LE SIXIESME LIVRE
DE LA SECONDE PARTIE
D’ASTRÉE
Encores que la nuict fut des-ja bien fort avancée
lors que ces bergeres
se coucherent sur les juppes et sayes de leurs bergers, si est-ce
qu’estant mal accoustumées de dormir sous le ciel seulement, et
sur
l’herbe, et principalement la nuict, elles demeurerent long temps
à
s’entretenir avant que le sommeil les saisist. Et parce que l’horreur
de la nuict leur faisoit peur, elles se mirent et resserrerent presque
toutes en un monceau. Et lors estant plus esveillées qu’elles
n’eussent
voulu, Diane qui de fortune se trouva plus pres de Madonte, apres
quelques propos communs luy demanda quelle estoit la fortune qui
l’avoit conduitte en cette contrée. – Sage Diane,
respondit-elle,
l’histoire en seroit et trop longue et trop ennuyeuse ; mais
contentez-vous, je vous supplie, que ce mesme amour qui n’est point
incogneu parmy vos hameaux, ne l’est plus non plus parmy les dames et
les chevaliers, et que c’est luy qui m’a revestue comme vous me pouvez
voir, encor que ma naissance me releve beaucoup par dessus cest estat.
– S’il n’y a rien, dit Phillis, qui vous en empesche que la crainte de
nous estre ennuyeuse, je responds pour toutes, que cela ne vous doit
pas arrester ; car je sçay qu’il y a long temps que nous
desirons toutes
d’entendre ce discours de vous, et il me semble que nous ne
sçaurions
trouver un temps plus à propos, puis que voicy une heure que
nous ne
pouvons mieux employer et que nous sommes seules, je veux dire sans
berger. – Quant à moy, adjousta Diane, ce qui me le fait desirer
plus
particulierement, c’est que ceux qui nous voyent separées l’une
de
l’autre, [207/208] me disent que nous nous ressemblons beaucoup ;
de sorte que vos fortunes me touchent comme si elles estoient les
miennes, et semble que je sois presque obligée de m’en enquerir.
– Ce me
sera tousjours, dit Madonte, beaucoup de contentement de ressembler
à
une telle beauté que la vostre ; mais je ne voudrois pas, pour
vostre
repos, que vos fortunes fussent semblables aux miennes. – Je vous suis
obligée, dit Diane, de cette bonne volonté. Mais ne
croyez pas que
chacun n’ait son fardeau à porter, et qui nous est d’autant plus
pesant
que celuy des autres, que celuy-cy est tout à fait sur nos
espaules, et
que l’autre ne nous touche que par le moyen de la compassion. Que cela
donc ne vous empesche de satisfaire à la requeste que nous vous
faisons. – Vous me permettrez donc, respondit Madonte, de parler un peu
plus bas, afin de n’estre point ouye des bergers qui sont pres de nous
;
car j’aurois trop de honte qu’ils fussent tesmoins de mes erreurs,
outre que je ne voudrois pas que Tesandre ne pust ouyr, pour les
raisons que vous pourrez juger par la suitte de mon discours.
Et lors elle commença de ceste sorte.
HISTOIRE
DE DAMON ET DE MADONTE
Il est à propos, sage et discrette trouppe, que de
nuict je vous
raconte ma vie, afin que couverte des tenebres, j’aye moins de honte
à
vous dire mes folies, telles faut-il que je nomme les occasions qui me
faisant changer l’estat où la fortune m’avoit fait naistre,
m’ont
contrainte de prendre celuy où vous me voyez. Car encor que je
sois
avec les habits que je porte et la houlette en la main, je ne suis pas
toutesfois bergere, mais née de parents beaucoup plus relevez.
Mon
pere, suivant la fortune de Thierry, acquit un si grand credit parmy
les gens de guerre, qu’il commandoit en son absence à toutes ses
armées, non pas qu’il fut Visigot comme luy, mais s’estant
trouvé avec
beaucoup d’authorité parmy les Aquitaniens, il fut tant
aimé, et tant
favorisé de ce roy, qu’il l’obligea de se donner entierement
à luy, au
service duquel, outre les biens qu’il avoit de ses predecesseurs, il en
acquit tant d’autres, qu’il n’y avoit personne en Aquitaine qui se
peust dire plus riche qu’il estoit.
Ayant vescu de ceste sorte longues années, tout le malheur
[208/209]
qu’il ressentit jamais, fut seulement de n’avoir d’autres enfans que
moy. Car encor que sa mort fust violente, si luy fut-elle tant
honorable que je la tiens pour l’une de ses meilleures fortunes, puis
qu’apres avoir fait lever le siege d’Orleans au cruel Attile, en fin le
poursuivant jusques aux champs Cathalauniques, Thierry, Merovée
et
Ætius, luy donnerent la bataille et le deffirent. Et de fortune
mon
pere combatit ce jour là à la main droitte de son roy qui
avoit eu
l’ayle gauche de la bataille, et Merovée la droitte. Et d’autant
que
tout l’effort d’Attile fut presque sur le costé de Thierry,
apres un
long combat, le roi Visigot y fut tué et mon pere aussi, qui
persé de
plus de cent coups, fut trouvé sur le corps de son roy où
il s’estoit
mis pour le deffendre, et pour recevoir les coups en son lieu. Ce que
Torrismonde son successeur, et son fils, eut tant agreable que la
bataille estant gagnée, il fit emporter son pere et le mien, et
les fit
enterrer en un mesme tombeau, mettant toutesfois la chasse de plomb de
mon pere aux pieds du sein, y faisant graver des inscriptions tant
honorables, que la memoire ne s’en esteindra jamais.
Lors que mon pere mourut, je pouvois avoir l’aage de sept ou huict ans,
et commençay dés ce temps là de ressentir les
rigueurs de la fortune.
Car Leontidas, qui avoit succedé à la charge de mon pere,
et que
Torrismonde aymoit par dessus tous les chevaliers d’Aquitaine, usa de
tant d’artifices que je luy fut remise entre les mains et presque ravie
de celles de ma mere, sous un pretexte qu’ils nommoient raison d’estat,
disant qu’ayant tant de grands biens, et de places fortes, il faloit
prendre garde que je ne me mariasse à personne qui ne fust bien
affectionnée au service de Torrismonde. Me voilà donc
sans pere, et
sans mere, privée de l’un par la rigueur de mort, et de l’autre
par
celle de ceste raison d’estat ; toutesfois la fortune me fut favorable
de ce que je rencontray tant de douceur, et tant d’honnesteté en
Leontidas, que je ne pouvois desirer de meilleurs offices que ceux que
je recevois de luy, ne luy deffaillant rien que le nom de pere. Sa
femme n’estoit pas de ceste humeur, qui au contraire me traittoit si
cruellement, que je puis dire n’avoir jamais tant hay la mort, que je
luy voulois de mal.
Or le dessein de Leontidas estoit de m’élever jusques en l’aage
de me
marier, et puis de me donner à l’un de ses neveux qu’il avoit
esleu
pour son héritier, n’ayant jamais peu avoir des enfans. Mais
d’autant
que la contrainte est la plus puissante occasion [209/210] qui
empesche un esprit genereux de se plier à quelque chose, il
avint que
son nepveu n’eut jamais de l’amour pour moy, ny moy pour luy, nous
semblant que nos fortunes estant limitées en nous-mesmes, nous
estions
cause l’un à l’autre de ce que nous ne pouvions esperer rien de
plus
grand, outre que nous n’estimions pas ce qui nous estoit acquis sans
peine. Ce furent donc ces considerations ou d’autres plus
cachées, qui
nous empescherent d’avoir de l’amitié l’un pour l’autre ; mais
lors que
j’eus un peu d’âge, il y en eust bien de plus grandes. Car la
recherche
de plusieurs jeunes chevaliers, si pleine d’honneur et de respect, me
faisoit paroistre plus fascheux le mespris dont usoit le nepveu de
Leontidas envers moy. Luy d’autre costé picqué de ce que
je le
desdaignois, comme il luy sembloit, se retira, de sorte que je ne le
voyois plus que comme estranger, dont je ne recevois peu de
contentement.
Et quoy que le respect que chacun portoit à Leontidas pour
l’extraordinaire faveur que Torrismonde luy faisoit, fust cause que
plusieurs n’avoyent pas la hardiesse de se declarer entierement, si
est-ce qu’il se rencontra un parent assez proche de Leontidas qui,
fermant les yeux à toutes considerations, entreprit de me
servir, quoy
qu’il luy en peust advenir. Dés le commencement, ce n’estoit pas
avec
dessein de s’y embarquer à bon escient, mais seulement pour
n’estre pas
oyseux, et pour faire paroistre qu’il avoit assez de merite, et de
courage pour se faire aymer, et pour aymer ce que l’on estimoit de plus
relevé dans la Cour, pouvant dire sans vanité que de ma
condition il
n’y avoit rien qui le fust plus que moy.
Et voyez comme ceux qui blasment l’amour ont peu de raison de le faire.
Lors que ce jeune chevalier commença de me servir, il estoit
homme sans
respect, outrageux, violent et le plus incompatible de tous ceux de son
aage ; au reste, vif, ardant, et si courageux, que le nom de temeraire
luy estoit mieux deu que celuy de vaillant. Mais depuis que l’amour
l’eust vivement touché, il changea toutes ces imperfections en
vertu,
et s’estudia de sorte de se rendre aymable, qu’il fut depuis le miroir
des chevaliers de Torrismonde. Il s’appelloit Damon, parent assez
proche de Leontidas, comme vous avez ouy dire, et de qui le roy ne
faisoit point bon jugement pour les raisons que je vous ay dites ;
toutesfois, lors qu’il commença de se changer, le roy aussi
changea
d’opinion. Mais parce que Leontidas estoit homme tres-avisé,
[210/211]
et qui toute sa vie avoit fait profession de remarquer les actions
d’autruy, et d’en faire jugement, il se prist bien tost garde de son
dessein, qui luy estoit insupportable, à cause de la
volonté qu’il
avoit de me donner à son nepveu. Et pour couper chemin à
cette nouvelle
recherche, il me deffendit si absolument de le voir, et luy en parla de
sorte que nous demeurâmes tous deux plus offencez de luy que je
ne vous
sçaurions dire. Et suivant le coustume des choses deffendues,
nous
commençâmes dés lors d’avoir plus de desir de nous
voir, et fûmes
presque plus attirez à l’amitié l’un de l’autre que nous
n’estions
auparavant.
Il n’y a rien, discrettes bergeres, qui me contraigne de vous advouer,
ou de nier ce que je vay vous dire, si bien que vous devez croire que
c’est la seule verité qui m’y oblige. Lors que Damon
commença de me
rechercher, son humeur m’estoit si desagreable que je ne le pouvois
souffrir ; mais depuis que Leontidas, avec de fascheuses paroles, m’eut
si expressément defendu de le voir, le doute qu’il fit paroistre
d’avoir de moy, me despita si fort, que je resolus de n’en aymer jamais
d’autre. Et cela fut cause qu’avec un soin extréme je l’allois
destournant des vices, à quoy son naturel le rendoit enclin,
quelquesfois les luy blasmant en autruy et d’autresfois luy disant que
mon humeur n’estoit point d’aimer ceux qui en estoient atteints. Le
formant de cette sorte sur un nouveau modelle, lors que je cognus les
conditions de ce chevalier changées, je l’aymay beaucoup plus
que s’il
fust venu me servir avec ces mesmes perfections, d’autant que chacun se
plaist beaucoup plus en son ouvrage qu’en celuy d’autruy. Je vivois
toutesfois si discrettement avec luy qu’il ne pust pour lors
recognoistre au vray si je l’aymois, et me tenois tellement sur mes
gardes qu’il n’avoit seulement la hardiesse de me declarer sa
volonté
par ses parolles : effect bien different de ceux que son outrecuidance
avoit accoustumé de produire auparavant. Ce qu’on pourroit
trouver
estrange, si amour n’avoit fait autresfois des changements beaucoup
plus contraires en maintes personnes. Et fin luy semblant que tout le
service qu’il me rendoit estoit perdu, si je ne sçavais son
intention,
il resolut de prendre un peu plus de courage, et de hazarder cette
fortune. Et parce qu’il creut de le pouvoir mieux faire par l’escriture
que par les paroles, apres une longue dispute en son esprit, il fit une
telle lettre. [211/212]
LETTRE
DE DAMON A MADONTE
C’est bien temerité d’aymer tant de perfections, mais aussi c’est bien mon devoir de servir tant de merites. Et si vous voulez esteindre l’affection de ceux qui vous ayment, il faut que de mesme vous laissiez les perfections qui vous font aymer. Et si vous ne voulez point estre aymée, vueillez aussi n’estre point aymable, autrement ne trouvez estrange que vous soyez desobeye ; car la force excusera toujours ceux qui feront cette offence contre vostre volonté, puis que la necessité ne recognoist pas mesme la loy que les dieux nous imposent.
Mais quand il me voulut faire voir cette lettre, il ne fut
pas sans
peine, parce qu’il sçavoit bien que je ne la recevrois pas sans
artifice. En fin voyez quelles sont les inventions d’amour. Il me vint
trouver, fit semblant de m’entretenir des nouvelles de la Cour, me
raconta deux ou trois accidents sur ce subjet, avenus depuis peu, et en
fin me dit qu’il avoit recogneu une nouvelle affection qui n’estoit
petite, mais qu’il craignoit de me la dire, parce que la dame estoit de
mes amies, et le chevalier de ses amis. – Et quoy, luy dis-je, me
tenez-vous pour si peu discrete que je ne sçache taire ce qui ne
doit
pas estre sceu ? – Ce n’est point cette doute, me dit-il, qui m’en
empéche mais que vous n’en vueillez mal à mon amy. – Et
pour quoy cela,
luy respondis-je, puis que l’amour qui est honneste et plein de
respect, ne peut offencer personne ?
Je voyois bien, gentilles bergeres, qu’il estoit en peine de ce qu’il
avoit à faire ; mais je ne pensois point que ce fust pour son
particulier, m’imaginant que s’il eust eu la volonté de m’en
parler, il
l’eust fait dés long temps, en ayant eu diverses commoditez. Et
cela
fut cause que je l’en pressay, plus peut-estre que je ne devois. En fin
il me dit que de me dire les noms, c’estoit chose qu’il n’oseroit
faire, pour plusieurs considerations, mais qu’il m’en feroit voir une
lettre qu’il avoit trouvée ce matin mesme. Et à ce mot il
mit la main
dans sa poche, et me montra la lettre qu’il venoit de m’escrire, que
sans difficulté je leus sans en recognoistre l’escriture parce
que je
n’en vois jamais veu encores. Mais si auparavant j’avois un peu de
volonté d’en sçavoir les [212/213] noms, apres cette
lecture j’en eus
extréme desir, et lors que je l’en pressois le plus, je le vis
sousrire, et ne me dire que de fort mauvaises excuses. – Et quoy,
Damon, luy dis-je, depuis quand estes-vous devenu si peu soucieux de me
plaire que vous ne me vueillez dire ce que je vous demande ? – Je
crains, me respondit-il, de vous offencer si je vous obeys, car celle
à
qui cette lettre s’addresse est fort de vos amies, comme je vous ay
dit. – Vous me ferez sans doute, luy repliquay-je, une offence beaucoup
plus grande en me desobeyssant. – Je suis donc, me dit-il, entre deux
grandes extremitez, mais puis que la faute que je feray par vostre
commandement sera beaucoup moindre, je vais vous obeyr. Et me prenant
la lettre, me la releut tout haut, mais estant parvenu à la fin,
il
s’arresta tout court sans nommer personne.
Voyez, belles bergeres, que c’est que l’amour ! Quelquefois il porte
les
esprits les plus abaissez à des temeritez incroyables, et
d’autresfois
fait trembler les courages plus relevez en des occasions, que les
moindres personnes ne redouteraient point. Damon en sert d’exemple,
puis que luy qui, entre les plus effroyables dangers des armes, pouvait
estre appellé temeraire, comme je vous ay dit, n’avoit la
hardiesse de
dire son nom à une fille, fille encores qu’il sçavoit
bien ne luy
vouloir point de mal. Mais s’il avoit peu de courage, j’avois ce me
semble encor moins d’entendement ; car je devois bien connoistre
à la
crainte qu’il avoit, que cela luy touchoit, et je veux croire qu’Amour
estoit celuy qui me bouchoit les yeux, ayant fait dessein de rendre par
nous sa puissance mieux cogneue à chacun. Autrement j’y eusse
bien pris
garde puis que je l’aymois, et qu’on dit que les yeux des amants
persent les murailles. Quoy que ce fust, j’advoue que je n’y pensois
point, et voyant qu’il se taisoit : Et quoy ? luy dis-je, Damon, n’en
scauray-je autre chose ? Vrayement je pensois avoir plus de pouvoir sur
vous. – Tant s’en faut, me respondit-il, que mon silence procede de
là,
que ce qui m’empesche de vous en dire davantage, c’est que vous pouvez
trop sur moy. Et toutesfois ce que je vous en ay dit vous devroit
suffire ; car que puis-je vous en declarer, apres vous en avoir fait
lire la lettre, et ouyr la voix ? – Comment, luy dis-je, toute
estonnée, est-ce vous, Damon, qui l’avez escrite ? – C’est moy
sans
doute, dit-il, baissant les yeux contre terre. – Et je vous supplie,
continuay-je, dites-moy à qui elle s’addresse. – C’est,
adjousta-t’il
froidement, [213/214] puis qu’il vous plaist de le sçavoir,
à la belle
Madonte. Et à ce mot, il se teut pour voir, comme je croy, de
quelle
sorte je recevrois cette declaration.
J’advoue que je fus surprise, parce que j’attendois toute autre
responce que celle là ; et quoy que je l’aymasse comme je vous
ay dit,
et que ce fust d’une volonté resolue, si est-ce que l’honneur
qui doit
tousjours tenir le premier lieu dans nos ames, me fit croire que ces
parolles m’offençoient. Et quoy que je reconnusse bien que
j’avois esté
cause de sa hardiesse, si ne voulus-je point l’excuser, me semblant que
comme que ce fust, il se devoit taire. Il est vray qu’amour qui
n’estoit pas foible en moy tenoit fort son party, et quoy qu’il ne
peust estoufer entierement les ressentimens que l’honneur me donnoit,
si les adoucissoit-il infiniment.
En fin je luy respondis ainsi : Malaisément, Damon,
eussé-je attendu
cette trahison de vous en qui je m’asseurois comme en moy-mesme ; mais
par cette action vous m’avez apris qu’il ne se faut jamais fier en un
jeune homme, ny en une personne temeraire. Toutesfois je ne vous accuse
pas entierement de cette faute, j’en suis coulpable en partie, ayant
vescu par le passé avec vous de la sorte que j’ay fait. Vostre
outrecuidance sera cause que je seray plus avisée à
l’advenir et pour
vous et pour tous les autres qui vous ressembleront. – Si vous appellez
trahison, me respondit-il, vous avoir plus aymée que vous n’avez
pensé,
je confesse que vous estes trahie de moy, et que vous le serez de cette
sorte tant que je vivray, sçachant bien que ny vous ne personne
du
monde ne sçauroit se figurer la grandeur de mon affection. Et si
vous
croyez que ma jeunesse m’en ait donné la volonté et ma
temerité la
hardiesse, je maintiendray contre tous les hommes que jamais vieillesse
ne fut plus prudente que cette jeunesse, ny prudence plus sage que
cette temerité que vous blasmez en moy. Que si j’ay failly comme
vous
dites et que vous en soyez coulpable, ce n’est pas pour la façon
dont,
vous avez vescu avec moy, mais parce qu’estant si belle, vous vous
estes rendue si pleine de perfection, qu’il est impossible que tous
ceux qui vous verront ne commettent de mesmes fautes que vous me
reprochez. Et toutes fois je ne sçay quel demon ennemy de mon
contentement, vous met à cette heure des opinions en l’ame si
contraires à celles que vous venez de me dire. Et il faut bien
que ce
soit pour mon malheur que vous les ayez si promptement oubliées
: ne
m’avez-vous [214/215] pas dit que l’amour n’offençoit personne ?
Si
cela est, pourquoy le jugez vous à cette heure autrement contre
moy.
Mais si ces parolles ne vous contentent, voicy Damon devant vous qui
vous offre l’estomac, voire ce mesme cœur qui vous adore, afin que
pour vous satisfaire, vous luy donniez tel chastiment qu’il vous
plaira, et s’il en refuse un seul (sinon la deffence que vous luy
pourriez faire de vous servir) il veut que vous le teniez pour le plus
traistre qui fut jamais et le plus indigne de tous les hommes d’estre
honoré de vos bonnes graces. – Si je vous ay dit, luy
respondis-je, que
l’on ne s’offençoit point d’estre aymée, j’y ay
adjousté le respect et
l’honnesteté à quoy l’on est obligé. Et quand vous
vous fussiez
contenté de me rendre preuve de vostre bonne volonté par
ce respect
seulement, et non point par l’outrecuidance de vos parolles, j’eusse eu
autant d’occasion de vous aymer que j’en ay de vous hayr. Car
pourray-je bien douter à l’advenir que Damon ne recherche ma
honte,
puis qu’il a eu la hardiesse de me le dire luy-mesme ? Quelle me
pensez-vous, Damon, pour croire que sans vengeance je souffre ces
injures ? N’avez-vous point de memoire du pere que j’ay eu ?
N’avez-vous point reconnu quelle vie à esté la mienne ?
et combien j’ay
eu de soin de me conserver non seulement telle que je dois estre mais
en sorte que la medisance n’eust occasion de mordre sur mes actions ?
Ressouvenez-vous que si vous n’avez ny memoire ny jugement pour ce que
je vous dis, j’en ay assez pour tous deux, et que, si vous continuez,
vous me donnerez subjet de vous rendre du desplaisir par toutes les
voyes que je sçauray inventer. – Madame, me respondit-il
incontinent,
ne laissez de mettre en avant contre moy toutes les sortes de peine que
vous en pourrez imaginer. Celuy qui a peu supporter l’effort de vos
yeux ne sçauroit craindre celuy de tout le reste de l’univers.
