LE DOUZIESME LIVRE
DE LA TROISIESME PARTIE
D’ASTRÉE
La nymphe Galathée et Damon, incontinent apres
disner, partirent
de Bonlieu pour aller trouver Amasis, qui, impatiente ou plustost
pressée des nouvelles qu’elle avoit receues, leur avoit encores
renvoyé un autre chevalier, afin de les haster, qu’ils
renvoyerent incontinent pour l’advertir qu’ils seroient prés
d’elle aussi-tost que le chevalier. Et cela fut cause qu’Adamas, estant
party plus tard d’aupres de ces gentils bergers, et belles bergeres, il
ne la peut trouver au temple de la Bonne Déesse, ainsi qu’elle
le desiroit grandement. Mais luy qui estoit soigneux de luy rendre
toute sorte de devoir comme à sa Dame, sçachant qu’elle
estoit partie, il n’y avoit pas long-temps, supplia Daphnide, et
Alcidon, de trouver bon de continuer le voyage et qu’il envoyeroit
Lerindas vers la Nymphe pour l’en advertir, qu’il l’asseuroit qu’elle
leur feroit l’honneur de les attendre, et les prendre dans son chariot.
Ces estrangers qui ne vouloient luy déplaire en chose
quelconque, se mirent incontinent en chemin, et Lerindas, par le
commandement du druide, se mit à courre pour l’atteindre.
Cependant la Nymphe et Damon faisoient leur voyage, parlant de diverses
choses, lors que le chemin le leur permettoit, car le chevalier fust
par fortune ou à dessein, n’avoit voulu entrer au chariot, mais
estoit armé, et alloit à la portiere sur un tres-bon
cheval que la Nymphe luy avoit envoyé, luy semblant qu’estant
seul aupres de ces belles dames, il falloit qu’il fust en estat de les
pouvoir deffendre ; et cela avoit esté cause que ce jour il
portoit son habillement de teste et son escu, qu’il souloit les
autresfois laisser à son escuyer.
Marchant donc de cette sorte, lors qu’ils eurent passé le pont
[629/630] de la Bouteresse, et qu’ils entrerent dans un bois qui est le
long du grand chemin et tout auprés de la maison du sage Adamas,
Halladin qui estoit assez loing derriere le chariot de Galathée,
vit sortir à l’impourveue trois chevaliers hors du bois entre
luy et Damon, qui tout à coup baissans leurs lances, s’en
allerent à course de cheval contre son maistre. Le fidelle
escuyer, voyant ces gens, ne peut en advertir Damon, sinon en luy
criant le plus qu’il peut qu’il se print garde. Le chevalier, au cry de
son escuyer, tourna la teste, et à mesme temps vit desja si
prés de luy les trois chevaliers que tout ce qu’il pût
faire fut de leur tourner le visage, mettre la main à
l’espée, et se couvrir bien de son escu. Mais à peine
ceux-cy estoient sortis du bois, que Galathée en vit autres
trois, qui à toute bride vindrent comme les autres attaquer
Damon ; elle qui n’avoit encor aperceu que ceux-cy, se mit à
crier, et les nymphes aussi qui estoient dans son chariot, ce qui fut
cause que le chevalier faillit d’estre porté par terre, parce
que tournant la teste vers elle, il fut en mesme temps attaint de deux
lances qui, le trouvant un peu tourné en arriere, faillirent de
le desarçonner. Le troisiesme qui venoit un peu apres les
autres, receut pour tous trois, car Damon, en colere de se voir si
indignement traicter, luy donna un si grand coup sur l’espaule, qu’il
luy avala presque tout le bras gauche, si bien que de douleur il tomba
entre les pieds de son cheval.
