ce que vostre commandement m’a faict ressentir ny ne souffrira jamais, que la plainte sorte de ceste bouche, qui n’a esté destinée que pour vostre louange. Mais elle me permettra bien de dire que l’estat où je suis, qu’un autre touveroit peut estre insupportable, me contente, d’autant que je sçay que vous le voulez et l’ordonnez ainsi. Ne faites donc point de difficulté d’estendre plus outre encor, s’il se peut, vos commandements, et je continueray en mon obeissance, à fin que si durant ma vie je n’ay peu vous asseurer de ma fidelité, les champs Elysées pour le moins, et les ames bien-heureuses qui y sont, recognoissent que je suis le plus fidelle, comme le plus infortuné de vos serviteurs.
Ah ! ma sœur, interrompit Astrée, que c’est bien Celadon, qui a escrit ces paroles ! je le recognois à la façon d’escrire et de parler ; mais y a-t’il long temps ? – Elle n’est point dattée, respondit Diane, qui la tenoit entre les mains, mais à l’escriture je jugerois, comme je vous ay dit, qu’elle est fort fresche ; et de faict, voicy encor de la poussiere qui tient contre l’ancre. – Ma sœur, adjousta Phillis, ce qu’il faudroit sçavoir de Silvandre, mais avec discretion, c’est le lieu où il l’a trouvée, ou qui l’a luy donnée. – Si vous pouvez, respondit Diane, s’adressant à la triste bergere, remettre un peu vostre visage, à fin qu’il n’y cognoisse point de changement, je m’asseure que nous sçaurons de luy tout ce que nous voudrons. Et parce qu’il vous seroit difficile de le pouvoir faire si promptement, je m’en vay seule luy en parler, et puis vous nous viendrez trouver. A ce mot, elle s’en alla vers Silvandre, qui s’estoit arresté au premier arbre qu’il avoit trouvé pour y graver avec la pointe d’un cousteau les chiffres de sa maistresse et de luy, mais ayant du temps de reste, et rencontrant par hazard une pierre assez [97/98] tendre au pied de l’arbre, il grava un quadran dont l’esguille tremblante tournoit du costé de la Tranmontane, avec ce mot : J’EN SUIS TOUCHÉ. Voulant signifier que, tout ainsi que l’esguille du quadran estant touchée de l’aimant se tourne tousjours de ce costé là, parce que les plus sçavans ont opinion que, s’il faut dire ainsi, l’element de la calamite y est, par ceste puissance naturelle, qui fait que toute partie recherche de se rejoindre à son tout : de mesme son cœur, atteint des beautez de sa maistresse, tournoit incessamment toutes ses pensées vers elle. Et pour mieux faire entendre cette conception, il y adjousta ces vers:
MADRIGAL
L’esguille du quadran cherche la tramontane,
Touchée avec l’aimant :
Mon cœur aussi, touché des beautez de Diane,
La cherche incessammment.
Lors qu’elle l’aborda, il parachevoit d’y graver les
chiffres, et la
voyant venir, s’en alla tout joyeux vers elle, en luy disant: Quel
bon-heur est celuy qui vous ameine vers moy, ma belle maistresse? – Il
est, respondit-elle, encore plus grand que vous ne le pensez, puisque
je ne viens pas seulement vous trouver, mais je laisse pour vous les
deux plus grand que vous ne le pensez, puisque je ne viens pas
seulement vous trouver, mais je laisse pour vous les deux plus
grandes ennemies que vous ayez. – Si est-ce, respondit-il, que je
crains bien d’avantage vos coups. – Mes coups, dit la bergere,
n’offencent point, ou s’ils offencent, ce ne sont que ceux qui le
veulent ainsi. – Il est vray, adjousta le berger, qu’ils n’offencent
que ceux qui le veulent, mais c’est la raison aussi pourquoy il y en a
tant de blessez ; car tous ceux qui vous voyent, desirent d’en
recevoir des blessures. – Les coups, repliqua Diane, qui sont
desirables, ne doivent point estre redoutez. – Vos blessures, respondit
Silvandre, sont desirées, et non desirables, et sont
redoutables, et non redoutées. Que si j’ay dict que je les
craignois, ç’a esté plustost pour monstrer ce que je
devois faire, que ce que je faisois. – Je m’en remets, dit la bergere,
à ce qui en est, et me mocque bien de vous, si vous connoissiez
vostre bien, que vous ne le suiviez. Mais pour changer de discours,
dites-moy, berger, je vous prie, de qui est cette lettre, et à
qui elle s’adresse? [98/99]
Silvandre, ne sçachant comme
il l’avoit perdue, lui repondit ainsi : Mon cœur, et vos yeux,
quand ils se regardent dans quelque fontaine, vous respondront pour moy
qu’elle s’adresse à vous, comme à la plus aymée et
plus belle bergere de l’univers ; et vos rigueurs et mon affection
vous rendront tesmoignage qu’elle vient de moy le plus infortuné
comme le plus fidelle de vos serviteurs. – Mais, luy dit Diane (et en
ce mesme temps Astrée et Phillis arriverent), si ceste lettre
vient de vous, pourquoy ne l’avez-vous pas escrite ? – Parce,
dit-il, que j’ay trouvé un meilleur secretaire que je ne suis
pas ; et faut par force que j’avoue qu’elle doit bien avoir
quelque chose de sur-naturel, puisque j’y ay trouvé mes
conceptions sans l’avoir escritte, et que la tenant presque tout
à cet-heure entre les mains, je la voy entre les vostres, sans
la vous avoir donnée. Mais le demon, qui pour moy en a
esté le secretaire, me l’a derobée, ou plustost ravie,
voyant que j’estois trop paresseux à la vous presenter ; et
toutesfois mon dessein n’estoit que d’attendre que vous fussiez seule.
– Et comment l’entendez-vous ? respondit Diane. Pensez-vous qu’en
particulier je vueille recevoir des papiers que je refuse en
general ? – Ce n’estoit pas, replique le berger, pour vostre
consideration, mais pour la mienne, que j’avois fait ce dessein, aimant
mieux recevoir un refus de vous, sans tesmoin, que non pas devant les
yeux de mon ennemie. Mais, à ce que je voy, celuy qui avoit pris
la hardiesse de l’escrire pour moy, a bien sceu treuver l’adresse pour
vous la faire voir. – Je reçoy, dit Diane, vostre excuse,
à condition toutesfois que vous me direz qui a esté
vostre secretaire. – Cette nuict, respondit le berger, apres avoir
longuement pensé et repensé à ma vie, je me suis
endormy dans un bois qui n’est pas loing d’icy, et le matin, à
mon reveil, je me suis trouvé la lettre en la main. D’abord j’ay
esté fort estonné, mais l’ayant leue, j’ay bien recogneu
que le demon qui m’ayme et qui prend la peine de ma conduite, lisant en
mon imagination ces mesmes pensées, les a escrittes dans ce
papier pour les vous representer. Phillis, qui estoit accorte, voyant
que Diane ne luy respondit rien,
luy demanda s’il sçauroit bien treuver le chemin de ce bois. Non
pas, dit-il, s’il n’y a que vous qui vueillez y aller ; mais, s’il
plaist à ma maistresse, je l’y conduiray, et m’asseure que
les arbres qui m’ont ouy presque toute la nuict, racontent encores mes
discours entre eux. Astrée, desireuse de voir ce lieu, fit signe
de l’œil à Diane qu’elle le prist au mot : qui fut cause
que la ber- [99/100]gere, apres luy avoir demandé s’il y avoit
assez de jour pour aller et revenir, et ayant sceu qu’ouy, le pria de
les y conduire toutes. Le berger, qui estoit plein de courtoisie, et
qui, outre cela, ne
desiroit rien avec tant de passion, que de faire service à la
belle Diane, s’offrit fort librement de leur en monstrer le
chemin ; de sorte que Diane, se tournant vers les autres bergeres,
afin de mieux cacher le dessein d’Astrée, les pria fort
particulierement de vouloir luy donner le reste de la journée,
et de prendre la peine de faire ce voyage avec elle ; qu’en
eschange elles pourroient une autre fois disposer d’elle avec la mesme
liberté. Astrée, qui estoit bien aise que Silvandre
creust que Diane estoit la cause de ce dessein, respondit qu’elle la
suivroit tousjours par tout où elle voudroit. Et ainsi,
n’attendant plus de se mettre toutes en chemin, que pour ne
sçavoir à qui remettre la garde de leurs trouppeaux,
quelques uns de leurs voisins arriverent, qui s’en chargerent
librement ; et lors Silvandre, prenant un sentier qu’il jugea le
plus court, se mit devant pour les conduire. Tant que le chemin fust
estroit et malaisé, Silvandre marcha
tousjours le premier ; mais soudain qu’ils furent entrez dans les
prez, dont les rives du Lignon sont presque par tout embellies, il
attendit les bergeres, et voulut aider à sa maistresse. Elle qui
avoit desja de l’autre costé Phillis, qui s’estoit mise entre
elle et Astrée, et les tenoit sous les bras, receut le berger de
bon cœur pour ne se lasser tant par la longueur du chemin, et luy
donnant le bras gauche : Vous, dit-elle, Silvandre, je vous tiens
pour me servir en ce voyage, et vous Phillis, pour estre ma compagne.
