LE HUITIESME LIVRE
DE LA SECONDE PARTIE
D'ASTRÉE
Quelque dessein que Leonide eust fait de n'avoir plus
d'amour
pour Celadon, si ne se pouvoit-elle deffaire entierement de la
premiere affection qu'elle avoit eue pour luy, tant cette passion
est difficillement arrachée quand elle a jetté de
profondes racinesdans un cœur qui n'a point d'autre soucy. De sorte que
la rencontre qu'elle avoit faite de luy, ne luy avoit pas
rapporté un petit contentement ; mais le desplaisir de l'avoir
veu en un miserable
estat n'estoit pas moindre, et se rendoit encor plus grand, quand
elle se representoit l'estrange resolution qu'il avoit faicte. Si
bien qu'elle se trouvoit estrangement combatue, et ne sçavoit
si elle se devoit plus resjouir de l'avoir trouvé, que
s'attrister de
l'estat auquel elle l'avoit trouvé. Tant que le chemin dura,
elle
,ne fit que penser et chercher les moyens de le retirer de cette
façon de vivre. Quelquefois, eue avoit opinion qu'elle devoit
faire entendre le tout à la bergere Astrée, afin que l'y
conduisant,
il laissast cette vie sauvage. Mais elle changeoit d'avis aussi tost
qu'elle se ressouvenoit que par ce moyen elle s'ostoit toute esperance
de pouvoir jamais estre aymée de luy, sçachant bien que
si Astrée entendoit qu'il fust en vie, et qu'elle le peust
trouver,
elle luy feroit tant de demonstrations de bonne volonté qu'elle
ne devoit plus rien esperer de luy. Car encor qu'elle eust
trouvé
Celadon si opiniastre pour conserver l'affection qu'il portoit à
sa bergere, si ne se pouvoit-elle figurer qu'une amitié peut
longuement vivre. seule, et se persuadoit qu'en fin l'amour feroit
des merveilles pour elle, ou pour le moins le desdain d'Astrée.
Changeant donc d'avis, et se representant qu'Adamas avoit
tousjours beaucoup aymé le pere de Celadon, à ce qu'elle
luy [309/310] avoit ouy dire, elle jugea d'estre à propos de
l'avertir de la vie qu'il faisoit, s'asseurant bien qu'il y mettroit
l'ordre qui seroit
necessaire. Toutesfois, considerant que le Lieu où Celadon
s'estoit
reduit, estoit le plus commode qu'elle sçauroit choisir, fust
pour
l'entretenir tout seul, fust pour luy rendre de grandes preuves
de sa bonne volonté, elle pensa qu'il valoit mieux n'en rien
dire
à personne pour encores, et essayer de luy faire passer le
temps,
et le divertir de ses tristes pensées le plus qu'il luy seroit
possible,
faisant resolution que, si elle voyoit que sa presence et
son artifice ne le fissent point changer, il seroit tousjours assez
à temps d'en advertir son oncle.
Elle s'arresta donc en ceste resolution, et pour l'effectuer, elle
ne failloit point tous les jours de le venir trouver, et passer toutes
les heures qu'elle pouvoit aupres de luy. Le berger qui reconnut
que le grand soin que la nymphe avoit de le visiter ne pouvoit
proceder que d'amour, en receut du desplaisir, luy semblant que
de le souffrir, il offençoit en quelque sorte la fidelité
qu'il avoit
promise à sa bergere, outre que les heures de sa visite luy
sembloient estre-perdues, parce qu'il ne pouvoit entretenir ses cheres
et douces pensées. Si bien qu'au lieu de se resjouyr, il
commença de s'attrister d'avantage; de quoy la nymphe
s'appercevant, apres avoir quelque temps consulté en elle-mesme,
et voyant que de jour en jour il alloit diminuant, elle resolut de
recourre aux sages conseils d'Adamas, s'asseurant de luy ,en parler de
sorte qu'il n'y soupçonneroit rien à son desadvantage.
S'en revenant donc un soir de meilleure heure,que de cousturne,
elle trouva que son oncle se promenoit sur une terrasse qui avoit
la veue du costé de la plaine d'où elle venoit Et apres
l'avoir
salué, et que le druyde luy eut demandé où elle
avoit laissé Paris,
elle luy respondit que toutes ces belles bergeres 'avoyent
accompagnée jusques aupres du temple de la bonne Déesse,
et que Paris les avoit voulu reconduire. - Mais, dit-elle, mon pere,
j'ay faict une plaisante rencontre, et qui m'a retenue, de sorte que je
pensois que Paris seroit arrivé avant moy. - Et quelle est-elle
? luy
dit le druide. - C'est, respondit Leonide, de Celadon. Il faut
que vous sçachiez que depuis que nous le fismes sortir du palais
d'Isoure, au lieu d'aller trouver ses parents et amis, il s'est
retiré
dans une caverne, où il s'est tellement caché à
tous ceux de sa
connoissance, qu'il n'y a personne qui ne pense qu'il soit mort. - Et
pourquoy, dit Adamas, a-t'il fait ceste resolution ? - Je [310/311]
croy, respondit-elle, qu'il a quelque maladie d'esprit et qu'il
ne vivra pas long temps, car il ne parle qu'à force, et ne vit
que
d'herbes, et a une si grande tristesse que vous ne le reconnaistriez
pas. - Et d'où vous a-t'il dit, adjousta le druide, que ce mal
luy procedoit ? - Il n'en parle qu'à mots interrompus, et si
peu, qu'il est aysé à connoistre que le discours luy en
desplait. Toutesfois je pense que l'amour qu'il porte à la
bergere Astrée en est la cause. - Si cela est, respondit Adamas,
il est fils de pere ; car Alcippe a esté autrefois tellement
transporté de l'amour d'Amarillis, que je ne vis jamais faire de
plus grandes folies. Et mesme cela fut cause qu'il laissa la vie des
champs pour celle de la Cour, et qu'il fit long temps les exercices des
chevaliers.
- Et leur est-il permis, dit Leonide, de changer de ceste sorte
de condition ? - Ma fille, dit le druide, ny Celadon, ny ces autres
bergers que vous voyez le long des rives de Lignon, ny la plus
part de ceux de Loire et de Furan, ne sont pas de moindre extraction
que vous estes, et faut que vous sçachiez que leurs ayeux
n'ont esleu ceste sorte de vie que pour estre plus douce et
accompagnée de moins d'inquietudes. Et d'effect ce Celadon de
qui
nous parlons, est vostre parent fort proche. Car la maison de
Lavieu, et la sienne, viennent d'un mesme tige, si bien que
Lindamor et luy vous sont parents en mesme degré, mon ayeul,
et les bisayeuls de Lindamor et de Celadon, ayant esté freres.
Leonide qui n'avoit encores sceu cette alliance, demeura
estonnée,
luy semblant que cette proximité luy deffendoit d'aymer
Celadon, comme l'amour luy commandoit. Toutesfois, pour
n'en donner connoissance à son oncle, elle luy dit que, leur
estant
si proche, ils estoient donc obligez d'en avoir plus de soin que .
d'un estranger, et que la sauvage vie qu'il menoit estoit telle
qu'elle ne pensoit pas qu'il peust vivre longuement. - Il faut,
respondit le druide, que nous y raportions tout ce que nous
pourrons, et afin de n'y point faire de faute, je veux consulter
l'antre de la vieille Cleontine ; peut-estre que le Ciel a soin de luy,
et que ce n'est point sans subject qu'il le retient ainsi caché.
J'en ay veu d'autres qui ont esté preservez de ceste sorte de
diverses fortunes dont ils estoient menassez.
Cependant qu'ils parloient, Paris arriva, qui leur fit interrompr
leur discours, pource qu'ils ne vouloient qu'il sceut ces nouvelles,
et entrant dans le logis, ils se mirent à table, et quelque
temps apres dans le lict, afin d'aller plus matin vers Cleontine.
[311/312]Mont-verdun est un grand rocher qui s'esleve en pointe de
diamant au milieu de la plaine du costé de Montbrison, entre
la riviere de Lignon, et la montagne d'Isoure. Que s'il estoit
un peu plus à main droite du costé de Laigneu, les trois
pointes
de Marcilly, d'Isoure et de Mont-verdun feroient un triangle
parfaict. On diroit que la nature a pris plaisir d'embellir ce Lieu
sur tous les autres de cette contrée. Car l'ayant eslevé
dans le
sein de ceste plaine, si esgalement de tous costez, il se va
estressissant peu à peu, et laisse au sommet la juste espace
d'un temple.
qui a esté dedié à Teutates, Hesus, Taramis,
Belenus. Et parce
que c'est le plus renommé de tous ceux de Forets, c'est le lieu
où
les Eubages, les Sarronides, les Vacies et les Bardes se tiennent .
dans les grottes qu'ils ont faictes autour du temple, dans lequel
ils font leurs assemblées lors que les druides le leur
ordonnent,
Mais ce qui est plus admirable, c'est que ce grand rocher, qui
a plus de quatre mille pas de tour, quand il commence de s'eslever,
et de hauteur plus de quatre cents, et au sommet plus de cinq
cents, est tout couvert de terre, et d'un costé planté de
vignes,
et de l'autre si plein d'une menue herbe, et si verte, que ceux
du pays en corrompant son nom, l'ont appellé Mont-verdun au
lieu de Mont-vatodun, qui signifioit la montagne et demeure
des sacrificateurs, parce qu'en langage Celte, Dunum signifie
forteresse, et Vates, en celuy des Romains, sacrificateurs ou ceux
qui rendent les oracles. Et depuis que les Gaulois avoient eu la
communication des Romains, ils n'avoient pas seullement meslé
leurs langages ensemble, mais aussi leur façon de sacrifier,
voulant
bien pour leur complaire, et s'accommoder au peuple qui estoit
victorieux, prendre quelques-unes de leurs coustumes; mais
ne pouvant aussi se deffaire de leurs anciennes, ny oublier leurs
premieres ceremonies, ils en firent un tel meslange qu'ils retindrent
presques esgallement du Romain et du Celte. L'occasion qui avoit rendu
ce Mont plus peuplé de ces Bardes, Eubages, Sarronides et
autres, ç'avoit esté que Druys, celuy qui institua les
druides, ayant trouvé ce lieu plein d'une certaine
divinité, qui l'inspira d'abord qu'il y fut, il pensa estre
à propos d'en laisser quelque marque à la
posterité. Tout ce rocher, qui pour sa grandeur se peut nommer
une montagne, est de nature tellement creux, qu'il semble quand on est
dedans, que ce ne soit qu'une voute. Il y a trois ouvertures si
spatieuses qu'un chariot y pourroit entrer : elles demeurent
ordinairement closes, sinon lors que l'on veut consulter l'oracle,
qu'il y a tousjours une druide qui, apres le sacrifice, s'en court
ouvrir la porte du dieu auquel on fait la demande. Et soudain il en
sort un vent assez impetueux qui, venant des concavitez de cest antre,
et se froissant contre les destours du rocher, fait un certain bruit,
qui semble à des voix mal articulées, et la druide,
tenant la
teste la plus avancée qu'elle peut dedans avec la bouche
ouverte.
y demeure tant que le bruit dure, puis s'en revient dehors avec
les cheveux mal en ordre, les yeux esgarez et le visage tout
changé,
et d'une voix tout autre qu'elle n'avoit pas, et faisant des actions
d'une personne transportée, prononce l'oracle que bien souvent
elle n'entend pas elle-mesme. Or ces trois. portes sont dediées
à
trois de leurs dieux, ou pour mieux dire, à Dieu sous trois
divers
noms, à sçavoir : l'une à Hesus, que l'on
consultoit quand il falloit
faire la guerre ; l'autre, à Taramis, où les choses
futures s'apprenoient; et l'autre, à Belenus où les
amants addressoient leurs sacrifices et supplications ; et jamais ces
portes ne s'ouvroient
toutes à la fois, que le sixiesme de la lune de juillet qu'ayant
cueiliy le guy, ils en venoient jetter des branches dedans. Que
si alors ladame de la province se trouvoit encor fille, il luy estoit
permis d'entrer dans la caverne, choisissant pour son chevalier
celuy qu'elle vouloit pour son mary, avec lequel et le grand druide,
ils visitoient prendre tout ce qui estoit dans ceste caverne,
et voyoient toutes les merveilles que le grand druide y avoit
laissées.
Or ce fut en ce lieu où Adamas dés le matin s'achemina
avec Leonide, pour consulter Taramis. Et apres avoir fait le sacrifice
des toreaux blancs, selon leur coustume, et que Cleontine eust
esté ceinte de verveine, et eust jetté du sang du
sacrifice contre
l'entrée, elle mit du laurier dans sa bouche, le macha, et
touchant
la serrure avec une branche de guy, les portes incontinent s'ouvrirent
avec un grand bruict, et elle, se tenant à l'un des gonds,
pancha tout le corps en dedans, et recevant en pleine bouche le
vent qui en murmurant, venoit de la caverne, y demeura fort
long temps, et .en fin revint courant au lieu du sacrifice, où
le
druide et tous ceux qui y avoient assistez, l'attendoient à
genoux,
et, la teste nue, supplioient Teutates d'avoir leurs veux agreables.
Et d'abord qu'elle fut arrivée, prenant l'un des coins de
l'autel,
et se levant sur le haut des pieds, les cheveux espars et herissez,
elle profera d'une voix toute changée telles
parolles.[313/314]
ORACLE
A vous, sage Adamàs, le Ciel l'a destiné,
Surmontez par prudence
Et l'amour et l'enfance.
Vous le devez ainsi, puis qu'il est ordonné,
Qu'obtenant sa maistresse,
Contente pour jamais sera vostre vieillesse.
Adamas, apres avoir remercié Taramis et supplié qu'il luy fist bien entendre sa volonté, de peur que par ignorance il n'y contrevint, partit de ce lieu, tout resolu d'assister Cladon en tout ce qu'il pourroit, puis que le dieu luy promettoit une vieillesse contente, quand ce berger possederoit sa maistresse. Il avoit bien desja une bonne volonté envers luy, tant à cause de la proximité qui estoit entre eux, que pour les merites du berger ; mais, depuis la responce de l'Oracle, il y fut bien davantage poussé pour son propre sujet, faisant bien paroistre combien une personne intéressée s'employé plus soigneusement que celle qui n'est touchée que du devoir. Prenant donc le chemin de Lignon, il s'enquit du lieu où Celadon estoit, et elle luy ayant monstre l'endroit, il creut estre à propos de regagner le pont de la Bouteresse ; et prenant le mesme sentier par où elle y avoit esté conduite sans y penser, elle luy monstra la fontaine où elle l'avoit rencontré, et en fin le buisson qui couvroit le rocher où il demeuroit. Et parce qu'ils eurent peur que s'il les appercevoit, il ne s'enfuist, ils s'en approcherent le plus doucement qu'il leur fut possible pour le surprendre. Et de fortune il estoit couché à l'entrée de sa caverne si pres de la riviere, que la considerant appuye sur un coude, les larmes que ses pensees luy arrachoient du cœur, tomboient dedans, et se mesloient parmy son onde. Et lors qu'ils arriverent, il reprit ainsi la parole.
