LE SEPTIESME LIVRE
DE LA SECONDE PARTIE
D'ASTRÉE.
Mais il est temps de revenir à Celadon que nous
avons si
longuement laissé dans sa caverne, sans autre compagnie que
celle de ses pensées qui n' avoient autre sujet que son bonheur
passé et son ennuy present.
Quinze ou seize jours s'escoulerent de cette sorte avec si peu de soucy
de la vie, que la tristesse le nourrissoit plus qu'autre chose qu'il se
souclast de manger. Tout son plaisir estoit es ses imaginations, avec
lesquelles il passoit les jours et les nuicts, qui luy estoient, mesme
chose, puis qu'esloigné des yeux d'Astrée, les uns et les
autres ne luy sembloient que des tenebres. Il n'avoit jamais eu
accident en sa vie qui ne lui revint lors en la momoire, et par malheur
il s'arrestoit tousjours d'advantage en ceux qui luy avoient
esté plus ennuyeux, comme plus convenables à l'estat
où il se retrouvoit. Que si de fortune il s'amusoit quelque
temps aux autres, il se reprenoit incontinent de ce qu'il tournoit en
une saison si triste les yeux de son ame sur quelque subject de
contentement. Passant son aage en ces tristes exercice, et perant de
si mauvaises nourritures son visage se changa de sorte qu'il n'esoit
pas connoissable. Et ne faut point douter qu'il estoit impossible qu'il
vesquist long temps, si le Ciel qui, peut-estre, le reservoit à
quelque fortune meilleure, ne luy eust envoyé du soulagement.
Le jour mesme qu'il estoit schappé des mains de Galathée
par l'aide d'Adamas de Silvie et de Laonice, Galathée fut
contrainte de suivre sa mere Amasis à Marcilly, à causse
de quelques resjouyssances et feux de joye qui se devoient faire pour
les succez qu'avoient eu les desseins de Clidamann en
l'armée des Francs. Mais quand elle y fut arrivée, et
qu'elle sceut que Celadon estoit eschappé, elle entra en une si
grande colere [273/274] contre Leonide qu'elle luy deffendit sa
presence. Cette belle, nymphe estant lasse du tracas de la Cour, se
retira chez son oncle Adamas, qui avoit mesme soin d'elle, que si. elle
eust esté sa fille, tant pour luy estre si proche, que pour la
recommandation que Belizar son frere luy en avoit faite à sa
mort. Et quoy qu'elle vist tous ses services passez estre perdus, et
qu'elle n'en devoit rien esperer, si estoit-elle bien aise d'avoir
recouvré la liberté à ce prix, mais plus encores
pour l'espérance qu'elle avoit de voir Celadon, pensant qu'il
fust aupres d'Astrée, ne se pouvant figurer que l'aymant avec
tant de violence, le rude commandement qu'elle luy avoit fait le peust
empescher d'y retourner. Et quoy qu'elle sceust bien que ceste
affection luy ostoit.toute esperance d'estre aymée du berger, si
se representoit-elle que ce luy seroit une douce vie de passer les
jours aupres de luy.
Cela fut cause que trouvant Paris fort disposé à
semblable visite, demi jours apres qu'elle fut arrivée chez son
oncle, ils allerent ensemble dans le hameau de ces bergeres ; mais
elle fut bien estonnée quand, demandant des nouvelles de
Celadon, elle entendit qu'il n'y estoit point venu et que tant s'en
faloit, on l'y croyoit mort. Elle ne laissa toutesfois, pour le
contentement de Paris, qui estoit. amoureux de Diane, d'effectuer le
dessein qu'elle avoit fait pour le sien propre, à sçavoir
de visiter fort souvent ceste bonne compagnie, outre que veritablement
il y avoit du plaisir pour elle en une si douce conversation. Vivant
donc de ceste sorte, elle se rendit si familiere parmy ces bergeres,
qu'elles l'aymoient infiniment, et par son commandement vivoient avec
elle comme si elle eust esté bergere, à quoy elle se
plaisoit de sorte que, soudain qu'elle pouvoit prendre quelque loisir,
elle s'y en alloit, quelquefois en compagnie de Paris, et bien souvent
seule, n'y ayant guiere plus d'une demie lieue de la maison où
elle demeuroit jusques aux hameaux de ces bergeres ; et le chemin
encores estoit tant agreable à cause de la. douce riviere de
Lignon, et des boccages qui s'y rencontroient, qu'il estoit impossible
de s'y ennuyer.
Il advint donc qu'estant resolue un jour de s'y en aller toute seule,
elle alla passer sur le pont de la Bouteresse, et descendant le long
des rives de Lignon, encores qu'il n'y eust point de sentier si pres de
la rive, elle ne laissoit de s'y faire chemin pour le plaisir qu'elle
prenoit de voir le poisson qui, dans la claire eau de la riviere, s'en
alloit. à petites trouppes, se jouant ensemble le long du bord.
[274/275]
Et poursuivant ainsi son voyage, se trouva sans y penser prés de
la fontaine, où Celadon souloit cueillir le cresson dont il se
nourrissoit. Et de fortune le berger s'estant couché sur le
bord, s'y estoit endormy un peu auparavant. D'aussi loing que la nymphe
l'apperceut, elle le prit pour Lycidas, par ce que ces deux : freres
estoyent presque d'une, mesme taille, et avoient accoustumé
d'aller vestus .l'un comme l'autre ; et quoy que Celadon fust un peu
plus grand, et eust le visage beaucoup plus grand et plus agreable, si
est-ce que, s'approchant de luy, elle y fut deceue, tant pource qu'elle
creut asseurement que Celadon n'estoit pas en ceste contrée, que
pour le changement de son visage, ou pour l'opinion qu'elle avoit que
Lycidas plein de jalousie, comme elle sçavoit bien qu'il estoit,
se retiroit ainsi seul par ces lieux esgarez.
Tant y a qu'elle s'assit aupres de Celadon, pensant qu'il fust
Lycidas ; mais voyant qu'il ne s'esveilloit point, elle resolut
de continuer son voyage, et le laisser en repos. Il estoit
couché
sur le costé, et le petit sac où il souloit tenir ses
lettres paroissoit
un peu hors de sa poche, d'autant que sa juppe s'estoit
retroussée. Elle y porta curieusement la main, et le tirant
doucement sans qu'il s'esveillast, fit dessein de voir ce que c'estoit,
et le
luy faire chercher quelque temps avant que de le luy rendre, si
c'estoit chose qui en meritast la peine.
Elle part donc avec ce larrecin, et laisse ce berger endormy,
qu'incontinent apres se resveilla. Et parce que le soleil,
commençoit de passer sa chaleur plus ardente et qu'il ne
s'estoit mis aupres de ceste fontaine que pour jouyr du frais que son
onde, et l'ombrage des arbres voisins y conservaient, il partit de ce
lieu et se mit dans le plus sauvage du bois. Mais d'autant que tout son
entretien estoit de la memoire de sa bergere, il ouvre la petite boite
qu'il portoit .au col, où estoit le pourtrait d'Astrée,
et apres l'avoir contemplé quelque temps, il leut les paroles
qu'il avoit autrefois escrites sur l'autre costé, qui estoient
telles,
Privé de mon vray bien, ce bien faux me soulage
Helas ! disoit-il, ô miserable : Celadon ! que c'est
bien
maintenant que tu peux dire que, privé de ton vray bien, ce bien
faux te soulage, puis que tu n'as plus que des biens imaginaires,
[275/276] les autres t'ayans esté ravis par la personne mesme de
qui tu les tenois. Et puis considerant le pourtraict, et parlant
à luy, comme si c'eust esté Astrée mesme : Est-il
possible, disoit-il, ô ma belle bergere, que je vous aye despleu
? Mais est-il possible que, vous ayant despleu, je rive encore ? Que je
vous aye despleu, il est impossible selon ma volonté ; mais que
je vive apres cette faute, il est impossible selon mon affection.
Et demeurant sur ceste consideration quelque temps muet, il reprit
ainsi la parole ; Si elle veut que je vive, pourquoy me bannit-elle du
lieu où seulement je : puis vivre ? Et si elle veut que je
meure,
pourquoy ne me l'a-t'elle commandé absolument ? Mais quel plus
expres commemdement faut-il que nous attendions que celuy qu'elle m'a
fait de ne me presenter jamais devant elle ? Puis qu'elle sçait
bien que sa veue est ma vie, me deffendant ceste veue, ne me
commande-t'elle pas de mourir ?
Et lors se reprenant : Cela sans doute, disoit-il, suffiroit pour me
faire chercher le trespas, si je ne sçavois que ce qui est
raisonnable au jugement des autres, est sans force de raison en elle.
Il semble à chacun que c'est chose juste d'aymer celuy dont il
est aymé, et que l'amitié ne se paye que d'amitié
; et au contraire, elle .juge raisonnable de hayr ceux qui l'adorent.
Pourquoy donc ne dois-je croire que ce commandement de vivre
eslongné d'elle est plustost pour me faire souffrir davantage en
vivant, que pour me faire abreger mes. peines par une mort
avancée ? Mais ce n'est pas encor ce qu'elle veut de moy, puis
qu'elle sçait bien que je ne puis vivre ainsi. A-t'elle jamais
demandé de moy que des preuves impossibles ? Tesmoins, disoit-il
peu apres, les commandemens que, de bouche et par lettres, elle m'a
faits si souvent, de feindre d'aymer quelque autre, et rendre ceste
feinte accompagnée de ces véritables
démonstrations qui sont ordinairement avec les plus parfaites
amitiez. Et lors, resserrant ce cher pourtraict pour lire les lettres
où ce commandement luy estoit fait : Or sus disoit-il, vivons
donc pour sa gloire, puis que nous ne le pouvons faire pour nostre
contentement.
Et à ce mot, ayant remis sa petite boitte dans son sein, il
voulut prendre : les lettres qu'il portoit en sa poche, serrées
dans un petit sac ; mais l'y ayant quelque temps cherché en
vain, il s'assit en terre, et espancha sur l'herbe tout ce qu'il avoit
en l'une et en l'autre, et voyant qu'en, effect ce qu'il cherchoit n'y
estoit point, il ramasse dans un pan de son saye tout ce qui estoit en
terre, [276/277] n'ayant pas le loisir de le remettre en ses poches, et
s'encourt en sa caverne, pensant l'y avoir oublié. Mais apres
beaucoup de peine, il ne le peust trouver, car c'estoit ce que Leonide
avoit desrobé. Il n'y eut feuille en sa caverne, ny de sa
caverne à la fontaine, ny de la fontaine aux lieux où il
avoit esté ce jour là, qu'il ne tournast et retournast,
de sa main, voire de petits festus qu'il n'y avoit pas apparence qui le
puissent couvrir, tant estoit grand le desplaisir de ceste perte et le
desir de la recouvrer. Car outre qu'il tenoit ces lettres cheres, comme
escrites de la main de sa bergere, encore les aymoit-il comme les
tesmoins et de son bon-heur et de sa fidelité, et comme le plus
doux entretien qu'il peust avoir en la miserable vie qu'il menoit. En
fin voyant qu'il se travailloit en vain, et qu'il n'y avoit plus
d'esperance de trouver ces cheres lettres : Helas ! dit-il, croisant
les bras l'un dans l'autre, et regardant pitoyablement le ciel, comme
luy demandant justice, helas ! quel injuste demon m'a ravy le peu de
contentement qui me restoit ? Demon, pour certain faut-il bien qu'il
soit, puis que nulle personne n'a esté icy, et quand elle y eust
esté, elle n'eust peu avoir le courage de commettre une si
grande cruauté !