Ce ne
sont que des tesmoignages de mon affection qui me seront d’autant plus
chers qu’ils rendront plus de preuve que vous estes aymée de
Damon. Et
ne pensez plus que je vous mescognoisse, ny ceux dont vous estes
descendue. Vos vertus sont trop gravées en mon ame, et j’ay trop
d’obligation à ceux qui vous ont mise au monde pour en perdre la
memoire, mais si je ne vous ay offencée que par la parole et non
par le
dessein que j’ay eu de vous rendre service, laissons là, madame,
ceste
fascheuse parole, oublions-la. Commandez-moy que je sois muet, pourveu
qu’il soit permis à mon ame de vous adorer, je veux bien
[215/216] ne
parler jamais. Mais si vous redoutez si fort que je vous die que je
vous ayme, et si vous croyez que cela importe tant à cette
reputation
dont justement vous estes si soigneuse, ne croyez vous pas que vous
vous allez procurer un extréme desplaisir, puisque vivant avec
moy
comme vous me menassez, il sera impossible que mon affection ne se
manifeste à chacun ? Et par ainsi, ce que je vous dis en
particulier
sera public par tous ceux de ceste Cour, et ne serez-vous pas plus
offencée de l’ouyr de la bouche de chacun et en public que de la
mienne
en particulier ? Avant que d’ordonner ce qu’il vous plaist faire de
moy, je vous supplie, madame, considerez ce que je vous dis, et de
plus, que si je ne faux point, vous n’avez point de raison de me punir.
Et si vous estes offencée, et que ma faute vous desplaise,
pourquoy
voulez-vous faire plus de tort en la publiant à tout le monde ?
Il seroit bien mal aisé, sages bergeres, de vous redire toutes
les
raisons que Damon m’allegua, car je n’ouys jamais mieux parler.
J’advoue toutesfois que j’espreuvay bien en ceste occasion que le
conseil est tres-bon de ceux qui disent qu’on ne doit jamais declarer
son affection à une dame qu’auparavant on ne l’ait
obligée à quelque
sorte de bonne volonté. Car lors que l’offence qu’elle pense
recevoir
par telle declaration la veut eslongner, cette bonne volonté qui
la
tient attachée, l’empesche de le pouvoir faire, et luy fait
escouter
par force telles paroles, voire en fait faire un jugement plus
favorable. Je l’esprouvay, dis-je, à ceste fois, puis qu’il me
fut
impossible de m’en separer, encor que je ressentisse l’injure que j’en
recevois ; au contraire, avant ; que de mettre fin à nos
discours, je
consentis d’estre aymée et servie de luy, pourveu que ce fut
avec
honneur et discretion. Et parce que Leontidas avoit continuellement les
yeux sur nous, je luy commanday de ne me voir plus si souvent, et de
dissimuler mieux qu’il n’avoit fait par le passé, afin de
tromper cet
homme. Je me souviens qu’en ce temps-là, d’autant que Leontidas,
encor
que grand et sage capitaine, ne laissoit toutesfois de se laisser
posseder à l’amour de quelques femmes, qui feignant de l’aymer,
tiroient de son bien tout ce qu’elles pouvoient, et en cachette en
favorisoient d’autres, il fit des vers qu’il m’envoya. Et parce que
nous craignions que les lettres venant à se perdre, nos noms ne
fissent
recognoistre ce que nous desirions qui fust tenu caché, je
l’appellois
mon frere, et il me nommoit [216/217] sa sœur. Je pense que je me
souviendray encores des vers dont je vous parle. Il me semble qu’ils
estoient tels.
SONNET
Qu’envieux de mon bien il parle, ou qu’il blaspheme,
Qu’il remarque à nos yeux, ce qu’il pense estre en nous,
Qu’il cognoisse en effect que je ne suis moy-mesme,
Sinon, ma sœur, en tant que je ne suis qu’à vous.
Que d’un oeil importun il nous veille jaloux,
Que sur nos actions la medisance il seme :
Il peut bien m’esloigner de mon bien le plus doux,
Mais non pas empescher qu’enfin je ne vous ayme.
Malgré tous ces discours contre nous inventez,
Malgré tous ces soupçons qui nous ont tourmentez,
Mesme dans le cercueil, je fay voeu d’estre vostre.
Mais ce fascheux Argus ne feroit-il pas mieux,
Nous laissant en repos, d’employer tous ses yeux
A garder la beauté qu’il paye pour un autre ?
Mais pour revenir à ce que je vous disois, depuis
ce jour Damon se
reigla de sorte à ma volonté que je ne puis nier que je
n’eusse de
l’amour pour luy. Aussi estoit-il tel qu’il estoit bien mal-aisé
de ne
l’aimer point, et mesme cognoissant combien l’affection qu’il me
portoit luy avoit fait changer de vices en vertus. Et parce que pour
tromper les yeux de Leontidas, nous ne nous parlions plus que par
rencontre, et fort peu souvent en presence de quelqu’un, plusieurs
eurent opinion que le courage genereux de Damon n’avoit peu souffrir
plus longuement les desdains dont j’avois usé envers luy et
qu’il
s’estoit retiré de mon amitié, et Leontidas mesme y fut
trompé, encor
que sa femme qui estoit infiniment soupçonneuse, l’asseurast
tousjours
du contraire. Et parce qu’il desiroit passionnément, comme je
vous ay
dit, de me donner à son nepveu, pour contenter son esprit, il
pensa de
mettre pres de moy une femme qui prist garde à mes actions sans
en
faire semblant. Elle se nommoit Leriane, et desjà [217/218]
estoit bien
fort avancée en son aage, toutesfois d’une humeur assez
complaisante,
mais au reste la plus fine et rusée qui fut jamais.
Pour ce coup je n’eus pas la veue si bonne que Damon, car d’abord
qu’elle me fut donnée, il descouvrit le dessein de Leontidas ;
et parce
que je la trouvois de bonne compagnie et qu’elle faisoit tout ce
qu’elle pouvoit pour me plaire, je ne pouvois croire qu’elle eust ceste
mauvaise intention. Et d’autant que continuellement il me disoit
qu’elle me tromperoit, et que je m’en prisse garde, nous fismes
resolution de jouer au plus fin. Et puis qu’il ne despendoit pas de
nostre volonté de l’eslonguer de nous, nous pensames qu’il
estoit à
propos de faire semblant que sa compagnie nous estoit tres-agreable.
Par cet artifice nous avions opinion de l’obliger à ne nous
rendre
point tous les mauvais offices qu’elle pourroit, et de faire paroistre
à Leontidas que nous n’avions point de dessein, que nous ne
voulussions
bien qu’il sceust. O que nous eussions esté avisez, si nous
eussions
mis en effet ceste deliberation !
Mais oyez, gentilles bergeres, ce qui en avint : Leriane, voyant la
bonne chere que je luy faisois, se monstroit si desireuse de me plaire
qu’en fin je vins à l’aimer insensiblement ; et elle, d’autre
costé,
prenant garde aux recherches que Damon luy faisoit, creut
aysément
qu’il l’aymoit. Et ceste creance, jointe à la beauté et
aux perfections
de ce jeune chevalier, convierent bien tost Leriane de l’aymer, de
sorte qu’il n’y eust que le pauvre Damon qui ne se trompa point, et
toutesfois ce fut luy qui paya plus cherement nos erreurs. Et quoy
qu’il recogneust bien dés le commencement ce que je vous dis, si
ne
m’en peut-il empescher. Il me souviendra le reste de ma vie des
parolles dont il usa, lors qu’il me le dit : Ma sœur, me dit-il, vous
aymez Leriane, mais souvenez-vous qu’elle ne le merite pas, et que je
crains que vous n’y preniez garde trop tard. Elle a un tres-mauvais
dessein, et envers vous, et envers moy, car la femme de Leontidas ne
vous l’a donnée que pour vous espier, et croyez que
veritablement la
bonne chere que vous m’avez commandé de luy faire, luy a
donné occasion
de croire que je l’aymois, et que ceste opinion est cause qu’elle ne me
veut point de mal. – Tant mieux, luy dis-je, mon frere, en sousriant,
je sçay bien que vous ne serez pas amoureux d’elle, pour le
moins, je
vous asseure que je n’en seray jamais jalouse ; et cependant la bonne
volonté qu’elle [218/219] vous portera, la retiendra peut-estre
en son
devoir, et l’empeschera de ne nous faire tout le mal qu’elle pourroit.
– Dieu vueille, me dit-il, ma sœur, qu’il en avienne comme vous dites,
mais j’ay bien peur qu’au contraire ceste affection n’ayt une autre
fin, car il est impossible que je continue de luy faire bonne chere, et
se voyant deceue, Dieu sçait ce qu’elle ne fera point. – Elle ne
vous
prendra peut-estre pas par force, luy dis-je. – Dieu vueille, me
repliqua-t’il, que je sois mauvais devin, et qu’elle ne fasse pas
quelque chose de pire encores que ce que vous dittes.
Je vis bien que cette femme luy estoit importune, mais je ne jugeay
jamais qu’elle eust de l’amour, et pensois que toutes ses recherches
n’estoient que pour mieux faire la complaisante. Et parce qu’encores
que Leontidas me fist toute la bonne chere qu’il luy estoit possible,
si est-ce que le mauvais traittement que je recevois de sa femme, me
faisoit passer une vie fort ennuyeuse. Je respondis à Damon
qu’il
devoit considerer la miserable vie que je faisois ; que je n’avois
contentement que de luy, ny consolation que de Leriane ; que je croyois
bien que l’intention de Leontidas et de sa femme avoit esté en
mettant
Leriane aupres de moy de m’avoir donné un espion, mais que je
croyois
bien aussi qu’ils pourroyent se tromper, et que cette femme se sentoit
tellement obligée aux caresses que je luy avois faites, que je
cognoissois bien que veritablement elle m’aymoit ; et en fin
qu’à la
longue il perdroit la mauvaise opinion qu’il avoit d’elle, parce que la
pratiquant d’avantage, il cognoistroit que c’estoit une personne
d’honneur. Damon ne sçeut faire autre chose, voyant comme j’en
estois
abusée, que de plier les espaules, et depuis ne m’en osa plus
parler de
peur de me desplaire.
Et voyez combien la bonne opinion que nous avons d’une personne, a de
force sur nous : je voyois bien la recherche qu’elle faisoit à
Damon, et
ne pouvois m’imaginer que ce fust à mauvaise intention, me
figurant que
tout ce qu’elle en faisoit, n’estoit que pour me complaire. O que le
visage dissimulé de la prud’hommie couvre, et nous fait
mescognoistre
de vices ! Et cela estoit cause que quelquefois Damon recevoit mauvaise
chere de moy, me semblant qu’il ne traittoit pas avec Leriane comme il
devoit, puis que je luy avois dit que je l’aimois, et que c’estoit la
moindre chose qu’il deust faire pour moy, que de faire cas de ceux de
qui je cherissois l’amitié. Ce que Damon recognoissoit bien, et
ne s’en
osoit plaindre, de peur de faire pis, mais seule- [219/220] ment
nourrissoit en son ame une si cruelle hayne contre elle, qu’à
peine la
pouvoit-il cacher. Au contraire Leriane augmentoit de jour à
autre de
telle sorte ceste affection qu’elle luy portoit, qu’en fin voyant qu’il
ne faisoit pas semblant de la recognoistre, elle ne se peut empescher
de luy escrire une lettre si pleine de passion, que Damon ne pouvant
plus dissimuler, luy en osta si bien toute esperance qu’elle ne perdit
pas seulement l’amour qu’elle luy portoit, mais en sa place y fit
naistre une si grande hayne qu’elle jura sa perte. Que si elle eust peu
preuver, en l’accusant à Leontinas, ce qu’elle sçavoit de
nostre
affection, il n’y a point de doute qu’elle l’eust faict, mais nostre
bonheur fut tel que, quelque familiarité qui eust esté
entre nous, je
ne luy en avois jamais parlé que fort peu.
Il est vray que je l’ay depuis recogneue assez fine et malicieuse pour
croire que s’il ne luy eust falu que quelque preuve, elle ne s’y fust
pas arrestée, parce qu’elle n’eust jamais manqué
d’invention, mais un
des principaux sujets qui l’en empescha, ce fut ce que j’ay jugé
depuis, qu’elle eut crainte que Damon n’eust gardé les lettres
qu’elle
luy avoit esbrites, et que par ce moyen Leontidas l’eust recogneue pour
une tres-mauvaise femme. Et toutesfois ceste consideration ne pouvoit
encor estre assez forte pour l’empescher, parce qu’elle eust peu dire
qu’elle avoit fait semblant d’aimer Damon, pour le convier de ne se
fier plus en elle ; et sans doute Leontidas et sa femme l’eussent
creue, ayant conceu une si bonne opinion d’elle, qu’ils ne pensoyent
pas qu’il y eust matrone en Gaule plus sage que Leriane.
Mais si j’avois eu tort en l’amitié que je luy portois, Damon ne
se
peut excuser qu’il n’ayt failly en cette action, car s’il m’eust
montré
la lettre qu’elle luy avoit escritte, il n’y a point de doute qu’il
m’eust sortie d’erreur, et que nous ne fussions pas tumbez aux malheurs
où nous nous vismes depuis. Et ce qui l’en empescha, comme je
pense, ce
fut la cruelle responce qu’il luy avoit faite, d’autant qu’il eut peur
que je la visse et luy en sceusse mauvais gré. Tant y a qu’il me
le
tint si secret que je n’en sceus rien pour lors.
Or Leriane ayant fait dessein, comme je vous disois, de se venger de ce
chevalier, jugea qu’il n’y avoit point de moyen plus propre que celuy
que je luy en donnerois. Et sçachant bien que vivant
familierement avec
moy, il ne pouvoit pas estre qu’il ne s’en presentast quelque bonne
occasion, elle se rendit si soi- [220/221] gneuse de me voir et de me
suivre, que je la pouvois dire l’ombre qui accompagnoit mon corps. Et
parce qu’elle avoit un esprit vif, et qui entroit presque dans les
intentions des personnes, elle recogneut que Tersandre m’aymoit.
Je dis ce mesme Tersandre que vous voyez qui est en ce lieu avec moy.
Il ne faut pas que je vous die ce qui est de sa personne, puis que vous
le voyez, sages bergeres, mais ouy bien de quelle condition il est :
sçachez donc que son pere ayant suivi le mien en tous ses
voyages de
guerre, ils furent en fin tuez tous deux le jour que Thierry mourut. Et
parce que cestuy-cy avoit esté nourry petit enfant dans la
maison de
mon pere, il avoit conceu une si grande affection de moy, que la
difference de nos conditions ne le peut pas empescher de me regarder
d’autre sorte qu’il ne devoit. Et j’en pouvois bien estre cause, sans y
penser, car la grande inegalité qui estoit entre nous me faisoit
recevoir tous ses services, non pas comme d’un amant, mais comme d’un
domestique, le lieu d’où il estoit ne luy pouvant donner par
raison une
plus grande pretention pour mon regard. Mais Amour, qui faisoit naistre
ses pensées en son ame, d’autant qu’il est aveugle, peut sans
reproche
en produire de plus déraisonnables, et par ainsi luy faisoit
concevoir
des esperances qui estoyent du tout esloignées de la raison.
Toutesfois Leriane qui, plus fine que moy, avoit jetté les yeux
sur
luy, et avoit,fort bien recogneu son intention, le jugea un sujet tres
propre pour commencer sa vengeance. Elle sçavoit bien que de
toutes les
amertumes d’amour, il n’y en avoit point de si difficile que la
jalousie, ny qui fust receue plus aisément en une ame qui ayme
bien.
Elle commence donc de se rendre familiere avec luy, luy fait paroistre
beaucoup de bonne volonté, luy offre toute sorte d’assistance en
tout
ce qui se presentera, bref, peu à peu, l’attire aupres de moy,
et luy
donne commodité de me voir et de parler à moy. Mais
voyant que sa
modestie l’empeschoit de me declarer sa volonté, elle resolut de
luy en
donner le courage, et avec ce dessein, un jour qu’elle le trouva
à
propos. apres quelques discours esloignez, et qu’elle fit venir sur ce
qu’elle luy vouloit dire, elle luy fit entendre qu’elle et moy nous
estions souvent estonnées de le voir sans qu’il eust encores
fait choix
de quelque maistresse, et que je disois que je n’en pouvois juger la
cause ; car de dire que ce fust’ faute de volonté, l’aage
où il estoit
ne le pouvoit permettre ; que ce fust faut de courage, [221/222]
encores moins, puis qu’il avoit rendu trop de tesmoignage de ce qu’il
estoit, et que la cognoissance qu’il avoit de luy-mesme luy devoit
donner assez d’asseurance de pouvoir acquerir les bonnes graces de la
plus belle de cette Court, tellement que je n’en voyais autre occasion,
sinon qu’il ne trouvoit rien digne de luy.
Tersandre qui croyoit ce qu’elle disoit, et qui se sentoit toucher
l’endroit le plus sensible de son ame : Helas ! ma fille, luy dit-il en
souspirant, (car telle estoit l’alliance dont il la nommoit) helas !
que madame et vous, avez peu remarqué mes actions, puis que vous
n’avez
recogneu ma folie. J’ayme, mais helas ! j’ayme en tel lieu qu’il vaut
mieux le taire pour n’estre estimé insensé, que le dire
pour esperer
tant soit peu d’allgement.
Ceste ruzée de Leriane, qui sçavoit bien ce qu’il vouloit
dire,
feignant de ne l’entendre pas, le tourne de tant de côtez,
qu’elle luy
arracha le nom de Madonte, de la bouche, mais avec tant d’excuses
qu’elle jugea bien qu’il recognoissoit son outrecuidance, et qu’il
falloit luy donner du courage pour continuer son dessein. C’est
pourquoy d’abord elle luy dit qu’elle ne trouvoit point tant
d’inegalité entre luy et moy, que cela l’en deust retirer. Que
si la
fortune m’avoit favorisée de beaucoup de biens et d’estre
née de ces
grands ayeux dont je tirois mon origine, qu’il avoit tant de vertus,
que s’il estoit moindre en fortune, il m’estoit égal en merite.
Elle avoit feint tout le discours precedent, qu’elle disoit que nous
avions eu ensemble, et m’en avoit attribué la plus grande
partie, pour
luy donner la hardiesse de se declarer, et maintenant pour luy donner
le courage de continuer, elle en invente un autre aussi peu veritable,
luy disant qu’elle avoit bien recogneu aux paroles que je luy avois
dittes de luy plusieurs fois, que je l’estimois, voire que je l’aimois,
autant que je me sentois importunée de Damon. Elle ne mentoit
pas,
encor qu’elle creut de mentir, car il estoit vray que je l’aimois
autant que j’estois importunée de Damon. Et pour le luy
persuader
mieux, luy disait que bien souvent quand il s’approchoit de moy, je
disois, me tournant vers elle, que pour le moins Damon fust
changé en
Tersandre. Et sur ce discours elle s’estendoit le plus qu’elle pouvoit
en des louangés qu’elle disoit de luy, et qu’elle feignoit de
redire
apres moy, et pour la fin juroit que je ne trouvois rien de mauvais en
luy, que le trop grand respect qu’il me portoit, à fin que par
ce moyen
il fust plus hardy et perdist la grande apprehension qu’il avoit pour
nostre inegalité. [222/223] Ayant donc jetté de cette
sorte les
fondements de sa trahison, elle voulut sonder ma volonté, me
parlant
quelquesfois de Damon, et comme si c’eust esté par mesgarde,
elle y
mesloit toujours quelque chose à la louange de Tersandre. Ce que
je
n’entendois point, car je n’eusse jamais tourné les yeux sur
luy, et
voyant que j’en parlois comme d’une personne indifferente, elle eut
opinion que peut-estre en recevrois-je des lettres, si elles m’estoient
données bien à propos. Le jour de l’an approchoit et l’on
a de coustume
de se donner l’un à l’autre de petits presents, que nous nommons
les
estrénes. Elle pensa que des gands parfumez qu’elle avoit
recouvrez,
seroient propres pour m’en faire voir une. Elle asseura donc Tersandre
de m’en donner, et sous cette esperance, en retire de luy une qu’elle
met dans un des doigts du gand, et prend si bien son temps qu’en la
meilleure compagnie où elle me voit, elle me presente ses
estreines.
De fortune Damon y estoit, et parce qu’elle eut crainte que la
rencontrant du doigt, je n’en donnasse cognoissance à chacun,
elle me
dit qu’une cousture s’estoit decousue, et qu’elle la racommoderoit, et
à ce mot, me ganta celuy où la lettre estoit, laissant
l’autre entre
les mains de ceux qui le vouloient sentir. Mais quoy qu’elle m’en eust
avertie, lors que je rencontray le papier, je ne peus m’empescher de
demander que c’estoit, à quoy elle respondit que c’estoit la
couture
qui avoit lasché quand elle les avoit essayez. Quant à
moy, qui
n’entendois point cette finesse, je repliquay que ce n’estoit point
cela. Elle avec une asseurance incroyable : Vous ne faites que resver,
ma maistresse, me dit-elle, car c’estoit ainsi qu’elle me nommoit,
c’est moy-mesme qui l’ay descousu sans y penser.
Je jugeay bien que c’estoit chose qu’il faloit dissimuler en si bonne
compagnie, mais j’estois trop jeune pour le sçavoir faire de
sorte que
Damon qui avoit les yeux sur nous ne s’en apperceust. Et à la
verité,
j’estois si peu accoustumée à telles rencontres que
j’estois excusable
si je les sçavois si peu cacher. Damon qui avoit de l’amour, et
qui
sçavoit par expérience combien ceste passion rend les
personnes
ingenieuses, jugea bien incontinent qu’il y avoit une lettre, mais il
ne peut deviner de qui c’estoit ; car pour Tersandre, il ne l’en eust
jamais soupçonné. Toutesfois ce qu’il en vid depuis, luy
fit croire que
celle-cy venoit de luy, comme je vous diray. Quant à moy,
encores que
je voulusse vivre comme je devois, si ne laissois-je d’avoir une
extreme [223/224] desir de sçavoir ce qu’il y avoit dans ce gand
; et
cela fut cause que je me retiray le plustost que je peus pour le voir.