SONNET II
se compare à la riviere de Lignon.
Riviere que j' accrois couche parmy ces fleurs,
Je considere en toy ma triste ressemblance :
[314/315] De deux sources tu prens en mesme temps naissance
Et mes yeux ne sont rien que deux sources de pleurs.
Tu n'as point tant de flots que je sens de malheurs.
Si tu cours sans
dessein, je sers sans esperance.
En des sommets hautains ta source se commence.
D'orgueilleuses beautez procedent mes douleurs.
Combien de grands rochers te rompent le passage ?
De quels
empeschements ne sens-je point l'outrage
? Toutes fois. en un point
nous differons tous deux :
En toy Fonde s'accroit des neges qui se fondent,
Plus on gele pour moy,
plus mes larmes abondent,
Quoy que tu sois si froide, et moy si plein
de feux.
Ah ! riviere, continua-t'il peu apres, qui es
tesmoin que je suis le
plus malheureux, comme autresfois tu m'as veu le plus heureux berger du
monde, est-il possible que tu n'ayes point de regret de n'avoir voulu
mettre une pitoyable fin à mes infortunes, lors que dans tes
eaux tu me sauvas si cruellement la vie ? Falloit-il que les choses
mesmes insensibles conjurees ensemble contre moy, me refusassent le
secours que naturellement elles donnent à tout autre ? Mais,
peut-estre, tu n'as voulu consentir à ma fin, esperant d'avoir
par mon moyen une troisiesme source, prevoyant bien que mes yeux
n'ayant que trop d'occasion de pleurer, t'en fourniroient d'une plus
abondante que celle que tu as. Si ce dessein t'a fait user envers moy
de ceste cruelle pitié, tu n'en seras point deceue, puis que mes
pleurs ne cesseront jamais tant que je vivray.
A ce mot les souspirs donnerent un tel empeschement à la voix,
qu'il fust contraint d'interrompre ses paroles pour quelque temps, et
lors qu'il voulut commencer, Leonide sans y penser se remua ; et parce
qu'elle estoit fort prés de luy, il tourna la teste de son
costé, et fut fort surpris de la voir avec Adamas en ce lieu. Il
se releva promptement, et vint saluer le druide qui s'avançoit
desja vers luy. JLa pasleur et la maigreur de Celadon estaient telles
qu'Adamas n'en fut pas peu estonné ; mais ayant autresfois
esprouvé les forces d'amour, il jugea bien que ceste violente
maladie le pourroit reduire en un estat encor plus dan-
[315/316] gereux, s'il demeuroit sans remede. C'est pourquoy, apres les
salutations ordinaires, il le prit par la main, et le fit asseoir
aupres de luy au mesme lieu où il estoit couché
auparavant, où apres quelques discours, il luy tint ce langage :
Mais, mon enfant, en quel estât est celuy où je vous
trouve ? Estoit-ce. pour vivre de ceste sorte que vous me requistes
dans le palais d'Isoure, de vous sortir de la peine où vous
estiez ? Faisiez-vous dessein de vous venir renfermer dans cest antre,
et vivre loin de la frequentation des hommes, comme une personne
sauvage ? Vous estes nay, Celadon, à quelque chose de meilleur,
vous, dis-je, que le grand Taramis a particulierement doué de la
raison, ne serez-vous condamné par son infaillible jugement si
à la necessité vous ne produisez les effects qu'il attend
de vous ? S'il a mis quantité de troupeaux et de pasturages sous
vostre charge, pensez-vous n'estre pas obligé de luy en rendre
compte ? Tout ce qui est sous l'estendue du ciel est à luy, et
nous n'en sommes que les gardiens, et ne faut point douter qu'il ne
nous en demande en fin un compte fort particulier. Et que luy
respondrez-vous, mon enfant, quand ce temps-là sera venu ?
Ëncores qu'il nous ait remis sous nostre volonté, si ne
sommes-nous pas nostres, et faut que nous attendions un rude
chastiment, si nous avons disposé de nous-mesmes autrement que
nous n'avons deu. Et comment pensez-vous estre raisonnable, puis qu'en
l'aage où vous estes, sans soucy de vos troupeaux, de vos parens
ny de vos amis, vous vivez comme un ours sauvage dans les antres
escartez, esloigné de la veue de chacun, et sans vous prevaloir
en ceste occasion des remedes que ce grand Dieu a remis entre vos mains
? Vous direz que l'affection que vous portez à la bergere
Astrée vous y contraint. Mais, mon enfant, rentrez en
vous-mesme, et considerez que si vous l'avez offencée, tant que
vous serez loin d'elle, vos services n'effaceront point ceste offence,
et si vous ne l'avez point offencée, comment esperez-vous de luy
faire cognoistre vostre innocence ? Or sus, mon enfant, je vous accorde
que par le passé vous avez eu quelque raison de vous retirer de
sa presence, voire mesme de la veue de chacun, afin qu'elle cogneust
qu'elle peut toute chose sur vous, et que la perte de ses bonnes
grâces est du nombre de celles qui ne se peuvent recevoir, sans
perdre aussi pour quelque temps l'usage de la raison. Mais à
ceste heure il est temps que vous reveniez en vous-mesme, et que vous
luy fassiez paroistre que vous n'estes pas
[316/317] seulement amoureux, mais homme aussi, et que si le desplaisir
vous a jusques icy osté l'usage de la raison, la raison
toutesfois vous est demeurée qui, peu apres, a repris sa force,
afin qu'elle ne se repente pas d'avoir affectionné un amant qui
n'estoit pas homme.
A ces paroles d'Adamas, Celadon respondit froidement de ceste sorte :
Pleust à Dieu, mon pere, que vos paroles fussent
adressées à une personne qui eust une ame capable de les
recevoir ; car quant à moy, j'advoue qu'il ne m'est resté
autre chose de l'homme que la memoire, n'en ayant plus ny l'entendement
ny la volonté, et encores je crois que cette memoire n'est
demeurée avec moy que pour la nourriture de mes ennuyeuses
pensées. De sorte que ce que vous voyez devant vous, ce n'est
plus Celadon, fils d'Alcippe et d'Amarillis, que le grand druide Adamas
a autrefois tant favorisez de son amitié, mais seulement une
vaine idole que le Ciel conserve encores parmy ces bois pour marque que
Celadon sceut aymer. Et toutesfois, puis que reduit en cette
extremité, l'usage de la parole m'est permis pour respondre au
grand Dieu Tharamis, et à tout ce que vous m'opposez, il suffit
que je vous dise seulement ce mot, J'AYME. Car, sage Adamas, si j'ayme,
comment auray-je peur d'offencer Tharamis en faisant ce que
l'amitié me commande, puis qu'il a voulu ou permis pour le
moins, que j'aye aymé ; ou ceux qui permettent quelque chose
doivent en souffrir tout ce qui en depend, et qui niera que la
miserable vie que je traine ne soit une dependance de cest amour ? Et
quant à ce qui me touche, celuy-là se peut-il dire amant
qui a des yeux pour voir autre chose que ce qu'il aime ? Ah ! mon
pere,
c'est sans doute que j'ayme, et c'est sans doute aussi que je suis
aveugle pour moy, pour mes troupeaux, pour mes parents, et pour tout le
reste des hommes. Car je n'ay des yeux que pour celle à qui je
suis. Si le Ciel, comme vous dites, m'a laissé en ma puissance,
pourquoy.me demanderoit-il compte de moy-mesme, puis que, tout ainsi
qu'il m'avoit remis en ma propre conduite et disposition, de mesme me
suis-je entierement resigné entre les mains de celle à
qui je me suis donné ; et partant, s'il veut demander conte de
Celadon, qu'il s'adresse à celle à qui Celadon est
entierement. Et quant à moy, c'est assez que je ne contrevienne
en rien à la donnation que j'en ay' faite. Le Ciel l'a voulu,
car c'est par destin que je l'ayme. Le Ciel l'a sceu, car dés
que j'ay commencé d'avoir quelque volonté, je me suis
donné à elle, et [317/318] ay tousjours continué
depuis. Et bref, le Ciel
l'a eu agreable ; autrement je n'eusse pas esté si heureux que
je me suis veu par tant d'années. Que s'il l'a voulu, s'il l'a
sceu, et l'a eu agreable, avec quelle justice me pourra-t'il punir, si
je continue à ceste heure, qu'il n'est pas mesme en ma puissance
de faire autrement ? de moy Tharamis tout ce qui luy plaira, que
mes troupeaux deviennent ce qu'ils pourront. Que mes parens et amis se
plaignent et ayent telle opinion qu'ils voudront, ils doivent estre
tous satisfaits et contents de moy quand je leur diray pour toute
raison que J'AYME.
- Mais comment, respondit Adamas, voulez-vous tousjours vivre de ceste
sorte ? - L'eslection, respondit le berger, ne depend de celuy qui n'a
ny volonté ny entendement. - Si cela est, adjousta le druide,
vous cessez d'estre homme. - II y a long temps, repliqua le berger, que
ce soucy ne me touche nullement. - Mais si vous aymez, continua le
druide, comment ne vous efforcez-vous de voir celle que vous aymez ? -
Si j'ayme, respondit-il, comment voudrois-je desplaire à celle
que j'ayme, ou comment luy desobeir ? ou plustost comment ne
recevray-je un extrême contentement de luy plaire et de luy obeir
? - Mais, dit le druide, elle ne sçait pas que vous luy
obeissez. - II suffit, respondit le berger, quand il n'est pas permis
d'en donner plus de cognoissance que, pour notre satisfaction, nous
sçachons que nous avons fait ce qui a esté de nostre
devoir. Il n'y a point de plus fidelle tesmoin, ny de juge plus
rigoureux contre nous que nous-mesmes.
Le druide ne sçavoit s'il devoit plus estimer la vivacité
de cest esprit en ses responces, que blasmer Terreur auquel il estoit ;
mais en fin considerant que le mal n'estoit pas encor venu à son
declin, il pensa que ce seroit l'animer d'avantage que de luy presenter
de plus violents remedes. Cela fut cause que s'estant teu quelque temps
: Or, Celadon, dit-il, ce que je vous en ay dit, c'a seullement
esté pensant d'y estre obligé par les loix de
l'amitié, et par le devoir de ma? charge, et non pas pour vous
contrarier. Seullement je veux une chose de vous, et que vous ne me
devez point refuser, puis que c'est pour mon contentement. Il faut que
vous sçachiez que j'ay une fille que j'ayme plus que toutes les
choses que la. bonté de Tharamis m'a données. Et parce
qu'il n'y a nul bien entre les hommes qui soit parfait de tous points,
le contentement de ma chere fille m'est infiniment diminué par
sa longue absence, et par la connoissance que j'ay d'en devoir estre
encor fort long
[318/319]temps privé. Or dés l'heure que je vous vy au
palais d'Isoure, il est certain que je vous aymay pour sçavoir
que vous estiez fils d'Alcippe et d'Amarillis, mais il faut que je
confesse que mon amitié s'augmenta beaucoup par la veue que
j'eus de vostre visage, car d'abord il me sembla de voir ma chere
fille, tant vous avez de l'air l'un de l'autre. Cela est cause que je
vous conjure par tout ce qui a plus de puissance sur vous, d'avoir
agreable que je vienne quelquefois interrompre vostre solitude, pour me
donner cette satisfaction de voir en vostre visage un pourtrait vivant
de ce que j'ayme le plus au monde.
Le berger qui estoit plein de courtoisie, luy respondit qu'il luy
feroit une particuliere faveur de prendre cette peine, et que s'il
n'estoit contraint de se tenir esloigné de chascun, il iroit
luy-mesme en sa maison, pour luy rendre ce service, et qu'il remercioit
la nature de l'avoir tant favorisé que de luy avoir donné
quelques traicts ressemblants à quelque chose qui fut
aymée de luy.
Bref, pour ne redire icy toutes leurs paroles, qui par leur longueur
seroient peut-estre ennuyeuses, Adamas se resolut de visiter bien
souvent le berger, esperant par ce moyen le pouvoir retirer peu
à peu de cette grande melancolie ; outre qu'il estoit vray
qu'Alexis sa fille ressembloit. un peu à ce berger. Et d'autant
qu'il estoit contraint, selon leurs statuts, de la laisser jusques en
l'âge de quarante ans parmy les filles druides, qui demeuroient
aux antres des Carnutes, il prenoit du plaisir, voyant Celadon qui la
luy representoit en quelque sorte.
Il avoit esté ordonné par Dis Samothes, et depuis,
reconfirmé parle grand Druys, instituteur des druides que les
sacrificateurs qui auroient des fils, envoyeroient leurs aisnez aux
escoles des Carnutes, où pendant dix ans ils apprenoient leur
science, dix ans ils l'enseignoient aux autres, et dix ans ils
servoient aux sacrifices et jugements publics, et apres ils pouvoient
retourner chez eux et exercer la charge de druides par toutes les
Gaules. Que s'ils n'avoient que des filles, ils estoient contraints
d'envoyer les aynées, depuis l'âge de dix. ans, au mesme
lieu où elles estoient instruites, puis instruisoient, et en fin
jugeoient, comme nous avons dict, car les Gaulois s'arrëstoient
bien souvent au jugement de. ces femmes druides. Et ce temps-là
estant passé, elles revenaient en la maison de leurs peres,
où elles se pouvoient marier.