Puis despliant les bras, joignant les mains, et entrelassant les doigts
ensemble, laissoit aller ses bras nonchalamment sur ses cuisses : Tu
estois encor trop heureux, disoit-il, ô Celadon ! en cette
miserable vie, ayant ces heureux temoignages de ta felicité
passée ; il ne faloit pas que, la volonté
d'Astrée estant de te combler de toute sorte d'infortune., ces
cheres et douces memoires contrevinssent à ce qu'elle avoit
resolu. Console-toy donc en ta perte, et remercie le Ciel qui se rend
si conforme à la volonté de ta bergere, qu'elle-mesme ne
le sçauroit desirer d'avantage, et fay paroistre qu'il n'y a
rigueur d'elle, ny force du Ciel qui t'en lasse, ny qui t'en separe
jamais. Aussi ne faloit-il pas que pour te rendre affligé de
toute espece de malheur, tu perdisses toute espece de consolation.
Cependant Leonide, bien ayse de son larcin, s'estant à grand pas
esloignée de ce berger,.toute curieuse alloit ouvrant les nœuds
du petit sac, et voyant qu'il n'y avoit que des lettres, elle creut que
c'estoient de celles de Phillis. Desirant donc outre mesure de voir les
secrets de cette bergere, elle s'assit sous un arbre, et les desployant
toutes en son giron, la premiere qu'elle rencontra fut telle.[277/278]
LETTRE
D'ASTRÊE A CELADON .
Que vous m'aymiez, je le croy, et vous le pouvez cognoistre en ce que j'ay agreable que vous m'en asseuriez. Que si vous aviez autant de cognoissance que de ressentiment d'amour, par la permission que je vous donne de me dire que vous m'aymez, vous jugeriez que je vous ayme, et par là vous seriez asseuré que vous avez de moy ce qu'il semble que vous souhaittez seulement pour estre bien-heureux. Si apres ceste declaration vous n'estes content, je diray que vous n'aymez point Astrée, puis que l'amitié ne doit rien desirer que l'amitié.
Quand Leonide, lisant ceste lettre, rencontra le nom
d'Astrée,
elle s'arresta tout court, et approchant le papier de ses yeux, releut
deux ou trois fois ce mot. En fin se ressouvenant de la jalousie qui
avoit esté entre Celadon, Lycidas, Astrée et Phillis,
elle creut que peut-estre n'estoit-elle pas mal. fondée et qu'en
effect Astrée pouvoit bien avoir aymé Lycidas ; et pour
ce, la repliant, la mit en son sein, et en prit une autre qu'elle
trouva telle.
LETTRE
D'ASTRÉE
A CELADON
N'advouerez-vous pas à ce coup, mon fils, que je vous ayme plus que vous ne m'aymez, puis que je vous envoye mon pourtraict, n'ayant jamais peu obtenir le vostre par toutes mes prieres ? Mais Amour est juste en cela, puis qu'il sçait bien qu'il faut tousjours secourir premierement ceux qui en ont plus de necessité. La foiblesse de vostre amitié avoit plus de besoin de ce souvenir que non pas la mienne. Recevez-le donc, pour tesmoignage de vostre deffaut. Qu'en croyez-vous, Celadon ? Penseriez-vous estre aymé de moy si je doutais de vostre affection ? Je me moque, berger, car si j'avois cette opinion de vous, je ne voudrois pas que vous eussiez ceste creance de moy. Et pour ce, ne doutez point, tant, que je vous feray paroistre d'avoir memoire de vous, que ce ne soit un gage tres-asseuré de l'estat que je fay d'estre veritablement aymée de mon fils.[278/279]
Seroit-ce point, disoit Leonide toute estonnée, que
Lycidas
ayant trouvé apres la perte de son frere ces lettres entre ses
meubles plus chers, les eust gardées pour l'amitié qu'il
luy portoit ou de peur que ses secrets d'amour n'eussent esté
veus par quelque autre ? Mais si cela estoit, il ne les porteroit pas
sur luy, de crainte de les perdre. Que seroit-ce donc, et comment les
auroit-il eues ?
Et lors jettant la main sur la premiere qui se presenta, elle la trouva
telle.
LETTRE D'ASTRÉE A CELADON
Il vous sied bien, mon fils, d'avoir moins de courage que moy ! Vous dites que c'est un signe que j'ayme moins que vous, mais voyez comme je l'entends au contraire. Ce qui me fait supporter toutes les peines qui se présentent pour vous, c'est sans plus l'amitié que je vous porte. Doncques ceste affection qui me fait surmonter les plus grandes peines doit estre la plus grande, et ainsi ce courage que vous blasmez en moy est une- vraye marque de mon affection. Ne vous laisses donc plus emporter à l'ennuy que vous donnent nos communs ennemys (c'est ainsi, Celadon, que je les nomme et non pas nos peres) si vous voulez que je croye vostre amitié esgale à celle qui me fait non seulement surmonter, mais mespriser pour vous toutes sortes de peines et d'incommoditez.
Leonide leut ceste lettre, sans sçavoir presque ce
qu'elle
lisoit, parce que se representant le berger à qui elle avoit
pris ce petit sac, et se ressouvenant d'en avoir ouy dire quelque chose
à Galathée, lors que Celadon fut trouvé sur le
bord de Lignon, elle entra en quelque opinion que ce fust luy, et non
pas Lycidas. Et lors, considerant de plus, prés ces papiers,
elle s'en asseura d'avantage quand elle vid quelques uns qui
monstroient d'avoir esté mouillez ; mais beaucoup plus encores,
lors que regardant le sac, elle trouva que le cuir s'estoit
retiré et ridé en certains lieux, car elle reconnut par
là que veritablement c'estoit cestuy-cy dont Galathée luy
avoit parlé. O dieux, dit-elle, frappant des mains ensemble, il
n'en faut point douter. : c'est Celadon. Mais où avois-je les
yeux que je ne l'ay pas connu quand je l'ay veu ?
Et lors ramassant en diligence tous ces papiers, elle les resserre
[279/280]
et s'en retourne bien plus viste à la fontaine où elle
l'avoit laissé, qu'elle n'en estoit pas venue. Mais elle fut
bien faschée de ne l'y trouver plus. Ah ! fontaine, disoit-elle,
et vous sejour solitaire, rendez-moy ce que je vous ay laissé !
Rendez-le moy, ce berger, duquel ne voulant interrompre le repos, j'ay
perdu entierement le mien !
En proferant ces parolles, elle alloit tournant la veue tout à
l'entour, pour voir si elle en pouvoit apprendre quelque nouvelle. Mais
elle n'avoit garde, car il s'estoit desja retiré tout triste en
sa caverne : apres avoir cherché en vain ce qu'elle luy avoit
desrobé, En fin Amour, qui est prudent, luy fit prendre garde
que l'herbe depuis la fontaine jusques assez loin de là estoit
foulée comme un sentier nouveau, et qui n'est pas bien encor
batu. Elle jugea, et certes fort à propos, que ce sentier la
conduiroit où s'estoit retiré ce berger. Et de faicit
c'estoit la. verité que Celadon ayant accoustumé de
passer par là., lors que de sa caverne il s'en venoit en ce
lieu, en avoit fait si souvent le chemin, que l'herbe en estoit
foulée comme d'un nouveau sentier. Le prenant donc pour son
guide, elle ne l'eust point suivy cinq ou six cens pas, qu'elle se
trouva, proche du rocher où Celadon faisait sa retraitte ;
toutesfois, d'autant que les arbres et buissons qui luy estoient
à l'entour le couvroient tout, elle eut presque peur de s'en
approcher, craignant que ce ne fust le repaire de quelque loup ou
sanglier, ou pour le moins de quantité de serpents. Et comme
elle estoit en suspens, il luy sembla d'ouyr souspirer ; ce qui luy fit
connoistre qu'il y avoit quelqu'un. Mais jugeant aussi que les
couleuvres et serpens sifflent quelquesfois presque de la sorte, elle
ne s'en approchoit qu'avec apprehension, et si doucement que Celadon
qui estoit dedans ne s'en aperceut point. Mais encor qu'à sa
venue elle eust fait plus de bruict, le berger ne s'en fust pas pris
garde, tant il estoit attentif à ce qu'il pensoit.
Et lors que, suivant le sentier qui la conduisoit, elle eust fait le
tour du buisson, et qu'elle fust venue prés de l'entrée
par le costé de la riviere, elle l'ouyt souspirer beaucoup plus
haut, et quelquefois parler ; mais elle n'en pouvoit entendre les
paroles, encor que le murmure de la voix vint jusques à ses
oreilles. Cela fut cause qu'avec plus d'asseurance, elle vint doucement
jusques à l'entrée, et se joignant contre le rocher, et
puis mettant peu à peu la teste dedans, elle l'ouyt parler de
cette sorte : Commençons desormais à bien esperer ô
mon cœur, puis que tout ainsi [280/281] que la mesche de la lampe
acheve de brusler,
lors que le feu a consumé toute l'huyle, de mesme nous devons
croire que nostre
mal'heur finira, ayant desormais consumé peu à peu tous
les biens et contentemens qui nous restoient. Heureuse perte, que je te
cheris, si par ton moyen je puis sortir de la miserable vie que je
treine ! Ah ! que je beniray le jour que vous m'avez esté ravis,
ô mes chers papiers, si vostre regret me peut faire mourir, puis
que je ne dois esperer que mes ennuis cessent qu'avec ma vie.
Leonide qui l'escoutoit, fut touchée de tant de compassion,
reconnoissant que veritablement c'estoit Celadon, et fut surprise d'une
si soudaine joye, qu'encores qu'elle eust resolu de le laisser plaindre
et l'escouter plus long temps, si fut-elle contrainte de s'en aller
à luy, les bras ouverts, en luy criant : Ah ! Celadon, c'est
trop se plaindre, c'est assez avoir.eu de tristesse et de desplaisir ;
il est temps de changer de vie et de passer plus doucement vos jours.
Si Celadon fut surpris oyant ceste voix tout à coup, et la
voyant venir à luy, on le peut assez juger, puis que depuis le
temps qu'il estoit venu en ce lieu, il n'y avoit veu personne, et
qu'ayant l'esprit entierement en ses pensées, elle fut aupres de
luy avant qu'il eust seullement ouy ce qu'elle disoit. Il se releva en
sursaut ; mais la surprise fut telle qu'il fut contraint de se rassoir,
tant la vie qu'il avoit menée, et la mauvaise nourriture qu'il
prenoit ordinairement l'avoient affoibly.
Lors la nymphe, pour luy donner loisir de revenir à luy-mesme,
s'assit sur son lict, et luy prenant la main : Et bien ! Celadon, luy
dit-elle en fin, estoit-ce pour faire cette vie que vous desiriez avec
tant d'impatience de sortir d'entre les mains de Galathée ?
Est-il possible que nostre compagnie vous fust tant desagreable que
vous la voulussiez fuyr pour celle des rochers et des bois ?
Le berger alors ayant repris ses esprits, luy respondit froidement :
Vous voyez, belle Leonide, à quoy m'a reduit Amour, et
jusqu'où peut parvenir la puissance que vous avez sur ceux qui
vous ayment. - Comment, dit-elle, est-il possible que .l'amour d'autruy
vous ayt fait mespriser de ceste sorte vostre propre conservation ? -
Mais est-il possible, respondit le berger, que vous qui vous, vantez de
sçavoir aimer, ayez doute que mon affection ne me puisse encore
porter à de plus grandes extremitez ? - Pour le moins, repliqua
la nymphe, si j'avois à mourir,[281/282]
j'en voudrois demander la raison à celuy qui me condamneroit.