Et lors que je fus seule, je sors le papier, et le despliant, je trouve
qu’il y avoit telles paroles.
LETTRE
DE TERSANDRE A
MADONTE
Comme contraint, et non pas comme m’en estimant digne, je prends la hardiesse, madame, de me dire vostre tres-humble serviteur. S’il faloit que vous fussiez seulement servie de ceux qui sont dignes de vous, il faudroit aussi que ceux-là seuls eussent le bonheur de vostre veue. Car encor que nous n’en ayons les merites, nous ne laissons d’en recevoir les desirs, qui nous sont d’autant plus insupportables qu’ils sont moins accompagnez de l’esperance. Mais si l’Amour, continuant en vous ses ordinaires miracles, vous rendoit agreable une extreme affection, madame, je m’estimerois tres-heureux, et vous seriez fort fidellement servie. Car je sçay bien que jamais personne ne Parviendra à la grandeur de ma passion, encore que tous les cœurs se missent ensemble pour vous aymer, et adorer.
Les flateries de ceste lettre me pleurent, mais venant de
la part de
Tersandre, j’en eus honte, ne voulant qu’une telle personne eust la
hardiesse de tourner les yeux sur moy pour ce sujet. J’en fus
offencée
contre Leriane, et trouvant fort estrange qu’elle m’eust fait voir
ceste lettre, je consultay longuement en moymesme si je m’en devois
plaindre à elle ou bien n’en faire point de semblant. Je resolus
en fin
de luy dire que je l’avois jettée au feu sans la lire, parce que
si
j’en eusse fait des plaintes, peut-estre m’en eust-elle dit d’avantage
et j’en voulois fuir les occasions, tant pour en amortir le bruit
entierement, que pour n’avoir sujet d’esloigner Leriane de moy, de qui
l’humeur m’estoit tres-agreable. Et toutesfois je cognoissois qu’elle
avoit eu tort, mais ma jeunesse et l’amitié que je luy portois,
me
contraignirent de l’oublier, et de chercher mesme des excuses à
sa
faute, lors qu’elle revint de là à quelques jours et
n’ayant pas, comme
je crois, la hardiesse de me voir si tost apres ce beau message. Et
parce que je ne voulus porter les gands qu’elle m’avoit donnez, ayant
opinion [224/225] qu’ils venoient de Tersandre, aussy bien que la
lettre, elle me demanda que j’en avois faict. – Je les ay donnez, luy
dis-je, d’autant qu’ils n’estoyent pas bien pour ma main. – Et du
papier, dit-elle, qui estoit dedans, qu’en avez-vous fait ? – Je
l’ay
jetté au feu, luy respondis-je : estoit-ce quelque chose
d’importance ? – Vous ne l’avez donc point leu, me dit-elle ? Et luy
ayant respondu
que non, elle continua qu’elle en estoit tres-aise parce qu’elle avoit
esté trompée par une personne en qui elle se fioit, mais
qu’elle louoit
Dieu que le feu eust netoyé sa faute. Et qu’estoit celuy,
demanday-je ? – Vous ne le sçaurez pas de moy, dit-elle, et vous
asseure que depuis
que j’ay sceu ce que c’estoit (qui n’est que depuis une heure) je
mourois de peur que vous ne la leussiez, et venois pour vous en
empescher.
Ceste fine femme pensa bien toutesfois que je l’avois leue, mais
cognoissant par ce que je luy en disois, que je n’estois pas encor bien
disposée à ce qu’elle vouloit, elle crut estre necessaire
de me laisser
une bonne opinion d’elle, et de feindre aussi bien que moy. Et parce
qu’elle sçavoit que j’aymois Damon, elle en accuse cette bonne
volonté, et pensa qu’elle ne pouvoit mieux bastir son dessein
que des
ruines de l’amitié que je portois à ce chevalier. Cela
fut cause
qu’elle tourna tout son esprit à la ruiner, et d’autant qu’elle
cognoissoit bien que je n’avois pas mauvaise opinion de moy, elle se
figura que l’amitié que Damon me portoit, estoit cause que je
l’aymois.
Elle fit donc dessein de me mettre en doute de luy, ne jugeant point
qu’il y eust un meilleur moyen que la jalousie, d’autant qu’un cœur
genereux ressent, plus le mespris que toute autre offence. Et quoy que
la jalousie puisse proceder de diverses causes, toutesfois la
principale est, quand l’amant voit que la personne aymée en ayme
un
autre, prenant ceste nouvelle affection pour un tesmoignage de mespris,
d’autant qu’il juge que, comme celle qu’il ayme merite toute son amour,
de mesme il doit aussi recevoir toute la sienne, si pour le moins elle
l’estime autant qu’elle est estimée de luy et ne le faisant pas,
l’attribue au mespris.
Mais quand elle voulut executer ce dessein, elle n’y trouva pas une
petite difficulté, d’autant que ce chevalier ne regardoit femme
du
monde que moy, outre qu’il estoit necessaire que Leriane eust toute
puissance sur celle de qui elle me rendoit jalouse, afin de la conduire
à sa volonté, et de plus qu’elle fut secrette, et belle,
et de telle
condition qu’il y eust apparence qu’elle meritast [225/226] d’estre
aymée. Il estoit bien difficile de trouver toutes ces qualitez
ensemble
en un mesme sujet. Mais elle qui avoit un esprit qui ne trouvoit jamais
rien d’impossible, apres avoir cherché quelques jours en vain,
se
resolut de suppléer par la finesse au deffaut d’une niece
qu’elle
nourrissoit.
C’estoit une jeune fille qui s’appelloit Ormanthe, je dis jeune
d’âge
et d’esprit, qui avoit le visage assez beau, mais si desnuée de
ce vif
esprit, qui donne de l’amour, que peu de personnes la jugeoient belle.
Leriane toutesfois eut opinion qu’elle l’instruiroit de sorte,
qu’où la
nature deffailloit, son artifice donneroit un si grand secours, que
tout reussiroit à son advantage. En ce dessein elle tire
à part
Ormanthe, la tanse du peu de soing qu’elle a d’elle-mesme, qu’elle
devroit avoir honte de voir toutes ses compagnes aymées et
servies, qui
estoient beaucoup moins belles qu’elle n’estoit pas, et qu’elle n’avoit
sceu encores obliger le moindre chevalier à l’aymer, que cela
procedoit
de sa nonchalance et de sorn peu d’esprit, que, quant à elle, si
elle
ne se vouloit resoudre à mieux faire, qu’elle la renvoyeroit
vers sa
mere, parce que demeurant d’avantage dans la Cour, elle n’y feroit
autre chose qu’y devenir vieille fille.
Ormanthe qui craignoit que sa mere la maltraitast si Leriane la
renvoyoit de ceste sorte, les larmes aux yeux, se jette à ses
genoux,
la supplie de luy vouloir pardonner les fautes qu’elle avoit faites, et
luy promet qu’à l’advenir elle s’estudiera de luy donner plus de
contentement. Leriane qui vid un si bon commencement en son dessein,
continua : Mais voyez-vous, Ormanthe, toutes ces larmes et toutes ces
protestations seront en fin inutiles, si je vois que vous ne changiez
de façon de vivre. Toutes vos compagnes sont servies, et vous
estes la
seule qui ne l’estes point. Pensez vous que je sois sans desplaisir,
quand je vois toutes les filles de la Cour recherchées et
estimées, et
quand nous allons au promenoir, que chacune a son chevalier qui luy
ayde à marcher, voire quelques-unes, deux ou trois qui se
pressent à
qui occupera leurs costez, et que vous estes toute seule, sans que
personne daigne seulement tourner les yeux vers vous. Chascun en parle
comme il luy plaist, mais ne croyez point que ce soit à vostre
advantage. Quelques-uns qui voyent vostre visage estre plus beau que
celuy de plusieurs de vos compagnes desquelles on fait cas, disent que
si vous n’estes point recherchée, c’est que vous estes pauvre,
d’autres, que vous avez quelque deffaut, ou en [226/227] vostre race,
ou en vostre personne. Et en verité ce n’est que pour vostre
nonchalance, et pour une façon sauvage, et humeur rustique qui
vous
fait fuir de chacun. Et de fait je sçay que Damon a eu dessein
de vous
aymer, je le sçay, parce qu’il m’en a fait parler par
quelques-uns de
ses amis, et toutesfois il n’a jamais sceu trouver les moyens de
s’appiocher de vous, tant vous estes mal accostable, et tant ceste
sotte humeur, et façon retirée, luy en a osté la
commodité. Et Dieu
sçait si en toute la Cour, il y a chevalier de plus de merite,
et si
vous ne seriez pas la fille la mieux servie et la plus honorée,
si ce
bien vous avenoit. Que si cette bonne fortune se presentoit à
quelques
autres de vos compagnes, de quel courage seroit-elle receue, et de
quelle industrie et de quel artifice n’useroient-elles point pour le
posseder entierement ? Or je vous diray donc encore cette fois pour
toutes que, si vous voulez, Ormanthe, que j e vous retienne plus
longuement en ce lieu, je desire que vous donniez autant de sujet
à
Damon de vous aymer, que vous luy en avez donné du contraire, et
ne
craignez que les faveurs que vous luy ferez soient veues de quelque
autre ; car le dessein qu’il a de vous espouser, couvrira assez tout ce
qu’on en sçauroit penser à son desadvantage.
228Telle fut la leçon que Leriane fist à ceste jeune
fille, qui ne
tomba point en une terre ingratte, d’autant que Ormanthe qui de son
naturel estoit d’humeur libre, et sans feintise, n’ayant plus de bride
qui la retint, tant s’en faut, ayant les instructions de Leriane qui
l’y poussoient, faisait depuis ce jour tant d’extraordinaires caresses
à Damon, que luy et, tous ceux qui les voyoient en demeuroient
estonnez. Et ces choses passerent si avant, que je commençay
d’en ouyr
quelque bruict, et cela par l’artifice de Leriane qui, par le moyen de
Tersandre, le faisoit dire en lieu d’où je le pouvois
sçavoir. Et afin
que j’eusse moins de soupçon que ce fust une tromperie, jamais
Tersandre n’en parloit, mais il le faisoit dire par ses amis. Et
toutesfois je ne pouvois croire que Damon aymast mieux ceste sotte
fille que moy, puis que sa beauté, ce me sembloit, n’esgaloit
point
celle de mon visage, ainsi que mon miroir in’asseuroit, sur lequel la
voyant je jettois bien souvent les yeux pour en faire comparaison. De
plus, quand je me ressouvenois de ce que j’estois, et qu’Ormanthe
estoit, je ne pouvois m’imaginer qu’il fist choix, en me desdaignant,
d’une personne qui estoit si peu de chose au prix de moy. Ce que ceste
malicieuse recognoissant bien, voulut me tromper avec un plus grand
artifice. [227/228] Il y avoit une vieille femme qui estoit tante de
Leriane, qui avoit toute sa vie vescu avec beaucoup d’honneur et de
reputation. Leriane fit en sorte par la voye de Tersandre que ceste
bonne vieille fust avertie des caresses que Ormanthe faisoit à
Damon,
qui estoient telles que, quand elle les sceut, elle n’eust repos
qu’elle n’en vint avertir Leriane ; et elle qui sçavoit sa
venue, se
trouva expressément dans ma chambre, afin que je visse quand
elle luy
en parleroit. Leurs discours furent longs, et les branslemens de teste,
et la colere que je remarquay en elles me donna volonté, quand
ceste
bonne femme fut partie, de sçavoir ce que c’estoit. Elle feignit
de
vouloir et ne pouvoir me le taire, et demeura quelque temps sans
respondre. En fin parce que je l’en pressois pour l’amitié que
je luy
portois, elle me dit : Voyez-vous, ma maistresse, (c’estoit ainsi
qu’elle m’appelloit) Damon pense estre fin, et il ne prend pas garde
que je suis encore plus fine. Il croit, en feignant de vous aymer, que
je ne verray pas l’affection qu’il porte à Ormanthe. Cette ruze
seroit
bonne si ce n’estoit point ma niece, mais cela me touche trop pour
n’avoir les yeux bien clairs en semblables affaires, outre qu’il se
laisse tellement emporter au delà de toute prudence, qu’il
faudroit
bien estre aveugle pour n’y prendre garde. Je pense que plus de mille
personnes m’en ont advertie, et voilà cette bonne femme qui ne
m’est
venue trouver que pour me dire qu’ils vivent de sorte que chascun en
parle si desadvantageusement pour sapetite niepce, qu’elle ne me le
peut celer, et que mesme je ne suis pas, exempt du blasme de le
souffrir puis qu’elle est sous ma charge. J’en ay tansé
plusieurs fois
Ormanthe, mais je pense qu’il l’a ensorcelée. Je ne sçay,
quant à moy,
quel goust il y trouve, car, encore qu’elle soit ma niece, je diray
bien qu’il n’y a pas une fille plus sotte, ny plus incapable, ce me
semble, de donner de l’amour que celle-là.
0 que ces paroles me furent facheuses, et difficiles à supporter
sans
en donner connoissance ! Je me retiray en mon cabinet où cette
ruzée me
suivit, estant trop experimentée en semblables accidens pour ne
recognoistre pas ceux. que ses parolles avoient causez en moy. Et parce
que je me fiois entierement en elle, aussi tost que je la vis seule
pres de moy, il me fut impossible de retenir mes larmes, et en fin de
ne luy dire tout ce que jusques alors je luy avois celé de
nostre
affection.
Dieu sçait si Leriane receut un extreme contentement de ceste
[228/229]
declaration, et quoy que tout son dessein ne tendist qu’à me
divertir
de l’amitié de Damon, si cognut-elle bien qu’il n’estoit pas
encor
temps de donner les grands coups, et qu’il la falloit affoiblir
davantage, avant que l’entreprendre. Et pour le pouvoir mieux faire,
elle me voulut donner une creance bien contraire à ce qui estoit
de la
verité, à sçavoir qu’elle estoit fort amie de ce
chevalier, ce qu’elle
faisoit pour m’oster toute mesfiance. Elle me parla donc de ceste sorte
: J’avoue, ma maistresse, que vous m’avez sortie d’une extreme peine,
et toutesfois je ne voudrois pas avoir acheté mon repos à
vos despens.
Si j’eusse pensé qu’il vous eust aimée, je n’eusse jamais
eu peur qu’il
eust tourné les yeux sur ma niece pour l’aymer. Damon a trop de
jugement pour vous changer à une autre, et mesme qui vaut si
peu. Ce
n’est qu’une humeur de jeunesse qui l’a esloigné de vous ;
il reviendra
bien tost à son devoir, et ne faut pas que cela vous separe de
son
amitié. Il a beaucoup de merite, il est plein de courage, et
sans
mentir, personne ne le voit qui ne le juge digne d’une bonne fortune.
Toutesfois je ne suis pas en doute que ceste action ne vous afflige, et
ne vous donne autant de desplaisir, que si c’estoit quelque plus grande
injure, et c’est parce qu’Amour est un enfant, qui s’offence de peu de
chose. Mais, ma maistresse, ne vous en tourmentez point d’avantage. Si
vous voulez user d’un remede que je vous donneray, vous serez tous deux
bien tost gueris. N’avez-vous jamais pris garde qu’une trop grande
clarté esblouyt, et que le trop de bruit empesche d’ouyr ?
Peut-estre
aussi trop d’amitié que vous luy avez fait paroistre, a rendu
moindre
son affection. Quant à moy, je le crois facilement,
sçachant assez que
ces jeunes esprits sont ordinairement subjets à telle chose, ou
pour se
croire trop asseurez de ce qu’ils possedent, si bien qu’ils deviennent
nonchalans, ou pour mespriser ce qu’ils ont sans peine, et en
abondance, qui leur donne de nouveaux desirs. Mais il faut user en ce
mal (comme en tout autre) de son contraire. Je suis certaine que si
vous feignez de vous retirer un peu de luy, vous le verrez incontinent
revenir à son devoir, et vous crier mercy de sa faute. Vous
croirez
bien, ma maistresse, que si je ne vous aymois, je ne vous tiendrois pas
ce langage. Aussi vous donné-je le mesme conseil, qu’en
semblable
accident, je voudrois prendre pour moy.
La conclusion fut que ceste fine et malicieuse se sceut tellement
desguiser, que je luy promis, apres plusieurs remerciemens, [229/230]
de me servir de ce remede. Or le dessein qu’elle avoit, estoit defaire
l’un de ces deux effets. Ou Damon (disoit-elle en elle-mesme), glorieux
de son naturel, se voyant desdaigner avec plus de despit que d’amour,
se retirera offencé des actions de Madonte ; ou bien, aiant plus
d’amour que de despit, essaiera de regagner ses bonnes graces,
s’esloignant d’Ormanthe. Si le premier avient, j’auray obtenu ce que je
veux ; si c’est le dernier, j’acquerra ; une si grande creance aupres
de
Madonte, lors qu’elle aura éprouvé mon conseil estre si
bon, qu’apres
j’en disposeray entierement à ma volonté.
Et il advint que Damon connoissant quelque froideur en moy, et n’en
pouvant accuser autre chose que les caresses qu’Ormanthe luy faisoit,
se retira peu à peu d’elle, et la fuyoit comme s’il eust
esté fille, et
elle homme. Leriane s’en prit garde aussi bien que moy, et pour ne
perdre une si bonne occasion, un jour que nous en parlions seules dans
mon cabinet, elle me demanda si son conseil n’avoit pas esté
bon, et si
à l’advenir je ne la croirois pas ? Et luy ayant respondu
qu’ouy, elle
continua : Or, ma maistresse, il faut que nous fassions comme ces bons
medecins qui, ayant bien preparé les humeurs par quelques legers
remedes les chassent apres. tout à fait par de plus fortes
medecines.
Je vous veux dire un artifice dont j’ay veu user à celles qui se
meslent d’aymer. Il n’y a rien qu’un amant ressente plus que les coups
de la jalousie, ny qui l’esveille mieux et le face plus promptement
revenir à son devoir. Je suis d’advis, que Damon en espreuve
quelque
chose. Vous verrez comme il reviendra à son devoir et comme il
se
jettera à vos pieds, et reconnoistra l’offence qu’il a faite.
Je me mis à sousrire oyant ces parolles, ne me semblant pas que
je
peusse obtenir cela sur moy. Toutesfois, repassant par ma memoire
combien le conseil qu’elle m’avoit desja donné estoit reussi
à mon
contentement, je me resolus de la croire encores à ce coup.
Mais, luy
dis-je, de qui sera ce que nous nous servirons en cecy ?
C’estoit à ce passage que cette ruzée m’attendoit, il y
avoit long
temps, parce qu’elle ne m’osoit proposer Tersandre, à cause de
ce qui
s’estoit passé, et toutesfois c’estoit où elle vouloit
que je vinsse de
moy-mesme. Elle me respondit donc de ’cette sorte : Vous avez raison,
ma maistresse, de faire cette demande, et il y faut bien aviser ; car
à
tel vous pourriez-vous addresser qui, [230/231] par apres, en feroit
son profit, et pourioit nuire à vostre reputation, de sorte que
je
conclus qu’il faut que ce soit un homme de qui vous puissiez disposer
absoluement, et qu’il soit au prix de vous de si peu de consideration
que, quand vous voudrez vous en retirer, il n’ait la hardiesse de s’en
plaindre, ou s’en plaignant, qu’au lieu d’estre creu, chacun se mocque
de luy.
Et, à ce mot, baissant les yeux en terre, apres s’estre teue
quelque
temps, et se grattant le derriere de la teste, feignant d’en chercher
un, elle releva les yeux tout à coup sur moy et me dit : Mais
pourquoy
cherchons-nous bien loin ce que nous avons si pres ? Qui
sçauroit estre
meilleur que Tersandre ? Vous en ferez tout ce que vous voudrez, et il
n’oseroit souffler, tant s’en faut qu’il s’ose plaindre, outre qu’il
est si discret et si plein de bonne volonté que je ne croy pas
qu’il
s’en puisse rencontrer un qui soit plus propre à ce pourquoy
nous le
demandons.
Lors qu’elle me nomma Tersandre, je me ressouvins de ce qui s’estoit
passé, et jugeay bien qu’elle me le proposoit plustost qu’un
autre,
pource qu’elle l’aimoit ; mais aussi je connus bien que sa condition et
sa prudence estoyent telles qu’il les faloit pour executer la
resolution que nous avions prise. Et quoy que mon courage altier
refusast de tourner mes yeux sur un homme de si peu, si est-ce que
l’affection que je portois à Damon, qui, comme que ce fust, me
donnoit
la volonté de le rappeller, me fit en fin condescendre à
ce que voulut
Leriane. Je commençay donc de faire plus de cas de Tersandre, et
de
parler quelquefois à luy, mais je m’ourois de honte, quand je
prenois
garde que quelqu’un me voyoit.