Or ceste resolution estant prise de cette.sorte, Celadon fut celuy
[319/320] qui en eust plus de profit ; car dés le commencement
Leonide luy rendit ses lettres qu'elle luy avoit desrobées, qui
luy fut un grand presage de meilleure fortune, ayant tousjours ouy
dire, que comme les malheurs ne viennent jamais seuls, il semble aussi
qu'un bonheur en attire un autre. Et depuis estant visité fort
souvent, tantost par Leonide, et tantost par le druide, il estoit fort
diverty des tristes pensées qui le consommoient, outre que le
soin qu'Adamas avoit de luy donner des vivres secrettement, n'estoit
pas petit. Et veritablement ce fut une bonne rencontre pour Celadon,
que la bonté du druide et l'affection de la nymphe, car elles
estoient cause que l'un et l'autre estoient soigneux de luy outre
mesure, et par dessus leur devoir et grandeur. Mais ce qui donna plus
de soulagement à ce berger, ce fut que la nymphe luy porta de
l'ancre et du papier, parce qu'estant seul, il s'amusoit à
mettre par escrit les passions qu'il ressentoit, ce qui le contentoit
beaucoup quand il les luy relisoit ; les playes d'amour estant de telle
condition que plus elles sont cachées et tenues secretes, plus
aussi se vont-elles envenimant, et semble que la parole avec laquelle
on les redit, soit un des plus souverains remedes que Ton puisse
recevoir en l'absence. En mesme temps Adamas qui jugeoit bien que les
trop continuelles pensées du berger ne faisoient que l'arrester
et raffermir d'avantage en sa melencolie, luy conseilla de passer son
temps dans le boccage sacré, qui estoit aupres de là,
fust à graver sur les escorces des jeunes arbres des chiffres et
des devises, fust à faire des tonnes et cabinets, pour
l'embellissement du lieu, et pour cet effet luy, apporta des outils
necessaires. Ce berger qui desjaavoit repris ses forces et sa premiere
beauté, ayant aussi l'entendement renforcé, cogneut bien
qu'Adamas le conseilloit avec raison de fuir ceste nonchalante
oysiveté où il avoit vescu ; et cela fut cause que s'en
allant de compagnie au lieu qu'il luy avoit dit, il commença d'y
travailler. Mais tout ce qu'il faisoit, c'estoit par le dessein du
druide qui aussi, comme un bon medecin s'accqmmodant avec son malade,
luy assaisonnoit tous ses conseils par quelque dessein d'amour :
Voyez-vous, luy disoit-il, mon enfant, encore que selon nos statuts,
nous ne devions point faire de temples à Teutates, Hesus,
Belenus, Tharamis nostre Dieu, si est-ce que depuis que ces usurpateurs
de l'autruy, je veux dire ces peuples que l'on appelle Romains,
apporterent avec leurs armes leurs dieux estrangers dans les Gaules, et
que perdant nostre ancienne franchise, nous fusmes contraints de
[320/321] sacrifier en partie à leur façon, nous avons eu
des temples où nostre Dieu a esté adoré parmy les
leurs. Et parce que la coustume est passée en fin en loy, il
vous sera permis, Celadon, de dedier une partie de ce bocage, non pas
comme à une premiere divinité, mais comme à un
tres-parfait ouvrage de ceste divinité, à vostre belle
Astrée ; ce que nostre Dieu ne trouvera point plus mauvais que
les temples dediez par ces estrangers à la déesse
Fortune, à la déesse Maladie ou à la déesse
Crainte, principalement si vostre ouvrage luy estant directement
consacré, vous n'adorez pas sur leurs gazons ceste déesse
Astrée, mais luy en eslevant d'autres à costé de
leurs chesnes, vous adressez vos vœux à ceste belle, comme
à l'œuvre le.plus parfait qui soit sorty de ses mains.
Il faut donc plier ces arbres sur ce chesne, luy dit-il, luy en
monstrant un assez beau, et arracher ces petits, afin d'y faire une
place que nous dedierons à l'amitié ; et contre le pied
du chesne, nous esleverons des gazons en forme d'autel, sur lequel je
mettray un tableau qui sera le simbole de l'amitié. Et quand
celuy-cy sera finy, nous y ferons une porte pour entrer dans un autre
qui sera plus spacieux, et que nous appuyerons sur ce chesne, qui
veritablement, dit-il, est admirable, luy monstrant un grand chesne qui
s'eslevoit d'un seul tronc, et puis se separant en trois branches, les
reunissoit en haut, et les resserroit sous une mesme escorce.
Voyez-vous, luy dit-il, que le lieu monstre que l'on y a esté
quelquefois ? J'y suis venu bien souvent faire des sacrifices pour le
simbole que cet arbre a de Teutates, Hesus, Belenus, Tharamis, nostre
Dieu. - Comment, mon pere, respondit Celadon, vous en nommez quatre, et
vous ne dites que nostre Dieu ? Il faudroit dire nos Dieux. Je ne vous
en eusse pas parlé pour une fois, mais vous l'avez desja
plusieurs fois repliqué. - Mon enfant, respondit le druide, ce
que vous me demandez n'est pas le moindre de nos mysteres, mais
plustost l'un des plus grands de la creance des druides, et quoy que
nous ne le devions reveler qu'à ceux qui sont instruits en nos
antres, et escholes, si ne laisseray-je de vous en declarer autant que
vous serez capable d'en recevoir.
Sçachez donc, mon enfant, que ce grand Dis Samothes, incontinent
apres la division des hommes, à cause de la confusion des
langues, estant bien instruit par son ayeul, fust en la religion du
vray Dieu, fust aux sciences plus cachées, s'en vint descendre
par l'Ocean Armorique en cette terre que jusques à ceste heure
[321/322]
nous nommons Gaule, et qui peu à peu changeant ce nom, semble
prendre celuy de France pour l'advenir ; et depuis s'avançant et
la peuplant, y planta heureusement son sceptre, ensemble y mit la
religion de ses peres, et donna la cognoissance des sciences à
ceux qui plus familiers, et de meilleur esprit, sceurent mieux entendre
et retenir ses enseignemens, et qui depuis de son nom furent
appellées Samothées. Et celuy-cy fut le premier, roy des
Gaules, qui fut tant agreable à Dieu et aux hommes, qu'il regna
longuement en paix et apres luy sa posterité, avec tant d'heur,
qu'il n'y a eu endroit de la terre qui n'ait cogneu le nom, et la
valeur des Gaulois. Que si ce peuple que nous nommons Romain, s'est
usurpé la domination des Gaulois, ce n'a point esté par
les armes, mais plustost par chastiment de nos dissensions qui, estant
pleines d'animosité entre nous, ont esté cause de nous le
faire appeller, et demander secours à ceux de qui l'ambition
nous a depuis devorez, nous apprenant, mais trop tard, qu'il ne faut
jamais esperer que les estrangers nous affectionnent plus que nous ne
nous aymons nous-mesmes. Mais le grand Dieu que Samothes nous enseigna
d'adorer en pureté de cœur, ne voulant estendre son ire à
l'infiny, nous ayant fait passer une demie lune de siecles sous cette
domination estrangere, montre qu'il nous en veut retirer par les armes
des Francs, qui se vantent d'estre issus des anciens Gaulois.
Or 'pour reprendre nostre discours, le quatriesme roy qui
domina en Gaule, des descendans de ce grand et sainct Samothes,
fut le sage et sçavant Druys, de qui quelques uns pensent que,
pour avoir esté instituteur des druides, ils ayent pris leur
nom.
Mais ceux là se trompent, autant que ces Grecs outrecuidez qui
se vantent que c'est de leur mot Drys, qui signifie chesne ; car,
avant que les lettres eussent esté portées en Grece, nous
estions
appeliez druides, et les sciences estoient en Gaule avant que
ces peuples vains sceussent seulement lire, comme le nom de
druide nous enseigne qui, au langage de l'ayeul de Samothes,
signifie contemplateur, du mot Drissim, parce que, comme vous
sçavez, mon enfant, nostre principale vacation consiste en la
contemplation des œuvres de Dieu. Or ce grand Dis Samothes, et
depuis nostre saint instituteur Druys,
nous ordonnerent d'adorer Dieu, non pas selon l'erreur des gens, mais
ainsi qu'ils l'avoient apris de leurs peres. Et parce que l'ignorance
du peuple grossier estoit telle qu'il ne pouvoit
[322/323]comprendre ceste suprême bonté et toute
puissance, qu'ils nommoient THAU, c'est à dire Dieu, sans en
apprendre quelques effets, ils luy donnerent trois noms : IEHUS qui
signifie fort, BELENOS, c'est à dire Dieu homme et TAHARAMIS qui
signifie repurgeant, nous voulant enseigner par ces trois noms, que
Dieu est tout puissant, Createur et conservateur des hommes. Mais
depuis, par les changements que le temps et l'ignorance du peuple
apporte en toutes choses, mais principalement aux noms, au lieu de THAU
ils dirent THAUTA, et en fin THAUTATES et THEUTATES. Au Heu de IEHUS
BELENOS et THAHARAMIS, desquels l'aspiration sur le milieu estoit un
peu mal-aysée, ils dirent HESUS, BELENOS et THARAMIS, et le
peuple a eu tant de pouvoir sur les plus sçavants que chacun
pour estre entendu, a esté contrainct de dire comme eux et
consentir à leur erreur.
- Et quoy ? mon pere, respondit le berger, Tautates, Hesus, Tharamis et
Belenus, ne sont-ce pas les dieux que l'on nous dit, à
sçavoir Mercure, Mars, Jupiter et Apollon, mais un Dieu
seulement ? - Pleust à Dieu, mon enfant, dit le druide, que je
peusse bien faire entendre ce que vous me demandez ; mais où
vostre intelligence ne peut monter, il faut que la croyance que vous
avez en moy vous porte et vous retienne. Sçachez donc que les
estrangers, voyant que les Gaulois adoroient et reclamoient TAUTATES en
toutes leurs affaires, et au commencement de tous leurs voyages, et de
toutes leurs actions, et de plus considerant que naturellement ils sont
eloquents, et qu'ils se plaisent à bien dire, ils jugerent que
c'estoit Mercure, qu'ils disent estre dieu, non seulement de
l'eloquence, mais presidant aux chemins, inventeur des arts et le
protecteur des marchands et de ceux qui trafîiquent. Et apres,
remarquant qu'en nos guerres nous reclamons HESUS, ils creurent que
c'estoit Mars, qui pour eux est tenu le dieu des armées. Et
parce que, quand nous demandons d'estre nettoyez de nos fautes, il nous
oyoient appeller THARAMIS, ils penserent que c'estoit Juppiter, duquel
ils redoutent sur tous les chastimens, à cause de la foudre
qu'ils luy attribuent ; outre que leur semblant que le pardon des
fautes se doit attendre du plus grand de tous les dieux, ils disoient
que c'estoit Juppiter, qu'ils croyent estre le premier et plus puissant
de tous. Et parce qu'ils nous voyoient recourre à BELENUS, quand
nous estions en doute de nostre santé ou de nos amis,
[323/324] ou que nous desirions d'avoir des enfans, ils se persuaderent
que c'estoit leur Apollon, qu'ils croyent estre l'inventeur de la
medecine ; outre que luy donnant la conduite du soleil, voire prenant
mesme bien souvent l'un pour l'autre, et sçachant que le soleil
est la cause de la vie de tous les animaux, et de plus que l'homme et
luy engendrent l'homme, ils eurent quelque raison de penser que
c'estoit nostre BELENUS.
Mais il est certain, mon cher enfant, qu'il n'y peut avoir qu'un Dieu,
car s'il n'est tout-puissant, il n'est point Dieu. Que s'il y avoit
deux Tout-puissants, la puissance seroit divisée, outre qu'il
faudroit qu'ils fussent ou semblables ou differents : s'ils estoient
semblables du tout, ils seroient les mesmes, et ainsi ne seroient
qu'une chose ; s'ils estoient differents, il faudroit que le bon fust
different du bon, ce qui ne peut estre. Je vous dis ces raisons
familieres, pour ne vous apporter les autres qui sont fortes et plus
pressantes, mais plus obscures aussi, et plus difficiles à estre
comprises. - J'ay tousjours creu, mon pere, dit Celadon, qu'il n'y a
qu'un Dieu, roy et seigneur de tous les autres ; mais je pensois aussi
que comme entre les hommes nous voyons des rois qui ont des officiers
sous eux, de mesme il y eust de petits dieux sous celuy qui estoit le
principal, et ce grand Dieu, je le nommois Teutates, et les autres,
Hesus, Tharamis et Belenus que j'adorois apres luy. - En cela, mon
enfant, respondit le druide, vous aviez quelque raison, et toutesfois
vous faisiez une grande erreur, car ceux que vous nommez ainsi ne sont
proprement que .surnoms de ce grand Teutates. Et quoy que je vous avoue
qu'il ait des officiers sous luy comme les roys que vous dites, si
devez-vous entendre qu'ils ne meritent point l'adoration qui n'est deue
qu'à un Dieu. - Et pour quoy, mon pere, repliqua Celadon, les
vois-je dans les temples aupres de nostre grand Teutates ?
- Mon enfant, respondit Adamas, je vous ay desjà dit que les
Romains ont meslé leur religion parmy la nostre. Il faut que
vous sçachiez que par nos loix il nous est deffendu de faire
image de Dieu, parce que l'image n'estant que la representation de
quelque chose, et estant necessaire qu'il' y ait quelque proportion
entre la chose representée et celle qui represente, nostre grand
Dryus, ne jugeant pas qu'il y eust rien entre les hommes qui en peust
avoir avec Dieu, nous deffendit tres-expressement d'en faire, non plus
que des temples, luy semblant que c'estoit [324/325] une grande
ignorance de penser de pouvoir enclorre l'immense
deité dans des murailles, et une tres-grande outrecuidance de
luy pouvoir faire une maison digne d'elle. Cela est cause qu'à
la façon de ces anciens, pere et ayeul du grand Samothes, il
nous fut commandé d'adorer Dieu dans des boccages en campagne,
boccages toutesfois qui luy estoient consacrez par la devotion du
peuple, de peur qu'ils ne fussent profanez, et en ces lieux-là
on choisissoit de grands chesnes, comme nous faisons encore, sous
lesquels Dieu estoit adoré. Et de là est avenu que les
Romains entrant en nos contrées, et voyant nos saincts boccages
et la iaçon de nos sacrifices, ont dit tous estonnez : que nous
estions seuls entre les hommes qui ne cognoissions point Dieu, ou les
seuls qui le cognoissions. Et toutesfois, quoy qu'ils ayent voulu
ravaler la gloire, non seulement des Gaulois, mais de tous les peuples
qui comme des loups affamez, en ont esté engloutis, si ne se
sont-ils peu empescher de dire en parlant de nous que les Gaulois sur
tout sont tres-religieux, et pleins de devotion envers les dieux. Mais
d'autant que le vainqueur donne des loix qu'il luy plaist au vaincu,
ils en firent de mesme en Gaule, où s'usurpant avec une
extrême tyrannie, non seulement nos biens, mais nos aines aussi,
ils voulurent changer nos ceremonies, et nous faire prendre leurs
dieux, nous contraignant de leur bastir des temples, de recevoir leurs
idoles, et de representer Teutates, Hesus, Belenus et Tharamis avec des
figures de leur Mercure, Mars, Appollon et Juppiter. Et parce que les
druides s'opposerent vertueusement à leur abus, il y eut un de
leurs empereurs qui par edit du Senat, voulut abolir toute nostre
religion, chassant et bannissant les druides hors de l'Empire. Mais ce
grand Teutates a permis que les bons ayent esté persecutez pour
esprouver leur vertu, et non pas abolis, afin de donner cognoissance
que jamais ils ne sont entierement abandonnez. Et ainsi parmy la
tyrannie de ces estrangers, nous avons tousjours conservé
quelque pureté en nos sacrifices, et avons adoré Dieu
comme il faut, et mesme en ceste contrée où nous n'avons
jamais recogneu la puissance de ces usurpateurs pour le respect qu'ils
ont tousjours porté à Diane, de laquelle ils ont
pensé que nostre grande nymphe representait la personne. Et
maintenant que les Francs ont amené avec eux leurs druides,
faisant bien paroistre qu'ils ont esté autrefois Gaulois, il
semble que nostre authorité et nos sainctes coustumes reviennent
en leur splendeur.