- Et quelle autre meilleure raison, adjousta Celadon, dois-je
desirer d'en sçavoir, sinon que celle qui peut tout sur moy le
veut ainsi ? Tellement que la raison de mon mal sera que mon
bien luy desplait. - Miserable condition, dit la nymphe en le
plaignant, que la. tienne, Celadon ! - Tant s'en faut, dit-il, voyez,
sage nymphe, combien vous estes deceue. Je ne sçaurois desirer
plus de bien que le mal que je souffre ; car en pourrois-je souhaitter
un plus grand que de luy plaire ? Et si mon mal luy plait,
me pourrois-je douloir ? Tant s'en faut, ne me dois-je point resjouir
de ce qui luy est agreable ? Et alors s'escriant : O heureux
Celadon, dit-il, et en une chose moins heureux, qu'Astrée ne
sçait pas que tu es heureux !
Leonide luy oyant tenir ce langage, demeuroit tant estonnée
qu'elle le regardoit avec admiration. En fin, apres avoir esté
quelque temps muette, elle dit : J'advoue, berger, que si c'est aymer
que ce que vous faites, il n'y a que vous entre tous les hommes qui
sçachiez aymer ; mais prenez garde que comme l'abus se mesle
ordinairement parmy toutes les choses bonnes pour les corrompre et
gaster, de : mesme la melancolie et l'opiniastreté ne prennent
place parmy vostre amitié. -- J'ay fort peu de soucy, respondit
le berger, de tous les accidents qui me peuvent arriver, pourveu que
mon amour n'y soit offencée.- Mais, dit Leonide, aymez-vous bien
Astrée ? -Vous me faites, respondit-il., une demande à
laquelle vous pourriez bien respondre sans moy. -. Si vous l'aymez,
continua la nymphe, vous devez donques aymer ce qui est à elle ;
et si cela est, pourquoy ne vous aymez-vous, puis que vous estes
tellement sien, que vous cessez d'estre vous-mesme ? - Puis que j'ayme
Astrée, repliqua le berger, je dois hayr tout ce qu'elle hait.
Astrée veut mal au miserable Celadon : pourquoy donc, belle
nymphe, ne luy porteray-je toute la haine qui me sera, possible ? -
Çhascun, dit-elle, est plus obligé à sa propre
conservation qu'à la haine ou amitié d'autruy. - Ces
loix, interrompit incontinent le berger, sont bonnes et recevables
parmy les hommes, mais non pas parmy les amants.
-Et quoy, dit la nymphe, laisse-t'on d'estre homme quand on
devient amant ? - Si vous appellez estre homme, dit-il, que
d'estre subjet à toutes sortes de peines et d'inquietudes,
j'advoue que l'amant demeure homme ; mais si cest homme a une
propre volonté, et juge toutes choses telles qu'elles sont, et
non [282/283] pas selon l'opinion d'autruy, je nie que l'amant soit
homme, puis que dés l'heure qu'il commence de devenir tel, il se
despouille tellement de toute volonté et de tout jugement, qu'il
ne veut ny ne juge plus que comme veut et juge celle à qui son
affection l'a donné. - O miserable estat que celuy de l'amant !
s'escria la nymphe. - Mais tant s'en faut, respondit incontinent le
berger, miserable celuy qui n'ayme point, puis qu'il ne peut jouyr des
biens les plus parfaits qui soient au monde. Et jugez,
belle nymphe, quels doivent estre les contentements d'amour, puis que
les moindres surpassent les plus grands qu'on puisse avoir en toutes
les choses humaines sans amour. Y a-t'il rien de si aisé
à divertir que les biens qui sont en la pensée ? Et
toutesfois, quand un amant se represente la beauté de celle
qu'il ayme, mais encor cela est trop, quand il se remet seullement une
de ses actions en memoire, mais c'est trop encores, quand il se
ressouvient du lieu où il l'a veue, voire quand il pense qu'elle
se ressouviendra de l'avoir veu en quelque autre endroit, pensez-vous
qu'il voulust changer son contentement à tous ceux de l'univers
? Tant s'en faut ; il est si jaloux et si soigneux d'entretenir seul
cette pensée, que pour n'en faire part à personne, il se
retire ordinairement en lieu solitaire et reculé de la veue des
hommes, ne se soucie point de quitter tous les autres biens que les
hommes ont accoustumé de cherir et rechercher avec tant de
peine, pourveu qu'avec la perte de tous il achette le bien de ses
cheres pensées. Or, Leonide, puis que les contentements de la
pensée sont tels, quels jugerez-vous ceux de l'effect, quand il
y peut arriver ? Comment, continuoit-il, jouyr de la. veue de ce
que l'on ayme ? l'ouyr parler ? luy baiser la main ? ouyr de sa bouche
cette parolle : je vous ayme ? est-il possible que la foiblesse d'un
cœur puisse supporter tant de contentement ? est-il possible que le
pouvant, un esprit les conçoive sans ravissement ? et ravy,
qu'il ne s'y fonde et se sente dissoudre de trop de plaisir et de
felicité ? Je ne rapporte point icy les dernieres asseurances
que l'on peut recevoir d'estre aymé, ny les
languissemens dans le sein de la personne, aymée,
parce que, comme ces contentements ne se peuvent gouster sans transport
et sans nous ravir entierement à nous-mesmes, aussi ne
peuvent-ils estre representez par la parole que trop
imparfaitement. Or dites maintenant, belle nymphe, que l'estat d'un
amant est miserable, maintenant, dis-je, que vous sçavez quelles
sont ses extremes [283/284] felicitez ! - J'avoue, dit la. nymphe,
apres l'avoir escouté avec admiration, j'advoue que
veritablement Celadon ayme, si c'est aymer que : d'estre hors de
soy-mesme, et vivre seulement de pensées ; mais que pour cela je
ne l'estime miserable de le voir reduit aux imaginations pour avoir
quelque contentement, tant s'en faut que ces parolles me persuadent le
contraire, qu'elles me fortifient d'avantage en cette opinion.
Mais, berger, laissons ce discours, puis qu'aussi bien il ne vous peut
donner aucun alegement, et me dites quelle a esté vostre vie,
depuis que je vous laissay. - Sage nymphe, respondit Celadon, celle que
vous m'avez veu faire depuis que vous m'avez rencontré,-c'est
celle-là mesme que j'ay continuée depuis le jour que vous
dites. Car au partir d'aupres de vous, je me suis venu renfermer en ce
lieu, attendant que l'amour ou la mort m'en sorte. - Et pourquoy,
dit-elle, n'allastes-vous en vostre hameau, où vos amis et vos
parens vous regrettent si fort ? - Astrée, dit-il, qui peut plus
sur moy que mes parens ny mes amis, m'a deffendu de me faire jamais
voir à elle, jusques à ce qu'elle me l'ait
commandé. Et c'est pourquoy je vous ay dit que je me suis
renfermé en ce lieu attendant que l'amour ou la mort m'en sorte
; parce que si ma bergere m'avoit absolument commandé de ne me
faire jamais voir à elle, il n'y a point de doute que je fusse
sorty de ceste vie, aussi tost que revenu à moy, je recognus que
Lignon ne m'avoit pas voulu donner la mort. Mais ayant bonne memoire de
ses paroles, et me ressouvenant que ce bannissement n'estoit pas pour
tous joins, mais seulement autant qu'elle demeureroit à me
commander de revenir, j'ay vescu de cette sorte, attendant que l'amour
me rappellast, comme il semble qu'elle m'ait promis, ou à son
deffaut, la mort qui ne me sera jamais moins ennuyeuse qu'en l'estat
où je suis . - Mais, comment, pauvre abusé, repliqua la
nymphe, pouvez-vous esperer qu'elle vous rappelle, si elle ne
sçait : pas où vous estes ? - Amour, respondit-il, qui
m'a
conduit icy, n'a pas oublié le lieu où je suis, puis
qu'ordinairement il m'y vient entretenir ; et puis que c'est par luy
que je dois esperer qu'elle me rappelle, il ne faut point, que je doute
que sans moy il ne luy fasse bien entendre en quel lieu il m'a
confiné. - Si vos imaginations, repliqua la nymphe, pouvoient
autant sur les autres que sur vous il y auroit quelque apparence en ce
que vous dites ; mais croyez que les dieux n'aident guiere à
ceux qui ne s'aident point eux-mesmes. Et ne pensez [284/285] que je
vous en parle sans raison., car je sçay fort bien que, si
Astrée vous sçavoit en vie, elle vous desireroit aupres
d'elle. - Et comment, dit incontinent le : berger, le
sçavez-vous, belle nymphe ? - Je l'ay appris, dit-elle, de la
tristesse que je vois en son visage. - Elle se trouve peut-estre mal
d'ailleurs, dit le berger, mais où l'avez-vous veue depuis que
nous nous separames ? - J'ay bien, luy dit-elle, à vous
entretenir sur ces discours, et serois bien aise de vous raconter ce
qui. m'est advenu depuis que nous nous quitames, pourveu que je vous
visse faire meilleure chere que vous ne faites pas. - Cela, dit
Celadon, ne vous en doit pas empescher, et croyez que vostre veue
m'apporte autant de contentement qu'autre que je puisse avoir sans
celle d'Astrée, de laquelle estant privé, le discours que
vous me voulez faire m'est sur tout agreable. Alors Leonide reprit la
parole de ceste sorte :.
HISTOIRE DE GALATHÉE
Vous desires : donc sçavoir, Celadon, de quelle
façon j'ay
vescu depuis quinze ou seize nuicts en çà. Je veux bien
vous le raconter, à condition que si je vous ennuye par un trop
long discours, nous le couperons où vous voudrez, et le
reprendrons une autre fois, quand l'occasion s'en presentera.
Sçachez donc que revenant de vous conduire, j'entrois dans le
palais d'Isoure au mesme temps qu'Amasis montoit dans son chariot pour
retourner à Marcilly, emmenant avec elle Galathée, parce
que desireuse de rendre grâces à Hesus du bon succez que
son fils Clidaman avoit eu en la bataille qui. s'estoit donnée
contre les Neustriens, elle voulut que Galathée y fust, afin de
rendre ceste solemnité plus celebre. Et parce que le retardement
de telles actions ressemble en quelque sorte à l'oubly, et
l'oubly à l'ingratitude, elle partit si promptement qu'elle ne
donna pas mesme le loisir à la nymphe de nous pouvoir dire ce
qu'elle vouloit que nous fissions de vous. Et quoy qu'elle en fust en
une peine extreme, si n'osoit-elle en faire semblant, de peur qu'Amasis
ne s'en prist garde, qui la tenoit tousjours par la main, non pas pour
aucun soupçon qu'elle eust, mais seulement pour la caresser
davantage. Estant donques contrainte d'entrer ainsi avec elle dans ce
chariot, [285/286] tout ce qu'elle peut,ce fut de me dire alors que je
luy aydois à monter : Vous, Silvie et Lucinde, viendrez dans le
mien, et nous suivrez en diligence. Et moy baissant la teste, et leur
faisant une grande reverence, je monstray d'avoir entendu ce qu'elle
vouloit dire ; mais je n'avois garde de luy obeir, car vous ayiez pris
un chemin bien different. Et quoy que je previsse assez son courroux,
si ne pouvois-je me repentir de vous avoir rendu ce bon office,
eslisant plustost la haine de la nymphe que de faillir à
l'amitié que je vous porte.