Phillis, qui estoit bien aise de faire parler Silvandre pour desennuier
la compagnie, et qui, outre cela, ne vouloit qu’un mot tant à
son advantage, fut prononcé par Diane sans estre
remarqué, s’addressant au berger, luy demanda que luy sembloit
de cette faveur ? – Qu’elle est plus grande que nous ne meritons,
respondit Silvandre. – Mais, repliqua Phillis, comment recevez-vous la
difference qu’elle met entre nous ? – Commme un fidelle serviteur
reçoit ce qui est agreable à sa maistresse. – Ce n’est
pas, adjousta la bergere, ce que je vous demande, mais si, voyant la
grande faveur que nostre maistresse me fait, vous qui mesprisez si fort
la jalousie, n’en avez point de ressentiment ? – Je voy bien,
dit-il, que vous mesurez mon affection à la vostre, puis que
vous pensez que chose qui plaise à ma belle maistresse me puisse
estre ennuyeuse. Et quand cela ne seroit pas, j’aurois trop peu de
[100/101] cognoissance d’amour, si je ne recevois pour tres-grande la
faveur qu’elle vient de me faire à vostre desavantage. Diane
sousrit oyant ceste response, et Phillis, qui attendoit tout le
contraire, en demeura si surprise, que s’arrestant tout court, elle
considera quelque temps le berger. Mais luy, recommençant
à marcher : Phillis, dit-il, ce rire n’est qu’une
couverture de vostre peu de replique ; aussi ne vous ay-je peu
jusques icy faire entendre, ny par mes parolles, ny par mes actions, un
seul des mysteres d’amour, quelque peine que j’a aye mise. Mais je n’en
accuse que le défaut de votre amitié. – Si c’est avec
l’entendement, dit Phillis, que nous entendons, il faudroit m’accuser
plustost, si je n’entens pas ces mystères, d’avoir peu
d’entendement que non pas peu d’amitié, puis que l’intelligence
n’est pas en la volonté. – Vous vous trompez, respondit le
berger, et voicy un de ces mysteres qui vous sont inconnus, et dont il
ne faut accuser, ny vostre entendement, ny vostre volonté, mais
ceste belle Diane. – Et comment, dit Diane, me voulez-vous rendre
coulpable de l’ignorance de Phillis ? – Je ne vous en juge pas
coulpable, belle maistresse, repliqua Silvandre, mais je dy que vous en
estes la cause, ainsi que me l’a declaré un ancien oracle, par
lequel, continua-t’il se tournant vers Phillis, j’apprens que je suis
plus aimé de nostre maistresse que vous. Astrée qui
jusques alors n’avoit point parlé. Voicy,
dit-elle, les discours les plus obscurs, et les raisons les plus
embrouillées que j’ouys jamais. – Si vous me donnez le loisir,
respondit Silvandre, de m’esclaircir, je m’asseure que vous l’advouerez
comme moy. Et pour le vous faire mieux entendre, je redis donc encor’
une fois, que le subjet, pour lequel Phills ne comprend les mysteres de
ce grand dieu d’amour, c’est parce qu’elle n’aime pas assez ; et
que de ce defaut d’amitié, il n’en faut point accuser sa
volonté, mais Diane seulement, ainsi que nous l’apprend cet
ancien oracle par lequel je connois que je suis plus aimé d’elle
que Phillis, et en voicy la raison. Lors que vous desirez de
sçavoir quelle est la volonté d’un dieu, à qui
vous adressez-vous pour l’apprendre ? – C’est sans doute,
respondit Phillis, à ceux qui sont prestres de leurs temples, et
qui ont accoustumé de servir à leurs autels. – Et
pourquoy, adjousta le berger, ne vous adressez-vous plustost à
ceux qui sont les plus sçavans, que non pas aux ministres de ces
temples, qui le plus souvent sont ignorans en toute autre chose ?
– Parce, repondit-elle, que chaque dieu se com- [101/102] munique plus
librement à ceux qui sont initiez en ses mysteres, et familiers
autour de ses autels, qu’aux estrangers, encores qu’ils soyent savans.
– Voyez, reprit alors Silvandre, quelle est la force de la
verité, puis qu’elle vous contraint mesme de la dire contre
vostre intention ; car si vous n’entendez pas les mysteres
d’amour, n’est-ce pas signe que vous luy estes estrangere, puis que
vous advouez que les dieux se communiquent plus librement à ceux
qui servent leurs temples et leurs autels. Mais comment peut-on servir
les temples et les autels d’amour, sinon en aimant ? Le sacrifice
seul des cœurs est celuy qui plait à ce dieu. Ne voyez-vous
donc, Phillis, que si vous ignorez ces mystères, ce n’est pas
faute d’entendement, mais d’amour ? – Et quand cela seroit,
respondit Phillis (ce que je n’advouray jamais), comment
accuseriez-vous Diane du defaut de mon amitié ? Est-ce,
peut-estre, qu’elle ne soit pas assez belle, ou que les merites luy
defaillent pour se faire aymer ? Voicy, respondit froidement
Silvandre, un second mystere de ce dieu,
qui n’est pas moindre que celuy que je viens de vous expliquer. Diane
n’a nul defaut, ny de beauté, ny de merite, d’autant qu’en chose
si parfaite qu’elle est, il n’y en peut avoir, non plus qu’en vostre
volonté. Car il ne tient pas à vous que vous ne l’aimiez
beaucoup, et que vostre amour n’esgale les perfections que vous
remarquez en elle ; mais il vous est impossible, parce qu’elle ne
vous aime pas, suivant cet oracle, dont je vous ay parlé. Jadis
Venus, voyant que son fils demeuroit si petit, s’enquit des dieux, quel
moyen il y avoit de la faire croistre : à quoy il luy fust
respondu qu’elle luy fist un frere, et qu’il parviendroit incontinent
à sa juste proportion, mais que tant qu’il seroit seul, il ne
croistroit point. Et ne voyez-vous pas, Phillis, que ceste sentence est
donnée contre vous, et en ma faveur ? car si vostre amour
demeure petit et presque nain, c’est qu’il n’a point de frere. Que si
au contraire le mien surpasse toutes les choses plus hautes, c’est que
ceste belle Diane luy en a fait un qu’il aime, qu’il honore, voire
puis-je dire, qu’il adore. – Et croyez-vous, repliqua Phillis, que vous
soyez plus aimé d’elle que je n’en suis ? – Il n’en faut
non plus douter, respondit le berger, que de la verité mesme.
