AU ROY
SIRE,
Cette bergere qui s’oze presenter maintenant devant vos yeux
est celle-là mesme qui autrefois prenant une semblable hardiesse,
fut receue avec tant de faveurs par Henry le Grand, de tres-heureuse et
tres-glorieuse memoire, pere de vostre Majesté. J’avois
creu, en la luy dédiant, que cette Astrée, que la sage
antiquité a
tousjours prise pour la Justice ; se devoit offrir à celuy qui
par ses
armes luy avoit donné envie de descendre du Ciel, pour revenir
dans les Gaules, son ancienne et plus agreable demeure. Mais,
aussi-tost qu’elle a ouy le nom de Louys, que V. M. porte, elle
a incontinent jugé qu’elle estoit bien plus obligée de se
donner toute à vous, Sire, puis que par l’eslection d’une
tres-heureuse destinée, s’il est vray que les lois soient une
mesme chose que la justice, votre nom glorieux et le sien, ne
signifient qu’une mesme chose : celuy de Louys ne pouvant estre escrit,
que l’on n’y lise aussi cette sacrée parole de Louys.
Considerant cette [3/4] heureuse rencontre de vostre nom, avec vostre
louable inclination, j’avoue que je l’ay prise pour un infaillible
augure que, comme nous avons eu un Henry le Grand, par qui la France
chancelante avoit esté relevée et r’afermie, ou pour
mieux dire, parce qu’estant perdue elle avoit esté reconquise :
de mesme nous verrons en nos jours un Louys le Juste, qui luy rendra sa
premiere splendeur, et la maintiendra en son ancienne majesté,
avec tant de prudence et d’equité, que ce regne ne sera pas
moins admirable ny redoutable, par les solides fondemens d’une durable
paix, que celuy qui est passé l’a esté par la force et
par les armes. Dieu qui a tousjours maintenu la couronne que vous
portez avec de particuliers soins, par dessus toutes les autres de la
terre, augmentera le nombre de ses graces en V. M., tant que ceste
Astrée sera en vostre ame et en vos desseins, et tant que
l’espée que vous aurez au costé ne sera employée
que pour la maintenir, on ne tranchera que par ses mains. Ne
l’esloignez donc point de vous, Sire ; mais au contraire, à
l’imitation de ce grand Roy, Pere de V. M., aymez-la, et la cherissez
avec une tres-certaine asseurance, que tant que vous reiglerez vos
actions à son exemple, vous acquerrez une extreme gloire par
dessus tous les princes de la terre, un tres-grand amour parmy vos
peuples, et une infinie benediction de la main de Dieu. Toute l’Europe
attend ces effects de V. M., tous les François les esperent, et
tous bons et fideles subjects les souhaittent, et moy, Sire, en cette
qualité, j’en supplie Dieu, avec
tous ceux qui desirent la grandeur de vostre couronne, le repos de vos
peuples, et la gloire de vostre nom, comme celuy qui sera à
jamais,
SIRE,
Tres-humble, tres-fidelle, et tres-obeyssant serviteur et
sujet de vostre Majesté,
HONORÉ D’URFÉ.