Toutesfois, feignant que ç'avoit esté pour obeir à
mon oncle, le rencontrant avec Silvie qui me cherchoit, je leur
racontay de quelle sorte vous estiez eschappé, sans que personne
y eust pris garde : Mais, leur dis-je, je ne fus de ma vie plus
surprise que quand en entrant j'ay rencontré Amasis et
Galathée, qui montaient en leur chariot, car j'estois perdue si
elles m'eussent apperceue hors de la porte ; encor ne sçay-je ce
qui en sera lors que l'on sçaura ce qui est advenu. Mais, mon
père, luy dis-je en sousrian, et vous ma compagne, vous
m'ayderez tous deux à porter ceste charge. - Ma fille, me
respondit Adamas, ne craignez jamais d'estre blasmée de faire ce
que vous devez, ny de recevoir du desplaisir pour semblables occasions.
Les dieux desquels dependent tous les evenemens, sont trop justes pour
consentir à une chose tant inique ; et si quelquefois il y a des
,accidens qui semblent advenir au contraire, prenez garde, .ma fille,
qu'en fin le contentement s'en redouble, voire qu'il semble que ce ne
soit que pour nous l'augmenter. Et parce qu'il est tres à propos
que vous preniez peine de conserver les bonnes grâces de vostre
maistresse, Silvie tesmoignera que vous n'avez rien fait qu'elle ne
sçache bien, et afin de vous en descharger davantage, je veux
bien que toutes deux vous la faciez entrer en soupçon de moy ;
car je ne seray jamais marry qu'elle croye que je haysse ce qui est
contraire à la vertu, et vous permettais de l'en asseurer tout
à fait, si. ce n'estoit que pour la detromper des faulses
imaginations que Climanthe luy a données, il est necessaire que
je ne luy sois point odieux entierement.
Avec semblables discours, mon oncle taschoit de nous donner courage, et
nous faire continuer en ce louable dessein ; puis prit le chemin du
costé de Laigneu, et nous celuy de Marcilly, non pas toutesfois
sans consulter ensemble comme nous avions à respondre à
Galathée, afin qu'il n'y eust point de contrariété
[286/287] entre nous, sçachant assez qu'il n'y a œil plus vif ny
plus penetrant que celuy de la jalousie. Au contraire la nymphe alloit
faisant dessein sur dessein pour, ce qui estoit de la possession de sa
chere Lucinde, estimant mon esprit, et louant ma ruse de vous avoir
fait vestir de ceste sorte, ayant esperance que cest habit luy
donneroit plus de commodité de vous avoir sans soupçon
continuellement aupres d'elle. Non pas, berger, qu'elle consentit
jamais à chose qui contrevinst à son honnesteté,
ainsi que j'ay tousjours recogneu par ses actions, mais desseignant de
vous espouser, et ne l'osant declarer tant qu'Amasis vivra, elle
pensoit de pouvoir jouyr longuement de vostre presence sous cet habit.
Et quoy qu'elle ne peut douter de l'affection que vous portez à
la belle Astrée, en se flattant elle se figuroit que la veue que
vous auriez de ses grandeurs et magnificences l'emporteroit aisement
par dessus ; l'amour d'une bergere, de sorte que s'en allant ainsi la
plus contente du monde, il n'y avoit rien qui luy donnast alors de
l'ennuy que la longueur du chemin.
Mais quand elle fut arrivée à Marcilly, et qu'elle ne vit
point entre les autres nymphes sa tant aimée Lucinde, en quelle
inquietude fut-elle ? et avec quelle promptitude fit-elle semblant
d'avoir affaire en sa chambre, et de la chambre au cabinet ? Moy qui
prevoyois bien cet orage, je la suivois, mais non pas franchement comme
de coustume ; et faut que j'advoue que me sentant atteinte de quelque
espece de trahison, je redoutoy sa .presence. Et toutesfois de peur
qu'elle ne soupçonnast qu'il y eust de ma faute, aussi tost que
je m'ouys apeller, je courus vers elle, et m'ayant commandé de
pousser la porte sur moy : Et bien (me dit-elle), Leonide, qu'est
devenu Celadon ? - Madame, luy dis-je, contrefaisant un visage plein
d'estonnement et de desplaisir, je ne sçaurois vous le dire, car
aussi tost que vous estes partie, Silvie et moy l'avons cherché
par tout le palais, et n'avons laissé lieu que nous n'ayons
inutilement visité ; et ne pouvons penser qu'autre qu'Adamas en
puisse sçavoir des nouvelles. - Comment, dit Galathée,
surprise de ceste responce si peu attendue, vous n'en sçavez
donc autre chose ? Et voyant que je ne luy respondois point : Ne vous
avois-je pas commandé, continua-t'elle, d'en avoir plus de soin
? Est-ce ainsi que vous faites ce que je vous ordonne ? Et là
s'estant encor. arrestée pour quelque temps, et voyant que je ne
luy disois mot : Allez, me dit-elle, .Leonide, à ceste heure
mesme vers votre oncle, [287/288] et si Celadon y est, ramenez-le icy ;
autrement ne vous presentez plus devant moy, et vous asseurez que je
n'oublieray jamais ceste offence que je ne vous aye fait ressentir
combien elle m'est cuisante. La voyant en si grande colere, et ne
voulant luy repliquer de crainte de l'aigrir d'avantage, je luy fis la
reverence, et sortis .froidement du cabinet pour n'en donner
cognoissance à mes compagnes. Silvie qui estoit aux. escoutes,
me suivit jusques hors de la chambre, et nous estant eloignées
contre une fenestre, je luy racontay tous les discours de
Galathée, et comme elle m'avoit commandé de me retirer. -
Je sçavois bien, respondit Silvie, qu'il estoit impossible que
cet affaire se finist ; sans la mettre en colere, mais j'eusse
pensé toute autre chose plustost que ce que vous me dites.
Est-il possible que ce desplaisir l'ait tant aveuglée qu'elle
vous ait commandé de sortir de sa maison pour un soupçon
si mal fondé ? Et qu'est-ce que chacun, jugera de vostre depart
? Et comment le couvrira-t'elle à Amasis mesme ?
Or bien, ma compagne, me dit-elle en fin, tout le mal est tombé
dessus vous, encores qu'egalement j'aye contribué à la
faute, si l'on doit : ainsi nommer ce que nous avons deu faire ; mais
puis qu'il en est ainsi, j'auray soin de vous faire revenir le plustost
qu'il me sera possible. Cependant si l'on me demande la cause de vostre
absence, je diray qu'Adamas a supplié Galathée de vous
laisser, pour quelque temps chez luy, ayant intention de voir s'il
pourrait faire naistre quelque amitié entre Paris son fils, et
vous,.et je ne le diray qu'en secret afin qu'il s'esvente moins.
A ce mot. nous nous baisames., et nous recommandant aux dieux, je vins
trouver mon oncle à qui je racontay tout ce qui s'estoit
passé.
Cependant. Galathée estant demeurée seule en son cabinet,
et voyant tous ses desseins tant esloignez qu'elle n'esperoit plus d'en
pouvoir r'approcher les occasions, fut tellement oppressée, de
ce desplaisir, que s'abbouchant sur un petit lid. verd, elle demeura
fort long temps sans respirer. Mais en fin y. estant contrainte, elle
reprit l'haleine avec un grand helas ! et puis le redoublant par
plusieurs fois, apres s'estre. relevée elle jetta les yeux par
hasard sur un grand miroir, qui estoit vis à vis d'elle, et s'y
considérant toute en larmes : Helas ! Galathée,
disoit-elle, à quoy te sert cette beauté dont tu as
esté tant estimée par ceux qui [288/289] en estoient
idolatres, puis, qu'elle n'a peu esmouvoir celuy à qui tu as
tant desiré de plaire, et qu'elle n'est plus que la vile
despouille d'un berger, voire si vile qu'il ne l'a pas seulement pour
agreable ? Ne suis-je point la plus malheureuse du monde, puis que
celuy que j'ayme et qui n'a rien en soy de plus recommandable que mon
amitié la mesprise, et la fuit pour celle d'une vile et ingrate
bergere ? Helas ! desseins, dont les commencemens m'estoient si doux,
et agreables, combien m'en est le progrez amer et fascheux ? Et lors
s'estant teue pour quelque temps, elle reprit ainsi en s'escriant :
Mais est-il bien vray, Celadon, qu'en ;fin tu ne m'aymes point ? Est-il
possible que je n'aye peu te retirer de l'affection d'une bergere ?
Peut-il estre qu'une beauté rustique ; une champestre, une
sauvage, ait eu plus de pouvoir sur ton ame que la mienne ? Faloit-il
que pour ma punition le Ciel te fist si aimable et si peu avisé ?
Elle eust continué d'avantage, n'eust esté que Silvie
sçachant qu'Amasis la venoit voir, parce qu'on luy avoit dit
qu'elle se trouvoit mal, fit du bruit à la porte et après
l'avoir ouverte, l'advertit de la venue de sa mere. Elle incontinent se
sechant les yeux le mieux qu'il luy fut possible, se coucha de son long
sur le lict, et se mit un linge sur les yeux, feignant de dormir. Cela
fut cause que Silvie ressortant, rencontra à sa porte Amasis,
à qui elle raconta le mal de Galathée, luy disant qu'elle
ne croyoit pas que ce fust autre chose qu'une migraine qui se passeroit
aussi tost qu'elle auroit un peu reposé. Elle la creut
aisément, d'autant que s'estant approchée de
Galathée, elle luy vit le visage tout en feu. La nymphe à
la venue de sa mere, fit semblant de s'esveiller,. et se levant en
sursault, luy fit la reverence, et tenant une main sur les yeux,
reconfirma ce que Silvie luy avoit dit. Elle luy conseilla de se mettre
au lict pour se reposer pour ce soir, afin qu'elle peust mieux assister
au feu de joye qui se devoit faire dans deux ou trois jours. Et apres
avoir parlé à elle quelque temps, elle se retira pour luy
en donner le loisir. T
Galathée qui estoit bien aise de cette excuse pour estre seule,
fit sortir chacun de. sa chambre, et s'estant deshabillée, se
mit au lict, ne voulant autre aupres d'elle que Silvie à qui
elle ordonna de demeurer en sa ruelle afin qu'elle la peust. entendre
si elle l'appelloit. Silvie qui sçavoit bien quel estoit ce mal,
preparait les remedes qu'elle prevoyoit estre necessaires, mais elle
fut bien deceue, car la nymphe demeura jusques à la nuict sans
[289/290]parler, comme si elle eust attendu que Silvie
commenças. En fin quand l'heure du repas fust venue : Allez-vous
en souper, dit Galathée, et faites venir icy quelque autre
jusques à ce que vous soyez de retour, car quant à moy,
je ne veux point manger. - Madame, respondit Silvie, je vous supplie
que je demeure pres de vostre lict, aussi bien le repas ne me
sçauroit profiter, vous sçachant sans repos. - Vrayement,
dit le nymphe, ma mignonne, je vous en sçay bon gré, et
croyez que je reconnoistroy ceste bonne volonté, sans que
l'ingratitude des autres m'en empesche. Mais dites-moy tout
franchement, je vous prie, luy dit-elle, se relevant sur son lict, et
tirant le rideau, n'avez-vous point pris garde comment Leonide a fait
eschapper Celadon ? - Madame, respondit Silvie, si c'est ma compagne,
il faut bien dire que c'est le plus finement que l'on sçauroit
imaginer, car elle n'a jamais bougé d'avec moy. Et s'il vous
plaist que je vous en die ce que j'en pense, je vous asseure, madame,
que je crois que si quelqu'un luy a donné le moyen de s'en
aller, ce doit estre sans doute Adamas, par ce qu'au mesme temps que
vous avez commencé de disner, j'ay pris garde qu'il a tire
Celadon à part, et luy a parlé d'affection assez long
temps. De plus j'ay remarqué que quand il nous a veues en peine
de le chercher apres vostre despart, il a hoché deux ou trois
fois la teste en sousriant, et mesme quand nous sommes parties toutes
affligées de ce que nous ne l'avions peu trouver. Aussi bien,
nous a-t'il dit, n'a-t'il que trop demeuré ceans, et eust
esté à propos qu'il n'y fust jamais entré. -
Comment, dict Galathée, il est donc bien vray que Leonide n'y a
point consenty ? - Madame, respondit discrettement Silvie, je ne vous
asseureray pas qu'elle n'ait point de part à ceste faute, mais
je vous diray bien que mon opinion est qu'elle n'y en a point, et que
si quelqu'un est coulpable, outre l'ingratitude de ce berger, je pense
que c'est Adamas, - Ne me parlez-vous point de ceste sorte, dit-elle,
pour excuser vostre compagne ? Vous estes trop bonne, car si elle avoit
autant d'avantage sur vous, ne doutez point qu'elle, ne s'en prevalust
bien mieux. C'est la. plus malicieuse et la plus jalouse ; que je vis
jamais de toutes celles qui s'approchent de moy, et principalement
quand je parle à vous. - Madame, respondit Silvie, jamais la
considération d'aucune de mes compagnes ne me. fera manquer
à ce que je vous dois. Et quant à leur envie et jalousie,
cela ne m'en fera non plus jamais reculer. Et ne sçaurois en
vouloir mal à Leonide, [290/291] car je juge que si elle ne vous
aymoit point, elle ne seroit pas jalouse de celles qui vous approchent.