Les dieux ne mentent jamais, les oracles sont les interpretes de leurs
volontez ; et comment oseriez-vous taxer l’oracle de
mensonge ? Non, non, Phillis, puis que j’aime ceste belle Diane
plus que vous ne l’aimez, ne doutez point qu’elle n’ [102/103] aime
aussi d’avantage, autrement les dieux seroient des abueurs, et non pas
des dieux. – On se trompe, adjousta Phillis, bien souvent en
l’intelligence des oracles. – Il est vray, respondit Silvandre, mais
quand cela est, l’evenement contraire le descouvre incontinent ;
et ainsi on ne demeure pas longuement abusé. Mais de celuy dont
je parle, nous ressentons et vous et moy l’effect si conforme, que ce
seroit impieté d’en douter, puis que, quoy que vous vueillez,
vous ne pouvez rendre vostre amour si grande que la mienne. Et voicy ce
qui le confirme encore d’avantage : n’est-ce pas une commune
opinion, qu’il faut aimer pour estre aimé ? – Et quoy,
interrompit Phillis, vous pensez en aimant beaucoup, vous faire
beaucoup aimer ? – Si je voulois, dit le berger, vous expliquer
encore ce mystere d’amour, peut-estre seriez-vous aussi prompte
à l’advouer, que vous l’avez esté à
m’interrompre ; et toutesfois ce n’est pas ce que je voulois dire,
mais seulement que si pour se faire aimer, il faut aimer, il n’y a
point de doubté que Diane, qui me contrainct de l’aimer avec
tant d’affection ne m’aime ardamment. Phillis demeura muette, ne
sachant que respondre au berger, qui à la verité
deffendoit trop bien sa cause. Astrée, s’approchant de l’oreille
de Diane : Ne me croyez
jamais pour veritable, dit-elle le plus bas qu’elle peut, si ce berger
en feignant ne s’est laissé prendre à bon escient, et
s’il n’a fait comme ces enfants qui passent tant de fois le doigt
autour de la chandelle pour se jouer, qu’en fin ils s’y bruslent. Diane
luy respondit : Cela pourroit estre, si j’estois aussi
capable de brusler, qu’il le pourroit estre d’estre bruslé. Que
si toutesfois il a fait la faute, la peine en soit à luy :
car quant à moy, je ne pretens point y participer. Ces propos
à l’oreille eussent continué davantage, si
Phillis qui estoit entre deux ne les eust interrompus, leur reprochant
qu’elles tenoient le party de Silvandre. Ce n’est pas cela, respondit
Diane, mais nous disons bien que vous ne devez plus disputer contre
luy, car il en sait trop pour vous. – Si veux-je encor, dit-elle,
sçavoir de luy comment il entend, que ce que vous avez dit au
commencement est plus à son advantage qu’au mien, parce que je
ne puis comprendre, que ce ne me soit plus d’honneur, puis que vous
m’eslisez pour vostre compagne. – A vous, respondit le berger,
l’honneur, et à moy, l’amitié. – Non, non, repliqua la
bergere, ce nom de compagne est plein d’amitié et d’honneur, car
il signifie presque un autre nous mesmes. – Si m’advouerez [103/104]
vous, respondit Silvandre, que l’amitié et la flaterie ne
peuvent non plus estre ensemble que deux contraires ; or si la
personne du monde que vous aimez le plus, vous venoit dire, que vous
estes aussi parfaite qu’une déesse, ne jugeriez-vous pas que ce
seroit flaterie, et qu’elle ne vous aimeroit point ? Et pourquoy,
pauvre abusée que vous estes, ne faites-vous un mesme jugement
de Diane lors qu’elle vous dit, que vous estes sa compagne, c’est
à dire, ainsi que vous l’expliquez vous-mesme, semblable
à elle, puis que ses perfections la relevent de sorte par dessus
toutes les femmes qu’il n’y a pas plus de difference des hommes aux
dieux, que de vous à elle ? Aveugle Phillis, ne voyez-vous
point, que ceste douce parolle, qui vous agrée si fort, n’est
qu’une pure flaterie, dont ma belles maistresse use envers vous, pour
recognoistre en quelque sorte la foible amitié que vous luy
portez ? car ne pouvant vous aimer, elle veut vous contenter par
ce moyen. Vous prenant donques pour compagne, c’est signe de flaterie,
et cette flaterie, de peu d’amitié ; et, au contraire, me
prenant pour son serviteur, elle monstre la bienvueillance qu’elle me
porte, puis que je suis capable de cette faveur, s’il y a quelque
mortel qui le soit. – O outrecuidance ! s’escria Phillis. – O
amour ! respondit Silvandre. – Et quoy ? repliqua le bergere,
vous pensez donc estre digne de servir celle de qui les merites
outrepassent toutes les choses mortelles ? – Les plus grands
dieux, adjousta le berger, sont servis par des hommes, et se plaisent
de leur voir rendre ce devoir, et cette reconnoissance. Et pourquoy, si
je suis homme, comme je pense que vous ne doutez pas, ne me voulez-vous
permettre que je serve et adore ma déesse, mesme ayant
esté esleu à ce sainct devoir par elle-mesme ?