Damon, de qui l’affection estoit extreme, s’apperceut incontinent de ce
changement, parce que Leriane avoit dit à Tersandre que la
discretion
avec laquelle il m’avoit servie avoit eu tant d’effect qu’en fin je
l’aymois autant qu’il m’avoit aymée, et la moindre apparence
qu’il en :
remarquoit luy en faisoit croire au double, d’autant que j’avois
accoustumé de vivre si differemment avec luy que les moindres
parolles
luy estoient de tres-grandes faveurs. Et, cela fut cause qu’il
commença, de se relever plus que de coustume, et de porter plus
haut
qu’il ne souloit, abusé des vaines esperances qu’il se donnoit,
et des
menteries de ceste femme. De sorte que Damon apperceut bien tost ceste
bonne chere, et repassant par sa memoire tout ce qu’il avoit veu, se
ressouvint de la lettre qu’il m’avoit veu recevoir dans les gands, et
de là [231/232] tirant plusieurs desadvantageuses conclusions et
contre
luy et contre moy, il creut en fin que par la solicitation de Leriane,
j’avois receu le service de Tersandre, et oublié son affection ;
et
apres avoir supporté ce desplaisir quelque temps, pour voir si
je ne
changeois point, en fin n’en ayant plus le pouvoir, il resolut de me
faire quelques reproches. Et parce que Leriane estoit tousjours aupres
de moy, il luy fut impossible de me parler que dans la chambre mesme de
Leontidas. Il print donc l’occasion, lors que sortant de table j’estois
esloignée de cette femme, et parce qu’il vid bien qu’il n’auroit
pas
beaucoup de loisir, il me dit : Est-ce que vous voulez que je meure, ou
que vous ayez faict dessein d’espreuver combien une personne qui ayme
peut supporter des rigueurs ? Je luy respondis froidement : Vostre mort
ne me touche non plus que mes rigueurs vous peuvent atteindre. Il me
vouloit respondre, mais Leriane survint, parce qu’elle s’estoit prise
garde de ses propos, et par sa presence contraignit Damon de se taire,
outre que me tournant vers elle je luy en ostay le moyen. Ceste
rusée
me regarda, me faisant signe que c’estoit un effect de nostre dessein ;
et puis s’approchant de mon oreille : Ne voicy pas, dit-elle, un bon
commencement ? Il faut continuer, et vous verrez que je m’y entens. Ah
! la malicieuse, elle avoit raison de dire qu’elle s’y entendoit, mais
c’estoit à me rendre la plus malheureuse personne qui fut jamais.
Je continue donc, sage bergere, et ne daigne pas seulement me tourner
du costé de ce chevalier, qui sortit de la sale si hors de
luy-mesme,
qu’il fut plusieurs fois prest à se mettre son espée dans
le corps, et
je croy que sans le dessein qu’il avoit de faire mourir Tersandre, il
eust executé contre luy-mesme cette estrange resolution. Et ce
qui
l’empescha de ne mettre promptement la main sur Tersandre, fut la
crainte qu’il eust de me desplaire, sçachant bien qu’il feroit
une
grande playe à ma reputation, si sans autre sujet il l’attaquoit.
Cela fut cause qu’ayant un peu rabatu de sa furié, il alloit
recherchant quelque occasion, lors qu’il rencontra Ormanthe, qui, selon
sa coustume, luy vint sauter au col. Luy qui n’estoit pas en bonne
humeur la repoussa un peu, et luy dit qu’il s’estonnoit qu’elle n’eust
point de crainte du jugement que chascun pourroit faire de semblables
actions. – Et de qui, respondit-elle, me dois-je soucier, pourveu que
vous l’ayez aggreable ? – Quand ce ne seroit de nul autre, repliqua
Damon, encor devriez- [232/233] vous craindre Leriane. – De Leriane ?
(dit-elle en sousriant) ah ! Damon, que vous estes deceu ! je ne
sçaurois luy faire plus de plaisir que de faire cas de vous. Le
chevalier qui sçavoit bien que Leriane luy vouloit mal, oyant
ces
parolles, se douta incontinent de quelque trahison, et pour l’adverer,
la tirant à part, la pria de luy dire comment elle le
sçavoit. Ormanthe
qui estoit peu fine, et qui outre cela pensoit bien s’excuser en
rejettant le tout sur sa tante, luy raconta tout au long les discours
de Leriane, et le commandement qu’elle luy en avoit fait. Damon qui
estoit advisé, jugea, apres y avoir un peu pensé,
à quel dessein elle
l’avoit fait, et vid bien alors que le changement de mon amitié
n’estoit procedé que de l’opinion que j’avois conceue qu’il
aymast
cette fille. Et pour ne luy en donner cognoissance, il la laissa,
faisant semblant d’avoir affaire ailleurs, bien resolu de me le dire,
quelque empeschement que Leriane y peust donner.
Et il sembla que la fortune luy en voulut offrir la commodité :
car, ce
mesme jour, Torrismonde voulut aller à la chasse. Et parce que
la royne
avoit accoustumé de l’y accompagner, je montay à cheval
comme le reste
de mes compagnes, et allames en troupe jusques à
l’assemblée. Mais
quand nous fumes au laissé courre, et que l’on eust donné
les chiens,
le cerf estant lancé sans se faire battre, laissa librement son
buisson, et prenant une grande campagne, emmena à perte de veue
toute
la chasse apres luy. Ce fut alors que nous nous separames, et que les
chevaux plus vistes laisserent les autres derriere. Damon qui estoit
bien monté, avoit tousjours l’oeil sur moy, et me voyant un peu
separée
de mes compagnes, et jugeant par la route que je prenois, l’endroit
où
je devois passer, il me gagna les devants, et feignit que son cheval
luy estant tumbé dessus, luy avoit blessé une jambe, et
pour en donner
plus de creance, il souilla tout un costé de la teste, de
l’espaule et
de la cuisse de son cheval, ayant auparavant donné quelque
commission à
son escuyer, pour l’esloigner de luy. Et racontoit à tous ceux
qui
passoient en ce lieu l’inconvenient qui luy estoit arrivé ; et
leur
montroit la route que la chasse avoit prise, leur disant que le roy
estoit presque seul.
Mais lors que je passay, il me traversa le chemin, et prenant mon
cheval par la bride, l’arresta, quoy que je ne le voulusse pas, dont
certes je fus un peu surprise, craignant que l’amour ne le portast
à
quelque indiscretion. Mais ayant peur que si je luy montrois un visage
estonné, il ne prist plus de hardiesse, je [233/234] fis de
necessité
vertu, et luy dis d’une voix assez forte : Et qui est cecy, Damon ?
Depuis quand avez-vous pris tant d’outrecuidance que de m’oser
interrompre mon chemin ? – La necessité, me respondit-il, qui
n’a point
de loy, me contraint de commettre ceste faute. Que si vous jugez, apres
m’avoir ouy, qu’elle merite chastiment, je vous promets qu’au partir de
vostre presence je le feray tel que vous en serez satisfaicte. Et lors
levant les yeux en haut : O dieux ! dit-il, qui voyez les cachettes des
ames plus dissimulées, oyez ce que je vay dire à cette
belle ; et si je
ne suis veritable, ô dieux ! vous n’estes point justes si vous ne
me punissez devant ses yeux. Et lors se tournant vers moy : Te ne veux
point à cette heure (continua-t’il) ny m’excuser, ny vous
accuser,
belle Madonte, pour le choix qu’il vous a pleu de faire à mon
desadvantage de Tersandre, mettant en oubly tant de serments jurez et
tant de dieux appellez pour tesmoins. Mais je me plaindray bien de ma
fortune, qui n’a voulu que j’évitasse le malheur que j’avois
preveu.
Dés que Leriane s’approcha de vous, il sembla que quelque demon
me
predisoit le mal qu’elle me devoit pourchasser. Vous sçavez
combien de
fois nous avions resolu de ne nous fier en elle, mais mon mauvais
destin plus fort que toutes nos resolutions, vous fit changer de
pensée, et a voulu que vous l’ayez aymée. Puis que vous
en avez eu du
contentement, encor que j’en aye souffert le plus cruel tourment qu’une
ame puisse ressentir, j’en loue les dieux, et les supplie qu’ils le
vous continuent. Si, est-ce qu’il m’est impossible de vous laisser plus
long-temps en doute de ma fidelité, et quoy que je sçache
que ce sera
inutilement, et que vous n’en croirez rien, si vous diray-je la malice
avec laquelle elle a ruiné mon bon-heur.
Et en ce lieu il me raconta l’amour que Leriane luy avoit
portée, les
recherches qu’elle luy avoit faites, comment il l’avoit refusée,
et
l’extreme haine qui estoit née en elle de ce refus. Et pour
verifier ce
qu’il disoit, il me remit en mesme temps les lettres qu’elle luy en
avoit escrites, et continuant son discours, me dict les conseils
qu’elle avoit donnez à Ormanthe de le caresser, afin de me faire
croire
qu’il en estoit amoureux, me faisant entendre comme il l’avoit sceu. Et
en fin il adjouta : Or cette ame traversée ; et pleine de
malice, n’a
tenu conte de l’honneur de sa niepce, afin de me nuire, et. de vous
faire aymer Tersandre, ce qu’elle sçavoit bien ne pouvoir
advenir qu’en
me ravissant l’honneur de vos bonnes graces. Mais, ô dieux !
est-il
possible qu’elle [234/235] y soit parvenue ? Mais, ô dieux !
est-il
possible que j’en doute, apres avoir veu recevoir des lettres dans des
gands, et apres avoir veu la peine que vous prenez de faire bonne chere
à un homme tant indigne de vous ? Mais quels plus seurs
tesmoignages
puis je avoir que vos parolles pour cognoistre que je suis miserable,
que je suis condamné et que je suis perdu ? Or bien, Madonte,
puis que
ma mauvaise fortune est cause que ce genereux courage que j’ay
tousjours recogneu en vous, s’est non seulement souillé de
l’inconstance, mais d’un chois encore qui est si vil et honteux, il ne
sera pas vray que je survive vostre amitié, et veux faire
paroistre que
j’ay assez d’amour pour laver vostre offence de mon sang.
Si je fus estonnée d’ouyr cette trahison, vous le pouvez juger,
sage
Diane, puis que je ne luy sceus respondre de quelque temps. Et lors que
je commençois de reprendre la parolle, et que je voulois luy
donner
toute satisfaction qu’il eust sceu desirer, je vis que la chasse
revenoit à nous, et qu’elle estoit desjà si proche que,
pour n’estre
veue seule avec Damon, je fus contrainte de partir sans avoir le loisir
de luy dire que ce peu de mots : La verité sera tousjours la
plus
forte. Et soudain frappant mon cheval de la houssine, je me jettay dans
le bois, bien marrie de n’avoir peu luy respondre. Que si j’eusse
osé
luy commander de me suivre, je l’eusse fait, mais j’eus peur que
quelqu’un ne nous rencontrast ensemble ; de sorte que j’aymay mieux
remettre à une meilleure occasion la declaration que je luy
voulois
faire, outre qu’encores voulois-je lire les lettres qu’il m’avoit
données, pour voir s’il m’avoit dit vray.
Or oyez, je vous supplie, de quelle sorte les rencontres sont conduites
par les dieux quand ils se veulent mocquer de nostre prudence. J’avois
esleu le lendemain pour sortir de peine le pauvre Damon, et ce fut ce
jour qui le mit en sa derniere confusion. Je ne vous diray pas quelle
fut la nuict qu’il passa, car on peut croire aysément que ce
fust sans
repos ; tant y a que, le jour estant venu, il sort de sa chambre, et
voyant que c’estoit l’heure que j’avois accoustumé de me lever,
il se
vint promener en une galerie de laquelle il voyoit quand on ouvroit la
porte de ma chambre, en dessein d’y entrer aussitost qu’il
sçauroit que
je serois hors du lict. Mais de fortune ce jour je m’esveillay fort
tard, tant à cause du travail de la chasse, que pour m’estre le
soir
amusée à lire les lettres de Leriane qu’il m’avoit
données, [235/236]
et faut que j’advoue que j’y leus des supplications indignes du nom de
fille, et entre les autres, en la conclusion de l’une, il y avoit ces
mesmes mots : Recevez, ô beau et trop aymable Damon, les prieres
de
celle qui se donne à vous sans autre condition que d’estre
vostre. Que
si ce n’est par amour, ce soit au moins par pitié !
Certes l’estonnement que j’en eus, fut grand, mais plus encores le
mespris que je conçeus de ces paroles. Il fut tel que de despit
d’avoir
esté si vilainement trompée, je ne peus clorre l’oeil de
long temps
apres m’estre mise au lict.
Mais, cependant que Damon, comme je vous ay dit, se promenoit dans
ceste galerie, Leriane qui l’avoit veu en ce lieu, voulut essayer si un
amant peut mourir de desplaisir ; car ayant trouvé en mesme
temps
Tersandre, elle le conduisit à une fenestre basse au dessous de
celle
où elle avoit veu que Damon s’appuyoit quelquefois estant las de
se
promener ; et ayant remarqué qu’il y estoit à l’heure
mesme, feignant
de parler bas, elle tint assez haut tels propos à Tersandre :
Afin que
vous cognoissiez, mon frere, que Madonte vous ayme veritablement et
qu’elle se moque de tous les autres qui ont opinion d’estre aymez
d’elle, hier elle me commanda, dés qu’elle fut revenue de la
chasse, de
vous donner ceste bague qu’elle a fait faire expres pour vous, toute
semblable à celle que vous luy avez veu porter il y a long
temps, et
vous prie de l’aymer, et de la porter pour l’amour d’elle pour symbole
de vostre amitié, et pour asseurance que desormais sa
volonté ne
differera non plus de la vost ;e, que cette bague de celle qu’elle
retient.
O dieux ! quelle trahison ! Est-il possible qu’un esprit humain en ait
esté l’inventeur ? Car il estoit certain que j’avois une
bague
semblable à celle qu’elle luy donnoit, et qu’il y avoit long
temps que
je la portois, et cette malicieuse l’avoit fait secrettement
contrefaire avec dessein d’en commettre cette meschanceté.
Damon qui estoit, comme je vous ay dit, accoudé sur la fenestre
haute,
oyant la voix de cette femme, la recognut incontinent, et prestant plus
attentivement l’oreille, ouyt les parolles que je viens de vous dire.
Et parce qu’à dessein elle sortit le bras hors de la fenestre
pour
faire voir la bague à Damon, il recognut bien qu’il estoit vray
que
j’en avois une semblable ; et cependant qu’il taschoit de la bien
recognoistre, il ouyt que Tersandre luy respondoit : Je jure par tous
nos dieux que cette faveur m’est [236/237] tant agreable, que je veux
bien que Madonte ne m’aime jamais, si je ne l’emporte dans mon cercueil
pour marque que je suis à elle, et que c’est la plus chere chose
que
j’auray jamais. Et à ce mot il la prit, là baisa diverses
fois, et en
fin se la mit au doigt.
Si Damon fut transporté, et s’il avoit sujet de sortir hors des
limites
du devoir, je vous le laisse à penser, sage bergere. Et
toutesfois il
eust tant de pouvoir sur sa cholere, qu’il ne fit ny ne dit chose qui
peut en donner cognoissance, de peur que quelqu’un ne s’en apperceust,
et ne l’empeschast d’executer son dessein. En mesme temps la royne s’en
alloit au temple pour assister aux sacrifices qui se faisoient presque
tous les matins. Et parce que la femme de Leontidas ne l’abandonnoit
guere, je la suivis, comme les autres dames de la Cour ; dequoy Damon
n’estant adverty que nous ne fussions desjà en nos chariots, il
monta à
cheval et nous attaignit lors que nous entrions dans le temple.
Voyez quel malheur fut le nostre ! J’avois resolu de recevoir ses
excuses, et de l’asseurer que je l’aymois, quelque demonstration que
j’eusse faite du contraire, et pour tesmoignage de mes paroles je
voulois rompre toute sorte d’amitié avec Leriane, et toute
familiarité
avec Tersandre, et ne cherchois que l’occasion de le pouvoir dire
à
Damon. Mais, abusé de la trahison que Leriane venoit de luy
faire,
lorsqu’il me vit, ce fut avec un visage si renfrongné, et tenant
si peu
de conte du salut que je luy fis, que veritablement, j’en demeuray
offencée, ne sçachant point le dernier sujet qu’il, en
avoit. Et
toutesfois me representant la jalousie que je luy en avois
donnée,
quelque temps apres je l’en excusay. Nous entrames dans le temple,
où
les sacrifices furent commencez, durant lesquels je pris bien garde que
de fois à autre il me regardoit, mais d’un ceil si farouche
qu’il
tesmoignoit bien qu’il estoit fort transporté.
Or oyez, je vous supplie, jusques où ceste passion l’emporta :
lors que
les hosties furent offertes, que chacun avec plus de zelle et de
devotion faisoit d’une voix basse et à genoux ses prieres, il se
releva
dans le milieu du temple, et haussant là voix, il profera telles
paroles : O Dieu ! qui es adoré dans ce sainct lieu par ceste
devote
assemblée, si tu és juste, pourquoy ne punis-tu l’ame la
plus perfide
et la plus cruelle de toutes celles qui sont au monde ? Je t’en demande
justice en sa presence, afin que si elle a quelques deffences, elle les
allegue ; mais si cela n’avient point, je diray que tu es injuste ou
impuissant. [237/238] Vous pouvez penser, sage bergere, quelle je
devins et quelle peur j’eus qu’en son transport il n’en dist davantage,
ou fist recognoistre que c’estoit de moy de qui il parloit. Toute
l’assemblée tourna les yeux sur luy, tant pour sa voix qui
estoit
pleine de terreur et d’espouvantement, que pour ceste façon de
faire du
tout inaccoustumée. Mais luy, sans en faire semblant, apres
s’estre
remis à genoux, laissa parachever le sacrifice. Dieu
sçait si cela fit
faire de divers jugements à plusieurs ! Et il fut tres à
propos pour moy
que le voile que j’avois sur le visage, empeschast que l’on ne me vid,
car on eust sans doute recognu à ma rougeur que c’estoit de moy
de qui
il se plaignoit. Et ses amis et ses narens trouverent cette priere hors
de saison, et n’attendoient la plus part que la fin du sacrifice pour
luy en dire leur advis. Mais ils furent bien deceus, d’autant que se
perdant parmy la foule, il se desroba, sans que personne s’en prit
garde, et se retirant en son logis, apres avoir donné ordre
à ses
affaires le plus promptement qu’il peut, il m’escrivit une lettre qu’il
mit en sa poche, et reprenant la plume, escrivit ces parolles à
Tersandre :
DEFFY DE DAMON
A TERSANDRE
Si l’offence que j’ay receue de vous, n’estoit de celles qui ne peuvent estre effacées qu’avec le sang, je ne desirerois pas, Tersandre, de vous voir seul avec l’espée en la main. Mais ne pouvant estre satisfait d’autre sorte, et sçachant bien que vostre courage ne vous rendit jamais plus lent au combat qu’à l’offence, je vous envoye cet homme que vous cognoissez bien estre à moy, et qui vous conduira où je vous attends sans autres armes que celles que nous Portons ordinairement au costé, vous promettant en foy de chevalier ; que j’y suis seul, et que vous n’aurez à vous garder de Personne que de moy, qui suis DAMON.
Il commanda à un jeune homme des siens nommé
Halladin, qu’il avoit
nourry, et-qu’il aymoit sur tous ceux qui le servoient, fust pour son
affection, fust pour l’entendement qu’il avoit, qu’en diligence il luy
menast un cheval le long des rempars de la ville, sans que personne le
vist, et qu’il en prist un autre pour [238/239] le suivre. Halladin n’y
faillit pas, et ainsi, estant tous deux sortis dehors, Damon laisse le
grand chemin, et ayant choisi un lieu commode pour son dessein, le plus
reculé du passage commun, il declare son intention à
Halladin,
l’instruit de ce qu’il doit faire, et en fin luy donne ce qu’il escrit
à Tersandre. Ce jeune homme desireux de servir son maistre selon
ses
commandemens, trouve Tersandre, et fait si à propos son message,
que
personne ne s’en prit garde. Mais pourquoy perdrois-je plus de parolles
en ce sujet ? Thersandre s’y en va, ils mettent la main à
l’espée,
Damon est vainqueur et laisse Tersandre esvanouy sur la place avec
trois grands coups dans le corps. Il est vray qu’il n’estoit guiere
mieux, toutesfois il eut assez de forcé pour prendre la bague
que
Leriane avoit donnée, et remontant à cheval, commanda
à Halladin de le
suivre.
Quant à moy qui voulois en toute façon contenter ce
chevalier, apres
toutesfois l’avoir tancé de son imprudence, je l’allois
cherchant de
l’oeil parmy les autres, et demeuray un peu estonnée de ce que
je ne le
voyois point, ne songeant au malheur qui estoit arrivé, lors
qu’apres
disner, ainsi que quelques unes de mes compagnes et moy, nous
promenions sur le soir dans un jardin, je vis arriver Halladin qui
s’estant addressé à moy, me demanda si Leriane n’estoit
point pres de
là. Et l’ayant fait appeller, il luy addressa sa parole en ceste
sorte :
Leriane, mon maistre qui sçait bien le contentement que vous
recevrez
des nouvelles que j’ay à vous dire, m’a commandé de les
vous raconter,
non pas pour amitié qui soit entre vous, mais pour celle qu’il
sçait
que Madonte vous porte.
Et lors il nous raconta par le menu tout ce que je viens de vous dire
de ce combat, puis continuant : Lorsqu’il fut remonté à
cheval, dit-il,
et que je luy vis prendre les lieux plus esloignez de la frequentation
du peuple, je m’en estonnay, car il estoit fort blessé, et ne
peus
m’empescher de luy dire qu’il me sembloit que le plus necessaire estoit
de trouver quelque bon mire pour penser ses playes. Il me respondit
froidement : Nous le trouverons bien tost, Halladin, n’en sois point en
peine. J’eus opinion qu’il disoit vray, et de ceste sorte, je le suivis
quelque temps, non sans peine toutesfois, en luy voyant perdre une si
grande abondance de sang. En fin il parvint sur les rives du fleuve de
Garonne, en un lieu où du rivage relevé par quelques
rochers on voyoit
le courant de l’eau qui, d’une extreme furie, se venoit [239/240]
rompre contre, et la hauteur estoit telle qu’elle faisoit peur. Estant
arrivé en cet endroit, il voulut mettre pied à terre,
mais il estoit si
affoibly de la perte du sang, qu’il falut que je luy aydasse à
descendre.
Et lors s’appuyant contre le dos d’un rocher, il sortit de sa poche un
papier, et me le tendant, il me dit : Cette lettre s’adresse à
la belle
Madonte, ne fay faute de la luy donner. Et sortant du doigt la bague
qu’il avoit ostée à Tersandre : Donne-la luy aussi, me
dit-il, et
l’asseure de ma part que la mort m’est agreable, puis que je luy ay peu
rendre tesmoignage que je la meritois mieux que celuy à qui elle
l’avoit donnée. Et puis que mon espée a osté du
monde celuy qu’elle en
avoit jugé digne, et que sa rigueur oste la vie à celuy
de qui
l’affection la pouvoit meriter, conjure-la par la mémoire de
ceux
desquels elle a pris naissance, et par son propre merite, et
l’amitié
qu’elle m’avoit promise, de ne la donner jamais plus à personne
de qui
l’amour luy soit honteuse, et qui ne le sçache bien conserver.
