L’AUTHEUR
A LA RIVIERE DE LIGNON
Belle et agreable riviere de Lignon, sur les bords de laquelle
j’ay passé si heureusement mon enfance, et la plus tendre partie
de ma premiere jeunesse, quelque payement que ma plume ayt
pû te faire, j’avoue que je te suis encore grandement redevable,
pour tant de contentemens que j’ai receus le long de ton rivage,
a l’ombre de tes arbres fueillus, et à la fraischeur de tes
belles
eaux, quand l’innocence de mon aage me laissoit jouyr de moy-mesme, et
me permettoit de gouster en repos les bon-heurs et
les felicitez que le Ciel d’une main liberale respandoit sur ce
bien-heureux païs, que tu arrozes de tes claires et vives ondes.
Mais il
faut que tu croyes pour ma satisfaction, que s’il me restoit encore
quelque chose avec laquelle je peusse mieux tesmoigner le ressentiment
que j’ai des faveurs que tu m’as faites, je serois aussi
prompt à te la presenter, que de bon coeur j’en ay receu les
obligations et les contentemens. Et pour preuve de ce que je te dis,
ne pouvant te payer d’une monnoye de plus haut prix, que de
la mesme que tu m’as donnée, je te voue et te consacre, ô
mon
cher Lignon, toutes les douces pensées, tous les amoureux
souspirs
et tous les desirs plus ardens, qui durant une saison si heureuse
ont nourry mon ame de si doux entretiens, qu’à jamais le
souvenir en vivra dans mon cœur.
Que si tu as aussi bien la memoire des agreables occupations [5/6]
que tu m’a données, comme tes bords ont esté bien souvent
les
fideles secretaires de mes imaginations et des douceurs d’une vie
si desirable, je m’asseure que tu recognoistras aisément
qu’à ce
coup je ne te donne, n’y t’offre rien de nouveau, et qui ne te soit
desja acquis, depuis la naissance de la passion que tu a veue
commencer, augmenter, et parvenir à la perfection le long de ton
agreable rivage et que ces feux, ces passions, et ces transports,
ces desirs, ces souspirs et ces impatiences sont les mesmes, que
la beauté qui te rendoit tant estimé par dessus toutes
les rivieres
de l’Europe, fit naistre en moy durant le temps que je frequentois
tes bords, et que, libre de toute autre passion, toutes mes
pensées
commençoient et finissoient en elle, et tous des desseins, et
tous
mes desirs se limitoient à sa volonté.
Et si la memoire de ces choses passées t’est autant agreable
que mon ame ne se peut rien imaginer qui luy apporte plus de
contentement, je m’asseure qu’elles te seront cheres, et que tu
les conserveras curieusement dans tes demeures sacrées, pour les
enseigner à tes gentilles Nayades, qui peut-estre prendront
plaisir
de les raconter quelquesfois, la moitié du corp hors de tes
fraisches ondes, aux belles Dryades, et Napéei, qui le soir se
plaisent à dancer au clair de la lune parmy les prez qui
emaillent ton rivage d’un perpetuel printemps de fleurs. Et quand Diane
mesme avec le chaste chœur de tes nymphes viendroit apres une penible
chasse, despouiller ses sueurs dans ton sein, ne fay point de
difficulté de les raconter devant elles ; et sois
asseuré, ô mon cher Lignon, qu’elles n’y trouveront une
seule pensée qui puisse offencer leurs chastes et pudiques
oreilles. Le feu qui alluma cette affection fut si clair et beau, qu’il
n’eut point de fumée, et l’embrazement
si pur et net, qu’il ne laissa jamais noirceur apres la bruslure en
pas une de mes actions, ny de mes desirs.
Que s’il se trouve sur tes bords quelque ame severe, qui me
reprenne d’employer le temps à ces jeunes pensées,
maintenant
que tant d’hyvers ont depuis neigé dessus ma teste, et que de
plus
solides viandes devroient desormais repaistre mon esprit, je te
supplie, ô mon cher Lignon, respons luy pour ma deffence : Que
les affaires d’Estat ne s’entendent que difficilement, sinon par
ceux qui les manient ; Celles du public sont incertaines, et celles
des particuliers bien cachées, et qu’en toutes la verité
est odieuse.
Que la philosophie est espineuse, la theologie chatouilleuse, et
les sciences traittées par tant de doctes personnages, que ceux
qui [6/7] en nostre siecle en veulent escrire courent une grande
fortune,
ou de desplaire ou de travailler inutilement, et peut-estre de se
perdre eux-mesmes, aussi bien que le temps et le soin qu’ingratement
ils y employent.
Mais qu’outre cela, il faut qu’elle sçache que les nœuds dont je
fus lié dés le commencement sont Gordiens, et que la mort
seule
en peut estre l’Alexandre. Que le feu qui me brusla est semblable
à celuy qui ne se pouvoit estaindre que par la terre et que celle
de mon tombeau seule en peut estouffer la flamme ; de sorte que
l’on ne doit trouver estrange si, la cause ne cessant point, l’effet
ne continue encore. Que ny les hyvers passez, ny tous ceux qu’il
plaira à mon destin de redoubler à l’avenir sur mes
années, n’auront jamais assez de glaçons, ny de
froideurs, pour geler en mon ame les ardentes pensées d’une vie
si heureuse. Ny je ne croiray point pouvoir jamais trouver une plus
forte nourriture que celle que je recois de son agreable ressouvenir,
puis que toutes les autres qui depuis m’ont esté diverses fois
presentées, m’ont toujours laissé avec un si grand
degoustement, et avec un estomach si mal disposé que je tiens
pour une maxime tres-certaine, la peine,
l’inquietude, et la perte du temps estre des accidens inseparables de
l’ambition. Et au contraire, Aymer que nos vieux et tres-sages
peres disoient Amer, qu’est-ce autre chose qu’abreger le mot
d’animer, c’est à dire, faire la propre action de l’ame. Aussi
les
plus sçavans ont dit, il y a long-temps, qu’elle vit plustost
dans
le corps qu’elle ayme, que dans celuy qu’elle anime. Si Aymer
est donc la vraye et naturelle action de nostre ame, qui est le
severe censeur qui me pourra reprendre de repasser par la memoire
les cheres et douces pensées des plus agreables actions que
jamais
ceste ame ayt produit en moy ? Que personne ne trouve donc
mauvais si je m’en ressouviens aussi long-temps que je vivray;
et de peur que mesme par ma mort elles ne cessent de vivre,
je te les remets, ô mon cher et bien-aymé Lignon, afin que
les
conservant, et les publiant, tu leur donnes une seconde vie, qui
puisse continuer autant que la source eternelle qui te produit, et
que par ainsi elles demeurent à la posterité aussi
longuement que
dans la France l’on parlera François. [7/8]