Phillis ayant quelque temps, sans parler, consideré les raisons
de Silvandre, toute confuse, ne sçavoit que luy respondre, luy
semblant que veritablement Diane faisoit plus de faveur au berger
qu’à elle. Et pource, luy addressant sa parolle : Mais, ma
maistresse, luy dit-elle, quand j’ay bien pensé à ce que
mon ennemy me dit, je trouve qu’il a raison, et que veritablement vous
le favorisez d’avantage. Seroit-il possible que vous l’eussiez fait
à dessein ? Si cela estoit, j’aurois bien occasion de me
plaindre, et de trouver mauvais, qu’à mes despens il fust tant
advantagé par dessus son merite. – Je voy bien, respondit
froidement Diane, que l’opinion a plus de puissance sur vous que la
verité, et que c’est par elle que vous estes conduite. Il n’y a
pas presque un [104/105] moment que vous estiez glorieuse de la faveur
avec laquelle je vous avois preferée à Silvandre ;
et voilà qu’incontinent cette opinion estant changée,
vous vous plaignez du contraire, en sorte que j’y bien à
craindre, que vostre amitié de mesme ne soit toute en opinion. –
Et comment, ma belle maistresse, dit Silvandre, en pourriez-vous
douter, puis qu’elle ne dit pas un mot qui ne vous en rendre
tesmoignage ? Ne voilà pas une belle amour que la vostre,
Phillis, qui vous fait trouver les action de vostre maistresse
mauvaises ? – Et si elles sont à mon desadvantage, dit la
bergere, voulez-vous que je les trouve bonnes ? Il faudroit bien
estre sans sentiment ! – Non pas cela, repliqua Silvandre, mais
avoir plus d’amour que vous n’avez pas. Et quoy ! ne voudriez-vous
point que Diane se conduisit à vostre volonté ? –
Pleust à Dieu, dit-elle, j’aurois pour le moins autant
d’avantage sur vous, qu’il semble qu’elle vous en donne sur moy. – Mais
si cela estoit, adjousta le berger, dites-moy, Phillis, qui seroit de
vous deux la maistresse, et qui le serviteur ? En verité,
bergere, je ne pense pas que vous ayez esté esgratignée
de la moindre de toutes les armes d’amour. Astrée qui escoutoit
leur different sans parler, fut en fin
contrainte de dire à Diane : Je pense, sage bergere, qu’en
fin ce berger ostera du tout la parole à Phillis. – Mais
plustost l’amour, respondit Silvandre, car jusques icy elle a
pensé qu’elle aimoit, et maintenant elle voit le contraire. Ces
belles bergeres alloient de cette sorte, trompant la longueur du
chemin. Et parce que c’estoit sur le haut du jour, et que le soleil
estoit en sa plus grande force, elles demanderent à Silvandre
s’il y avoit beaucoup de chemin jusqu’au lieu où il les vouloit
conduire. Et ayant sceu qu’elles n’en avoient encores fait la
moitié, elles resolurent de s’arrester à la premiere
fontaine, ou sous le premier bel ombrage qu’elles
rencontreroient ; car Silvandre leur dict qu’elles en trouveroient
une bien tost, où mesme il y avoit un cerisier tout
chargé de fruicts. En cette resolution, elles redoublerent leurs
pas ; mais la rencontre qu’elles firent de Laonice, de Hylas, de
Tircis, de Madonte, et de Tersandre, les arresterent quelque temps. Ces
bergers et bergeres alloient se promenant ensemble, cherchant les
fresches ombres, et les agreables sources des fontaines, parce
qu’estant estrangers, et n’ayant nul troupeau à garder, ils
n’employoient le temps qu’à passer leur vie le plus doucement
qu’il [105/106] leur estoit possible. Et ayant ce jour là fait
dessein de ne s’abandonner point, ils s’alloient promenant contremont
la douce et delectable riviere de Lignon. Or cette troupe s’estant
rencontrée, Hylas, laissant incontinent Laonice, s’en vint vers
Phillis, et quoy qu’elle sceut faire, si fallut-il qu’elle laissast
Astrée et Diane ; dequoy Silvandre ne fut point marry, luy
semblant qu’il possedoit plus absoluement sa maistresse. Tircis qui
apperceut Astrée toute seule, car Tersandre conduisoit Madonte,
apres luy avoir fait la reverence, s’offrit de luy aider. Elle qui
estimoit infiniment la vertu de ce berger, outre qu’il luy sembloit que
leurs fortunes avoient beaucoup de conformité, le receut fort
volontiers.
De sorte que chacun avoit compagnie, sinon Laonice qui, comme j’ay dict
autresfois, nourrissoit en son ame un si extreme desir de vengeance
contre Phillis et Silvandre, que tout son dessein estoit de trouver
quelque bonne occasion de leur nuire. Et pour venir à bout de
son entreprise, elle alloit espiant toutes leurs actions et escoutoit
le plus qu’elle pouvoit leurs discours, principalement quand elle
voyoit qu’ils parloient bas et en secret, et qu’elle remarquoit
à leurs gestes que c’estoit avec affection.
Elle avoit desja esté cause en partie de la jalousie de Lycidas,
et depuis avoit beaucoup appris des nouvelles de Silvandre et des
autres bergeres, plus toutesfois par ses soupçons que par toute
autre chose. Mais, à cette rencontre, elle en reconnut bien
d’avantage, et y devint si sçavante, comme nous dirons, qu’elle
en sceut presque autant qu’eux-mesmes. Aussi, n’y ayant personne en la
compagnie qui soupçonnast le dessein qu’elle avoit, elles les
escoutoit librement, et s’en approchoit sans qu’ils s’en donnassent
garde. Elle donc, n’ayant rien qui la divertit, apres avoir
consideré tous ces bergers et bergeres, se vint mettre le plus
prés qu’elle peut de Silvandre qui conduisoit Diane, parce que
c’estoit celuy à qui elle vouloit le plus de mal, et ayant desja
quelque opinion de ceste amour elle desiroit avec passion d’en
descouvrir d’avantage.
Diane qui n’avoit point de dessein sur Silvandre, quoy qu’elle luy
voulut plus de bien qu’au reste des bergers de Lignon, ne se soucioit
point que ses parolles fussent ouyes ; et Silvandre n’y prenoit
pas garde, parce que du tout attentif à ce qu’il disoit à
sa maistresse, il ne voyoit presque le chemin par où il passoit,
qui fut cause que Laonice les peut escouter aisément. Or ce
berger, aussi tost qu’il se vit seul pres de Diane : Et bien, ma
belle mais-[106/107] tresse, luy dit-il, quel juement ferez-vous de
Phillis et de
moy ? – Que Phillis, repondit-elle, est la personne du monde qui
sçait le plus mal mentir, et que Silvandre est le berger que je
vis jamais qui dissimule le mieux ; car il est certain que vous
contrefaites mieux le passionné que personne du monde. –
Ah ! bergere, reprit Silvandre, qu’il est aisé de
contrefaire ce que l’on ressent veritablement ! – Voilà
pas, repliqua Diane, ce que je dis ? jamais je n’eusse creu que pour
une feinte passion, l’on eust peu controuver des paroles et des actions
si approchantes du vray. Ah ! Diane, continua le berger, combien
sont mes actions et mes paroles impuissantes à declarer la
verité de mon affection ! Si vous pouviez aussi bien voir
mon cœur que mon visage, vous ne feriez pas ce jugement de moy ;
car il faut enfin que je vous advoue, la gageure de Phillis avoir bien
esté cause que ce berger (je ne sçay si je dois
dire heureux ou mal-heureux) a eu plus souvent l’honneur d’estre
prés de vous. Mais que je me sois arresté aux bornes de
nostre gageure, ha ! belle maistresse, ne le croyez pas, vous avez
trop de perfections, et j’ay eu trop de commodité de les
recognoistre, pour ne les aimer que par semblant. Le Ciel me soit
tesmoin, et j’en atteste les déitez de ces lieux solitaires, que
je vous aime avec une aussi veritable affection comme il est vray que
je suis Silavndre.
Ce qui estoit cause que le berger parloit de cette sorte, c’estoit
qu’il voyoit bien que dans peu de jours le terme de trois mois
finissoit et qu’apres il luy seroit beaucoup plus difficile de
l’entretenir de son affection, recognoissoit assez l’humeur de cette
bergere, de sorte qu’il se resolut de prevenir ce temps. Et quoy que
cela rapporta peu à son dessein, si ne luy fut-il du tout
inutile, car il commença d’accoustumer sa bergere à
semblables discours, qui peut-estre n’est pas un des moindres artifices
dont un amant avisé se doive servir, d’autant que la coustume
nous rend les choses aisées, qui du commencement nous estonnent,
et que nous jugeons presque impossibles. Diane oyant ces paroles,
encore qu’elle jugea bien qu’elles estoyent veritables, si ne fit-elle
semblant de les croire, mais continuant comme elle avoit
commencé : Et cecy, dit-elle, berger, me fortifie encore
plus en l’opinion que j’ay conceue de vous, et pour vous tesmoigner que
je dis vray, regardez avec quelle froideur je vous escoute et vous
respons ; car si j’avois autre creance de vos paroles, soyez
certain que le premier mot que vous m’en avez dit, eust esté le
dernier que j’eusse [107/108] escouté. Silvandre vouloit
respondre, mais il en fut empesché par une rencontre qu’ils
firent. Astrée et Tircis alloient les premiers, Philli et Hylas
apres, puis Madonte et Tersandre, et en fin Diane, et Silvandre, et
apres eux la malicieuse Laonice. Suivant de cette sorte le sentier que
Silvandre leur avoit monstré, ils approcherent sans faire
beaucoup de bruit d’un fort agreable bocage, qui estoit sur leur chemin.