Mais parce que le chevalier oyoit tousjours redoubler les cris des
nymphes, tournant tout à faict vers elles, il se rencontra avec
les autres trois chevaliers, qui plus advisez que les premiers,
donnerent tous trois dans le corps de son cheval, de telle sorte
qu’avec trois troncons de lance, il fut contrainct de tomber, donnant
si peu de loisir à son maistre, que tout ce qu’il peut faire fut
de sortir à temps les pieds des estrieux. Sautant donc hors de
la selle, et se voyant attaqué de cinq tout à la fois, il
pensa que le meilleur estoit de se tenir aupres de son cheval mort,
pensant empescher les autres de le fouler aux pieds, mais ceux qui
attaquoient, voyant que leurs chevaux faisoient difficulté de
s’en approcher, trois mirent pied à terre, et deux demeurerent
à cheval, et tous cinq ensemble s’en vindrent contre luy d’une
façon si resolue qu’il cogneut bien avoir une forte partie. Luy
toutesfois qui avoit souvent couru semblables fortunes, se resolut de
leur vendre sa vie bien cherement, et ainsi d’abord qu’il les vit venir
à luy, il s’avança contre ceux qui estoient à
pied, et au pre- [630/631] mier qu’il rencontra, il donna un si grand
coup sur la teste, que les armes se trouvant bonnes, et l’homme n’ayant
pas la force de soustenir la pesanteur du coup, il se laissa cheoir
à la renverse tout estourdy, et donna un si grand coup contre
une pierre, que le heaume luy sortist de la tete, de sorte que le
combat se faisant fort prés du chariot de Galathée, elle
et ses nymphes recogneurent facilement ce soldurier, pour l’avoir veu
souvent avec Polemas, qui leur fit juger que ceste trahison venoit de
luy, et cela fut cause que toutes ces nymphes luy conseilloient de ne
s’arrester point là, mais de faire chemin, cependant que ces
solduriers estoient occupés contre Damon. Mais la Nymphe
respondit qu’on ne diroit jamais qu’elle eust laissé un si
gentil chevalier dans un peril dont elle pensoit estre la cause.
Cependant qu’elles parloient ainsi, elles virent que les leurs qui
estoient demeurés à cheval, aussi tost que Damon avoit
esloigné le sien, l’estoient venu attaquer, et qu’au premier, le
chevalier avoit mis l’épée dans le poitrail jusques
à la garde, mais le second, ne perdant point le temps, avoit
heurté si rudement Damon, qu’il l’avoit estendu de son long en
terre, non pas toutesfois sans vengeance, car il avoit donné au
deffaut de la cuirasse de la pointe de l’espée si avant dans le
petit ventre du soldurier, qu’il estoit tombé mort à
trois ou quatre pas de là. Des six, il n’en restoit plus que
trois qui fussent en estat de l’offencer, et tous à pied, mais
si opiniastres à finir leur dessein, que deux tout à coup
se jetterent sur luy aussi-tost qu’il fut tombé, et quoy qu’il
fust d’une extreme force, et qu’il se debatist et fist tout ce qu’il
peut pour se relever, si luy estoit-il impossible, ayant ces deux
hommes forts et puissans dessus luy. Et sans doute le troisiesme qui
s’estoit démeslé de son cheval, eust bien eu le moyen de
le tuer, s’il n’eust eu peur de blesser ses compagnons que Damon tenoit
embrassez.
Et toutesfois il luy estoit impossible d’eviter la mort, car celuy-cy
luy alloit cherchant les deffauts, lors qu’un berger et une bergere
arriverent en ce lieu, et le berger voyant l’outrage que tant de
personnes faisoient en un seul : Et pourquov, dit-il à
l’escuyer, ne deffendez-vous vostre maistre ? Il jugeoit bien que
c’estoit l’escuyer de celuy que l’on traittoit si mal, par le
desplaisir qui se voyoit en son visage. - Helas ! dit l’escuyer, je
voudrois bien, mon amy, qu’il me fust permis, mais je n’ay point encore
l’ordre de chevalerie, et si j’avois mis les mains aux armes contre un
[631/632] chevalier, je serois incapable de recevoir jamais cet
honneur. - Que maudite soit, dit-il, la consideration, qui vous
empesche de secourir au besoin vostre maistre.