[325/326] - Mais, mon pere, respondit Celadon, si ay-je bien veu dans
nos bocages sacrez, lors que vous faites des sacrifices, qu'il y a des
statues et des images, quelquefois du grand Dis, et quelquefois
d'Hercule. - C'est parce, respondit Adamas, que Dis et Hercule sont des
hommes, et non pas des dieux, et qu'estant hommes, on les peut
representer. - Mais, repliqua Celadon, si ce ne sont pas des dieux,
pourquoy les mettez-vous sur l'autel ? - Pour faire entendre, dit-il,
qu'ils ont esté entre les hommes comme des dieux pour leurs
vertus, et que, comme tels, nous les devons honorer, et conserver la
memoire, afin que les autres hommes en les voyant, dressent leurs
actions sur le patron qu'ils nous ont laissé. Et les estrangers
qui ne sçavoient pas nostre intention, ont creu que nous les
adorions, et ont dit que Dis estoit Pluton, duquel nous nous vantions
d'estre yssus, et ont donné à Hercule le surnom de
Gaulois, parce que nous en honorions beaucoup la memoire, tant pour
avoir esté plein de toutes vertus heroïques, que pour avoir
espousé la belle Galathée nostre princesse et fille de
Celte nostre Roy. - Vous me racontez, dit Celadon tout estonné,
des choses qui me ravissent, et vous supplie, mon pere, de continuer et
de me dire comment il faut que je fasse quand j'entre dans ces temples
où je trouve des images de Jupiter, de Mars, de Pallas, de Venus
et de semblables dieux et déesses. - Mon enfant, respondit
Adamas, il faut que vous y alliez fort retenu, et que sur tout vous ne
preniez pas cela pour des dieux separés, mais pour les vertus,
puissances et effects d'un seul Dieu, et qu'ainsi vous adoriez Juppiter
comme la grandeur et majesté de Dieu, Mars comme sa puissance,
Pallas comme sa sapience, Venus comme sa beauté, et ainsi des
autres. Par ce moyen les adorant comme je dis, vous refererez tout
à nostre grand Teutates, et honorant les grands heros pour leurs
vertus, vous vous montrerez juste de rendre à ces vertueuses
personnes, apres leur mort, l'honneur que vous n'avez peu leur faire
durant leur vie.Et que cela vous suffise pour ce'ste fois, attendant
que la frequentation que vous aurez avec moy vous en aprenne peu
à peu davantage.Or, mon enfant, laissant donc tous ces discours
à part, nous ferons icy une forme de temple dans ce boccage qui
de long temps a esté consacré à Teutates, c'est
à dire à Dieu: entant que ce sera dans un boccage, nous
observerons nos anciennes ordonnances, et pource qu'il y aura un
temple, nous obeirons à ces
[326/327] estrangers. Et pour l'intelligence de ce que je viens de vous
dire, j'escriray au tronc de ce chesne merveilleux, le sainct nom de
Teutates ; puis en ces trois branches qui s'en separent à la
droite, je mettray Hesus, au milieu Tharamis, et l'autre costé,
Belenus. Et en ce tronc d'en haut où ces trois branches se
viennent reunir, nous graverons encores le sacré nom de
Teutates, pour monstrer que nous n'entendons qu'un Dieu sous ces autres
trois paroles. Que si j'osois vous descouvrir la profondité de
nos saints mysteres et les secrets plus cachez de nostre religion, je
vous dirois une interpretation que Samothes, le plus sçavant de
tous les hommes, nous a laissée et qui de pere en fils est venue
jusques à nous. C'est que ces trois noms signifient trois
personnes qui ne sont qu'un Dieu, LE DIEU FORT, LE DIEU HOMME, et le
Dieu REPURGEANT. Le Dieu fort est le Pere, le Dieu homme est le Fils,
et le Dieu Refurgeant, c'est l'Amour de tous les deux, et tous trois ne
font qu'un' Teutates, c'est à dire un Dieu. Et c'est la mere de
ce Dieu homme, à qui nos druides ont dedié dans
l'entrée des Carnutes, il y a plus de vingt siecles, un autel
avec une statue d'une pucelle tenant un enfant entre les bras
avec ces mots : A LA VIERGE QUI ENFANTERA. Mais, mon enfant, vous
n'estes pas capable de ces hauts mystere, et vaut mieux, pour ne les
profaner, que je m'en taise. Peut-estre adviendrat'il que quelque
sçavant druide venant en ce boccage sacré, adorera
Teutates en pureté de cœur comme nous, et louera nostre courage,
en approuvant nostre bonne intention.
Le druide alloit discourant de ceste sorte des mysteres les plus cachez
de sa religion, et parce qu'ils surpassoient l'entendement du berger,
il n'en voulut point dire davantage. Mais soudain que ces noms furent
gravez contre l'arbre, ils se jetterent tous deux à genoux, et
les adorerent, et ne s'en approcherent. plus qu'avec beaucoup de
respect. Mais d'autant que le druide avoit opinion que, s'il ne
flattoit un peu le mal de Celadon, il perdroit peu à peu la
devotion et la volonté d'y travailler, il nomma le temple du nom
de la déesse Astrée : Et ne craignez, dit-il, mon enfant,
de faillir envers Dieu, pourveu que vous y honoriez ceste Astrée
comme l'un des plus parfaicts ouvrages qu'il ayt jamais fait voir aux
hommes. Celadon y consentit aysément, et plein d'un zele
incroyable, y travailla si assiduellement qu'en peu de jours, il
acheva ce que le druide luy avoit ordonné,
[327/328] qui louant sa diligence et son industrie, afin de luy
augmenter la volonté qu'il avoit, apporta les loix d'amour, et
le tableau de la reciproque amitié.
Mais s'approchant de l'autel d'Astrée, il ne sçavoit ce
qu'il y mettroit dessus pour le faire voir et recognoistre.
Et apres y avoir pensé quelque temps : Si vous estiez bon
peintre, luy dit-il, vous avez bien la memoire assez vive pour vous
ressouvenir des traits du visage de la belle Astrée, de sorte
que vous pourriez bien la peindre, et nous la mettrions sur cet autel
qui luy est dedié ; mais cela n'estant pas encores, je feray
faire un petit tableau où j'escriray seulement son nom. Alors le
berger luy respondit : Vous avez raison, mon pere, d'avoir ceste bonne
croyance de moy, car veritablement j'ay non seulement les traits de son
visage si bien gravez en la memoire, qu'il me semble qu'elle est
tousjours devant mes yeux, mais aussi son parler et ses façons
de faire me sont tellement en l'ame qu'il faut avouer que rien ne me
peut divertir ny separer d'elle, et me figurant à tous coups de
la voir devant moy, il me semble que sa parole de mesme me frappe
tousjours aux" oreilles. Mais encores que je ne sçache pas
peindre, si ne laisserons-nous pour cela d'avoir sa ressemblance, si
vous me promettez de me rendre ce que je vous mettray entre les mains.
Et le druide le luy ayant promis, il decrocha sa jupe, et ouvrant la
boite qu'il portoit au col, il luy montra la peinture d'Astrée :
Mais, mon pere, luy dit-il, si vous la perdez ou que vous ne me la
rendiez, c'est chose tres-asseurée que j'en mourray de
desplaisir, et qu'il n'y a excuse ny consolation qui m'en puisse
garantir.
Apres qu'Adamas eut promis par Teutates qu'il la luy rendroit, le
berger la luy remit entre les mains, mais non sans l'avoir
baisée plus d'une fois, et l'accompagnant tousjours de l'œil
comme la regrettant desja. Le druide, l'ayant quelque. temps
considerée : Vrayement, dit-il, mon enfant, ta folie est belle,
et faut advouer que je ne crois pas qu'il y ait visage plus beau, ny
auquel il se lise une plus grande modestie d'amour, ny une plus douce
severité. Heureux le pere qui a un tel enfant ! Heureuse
la mere
qui l'a eslevée ! Heureux les yeux qui la voyent, mais
plus
heureux celuy qui aymé d'elle la possedera !
A ce mot il la remit en sa boite, avec promesse de la rapporter bien
tost, ce qu'il fit dans cinq ou six jours.
Ce fut en ce lieu qu'Astrée et sa troupe entrerent et virent
[328/329] tant de vers et d'escritures de Celadon, car depuis le berger
s'y plaisoit de sorte qu'il estoit tousjours ordinairement devant
l'image de sa bergere, et Tadoroit de tout son cœur, et selon que
diverses imaginations luy venoient, il les escrivoit et les mettoit
comme pour offrande sur l'autel de la déesse Astrée. Et
ce fut ce berger et Adamas que Silvandre rencontra la nuict discourant
ensemble, car le druide par cette frequentation l'ayma de sorte qu'il
oublioit presque toute autre chose, et de mesme le berger se sentoit
tellement obligé à l'assistance qu'il recevoit de luy,
qu'il l'honnoroit comme son pere. Leonide depuis ce temps là
n'alloit plus si souvent visiter les bergers qu'elle souloit, feignant,
lors que Paris luy en demandoit la raison, que la chasse l'occupoit
entierement.
Or Celadon vesquit de cette sorte, quelquefois moins, quelquefois plus
affligé, selon que ses pensées le traittoient, jusques
à ce qu'il rencontra Silvandre entre les mains duquel il remit
la lettre qu'il escrivoit à la bergere Astrée, et qui
depuis fut cause de faire venir toute cette trouppe de bergeres et de
bergers en ce lieu, où s'estant esgarêe, elle fut
contrainte de se reposer en dessein de partir aussi tost que la lune
commenceroit de paroistre. Mais la peine que ces bergeres avoient eue
le jour et une partie de la nuict, avec la fraischeur du lieu, les
assoupit d'un plus long sommeil qu'elles n'avoient pensé ; car
tant s'en falut qu'elles se reveillassent lors que la lune se leva, que
le jour estoit desja grand que les bergers mesmes estoient encor tous
endormis. Au contraire le triste Celadon, suivant sa coustume, se leva
de grand matin, afin de pouvoir entretenir ses pensées sans
estre rencontré de personne, ayant ordinairement
accoustumé de se lever à telle heure, afin de pouvoir
sortir dehors quand chacun estoit encor endormy, et puis se renfermoit
le plus souvent tant que le jour duroit.
Le soleil ne paroissoit point encores, lors que de fortune il adressa
ses pas. du costé où estoit ceste trouppe. Et parcequ'il
s'en alloit tout en ses pensées, sans prendre garde à ce
qui luy estoit autour, jamais homme ne fut plus estonné que luy,
.quand tout à coup il apperceut Astrée. Elle avoit un
mouchoir dessus les yeux qui luy cachoit une partie du visage, un bras
sous la teste, et l'autre estendu le long de la cuisse, et le cotillon,
un peu retroussé par mesgarde, ne cachoit pas entierement la
beauté de la jambe. Et d'autant que son corps de juppe la
serroit un
[329/330] peu, elle s'estoit deslassée, et n'avoit rien
sur le sein qu'un mouchoir de reseul au travers duquel la blancheur de
sa gorge paroissoit merveilleusement. Du bras qu'elle avoit sous la
teste, on voyoit la manche avallée jusques sous le coude,
permettant ainsi la veue d'un bras blanc et potelé, dont les
veines, pour la délicatesse de la peau, par leur couleur bleue,
descouvroient leurs divers passages. Et quoy que de cette main elle
tinst sa coiffure qui la nuict s'estoit destachée, si est-ce que
pour la serrer trop negligemment, une partie de ses cheveux s'estoit
esparse sur sa joue, et l'autre prise à quelques ronces qui
estoient voisines.
O quelle veue fut celle-cy pour Celadon ! Il fut tellement
surpris
qu'il demeura immobile sans poulx, et sans haleine, et n'y avoit en luy
autre signe de vie que le battement du cœur et la veue qui sembloit
estre attachée sur ce beau visage. Mais il luy advint lors comme
à ces personnes qui ont longuement demeuré dans des
profondes tenebres, et qui sont tout à coup portées aux
plus clairs rayons du soleil ; car tout ainsi qu'elles demeurent
esblouyes par trop de clarté, de mesme pour avoir trop de
contentement, il n'en pouvoit jouyr d'un seul, les ayant eu tout
à coup, et venant de quitter l'obscurité de ses
desplaisirs.