Et parce que les discours d’Astrée et Tircis n’estoient pas de
ceux qui arrestent toutes les forces de l’esprit, comme n’estant que de
choses indifferentes, ils prirent garde que dans le plus espais de
l’ombrage, il y avoit trois bergeres avec le gentil Paris, fils
d’Adamas. Pour les bergeres, elles estoient incogneues à
Astrée. Quant à Paris, il s’estoit depuis quelque temps
rendu si familier parmi toute cette troupe, à cause de l’amour
qu’il portoit à Diane, qu’il n’y avoit celle de tout leur hameau
qui ne le recogneust, voire qui ne l’aimast Aussi pour se rendre plus
agreable, toutes les fois qu’il venoit voir sa maistresse, il prenoit
les habits de berger comme j’ay dit, et avec une houlette en la main,
vivoit parmi cette troupe comme s’il eust esté de mesme
condition, tant l’amour a de force à despouiller les ames mesmes
plus genereuses de toute ambition. Et parce qu’à l’heure que
cette trouppe vint en ce lieu, l’une des bergeres chantoit,
Astrée et Tircis s’arresterent tout court, et se tournant vers
ceux qui venoient apres eux, leur firent signe d’aller doucement. Mais
d’autant que la chanson estoit presque finie, ils n’ouirent que ce
dernier couplet:
MADRIGAL
Quoy? vous ay-je offencée,
D’effect, ou de pensé?
D’effect, il ne peut estre,
Si mon penser l’a fait, il est un traistre.
Cette bergere avoit la voix si douce, que toute la troupe
survenue fut
bien marrie qu’elle eust si tost achevé. Mais Hylas, qui avoit
quitté Phillis, pour s’en approcher d’avantage, n’eut plustost
jetté les yeux dessus qu’il les recogneut. Que si quelqu’un eust
pris garde à luy, il eust bien veu à son action, que ces
bergeres ne luy estoient pas incogneues ; toutesfois, pour ouyr ce
qu’elles [108/109]diroient, il se contraignit le plus qu’il luy fut
possible. Il ouyt
donc que cette derniere, apres avoir chanté : Or sus, dit-elle,
gentil berger, puis que nous avons satisfait à vostre
curiosité, acquitez-vous de la promesse que vous nous avez
faite. — Je ne vous desdiray jamais, respondit Paris, de chose qui soit
en ma puissance.
Et lors, prenant une harpe que ces bergeres avoient, il chanta sur cest
instrument de ceste sorte:
CHANSON
I
Quand Hylas apperceut les yeux
De Phillis sa belle maistresse :
Voit-on encore telle déesse Ailleurs,
dit-il, que dans les cieux ?
II
Phillis d’un esclat rougissant
Oyant ces mots devint plus belle :
En vain cette beauté nouvelle
Rend, dit-il, vostre œil plus puissant.
III
Elle d’un gracieux sousris
Recevant cette flatterie :
Cessez, luy dit-il, je vous prie,
C’est faict, enfin Hylas est pris.
IV
— Mais s’il plaint, dit-elle à l’instant,
Sa liberté, qu’il la repreine.
— Vous estes, dit-il, moins humaine
En pardonnant qu’en surmontant. [109/110]
V
Lien trop aymable et trop cher
Dont le captif craint qu’on le lasche :
Heureux amant, puis quil te fache
Quand tu vois qu’on te veut lascher !
Il sembloit que ces estrangers attendissent avec impatience la fin de Geste chanson pour demander qui estoit Phillis et Hylas. — Si vous avez quelquesfois ouy parler de cette plaine de Forests, respondit Paris, et particulièrement de l’agreable riviere de Lignon, il ne peut estre que vous n’ayez ouy le nom de la belle bergere Diane, et d’Astrée. Or cette Phillis, dont vous me demandez des nouvelles, est leur plus chère compagne. Quant à Hylas, je ne vous en puis dire autre chose, sinon qu’il est estranger, mais de la plus gracieuse, et plus heureuse humeur que j’aye jamais pratiquée; car il ne s’ennuye jamais au service d’une bergere, la quittant tousjours huict jours, à ce qu’il dit, avant que de s’y desplaire. — N’est-il pas (adjousta l’une de ces estrangeres) d’un lieu qui s’appelle Camargue, qui est en la Province des Romains ? — Et luy, ayant respondu qu’ouy. — II suffit, continua-t’elle, que vous nous ayez dit son nom, et le lieu d’où il est ; car pour toutes ses autres conditions, nous les avons autresfois apprises à nos despens. Et apres s’estre teue quelque temps, elle reprit de cette sorte :
HISTOIRE
DE PALINICE ET DE CIRCENE
Je ne trouveray jamais estrange, gentil berger, tant que
j’auray
memoire de Hylas, d’ouyr dire que la plus part des choses consiste en
l’opinion, puis que n’y ayant rien de si contraire que le vice et la
vertu, et cettuy-cy prenant l’un pour l’autre, il nous monstre que
veritablement l’opinion est celle qui met le prix à toutes
choses. Et certes, c’est bien le plus inconstant de tous les esprits
qui ayent jamais eu quelque opinion d’estre amoureux, et qui avec plus
d’ôpiniastres raisons essaye de prouver, que c’est vertu de
changer, ou plustost que d’aimer en divers lieux, ce n’est pas
inconstance ; et- ne faut point croire qu’il en parle contre [110/111]
ce qu’il en croit, parce que veritablement c’est selon son cœur.
Je me souviens qu’estant venu de Camargue à Lyon, il se laissa
renfermer dans le temple parmy les filles, la veille d’une feste. Et
n’eust esté la compassion que Palinice eut de luy (c’est ainsi
que celle-cy de mes compagnes se nomme, dit-elle, montrant celle qui
estoit plus pres de Paris), il n’y a point de doute que sa
curiosité eust esté bien rudement punie. Mais elle,
recognoissant que sa faute estoit procedée d’imprudence, et non
de malice, en le desguisant d’un voile le fit sortir hors du temple, et
l’amena jusques en son logis, qui estoit dans la demi isle, que le
Rosne et l’Arar font aupres de l’Athenée. A la verité
cette courtoisie fut bien assez grande pour obliger Hylas à
revoir Palinice, mais sa modestie aussi estoit bien une bride assez
forte, pour empescher que tout autre que Hylas ne luy eust parlé
d’amour ; toutesfois il n’attendit pas la troisiesme visite, sans luy
en dire son opinion. Car le lendemain qu’il vint chez elle, ce fut avec
autant de familiarité, que s’il eust esté tousjours
nourry aupres d’elle. Vous m’avez, luy dit-il d’abord, conservé
la vie. Il est bien raisonnable qu’elle soie employée à
vostre service ; aussi le veux-je faire, quand ce ne seroit que pour
n’estre point ingrat. Vous aussi, pour ne souiller la premiere faveur
que vous m’avez faite, recevez l’offre que je vous fay de mon service,
et ne croyez point qu’il y ait personne au monde qui vous puisse plus
aymer que moy, ny qui en ait plus de volonté. Ma compagne, qui
n’avoit pas accoustumé d’ouyr de semblables harangues, pour le
commencement luy respondit assez froidement ; mais voyant qu’il
continuoit, elle s’en fascha, ne pouvant, supporter qu’il luy tinst ce
langage. En fin, quand par la continuation de ses visites, elle
recogneut son humeur, elle ne faisoit plus qu’en rire, dequoy il ne
s’offençoit point ; car il y a cela de bon, que tout ainsi qu’il
vit librement avec tout le monde, il est bien aise qu’on en face de
mesme avec luy. Toutesfois cette amour alla croissant, de sorte que ma
compagne s’en trouva ennuyée, non pas que veritablement Hylas ne
soit personne iie mérité, et qu’il n’ayt des perfections
qui sont dignes d’estre aimées ; mais elle estant vefve, et ne
faisant pas dessein de -se remarier, cette recherche ne pouvoit que luy
estre fort desadvantageuse.