Je receus la lettre et la bague qu’il me tendoit, mais voiant qu’il
n’avoit plus la forcé de se soustenir, et qu’il devenoit pasle,
je le
pris sous les bras, et luy dis qu’il devoit faire paroistre plus de
courage, et prendre une autre resolution, sans estre de cette sorte
homicide de soy-mesme. Et sortant mon mouchoir, je le voulus mettre
contre une de ses blesseures qui estoit la plus grande, et par laquelle
il perdoit plus de sang ; mais me Postant de furie d’entre les mains :
Tay toy, Halladin, me dit-il, et ne me parle plus de vivre, maintenant
que je ne le puis aux bonnes graces de Madonte. Et lors, estendant mon
mouchoir sous sa blesseure, il receut le sang qui en sortoit, et le
voyant presque plein, me le tendit, et me dit telles parolles : Fay-moy
paroistre en ceste derniere occasion, que la nourriture que je te t`ay
donnée, et l’eslection que j’ay faite de toy, n’a point
esté sans
raison. Et soudain que je seray mort ; porte ma lettre, et cette bague
à
Madonte, et ce mouchoir plein de sang à Leriane, et dy luy que,
puis
qu’elle n’a peu se saouler de me faire mal tant que j’ay vescu, je luy
envoyé ce sang afin qu’elle en passe son envie. – Comment luy
dis-je,
seigneur, que je vous voye mourir pour des femmes qui ne le meritent
pas ? Plustost, si vous me le commandez, je leur mettray ce fer dans le
cœur, et leur feray reconnoistre qu’elles sont indignes qu’un tel
chevalier soit traité pour elles de ceste sorte. [240/241] Voyez
quelle
fut la force de son affection ! Il estoit reduit à telle
extremité, qu’à
peine pouvoit-il parler et tout ce qu’il pouvoit faire, c’estoit de se
soustenir appuyé contre le rocher ; mais lors qu’il m’ouyt tenir
ce
langage, il se leva de furie, mit la main à l’espée et
m’eust sans
doute tué, si je ne me fusse sauvé de vitesse. Et voyant
qu’il ne me
pouvoit attaindre : Est-ce donc ainsi, m’escria-t’il, meschant et
desloyal serviteur, que tu parles indignement de la plus parfaite dame
du monde ? Sois certain que si la vie me demeuroit, tu ne mourrois
jamais que par ma main. Et lors revenant sur le lieu où il
estoit
desja, et sentant que la foiblesse commençoit de le saisir, il
eut
peur, comme je puis juger, que venant à s’esvanouyr, je ne le
fisse
emporter en lieu où il fust pensé contre sa
volonté. Cela fut cause que
se hastant d’approcher le rocher escarpé, il s’escria : Vous
perdez
aujourd’huy, ô belle Madonte, celuy de qui l’affection pouvoit
seule
estre digne de vos merites. O dieux ! quel transport ! ô dieux !
quelle
manie ! je le vis qu’il se jetta la teste premiere dans ce fleuve. Je
courus pour le retenir et à la verité je fus si prompt
que je le pris
par l’un des pans de son hoqueton, mais le branle qu’il s’estoit
donné
eut tant de force, qu’au lieu de le retenir, il m’emporta avec luy dans
la riviere, où il faut que j’advoue que la crainte de la mort me
fit
oublier le soin que j’avois de le sauver. Et ainsi, allant au fonds, je
fis ce que je peus pour revenir sur l’eau, et gagner ; apres le bord,
où
j’arrivay si las, et estonné de ce danger, que je ne sceus
remarquer
que devint le corps de mon pauvre maistre. Je demeuray quelque temps
les bras croisez, regardant le cours du fleuve ; mais voyant que c’en
estoit fait, je remontay au mieux que je peus ce rivage. Et me semblant
d’estre obligé de satisfaire aux derniers commandemens qu’il
m’avoit
faits, je ramassay et sa lettre, et sa bague, que j’avois mises en
terre quand je luy avois voulu estancher ses playes, et prenant mon
mouchoir, je viens les vous presenter. C’est à vous, madame, me
dit-il,
que cette lettre et cette bague sont deues, et n’en ayez’ point
d’horreur, encor qu’elles soient tachées de sang, car c’est du
plus
noble et du plus genereux qui sortit jamais d’un homme. Et c’est
à toy,
dit-il, s’adressant à Leriane, qu’est deu ce mouchoir. que
je te vay
donner : saoules-en ta rage, et te ressouviens que si jamais les dieux
ont esté justes, ils puniront ta meschanceté. A ce mot il
luy jetta aux
pieds un mouchoir plein de sang, et se mettant aux cris, s’en alla
comme desesperé, sans qu’on peut
tirer autre parolle de luy. [241/242]
Il ne faut point que je m’arreste à vous dire si ce message me
toucha
vivement, car il seroit impossible de le pouvoir representer, tant y a
que, toute hors de moy, on me ramena dans ma chambre, et de fortune je
rencontray qu’on rapportoit Tersandre qui estoit encore sans sentiment.
Quand je fus revenue en moy-mesme, et que d’un esprit un peu plus
rassis, j’eus jetté les yeux sur la bague que Halladin m’avoit
apportée, il me sembla de voir celle que je portois
ordinairement, et
les approchant l’une de l’autre, je n’y trouvay autre difference, sinon
que celle-cy estoit un peu plus neufve et plus grande. Je ne
sçavois
penser pourquoy elles avoient esté faites si semblables, ny qui
l’avoit
donnée à Tersandre ; en fin je leus la lettre, qu’il
m’escrivoit, qui se
trouva telle.
LETTRE
DE DAMON A MADONTE
Madame, Puis que la connoissance que vous eustes hyer de ma veritable affection, et de la malice de Leriane, ait lieu de m’estre favorable, a sans plus esté cause de vous faire favoriser d’avantage une personne qui en est tant indigne, renoitvellant par une bague les asseurrances de la bonne volonté que vous luy avez promise, je me resous de vous faire voir par mes armes que celuy à qui vous faites ces faveurs n’est capable de les conserver contre celuy à qui vous les refusez injustement, et que si elles se pouvoient acquerir par valeur ou par affection, il n’y auroit Personne qui les deust pretendre que moy. Et toutes fois, jugeant que je ne merite de vivre, puis que j’ay le courage d’aymer celle qui me mesprise Pour un homme de si peu de valeur, si le sort des armes, comme je n’en suis point en doute, se tourne à mon advantage, je vous promets que la veue que vous aurez de moy, ne vous donnera jamais desir de vengeance pour vous avoir osté vostre cher Tersandre, ou le fer, l’eau et le leu ne seront pas capables de faire mourir un miserable.
Ces parolles qui n’estoient pleines que d’un
extréme transport, me
firent une estrange blesseure en Faine, car je fus saisie d’un si grand
desplaisir, que je ne vous sçaurois dire ny ce que je dis ; ny
ce que je
fis. Tant y a que me mettant au lict, je faillis perdre l’entendement,
me semblant à tous coups que Damon me pour- [242/243] suivoit,
et sur
tout ce mouchoir plein de sang me revenoit devant les yeux, de sorte
qu’il falloit qu’il y eust tousjours quelqu’un aupres de moy pour me
r’asseurer. Leriane qui ne pensoit pas que je sceusse toutes ses
malices, voulut vivre comme de coustume avec moy, et pour mieux
feindre, s’en vint toute esplorée au chevet de mon lict ; mais
soudain
que je l’aperceus, il faut que j’advoue que je n’eus point assez de
force sur moy pour dissimuler la hayne que je luy portois, aussi me
sembloit-il inutile, puis que Damon estoit mort. Oste-toy d’icy, luy
dis-je, meschante et perfide creature. Oste-toy d’icy, peste des
humains, et ne viens plus autour de moy pour continuer tes malices et
tes trahisons, et croy que si j’avois la force, aussi bien que la
volonté, je t’estranglerois de mes mains et me saoulerois de ton
cœur.
Ceux qui estoient dans la chambre, ignorant le subjet que j’avois de
luy parler de ceste sorte, demeurerent infiniment estonnez. Mais elle
qui avoit l’esprit le plus prompt en ses malices qui fut jamais,
sortant de ma presence, joignoit les mains, plioit les espaules, et
levoit les yeux en haut, et leur disoit d’une voix basse que j’estois
hors de moy, et que je resvois, ce qu’ils creurent aisément pour
m’avoir desjà ouy dire quelques autres parolles mal à
propos, et sortit
de ma chambre avec cette excuse.
Cependant Tersandre revint en santé, car les coups qu’il avoit
receus
ne se trouverent point mortels, et la perte du sang, sans plus, estoit
celle qui l’avoit faict esvanouyr. Et de mesme, en ce temps là,
j’avois
repris mon bon sens, et commençay de m’enquerir de ce que l’on
disoit
par la Cour de moy. Je sceus de ma nourrice qui m’aymoit comme son
enfant, que chacun en parloit selon sa passion, mais que tous en
general me blasmoient de la mort de Damon, et que l’on tenoit pour
certain que Leriane avoit dit beaucoup de nouvelles à Leontidas,
et à
sa femme. Et en mesme temps je vis entrer Tersandre dans ma chambre. Sa
veue me donna un grand sursaut, et ne voulois point parler à
luy, lors
qu’il se jetta à genoux devant mon lict, et me voyant tourner la
teste
à costé : Vous avez raison, me dit-il, madame, de ne
vouloir point
regarder la personne du monde la plus indigne de vostre vene ; car
j’advoue que je merite moins cest honneur qu’homme qui vive, pour vous
avoir donné tant de sujets de hayne. Mais s’il vous plait d’ouyr
ce que
je viens vous declarer, peut-estre ne me jugerez-vous point tant
coulpable que vous faites maintenant. [243/244]
Et parce que je luy respondis avec beaucoup d’aigreur, et que je ne
voulois luy donner loisir de parler, ma nourrice m’en reprit, me disant
que je devois l’escouter, parce que s’il n’avoit failly, il n’estoit
raisonnable de le traitter de cette sorte, et que s’il avoit fait
faute, je le pourrois avec plus de raison bannir de ma presence apres
l’avoir ouy. – Et bien, luy dis-je, que pensez-vous qu’il vueille
alleguer ? Je le sçay aussi bien que luy. I1 dira que
l’affection qu’il
m’a portée le luy a fait faire, mais qu’ay-je affaire de cette
affection, si elle m’est dommageable ? – Je n’accuseray pas, me dit-il,
madame, seulement cette affection dont vous parlez, encores peut-estre
qu’envers quelque autre, cette excuse rie seroit pas trouvée si
mauvaise que vous la dites, mais je vous diray de plus, que jamais
personne ne fut plus finement trompée que vous et moy l’avons
estez par
Leriane.
Et sur cela, il reprit toute l’histoire que je viens de vous faire, de
quelle sorte elle luy donna couiage de me regarder, de parler à
moy,
d’aspirer à mes bonnes graces, les faveurs controuvées
qu’elle luy
portoit de ma part, les inventions contre Damon, les rapports que par
son moyen elle me faisoit faire de l’amitié feinte de luy et
d’Ormanthe, par qui sa tante avoit esté advertie de ce que je
vous ay
dit ; bref le present de la bague qui avoit esté, comme il
croyoit, le
sujet du combat de Damon et de luy.
Et en fin il coptinua de cette sorte : Or, madame, jugez s’il est
possible que telles esperances ne trouvassent place dans l’ame la plus
prudente et advisée qui fut jamais, puis que celuy , qui vous
verra,
sans souhaitter ce bon-heur, pourra avec raison estre accusé de
deffaut
de jugement, et plus encore y estant attiré par les rapports et
par les
artifices de Leriane, de qui j’ay pensé vous devoir dire la
perfidie,
afin que vous preniez garde à la derniere meschanceté
qu’elle vous a
faite, et à moy aussi.
Lors il me fit entendre que ceste malicieuse femme, voyant bien qu’elle
ne pouvoit plus m’abuser, ny luy aussi, et de plus se sentant rudement
menassée par Leontidas et sa femme, qui luy reprochoient le peu
de soin
qu’elle avoit eu de moy, afin de s’excuser, avoit dit tout ce qu’elle
avoit sceu imaginer de pire de nous, leur faisant entendre que
j’aymois, et estois aymée de tant de personnes que, quand elle
prenoit
garde à l’un, l’autre la decevoit ; et entre ceux qu’elle avoit
nommez,
Damon et Tersandre n’avoient pas esté oubliez. De quoy Leontidas
estoit
de sorte en cholere, et plus encore sa femme, soit contre moy,
[244/245] contre luy, qu’il avoit pensé estre à propos de
m’en
advertir, afin que j’y donnasse le meilleur ordre que je pourrois. Et
apres il adjousta tant de supplications, en me demandant pardon de
l’offence qu’il avoit faite de m’oser aymer, et me fit tant de
protestations de vivre à l’advenir comme il devoit, que je fus
contrainte, par l’advis mesme de ma nourricé, de luy pardonner.
Mais, sages bergeres, je vous raconteray maintenant l’une des plus
grandes meschancetez qui fut jamais inventée contre une personne
innocente. Je vous ay dit qu’Ormanthe avoit, par le commandement de
Leriane, rendu toutes les privautez qu’elle avoit peu à Damon.
Il faut
que vous sçachez qu’elle n’estoit point si laide, ny luy si
degousté,
qu’en fin ils n’en vinssent aux plus estroites faveurs, tellement
qu’elle devint enceinte. La pauvre fille le declara incontinent
à cette
malicieuse qui, au commencement, en fut estonnée ; mais revenant
soudain
à ses malices accoustumées, elle fit dessein de se servir
de ceste
occasion pour faire croire à Damon que j’aurois eu cet enfant de
Tersandre, et pour ce elle deffendit expressement à Ormanthe de
ne luy
en rien dire, ny à personne au monde. Et dés lors, parce
que le ventre
commençoit à luy grossir, elle luy enseigna comme elle se
devoit
habiller pour couvrir ceste enflure, portant des robes volantes, ou
froncées au corps. Mais quand elle sceut que Damon estoit mort,
et que
toutes choses estoient changées, comme vous avez entendu, elle
resolut
de ne perdre ceste belle invention et de s’en servir à ma ruine.
Voyez donc ce qu’elle fit. Depuis l’accident de Damon, j’avois presque
tousjours tenu le lit, sinon l’apres-disnée que je me levois, et
me
renfermois dans mon cabinet où je demeurois jusques à
neuf et dix
heures du soir, entretenant toute seule mes pensées, sans que
personne
sceut que j’y fusse, sinon ma nourrice, et quelques filles qui me
servoyent, auxquelles j’avois deffendu d’en parler à personne du
monde.
Et parce qu’on eust peu trouver estrange que je n’allois plus chez la
royne, si l’on eust sceu que je n’eusse point eu de mal, je feignois
d’estre fort malade ; et pour, tromper les medecins, je ne me plaignois
point de la fievre, ny d’autre maladie recognoissable ; mais
quelquefois
de la migraine, du mal de dents, de la colique et semblables maux. Et
d’autant que quelques-unes de ires amies m’envoyôient visiter,
n’ayant
pas la hardiesse d’y venir elles-mesmes pour ne desplaire à
Leontidas
et à sa femme, qui avoient un grand pouvoir [245/246]
prés du roy et de la royne, j’avois commandé à ma
nourrice de
faire mettre une fille en mon lict, qui recevoit les messages pour moy,
et feignant que le mal l’empeschoit de parler, ma nourrice faisoit les
responces. Les fenestres qui estoient bien fermées, et les
rideaux bien
tirez, empeschoient que la clarté ne pouvoit entrer dans loa
chambre,
de sorte qu’il n’y avoit personne qui s’en prist garde.
Or Leriane fut advertie par sa niece, que je ne faillois point toutes
les apres-disnées de me renfermer de ceste sorte, par ce que je
ne
hayssois point Ormanthe, encor qu’elle fust en partie l’instrument de
mon mal, cognoissant bien qu’elle n’ y avoit rien fait de malice, si
bien qu’elle estoit tousjours demeurée parmy mes filles, et
à ceste
fois mesme elle declara à Leriane ce que je vous viens de dire,
plustot
par simplicité que par malice. Mais sa tante wui ne songeoit
qu’a me
ruiner entieremen : de reputation, voire à me faire perdre la
vie, de
peur que je ne declarasse à Leontidas les meschancetez qu’elle
avoit
faites, pensa s’avoir trouvé un bon moyen pour parvenir à
la fin de ses
desirs. Et parce qu’elle avoit sçeu que Tersandre m’’avoit dit
tous les
artifices dont elle avoit usé contre Damon et contre moy, elle
tourna
en haine mortelle toute la bonne volonté qu’elle luy avoit
portée. Et
d’autant qu’il n’y eut jamais un esprit plus plein de ruze et de malice
que celuy de ceste femme, elle pensa de se venger tout à coup de
Tersandre et de moy, et voicy les moyens qu’elle tint. Elle demanda
à
Ormanthe depuis quand elle pensoit estre enceinte ; et apres avoir
conté, elle trouva qu’elle estoit dans son neufiesme mois, dont
elle fut tres-aise. Et apres luy avoir donné bon courage, et
commandé
qu’elle tint bien secret son gros ventre, elle luy dit qu’aussi
tost qu’elle sentiroit quelques trenchées, elle l’en fist
advertir, et
que cependant, le plus souvent qu’elle pourroit, elle se mist
dans mon lict en ma place pour recevoir les messages, ainsy que je vous
ay dit.
Et bastissant sa trahison la dessus, elle vint trouver la femme de
Leontidas qui retirée de toute compagnie, regardoit l’estat des
affaire
de sa maison. Et apres s’estre mise à genoux devant elle, elle
la
supplia de luy vouloir pardonner la nonchalance dont elle avoit
usé en
se qui me concernoit. Et parce qu’elle cognoissoit bien que ceste dame
estoit plus offencée, à cause de mon bien, que pour la
perte qu’elle
faisoit de moy, d’autoant qu’il n’y avoit d’apparence que son neveu me
deust espuser, veu [246/247] l’opinion que l’on de Damon, elle ajouta
ces parolles : Que s’il vous plasit, madame, me remttre en vos bonnes
graces, jevous donneray un moyen infaillible et tres-juste pour rendre
vostres tous les biens de Madonte. Cette dame oyant ceste proposition
tant selon son humeur, s’adoucit un peu, et sans luy repondre aux
autres points que elle avoit touchez, elle luy dit : Et quel moien
avez-vous pour effectuer ce que vous dites ? – Je le vous diray en peu
de mots, respondit cette meschante, mais avec condition, madame, que
vous me pardonnerez l’offence nouvelle que je vous declareray, si vous
jugez qu’il ait de ma faute.
Et luy ayant commandé qu’elle parlast hardiment, Leriane reprit
la
parolle ainsi : Madonte (en la personne de laquelle, madame, Dieu a
bien fait paroistre qu’il vous aymoit, puis qu’il n’a voulu permettre
qu’elle entrast en vostre maison) est la plus miserable et perdue fille
d’Aquitaine. Et j’advoue que je n’eusse jamais pensé qu’une
jeunesse
telle que la sienne eust peu si bien decevoir ma viellesse, et
toutesfois il est certain que sa façon modestre, sa froideur,
ceste
mine altiere, et bref, les honorables ayeuix dont elle estoit issue, et
plus encores les bons exemples qu’elle avoit de vous, m’ont tellement
abusée, que j’eusse respondu avec autant d’asseurance de sa
pudicité
que de la mienne propre. Et toutesfois, je viens de descouvrir qu’elle
est enceinte. – Madonte est enceinte ? Interrompir ceste bonne dame
toute
surprise. – Quy, madame, respondit Leriane, et si je vous diray de
plus,
qu’elle est preste d’accoucher. – Ah ! la miserable qu’elle est !
Repliqua-t’elle ; et comment s’est-elle de tant oubliée ? Et
comment n’y
avez-vous eu l’oeil ? Ah ! Si son pere vivoit en quel lieu de la terre
evciteroit-elle son juste courroux ! Qu’il est heureux d’estre mort
avant qu’elle ait fait une si grande honte à sa race. Mais de
qui
comment le sçavez-vous ? – Madame, dit-elle, je vous supplie
tres-humblement de me pardonner, et de croire que je n’ay pas
esté si nonchalante en la charge que vous m’avez donnée
d’avoir soin de sa conduite, comme j’ay esté deceue de la bonne
opinion que j’avois d’elle, veu le peu d’apparence qu’il y avoit
qu’elle deust aymer une personne de si peu que Tersandre. Et j’advoue
que la jalousie a les yeux plus clairs voyants que la pridence, puis
que Damon s’estoit bien apperceu de cette amour que je n’avois jamais
veue. En fin je l’ay par le moyen d’une sage femme, à laquelle
[247/248] elle s’est adressée pour faire perdre son enfant. Mais
la
bonne femme qui est vertueuse, et qui ne voudroit commettre une
meschanceté, luy a respondu qu’il ne se pouvoit, parce que
l’enfant
estoit entierement formé, voire prest à sortir, mais
qu’elle ne se mist
pas en peine, qu’elle la feroit accoucher si promptement que personne
n’en sçauroit rien. Or ceste femme a eu peur qu’elle se mesfist,
c’est
pourqouy elle m’en est venue advertir, afin que j’y prisse garde. Et
parce que j’estois en peine de sçavoir qui en stoit le pere, je
luy ay
demandé si elle n’en pouvoit soupçonner personne. – Mais
aisément, m’a-t’elle dit, si ce n’est
Tersandre car à toutes les fois qu’elle regardoit son ventre, et
qu’elle songeoit au danger où elle estoit, elle ne disoit autre
chose
sinon : Ah ! Tersandre, que ton amitée me couste cher ! Cela me
fait juger
que c’est luy. Or, madame, considerez je pouvois me garder de
cestuy-cy, estant domestique et homme de si basse qualité au
prix
d’elle, que je n’eusse jamais pensé qu’elle y eust daigné
tourner les
yeux. Mais puis qu’elle s’est rendue indigne de vostre alliance, il
faut qu’elle soit punie comme elle merite et vous devez croire que Dieu
l’a de ceste sorte punie et abandonnée pour la faire servir
d’exemple
aux autres de son aage. Cependant vous devez vous acquerir les biens
que la fortune luy avoit preparez avec si peu de merites. Et en voicy
le moyen : vous sçavez, madame, que par nos loix, toute fille
qui
manque à son honnesteté, est condamnée à
mourir le feu. Nous la
convaincrons de ceste faute fort aysément ; comme vous pouvez
penser,
puis qu’elle en a des tesmoignages dans le ventre, desquels elle ne se
peut deffaire. Et parce que celles qui sont ainsi condamnées, ne
perdent pas seulement la vie, mais le bien aussi qui eswt acquis au
roy, il faut le luy demander des premiers, car il n’a garde de vous le
refuser.