Quelque temps apres, ayant repris un peu plus de force, il
commença de considerer ce qu'il voyoit, tantost regardant ce
visage aymé, tantost le sein de qui les thresors ne luy avoit
jamais esté descouvers, et sans se pouvoir saouler de considerer
toutes ces beautez, il eust voulu, comme un nouvel Argus, avoir tout le
corps couvert d'yeux. Mais lors qu'il estoit en cette agreable
contemplation, voilà sa pensée qui luy represente
incontinent un souvenir qui luy trouble toute sa joye. Retire-toy, luy
disoit-elle, retire-toy, infortuné berger, de ce lieu
bien-heureux, et qu'il ne soit point d'avantage profané par tes
yeux. As-tu desja mis en oubly la deffence qui t'a esté faicte ?
ne sçais-tu qu'il ne t'est pas permis de te presenter devant ses
yeux ? Et peux-tu mettre en oubly ce commandement, ou si tu t'en
souviens, y peux-tu contrevenir ? Il se retira les bras croisez et les
yeux tendus au ciel apres ces parolles, comme si c'eussent esté
des chaînes qui le retirassent avec violence de ce lieu ; mais
certes ses pensées et ses pas faisoient bien un different
chemin, car plus l'un l'esloignoit d'Astrée, et plus l'autre
l'en approchoit. En fin l'ayant perdue de veue, il demeura si
troublé qu'il fut contraint de s'arrester tout court. De m'en
aller, disoit-il, je ne puis, de m'y en
[330/331] retourner, je ri'oserois, de demeurer icy, je me travaille en
vain : à quoy nous resoudrons-nous donc ? A recevoir, disoit-il
apres, la faveur que le Ciel nous a faite sans la luy avoir
demandée. Mais comment contreviendrons-nous au commandement de
celle à qui nous n'avons jamais desobey ? Mais, se
respondoit-il, ne contrevenant point à ce qu'elle m'a
commandé, n'est-ce pas faute d'amour, si par crainte je me prive
de sa veue ? Or elle ne m'a pas commandé de ne la voir point,
car dés lors je me fusse privé de mes yeux, mais
seulement que je ne me fisse point voir à elle. Mais comment me
verra-t'elle en dormant ? Prenons donc Amour pour guide, et sous sa
conduitte, allons le adorer en elle, comme au lieu ou il est en sa plus
grande gloire.
Porté de cette consideration, il retourne sur ses pas et marche
le plus doucement qu'il peut pour ne l'esveiller, et d'aussi loin qu'il
la peut appercevoir, se jette à genoux, l'adore et luy addresse
d'une voix basse cette priere : Grande et puissante déesse, puis
que les dieux ne font pas mieux paroistre leur divinité en
punissant qu'en pardonnant, voicy je me jette à genoux. Je ne
veux point entrer en jugement avec toy, ny demander si la peine que
j'ay supportée n'outrepasse point la grandeur de ma
fauté, puis qu'elle a esté commise par ignorance, mais
seullement je te requiers que la pitié t'esmeuve en ce que mon
amour t'a laissé insensible, et de rendre aussi bien cette
preuve de ta divinité, en me remettant en ma felicité
perdue que tu m'as osté le bon-heur où tu m'avois
eslevé, puis que ma soubmission ne te doit pas moins esmouvoir
au pardon que mon offence inconnue au chastiment.
Ainsi disoit le triste berger, n'osant presque laisser sortir ces mots
de ses levres, de peur d'esveiller celle à qui il les adressoit.
Et lors se relevant, s'approcha d'avantage d'elle, afin de la mieux
considerer. Mais lors qu'il estoit plus avant en cette contemplation,
par malheur Phillis se tourna d'un costé sur l'autre, sans
toutesfois ouvrir les yeux, ny s'esveiller, ce qui donna tant à
craindre à Celadon que, se retirant promptement à
costé, il fut contraint de s'en retourner en sa triste demeure,
où il ne se fut plutost renfermé que, repensant à
cette rencontre et à celle du jour precedent, il ne
sçavoit s'il en de voit prendre un presage heureux ou
malheureux. En fin considerant l'effect de la lettre qu'il avoit remise
entre les mains de Silvandre, car il croyoit bien qu'Astrée en
avoit sceu quelque chose, il se resolut d'en hazarder une autre, et
pour ne perdre temps se depescha de Tescrire, de
[331/332] peur que, s'il tardoit trop, ces bergeres ne s'esveillassent.
Il met sur le ply de la lettre, comme il avoit desja fait sur l'autre,
et sortant hastivement, s'en va au grand pas où il avoit
laissé sa bergere ; mais ayant peur qu'elles ne se fussent
esveillées, lors qu'il les approcha, il se couvrit de quelques
arbres, et estendant la veue de tous costez, cogneut bien qu'elles ne
s'estoient point esveillées. Mais aussi il vit bien que la
compagnie estoit plus grande qu'il n'avoit creu au commencement, parce
qu'il apperceut un peu loin d'elles les bergers dont nous avons
parlé. Et pour sçavoir s'ils dormoient et s'ils estoient
de sa connoissance, il s'approcha doucement du lieu où ils
estoient, et le premier qu'il rencontra fut Silvandre. Ha !
ridelle amy
luy dit-il d'une voix basse ! quelle est l'obligation que je t'ay
puis
que tu as plus faict pour moy que je ne t'avois osé
demander !
Puisses-tu, berger, recevoir de quelqu'un des miens pour remerciemens
de ce bien fait quelque office signalé aupres de Diane, puis que
de moy il ne faut que tu esperes que de simples souhaits. Et lors
tournant les yeux sur les autres quatre bergers qui estoient aupres de
luy, il n'en peut recognoistre aucun, bien luy sembla-t'il d'avoir veu
Tircis autrefois.
Voyant donc qu'ils estoient tous endormis, il s'achemine vers les
bergeres. Le soleil estoit desja assez haut, et trouvant passage entre
les arbres, commençoit d'esclairer en quelques lieux sur elles,
de sorte que si ce berger eust esté aussi juste juge des beautez
qu'il estoit parfait amant, il eust bien peu dire à laquelle de
toutes il falloit donner le prix de la beauté. Mais si les longs
ennuis d'Astrée iuy faisoient en quelque chose ceder pour lors
à Diane, l'affection du berger suppleoit de sorte à ce
defaut que le jugement n'en estoit jamais donné par luy à
son desadvantage. Et lors considerant particulierement Astrée,
il se remet sur un genoux, et s'approchant de sa belle main, ne peut
s'empescher de la luy baiser, puis avançant la jambe, et tramant
l'autre doucement, luy mit sa lettre dans le sein, et transporté
d'amour, ne se peut garder d'accompagner sa main de la bouche. 0 perdu
Berger ! quel fust alors le transport qui en te relevant te porta
jusques à sa bouche î II fut tel en fin qu'oubliant
presque la crainte qu'il avoit eue de l'esveiller, il l'appuya de sorte
dessus, quela bergere donna signe de s'esveiller, et commençoit
d'ouvrir les yeux lors qu'il s'estoit à peine relevé. Et
n'eust esté que de fortune les rayons du soleil qui luy
donnoient sur le visage l'esblouyrent de
[332/333] leur prompte clairté, il n'y a point de doute
qu'elle l'eust recognu ; mais cela fut cause qu'elle ne peut que
l'entrevoir comme une ombre, et lors qu'elle voulut tourner la teste
pour le suivre des yeux, ses cheveux qui estoient, comme j'ay dit, pris
à des ronces, Farresterent avec telle douleur qu'elle ne peut
s'empescher de faire un cry assez haut, dont Phillis s'esveilla en
sursaut. Et luy demandant quel sujet elle avoit de crier, Astrée
luy monstra ses cheveux, n'ayant encores la force de parler, tant elle
estoit estonnée de ce qui luy estoit advenu. Phillis en
sousriant les luy desprit, et se voulant rasseoir en sa place, elle vit
qu'Astrée s'estoit levée, et avoit laissé choir un
papier. Elle fut curieuse de le ramasser, et de la suivre à
quinze ou vingt pas du lieu d'où elles s'estoient levées.
Et lors la triste Astrée s'estant assise contre un arbre, devint
pasle outre mesure, et sembloit presque sur le poinct d'esvanouyr, dont
Phillis estonnée courut incontinent là soustenir.
Helas !
ma sœur, dit-elle à Phillis avec un grand souspir, helas !
qu'est-ce que j'ay veu ? Et lors elle se taisoit pour quelque temps,
estant contrainte de souspirer, et peu apres recommençant par un
grand souspir, elle disoit : Helas ! ma sœur, j'ay veu
Celadon ! Je
veux dire que j'ay veu ce qui reste de Celadon.
A ce mot de Celadon, la voix se perdit en sa bouche, et la langue
s'attacha à son palais ; puis serrant les mains ensemble, et
tenant les yeux tendus au ciel, sembloit luy demander secours en ce
travail. Phillis qui la vist en cet estat, ayant ouy le peu de paroles
qu'elle venoit de dire, eut soudain opinion qu'elle avoit eu quelque
songe estrange qui l'avoit espouvantée de ceste sorte, et pour
l'en divertir: Ma sœur, luy dit-elle, c'est une folie de croire aux
songes, car l'imagination nous represente en dormant ce que nos yeux
ont veu en veillant, ou que nous avons fait ou pensé, si bien
qu'ils, ne sont pas presages du futur, mais seulement images du
passé. - Ah ! ma sœur, interrompit Astrée, ne
croyez
point que ce soit songe. Je l'ay veu de mes yeux, et soudain qu'il a
conneu que je le regardois, il s'est esvanouy en l'air. -
Peùt-estre, ma sœur, respondit Phillis, aviez-vous opinion de
veiller, car 'cela advient bien souvent en dormant. - Ne vous figurez
point cela, dit Astrée, veritablement je veillois. - Et comment
est-ce, dit Phillis, que vous avez pris garde à luy ? -
J'estois, respondit Astrée, ny bien esveillée, ny bien
endormie, lors que je l'ay ouy souspirer autour de moy, voire jusques
aupres de
[333/334] mon visage, j'ay ouvert les yeux et ay veu l'âme
de mon berger, devant moy. Mais, ô Dieu ! combien belle et
pleine
de clairté ! Elle estoit telle qu'il n'y a soleil qui
porte plus
de rayons. Jugez-le, ma sœur, puis que j'en suis demeurée
esblouye, jusques à ce que j'ay esté icy. Mais aussi tost
que j'ay jette l'œil sur luy, il s'est perdu aussi viste qu'un
esclair.Et vrayement,ô belle ame ! tu as raison de ne
vouloir que
la veue de celle qui a sceu si mal mesnager ta vie te souille. Si te
suis-je infiniment obligée, puis qu'ayant tant d'occasions de me
hayr, tu me fais toutesfois paroistre que ton amour continue.
Phillis, toute estonnée, creut alors que veritablement c'estoit
ramé de Celadon, et luy dit : Tout ce que nous pouvons faire
pour ceux qui ne sont plus en cette vie, c'est d'en avoir la memoire,
d'en redire les vertus et de leur rendre le dernier office de
pitié qui est la sepulture. De sorte que je suis d'avis,
dit-elle, que pour vostre contentement et pour satisfaire à
cette ame qui vous a tant aymée, vous luy fassiez dresser un
tombeau, afin de la mettre en quelque repos, et puis en conserver la
memoire parmy nous le plus longuement qu'il vous sera possible. - Cela,
dit Astrée, feray-je toute ma vie; mais, ma sœur, ne sera-t'il
point trouvé mauvais si n'estant point de mes parens, je luy
rends ce dernier office de la sepulture ? - Que peut-on dire,
respondit-elle, sinon que ses parens ne faisant pas leur devoir en
cecy, vous faites ce qu'ils devroyent faire ? Que s'il estoit en vie,
il y auroit apparence de faire quelque doute, mais à ceste heure
qu'il est mort, on ne peut soupçonner que vostre amitié
passée, qui n'est guiere plus inconnue qu'à ceux qui
n'ont jamais ouy dire vostre nom. Disant ces parolles, elle tenoit le
papier qu'elle avoit ramassé, et de fortune Astrée
jettant l'œil dessus et recognoissant l'escriture de Celadon, luy
demanda quelle lettre elle tenoit en la main. Elle respondit qu'elle
l'avoit ramassée, et que c'estoit elle qui l'avoit laissé
choir quand elle s'estoit levée. - J'ay bien senty, dit alors
Astrée, que quelque chose m'est tombée du sein, mais
j'estois tant hors de moy que je ne l'ay pas veue. Et lors la prenant
et lisant ce qui estoit au dessus, elle dit que c'estoit la lettre que
Silvandre avoit trouvée. - Cela ne peut pas estre, dit Phillis,
car je l'ay serrée dans ma poche. Et y mettant la main, la
trouva. - Que-sera-ce donc ? respondit Astrée, si est-elle
escrite de la mesme main. Et lors la despliant, elle trouva
qu'elle estoit telle. [334/335]
LETTRE
DE CELADON
A LA BERGERE ASTRÉE
Si l'occasion de vostre venue en ce lieu, où le
reste de Celadon
est encore, puis que les dieux le veulent ainsi, n'est que pour voir
combien vous avez peu, et pouvez sur luy, c'est trop de peine pour
chose de si peu de valeur, Que si quelque estincelle de compassion vous
y ameine, quels services peuvent meriter une si grande recompense ? Et
si la fortune seule vous y a conduitte sans dessein, n'est-ce pas trop
de bon-heur pour une personne si mal-heureuse ? De sorte que quelque
occasion que ce puisse estre, j'advoue que c'est sans raison, si ce
n'est qu'il soit tres-raisonnable que, comme l'affection que je vous
porte outrepasse toutes les bornes de la raison, de mesme, en ce qui
touche cette affection, la raison n'ait point de lieu. Et par ainsi je
ne me dois plaindre qu elle n'ait esté appellêe quand j'ay
esté banny, ny qu'aux ennuis que je souffre, elle ne puisse
avoir quelque place, estant tres-juste que celuy qui le premier a
desdaigné la raison, sente que la raison aussi le desdaigne.
Si ne laisseray-je de vous remercier autant que peut faire l'ombre
vaine de ce que j'ay esté [car veritablement je ne suis plus
autre chose) si vous estes venue voir combien vous pouvez sur moy, car
comme que ce soit, c'est un. de mes plus grands desirs d'estre en
vostre memoire. Je vous remercie de mesme si la pitié vous y
ameine, car encor qu'elle soit bien tardive,ce n'est pas estre sans
consolation que d'avoir en fin quelque consolation. Et aussi vous
remercieray-je si c'est la fortune, puis que je connois par là
qu'il n'a tenu qu'à elle que je n'aye plutost ressenti les
effets de vostre douceur. Et cette derniere consideration sera cause
que, comme par le jugement de tous ceux qui vous voyent, et par la
grandeur de mon affection, vqus estes la plus belle et plus
aimée bergere de l'univers, de mesme je me diray, puis que ma
fortune et ma constance le veulent ainsi le plus infortuné comme
le plus fidelle de vos serviteurs.
Ce fut bien alors que ces bergeres creurent que Celadon estoit mort, et que l'amour fit resoudre Astrée de luy rendre le Rentier devoir de son amitié. Et lors qu'elles se vouloient lever pour esveiller Diane et les autres bergeres, parce qu'il estoit desja tard et qu'elles craignoient que l'on fust en peine d'elles en leur [335/336] hameau, elles apperceurent que Silvandre estoit venu aupres de Diane qui dormoit, et que demeurant ravy à la regarder apres avoir esté quelque temps immobile, en fin il dit fort haut telles paroles.