En ce mesme temps il sembla que le Ciel eut pitié de Palinice,
luy donnant une compagnie, et bien tost deux, pour luy aider à
porter un si pesant fardeau. Palinice avoit un frere qui [111/112]
estoit serviteur, il y avoit long temps, de Circéne (dit-elle
montrant l’autre de ses compagnes qui estoit aupres d’elle) et parce
que le respect a plus de puissance sur les cœurs qui ayment bien,
Clorian (tel est le nom du frere de Palinice) n’avoit point encor eu la
hardiesse de le dire à cette belle Circéne. Elle d’autre
costé, estoit encor trop jeune pour prendre garde aux actions
qui luy en pouvoient donner cognoissance ; si bien que Clorian brusloit
bien devant sa déesse, mais son sacrifice estoit inutile,
n’estant pas cogneu de celle à qui il l’offroit.
Hylas cependant continuoit de voir Palinice, et parce, à ce
qu’il dit, que l’un des premiers preceptes de la prudence d’amour,
c’est d’acquerir les bonnes graces de tous ceux qui abouchent ou
d’amitié ou de parentage à la personne aimée, il
fit tout ce qu’il peut pour estre amy de Clorian ; ce qui luy fut fort
aisé, pource que ce jeune homme estoit courtois et bien nay, et
de son costé avoit ce mesme dessein d’estre aimé de tous.
Mais d’autant que Hylas estoit plus fin et plus rusé, soit pour
avoir plus voyagé, soit pour avoir plus d’aage, il se contenta
de feindre ce que Clorian fit à bon escient ; et par ainsi il ne
fut son amy que comme le commun, au lieu que l’autre l’aimoit comme si
c’eust esté son frere. Pour le moins ce qui s’en ensuivit en
donna cognoissance ; car Clorian augmentant de jour à autre en
son affection envers Circéne, sans la luy oser faire
sçavoir par ses paroles, Hylas en fin s’en print garde de cette
sorte. Circéne estoit partie pour aller voir son pere, qui
estoit tombé malade en une ville du costé des Allobroges
dans le pays des Sebusiens, et sa maladie fut telle, que jamais il n’en
releva depuis ; cela fut causé qu’elle demeura long temps hors
de nostre ville, et que par conséquent Clorian ne la voyoit
point.
Et parce qu’à ce que j’ay ouy dire, il n’y a rien qui soulage
plus celuy qui ayme bien, que de penser en la personne aymée,
Clorian se retiroit bien souvent en une maison qu’il avoit dans
l’enceinte mesme de la ville, sur le haut de ceste montée qui va
du costé des Sebusiens. De ce lieu on voit le Rosne d’un
costé, et de l’autre l’Arar, et quand on veut estendre la veue,
on voit du costé du Rosne la forest de Mars, ditte d’Erieu. Que
si les arbres eslevez n’empeschoient l’œil, il n’y a point de doute
qu’il s’esten-droit plus de ce costé là que de tout
autre. Quand on se tourne vers le temple de Venus, on voit jusques aux
monts des Segusiens ; quand on regarde l’Arar, on voit jusques aux
Sequanois ; et quand [112/113] on estend la veue entre le Rosne et
l’Arar, vous voyez: jusques aux affreuses montaignes des Allobroges,
par delà la plaine des Sebusiens. Que s’il n’y avoit quelques
roches qui s’opposent, on verroit mesme jusques aux Secusiens ; parce
qu’outre que le lieu est fort relevé, encor y a-t’il une tour
qui est merveilleuse pour sa hauteur, au sommet de laquelle il y a un
cabinet ouvert des quatre costez, afin qu’on puisse plus
aisément jouyr de la beauté de ceste veue.
C’estoit en ce lieu que Clorian se retiroit d’ordinaire. Et quand il se
pouvoit dérober des compagnies, il montoit en sa tour, et de
là jettant les yeux sur la plaine des Sebusiens, il demeuroit
comme ravy-en sa pensés, qui ne se divertissoit jamais de
Circéne, quelque objet qui se presentast à ses yeux.
Il advint que Hylas estant familier avec luy, comme je vous ay dit, ne
le trouvant point dans le bas du logis, se douta bien qu’il estoit au
haut de cette tour ; et parce qu’il estoit en peine de qui son
compagnon estoit amoureux (car il cognoissoit bien que ces solitudes,
et ces longues pensées ne pouvoient procéder d’autre
chose que d’amour) il monta les degrez le plus doucement qu’il peut, et
trouvant la porte entrouverte, il le vit accoudé sur la fenestre
qui regardoit du costé des Sebusiens, tellement ravy en ses
pensées, qu’il n’eust pas ouy tonner, tant s’en faut qu’il eust
peu prendre garde au bruit que fit Hylas en ouvrant la porte et en
entrant.
Et de fortune il parloit alors si haut que Hylas peut ouyr ces paroles.
SONNET
IL PARLE AU VENT
Doux Zephir que je. vois errer folatrement
Entre les crins aigus de ces plantes hautaines.
Et qui pillant des fleurs les plus douces haleines.
Avec ce beau larcin vas tout l’air parfumant.
Si jamais la pitié te donna mouvement,
Oublie en ma faveur icy tes douces peines,
Et t’en va dans le sein de ces heureuses plaines.
Où mon malheur retient tout mon contentement. [113/114]
Va, mais porte avec toy les amoureuses plaintes
Que parmy ces foresis fay tristement empraintes,
Seul et dernier plaisir entre mes desplaisirs.
Là tu pourras trouver sur des levres jumelles
Des odeurs et des fleurs plus douces et plus belles :
Mais rapporte-les moy pour nourrir mes desirs.
— Je vous y prends, Clorian (dit Hylas, luy jettant les
bras au col, et
le baisant à la joue) je confesse que vous estes le plus secret
amoureux qui fut jamais, mais si ne pouvez vous plus vous cacher
à moy. — Ny en ceste occasion, dit Clorian, apres l’avoir
quelque temps consideré, ny en nulle autre, je ne me cacheray
jamais à vous. — Je le recognoistroy bien, luy dit Hylas, si
vous m’avouez librement ce qu’aussi bien je sçay desja. — Et
qu’est-ce, respondit-il, que vous voulez sçavoir de moy ? — Je
ne vous demande plus, repliqua Hylas, quel est vostre mal, mais
seulement de qui il procede. — Ah ! Hylas, dit-il, avec un grand
sous-pir ; vous avez raison de ne me demander point quel il est, car
vous le jugerez assez, quand vous sçaurez qui en est la cause.
Et pleust aux dieux que vous puissiez aussi bien m’y rapporter du
soulagement, comme j’en desespere, et comme librement je satisferay
à vostre curiosité.
Et à ce mot, s’estant assis sur un petit lict, et le prenant par
la main, il luy fit tout le discours de son affection., luy disant
combien le respect cni’il avoit porté à Circéne
estoit grancf, puis qu’il n’avoit osé luy declarer l’amour qu’il
luy portoit.