- Ma mignonne, dit Galathée, en luy prenant la teste des deux
mains, et la baisant au front, il est tout vray que vous estes trop
avisée pour vostre age, et qu'à vostre consideration je
veux r'appeller Leonide,, à qui j'avois deffendu ma maison ;
mais avec protestation que je veux que vous soyez la plus proche de ma
personne, et que c'est à vous que je remettray tous mes secrets.
Jusques icy vostre bas ; age m'en a empeschée, mais je connois
à ceste heure que si. vostre corps est jeune, vostre esprit est
vieux et sage. Et pour-ce tenez, vous d'or en là le plus pres de
moy que vous pourrez, et : sans que je vous appelle, entrez librement
par tout où je seray, car je le veux ainsi. Et afin que Leonide
vous soit obligée, mandez luy ce que vous avez fait pour elle et
qu'elle revienne. - Madame, respondit Silvie, en luy faisant une grande
reverence,-et au lieu de la main baisant son linceul, l'honneur que
vous me faites est si grand que je ne l'oubliray jamais, et ne
sçaurois penser qu'autre consideration que vostre seulle
bonté vous ait peu pousser à me faire ce bien. Je le
reçois comme ceux que les dieux nous envoyent outre nostre
merite, et vous jure, madame, que de volonté et fidelité
je ne failliray non plus en ce que je connoistray concerner vostre
service, qu'à ce que je dois aux grands dieux mesmes. Et quant
à ce qui touche Leonide, ne seroit-il point plus à propos
que vous attendissiez le jour des feux de joye qu'Adamas fera, afin que
vous fassiez semblant de remettre cette offence à sa
consideration. - Mais, m'amie,. respondit-elle, c'est contre Adamas que
je suis en colere, puis que c'est luy qui m'a fait ceste offence. -
Madame, repliqua Silvie, me permettez-vous de vous dire un conseil que
ma mere me donna quand je la laissay ? - Ma fille, me dit elle,
ressouvien-toy, quand quelqu'une de tes compagnes t'aura fait
desplaisir, de ne leur faire jamais paroistre que tu leur en vueilles
mai, que quand tu auras le moyen .de t'en venger. Car si tu le fais en
autre saison, cela ne servira qu'à l'aigrir d'avantage contre
toy, et à te faire ouvertement ce qu'elle ne faisoit qu'en
cachettes.Je veux dire aussi, madame, que vous ne devez point faire
paroistre la mauvaise satisfaction que vous avez d'Adamas que vous ne
la luy puissiez faire ressentir, de peur que se voyant hors de vos
bonnes grces, il ne face ou die chose qui vous rende encor plus de.
desplaisir. Ainsi par la prudence de ceste jeune nymphe,
Galathée oublia [291/292] une partie de la colere qu'elle avoit
contre moy, et se resolut de n'en faire rien paroistre à mon
oncle que la saison ne fust changée, de quoy Silvie m'avertit
incontinent, afin qu'Adamas ne faillist pas de se trouver aux festes
que Amasis preparoit.
Mais cependant Polemas n'estoit point sans peine, car il voyoit
que par toutes les nouvelles qui venoient de l'armée des Francs,
il y avoit tousjours tant de choses à l'avantage de Lindamor,
quel'onparloit plus de luy presque que de tout le reste, et que
cela estoit cause qu'il s'acqueroit merveilleusement la voix de
chascun, et qu'au contraire on le tenoit presque pour un faineant,
de sorte qu'il sembloit que la gloire de son rival diminuast la
sienne d'autant. Mais ce qui luy faschoit le plus, c'estoit que
la ruze de Climanthe, dont je vous ay autresfois parlé, n'avoit
rien fait à son advantage ; et ne sçachant pas ce qui en
estoit
advenu, il estoit le plus confus homme du monde. Toutesfois
encor qu'il vist tous les jours la nymphe et qu'il I'entretinst bien
souvent, si n'osa-t'il luy en faire jamais semblant ; tant s'en
faut, une fois que Galathée luy en parla pour esprouver si ce
que je luy avois dit de la ruze de Polemas et de Climanthe estoit
veritable, il feignit de sorte de n'en sçavoir rien, que la
nymphe perdit tout à faict le doute où je I'avois mise,
m'accusant
en son ame d'avoir inventé cette menterie à I'advantage
de
Lindamor, ainsi que j'ay sceu depuis par le rapport de Silvie, à
qui la nymphe racontoit toutes ces choses.
Cependant je passois une vie qui n'estoit point desagreable,
si j'eusse eu le bien que j'ay maintenant de vous voir. Car, Celadon,
il faut que vous sçachiez que Paris est tellement devenu
amoureux
de Diane, que delaissant sa premiere façon de vivre, il ne
s'habille plus qu'en berger, et ne se soucie que des exercices de
berger
- Est-ce de Diane, dit Celadon, qui est fille de la sage Bellinde ?
- C'est, respondit la nymphe, de celle-là mesme. - Je vous
asseure, adjouta le berger, que c'est bien une, des plus belles,
des plus sages et des accomplies bergeres que je vis jamais, et ,
qui merite une aussi bonne fortune, et je prie Teutates qu'il la
luy envoye. -Je suis, dit la nymphe, de vostre opinion, mais
je ne croy pas que Paris l'espouse, car elle m'a dit quelquesfois
que je luy en ay parlé, qu'à la yerité elle ayme
et honore Paris,
et qu'elle connoit bien l'honneur qu'il Iuy fait de la rechercher
et l'advantage que ce 1uy peut estre ;mais qu'elle ne sçait
pourquoy elle ne le peut aymer d'autre sorte, que comme s'il estoit
[292/293]
son frere, qu'elle reconnoit bien ses merites, mais qu'il luy est
impossible de l'affectionner d'autre sorte. - Comment ? interrompit
Celadon, en sont-ils desja venus si avant ? et vous parle t'elle
familierement de ces choses ? Je le trouve estrange, me ressouvenant de
son humeur, qui est assez retenue, voire mesme
si retirée, que ses compagnes qu'elle ayme le plus,qui
sont,comme
je crois, Astrée et Phillis, sçavent fort peu de ses
intentions. - O berger, respondit la nymphe, depuis les trois ou quatre
lunes
que vous n'y avez esté, tout y est bien changé. Car
Astrée, Diane
et Phillis ne sont qu'une mesme chose ; elles sont ordinairement
ensemble, et depuis vostre perte vous diriez que Diane a succedé
à vostre place. De plus vous avez autresfois veu Silvandre, que
l'on appelloit le berger sans affection : il est maintenant si fort
amoureux que, peut-estre, si ce n'est Celadon, il n'y en eut jamais
en vostre hameau qui le fust davantage, et cela luy est aven
comme je vous vay dire. Phillis et luy entrerent en different
de leurs merites, et parce que le berger, qui a l'esprit vif, et a
frequenté les escoles des Massiliens, selon que je luy ay ouy
dire,
avoit des raisons plus fortes et plus pressantes que la bergere,
elle qui est d'une humeur tres-agreable, proposa que Silvandre,
pour rendre preuve de son merite, fut condamné de servir avec
tant de discretion une bergere qu'il s'en fist aymer. Le berger
accepta ce qu'elle proposoit, à condition que Phillis fut
contrainte , d'en faire de mesme. Apres plusieurs difficultez,
Astrée, Diane
et moy, ordonnasmes que tous deux serviroient ,une mesme
bergere, et que dans trois mois ceste bergere jugeroit lequel des
deux avoit plus de merites pour se faire aimer. cela estant ainsi
resolu, Diane fut esleue pour estre servie de tous deux. De sorte
que depuis ce temps, Phillis fait si bien la passionnée qu'il
n'y a berger qui s'en sceust mieux acquitter.
Or voyez ce qui est advenu de cette feinte : Silvandre, qui,
comme je vous disois, estoit jadis si desdaigneux, est en faignant
devenu si esperduement amoureux de Diane qu'il n'y a personne qui ne
recognoisse bien qu'il outrepasse la feinte ; et si je m'y sçay
cognoistre, Diane donnera son jugement à son advantage. Car
encor que la froideur et la modestie de ceste bergere soient
tres-grandes, si recognoit-on bien qu'elle n'a point sa recherche
desagreable, et quant à moy, j'avoue que, horsmis Celadon, je ne
cognois berger plus digne d'estre aymé. Et parce que ceste
feinte recherche est cause que Phillis est presque tous-[293/294]jours
avec Diane, et que Silvandre ne laisse Diane que le moins qu'il peut,
Lycidas vostre frere a creu qu'il y avoit de l'amour entre Phillis, et
Silvandre, et se l'est tellement persuadé qu'il a conceu une si
grande jalousie qu'il ne les peut souffrir ensemble. Et d'autant que
Phillis ne peut se bannir de la compagnie d'Astrée, et que Diane
est tousjours avec elle, et Silvandre aupres de Diane, le pauvre
Lycidas ne le pouvant souffrir, ne voit plus Phillis que par des
rencontres qu'il ne peut esviter.