SONNET
La belle dont l'amour me prive de
repos,
Reposoit doucement sous l'ombre d'un boccage
Là voloient les amours autour
de son visage,
Qui naissoient
de ses yeux, encor qu'ils fussent clos.
Là les Zephirs changez en amoureux propos,
Rendoient pour ses
amours un amoureux hommage.
Et les arbres chargez de tant
d'amours esclos,
N'en estoient garantis par les loix de leur aage.
Hommes, faunes ny dieux, rien n'estoit à l'entour,
Contemplant
ce sommeil, qui ne bruslast d'amour,
Et perdist le repos
pendant qu'elle repose.
Quelle estes-vous, beauté, quand veinere vous voulez,
Puis que,
sans ce dessein, tellement vous
bruslez,
Que vous voir,
vous aymer, n'est qu'une mesme chose ?
Il parloit ainsi haut, parce qu'il ne craignoit de
l'esveilier, ayant
eu commandement d'elle de le faire aussi tost mesme que la lune
luiroit. Mais la bonne fortune de Celadon ne le voulut afin qu'il eust
ce contentement de voir sa maistresse en ce lieu, et fut cause qu'encor
que Silvandre eust veillé une partie de la nuit, il n'eut
toutesfois la hardiesse d'interrompre le sommeil de sa maistresse,
craignant qu'elle s'en trouvast mal, ou que peut-estre elle eust trop
d'incommodité à marcher sous la foible lueur de la lune
parmy ce bois. Apres que ce berger eut proferé ces paroles, il
se mit à genoux pour luy baiser une main, mais ayant peur
d'estre apperceu de ces deux bergeres qu'il ne vit plus en leurs
places, il se releva marry d'en avoir tant fait, si toutesfois il avoit
esté veu.
Cependant ces deux bergeres le regardoient, et
Phillis qui [336/337] estoit bien aise de divertir Astrée
: Ne me croyez jamais, ma sœur, luy dit-elle, si ce berger n'ayme
Diane, et. s'il n'a esté moins fin qu'il ne pensoit estre. -
J'en parlois hier à Diane, respondit tristement Astrée,
et selon ce que j'en peus recognoistre, il n'en doit attendre que du
desplaisir, car non seulement elle ne le veut point aymer,mais ne veut
pas mesme sçavoir qu'il l'ayme.-Voilà, adjousta Phillis,
une resolution qui semble devoir conduire en peu de temps Silvandre aux
termes de Celadon et Diane à ceux d'Astrée. - Ha
!
ma sœur, dit Astrée, Silvandre court bien cette fortune, mais
tant que Diane s'exemptera d'amour, elle ne jouera jamais un si
malheureux personnage que le mien. -- Je vous l'advoue, repliqua
Phillis, que tant que veritablement elle sera exempte d'amour, elle ne
sera point en ce danger, mais si ce n'estoit que par dissimulation
qu'elle en fust exempte, qu'en jugeriez-vous ? - Qu'elle seroit
heureuse par opinion, dit Astrée, et qu'en effect elle
seroit mal-heureuse; mais il n'y a gueres encpres d'apparence, l'humeur
de Diane et les perfections de Silvandre n'estant point telles que la
bergere puisse estre prise facilement, ny luy propre sujet pour la
pouvoir prendre. Et à ce mot, prenant Phillis par la main, elle
se leva pour aller trouver Diane. Toutesfois Phillis ne laissa de luy
respondre : O ma sœur ! que vous estes deceue si vous avez cette
opinion ! car pour ce qui concerne les merites de Silvandre
croyez que
quand un berger a dessein de plaire,il se rend tout autre qu'il n'est
pas lors qu'il vit nonchalamment. De là advient que quelquefois
l'on s'estonne si fort de voir des bergers cheris et aymez, que l'on
juge toutesfois si desagreables.. Et de là, ce crois-je, a pris
naissance ce vieil proverbe : Nulles amours laides. Voire je diray bien
davantage, que je n'ay encores veu jusques icy berger, qui ayt
esté desagreable à celle qu'il a recherchée, s'il
n'y a point eu d'autre occasion de haine que son amour, tant ceste
recherche et ce desir de plaire rend agreables ceux qui ont dessein de
se faire aymer. Que si cela advient en general à tous, à
plus forte raison à Silvandre, de qui le corps n'est point si
desagreable que la beauté de l'esprit ne puisse aisément
suppléer à tous ces defaux. Et quant à ce qui est
de l'humeur de Diane, l'amitié qu'elle a portée à
Filandre est une preuve certaine qu'elle n'a pas tous-jours esté
insensible à l'amour. Et qui peut empescher que ce qui luy est
arrivé une fois ne luy advienne encor une autre ? Quant à
moy, je crois qu'amour n'a pas oublié l'adresse dont il
[337/338] usa la premiere fois qu'elle fut blessée et que
Silvandre peut bien avoir la mesme fortune que Filandre a eue. - C'est
pour-quoy (respondit Astrée en luy serrant la main) je tiens
pour chose impossible que jamais Diane se laisse reprendre à
l'Amour. Et en cela, nous sommes vous et moy de differente opinion ;
car je croy que fort aysément une fille qui n'a jamais rien
aymé se laissera emporter à ces douces flateries, mais du
tout impossible, selon mon humeur, qu'une personne advisée ayant
aymé et perdu la personne aymée, puisse jamais plus
laisser prendre racine à un autre amour dans son ame. Et me
semble que pour cette occasion le cyprez seroit un bon symbole de mon
amitié, puisque s'estant coupé il ne rejette jamais.
A ces dernieres paroles elles arriverent si prés de Diane que
Phillis ne luy peust respondre autre chose sinon : Nous verrons bien
tost, ma sœur, qui de nous deux aura fait un plus certain jugement.
Cependant que ces bergeres parloyent de ceste sorte, Paris, Hylas,
Tircis et Tersandre ayant esté esveillez par Silvandre, s'en
venoient trouver ces bergeres et parloient si haut en s'en approchant
que Diane s'esveilla presque au mesme temps que Phillis la
vouloit pousser de la main. Elle fut honteuse de se voir presque toute
des-habillée en si bonne compagnie, et cela fut cause que
ramassant son poil d'une main, et couvrant son sein de l'autre, elle
s'eslongna entre quelques arbres, où Astrée et Phillis la
suivirent, et luy raconterent, cependant qu'elle se coiffoit, la vision
d'Astrée, la lettre qui luy est oit tumbée du sein, et en
fin la resolution qu'elle avoit prise de faire un vain tombeau à
l'ame de Celadon, puisque ses parens n'avoient point de soucy de son
repos. - Cet office, respondit Diane, est vrayement plein de
pitié, et de pieté, et quant à moy il n'y a rien
que j'y des-apreuve, sinon que ce sera donner occasion à
plusieurs de parler, trouvant estrange que l'inimitié de vos
parens soit changée en une si bonne volonté. - Comment,
estrange ? repliqua la triste bergere, elle devroit bien sembler
davantage, si cette inimitié dont vous parlez duroit encores
apres la mort. Si Celadon vivoit, il n'y a point de doute que je ne
voudrois pas que l'amitié que je iuy porte fust recogneue; mais
helas ! puisque pour mon malheur il n'est plus parmy les hommes,
si ce
n'est assez que les hommes la connoissent, je veux bien que la terre et
le Ciel ne l'ignorent pas. Et voicy la raison sur quoy je me fonde: mes
amyes ne trou- [338/339] veront jamais mauvais ce qui me plaira, quant
aux autres, tant s'en faut que je me vueille priver pour elles de mon
contentement, que ce m'est plaisir de leur desplaire. - Puis que vous
avez ceste resolution, respondit Diane, le plustost que vous la pourrez
mettre en effect sera le meilleur, ce me semble, et si vous croyez mon
conseil, ce sera avant que partir d'icy. Je m'asseure que je le feray
bien faire à Paris en son nom et toutesfois à vostre
intention. - Mais, respondit Phillis, où trouveroit-on les
choses necessaires si nous n'allons en nostre hameau ? - Le temple, dit
Diane, de la Bonne Déesse où les filles druides et les
vestales demeurent, n'est pas loing d'icy; si quelqu'une de nous y va
accompagnée de l'un de ces bergers, il ne nous sera rien
refusé d'une si sainte compagnie pour un si bon dessein. Mais
appelions Paris et ses bergers qui nous en diront leur advis.
Phillis à ce mot les appellant, ils vindrent vers elles, et
Diane tirant Paris à part, luy fit entendre la vision et le
dessein d'Astrée. Et parce, continua-t'elle, que la medisance a
les ongles si aiguës qu'elle treuveroit prise sur le plus poly
d'un enclume, je desire de vous ceste courtoisie que ce tombeau soit
eslevé en vostre nom à l'intention toutesfois de la
bergere. - Vous pouvez, dit Paris, disposer entierement de tout ce qui
est en mon pouvoir, et faut seulement que vous preniez la peine de me
commander, car je perdray, seulement la volonté de vous faire
service quand je seray privé de la connoissance de moy-mesme.
Apres que Diane l'eut remercié le plus honnestement qu'il
luy fut possible, elle le pria de faire donc entendre sa volonté
à toute la trouppe, ce qu'il fit si discretement qu'il n'y eut
personne, hormis Silvandre, qui ne creust que veritablement ce dessein
venoit de luy seul. Mais ce berger qui n'ignoroit pas l'amitié
qu'Astrée portoit à Celadon, se douta bien que ce
n'estoit que pour la couvrir aux plus curieux. Et parce qu'il estimoit
la vertu d'Astrée, luy-mesme s'ayda en cette dissimulation, et
s'offrit d'aller au temple de la Bonne Déesse, pour avoir les
choses necessaires. Àstrée y voulut aller aussi, pensant
que sa presence y rapporteroit beaucoup, à cause de
l'amitié que Chrisante, la principalle des filles druides, luy
portoit. Elle pria donc Phillis et Laonice de demeurer avec Diane en ce
lieu, cependant que Madonte et elle s'en iroient avec Silvandre et
Tersandre au temple qui estoit proche de là, avec promesse
d'estre aussi tost de retour que Paris et ces autres bergers auroient
eslevé les gazons, et preparé les fleurs et les choses
necessaires. [339/340] Ainsi s'en alla la bergere Astrée ; et
Paris mettant la main à l'œuvre, choisit le plus prés du
lieu où elles avoient dormy un endroit qui estoit vuide
d'arbres, et où l'herbe semée de diverses fleurs sembloit
estre reservée à un semblable office. Tircis et Hylas
avec le fer de leur houlette et les cousteaux qu'ils portoient à
leurs ceintures, n'ayant point de meilleurs outils, luy aidoient
à tracer et couper les gazons, et apres à les esiever
l'un sur l'autre en façon de tombeau, cependant que Diane,
Phillis et Leonide d'un autre costé, cueilloient diverses fleurs
pour les semer dessus quand la ceremonie se feroit, et diligenterent de
sorte qu'ils paracheverent en peu de temps. Or il ne falloit que la
perche pour mettre la ressemblance d'une colombe dessus pour marque du
lieu où estoit mort Celadon, et de quoy graver ou escrire le
tiltre ou epitaphe ; mais n'ayant ny hache pour coupper, ny encre pour
escrire, ils estoient bien empêchez. En fin Tircis se ressouvint
qu'au temple de la déesse Astrée, Hylas avoit
trouvé de quoy escrire, et que sans doute il y avoit
laissé l'escritoire ; ils le prierent d'y aller, et luy
promirent qu'il l'attendroient. Luy, pour obeyr à sa maistresse,
partit incontinent avec promesse de revenir bientôt. Et Paris,
desireux de tenir toute chose preste, s'adressant à Diane, luy
dit qu'il seroit à propos de choisir cependant la perche, qu'ils
essayeraient de couper peu à peu avec leurs cousteaux, et pour
ne faillir Astrée à son retour, ils allerent du
costé qu'elle de voit revenir.
Laissant donc la riviere à main gauche, ils se mirent pas
à pas à rechercher parmy ces arbres quelque branche
qui'leur fust propre, et ne se donnerent garde qu'ils furent de ceste
sorte presque hors du bois sans rencontrer ce qu'ils cherchoient, parce
que Diane pensant que Paris s'en prist garde, n'y regardoit pas, et
Paris estoit de sorte attentif à elle, qu'il ne pensoit point
à sa queste. Dequoy Diane s'appercevant, dit à Tircis :
Je crois que nous serons si difficiles en nostre chois que tout ce bois
ne nous contentera pas. - Si me semble-t'il, respondit Tircis, que j'ay
veu des branches assez bonnes. - II faut, respondit Paris, qu'elles
soient bien grandes, autrement elles ne sçauroient servir. -
Mais, respondit Tircis, si elles le sont trop, le vent les abat
incontinent, de sorte que quand elles ont vingt ou vingt cinq pieds,
c'est assez.- II est vray, dit Paris, mais il faut que je confesse que
j'ay pensé ailleurs, et que je n'y ay pris garde. - Est-ce
ainsi, interrompit Diane en sousriant, que vous nous faictes perdre
nos pas inutilement ? [340/341] Alors Paris se tournant
vers Tircis, le pria que, s'il en remarquoit quelqu'une qui fust bonne,
il l'en advertit ; et puis adressant sa parole à Diane : Ne me
blasmez point, belle Diane, de la faute que vous me faites commettre,
car est-il possible d'estre aupres de vous, et penser à quelque
autre chose ? - Je ne crois pas, respondit Diane, qu'il vous doive
estre plus difficile qu'à moy, estant auprés de vous, de
penser ailleurs. - Si vos merites et ce qui est en moy, respondit
Paris, estoient esgaux, ou que nos volontez fussent semblables, il y
auroit de l'apparence en ce que vous dites. - S'il y a du deffaut, dit
Diane, il est de mon costé. - Ouy bien, adjousta incontinent
Paris, en ce qui est de la volonté, mais c'est ce qui est cause
que je ne puis arrester vostre pensée. - Je l'entends autrement,
dit Diane, car je vous estime et vous honore comme je dois. - Pleust
à Dieu ! Diane, respondit Paris, avec un grand souspir,
que vous
fussiez aussi veritable que vous estes belle. - Vous ne desirez pas,
dit la bergere, beaucoup de verité en moy. Mais en quoy me
jugez-vous mensongere ? Puis-je faire plus d'estime de vous, ou
demandez vous que je vous rende plus d'honneur ? S'il y a en cela de la
faute, accusez-vous-en, puis que vous ne le voulez pas. -- Cet honneur
et cette estime dont vous parlez, dit-il, n'est pas ce que je demande,
tant s'en faut, c'est ce qui me rend tesmoigriage du contraire ; mais
changez ceste estime en amitié, et cest honneur en
familiarité? et je seray content. - Vous estes trop raisonnable,
respondit-elle, pour en vouloir d'avantage de moy, contentez-vous,
gentil Paris, que je vous ayme, et vis avec vous comme si vous estiez
mon frere. Ce n'est pas que je ne sçache bien qu'estant ce que
vous estes, une bergere, telle que je suis, ne le devroit pas oser,
mais j'ayme mieux faillir aux loix de la civilité que de vous
deplaire, puis que vous le voulez ainsi. - C'est bien, repliqua Paris,
un commencement de ce que je desire, mais non pas tout ce que je veux.