Lorsque Hylas ouyt le nom de Circéne, il luy sembla bien de
Tavoir ouy nommer autres fois, sans toutesfois s’en pouvoir bien
souvenir ; cela fut cause qu’il luy demanda laquelle c’estoit de toutes
celles qu’il avoit veues. — Puis-que vous n’en cognoissiez point le
nom, respondit Clorian, il faut croire que vous ne l’avez veue, sa
beauté estant telle qu’il est impossible; qu’elle soit veue sans
qu’on n’en demande le nom, et que l’amour n’en engrave en mesme temps
le visage bien avant dans le cœur. Et, à la verité, quand
je conte en quel temps vous estes venu en ceste ville, je pense que
vous ne la pouvez avoir veue. —J’arrivay, adjousta Hylas, la veille de
la derniere feste qu’on chommoit à Venus, [114/115] Clorian,
alors, apres avoir quelque temps pensé, luy respondit qu’il ne
la pouvoit avoir veue que ce jour là : parce qu’elle partit le
lendemain pour aller vers son pere, qui estoit malade dans la province
des Sebusiens, d’où elle n’estoit depuis revenue. — Et bien, dit
Hylas, et pour estre si belle, pensez-vous qu’elle ne vueille pas estre
aimée ? Quoy donc, croyez-vous qu’il n’y ait que les laides qui
vueillént souffrir de l’estre ? Tant s’en faut, si quelques unes
s’en doivent offenser quand on le leur dit, ce sont les laides, parce
qu’il y a apparence que l’on se mocque d’elles. —- Je ne pense pas,
respondit Clorian, qu’elles s’en offencerit pour estre belles, mais ouy
bien pour estre honnestes. — Comment, adjousta Hylas, qu’une femme pour
honnesje qu’elle soit, se puisse fascher d’estre aimée ? Ah !
Clorian mon amy, ressouvenez-vous que la mine qu’elles en font, quand
on le leur dit, n’est pas pour estre marries qu’on les aime, mais pour
estre en doute qu’il ne soit pas vray. Et d’effet, où est la
femme, qui estant bien asseurée de l’affection d’un homme, ne
s’en est en fin fait paroistre tres contente, et ne luy en a rendu des
tesmoignages ? Non, non, Clorian, de toutes les actions que nous
faisons, apres celles qui conservent la vie, il n’y en a point de plus
naturelle, que celle de l’amour. Et tenez-vous les femmes pour tant
ennemies de la nature, qu’elles hayssent ce qui est naturel ?
Je vous veux donner conseil, encor que vous ne me le demandiez, et si
vous le suivez, vous verrez bien tost que je ne suis pas apprentif en
semblables choses. Faites sçavoir à Circéne que
vous l’aymez, et cela le plus promptement que vous pourrez ; car
plus-tost elle le sçaura, plustost aussi en sera-t’elle
asseurée, ret tant plustost elle vous aymera. Il n’y a point de
doute qu’au commencement elle tournera la teste à costé,
qu’elle vous dira qu’elle ne veut point qu’on luy parle d’amour,
qu’elle faindra d’estre en colere, et de ne vouloir plus parler
à vous ; mais continuez seulement, et si vous y estes, bien
assidu, soyez asseuré que vous l’emporterez. Lors qu’elles nous
font ces responces, et qu’elles reffusent l’affection que nous leur
presentons, elles me font ressouvenir de ces mires; qui ayant
visité les malades, refusent, en tendant la main, l’argent que
l’on leur presente.
J’ay plus d’aage que vous, j’ay un peu couru du monde, et sur tout,j’en
ay aymé plusieurs ; cela me donne l’authorité
de vous en , parler plus librement, et vous ne le devez point trouver
mauvais. Soyez certain que. jamais honteux amant n’eut belle amie, et
que [115/116] c’est fait de l’amoureux qui est respectueux. Il faut que
celuy qui veut faire ce mestier, ose, entreprenne, demande, et supplie,
qu’il importune, qu’il presse, qu’il prenne, qu’il surprenne, voire
qu’il ravisse. Et ne sçavez-vous, Clorian, comme la femme est
faite ? Escoutez ce qu’en dit ce grand oracle, qui de nostre temps a
parlé delà les Alpes.
MADRIGAL
Elle fuit, et fuyant elle veut qu’on attaigne :
Refuse, et refusant veut qu’on l’ait par effort :
Combat, et combattant veut qu’on soit le plus fort :
Car ainsi son honneur ordonne qu’elle feigne.
Celuy qui n’a pas le courage de vivre de cette sorte,
conseillez-luy
seulement qu’il prenne un autre mestier que celuy d’amour, car il n’y
fera jamais son profit. Je veux donc conclure, que non seulement vous
devez avoir la hardiesse de luy declarer vostre intention, mais devez
esperer pour certain qu’elle vous aymera, pourveu que vous l’aymiez.
Je ne sçaurois, gentil berger, vous redire au -long les
conseils, ny les raisons de Hylas ; car, à ce que j’ay depuis
sceu par Palinice, à qui son frere les a plusieurs fois
racontées, il se faisoit bien paroistre maistre passé en
semblables choses. Tant y a que la conclusion fut, d’autant que Clorian
n’avoit pas la hardiesse de declarer à cette belle fille
l’affection qu’il luy portoit, qu’aussi tost qu’elle seroit de retour
(ce qui devoit estre dans peu de jours) Hylas en porteroit la parole.
Ce qu’il accepta librement de faire, parce, disoit-il, qu’il s’en
obligeoit deux en un coup, à sçavoir Clorian en luy
rendant ce bon office, et Circéne en luy portant de si bonnes
nouvelles. II advint donc que quelque temps apres, ma compagne retourna
en la
ville, et quoy que la mort de son pere l’eust contrainte de porter le
dueil, et que la tristesse de son ameaccompagnast fort bien l’habit
qu’elle avoit, si est-ce que ce desplaisir n’avoit point amoindry
sa beauté, tant s’en faut, il luy avoit adjousté je ne
sçay quelle douceur au visage, qui esmouvoit tous ceux qui la
[116/117] voyoient, et d’amour, et d’une certaine attrayante
compassion, qui la rendoit beaucoup plus agreable.
Hylas, pour satisfaire à ce qu’il avoit promis, ne sceut pas
plustost son retour qu’il chercha curieusement les moyens de la voir,
à quoy Palinice luy servit beaucoup, parce que son frere l’en
avoit priée. Elle qui ne sçavoit point leur dessein, et
qui croyoit que ce ne fust que par curiosité, fut bien aise de
contenter son frere, quoy qu’il luy faschast fort de trainer cet homme
apres elle. Et de fortune il se presenta une bonne occasion, car la
mere de Circéne voulant faire quelque sacrifice aux dieux
Mânes pour son mary, y convia Palinice, comme l’une de ses
meilleures amies : elle y alla, et avec elle Hylas.
Mais voyez s’il n’est pas aussi bon amy, que fidelle amant : il ne
revit pas si tost Circéne qu’il en devint amoureux. Je dis,
revit, parce que jettant les yeux dessus, il se ressouvint qu’il
l’avoit veue autresfois dans le temple de Venus, lors que Palinice le
sauva, et parce que dés lors il l’avoit trouvée fort
à son gré, ces premieres fiames se ralumerent
aysément en ce cœur, qui est aussi susceptible dé
l’amour, que le soulphre le peut estre du feu. La considerant donc
quelque temps fort attentivement, il se ramenteut peu à peu que
Circéne es toit celle qu’il avoit veue dans le temple, et de
laquelle il avoit demandé le nom à Palinice ; et se
representant alors la grace qu’elle eut à chanter, et tout ce
que l’amour luy fit concevoir à cette premiere veue, il oublia
de sorte tout ce qu’il avoit promis à Clorian, qu’il ne pensa
plus qu’à faire l’office pour soy-mesme.