- Voilà bien du changement, respondit le triste Celadon, et
faut que j'advoue qu'ils sont tous bien fort à plaindre, et
Lycidas sur tous, puis qu'il est retombé en ceste dangereuse
maladie
d'amour. Mais je ne le trouve point estrange, ayant tousjours
esté le naturel de mon frere de se laisser aller à ces
impressions. Je
proteste quant à moy, que nous ne sommes point freres de ce
costé là. Je ne veux pas nier que je n'aye esté
une fois jaloux, mais je crois que c'est que les amans y sont subjets
une fois en
leur vie, comme l'on dit que les petits enfans le sont à des
certaines
maladies dangereuses qui ne leur viennent qu'une fois.
Phillis aussi n'est pas peu à plaindre qui, ayant donné
tant d'asseurances de bonne volonté à Lycidas, le voit
toutesfois entrer en doute de son amitié. Mais je crois que la
cognoissance qu'elle
a que ceste jalousie en mon frere n'est qu'un excez d'amour,
luy fait porter ce desplaisir avec moins d'impatience. Quant à
Silvandre, et à Diane, encores qu'il faille confesser qu'il
estoit impossible que deux sujets d'amour se puissent rencontrer plus
esgaux, car si Diane en beauté et en biens de fortune surpasse
Silvandre, la vertu et le merite du berger les peut bien contrepeser,
si est-ce que je les plains tous deux infiniment, parce que les
ayant veu vivre tellement maistres de leurs actions, qu'il n'y
avoit rien qui peust interrompre leur repos que leurs affaires
domestiques, et sçachant par experience en quel cahos de
troubles
et d'inquietudes ils se vont plonger, il est impossible que je ne
sois touché de pitié de leur voir faire un changement si
desavantageux. Voilà, sage nymphe, qui nous apprend qu'il n'y a
point de bon-heur asseuré entre les hommes.
Celadon, respondit la ,nymphe, je crois que vous seriez le
mesme Teutates, si vous leur pouviez persuader qu'ils ne fussent
beaucoup plus heureux qu'ils n'estoient autrefois ; et mesme
Silvandre, de qui la compagnie est au double plus aymable.qu'elle
ne souloit estre, à ce que j'ay ouy dire à ceux qui l'ont
veu aupa- [294/295]ravant.
- Quant à moy, dit Celadon, je suis en cela de l'opinion
de ce berger, car s'il y a en amour quelque peine, en quelle sorte
de vie n'y en a-t'il point ? Mais si vous considerez quels sont
les contentemens que l'on reçoit d'aymer, et d'estre aymé
d'une personne qui le merite, je ne croy point que vous ne m'accordiez
que ce n'est pas vivre heureusement que de passer son age sans
amour. - Ah ! Celadon, dit la nymphe avec un grand soupir,
combien sont cherement vendus ces contentemens que vous
dites ! Je m'en remets à vous-mesme, si vous en voulez avouer
la verité sans passion. - Tous ceux qui ayment, repliqua
Celadon,
ne rencontrent pas des Astrées. - Mais, adjoosta Leonide, si
vous ayez ceste opinion, pourquoy disiez-vous que vous le pleigniez ? -
Parce, respondit Celadon, que tout ainsi que c'est une
douce chose de vaincre à la luitte ou à la course, tout
au contraire d'estre vaincu, de mesme je crains qu'y ayant beaucoup de
travail en
l'amour, ils ne soient vaincus ou estonnez par les difficultez, et ne
s'en retirent avant que de les avoir surmontées. Et n'ay-je pas
raison de plaindre ceux que je vois entrer en ce danger dont l'issue
est incertaine ? Mais je m'estonne comment vous avez tant appris des
nouvelles de Diane, que j'ay tousjours cogneue pour la plus secrette de
nos bergeres.
- L'amour de Paris, respondit-elle. en a esté cause ; qui
me l'a fait voir plus souvent que je n'eusse pas fait. Encor que
j'eusse
beaucoup de volonté d'aller en vostre hameau, pensant que vous
y fussiez, et lors que j'estois en peine de trouver quelque bonne
excuse, Amour me fit rencontrer Paris qui, ne voulant perdre
l'occasion qui se presentoit, dés le soir que j'y arrivay, me
parla de ceste sorte : Ma soeur (car Adamas veut que nous nous nommions
frere
et soeur), ne vous ressouvenez-vous plus du contentement que vous
eustes la nuit que vous couchastes aux hameaux d'Astrée et de
Diane, et combien leur conversation est agreable ? Moy qui
sçavois bien qu'il y avoit esté plusieurs fois depuis, je
luy respondis : Si fay, mon frere, mais j'ay opinion que vous en avez
eu meilleure memoire que moy, à ce que j'ay ouy dire.
- Il est vray, me dit-il, et je ne nieray point que leurs merites ne
m'ayent donné plus de volonté d'acquerir l'amitié
de ces belles et sages bergeres que je n'en ay fait paroistre. - O !
mon frere
luy dis-je, vous m'en dite ; plus que je ne vous en demande.
- Je voy bien, me repliqua-tlil en sousriant, que c'est que vous
voulez dire, et je le vous advoue librement, afin de vous convier
[295/296] à ne refuser point une requeste que je vous veux
faire, vous en conjurant par ceste consideration et par toute nostre
amitié. - Puis que c'est par nostre amitié, luy dis-je,
demandez ce que vous voudrez, car il n'y a rien que je refuse à
mon frere, estant ainsi conjurée. - Je vous supplie donc,
continua-t'il, que,
cependant que vous ne retournerez point à Marcilly, vous
vueillez aller sur les rives de Lignon passer les apres-disnées
en la compagnie de ces belles et sages bergeres, et je vous y suyvray.
Aussi bien trouverez-vous icy les jours fort longs, ayant
accoustumé la Cour de Galathée, outre que les rivages de
Lignon ont des ombres fresches et si plaisantes qu'il est impossible de
s'y ennuyer. On
y voit l'onde claire et nette, si peuplée de toute sorte de
poissons, qu'à peine se peuvent-ils couvrir de l'eau. Vous y
entendez
mille sortes d'oyseaux, qui des proches boccages font retentir
leur voix avec mille echos. Il y a des fontaines si fresches et claires
qu'elles convient les moins alterez d'en boire. - Bref, luy dis-je en
sousriant, on y rencontre des plus belles
et agreables bergeres de toute la contrée. - Il est vray, me
dit-il, et tout cela ne vous doit-il pas convier d'y aller ? - Tout ce
que
vous me racontez, luy dis-je, ne m'esmeut point au prix de la
volonté que vous en avez, car pour toutes ces choses, mon frere
mon amy, je viens du palais d'Isoure, où j'ay bien eu le loisir
d'en passe : mon envie. Mais puis que vous desirez que j'aille voir
ces bergeres, je le feray, pourveu que vous me disiez à,
laquelle
vous en voulez : je veux dire si c'est à Astrée ou
à Diane. - Vous estes devenue bien curieuse en peu de temps, me
dit-il. - Je
l'advoue, luy respondis-je, mais cela ne m'empeschera pas que je
ne vous face cette demande encor une fois, et que si vous me la
refusez, je ne die qu'en peu de temps aussi vous estes bien
devenu secret, puis que vous m'en disiez auparavant plus que je
n'en voulois sçavoir. - Et quoy ? ma soeur, me dit-il, ayant si
peu de merites, pourriez-vous penser que je m'adressasse à la
justice ?
- Je vous entends, Puy dis-je, vous voulez dire Astrée ; mais
aussi, mon frere, prenez garde que la veue de ceste Diane ne vous
face devorer à vos desirs. - Or considerez, me repliqua-t'il, en
quel estat je suis. Je vous jure, ma soeur, que je voudrois estre
en danger d'en estre mangé, voire de mes chiens, aussi bien
qu'Acteon, .pourveu que j'eusse le bon-heur de voir ceste Diane
nue. - Est-il possible, luy dis-je, que vous fassiez si peu de conte
[297/298] de vostre vie ? -- Ce n'est pas, me respondit-il, que
j'estime peu ma vie, mais c'est que j'estime infiniment la veue de tant
de beautez. Et puis qu'aussi bien il faut mourir, et que peut-estre la
vie me laissera sans avoir ressenty nul contentement esgal,
n'ay-je pas raison de ne la plaindre point, pourveu qu'avec un
tel prix ceste felicité me soit acquise ? - Quant à moy,
respondis-je,
je ne vous blasmeray jamais d'une si belle eslection, mais je
ne laisseray pas d'en craindre la peine pour vous. - Ma soeur,
me dit-il, la difticulté est la pierre où les desirs
s'aiguisent. Mais
dites-moy franchement, serez-vous à ma consideration une
heure du jour bergere ? - Comment ? dis-je, que je prenne leur
habit comme vous celuy de berger ? - Non pas cela, me dit-il,
car outre que ce vous seroit de l'incommodité, encor ne
rapporteroit-il rien à l'acheminement de ce que je desire. Je
veux seulement
estre aupres de ces bergeres, feignant de vous y accompagner. - Je
feray, mon frere, tout ce que vous voudrez, luy dis-je,
mais prenez garde que ceste couverture ne nuise à vostre dessein
;
car voyant de ceste sorte Diane, elle ne vous sera point obligée
de vostre veue. - Celle ; me dit-il, dont vous parlez, n'est pas
personne qui se paisse de ces vanitez, et qui n'ait assez de
jugement<
pqur discerner mes actions, et les discernant en louer la discretion,
outre que la cognoissance qu'elle aura de mon amour par ces visites
sera la moindre d'une infinité que je luy donneray à
toutes les heures.
Cette resolution fut donc .prise de ceste sorte entre nous, et
dés le soir mesme, Paris fit entendre à Adamas que s'il
le trouvoit bon, il m'accompagneroit à la chasse où
j'avois envie
d'aller le lendemain. - Non pas, luy dit-il, la seulement, mais par
tout
où elle voudra, car j'en ay tant aymé le pere, que quoy
que je
fasse, je ne m'acquitteray jamais envers la fille de l'amitié
que
je luy ay portée. Paris n'attendoit que ceste declaration pour
parachever son dessein.
Cela fut cause que le lendemain, apres avoir disné de bonne
heure, nous descendismes la colline de Laignieu, et passant la
claire riviere de Lignon sur le pont de Trelin, nous vinsmes suivant
la riviere, jusqu'auprés de la Bouteresse, où remontant
un peu, et laissant le temple de la bonne Déesse à main
droitte, nous vinsmes sur un lieu relevé, d'où nous
pouvions voir presque tous les destours de Lignon, et les lieux
où les bergers menent paistre
leurs troupeaux ; mesmes nous y en vismes qui, pour estre trop
[297/298] esloignez, ne peurent estre recognus de nous. Et lors que par
un petit sentier nous commencions à descendre dans la plaine :
Voyez-vous, luy dis-je. mon frere, en la luy monstrant du doigt,
ceste touffe d'arbres qui est à main droitte, et qui s'approche
un peu du bord de la riviere, c'est le premier lieu où je vis
jamais Astrée, Diane et Phillis, et si vous eussiez esté
avec
moy au lieu de Silvie, vous eussiez peut-estre appris plus de leurs
nouvelles
que nous ne fismes, car lassées du chemin nous nous y
endormismes, et cependant ces trois bergeres se vindrent assoir de
l'autre costé sans nous avoir apperceues. Et ne faut point
douter
qu'elles n'y demeurerent muettes, mais par malheur quand nous
nous esveillasmes, elles partirent. II est vray que depuis j'y revins
seule au retour de Feurs, et ce fut lors que vous me rencontrastes,
et que j'y apris bien des nouvelles de Diane ! - Ah ! ma soeur, me
dit-il soudain, que j'ay bonne memoire de ce que vous me dites !