Et à ce mot, prenant I’espée et l’escu d’un chevalier
mort, il courut contre celuy qui alloit tastant les deffauts des armes
de Damon, et apres luy avoir crié qu’il se gardast de luy, luy
deschargea deux si grands coups sur l’espaule, qu’il le contraignit, se
sentant blessé, de tourner vers luy, mais si mal à
propos, que le berger le prenant à descouvert, luy donna de la
pointe de I’espée sous le bras droict, si avant qu’elle luy
sortit de l’autre costé du corps, de sorte qu’il tomba mort tout
aupres de ses compagnons. Le bruit et le cry qu’il fit en tombant,
estonna grandement ceux qui estoient sur Damon, et l’un d’eux voyant
que c’estoit une personne desarmée qui avoit donné ce
secours, il dit à son compagnon qu’il gardast bien que celuy-cy
n’eschappast, et qu’il alloit chastier celuy qui avoit tué leur
amy par derriere. Et s’adressant au berger, il le chargea de coups si
furieux, qu’ayant l’avantage de combattre armé contre un qui ne
l’estoit point, il le blessa de deux ou trois grandes playes dans le
corps, non pas que le berger ne se deffendist, et fort genereusement,
et avec beaucoup d’addresse, mais tous les coups desquels l’autre le
frappoit, I’espée qui en trouvoit point de resistance luy
faisoit de tres-grandes blessures.
Damon cependant n’ayant plus affaire qu’à un chevalier, encore
qu’il fust blessé en deux ou trois lieux dans les cuisses, si
l’eust-il bien tost mis sous luy, et à mesme temps luy enfoncant
un petit poignard dans les ouvertures de la visiere qui estoit à
demy rompue, il l’estendit mort en terre, et soudain s’encourut vers le
berger qui l’avoit secouru. Mais, parce que son heaume, ayant les
courroyes toutes rompues, de force de s’estre debatu en terre, luy
estoit tourné en la teste, et l’empeschoit de bien voir, de peur
de perdre trop de temps à se le raccommoder, il l’osta du tout,
et s’encourut la teste toute nue vers ce soldurier, qui alors mesme
avoit donné un si grand coup au berger, qu’il alloit chancelant
pour tomber. Mais Damon qui arrivoit ainsi qu’il se démarchoit
pour le poursuivre, luy donna si à propos entre la teste, et les
espaules, qu’il la luy separa du corps, et à mesme temps le
pauvre berger ayant veu faire sa vengeance, tomba de son long en terre
presque mort. La bergere accourut incontinent vers luy, et se jettant
en terre le mit sur son giron tout sanglant, si pleine [632/633] de
desplaisir de le voir en cet estat, qu’elle eust voulu estre en sa
place.
Damon s’avançoit pour luy aller aider, lors que Galathée
luy cria qu’il prist garde à celuy qui l’attaquoit, et sans
doute le chevalier eust esté en grand danger de sa vie, sans le
cry de la Nymphe, car ayant opinion que tous les six solduriers fussent
morts, il ne se prenoit pas garde que celuy qui estoit demeuré
esvanouy s’es-toit relevé, et s’en venoit par derriere, luy
deschargeant un grand coup sur la teste, qu’estant nue, il luy eust
fendue jusques aux dents. Mais tournant le visage du costé du
cry, il vit tout aupres de luy cet homme qui, I’espée droite, le
frappa d’un si pesant coup qu’il luy couppa l’escu en deux, en faisant
cheoir une grande partie en terre ; et parce que c’estoit un
tres-vaillant homme, et qui combatoit comme une personne
desesperée, le combat fut fort dangereux pour Damon, qui desja
blessé en deux ou trois lieux, ne pouvoit se servir de son
addresse et de sa legereté comme de coustume. Toutesfois
à la fin il en vint à bout, et luy donnant de
I’espée dans le gosier, le luy couppa, de sorte que le sang
incontinent l’estouffa.