En ce mesme temps Leontidas entra das le cabinet, et trouvant Leriane :
Est-il possible, dit-il à sa femme, que vous ayez le courage de
voir
ceste personne qui est cause de tout le desplaisir que nous avons ? Sa
femme s’approchant de luy, desireuse d’avoir mon bien, le tira contre
une fenestre et commença de luy raconter ce qu’elle venoit
d’apprendre ;
et quoy qu’il fust genereux et plein d’honneur, si le tourna-t’elle de
tant de costez qu’en fin il s’accorda à tout ce qu’elle voulut.
Et
ainsi r’appelant Leriane qui se tenoit un peu esloignée, il luy
commanda de dire la verité, et sur de ne rien mettre en avant
qu’elle
ne [248/249] verifier. Elle, pluis asseurée qu’il ne se peut
croire, reprit d’un bout à l’autre tout le descours qu’elle
avoit desja
fait à sa femme, et en fin conclud que s’il ne se voiloit
asseurer en
ce qu’elle disoit, qu’il luy donnast une sage femme, pourveu qu’elle ne
fust point cogneue de moy, et qu’elle me feroit toucher à elle,
et
qu’il en pourroit : apprendre la vertité par son rapport,
Leontidas
trouva ceste preuve fort bonne, et des lendemain luy en envoya un.
Il advint que ce jour là, sa niece par son commandement,
s’estoit mise
en ma place dans le lict, et pour empescher que ma nourrice ne se print
garde de ce qu’elle vouloit faire, elle dir à la femme de
Leontidas
qu’elle l’envoyast querit sous pretexte de luy demander de mes
nouvelles. De cette sorte ma chambre demeura sans aucune personne qui
eust du jugement, si bien que Leriane entrant dedans avec cette sage
femme, et ayant bien instruit sa niece de ce qu’elle avoit à
dire, elle
s’approcha d’elle et luiy dit : Madame, je vous avois promis de vous
amener une personne qui vous soulageroit en vostre mal : je vous tiens
parolle à ce coup, car vous ne devez rien craindre tant que vous
aurez celle que je vous ameine. Ormanthe contrefaisant sa parolle,
respondit fort bas : Elle soit la bien venue. – Ne trouverez-vous pas
bon , madame, dit la bonne femme, que je sçache en quel estat
vous
estes ? – Je le veux bien, respondit Ormanthe. Elle se mit donc
incontinent sous le tour du lict, et passant les mains sur le ventre
d’Ormanthe, fit ce qu’on a accoustumé en semblables occasions,
et de
fortune l’enfant remua, de sorte que, cependant qu’elle la touchoit,
les douleurs prindrent cette pauvre fille, qui fut si fort
presseée par
Leriane et par la sage femme qu’en sonne dans le logis s’en prsit
garde, tant la pauvre Ormanthe se contraignit.
Leriane qui vit la chose reussir si bien selon son dessein, donnant
diverses commissions à deux fille qui estoient dans ma chambre,
fit si
bien qu’elle demeura seule ; et soudain, y ayant pourveu de longue
main,
fir bien bander sa niece, et sans que la sage femme s’en prist garde,
la fit lever une heure apres, cependant qu’elles tenoient aupres du feu
le petit enfant. Et pour parachever sa trahison, elle porta l’enfant
avec la sage femme à Leontidas tout à descouvert estant
bien aise que
chacun le vist sortir de ma chambre et de on logis. Je l’ouys bien
crier du cabinet où j’estois mais ne me doutant en façon
du monde de
[249/250] ceste meschanceté, je ne voulus me destourner de mes
tristes
pensées. Elle s’adressa premierement à la femme de
Leontidas, et avec
le tesmoignage de celle qui avoit accouché Ormanthe, elle luy
donna une
telle asseurance que l’enfant estoit mien, qu’elle le creut et
Leontidas aussi. Mais pour couvrir encores mieux cette trahison, elle
dit à cette dame, qu’elle la supplioit de se contenter d’avoir
mon
bien, et que si elle me voiloit conserver la vie, elle
s’asseuroit que je ne ferois point de difficulté, vau la faute
que
j’avois faite, de le luy donner, et me refermer pour le reste de mes
jours entre les filles Druides ou Vestales. Que se seroit une oevre
tres-agreable à Dieu de me sauver la vie pour ne diffamer point
une si
bonne et honorable famille que la mienne ; qu’encores que j’eusse
commis
une si grande faute, elle ne pouvoit toutesfois oublier l’amitié
qu’elle m’avoit portée, cependant que je vivois selon mon
devoir, et
que c’estoit la seule occasion qui luy faisoit faire ceste priere.
La femme de Leontidas qui n’avoit pas dessein sur ma vie mais sur mon
bien seulement, y consentit sans grande difficulté ; mais
Leontidas, qui
estoit homme d’honneur et qui n’y tournoit point les yeux, fut
longtemps auparavant que de s’y accorder. En fin l’importunité
de sa
femme, jointe aus feintes larmes de Leriane, et le souvenir qu’il
eut de quelques obligations, dont mon pere l’avoit autresfois
lié le
vainquirent, si bien qu’ils donnerent charge à Leriane de me
persuader
ce qu’elle leur avoit proposé.
Or le dessein de ceste mailicieuse creature n’esoit pas
celuy-là, mais
elle eut peur que si sur l’heure j’eusse esté visitée,
l’on n’eust trop
aysement reconnu que je n’avois point fait d’enfant, de sorte qu’elle
desira de faire en façon que quelques jours s’escoulassent,
apres
lesquels la connoissance n’en fust pas si asseurée. Et pour
rendre la
chose plus vraysemblable, elle supplia Leontidas et se femme de luy
donner quelques uns pour voit l’estat où j’estois ; ce qu’ils
firent,
commandant à une vieille damoyselle et à un vieil
chevalier qui
estoit de leur maison, et ausquels ils avoient beaucoup d’asseurance,
de suivre Leriane. Elle, avec la sage femme, apres avoir mis l’enfant
à
nourrice, les conduit dans ma chambre, s’approche du lict. Mais lors
qu’elle n’y trouve personne, elle fait de l’estonnée, elle le
descouvre et leur montre les marques d’un accouchement et feignant de
ne sçavoir où j’estois, me cherche sans faire bruit et en
fin me trouve
en mon cabi- [250/251] net. Elle les appelle, et sans que j’y prisse
garde me montre par le trou de la serrure. J’estoit pour lors
couchée
de mon long sur un petit lict, et avois la main sous la teste, resvant
au miserable accident de Damon, et à la reputation qui m’en
estoit
demeurée, de sorte qu’a mon visage en pouvoit reconnoistre les
tristes
representations de ma pensée. Ceste meschante leur fit croire
que
c’estoit de mal et de lassitude que je demeurois de ceste sorte ; ce
qu’ils creurent aisement pour les apparences qu’ils en avoient veues.
Et trompez de ceste sorte, s’en retournerent faire leur rapport.
Cependant Leriane estant demeurée seule avec la sage femme, fit
changer
les linceuls de mon lict, et tout ce qui me pouvoit donner connaissance
de ce qui s’y estoit passée, et contentant fort bien ceste bonne
femmel, la licentia, apres l’avoir conjurée de n’en parler
point, mais
de bien remarque le jour et l’heure, afin qu’en temps et lieu elle s’en
peut ressouvenir, et apres elles partirent de mon logis. Ma nourrice y
revint quelque temps apres ayant tousjours esté retenue par la
femme de
Leontidas, et ne trouvant rien de changé dans ma chambre, ne
s’estonna
d’autre chose que de ne voir point Ormanthe dans mon lict, mais pensant
qu’elle eust eu quelque affaire, elle n’en fit plus grande recherche.
La nuict estant venue, et l’heure que j’avois accoustumé de me
coucher,
je fis comme de coustume et me reposay jusques au lendemain sans entrer
en nulle doute.
Cependant Leriane batissoit de merveilleuses harangues en mon nom,
disant à Leontidas et à sa femme que je les supplios
tres-humblement
d’avoir pitié de moy, qu’ils avoient ma vie et ma mort entre
leurs
mains, que je me donnois à eux ; et que je ne voulois plus
qu’une maison
pour me renfermer en lieu où personne ne me vist, qu’aussi tost
que je
serois en estat de marcher, je leur viendrois demander pardon de la
faute que j’avois commise et requerir permission de me retirer du monde.
Bref, sages bergeres, cette femme conduisit si bien sa
meschanceté, que
six sepmaines se passerent durant lesquelles Ormanthe se remit en
estat, qu’on n’eust jamais jugé à la voir qu’elle eust
fait un enfant,
et feignant d’avoir eu quelques affaires chez elle, revint plus belle
qu’elle n’avoit jamais esté. Leriane l’avoit si bien instruite
que,
quand je luys demanday pourquoy elle s’en estoit allée sans m’en
parler, elle me respondit qu’elle n’osa pas heurter ’a la porte de mon
cabinet, et qu’elle [251/252] crfoyoit que ce ne seroit que pour deux
ou trois jours, et par ainsi pensoit d’estre plustost revenue que je
n’aurois pris garde qu’elle seroit partie. Je receus cette excuse, et
luy dis seulement qu’elle n’y retournast plus sans me deamnder
congé.
Or ces choses estant en cest estat, Leriane ne craignant plus qu’on la
peust convaincre de mensonge, resolut d’achever son malheureux dessein.
Elle avoit deux cousins germains qui portoient les armes, et qui
s’estoient acquis en toutes les armées où ils avoient
esté, la
reputation de tres-vaillants chevaliers. Ils estoient freres, si grands
et forts, et si adoits aux armes, qu’il n’y avoit personne dans la Cour
de Torrismonde qui les egallast. Au reste ilse estoient pauvres, et
n’avoient autre esperance que celle d’estre heritiers de Leriane. Elle
qui faisoit dessein de se servir de leur courage, les obligeoit par des
presents, et par ses paroles leur faisoit entendre qu’ils devoient
esperer d’avoir son bien ; ce qui les lioit de sorte qu’il n’y avoit
commandement qu’elle leur fist, qu’ils n’essayssent d’executer.
Apres s’estre asseurée de leur volonté, elle
commença de changer de
discours en parlant à Leontidas, et à sa femme, disant
que je reprenois
courage, que je ne palois plus de me retirer du monde, qu j’oublois ce
que je leur devois. Bref, quelques jours estans escoulez, elle leur dit
qu’il ne faloit plus rien esperer de moy que par force, que je niois
tout ce qui s’estoit passée. Et en disant cecy, elle feignoit
d’estre
tant offencée contre moy, qu’elle advouoit que j’estois indigne
du bien
qu’ils me vouloient faire. Et parce que la femme de Leontidas aspiroit
tousjours à mon bien : Mais comment, luy dit-elle, la
pourrez-vous
convaincre maintenant ? – Nous avons, dit-elle, de bons tesmoins, mais
quand cela ne seroit pas, puis que la verité est pouir nous j’ay
ces
personnes à moy qui la maintiendront par les armes contre tous
ceux qui
soustiendront le contraire. Et vous sçavez, madame, que des
choses qui
sont douteuses, et dont les preuves ne sont pas suffisantes, on en tire
la verité par les armes.
Leontidas qui estoit homme de courage, et qui estoit entré en
colere de
la malice dont il pensoit que j’avois usé : Non, non dit-il, je
suis
trop certain qu’elle a failly : ce sera moy qui l’accuseray, et qui le
maintiendray contre tous. Leriane qui estoit tres-asseurée de
ses deux
germains, et qui vouloit sur tout se faire paroistre
affectionnée à
Leontidas, se tournant vers sa femme : Madame, luy dit-elle j’aymerois
mieux mourir que de [251/252] voir les armes à la main à
mon signeur
pour se subject. Je vous supplie de le destourner de ce dessein, ou
bien je vous proteste de ne m’en mesler plus. J’ay Leotaris, mon
germain, et son frere, qui prendront cette charge ; et à la
verité, il
est plus à propos que ce soient, eux, parce qu’ils ne seroit pas
bien
seant de demander le bien de celle que vous accuseriez.
Leontidas persistoit en ceste volonté, mais sa femme qui ne le
vouloit
point voir en ce danger, et qui jugeoit bien qu’il n’estoit pas
à
propos qu’il fust mon accusateur, et qu’il demandast en mesme temps mon
bien au roy, fit en sorte qu’elle obtint de luy, qu’il laisseroit faire
aux parens de cette femme. Ayant pris ceste resolution, Leriane parle
à
Leotaris, luy promet tout son bien, luy passe une asseurance par
escrit ; bref l’oblige de sorte que luy et son frere eussent entrepris
contre le Ciel, tant s’en faut qu’ils eussent fait difficulté de
s’armer contre moy. Leriane asseurée de ce costé, et
soustenue de
l’opinion de plusieurs, mesme de d’authorité de Leontidas, se
presente
devant la royne, m’accuse, s’offre de verifier ce qu’elle dit, et
represente la chose, si vray-semblable que chacun la croit. Et de
peur que Tersandre ne descouvrist les ruzes et malices dont elle
avoit usé par le passé, elle dit qu’il est pere de
l’enfant, afin qu’il
ne petist porter tesmoignage contre elle. La royne qui estoit une
princesse pleine d’honneur et de vertu, la conduit devant le roy, et
joignant ses prieres aux accusations de ceste meschante femme, requiert
que je sois punie selon les rigueurs des loix. Leontidas est
appellé
qui assitant la royne fit les mesmes supplications, pour la honte qu’il
en recevoit, cest acte ayant esté commis en sa maison. Et sa
femme en
mesme temps supplia la royne de luy faire donner mon bien, ce que le
roy accorda librement. Et toutesfois ce bon prince se souvernant des
services que mon pere avoit faits à Thierry son pere n’estoit
pas sans
desplaisir de mon desastre. La premiere nouvelle que j’en sceus fut que
les soldats de la justice se vendrent saisir de moy, et cachetterent ma
chambre et mon cabinet, et en mesme temps me conduisirent devant le roy
sans m’en dire le sujet. Dieux ! Quelle devins-je quand j’ouys les
parolles de Leriane ! Je demeray sans pouvoir proferer un seul mot fort
long temps ; en fin estant revenue à moy, je me jettay à
genous devant
la royne, la suppliay de ne croire point cette meschante femme ; que je
luy jurois par tous les dieux qu’il n’en estoit rien, qu’il n’y avoit
preuve que je ne [253/254] fisse de ma pudicité, et que par
pitié elle
prist la cause d’une innocente.
Le roy fust plus esmeu de mes parolles qu la royne, fust qu’il eust
plus de memoire des services de mon pere, fust que ma jeunesse et mon
visage le touchassent de pitié, tant y a que se tournant vers
Leriane :
Si ce que vous proposez, dit-il, n’est point veritable, je vous promets
par l’ame de mon pere, que vous soufrirez la mesme peine que vous
preparez aux autres.
Sire, dit-elle tres-asseurement, je prouveray ce que je dis, et par
tesmoins et par les armes. – Tous les deux, dit le roy, vous sont
accordez. Et lors nous faisant separer, je fus remise en seure garde,
et Tersandre aussi. Et fut ordonné que les tesmoins nous
seroient
representez.
Voylà donc la sage femme et la nourrice à on avoit remis
l’enfant
d’Ormanthe, qui rendent tesmoignage de ce qu’elles sçavent.
Voilà le
vieil chevalier, e la damoyselle dont je vous ay parlé, qui en
font de
mesme. Elle produit outre cela diverses personnes ui avoient veu sortir
cet enfant de mon logis ; bref les preuves estoient telles, que si Dieu
n’eust eu soin de mon innocence, il n’y a point de doute que
j’eusse esté condamnée.
De fortune, les juges estant dans ma chambre, et me lisant les
depositions faites contre moy ; je ne sceus que faire en cette
affiction, que de recourre aux dieux et levant les yeux au ciel, je
m’escriay : O dieux tout puissants ! Qui lisez dans mon cœur, et qui
sçavez que je ne suis point atteinte de ce dont je suis
accusée, soyez
mon support, et declarez mon innocence, Et lors, comme inspireé,
de
quelque bon demon, je me tournay vers la cheminée et addressant
ma
parolle aux juges ; Si ces accusations, leur dis-je sont veritables, je
prie les dieux que je ne puisse plus respirer, et si elles sont
faulses, je les requiers que ce charbon ardant ne me puisse point
brusler. Et soudain me baissant, je pris un gros charbon du feu, et le
tins sans me brusler avec la main nue si long temps, qu’il s’y
esteignit presque entierement. Les juges estonnez de ceste preuve,
voulurent touchger le charbon pour sçavoir s’il estoit chaud,
mais ils
en retirerent bien promptement la main ; et apres qu’il fut presque
esteint, comme je vous disois, ils visiterent ma main pour voir s’il
n’y avoit point l’apparence de brulsleure. Mais ils n’y en trouverent
non plus que si jamais il n’y eust eu du feu.
S’ils en furent estonnez, vous le pouvez penser ; tant a a qu’ils
[254/255] en firen : Le rapport au roy qui ordaonna que Leriane en
seroit avertie, pour si ceste preuve de mon innocence luy feroit point
changer de discours. Mais au contraire, elle dit que quelque resepte
avoit empesché que le feu ne m’avoit offencée ; Mais que
les tesmoins
qu’elle prsentoit, estoient irreprochables. Et que cette preuve du feu
seroit peut-estre recevable si elle estoit ordonnée par les
juges, et
non pas procedée de ma seul volonté qui la rendoy
suspecte de
beaucoup d’artifice. Bref, sages bergeres. Elle sçeut de telle
sorte
soustenir sa fausetté que toute la faveur que le roy me peut
faire,
fust d’ordonner, que le tout se verifieroit par les armes, et que dans
quinze jours nous donnerions des chevaliers qui combattroient à
outrance pour nous
Les nouvelles de tout ce que ay raconté, furent incontinent
espanchées
par toute l’Aquitaine, de sorte que ma mere les entendit aussi bien que
les autres. Et parce que Leriane avoit produit tant de tesmoins, elle
creut, comme faisoient aussi presque tous ceux qui en oyoient parler,
que veritablement j’avois commis la faute dont j’estois accusée.
Et
comme celle qui avoit tousjours vescu avec toute sorte d’honneur, elle
en receut un si grand desplaisir qu’elle en tomba malade, et ayant de
l’age ne peut resister longuement au mal, de sorte qu’elle mourut en
dix ou douze jours, avec si mauvaise opinion de moy. Qu’elle ne voulut
jamais envoyer me voir, ny m’assister en ma justification. Voyez comme
les dieux me vouloient affiger en diverses sortes. Car ce coup me
toucha plus vivement que je ne vous sçaurois dire. Me
voilà donc sans
pere et sans merer, et delaissée de tous ceux qui me
cognoissoient.
Voire blasmée universellement de chacun. J#advoue que je fus
plusieurs
fois en deliberation de me precipiter d’une fenestre en bas pour sortir
de tant de peines, car je n’avois que ce seul moyen de me faire du mal.
Mais les dieux me conserverent avec espoir que mon innocence seroit en
fin cognue, me representant que si je mourois, je laisserois toute
l’Aquitaine en ceste mauvaise opinion de moy. Mais lors que Leriane
ofirit Leotaris et son frere, et que Tersandre ny moy ne peusmes nommer
personne,
tant par ce que nous ne nous y estions point preparez, que d’autant
qu’il n’y avoit homme qui voulust entrer au combat sur une
maúvaise
querelle, comme il ceoyoit celle-cy, il faut avouer que je demeuray
fort estonnée et qu’alors plus que jamais je regrettay le pauvre
Damon,
m’asseurant bien que s’il eust esté en vie, je n’eusse pas
esté sans
[255/256] chevalier. Tersandre d’autre costé qui ne pouvoit
deffendre que sa caus, ne peut offrir que de combattre Leotaris et son
frere l’un apres l’autre.
Mais le terme estant passé, le roy, pour nous faire quelque
grace, nous
donna encores huict jours, et ceux-la estant escoulez, il adjousta pour
tout delay trois autres, à la fin desquels nous fusmes conduits
dans le
camp, moy toute vestue de dueil, et sans autre compagnie que selle des
gens de justice ; au contraire Leriane toute triomphante et
accompagnée
ce plusieurs, fut mise sur un autre eschafaut, vis à vis de
celuy ou
j’estois. Desja Leotaris et son frere estoient dans le camp armez et
montez à l’advantage, faisant d’autant plus les vaillans qu’ils
croyoient n’avoir à combattre que Tersandre, parce que nous
n’avions
peu trouver autre que luy, d’autant que Leontidas, qui estoit
favorisé
du roy, fit paroistre de tenir le party de Leriane pour l’offence qu’il
disoit avoir receue, et que ceux qui autrefois portez d’amour eussent
entrepris pour moy cent combas semblables, en estoient refroidis par la
creance qu’ils avoient que je les avois tous desdaignez pour Tersandre.