Ce fut au temps que je commençay d'aymer autruy plus que
moy-mesme. Mais par la chose que vous aymez le plus, je vous supplie
de me dire ce que vous en sçavez. Ayme-t'elle quelque chose ?
- Voyez, luy respondis-je en sousriant, comme vous estes desja
devenu jaloux, et que seroit-ce de vous, si vous en sçaviez
davantage ? Contentez-vous que je vous en diray ce que je cognoistray
estre necessaire que vous sçachiez. - Mauvaise soeur ! me
dit-il, vous me traittez comme les enfans ausquels on monstre des
pommes pour leur en donner seullement envie, et apres on les leur
refuse.
- Aussi, luy dis-je, les amants ne sont guiere differents des enfans.
- Et quoy ? continua-t'il, je ne sçauray donques point à
cette
heure si elle ayme ou non ? - Il y a plus de danger, luy dis-je,
qu'elle ne vous vueille point aymer, qu'il n'est pas à craindre
qu'elle en ayme quelque autre. - Quoy que vous me fassiez,
dit-il, une fort grande menace, si suis-je plus ayse de l'asseurance
que vous me donnez qu'elle n'ayme personne, que je ne suis en
peine de la doute que vous avez qu'elle ne me vueille point
aymer. - Et pourquoy, luy respondis-je, ne voudriez-vous point
avoir
un bien si quelque autre y avoit part ? - Pour vous respondre,
dit Paris, il faudroit faire une longue distinction des biens ; si
vous diray-je briefvement qu'il y en a qui sont d'autant meilleurs
qu'ils sont plus communicables, et d'autres d'autant plus à
estimer qu'ils se communiquent moins, et en ce : dernier ordre, il faut
selon mon opinion, que les biens d'amour soient mis. - Je croy,
respondis-je, que si j'estois capable d'aymer, j'en auroy ceste
[299/300] mesme creance, mais que cette peur ne vous diminue point les
faveurs que vous en recevrez ; car vous devez estre tres-asseuré
que celles qu'elle vous fera (si toutesfois ce bien vous arrive) pour
certain ne seront point communes.
Or, Celadon, je vous ay faict tout ce discours par le menu,
à fin que vous jugiez de quelle sorte Paris est vivement attaint
;
maintenant je vous diray quelque chose de Silvandre et de Lycidas.
Descendant donc de cette sorte dans la plaine, nous aperceusmes
Silvandre qui, assis aupres de quelques arbres, estoit tellement
attentif à chanter au son de sa cornemuse, qu'il ne se prenoit
garde que Diane l'ayant recogneu à la voix, passoit doucement
derriere le buisson pour l'escouter sans estre veue. Et Diane estoit
si desireuse de l'ouyr, qu'elle ne voyoit pas Astrée et Phillis
qui la regardoient faire, qui touchées d'une semblable
curiosité, passoient d'un autre costé pour n'estre veues
ny de Diane ny de
Silvandre. Mais nous eusmes bien du plaisir à considerer Lycidas
qui, estant sur une motte un peu plus relevée, regardoit Phillis
se trainant en terre lentement pour n'estre point veue de Silvandre.
Car ayant opinion que l'amour qu'elle portoit à ce berger luy
donnoit la curiosité de l'ouyr, il demeuroit tout debout les
bras
croisez, et les yeux, à ce que nous pouvions juger, tellement
sur elle
qu'il sembloit immobile. Je ne l'eusse pas recogneu de si loing
sans Paris qui les voyoit tous bien souvent. Or cependant que
nous descendions, nous vismes que tout à coup vostre frere
enfonçant son chapeau, et tournant le dos à sa bergere,
s'en venoit droit à nous sans nous voir, quelquesfois les bras
estendus et
regardant le ciel, et d'autresfois se les croisant sur l'estomac,
et tenant les yeux en terre. L'action où nous le vismes nous
donna
volonté d'ouyr les parolles qu'il disoit, et pource nous cachant
derriere quelques hayes qui estoient le long du chemin, nous prismes
garde que tout à coup il se laissa choir, comme si quelque mal
luy fust survenu. Nous nous avançasmes pour voir ce qu'il
deviendroit, et nous estant approchez doucement de luy, nous ouysmes
qu'apres quelques souspirs il parla de cette sorte :
SONNET
Qu'il est jaloux avec raison.
Amour qui dans mon cœur vas lisant mes pensées,
Dans mon cœur où ta main tous les jours les escrit, [299/300]
Ne voy-tu qu'un soupçon maugré toy les aigrit,
Quoy qu'avec tes douceurs elles soient commencées ?
Tant de serments jurez, tant de preuves passées
Ne sçuroient r'asseurer à ce coup mon esprit,
Puis qu'autresfois, Amour, elle-mesme m'aprit
Que les voix d'un amant sont en fin exaucées.
Dieux ! s'il est vray qu'en fin l'on exauce un amant,
Ne suis-je point jaloux avecques jugement ?
Qui ne le seroit point, ce seroit une souche.
Je l'ay veu de mes yeux devant elle à genoux,
La voilà qui ne pend que de sa seulle bouche,
Et qui seroit l'amant qui n'en seroit jaloux ?
A peine avoit-il parachevé ces vers, que nous le
vismes tout
à coup se relever, et se haussant sur le bout des pieds regarder
ce que faisoit Phillis, et peu apres au petit pas s'approcher d'elle,
s'en retournant d'où il estoit venu. Nous ne fusmes point
aperceus
de luy, parce qu'il avoit tellement toute sa pensée en sa Phillis
que, quand nous eussions esté devant ses yeux, je croy qu'il ne
nous eust point veus. Nous le suivismes de loin, et lors qu'il se
cacha aupres de Phillis, nous en fismes de mesme pour ouyr
Silvandre qui chantoit ces vers quand nous y arrivasmes.
STANCES
MONDE D'AMOUR
I
Amour, grand artisan, a fait un autre monde :
La terre, c'est ma foy, qui n'a nul mouvement,
Et comme l'univers sur la terre se fonde,
Ma foy de ce beau monde est le seur fondement.
II
Que si quelques soupçons d'une jalouse guerre
Esbranlent en mon cœur ceste constante foy, [300/301]
C'est comme quand les vents sont enclos dans la terre,
Qui par des tremblemens la remplissent d'effroy.
III
Mes pleurs sont l'ocean, aussi tarir mes larmes
N'est un moindre dessein que d'espuiser la mer :
La peur de n'estre aymé cause de tant d'allarmes,
C'est l'orage qui fait cette mer escumer.
IV
Cette mer est amere, encores que ses ondes
Ne soient qu'un grand amas de fleuves qui sont doux :
Plus amers sont mes pleurs, et leurs sources fecondes,
Plus douces de mon cœur comme venant de vous.
V
L'air, c'est ma volonté qui libre en sa puissance,
A l'entour de ma foy va tousjours se mouvant,
Les vents sont mes desirs, ardents dés leur naissance,
Dont s'esmeut mon vouloir comme l'air par le vent.
VI
Aussi comme les vents diversement fremissent
Sous des rochers affreux, dont ils n'osent partir,
De mesmes mes desirs au respect obeissent,
Et dans mon cœur enclos n'en oseroient sortir.
VII
Cest invisible feu qui les airs environne,
C'est la flame secrette oh je me vay bruslant.
Et comme ce grand feu ne se voit de personne,
A chascun mon ardeur je vay dissimulant.
[301/302]
VIII
Comme l'on voit qu'au feu tout est reduit en flame,
Et que source de vie il ne peut rien nourrir,
De mesme les pensers qui sont dedans mon ame,
S'ils ne bruslent soudain, doivent soudain mourir.
IX
La lune, c'est l'espoir qui croist et diminue,
De vous seulle empruntant les rais dont il reluit,
Mais lorsque sans lumiere elle erre dans la nue,
C'est mon vague penser, qui sans raison vous suit.
X
Le soleil, c'est vostre œil, lumiere sans seconde,
Bel œil, soleil d'amour, qui nous esclaire à tous ;
Que si l'autre soleil donne la vie au monde,
Quel amant peut nier de la tenir de vous ?
XI
Puis, de tant de beautez Amour vous a pourveue,
Que son jour, c'est vous voir, sa nuict, ne vous voir pas,
Si ce n'est que d'avoir le bien de vostre veue,
Nous soit plustost la vie, et l'autre le trespas.
XII
L'esté, c'est le transport dont le sang me bouillonne,
Et l'hyver, c'est la peur qui me gelle en tout temps.
Mais que me vaut cela, si tousjours mon automne
Est sans fruicts aussi bien que sans fleurs mon printemps ?
Silvandre paracheva bien ce qu'il chantoit de ceste sorte,
mais
non pas ses pensées ; au contraire, s'arrestant sur le dernier
couplet : Helas ! disoit-il, Amour, puis que tu ordonnes que l'automne
[302/303] n'ait point de fruicts pour moy, que ne permets-tu pour le
moins que le printemps me donne des fleurs ? Si est-ce bien ta
cousturne, ô petit Dieu ! de nourrir d'esperance ceux que tu ne
peux contenter. Et pourquoy romps-tu ceste coustume pour moy ? Mais va,
tu es juste, puis qu'il ne falloit pas chastier mon outrecuidance avec
un moindre supplice que celuy que je ressens. Et toutesfois je m'en
plains, car encor qu'il soit juste, il ne laisse pas d'estre
douloureux, comme, encore que coulpable, je ne laisse pas d'estre
sensible.
A ces mots il se teut, et roulant plusieurs sortes de pensées,
il donna loisir à Diane de jetter l'oeil sur ses compagnes et
voyant
qu'elles l'avoient apperceue, elle en eut honte, et pource se levant
doucement, et s'approchant d'elles, elle dit à Phillis : Je vous
supplie, mon serviteur, cependant qu'Astrée et moy nous
esloignerons un peu, demeurez icy, afin que si ce berger nous oyoit
partir, vous le puissiez amuser, car je ne voudrois pas qu'il sceust
que je l'eusse escouté. Et Phillis ayant fait signe qu'elle y
prendroit
garde, Astrée et Diane s'en allerent. Je remarquay que Lycidas
jugea lors que ces deux bergeres avoient voulu emmener Phillis, mais
qu'elle n'avoit voulu laisser Silvandre pour l'amour qu'il croyoit
qu'elle luy portast. Les actions qu'il fit de la teste et des mains en
la considerant, me firent avoir cette opinion. Cependant Silvandre
recommença de chanter ces vers :
SONNET
Que d'adorer seullement Diane, il est trop heureux.
Silvandre, qui te plains comme d'une injustice
Qu'à si belle maistresse Amour t'a destiné,
Rends luy grace plustost de t'avoir ordonné
De servir de victime en si beau sacrifice.
Depuis que ce grand Dieu d'un puissant artifice
Separant le cahos, le monde a façonné,
Jamais dedans le ciel ne fut imaginé
Rien plus beau que la belle à qui tu fais service. [303/304]
Cesse donc de te plaindre ou tu plaindras à tort.
Que si tu meurs pour elle, est-il plus belle mort ?
C'est lors que l'ame vit quand elle en est meurtrie.
Que si l'amour te fait idolatrer ses yeux,
Adore-les, Silvandre, ainsi comme des dieux :
Qui jamais a commis plus belle idolatrie ?