Cependant Adamas arriva sur le mesme lieu, et Alcidon et Hermante
voyant tout ce spectacle, et croyant qu’il y eust encore quelque chose
à faire, se saisirent promptement chacun d’une espée et
d’un escu des morts, et s’en coururent vers le chariot de la Nymphe
pour la deffendre, et se mettant au devant d’elle, demeurerent en
estat, qui faisoit bien juger qu’ils sçavoient bien faire autre
mestier que celuy de berger. Quant à Adamas, s’approchant de la
bergere, et voyant le berger qu’elle tenoit en son giron si fort
blessé, avec son aide il le deshabilla pour luy bander ses
playes, ce qu’il achevoit de faire, lors que la Nymphe, ayant veu la
fin de ce soldurier, alloit vers Damon pour sçavoir comme il se
portoit.
Le chevalier qui avoit bien veu que celuy qui l’avoit secouru estoit en
mauvais estat, soudain accourut vers luy pour luy donner quelque
secours, mais il trouva qu’Adamas luy avoit desja bandé ses
playes, et que la bergere luy tenant la teste appuyée estoit
toute couverte de larmes, et sans oster les yeux de dessus luy, pleine
de douleur et de desplaisir, le voyoit tendre à la mort. Le
berger sentant bien que sa fin s’approchoit, essaya deux ou trois fois
de tourner la teste pour la voir, mais estant estendu de son long, et
couché tout au contraire, il luy fut impossible, [633/634] et
toutesfois, sentant les larmes qui luy couloient sur le visage :
Consolez-vous, luy dit-il, madame, et ne craignez point que celuy qui
est juste Juge de tous, ne vous pourvoye de quelqu’un en ma place pour
vous reconduire en vostre patrie ; j’emporte ce seul regret avec moy
dans le tombeau, de vous laisser en ceste contrée, et
esloignée, sans voir personne aupres de vous qui ait le soing
que j’ay eu de vous servir jusques icy. Mais je sçay que
Tautates nous escoute et qu’il me fera ceste grace de ne vous laisser
point seule dans ces bois si dangereux.
Il vouloit parler davantage, mais la foiblesse l’en empescha, et la
bergere alors : Et quoy ! dit-elle, as-tu bien le courage de
m’abandonner à ce besoin, et de me laisser seule apres m’avoir
tant de fois promis que jamais tu ne partirois d’auprès de moy,
que nous n’eussions trouvé le chevalier que nous cherchions ?
Est-ce ainsi que tu me tiens ta promesse, me delaissant dans ces bois
effroyables, sans aide, sans secours, et sans support ? - Madame,
respondit le berger, ne m’accusez point de la force que le destin me
faict, je proteste le Ciel et tout ce qui nous void et nous entend, que
mon dessein ne fut jamais de vous esloigner que je ne vous eusse remise
entre les mains du chevalier du Tigre, ainsi que vous desirez. Mais,
helas ! si les destinées coupent le filet de ma vie plus tost
que je n’aye peu satisfaire à ce dessein, en quoy suis-je
coulpable ? et de quoy me peut-on accuser, sinon que j’ay plus
entrepris que je ne meritois pas d’executer ? Mais en cela il faut
blasmer le desir que j’ay eu toute ma vie de vous rendre le tres-humble
service, que tous ceux qui vous yoyent sont obligez de vous rendre. Or,
madame, si durant tout le voyage j’ay manqué à l’honneur
et au respect que je vous dois, ou au soing que j’estois obligé
d’avoir de vous, je ne veux point que ce grand Tautates me pardonne mes
erreurs, sçachant bien que je n’ay jamais eu qu’une
volonté si entiere et pure pour vostre service, qu’il est
impossible que j’aye esté si malheureux que d’y avoir
manqué, et parce que la conscience sert de mille tesmoings, je
l’ay si nette de toute mauvaise intention, que si j’eusse receu cette
grace de vous remettre avant ma mort, en lieu asseuré, je m’en
irois avec toute sorte de contentement en l’autre vie.