- En cela, dit Diane comme en toute autre chose, il faut que vous
regliez vostre volonté à la raison. - II vous est
aysé, respondit Paris, de donner et suivre ce conseil, mais
n'est-il pas raisonnable que quelquefois Diane choisisse quelqu'un
qu'elle rendra heureux, et avec qui elle puisse vivre heureuse ? - Ce
choix, repliqua-t'elle, est bien mal aysé à faire, et
pour ne m'y tromper, je le remettray tousjours à ceux qui sont
plus sages que moy. -Et qui sont-ils ? adjousta [341/342] Paris. - Et
qui peuvent-ils estre, dit-elle, sinon ma mere et mon oncle ?
Paris vouloit respondre lors que Tircis l'interrompit pour luy monstrer
une jeune branche. Diane en fut bien ayse, car ce discours
commençoit de la presser bien fort, et au contraire Paris bien
ennuyé, qui desiroit de sçavoir d'elle si elle auroit
agreable qu'il leur en parlast ; mais elle qui le recognut bien, pria
Phillis de ne s'eslongner plus comme elle avoit fait, de peur que Paris
ne reprist son discours. Ayant donc choisi ceste perche, ils essayerent
de la couper, mais leurs cousteaux n'estant pas assez forts, ils se
contenterent de la marquer, en attendant qu'Astrée fust de
retour, croyant bien que Silvandre n'auroit pas oublié ce qu'il
faudroit pour cet effect.
Reprenant donc le chemin du temple de la Bonne Déesse, ils s'en
alloient au petit pas ; et peut-estre que Paris vouloit retourner sur
les discours qu'ils avoient laissez, lors qu'ils apperçeurent
à la sortie du bois une bergere qui se peignoit sous un large
sycomore. Et parce que ses cheveux blonds et crespez estoyent si longs
qu'ils la couvroyent presque tout d'autant qu'elle estoit assise, ils
ne seeurent d'abord juger ce que c'estoit. Mais s'en estant un peu
approchez, et ayant rafermy leur veue, ils recogneurent que c'estoit
une bergere; son visage toutesfois que les cheveux cachoient en partie,
ne pouvant estre bien veu par eux, leur donna la curiosité de
s'en approcher d'avantage. Et lors qu'ils essayoient de la
recognoistre, ils veirent un jeune berger qui se vint jetter devant
elle à genoux, la surprenant de sorte qu'elle n'avoit eu le
loisir de se lever. Ny ce berger ny ceste bergere ne peurent estre
recognus de ceste troupe, encores qu'ils feussent d'un hameau assez
voisin. Quant à la bergere, elle pouvoit estre dicte belle et la
nonchalance de ses cheveux et de ses habits luy adjoustoit plustost
quelque grâce qu'elle ne luy en ostoit. Mais ce qui les rendit
encor plus estonnez, fut qu'ils veirent le long d'un petit pré
un autre berger qui de fortune survenant en ce lieu les avoit apperceus
et les consideroit avec une si grande inquietude, qu'encores qu'il
montràst de se vouloir cacher, si ne se pouvoit-il empescher de
paroistre et de faire bruict par ses divers mouvemens. Quelquefois il
avançoit la teste à costé de quelques branches qui
le couvroient, et prestoit l'oreille pour ouyr ce qu'ils disoient;
d'autresfois mettoit un doigt dans sa bouche, et le serroit entre ses
dents ; peu apres, de ceste mesme [342/343] main il se grattoit la
teste, et en fin lors qu'il entr'oyoit quelque mot, il serroit les deux
mains ensemble et les laissoit choir sur ses cuisses, et bref portoit
si impatiemment de les voir ensemble qu'il n'avoit nulle fermeté
en ses actions. D'autre costé la bergere faisoit paroistre
d'avoir si peu agreable la venue de celuy qui estoit à genoux
devant elle, qu'elle ne daignoit pas seulement tourner les yeux vers
luy, et sembloit qu'elle se hastast de parachever sa coiffure, afin de
s'en aller plustost de ce lieu.
Diane et sa trouppe voyant la beauté et le desdain de la
bergere, l'affection et soubmission de celuy qui estoit à
genoux, et les apprehensions de celuy qui les regardoit, prindrent
volonté de sçavoir d'avantage de leurs affaires. Et
pource, en attendant qu'Astrée revinst, ils s'en approcherent le
plus qu'ils peurent sans en estre veus, et lors ils ouvrent que ce
berger, apres un grand souspir, reprenoit la parole de ceste sorte :
Est-il possible, bergere, que vous n'ayez jamais agreable ny la
volonté que j'ay de vous servir, ny la contrainte que vous me
faites de vous aymer. - Je ne sçay, respondit-elle
desdaigneusement, ny quelle est ceste volonté, ny quelle est
ceste contrainte dont vous me parlez, mais je sçay bien que
venant de vous, ny l'un ny l'autre ne m'en sçauroit plaire. -
Que vous ne sçachiez point, repliqua le berger, ny quelles sont
vos chaines, ny quelle est ma servitude, cela ne me remet pas en
liberté, mais que vous ne les ayez .point agreables, d'autant
qu'elles me touchent, c'est bien le plus grand mal qui me puisse
arriver. - Si la coustume, dit la bergere, rend toutes choses, pour
difficiles qu'elles soient, aisées à supporter, vous ne
devez pas beaucoup ressentir le mal que vous dites, puisque il y a si
long temps que vous y devez estre accoustumé. Car dés
l'heure que vous me declarastes vostre volonté, je vous fis
entendre la mienne si franchement que vous en sceustes autant la
premiere fois que vous en avez jamais sceu depuis, ny que vous en
sçaurez jamais. - Ha ! Doris, respondit le berger, si mon ame
s'endurcissoit aussi bien à vos desdains que vostre cœur
à mes prieres, il est certain que desormais je ne les sentirois
plus; mais, helas ! cette coustume ne sert qu'à me rendre
plus
sensible, et tant s'en faut qu'elle m'allege, que tout ainsy que celuy
est tousjours plus travaillé qui continue de porter un pesant
fardeau, de mesme est-il de ceste coustume qui ne fait que rendre ma
peine plus insupportable.
La bergere demeura quelque temps sans luy respondre, comme[343/344] si
elle eust esté attentive à s'habiller, mais voyant
qu'il ouvfoit la bouche pour recommencer, elle l'interrompit par ces
paroles : Voiez-vous, Adraste, tous vos discours ne servent de rien, et
vous diray encor une fois pour toutes que je ne veux ny aymer ny estre
aymée, et si vous ne voulez estre hay de moy, ne m'en importunez
plus. - O Dieux ! dit le berger, qu'est-ce que j'entens ? Et
lors.se
tournant vers elle :Est-il possible, luy dit-il, bergere, que les dieux
ne se lassent jamais d'estre adorez des mortels, et que vous soyez
ennuyez de l'estre de moy ? - Ne vous en estonnez point, Adraste, dit
la bergere, c'est que je ne suis point déesse ; que si je
l'estois et que Tonne me fist point de plus agreables sacrifices que
les vostres, j'aymerois mieux estre sans temple et sans autels. Et
à ce mot ayant parachevé de s'habiller, elle ramassa sa
houlette qui estoit à terre, et partit de ce lieu, laissant ce
pauvre berger tant affligé qu'il n'eut ny la force. ny là
hardiesse de la suivre.
Diane la voyant partir fut en volonté de l'appeller, mais
considerant que sans y prendre garde plie s'en alloit vers l'autre
berger, elle pensa bien qu'il l'arresteroit, et que par ce moyen elle
pourroit apprendre d'avantage de ses nouvelles. Et de fait cest autre
berger, la voyant venir vers luy, Talla rencontrer, et la print par sa
robbe, de peur qu'elle ne passast outre ; mais elle qui fuyoit encor
plus celuy-cy, voulant rudement se demesler de ses mains se laissa
cheoir si à propos qu'il sembloit qu'elle se fust assise
à son gré. Le berger se jetta incontinent à
genoux, et luy demandant pardon de ceste faute. - Ce n'est point de
ceste-cy, dit-elle, berger, qu'il faut que vous vous repentiez, mais de
celle qui m'a fait perdre toute la bonne volonté que je vous ay
jamais portée. - Pour celle-là, respondit incontinent le
berger, au lieu des paroles j'y mettrois le sang et la vie; mais je
n'ose vous en supplier, sinon avec le silence et la soubmission,
puisque aussi bien je ne sçay quelle elle est veritablement. -
II n'y a, Palemon, repliqua-t'elle, plus grande ignorance que de celuy
qui ne veut pas sçavoir quelque chose, mais cela ne me touche
point. Je suis guerie de ceste blesseure, et de telle, sorte que la
marque n'y paroist plus. - II est aysé, dit le berger, de guerir
d'une playe qui n'a pas esté grande. - Je ne vous diray pas,
respondit-elle, quelle elle a esté, pour n'augmenter d'avantage
vostre vanité ; tant y a que j'aymerois mieux la mort que' de
retomber aux mesmes accidens dont je suis sortie. - Or voyez, [344/345]
dit alors le berger, à quel poinct je suis reduit ; l'affection
que je vous porte a tant de puissance sur moy, que si la condition
où vous estes, vous plaist autant que vous dites, elle me
deffend de vouloir que vous la changiez jamais, pourveu que vous
permettiez que je retourne en celle où je soulois estre. Et de
mesme, dit-elle, considerez combien je suis esloignée et
differente de vous, puisque j'aimerois mieux ne voir jamais personne
que si je vous voyois en l'estat où vous souliez estre. Et pour
preuve que je dis vray, ou ne m'en parlez plus, ou ne me retenez plus
icy par force. - Puis dit-il, que vous me deffendez la parole ou le
contentement d'estre aupres de vous, permettez-moy pour le moins de
chanter ce que mes yeux ne cesseront jamais de pleurer. Et lors il
souspira ces vers, ausquels pour luy deplaire elle respondit.
DIALOGUE PALEMON, DORIS
I
PALEMON
Si fayme autre que vous, que je meure, et soudain
D'éternelle
douleur ceste mort soit suivie,
DORIS
Que je puisse mourir d'un tourment inhumain.
Si d'aymer rien que moy je prens jamais envie.
II
PALEMON
Aymez ou n'aymez point, tous jours vous
adorant,
Vous verrez que ma foy se rendra plus extreme.
DORIS
Aymez ou n aymez point', il m'est indifferent,
Mais vous ne verrez point que jamais je vous aime. [345/346]
III
PALEMON
J'y vaincray vous aymant toute difficulté,
Encor qu'à mon dessein le Ciel mesme s'oppose.
DORIS
Mon cœur est tellement de l'amour rebutté,
Que pour ne vous aymer il vaincra, toute chose.
IIII
PALEMON
Si le Ciel estoit juste, il puniroit en vous
Cet orgueil qui vous fait mespriser tous les hommes.
DORIS
Mais tant s'en faut : le Ciel estant tres, juste en nous,
Nous detient l'un et l'autre au dessein où nous sommes.
V
PALEMON
Quand il veut qu'on vous aime, il est juste en ce point,
Mais injuste en ostant à l'amour l'esperance.
DORIS
S'il veut que vous aimiez, et que je naime point,
Il venge mon amour et punit vostre offence.
Encor que Doris ne fist responce au berger, qui ne luy
rendis !
tesmoignage de mauvaise volonté, si ne laissoit-il de prendre
quelque espece de contentement à la voir et à
l'entretenir, de sorte qu'il n'eust si tost mis fin à ce qu'il
chantoit, si elle ne luy eust faussé compagnie. Et parce qu'elle
vouloit esviter le premier [346/347] berger, elle s'en vint droit
à Diane sans l'avoir apperceue, qui voyant alors qu'elle ne se
pouvoit cacher, s'avança avec sa trouppe vers cette bergere, et
apres l'avoir saluée, luy dit : Je ne m'estonne plus, gentille
Doris, si ces bergers que je viens de voir aupres de vous sont tant
espris de vostre beauté, puis qu'elle est telle qu'il faudroit
estre privé de veue pour ne l'admirer ; mais je ne puis assez
treuver estrange la cruauté dont vous usez envers eux, puis que
vous estes seule qui mesprisez ce qui est vostre, et que vous avez
acquis avec de si belles et de si cheres armes.
Cependant que Diane parloit ainsi, Palemon y arriva, et peut ouyr la
responce de Doris, qui fut telle : Sage bergere, la beauté que
pour m'obliger, vous dites estre en moy, est veritablement
admirée en vous de tous ceux qui vous voyent, et ne sçay
avec quelles armes je puis avoir acquis ceux dont vous parlez, sinon
qu'elles doivent estre fort malheureuses d'avoir fait une telle
conqueste.- La beauté, dit Diane, sied aussi bien aux filles,
que l'orgueil et la presomption est mal seante aux belles. - Si vous
sçaviez, respondit l'estrangere, quelle est l'occasion qui me
fait parler ainsi, vous admireriez la puissance que j'ay sur moy-mesme
de pouvoir seulement regarder ce berger.
A ce mot Palemon se jetta à leurs genoux, et les. mains jointes
dans son chapeau : Je vous supplie et conjure, dit-il, sage et discrete
bergere, si vous aymez, par la personne que, vous honnorez de vostre
amitié, et si vous n'aymez point, par vous-mesme et par la
douceur que vos yeux me promettent, de prendre la peine d'ouyr nostre
different ; et si vous me jugez coulpable, je ne veux pas que la vie me
demeure, et si au contraire elle a le tort, je demande seulement
qu'elle me permette, ainsi qu'elle me contrainct, de passer le reste de
mes jours en la servant.