Voyez combien une faulseté est difficile à estre recognue
quand elle
est finement desguisée !
En fin voicy Tersandre qui entre dans le camp, resolu de les
combattre tous deux, sçachant bhien que la justice estoit de son
costé.
Il fut ordonnée par les juges que si durant le combat quelque
chevalier
se presentoit pour moy il seroit receu, et que Leotaris et son frere
pouvoient, ou ensemble ou separément, combattre Tersandre, s’ils
le
vouloient. Ces deux freres avoient du courage et estoient personnes
d’honneur, de sorte qu’ils vouloient le prendre l’un apres l’autre ;
mais Leriane leur dit qu’elle ne le vouloit pas, de sorte que, ne luy
osant desplaire, ils coururent tous deux contre luy.
Pensez, sages bergeres, en quel estat je devois estre ! Je vous asseure
que j’estois tellement hors de moy que je ne voyois pas ce que je
regardois. En ce temps le soleil, suivant la coustume, fut esgalement
partagé, les deffences ordinaires furent faites, et le
commandement
estant donné, les trompettes sonnerent. Tersandre qui
veritablement a
du courage, remettant sa confiance en la justice des dieux, donne des
esperons à son cheval, bien couvert de son escu, et frappe de
son bois
le frere de Leotaris, sur lequel il re rompt sans effect ; mais luy,
atteint en mesme temps des deux lances, est porté par terre avec
la
selle entre [256/257]
les jambes. Leriane voyant un si grand advantage pour les siens estoit
pleine de contentement, et au contraire je mourois de peur. Tersandre
se voyant en telle extremité, ne perdit point l’entendement,
mais
courant à son cheval, luy osta la bride avant qu’ils fussent
revenus à
luy. L’animal qui estoit courageux se sentant sans selle, sans bride,
se met à courre par le camp et comme si Dieu l’eust
inspiré, se joint à
Leotaris et à son frere, et commence à coups de pieds et
à coups de
dents de les assaillir si furieusement, qu’au lieu d’attaquer
Tersandre, ils furent contraints de se deffendre de son cheval. Cela
les amusa quelque temps, parce qu’ils ne le peurent tuer si tost qu’ils
pensoient à cause de la legereté et des coups qu’il leur
donnoit ; en
fin ils en vindrent à bout, et animez contre Tersandre pour
ceste
ruze,resolurent de finir promptement le combat. Et pource,
s’addressant tous deux à luy, il ne peut faire autre chose que
se
mettre aupres de son cheval, qui estoit mort en l’un des bouts du camp,
ce qui luy servit beaucoup, d’autant que les chevaux de ses ennemis
ayant frayeur du mort, ne s’en vouloient approcher qu’avec peine, et
cela mena le combat à une grande longueur.
En fin Leotaris voyant qu’il n’en pouvoit venir à bout, se
resolut de
mettre pied à terre, ce que son frere fit aussi, et laissant
aller
leurs chevaux par le camp, s’en vindrent tous deux contre Tersandre,
qui certes fit tout ce qu’un homme pouvoit faire ; mais ayant en teste
deux des plus forts et courageux chevaliers d’Aquitaine, il luy
fut impossible de faire longue resistance. Il estoit donc des-ja
blesé
en divers lieux et avoit tant perdu de sang qu’il n’avoit plus la force
de se deffendre longuement, lors que les dieux eurent pitié de
moy et
firent presenter à la barriere du camp un chevalier qui demanda
d’entrer pour deffendre et moy et Tersandre. Elle luy fut incontinent
ouverte, et parce qu’il vid bien que Tersandre estoit reduit à
l’extremité, il pousse son cheval furieusement contre eux ; mais
lors
qu’il leur fut aupres, il s’arresta sans les attaquer, et leur cria :
Cessez, chevaliers, d’offencer plus longuement les loix de chevalerie,
et vous addressez à moy qui suis envoyé si à
propos pour vous en punir.
Leotaris et son frere oyant ceste voix se reculerent bien
estonnez de se voir à pied, craignant qu’il ne se voulust servir
de
l’advantage qu’il avoit de son cheval. Et pource ils se mirent à
courre
vers leurs, mais l’estranger se mit au devant et leur [257/258] dit :
Je
veux que vous teniez ceste courtoisie de moy, et non pas de vostre
vitesse et legereté. Montrez à vostre aise à
cheval, et ne croyez point
je me vueille prevaloir contre vous du mien.
Tous ceux qui virent ces deux genereuses actions estimerent infinement
l’estranger, mais je ne pouvois m’en contenter, me semblant que contre
ceux qui soustennoient une si meschante trahison, c’estoit une grande
faute de n’user de toute sorte d’avantage et mesme puis qu’ils en
avoient usé de cette sorte contre Tersandre. Mais le chevalier
avoit
une autre consideration, ne jugeant pas que ce qu’il blasmoit en autruy
luy fust honnorable.
Cependant que je pensois à ce que vous ay dit, je vis Leotaris
et son
frere à cheval, qui sans se ressouvenir de la courtoisie receue,
vindrent l’attaquer tous deux à la fois, mais ils trouverent
bien un
bras plus fort que celuy de Tersandre.
Sages bergeres, je ne vous sçaurois particulariser ce combat,
car
j’avois l’esprit tant aliené qu’a peine le voyois-je. Il suffira
de
vous dire que l’estranger fit des preuves et de force et de valeur si
merveilleuses, que Leriane disoit que c’estoit un demon, et non point
un homme mortel. En fin apres avoir quelque temps combautu, je vy bien
qu’encores qu’il fust seul, il avoit toutesfois quelque avantage sur
eux ; car pour Tersandre il estoit tombé de foiblesse et ne
pouvoit
relever de terre. Et ce estoit le fit cognoistre à tous ceux qui
les
regardoient, ce fut un coup qu’il donna au frere de Leotaris d’une
telle force qu’il luy separa la teste de dessus les espaules. Leotaris
voulut venger son frere, mais l’estranger n’avant plus à faire
qu’à luy, le mena de sorte, et le blessa en tant d’endroicts
que,
de foiblesse pour le deffaut du sang, il se laissa choir du chevsl en
terre, et d’une si lourde cheutte, que frappant de la teste la
premiere, il se tordit le col de la pesanteur de corps et des armes.
L’estanger mettant pied à terre, et voyant qu’il estoit mort, le
prend
par un pied, le traine hors du camp et son frere de mesme ; puis
s’adressant à Tersandre l’ayde à sa relever, et le met
à cheaval sur un
de ceux des morts, et reprenant le sein, demande aux juges s’il avoit
rien plus à faire, et luy ayant esté respondu que non, il
requiert que
je sois mise en liberté fut ordonné à l’heure
mesme. Il s’en vint donc
à moy, et me demanda s’il pouvoit me rendre quelque autre
service. –
Deux encores, luy dis-je, l’un que vous me conduisiez chez moy, en
m’ostant de la tyrannie de ceux qui [258/259] m’ont ravie à ma
mere, et
l’autre que vous me fassiez sçavoir à qui j’ay
l’obligation de ma vie
et de mon honneur. – Pour vous dire mon nom, me respondit-il, c’est une
grace que je vous demande de ne m’y voiloir point contraindre. Pour
vous conduire où vous voudrez, il n’y a rien qui m’en puisse
empescher,
pourvez que se soit promptement.
Cependant que ces choses se passoient de ceste sorte tant à mon
advantage en ce lieu, les dieux voulurent bien faire cognoistre que
jamais ils n’abandonnent l’innocence. Car il advint que ma pauvre
nourrice, n’ayant pas le courage de me voir mourir, croyant pour
certain que Tersandre ne sçauroit resister contre ces deux
chevaliers,
s’estoit renfermée dans ma chambre, pleurant et faisant de si
pitoyables regrets, qu’il n’y avoit personne qui n’en fust esmeue.
Ormanthe qui avoit receu d’elle et de moy toutes courtoisies qu’elle
pouvoit desirer, en fut esmeue et parce qu’elle estoit fort peu fine,
elle ne peut s’empescher de dire wue sa tante luy avoit asseuré
que je
ne mourrois point, mais que seullement elle vouloit que je luy fusse
obligée de la vie afin que je luy fisse plus de bien. – Ah ! Ma
mie, luy
dit ma nourrice, il n’y a point de doute que nostre maistresse est
morte, si Tersandre ne demeure victorieux et que le roy mesme, selon
les loix, ne la sçauroit sauver. – Comment, dit Ormanthe, madame
sera
bruslée. – Il n’y a point de doute, respondit-elle. – Ah !
Miserable,
que je suis ! Repliqua cette fille, comment est-ce que les dieux me
pardonneront : jamais sa mort ! – Et comment en estes-vous coulpable ?
Adjousta ma nourrice. – Ah ! ma mere ! respondit Ormanthe, si vous me
promettez de n’en rien dire, je vous raconteray un estrange accident.
Et ma nourrice le luy ayant promis, elle luy dit que ç’avoit
esté elle
qui avoit fait cest enfant, et luy redit tout ce que viens de vous
ranconter. – Ma mie, dit incontinent ma nourrice, allons, allons
tost sauver la vie à tant de gens, et croyez que Dieu vous en
sçaura
gré ; et de plus je vous feray avoir de madame tout ce que vous
voudrez. Voyez comme la verité se descouvre ! Cette fille suivit
ma
nourrice qui pour abreger, s’addressant hardiment à la royne,
luy fit
entendre tout ce que je vous ay dit, de fortune au mesme temps que le
chevalier estranger parloit à moy.
Le meschanceté de Leriane estant donc descouverte par les armes,
et par
la confusion de cette fille, le roy commanda qu’elle fust mise dans le
feu qui avoit esté preparé pour moy, quelques [259/260]
reproches
qu’elle peut faire à sa niece, disant que ma nourrice l’avoit
trompée
et que la fille n’estoit pas en age de porter tesmoignage, et moins
contre elle que contre tout autre, parce qu’elle l’avoit rudoyée
et
chastiée de ses vices. Mais toutes ses deffences furent de nulle
valuer, et la verité fut assez connue ce chacun, tant pour les
particularitez que cette fille en disoit, que pour le rapport de la
sage femme qui advoua de ne l’avoir jamais veue au visage. Et parce que
chacun batoit des mains, et que le peuple ayant sceu les malices de
Leriane, commençoit de luy jetter de pierres, le roy commanda
que la
justice en fust faite ; et se voayant preste à estre
jettée dans le feu,
elle se resolut de dire la verité, touchée de la memoire
de tant de
meschancetez. Elle demande donc d’estre ouye, et declare toutes ses
trahisons, m’en demande pardon et puis volontairement se jette
elle-mesme dans le feu, où elle fait sa vie, au contenentement
de tous
ceux qui avoyent ouy ses mailices.
Cependant que ces choses se demesloient, le chevalier qui m’avoit
delevrée, ne voulant estre connu, à ce que je pense, se
retira sans que
personne s’en prist garde, et moy me le trouvant point, je demeuray
avec beaucoup de desplaisir pour le peu de remerciement que je luy
avois fait. Je fis tout ce que je peus pour en sçavoir des
nouvelles, mais il me fut impossible d’en apprendre jusques au
lendemain, qu’un homme du pays qui l’avoit rencontré, et auquel
il
avoit parlé, me vint trouver de sa part, et me fit entendre que
s’il
n’eust esté pressé de partir, il eust attendu tant qu’il
m’eust pleu,
pour me conduire oú je luy avois commandeé, mais qu’il
avoit promis à
une dame de l’assister en une affaire qui l’emmenoit du costé de
la
ville de Gergovie ; que s’il en revenoit, et que j’eusse affaire de son
service, ou pourroit sçavoir de ses nouvelles au Mont-d’or, et
que pour
estre reconnu, il ne changeroit point la marque estoit en son escu. Et
luy demandant quelle elle estoit, parce que le jour precedent, j’estois
si estonnée, que je n’y avois pris garde, il me respondit que
c’estoit
un tigre qui se repaissoit d’un cœur humain : avec ces mots TU ME
DONNES LA MORT, ET JE SOUSTIENS TA VIE.
Or, descrettes bergeres, il faut que j’abrege ce long discours. Il fut
ordonné que je sortirois des mains de Leintidas, à cause
que se femme
avoit demandé mon bien, et que je serois remise en ma
liberté. Et la
pauvre Ormanthe, pour n’avoir esté pous- [260/261] sée
à tout ce qui
s’estoit passé que par l’artifice de sa tante, fut
renfermée dasns des
maisons destinées à semblables punitions, où
telles femmes vivent avec
toute sorte de commodité, sans toutesfois en pouvoir jamais
sortir.
Je vous vay faire un recit estrange. J’avois tousjours infiniment
aymé
Damon, et sa memoire depuis sa mort m’estoit demeurée si vive en
l’ame,
que je l’avois ordinairement devant les yeux ; mais depuis cest
accident, et que j’eus veu ce chevalier estranger, je ne sçay
comment
je commençay de changer toute ceste premiere affection en luy.
Et quoy
que je ne l’eusse point veu au visage, il faut que j’advoue que je
l’aymay, de sorte que je pouvois dire que j’estois amoureuse d’un
visage armé, et sans le connoistre. Je ne sçay si
l’obligation
que je luy avois estoit cause, ou si sa valeur et sa courtoisie, ou sa
bonne façon m’y contraignirent ; tant y a que veritablement je
n’ay peu
aymer depuis ce jour que ce chevalier inconnu. Et pour preuve de ce je
dis, apres avoir attandu quelque temps, et voyant que je n’avois point
de ses nouvelles, je me resolus de prendre le chemin de Gergovie et du
Mont-d’or ; et apres avoir un peu consideré ce dessein, je le
declaray à
Tersandre qui m’offrit toute son assistance.
Et je m’adressay plustost à luy qu’a tout autre, parce que
depuis le
jour qu’il avoit combattu, il s’estoit entierement donné
à moy, et que
plusieurs fois je luy avois ouy dire, qu’il desiroit infinement de
connoistre ce vaillant chevalier qui nous avoit si bien secours.
Feignant donc de vouloir visiter mon bien, je dresse mon train, je sors
de la Cour, et m’en viens chez moy, où me desmelant de tout cet
embarras, je ne prens que ma nourrice pour toute compagnie et Tersandre
pour me deffendre, et nous nous mettons sur le chemin du Mont-d’or.
C’est un pays extremement rude et montueux chargé presque en
tout temps de neiges et de glaçons. Ma pauvre nourrice y
mourut, et lors que je la faisois enterrer, et que j’estoit
merveilleusement en peine pour estre seule avec Tersandre, je
rencontray Tircis, Hylas et Laonice, desquels la compagnie me fut tant
agreable que pour ne la perdre, je me resolus de m’habiller en bergere
comme vous me voyez, et Tesandre en berger. Et apres avoir
demeuré
quelque temps dans ces montagnes, pensant y trouver quelques nouvelles
de celles que je cherchois, je me resolu de venir avec eux en ce pays,
puis que par l’oracle il leur estoit [261/262] commandé de s’y
acheminer ; et pensay aussi, puis que je m’aprochois de Gergovie, que
je
pourrois peut-estre ce chevalier à qui jày tant
d’obligation.
Madonte alloit de ceste sorte racontant sa fortune, et non sans
mouiller son visage de pleurs, cependant que Paris et les bergers
discouroient ensemble, et ne se pouvant si tost endomir pour estre tous
atteints de ce mal d’esprit qui, sur tous les autres est ennemy du
sommeil. Car Tircis mesme aimoit encore sa Cleon morte, quoy qu’il
n’eust plus d’esperance de la revoir ; et parce qu’entre tous il n’y en
avoit point qui fust plus libre que l’inconstant Hylas, c’estoit aussi
celuy qui portoit avec moins d’incommodité son amour. Et de
fortune
Tircis ayant la pensée en sa chere Cleon, ne peut s’empescher de
souspirer fort haut, et en mesme temps Silvandre en fit de mesme.
Voilà, dit Haylas, deux souspirs bien differents. – Et comment
l’entendez-vous ? Dit Paris. – Je l’entens ainsi, et m’imagine que
Silvandre souffle de ceste sorte pour estaindre le feu qui le brusle,
et Tircis, pour r’allumer celuy qui l’a bruslé autresfois. -
Haylas
parle fort bien, dit Tircis quand il dit qu’ils s’imagine telle chose,
car aussi n’est ce qu’une pure imagination d’une ame qui ne
sçait pas
aymer. - Et vous aussi, Tircis, respondit Hylas me reprochez que je ne
sçay pas aymer ? Je pensois qu’il n’y eust ce fantastique
Silvandre qui
deust avoir cette opinion. – Si chacun, dit Tircis, jugeoit avec la
raison, vous mesme le croiriez comme nous. – Comment dit Hylas, se
relevant sur un coude, que pour bien aymer, il faut idolatrer une morte
comme vous ? – Si vous sçaviez bien aymer, adjousta Tircis, il
n’y a
point de doute que si vous aviez une rencontre aussi malheureuse que la
mienne, vous seriez obligé par le devoir. – Et quoy ? Repliqua
l’inconstant, on verroit Hylas amoureux d’un tombeau ? Et si j’avois la
jouyssance de mes amours, comme en fin tout amant la desire, qu’en
naistroit-il Tircis que des cercueils ? Quant à moy, berger, je
ne veux
point de tels enfans, et par consequent n’aimeray jamias telles
maistresses. Mais venons à la raison. Quel contentement, et
quelle fin
proposez-vous à vostre amour ? – Amour, dit-il, est un si grand
dieu,
qu’il ne peut rien desirer hors de soymesme : il est son propre centre,
et n’a jamais dessein qui ne commence et finisse en luy. Et partant,
Hylas, quand il se propose quelque contentement, c’est en luy-mesme
d’où il ne peut sortir, estant un cercle rond, qui par tout a sa
fin et
son commencement, [262/263] voire qui commence où finit, se
perpetuant
de cette sorte, non point par l’entremise de quelque autre, mais par sa
seulle et propre nature. – C’est bien Druyser, dit Hylas, en se
moquant, mais quant à moy, je croy que tout ce que vous venez de
dire
sont des fables, avec lesquelles les femmes endorment les moins ruzez.
– Et qu’est-ce, Hylas, dit Tircis, qui te semble plus esloigné
de
la verité ? - Toutes les choses que vous venez de dire,
respondit
l’inconstant, sont de telle sorte hors d’apparence, que je ne
sçaurois
marquer celle qui l’est d’avantage. Qu’Amour ne desire rien hors de
soy-mesme ? Tant s’en faut, on voit le cintraire, puis que nous ne
desirons que ce que nous n’avons pas. – Si vous entendiez, respondit
Tircis, de quelle sorte par l’infinie puissance d’amour deux
personnes ne deviennent qu’un, et une devient deux, vous connoistriez
que l’amant ne peut rien desirer hors de soy-mesme. Car aussi que vous
auriez etendu comme l’amant se transforme en l’aymé, et
l’aymé en
l’amant, et par ainsi deux ne deviennent qu’un, et chacun toutesfois
estant amant et aymé par consequent est deux, vous
comprendriez, Hylas, ce qui vous etst tant difficile, et adcoueriez
que, pui qu’il ne desire que ce qu’il ayme, et qu’il est l’amant et
l’aymé, ses desirs ne peuvent sortir de luy-mesme. Voicy bien,
dit
Hylas, la preuve du vieux proverbe : Qu’un erreur en attire cent. Car
pour me persuader ce que vous avez dict, vous n’allez figurant des
choses encores plus impossibles à sçavoir, que celuy qui
ayme, devient
ce qu’il ayme, et par ainsi je serois donc Phillis.
La conclusion, dit Silvandre, n’est pas bonne, car vous ne l’aymez pas,
mais si vous disiez qu’en aymant Diane, je me transforme en elle,
vous diriez fort bien. – Et quoy ? dit Hylas, vous estes donc Diane ?
Et
vostre chapeau aussi n’est il point changé en sa coiffure, et
votre
juppe en sa robe ? – mon chapeau, dit Silvandre, n’ayme pas sa
coiffure. – Mais quoy ? dit l’inconstant vous devriez donc habille en
fille, car
il n’est pas raisonnable qu’une sage bergere comme vous estes, se
desguise de cette sorte en homme.
Il n’y eut personne de la troupe qui si peust empescher de rire, des
parolles de ce berger ; et Silvandre mesme en rit comme les autres ;
mais
apres il respondit de cette sorte : Il faut, s’il m’est possible, que
je
vous sorte de l’erreur où vous estes. Sçacher donc qu’il
y a deux
parties en l’homme : l’une, ce corps que nous voyons, et que nous
touchons, et l’autre, l’ame qui ne se voit, [263/264] ny me se touche
point, mais se recognoit par les parolles et par les actions, car les
actions ny les parolles ne sont point du corps, mais de l’ame qui
toutesfois se sert du corps, comme d’un instrument. Or le corps ne voit
n’entend, mais c’est l’ame qui faict toutes ces choses ; de sorte que,
quand nous aymons, ce n’est pas le corps qui ayme, mais l’ame, et
ainsi ce n’est quel l’ame qui se transforme en la chose aymée et
non
pas le corps. – Mais, interrompit Hylas j’ayme le corps aussi bien que
l’ame ; de sorte que si l’amant se change en l’aymé, mon ame
devroit se
changeraussi bien au corps de Phillis qu’en son ame. – Cela, dit
Silvandre, seroit contrevenir aux loix de la nature ; car l’ame qui est
spirituelle, ne peut non plus devenir corps, que le corps devenir ame,
mais pour cela le changement de l’amant en l’aymé ne laisse pas
de se
faire. – Ce n’est pas donc qu’en une partie, dit Hylas, qui est l’ame,
et qui par consequent est elle dont je me soucie le moins. – Et cela
vous faites paroistre, dit Silvandre, que vous n’aymez point, ou que
vous aymez contre la raison ; car l’ame ne se doit point abaisser
à ce
qui est moins qu’elle, et c’est pourquoy on dit que l’amour doit estre
les esgaux l’ame aymer l’ame qui est son esgale, et non pas le corps,
qui est son inferieur, et que la nature ne luy a donné que pour
instrument. Or pour faire paroistre que l’amant devient l’aymé,
et que,
si vous aymiez bien Phillis, Hylas seroit Phillis, et si Phillis aymoit
bien Hylas, Phillis serot Hylas, oyez c’est l’ame ; car ce n’est rien,
berger qu’une volonté, qu’une memoire et qu’un entendement. Or
si les
plus sçavans disent que ous ne pourvons aymer que ce que nous
cognoissons, et s’il est vray que l’entendement et la chose entendue ne
sont qu’une mesme chose il s’ensuit que l’entendement de celuy qui ayme
est le mesme qu’il ayme. Que si la volonté de l’amant ne doit en
rien
differer de celle de l’aymé, et s’il vit plus par la
pensée, qui n’est
qu’un effect de la memoire, que par la propre vie qu’il respire, qui
doutera que la memoire, l’entendement, et la volonté estant
chargée en ce qu’il ayme, son ame qui n’est autre chose que ces
trois
puissabces ne le soit de mesme ? – Par Teutates, dit Hylas, vous le
pernez bien hauf haut ; encore que j’aye long temps esté dans
les
escoles des Massiliens, si ne puis-je qu’a peine vous suivre. –
Si est-ce, dit Silvandre que c’est parmy eux j’ay appris ce que je dis.