Le chevalier estoit accouru vers le berger pour l’assister, mais
d’abord qu’il jetta les yeux sur luy, et qu’il vit son visage, il
demeura si ravy d’estonnement, que sans bouger d’une place, il
s’arresta un long temps immobile à le considerer. Que si sa
[634/635] bergere n’eust eu la teste baissée, et qu’il l’eust
peu voir, sans doute son admiration eust encore estée plus
grande, mais elle se panchoit toute sur le visage du berger, tant pour
ne luy donner la peine de tourner les yeux vers elle, que pour mieux
ouyr ce qu’il luy disoit. Il luy sembloit bien de cognoistre ce visage,
et en quelque sorte le ton de cette voix ; mais les habits dont ce
berger estoit revestu, et les pasleurs mortelles, dont ses profondes
blesseures le ternissoient, le mettoient en doute que ses yeux et ses
oreilles ne le trompassent. Cependant qu’il estoit en cet estat,
Halladin s’estoit approché de luy pour luy bander quelques
playes desquelles il voyoit couler le sang, mais il estoit tant
attentif à considerer ce berger que, sans respondre à son
escuyer, ny sans tourner les yeux vers luy, il se laissa oster l’escu
du col, et l’on commençoit de le vouloir desarmer à
l’endroit où l’on voyoit le sang, car le Druide et
Galathée s’estoient approchez de luy, et lors que le berger
tournant les yeux de fortune sur l’escu que Halladin avoit posé
en terre : O Dieu ! dit-il, madame, qu’est-ce que je voy ? Et lors,
tendant à toute force le bras, il luy monstra l’escu avec le
tygre se repaissant d’un cœur humain, et recognoissant que c’estoit
veritablement celuy du chevalier qu’ils cherchoient : O heureux
Tersandre, s’escria-t’il, et bien aimé du Ciel, puis qu’il t’a
permis de conduire Madonte entre les mains de celuy à qui son
aveugle affection l’a donnée, et qu’il ne veut pas que tu vives
d’avantage pour ne te donner les desplaisirs d’en voir un autre plus
heureux qu’il n’a voulu que tu ayes esté !
Damon oyant le nom de Tersandre, et apres, de Madonte, et l’un et
l’autre ayant tourné les yeux vers luy, eust esté bien
aveugle s’il ne les eust recogneus. Il vit donc ceste Madonte qu’il
alloit cherchant, et ce Tersandre duquel il avoit tant desiré la
rencontre pour luy oster la vie. Et en mesme temps, l’amour de Madonte,
la hayne de Tersandre, l’extreme contentement de l’avoir trouvée
et l’extreme colere de se voir devant les yeux de celuy duquel il
pensoit estre le plus offensé, le saisirent de sorte qu’il se
mit à trembler, comme s’il eust esté saisi d’un
tres-grand accez de fiévre. Il ne sçavoit s’il s’en
devoit aller, ou s’il devoit faire sa vengeance, [635/636] et tuer le
ravisseur de son bien devant les yeux de celle de laquelle il pensoit
d’avoir esté si mal-traicté. L’injure pretendue l’y
conjuroit, l’affection et le respect l’en retiroit, mais en fin le
souvenir qu’il eut de l’Oracle qu’il avoit receu à Mont-verdun,
chassa de son ame tout desir de vengeance. Et soudain, se
démeslant de ceux qui estoient autour de luy, et qui pensoient
que tous ces tremblemens qu’ils voyoient en luy, fussent des accidens
de ses blessures, il s’en courut vers la bergere en s’escriant. O
Madonte ! o Madonte ! est-il possible que le Ciel m’ait en fin voulu
donner ce contentement de vous voir avant que de finir mes jours ?