Voyez combien il est dangereux d’employer un second en semblables
affaires ! Il s’approcha d’elle, et apres l’avoir saluée, et que
comme pleine de civilité elle luy eut rendu son salut, parce que
c’est oit dans le temple, il se mit sur un genouil au plus pres d’elle
qu’il peut, et suivant son humeur, se panchant un peu sur l’autre, il
luy parla de cette sorte : Je voy bien, belle Circéne, que
vostre veue m’est fatale, et qu’estant venu icy pour assister à
un de vos sacrifices, vous y serez aussi à un des miens. Elle
qui n’avoit jamais veu cet homme, ny ouy parler de luy, le regarda
quelque temps au visage, et le considerant un peu, cogneut bien qu’il
estoit, estranger, fust au langage, fust à l’habit, parce
qu’encores qu’il le portast comme les autres de la ville, si est-ce
qu’il estoit bien aisé à cognoistre, d’autant que les
estrangers, quoy qu’ils se desguisent de nos habits, ont [117/118]
tousjours quelque air different de ceux de nostre contrée ; et
me semble que les Francs ont moins cette difference que tous les autres.
Et parce que Circéne ne cognoissoit point Hylas, elle creut
qu’il la prenoit pour quelque autre, et cela fut cause qu’apres avoir
arresté quelque temps ses yeux sur luy, elle se tourna
froidement d’un autre costé, sans luy respondre ; dequoy
n’estant pas satisfait, il la tira par un des plis de sa robe. Et quoy,
la belle, luy dit-il, vous ne me respondez non plus que si je ne
parlois point à vous ? — Aussi crois-je, dit Circéne, que
vostre parole ne s’adresse pas à moy, ou que vous vous mescontez
; car qu’est-ce que vous me ’dites de veue fatale, et de vostre
sacrifice? — Ce n’est point, dit-il, à autre qu’à vous
que je parle, et ne vous prends point pour autre que pour vous mesme,
c’est à dire pour la plus belle, et plus aymable que je vis
jamais, et de qui la premiere veue a failly de me couster la vie,
et la seconde me la ravira sans doute, si je vous trouve à cette
heure aussi douce et favorable que Palinice me le fut en ce
temps-là. — Et qu’est-ce, dit-elle, que Palinice fit pour vous ?
— Elle me sauva la vie, respondit-il, lors que ma curiosité
m’engagea dans le temple, la nuict avant la feste de Venus, et que
vostre veue m’y retint plus que je ne devois. — Je n’ay point de
memoire, dit Circéne, de vous y avoir veu. — Cela, repliqua
Hylas, ne m’empesche pas que je ne vous ayme, et qu’au lieu d’assister
à vostre sacrifice, comme j’ay pensé de faire, vous
n’assistiez à celuy qu’amour vous fait de moy ; en quoy
toutesfois je m’estimeray bien-heureux si j’acquiers quelque part en
vostre amitié. — Je voy, dit-elle, que vous estes estranger,-et
que vous ne me cognoissez pas, et croy encores mieux que mon
amitié vous est fort indifferente.
Et à ce mot, elle se tourna d’un autre costé, et il luy
advint à propos qu’une de ses compagnes entra dans le temple,
à laquelle feignant de quitter sa place par courtoisie, elle se
retira au plus pres de sa mere qu’elle peut ; et durant tout le reste
du sacrifice elle rie voulut s’approcher de luy. Mais Hylas n’estoit as
homme pour s’arrester en si beau chemin. Il trouva donc par le moyen de
Palinice, celuy d’entrer chez Circéne, et pour conclusion s’y
rendit si familier, faisant tousjours croire à Clorian que c’est
oit à son occasion, qu’il demeuroit plus avec elle qu’en tout
autre lieu. Mais ce n’estoit pas assez pour l’humeur d’Hylas de tromper
son amy, et d’aymer Palinice et Circéne, si un soir que
nous nous [118/119] allasmes promener contremont l’Arar, il ne m’en
eust dist autant qu’aux autres, sans qu’il eust presque cognoissance de
mon nom.
Hylas qui est oit aux escoutes, comme je vous ay dit, ne peut
s’empescher, quoy que ce fust contre son dessein, de se monstrer
à elle, et de luy dire tout à coup : Et quoy, belle
Florice, avez-vous opinion que ce fust de vostre nom que je fusse
amoureux ? Hylas se repentit bien de s’estre fait voir sans y penser,
mais ces estrangeres furent bien plus estonnées, le voyant
paroistre tant inopinément ; quoy que d’abord elles le
regarderent par deux fois, avant que de le recognoistre, à cause
du changement d’habits.
Mais Astrée en fut tres-ayse, qui s’ennuyoit infiniment que le
long discours de cette estrangere luy retardast le contentement qu’elle
esperoit de la fin de son voyage. Elle fit semblant toutes-fois d’en
estre bien marrie, afin de faire comme les autres, qui tous ensemble se
firent voir.
Au contraire Hylas, feignant d’avoir interrompu à dessein
Florice, s’en courut l’embrasser, et puis salua les autres deux, et en
fin retournant vers elle : Et bien, belle discoureuse, dit-il, ne
cesserez-vous jamais de renouveller mes playes ? — J’avois opinion,
dit-elle, de chanter vos louanges ; et depuis quand les estimez-vous
autres ? — J’ay de tout temps, dit-il, accoustumé d’appeler
chaque chose par son nom : et n’est-ce pas reblesser que de remettre le
fer dans des vieilles cicatrices ? Et y a-t’il un fer plus trenchant
que la veue de vos beautez, et le souvenir de mes premieres amours ? —
O ! dit Florice, l’offence n’est pas grande, si je ne vous fay que
cette playe, et vous ne devez pas avoir peur d’en mourir, puis que vous
en sçavez de si bons remedes. Cela seroit bon, respondit Hylas,
si toutes les lesseures se guerissoient par des remèdes
semblables. Mais n’entrons point si tost en ce discours, et me dites
quel bon dessein vous conduit en ce lieu. — Ce n’est pas, respondit
Florice, celuy de vous y voir. — Si vous estiez, adjousta Hylas, aussi
courtoise que vous m’estes obligée, cette consideration auroit
bien assez de force pour vous y conduire, vous ayant assez
fait de services à toutes pour vous laisser la
volonté de me revoir ; mais je voy bien que
j’ay semé une terre ingrate, et qui ne rend pas la peine qu’on y
prend. Quelquefois, respondit Circéne, pource que le
laboureur est mauvais, et la graine mal choisie et mise hors de saison,
le bon terroir rapporte des ronces au lieu du bled ; prenez garde que
[119/120] quelqu’une de ces choses ne soit cause de
l’infertilité dont vous-nous blasmez.
— Je sçay bien,
dit-il, Circéne, que comme vous avez tousjours eu beaucoup de
beauté pour vous faire aimer, de mesme vous n’avez jamais eu
faute de desdain pour mespriser ceux qui vous ont adorée. — Et
moy, dit Palinice, je sçay encore mieux que comme vous avez
tousjours esté tres-fertile en nouveaux desirs et nouvelles
affections, de mesme vous n’avez jamais eu faute de paroles
pour accuser autruy de vostre faute. Alors Hylas se reculant deux
ou trois pas : C’est trop, dit-il,d’avoir agrave; combattre contre
trois : les plus vaillants mesme ne le
veulent entreprendre contre deux. A ce mot, Astrée, Diane,
Phillis,et le reste
de leurtrouppe arriverent, et furent cause que ceste dispute prit fin.
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