Diane vouloit respondre, lors qu'elle vit approcher Astrée qui
revenoit du temple avec une troupe bien plus grande qu'elle n'y estoit
pas allée, car la nymphe Leonide y estoit et Chrisante, la
principale des druides avec l'une de ses filles, qui venoient honnorer
les funerailles de Celadon, conduisant mesme le vacie du lieu, qui
estoit celuy qui ordinairement faisoit les sacrifices journaliers pour
le hameau, dans le temple de la Bonne Déesse. Celuy-cy avoit
apporté tout ce qui estoit necessaire pour le tombeau vuide de
Celadon, et les filles druides avec Chrisante estoient chargées,
les unes de fleurs, le autres de laict, les autres de'vin et d'eau, et
devant elles touchoient les brebis et jeunes taureaux [347/348]
necessaires. Lycidas mesme estant allé ce matin au temple de la
Bonne Déesse rendre quelque vœu que sa jalousie peut-estre luy
avoit fait faire, s'y rencontra tant à propos qu'estant adverty
du dessein de Paris pour le repos de son frere, et se resouvenant qu'il
avoit manqué à ce devoir, se resolut, pressé de ce
remords, d'y assister, quoy qu'il receust un extrême desplaisir
de voir Phillis et Silvandre. Et pour cet effect ayant choisi une
grande truye pour en faire sacrifice selon la coustume à Ceres
et à la Terre, il suivoit lentement ceste troupe.
Diane donc, voyant approcher ceste grande compagnie, ne peut respondre,
ny au berger, ny à la bergere, sinon que la nymphe Leonide qui
venoit en ce lieu avec tant de druides, seroit bien aise d'ouyr leur
different et de les mettre en repos, apres toutesfois que la ceremonie
seroit parachevée, à laquelle ils feroient un acte de
piété d'assister. Et sans attendre leur responce,
s'avança avec Paris, et alla saluer la nymphe et Chrisante ; et
apres quelques propos communs, le vacie demanda où le vain
tombeau avoit esté eslevé pour Celadon, afin de ne perdre
d'avantage de temps. Et y estant conduit par Paris, il mit la main
à l'œuvre, mais premierement par la truye que Lycidas offrit,
qui fut sacrifiée à Ceres et à la Terre, et puis
tuant les brebis et les jeunes taureaux noirs, en receut le sang dans
des coupes. Il disposa les filles druides selon la ceremonie : aux
unes, il donna le laict sacré, aux autres le vin, et choisissant
Lycidas pour faire porter l'eau Arferiale, et s'approchant du vain
tombeau, l'arrosa de toutes ces choses avec un petit rameau de cypres,
appellant par diverses fois l'ame de Celadon ; et apres, versant l'eau
aux dieux Mânes, il respandit le vin, le laict et le sang sur le
tombeau, appellant encores l'ame de Celadon. Et à cette seconde
fois toutes ces filles druides, et les autres encores, se descoiffant
et laissant leurs cheveux espars, commencerent avec pleurs et cris
d'appeller et de regretter Celadon. Et ayant demeuré quelque
temps en ce pitoyable office, le vacie, commençant à
faire le tour du tombeau du costé gauche, l'environna trois
fois, et à chacune l'appellant par son nom, et semant des
rosés et des fleurs sur les gazons, à la derniere, il dit
d'une voix encor plus haute : Adieu, Celadon ? Adieu, et pour jamais
à Dieu ! La terre, où que tu sois, te puisse estre
legere.
Alors la nymphe commençant les mesmes tours, en fit autant que
luy, jettant les fleurs à pleines poignées dessus,
encores [348/349] qu'elle sceut bien qu'il ne fust pas mort. Paris la
suyvit, et apres tous ces bergers et bergeres en foule. Cependant que
les filles druides d'un chant triste et funebre plaignoient la perte de
ce berger, et en racontoient selon leur coustume la vie et les actions,
combien il estoit aimé de chacun, comme il avoit honoré
son perë, chery sa mere, aimé tous ses parens, combien de
fois il avoit vaincu ses compagnons à la course, à la
luitte et aux autres exercices honnestes et accoustumez parmy les
bergers, et en fin combien ils regrettoient ceste mort avancée,
et quelle perte c'estoit à toute la contrée.
Il fut tout à propos pour Astrée que tous les bergers et
bergeres fissent le tour de ce vain tombeau en confusion, et criassent
à Celadon l'eternel Adieu ; car si elle eust esté seule,
elle eust donné trop de cognoissance du regret qu'elle en avoit,
mais parmy les autres son ennuy ne parut guieres. Or toutes ces choses
estant finies, il ne restoit plus que de mettre la perche dessus avec
la figure de la colombe tournée du costé où
Celadon estoit mort, ce que le vacie ne sçachant, il falut
qu'Astrée le desseignast elle- mesme, qui ne fut pas un petit
renouvellement de ses ennuis, remettant alors en sa memoire ce
miserable accident. Ceste perche donques estant dressée, il ne
falloit plus qu'y attacher le tiltre que Silvandre escrivoit sur une
table que le vacie avoit apportée, ne Tayant peu escrire
auparavant, parce que Hylas qui estoit allé chercher un
escritoire, n'estoit point retourné, pour s'estre amusé
aupres de quelques bergeres qu'il rencontra en allant au temple de la
déesse Astrée. Le tiltre que Silvandre escrivoit estoit
tel.
AUX. DIEUX. MANES.
ET.
A.LA.MEMOIRE. ETERNELLE .
DU.PLUS AYMABLE. BERGER.
DE.LIGNON.AMOUR .
QUI.PAR.IMPRUDENCE .FUT .CAUSE.
DE.LA .MORT .DE.CELADON.
APRES.AVOIR.NOYE.SON.BANDEAU.
DE.SES.PLEURS.[349/350]
ROMPU.SON.ARC .
FROISSE . SES . TRAITS .
ESTAINT . A. JAMAIS . SON . FLAMBEAU.
LUY. REND.
PLEIN . DE . TRISTESSE. ET . DE . DESOLATION. CE . DERNIER. DEVOIR.
ET. APAND.
SA . DESPOUILLE .SUR .CE. TOMBEAU .
POUR.MARQUE.ETERNELLE.QU'AYANT.PERDU.UN.
SUBJET.SI.AYMABLE.
IL.NE.VEUT.NY.NE.DAIGNEROIT.PLUS .EMPLOYER.SES.
TRAITS.NY.SES.FLAMMES.INUTILES .
Chascun loua l'esprit de Silvandre, mais plus ceux qui
sçavoient
le subjet de sa perte et sur tout Astrée et Diane, leur semblant
que s'il eust sceu leur intention, il n'eut pas mieux escrit cest
epitaphe. Or les pleurs estant cessez, et le vacie et ses gens ayant
emporté le reste des animaux sacrifiez et les vazes et autres
instruments necessaires, Leonide prenant Chrisante par la main, sortit
de ce Bois, cependant que d'une longue suitte, toute la trouppe venoit
apres, ayant desja ramassé et remis leurs cheveux sous leurs
coiffures. Et sembloit que Diane eust oublié la priere de
Palemon, lors qu'Adraste et luy la supplierent de faire en sorte que
Leonide et Chrisante ouyssent leurs plaintes, et en jugeassent comme
elles trouveroient raisonnable.
Diane alors s'approchant de Leonide : Grande nymphe, luy dit-elle, lors
que vous estes arrivée, ces bergers offencez de cette bergere,
luy monstrant Doris, avoient voulu remettre leurs differens entre mes
mains, mais je leur ay donné conseil d'attendre que cette
ceremonie fust parachevée, et puis de s'en adresser à
vous et à la sage Chrisante, s'il vous plaisoit d'en prendre la
peine, m'asseurant que le jugement que vous en donneriez toutes deux,
seroit si juste, qu'ils auroient tous occasion de le suivre.
La nymphe qui estoit pleine de courtoisie, receut le salut de cette
bergere et de ces deux bergers et Chrisante de mesme ; et lors, qu'elle
vouloit parler, Palemon et Adraste se jetterent à ses genoux,
luy disant : Si jamais amants ont merité que Ton prist
compassion de leur peine, croyez, madame, que ces deux [350/351]
bergers se peuvent vanter d'estre ceux-là, de sorte que vous
ferez une action digne de vous, s'il vous plait d'ouyr nos differents,
et en ordonner comme non pas la raison, mais l'amour vous inspirera,
car c'est à sa justice, et non point à celle d'aucun
autre des dieux, que nous voulons demander secours. - Sans mentir, dit
la nymphe si vous pensiez, gentile bergere, que la venerable Chrisante
et moy fussions capables d'ouyr le subjet de vos dissentions, et d'en
pouvoir juger, nous serions tres-aises de vous donner à tous le
repos que je m'asseure que vous n'aurez pas, tant que vous demeurerez
en l'estat où vous estes.
Doris, avec une tres-grande modestie, respondit de cette sorte : Grande
nymphe, ces bergers, qui abusez de la faveur que vous leur faites de
les escouter, vous font ceste supplication desadvan-tageuse pour eux,
montrent bien qu'ils ne sçavent ce qu'ils demandent ; car par la
peine qu'il vous plait de prendre de nous escouter, vous ne
descouvrirez que trop les mauvaistiez et infidelitez de l'un, et les
indiscretions et importunitez de l'autre. Toutesfois, puis que la
bonté qui est en vous surpasse nostre folie, madame, je vous en
remettray le jugement, et à la venerable Chrisante, à.
condition que ny eux ny moy ne contreviendrons jamais à ce que
vous ordonnerez. - Je jure, dit Palemon, que je desobeyray plustost aux
dieux qu'à ses commandements. - Et moy, dit Adraste, je proteste
de vous aymer toute ma vie, quelque ordonnance qui me soit faicte au
contraire ; mais je jure bien aussi par le Guy de l'An neuf, s'il m'est
ordonné de vous quitter, que jamais vous ne recevrez
importunité de mon affection et je ne ferois point de
difficulté de vous faire une aussi entiere responce que ce
berger, si l'extrême amour que je vous porte le pouvoit
consentir. Mais en cela vous pouvez cognoistre combien son affection
est moindre que la mienne. - Adraste, Adraste, dit alors Palemon, tu te
trompes fort si tu penses que je vueille obeyr aux ordonnances de ceste
grande nymphe, si elles me sont contraires, d'autre sorte qu'avec la
fin de ma vie. Si bien que je te surmonte autant en vraye amitié
que toy faisant dessein de vivre estant condamné, et moy de
mourir, ma passion estant plus forte que la tienne. Adraste luy
respondit froidement : Puis que tu disposes ainsi absolument de ta vie,
et de ta mort, tu monstres bien que tu as toute puissance sur toy. Mais
helas ! mon affection qui est entierement maistresse de ma
volonté et de toute mon ame, me deffend d'ordonner de moy si
librement que tu fais. [351/352] Si Leonide ne les eust interrompus,
ils n'eussent si tost mis fin à leur dispute, estant chacun
desireux outre mesure de monstrer à Doris qu'il l'aymoit
d'avantage. Mais la nymphe prenant la venerable Chrisante d'une main,
et Doris de l'autre : Cherchons, dit-elle, un lieu qui soit commode
pour nous asseoir, afin que plus à nostre ayse nous puissions
escouter leurs raisons ; ce sera une bonne œuvre que celle-cy et qui
sera agreable aux dieux, et peut-estre non pas moindre que celle que
nous venons de faire.
A ce mot, chascun prit une de ces bergeres sous les bras, Tircis
Astrée, Paris Diane, et Silvandre, voyant que sa place estoit
prise et que Lycidas estoit à costé, qui regardoit
Phillis du coin de l'œil sans s'en vouloir approcher, se resolut de luy
augmenter sa peine, puis qu'ainsi sans raison, il estoit jaloux de luy.
Il s'adresse donc à Phillis, et la veut prendre sous les bras,
mais elle qui voyoit bien l'œil de Lycidas, fit un tour entier pour
l'eviter, feignant que ce fust pour appeller quelqu'une de ses
compagnes. Mais Silvandre s'opiniastrant, fit le tour aussi bien
qu'elle. Phillis n'osoit le refuser tout ouvertement, de peur que cfeux
qui le verroient ne le trouvassent mauvais ; aussi ne pouvant souffrir
qu'il la prist, elle luy dit : Pensez-vous, Silvandre, que je vous sois
fort obligée de ce que vous venez vers moy à faute
d'autre ? Silvandre cogneut bien à quel dessein elle le
disoit,
mais sans en faire semblant, il s'approcha de son oreille, et feignant
de luy parler, se retira incontinent apres, non sans avoir
tourné la teste du costé de Lycidas, faisant toutesfois
semblant qu'il estoit bien marry qu'il l'eust apperceu.
Ce coup fut un des plus sensibles que Lycidas eust peu recevoir, car il
creut, comme il y avoit apparence, que c'estoit à son occasion
qu'il s'en retiroit et qu'il y avoit une grande intelligence entre
Phillis et le berger. Cela fut cause que ne pouvant suporter ceste y
eue, il s'alloit peu à peu retirant. Mais Phillis qui eust bien
desiré de se rapointer, voyant qu'il vouloit se desrober : Vous
vous en allez, dit-elle, Lycidas, et ne voulez-vous point ouyr le
discours de ces estrangers ? - II y a assez bonne compagnie sans
moy,
respondit-il en tournant la teste d'un autre, costé, et puis il
y en a qui se contraignent trop quand j'y suis. - Si j'estois de vostre
conseil, dit Phillis, je se rois d'avis que vous eussiez plus d'esgard
à vostre contentement qu'à celuy des autres. - Je voy
bien, respondit [352/353] Lycidas, que vous me donnez le conseil que
vous prenez pour vous, et suis bien marry de ne m'en pouvoir servir,
mais je n'ay pas encores assez de puissance sur moy. Phillis entendit
bien ce qu'il vouloit dire, et en fut piquée jusques en l'ame ;
toutesfois feignant autrement, elle luy repliqua : A ce que je vois,
Lycidas, si la nymphe vouloit accorder tous ceux qui ont quelque
differend en ceste trouppe, vous et moy ne serions pas hors du nombre.
- II est vray, dit le berger rouge de cholere, mais pour bien faire, il
faudroit que Silvandre en donnast le jugement. - Et pourquoy
Silvandre ? dit la bergere. - Parce, dit-il, qu'il n'y a
personne qui en soit mieux informé. Et à ce mot, sans
attendre autre responce, il se remit dans le bois au grand pas. Si
ceste replique toucha vivement Phillis, on le peut penser, puis que de
tout le jour
on ne peut avoir une bonne parolle
d'elle. [353/354] [354/355]