Et à ce mot, mettant un genouil en terre devant elle, il luy
voulut prendre la main pour la luy baiser : mais Madonte, surprise plus
qu’on ne sçauroit penser, premierement d’avoir rencontré
ce chevalier du Tygre qu’elle alloit cherchant, puis d’avoir recogneu
que c’estoit Damon, qu’elle croyoit mort il y avoit long-temps, demeura
si ravie, que se le voyant à genoux devant elle, lors que moins
elle l’esperoit, elle ne peut faire autre chose, au lieu de luy laisser
prendre sa main, que de luy tendre les bras, et en l’embrassant, elle
fut si outrée de cette prompte joye, et de cette
inesperée rencontre, qu’elle se laissa aller comme morte sur son
visage. Damon de son costé n’en fit pas moins, de sorte que sans
Halladin qui y accourut promptement, et qui se jettant en terre les
appuya, sans doute ils fussent tous deux tombez.
Tersandre qui avoit aussi recogneu Damon, lors qu’il s’estoit
approché, et qu’il l’ouyt parler, levant les yeux au ciel,
n’ayant plus la force d’y hausser les mains. O Dieu ! dit-il, combien
es-tu juste, bon et puissant ! Juste, rendant Damon à Madonte,
et Madonte à Damon ; bon, voulant faire tout à coup trois
personnes si heureuses, ces deux amans ayant rencontré tout le
bon-heur qu’ils desiroient, et Tersandre ayant satisfait à son
devoir et à sa promesse ; et puissant, ayant peu ordonner toutes
ces choses lors que tous trois nous les esperions le moins. 0 Madonte !
et ô Damon ! soyez contens, et vivez ensemble à longues
années avec toute sorte de repos et de bon-heur. A ce mot il
devint pasle, et peu apres s’allongissant et tremblant, il se mit
à baailler, et rendit l’esprit avec un visage qui monstroit bien
qu’il laissoit cette vie avec contentement.
La Nymphe cependant et Adamas qui s’estoient advancez vers le
chevalier, et toutes les autres nymphes, de mesme demeuroient
estonnées, contemplans ces trois personnes qui sembloient estre
aussi peu vivantes les unes que les autres. Mais Halladin qui estoit
porté d’une extreme affection envers ce maistre qu’il aimoit :
Si la pitié, dit-il, vous touche point, madame, je vous supplie
de commander que Damon soit desarmé, afin que la perte [636/637]
de sang ne soit cause de nous en priver apres un si grand hazard -
Comment, dit Alcidon, escuyer mon amy, est-ce icy le vaillant Damon
d’Aquitaine ? - C’est luy-mesme, respondit l’escuyer, qui aprés
tant de loing-tains voyages, semble s’estre venu entrer en ceste
contrée, où il a plus respandu de sang en huict jours
quil y est, qu’il n’a fait en tant d’années, par tous les autres
lieux où il s’est trouvé. - Mon pere, dit alors Alcidon,
je vous conjure de secourir ce chevalier, vous asseurant qu’il n’y en a
point un meilleur, ny un plus accomply en toute l’Aquitaine : Et lors
mettant un genouil en terre, et Hermante de l’autre costé, il le
commença à desarmer sans qu’il en sentit rien.
Quant à Madonte, apres avoir demeuré quelque temps en son
esvanouyssement, en fin elle revint, et ouvrant les yeux, et voyant
chacun empesché autour de Damon, elle pensa qu’il fust mort des
blessures qu’il avoit receues en ce combat. O Dieu ! s’escria-t’elle,
se destournant les mains, et se les frappant à grands coups. 0
Dieu ! falloit-il que je te retrouvasse pour te reperdre si tost ? et
falloit-il que je te revisse pour ne te revoir jamais plus ? Miserable
Madonte : et quelle fortune t’attend desormais, puis que les biens que
tu recois ne te sont donnez que pour t’en faire mieux ressentir la
prompte perte ? O Ciel ! qu’est-ce que tu reserves plus pour mon
supplice, et puis que tu as versé sur moy toutes les plus
grandes amertumes qu’une personne vivante peut ressentir ? Qu’attens-tu
plus à me ravir la vie qui me reste, afin de me faire aussi bien
espreuver ta rigueur dans le tombeau que je l’ay souffert sur la terre
? A ce mot, les sanglots et les larmes luy empescherent de sorte le
passage de la voix, qu’elle fut contraincte de se taire ; mais son
silence apporta tant de compassion à toutes ces nymphes, que
cependant qu’Alcidon, Daphnide, Hermante, Adamas et Galathée,
estoient autour du chevalier, elles prindrent la bergere sous les bras,
et l’ostant presque à force du lieu où elle estoit,
l’esloignerent de ce sang, et de ces morts, et la mettant en terre,
l’une d’elles la tenoit appuyée, et les autres assises toutes
à l’entour, luy donnoient toute la consolation qu’elles
pouvoient.