– Si avez-vous eu beau m’embrouiller le cerveau par vos discours, dit
Hylas, vous ne sçauriez pourtant me mons- [264/265] trer que
l’amant se
change en l’aymé, puis qu’il en laisse une partie, qui est le
corps. –
Le corps, dit Silvandre, n’est pas partie, mais instrument de
l’aymé ;
et de fait, si l’ame estoit separée du corps de Phillis, ne
diroit-on
pas ; voilà le corps de Phlillis ? Que si c’est bien parler que
de dire
ainsi, il faut donc entendre que Phillils est ailleurs, et ce seroit en
ceste Phillis que vous seriez transformé, si vous sçaviez
bien aymer.
Et cela estant, vous n’auriez point de desir hors de vous-mesme, car
comprenant toute vostre en vpus, vous assouviriez aussi en vous tous
vos desirs. – Si il est vray, dit Hylas, que le corps ne soit que
l’instrument dont se sert Phillis je vous donne Phillis, et laissez-moy
le reste, et nous verrons qui sera plus content de vous ou de moy. Et
pour la fin de nostre different, il sera fort à propos que nous
dormions un peu. Et à ce mot se remettant en sa place, ne voulut
plus
leur respondre. Ainsi peu à peu toute cests trouppe s’endormit,
horamis, Silvandre, qui veritablement, espris d’une tres-.violente
affection, ne peut clorre l’oeil de long temps apres.
Cependant, ainsi que je vous disois Madame alloit racontant sa fortune
à ces belles bergeres, et parce qu’une grande partie de la nuict
estoit
des-ja passée, peu à peu le sommeil s’escoula dans les
yeuxx de Phillis
et d’elle. Mais Astrée qui ne pouvoit dormir, alloit entretenant
Diane,
qui de son costé, recognoissant l’extrme affection, de
Silvandre,
commençoit de l’aymer, quoy que ceste bonne volonté prist
naissance
assez insensiblement car elle-mesme ne s’en prenoit garde. Au
commencement ce ne fust qu’une cognoissance de son merite (aussi
est-il necessaire de cognoistre avant que d’aymer) ; depuis, sa
conversation ordinaire luy fit trouver sa compagnie agreable ; et, en
fin, sa recherche avec tant de discretion et de respect le luy fit
aymer sans mal dessein, toutesfois d’avoir de l’amour pour luy.
Astrée qui avoit toutes ses pensées en Celadon, ne
pouvant si tost
clorre l’oeil, voyant que Phillis et Madonte estoient endormies, et
croyant de n’estre escourée de personne, pardoit de ceste sorte
à
Diane : Veritablement, ma sœur, il faut advouer qu’une imprudence
attire beaucoup de peines apres elle, et que quand un faite, il faut
beaucoup de sagesse pour la reparer. Considerez, je vous supplie,
combien celle que je coomis en l’amité de Celadon m’a
rapporté et me
rapportera d’ennuis, puis que je ne sçaurois souffrir que ma
pensée
espere de m’en voir jamais exempte, sinon par la mort. Et encores ne
pensé-je [265/266] pas que, si apres la mort, on a cognoissance
de ce
qui s’est passé en ceste vie (comme pour certain je croy que
l’on a),
je n’aye dans mon tombeau mesme le regret d’avoir commis ceste offence
contre la fidelité de Celadon, et cependant voyez à quoy
ceste de soing
j’ay tenue si longuenebt cachée, et que je ne voulois pas mesme
estre
cognue à ma chere compagne, la voilà, dis-je à
ceste heure descouverte
par moy-mesme à des personnes estrangeres, et qui ne me sont
obligées
d’aucune de devoir. Ah ! Que si je revenois au bon-heur que j’ay perdu,
je me conduirois bien, ce me senble, avec plus de prudence ! – Ma sœur,
respondit Diane, la foiblesse humaine a cela de prope, qu’elle ne
recognoit presque jamais sa faute que quand elle en ressent le mal,
d’autant que les dieux veulent seuls estre estimez parfaits et sages.
De sorte qu’il ne faut point que vous croyez que si la porte que vous
avez faite de Celadon ne fust advenue de ceste façton, c’eust
esté sans
doute de quelque autre, car il n’y a rien de ferme ny d’entierement
arresté parmy les hommes. Je ne dis pas que la prudence re
puisse
esloigner, divertir ou amoindrir un peu ces accidents, mais croyez, ma
sœur, il faut en fin que, par la preuve, nos cognoissions, que nous
sommes hommes, c’est à dire avec beaucoup d’imperfections. – Si
voyons-nous, respondit Astrée, plusieurs personnes que passent
plus
doucement leur vie que d’autres, ou de qui pour le moins les actions ne
sont point au veu et au sceu du public, et sans aller plus loin,
j’advoue que vous avez eu du mal-heur en Filandre, mais qui est-ce qui
vous le peut reprocher ? – Ah ! Ma sœur, respondit Diane, il n’y a rien
qui nous fasse de plus rudes reproches de nos fautes que la
cognoissance que nous en avons nous-mesmes. – Il est vray, repliqua
Astrée ; si m’advouerez que, tout ainsi que le bien que nous
possedons
est plus grand quand il est cogneu, de mesme aussi le mal, dont chacun
a cognoissance, est bien plus cuisant. De là vient qu’avec tant
de
soing chacun s’efforce de cacher les incommoditez qu’il souffre, et
qu’il y en bien souvent qui ayment mieux les avoir plus grandes et
qu’elles soient cacheées et secrettes. Or, ma sœur, je vous ayme
trop
ne vous-advertir d’une chose, où, ce me semble, vous devez
apporter
tous les remedes de vostre prudence. Et puis qu’il n’y a personne qui
nous escoute, je penserois user de trahison, si je ne vous descouvrois
ma pensée. Car je sçay bien que que, si autrefois j’euse
avant mon mal-
[266/267] heur recontré une amie qui m’eust parlé si
franchement, je ne
serois pas en las confusion où je me trouve. – Ma sœur,
respondit Diane, voicy un tesmoignage de nostre amitiée et de
vostre
bouté. Vous m’obligez infiniment de me dire, non seulement ceste
fois,
mais tousjours, ce qui vous semblera de mes actions, et mesme en
particulier, comme nous sommes à ceste heure, que tout dort
autour de
nous.
Encores que ces deux sages bergeres eussent opinion de n’estre point
ouyes, si estoient-elles bien fort deceuses, car Lanice qui estoit de
la compagnie, encore qu’elle feignit de dormir, oyant que ces bergeres
discouroient entre elles, leur tendoit l’oreille le plus attentivement
qu’il luy-estoit possible, desireuse outre mesure d’apprendre de leurs
nouvelles, afin de leur rapporter du desplaisir, suivant le dessein
qu’elle en avoit fait. D’autre costé, Silvandre voyant tous ses
compagnons endormis, et oyant parler ces bergeres, recognut, ce luy
sembla, la voix de Diane, et desireux d’entendre leur discours, se
desroba le plus doucement qu’il luy fut possible d’entre ces bergeres ;
ce qu’il fit aysément, parce qu’ils estoient sur leur premier
sommeil,
et se trainant peu à peu sur les mains et sur les genoux vers le
lieu
où estoient les bergeres, fit de sorte qu’elles ne l’ouyrent
point
approcher.
Et parce que leur murmure l’alloit guidant, il ne s’arresta qu’il ne
peust bien discerner la voix de chacune, et de fortune il y arriva au
memse temps qu’Astrée reprenoit la parole de ceste sorte : Vous
ressouvenez-vous de propos que je vous ay dits aujourd’huy à
l’oreille
quand Silvandre disputoit avec Phillis ? – N’est-ce pas, dit Diane, de
l’amitié ce berger envers moy ? – De cela mesme, respondit
Astrée. – Or,
continua-t’elle, il faut que vous sçachiez que depuis, je l’ay
bien
mieux recognue par les discours qu’il m’a tenus ; de sorte que vous
devez attendre pour chose tres-certaine une extreme affection de luy.
Que si elle vous est desagreable, il faut que de bonne heure vous
l’esloigniez de vous et encor ne sçay-je si cela y profitera
beaucoup,
puis que ces humeurs particulieres, comme est celle de ce berger, ne se
surmontent pas aysément, estant de telle nature qu’elles
s’efforcent
plus opiniastrement contre ce qui les contarie. Que si elle vous plait,
il faut y user d’une tresgrande discretion, afin qu’elle ne soit
recognue d’autre que de vous. – Ma sœur, respondit Diane, apres avoir
quelque temps pensé à ce qu’elle luy disoit, vous me
faites trop
paroistre d’amitié pour vous tenir quelque [267/268] chose
cachée. Je
vous veux donc parler à cœur ouvert, mais avec supplication que
ce que
je vous diray, ne soit jamais redit ailleurs, non pas mesme à
Phillis,
si cela n’offence point l’amitié qui est entre vous. – Je
croirois,
respondit Astrée, unser d’une grande trahison, et estre indigne
d’estre
aimée de vous, si je faisois part à quelqu’un d’un secret
que vous
m’auriez fié. Et quant à ce qui concerne Phillis, soyez
seure, ma sœur, que tout ainsi que je ne feray jamais chose qui puisse
blesser
l’amitié que je luy porte, de mesme ne me fera t’elle jamais
offencer
celle que je vous ay jurée. – Ce n’est pas dit, Diane, que je
sois en
doute de la discretion de Phillis, mais c’est que, si je pouvois, je me
cacherois à moy-mesme.
Et à ce mot, s’estant teue pour quelque temps, elle
recommença ainsi :
Lors, ma sœur, que je perdis Filandre, comme je vous ay raconté,
le
desplaisir m’en fut si sensible, qu’apres l’avoir plaint fort long
temps, je fis resolution de n’aymer jamais rien, et de passer de ceste
sorte le reste de ma vie en un eternel veufvage. Car encor que Filandre
ne fust pas mon mary, si crois-je que sans doute il l’eust esté
eust
survescu Filidas. En ceste resolution je vous puis jurer avec
verité
que j’ay vescu jusques icy autant insensible à l’amour, que si
je
n’eusse point eu d’yeux ny d’oreilles, pour voir ny ouyr ceux qui se
sont presentez. Amidor, cousin de Filidas, en peut rendre qui, encor
que d’une humeur volage, ne laissoit d’avoir des parties assez
recommandables pour se faire aimer, et qui avant qu’espuser Alfarante,
m’a plusieurs fois resprensté la volonté de son oncle,
voire celle de
Filidas, et offert de me prendre à toutes les conditions que je
luy
voudrais donner. Tesmoin le pauvre Nicandre : je l’appelle pauvre pour
l’estrange resolution que mon refus luy fit prendre. Et bref, tesmoins,
tous ceux qui depuis ce jour là ont eu la volonté de
m’aymer. Tant y a
que la memoire de Filandre m’a jusques à ce jour de telle sorte
deffendue de semblables coups, que je puis jurer n’avoir pas mesme eu
en ma pensée que cela pût estre. Mais il faut confesser
que
depuis le feinte recherche de Silvandre, je mes sens beaucoup
changée,
et vous supplie de considerer ce que je vay vous dire. Je sçay
que ce berger, au commencement pour le moins, ne m’a servie que par
gageure ; et toutesfois dès qu’il a commoncé, j’ay eu sa
recherche
agreable, et au contraire, je sçay que le gentil Paris m’ayme
veritablement, et que pour moy il laisse la grandeur de sa naissance :
et toutesfois quelque [268/269] merite que je recognoisse en luy, il
est impossible qu’il fasse naistre en moy tant soit peu d’amour, et
proteste que toutes les fois que je le considere, et que je me demande
de quelle volonté je suis envers luy, je trouve que ce n’est
pint
d’autre sorte que s’il estoit mon fere. D’en trouver la raison , il
m’est impossible, mais tant x a que cela est tres-veritable. Or, ma
sœur, si je dis que j’ayme d’autre façon Silvandre, ne croyez
pas pour
cela que je sois esprise d’amour pour luy, mais ouy bien que je
ressens les mesmes commencements que, si j’ay bonne memoire, je
ressentois à la naissance de l’amitié de Filandre.
Et qu’est-ce, ma sœur, respon dit Astrée, qui vous plait le plus
en
luy ? – Premierement, dit Diane, je ne voy point qu’il ayt jamais rien
aymé, et cela ne se peut pas attribuer à une
stupidité d’entendement,
veu qu’il monter bien le contraire par ses descours. Et puis il se
sousmet, je ne sçay comment, et me donne une si absolue
puissance sur
sa volonté, qu’il ne dit jamais parolle qu’il ne craigne de
m’offencer.
Outre cela, c’est une discretion tousjours continuée que toute
sa vie,
et ne voyez rien en luy de trop ny de trop peu. Et en fin, et qui
est veritablement la cause princepalle de mon amitié, c’est que
je le
juge homme de bien rond, et sans vice. – Je vous asseure, ma sœur,
respondit Astrée, que je recognois les mesmes conditions en ce
berger
et que quant à moy je juge quw si le ciel vous destine à
aymer quelque
chose, vous etes heureuse si c’est ce berger. Mais si faut-il que vous
y usiez de vostre prudence ordinaire, si vous n’en voulez avoir du
desplaisir. – Je ne sçay, ma sœur, dit Diane pourquoy vous me
tenez ce
langage, car sçachez qu’encores que je l’ayme mieux qu’autre que
j’aye
veu depuis la perte de Filandre, ce n’est pas pour cela que je vueille
qu’il le sçache, ny que j’aye intention de luy permettre de me
servir ;
et s’il est si outrecuidé que de me le declarer, qu’il s’asseure
que je
le traitteray de sorte qu’il n’aura jamais la hardiesse de m’en parler
deux fois. – Mais, ma sœur, dit Astrée, quelle est donc votre
intention ?
De nous punir tous deux, respondit Diane : je veux dire de le chastier
de la hardiesse qu’il aura eue de m’aimer, et me punir aussi de la
faute que j’ay faite de l’avoir agreable, afin d’estre pour le moins
plus juste que bien avisée.
Ma sœur, dit Astrée, ce dessin est tres pernicieux, car en cela
vous
ne vous rapporterez nulle satisfaction, mais beaucoup de peine et
peut-estre une extreme confusion. Prenez garde que, [269/270] voyant un
caillou, vous n’y apercevez point de feu, mais si vous le frapez, ou
avec un autre caillou, ou avec quelque chose de plus dur, vous le voyez
incontinent tout couvrir d’estincelles, et par ainsi le feu
caché se
descouvre. Fait estat que de mesme ces jeunes cœurs, qui ayment bien,
s’ils ont de la prudence, cachent discrettement leurs affections, et
n’en donnent la veue qu’à ceux qui en doivent avoir
connoissance. Mais
quand ils sont hurtez, je veux dire quand une trop grande riguer les
outrage, ils sont si transportez de leur passion, qu’il leur est
impossible qu’ils la puissent dissimuler. Et Dieu sçait si cela
peit
estre sans mettre un grand trouble en l’ame de celle pour qui ces
choses se font, car de quelque costé que ces discours puissent
tumber,
ils ne peuvent estre à la advantage d’une fille. Vostre sagesse,
ma sœur, vous feroit bien conseiller une autre, mais chacun a les yeux
clos le plus souvent pour soy-mesme : c’est ce qui convié
à vous
demander des le commencement si vous aymez ou n’aimez pas ce berger.
Car si vous ne ’aymez point, il faut d’abord retrancher toute
conference et toute pratique, mais si entierement et si promptement
qu’il ne luy reste nul espoinny à ceus qui descouviront son
affection,
aucun soupçon que vous y ayez jamais consenti. Et il ne faut
point se
flatter en cela, de dire qu’une femme ne peut non plus s’empescher
d’estre aymée que d’estre veue. Ce sont des contes pour endormir
les
personnes moins ruzées, puis qu’en effect, il n’y a celuy ne se
desparte de telle entreprise, si des le commencement toute esperance
luy est ostée, non pas d’une partie, mais du tout. Que si nous
en
voyons quelques opiniastres, c’est pour quelques jopurs seullement,
estant certain que l’amour, non plus que le reste des choses mortelles,
ne peut vivre sans nourriture, et que la propre nourriture d’amour,
c’est l’esparance. Mais si vous l’aymer ainsi que vous m’avez dit, et
comme, à la verité, il le merite, ce seroit, ma sœur, une
grande
imprudence, ce me semble de vouloir vous ravir ce qui vous plait.
Mais, dit Diane, ce qui plait n’est pas tousjours ny honorable ny
raisonnable, et cela n’estant pas la vertu nous ordonne de nous de
deporter et quant à moy, j’ayermois mieux le mirt que der faire
autrement. – Je ne doute point de ce que vous dites, respondit
Astrée,
estant de la vertut de Diane ; mais voyons donc si cette action est
contraire à la raison ou à l’honneur. Est-ce contre la
raison d’aimer
un gentil berger sage, duscret, et qui a tant esté
favorisé de la
nature ? Quant à moy, [270/271] je juge que non, tant s’en faut,
il me
semble raisonnable. Or rien de raisonnable ne peut estre honteux, et ne
l’estant point, je ne vois pas qu’il y ait apparence de douter de ce
que vous disiez. - Il est aysé, adjouta Diane, de conclurre icy
à
advantage de ce berger, n’y ayant personne qui y contredise, mais si
quelqu’un vous proposoit : Est-il raisonnable que Diane qui a tousjours
esté en consideration parma les bergers de cette contrée,
espouse un
berger inconnu, et qui n’a rien que son corps, et ce que sa conduitte
luy peut acquerir ? Je ne croy pas que vous prissiez la premiere
opinion. Et cette consideration est cause que je suis entierement
resolue de souffrir sa recherche et son affection, tant que je pourray
feindre de ne la croire. Mais s’il me reduit à tel poinct que je
ne
puisse plus me couvrir de ceste ruze, des l’heure que cela m’adviendra,
je proteste que jamais je ne luy permettray de me voir, ou s’il me
voit, de m’en parler, ou s’il m’en parle, et qu’il m’ayme, je le
traitteray de sorte que s’il vit, je croiray qu’il ne m’aymera
plus. – Et vous, dit Astrée, que deviendrez-vous cependant ? -
Je
l’aimeray sans doute, respondit Diane, et en l’aymant et vivant de
cette sorte avec luy, je puniray que j’auray faicte de l’aymer. – Je
prevois, adjousta Astrée, que ce dessein vous prepare plus de
peines et
de mortels desplaisirs que la vanité qui le vous fait faire ne
vous
donnera jamais de faux contentements.
Cependant que ces bergeres discouroient de ceste sorte, pensant que
personne ne les ouyst, Laonice estoit si attentive que pour n’en
perdre une seulle parolle, elle n’osoit pas mesme souffler, par ce
qu’il n’y avoit rien qu’elle desirast avec plus de passion que de
descouvrir les nouvelles qu’elle aprenoit. Mais Silvandre y demeuroit
ravy, et lors qu’il cyoit au commencement les favorables parolles que
Diane disoit combien s’estimoit-il heureux ? Puis quand il escoutoit
les
conseils d’Astrée, et la deffence qu’elle faisoit de son merite,
combien luy estoit-il oblige ? Mais quand sur la fin il vit la
resolution que Diane prenoit, ô dieux ! Qu’est-ce qu’il devint ?
Il fut
tres à propos pour luy que ces bergeres s’endormissent, puis
qu’il luy
eust esté impossible de ne donner connoissance qu’il estoit
là par
quelque cuisant souspir. Car de s’en aller pour souspirer à son
aise
loin d’elle, il ne pouvoit obtenir cela sur luy-mesme, estant trop
desireus d’escouter la fin de leur discours, de sorte que se fut un
grand bien pour luy que ces bergeres, apres s’estre donné le bon
soir,
s’endormissent. [271/272] Car il se retira vers ses compagnons,
ausso doucement qu’il en estoit party, et ayant repris sa place et bien
regardé si quelqu’un de ces bergers ne veilloit point, et
trouvant
qu’ils estoient tous profondement en dormis, il se mit à la
renverse,
et les yeux en haut, il consideroit à travers l’espesseur des
arbres
les estoiles qui paroissoient et les diverses chimeres qui se forment
dans
la nue, mais il n’y en avoit point tant, ny de si diverses à ce
qu’il
disoit luy-mesme, que celles que les discours qu’il venoit d’ouyr luy
mettoient en la pensée, achetant par la bien cherement le
plaisir qu’il
avoit de sçavoir que sa Diane l’aimoit, estant en doute s’il
estoit
plus obligé à sa curiosité qui luy avoit fait
avoir ceste connoissance
que des-obligé pour avoir appris la cruelle resolution qu’elle
avoit
faite. Cette imagination fut debatue en son ame fort long temps ; en
fin, Amour par pitié luy permit de clorre les yeux, et y laisser
couler
le sommeil pour enchanter en quelque sorte ses fascheuses incertitudes.
[272/273]