Ce berger eut peut-estre continué d'avantage, et
Paris et
moy estions resolus de suivre les bergeres, mais Driopé, le chien
de Diane, s'eschappant d'entre ses mains, s'en courut vers Silvandre
pour luy faire feste, parce qu'il avoit accoustumé de le
caresser. Le berger se releva incontinent, et jettant la veue de tous
costez il ne la vist point, mais il apperceut bien Lycidas qui
l'escoutoit, et Phillis, qui l'ayant veu se lever, pour satisfaire
à ce que Diane luy avoit dit, s'en venoit vers luy pour
l'amuser. Mais ainsi qu'elle s'avançoit, elle apperceut Lycidas,
qui luy fit changer de dessein ; car sçachant combien ce berger
avoit de jalousie pour Silvandre, elle tourna les pas ailleurs, et cela
luy en fit soupconner d'avantage, pensant qu'elle se voulust cacher de
luy. Silvandre qui,
sçavoit le cœur de tous les deux, à ce qu'il me fit
depuis entendre,
et qui vouloit, suivant la resolution qu'il en avoit faite autresfois,
augmenter cette jalousie en Lycidas, feignant de ne voir point
vostre frere, se met à courre vers Phillis, et l'ayant atteinte,
luy
prend une main qu'il baisa par force deux ou trois fois, et .puis
la prenant sous les bras, luy demanda des nouvelles de Diane et
d'Astrée. La bergere estoit si ennuyée de ce que Lycidas
voyoit
toutes ses actions, qu'elle ne sçavoit que luy respondre.
Paris et moy qui estions desjà acheminez pour suivre
Astrée
et Diane, nous en allames vers Phillis et Silvandre, qui ne fut
point une rencontre fascheuse pour elle, parce que Silvandre qui
est fort civilisé comme vous sçavez, la laissa en paix,
et vindrent
tous deux à nous pour nous saluer. Lycidas au contraire, plus
mal
satisfait de ceste veue qu'il n'avoit jamais esté, se retira
d'un
autre costé sans faire semblant de nous avoir apperceus. Estans
donc tous quatre ensemble, nous prismes nostre chemin du costé
où nous avions veu aller Astrée et Diane, apres que
Silvandre
rassemblant son troupeau et celuy de Phillis, les eut chassez du
costé où elles estoient passées, qui ne fut pas
sans doute un petit
renouvellement de jalousie en Lycidas, voyant comme ce ber-[304/305]ger
prenoit le soin de conduire les brebis de Phillis ; car vostre frere
doit de temps en temps tournant la teste de nostre costé, pour
voir ce que nous faisions.
- Sans mentir, interrompit Celadon, il est bien à plaindre,
car pour le peu que j'en ay esprouvé, je crois que la jalousie
est
une des plus sensibles blesseures dont un amant puisse estre
atteint. Mais, belle nymphe, que devint-il ? - Je ne le vous
sçaurois dire, respondit-elle, car je ne le vis plus de tout le
jour ;
et quant à nous, nous trouvasmes Diane et Astrée peu de
temps
apres qui attendoient ? à ce que je pense, leur compagne. Nous
passames avec elles toute la journée, et avec beaucoup de
contentement. Paris entretenoit Diane, Silvandre faisoit la guerre
à Phillis, et moy je parlois avec Astrée que je trouvay
en verité
tres digne d'estre aimée et servie de Celadon. - Me
permettez-vous,
belle nymphe, dit Celadon, d'estre un peu curieux en cet
endroict ? - Et que desirez-vous de sçavoir de moy, dit Leonide
? - Ouystes-vous jamais, dit-il, une plus douce et agreable
parole que la sienne ? elle a un certain ton en la voix et quelque
façon de prononcer qui charme merveilleusement l'oreille. - Il
est certain, respondit la nymphe, et ce que j'estime d'avantage,
c'est qu'il n'y a point d'artifice, et que toutes ses paroles sont
pleines de modestie et de civilité. - Mais sage nymphe, adjousta
Celadon, ne parla-t'elle jamais de moy ? - Si fit, dit-elle, mais
ce fut moy qui en commençay le discours, et je cognus bien
qu'elle
en parloit si peu, pour l'opinion qu'.on avoit eue de vostre
amitié. - Par Teutates, belle Leonide, adjousta le berger,
dites-moy
les discours que vous en eustes. - Ils furent fort courts, respondit
la nymphe, et je ne sçay si je m'en pourray bien ressouvenir.
Je desirois avec passion de sçavoir de vos nouvelles, et lorsque
Paris m'avoit parlé d'aller dans vostre hameau, je n'avois
jamais
eu la hardiesse de vous nommer à luy, et quoy qu'il ne m'eust
point parlé de vous, je pensois qu'estant si fort amoureux de
Diane , il ne prist garde à autre chose qu'à elle, et
à ce coup ne
vous voyant point avec ces bergeres, j'en estois en une peine
extreme. En fin comme l'on passe d'un subjet en l'autre, pour
peu que l'on parle ensemble, je luy dis que je n'eusse pas pensé
que les bergers de Lignon eussent esté si gentils ny si
civilisez
que je les trouvois, et que la premiere fois que revenant de Feurs
je m'estois arrestée avec elles, ç'avoit principalement
esté en
intention de sçavoir si ce que l'on en disoit estoit veritable,
et
[305/306] que Silvandre dés ce jour là m'en avoit
donné fort bonne impression. - A la verité, me
respondit-elle froidement, Silvandre est
un tres honneste berger ; mais, madame, si vous fassiez venue
en une autre saison, je croy que vous eussiez esté beaucoup plus
satisfaite de nous. Car au temps que je veux dire, il y avoit une
volée de jeunes bergers, qui sembloient faire à l'envy
à qui seroit
le plus honneste homme. - Et que sont-ils devenus ? Respondis-je. - Les
uns, me dit-elle, sont morts comme le pauvre Celadon ;
les autres, affligez de ceste perte qui est encore fort freche, car il
n'y a pas plus de trois ou quatre lunes, demeurent solitaires et
se retirent de toutes compagnies comme Lycidas ; les autres,
estonnez de ce desastre, ont quitté les rives de ce malheureux
Lignon. Bref, nous-mesmes qui sommes demeurées, nous trouvons
si estourdies de ce coup, que nous ne pouvons nous remettre. - Celadon,
repliquay-je, n'estoit-ce pas ce berger dont j'ouys
parler
depuis que je fus icy ? - C'est celuy-là mesme, me dit-elle,
avec
un grand souspir. - Estoit-il de vos parents ? luy dis-je. - Non,
dit-elle, au contraire, son pere et le mien estoient mortels ennemis.
PMais, madame, c'estoit bien un des plus gentils bergers qui ayt
jamais esté en cette contrée. Et quoy qu'il y eust une
tres grande
inimitié entre ceux de sa famille et de la mienne, si ne puis-je
m'empescher de le regretter, tant il avoit de bonnes conditions
qui contraignent chacun de ressentir sa perte. A ce mot elle changea
de visage, et se mettant une main sur les veux, fit semblant
de se frotter le front.
Je cognus bien à ses discours que vous n'estiez point revenu
vers elle depuis que je vous avois laissé, et cognoissant
qu'elle.
ne me pouvoit dire nouvelle de ce que je desirois, et que la
continuation de ses propos ne pouvoit que l'ennuyer, je changeay
de discours ; et quelque temps apres, voyant qu'il se faisoit tard,
Paris et moy nous retirasmes. Et ce fut lors que je sceus de
Silvandre la jalousie de Lycidas, car nous venant accompagner
jusques sur le bord de la riviere, je luy demanday'quelle estoit
la tristesse de vostre frere, et pourquoy on ne le voyoit point ;
et il me raconta qu'estant serviteur de Phillis, il.estoit devenu
jaloux d'elle et de luy, et qu'expressement pour le tourmenter
davantage, quand il pensoit estre veu de luy, il feignoit d'aymer
Phillis et en faisoit toutes les demonstrations qu'il luy estoit
possible. Voilà, Celadon, comme nous passames ceste premiere
journée, et depuis ne pouvant sçavoir de vos nouvelles,
j'ay tous-
[306/307] jours continué de voir cette bonne compagnie, me
semblant qu'estant aupres de celle que vous aymez, j'estois en quelque
sorte aupres de vous. Cela fust cause que quand Amasis, apres avoir
fait de grands preparatifs de resjouyssance, fut contrainte de les
laisser inutiles pour les nouvelles de la mort du roy Merovée,
encores que Silvie, par le commandement de Galathée, me fist
sçavoir que je pourrois retourner à Marcilly quand je
voudrois,
je ne voulus toutesfois m'y en aller, tant je prenois de plaisir
à la douce vie de ces discrettes bergeres. - Et pourquoy,
respondit Celadon, la mort de ce roy attristat'elle
Amasis ? - Parce, comme je pense que vous sçavez, que Clidaman
estoit avec luy, et que particulierement il l'avoit obligé
à son amitié, outre que principalement ce prince estoit
infiniment aymé partout où il estoit cognu. Et de peur
que mon oncle ne me fist retourner vers la nymphe, je luy cachay la
lettre de Silvie. Mais, Celadon, confessez verité, ne me
portez-vous point d'envie de ce que je vois Astrée et que je
parle à elle toutes les fois que je veux ? - Puis que vous y
prenez plaisir, respondit Celadon, je serois bien marry de le vous
envier : il me semble toutesfois que si chasque chose estoit conduite
par raison, je pourrois bien avoir part à ce
contentement. - Et pourquoy, respondit la nymphe,
vous en privez-vous vous-mesmes ? - Ah ! Leonide, dit il, combien
verriez-vous le contraire si vous pouviez lire dans mon cœur ! Comment
voulez-vous que j'ayme et n'ayme pas en mesme temps ? Que si je n'ayme
point Astrée, je n'auray point de plaisir de la voir, et si je
l'ayme, comment me puis-je plaire en luy desplaisant ?
- Mais, luy dit la nymphe, pourquoy jugez-vous que vous luy
desplairiez ? Par ce qu'elle m'a deffendu, dit le berger, de me
faire jamais voir à elle qu'elle ne me l'ayt commandé. -
Et,
comment voulez-vous, dit Leonide, qu'elle vous le commande,
si eue ne vous voit point, si elle ne sçait où vous
estes, voire si
elle croit que vous soyez mort ? - Ah ! nymphe, s'escria le berger,
qu'Amour est un puissant dieu ! Et tout ainsi que sans raison
a bien trouvé le moyen de me bannir de sa presence, de mesme
il trouvera bien avec raison le moyen de me rappeller quand il
luy plaira. - Vous estes donc resolu, dit Leonide, de ne vous
presenter à elle ? - J'eslirois plustost la mort, dit-il, et que
toutes mes fortunes soient entre les mains d'Amour.
A ce mot, il se leva pour changer de discours, et prenant la
nymphe par la main, se vint asseoir au devant de la porte où il
[307/308] avoit roulé quelques gros cailloux. Mais quand elle le
vit au jour, elle ne peut retenir ses larmes, le trouvant si
changé, dont Çeladon s'appercevant : N'en soyez point
affligée, courtoise nymphe. Ce changement, dit-il, que vous
voyez en mon visage, n'est qu'une
marque d'un prochain repos. Il seroit ennuyeux de raconter par le menu
tous leurs discours ; tant y a que quelques persuasions dont elle peut
user pour luy faire changer ceste austere façon de vivre, elle
ne peut obtenir autre chose de luy, sinon que si
elle vouloit prendre la peine de le voir quelquefois, il le
souffrirait. En fin le soleil estant prest à se cacher, elle fut
contrainte de se retirer, avec promesse de le revoir bien
souvent.