Cependant Damon fut desarmé, ses playes bandées, au mieux
que l’incommodité du lieu le permettoit, et peu apres on luy vit
ouvrir les yeux ; mais d’autant que la foiblesse l’empeschoit de se
pouvoir lever, il tourna deux et trois fois la teste pour retrouver
Madonte. Et Halladin, cognoissant bien ce qu’il cherchoit : Ne vous
mettez point en peine, luy dit-il, seigneur, elle n’est par [637/638]
loing de vous, ceste tant aimée Madonte, il faut seulement que
vous repreniez un peu de courage, afin de luy conserver celuy qui
l’aime si parfaitement. - Halladin, respondit Damon, et qu’est-ce que
tu me dis de courage ? penses-tu que celuy en puisse avoir faute, qui
en a eu assez pour aymer les perfections de Madonte ? mais où
est-elle ? et qui est-ce qui me cache ce beau visage ? est-elle point
encores aupres de Tersandre ? - Tersandre, respondit l’escuyer, est
mort en vous sauvant la vie, et par là vous voyez combien
l’Oracle est veritable, et combien vous devez vous resjouyr, puis qu’il
semble que vous soyez parvenu à la fin de vos peines. - Jamais,
dit-il, ce que je souffriray pour un si grand subjet n’aura ce nom de
peine que tu luy donnes. Mais, Halladin, aide moy à me relever
afin que je voye si ce que tu me dis est vray.
Madonte qui avoit ouy tout ce que Damon avoit dit, reprenant ses
esprits, et joyeuse de le voir en meilleure santé qu’elle
n’avoit pensé, se relevant à toute force, s’en courut
vers luy, où arrivant, sans regarder en la presence de qui elle
estoit, elle s’abouche sur luy, et sans pouvoir de quelque temps former
une parole. En fin retirée par Halladin, qui craignoit que ces
trop grandes caresses ne fissent mal à son maistre, et s’assiant
en terre aupres de luy les bras croisez, et le considerant d’un œil
plein d’admiration : Est-il bien possible, luy dit-elle, que le Ciel
m’ait reservée à ce contentement de te voir, Damon,
encore une fois ? Est-il possible que ce chevalier du Tygre qui me vint
oster d’entre les mains de la perfide Leriane, soit ce Damon à
qui elle avoit malicieusement donné tant d’occasion de me hayr ?
Est-il possible, ô chevalier, que ton affection ait eu tant de
force par dessus le juste dépit que tu devois avoir conceu
contre moy, qu’elle ait peu pousser ta generosité à venir
sauver la vie à celle que tu devois plus hayr que la mort ?
J’advoue, Damon, que tu te peux dire le plus parfait amant qui fut
jamais, et moy la mieux ajmée de toutes les filles du monde.
Mais, chevalier, s’il est vray que tu sois ce Damon que je dis, et si
les déplaisirs que tu as receus de moy, et la longue absence
n’ont point changé ceste affection de laquelle je parle,
pourquoy tardes-tu tant à m’en asseurer, et que ne me tens-tu la
main en signe de la fidelité que je veux croire que tu m’as
conservée ?
Damon alors, baisant la main, et luy prenant la sienne : Ouy, madame,
luy dit-il, je suis celuy-là mesme que vous dites, et je vous
promets n’y avoir en moi rien de changé, sinon que je vous
[638/634] aime encore d’avantage que je ne faisois. Et quelque occasion
que la malice de Leriane m’ait donnée, ou que le bon-heur de
Tersandre m’ait peu representer, le Ciel est tesmoin, qui a souvent ouy
mes protestations, et le soleil qui a veu toutes mes actions, que
jamais je n’ay peu estre approché de la moindre pensée
qui eust intention de diminuer l’amour que je vous ay vouée. -
J’advoue, reprit Madonte, que la trahison de Leriane vous a
donné sujet de me hayr, et de croire tout ce qu’elle a voulu de
bon-heur de Tersandre ; mais je jure par la memoire de mon pere, et par
tout le contentement que je puis encore souhaitter, n’avoir jamais
esté trompée d’elle que pour le desir qui me pressoit
d’estre plus aymée de vous, et que toutes les faveurs de
Tersandre n’estoient faites que pour rappeller Damon, et le retirer
d’une autre affection imaginée, ny que le dessein qui m’esloigna
de mes parens et de ma patrie, n’a esté que pour chercher Damon
sous le nom et les armes du chevalier du Tygre. - O dieux ! s’escria
Damon, y a-t’il quelque chevalier au monde plus heureux que celuy-cy,
puis que je recois ces asseurances de la bouche de Madonte ?
Elle vouloit repliquer, lors qu’Adamas, craignant que le sejour en ce
lieu ne fust guiere asseuré, ou que les blessures de Damon
n’empirassent, dit à Galathée qu’il luy sembloit bien
à propos de faire emporter ce chevalier en quelque lieu
où il peust estre mieux pensé, et que voyant la grande
foiblesse qu’il avoit, il luy sembloit fort à propos de le faire
reposer pour quelques jours en sa maison, parce qu’elle estoit si
proche de là qu’il ne falloit que monter la petite coline, sur
laquelle elle estoit assise. La necessité fit consentir la
Nymphe à cet advis, et ayant envoyé prés de
là dans quelques hameaux, l’on fit venir quelques hommes avec
des branquarts qui emporterent Damon dans la maison d’Adamas, et le
corps de Tersandre dans la ville de Marcilly, pour luy donner une
honorable sepulture. Et en mesme temps Galathée advertit Amasis
par Lerindas, de tout ce qui luy estoit arrivé, la suppliant de
trouver bon qu’elle mist Damon en lieu de seureté, et
qu’incontinent apres, elle l’iroit trouver, pour recevoir ses
commandemens.
Il fut impossible à Madonte de n’accompagner de larmes le corps
du pauvre Tersandre, et de ne regretter sa perte, qu’elle eut bien
mieux ressentie, sans la rencontre de Damon, et toutes-fois
l’affection, la fidelité, et la discretion qu’il luy avoit fait
paroistre tant d’années, ne luy pouvoient revenir devant les
yeux [639/640] de l’esprit qu’elles ne contraignissent ceux du corps
à donner quelques larmes, pour payer en quelque sorte tant de
services et tant de peines. Cependant l’on emportoit Damon, qui
tournant les yeux de tous costez, pour voir que faisoit Madonte, et
appercevant le corps de Tersandre, ne peut le laisser partir sans
l’accompagner d’un souspir, ne sçachant encore s’il le devoit
desirer en vie ; et toutesfois, considerant qu’il estoit mort pour le
sauver, sa generosité le contraignit de dire : Or à Dieu
amy, et repose content, couronné de cette gloire, d’avoir eu
Damon pour ennemy, et l’avoir obligé à regretter ta
perte, et à te nommer son amy. A ce mot, il tendit la main
à Madonte, qui s’estoit approchée du branquart, et qui ne
l’abandonna plus qu’il ne fut dans la maison du sage Adamas, quoy que
Galathée la pressast fort d’entrer avec elle dans son chariot,
aymant mieux suivre à pied Damon, que de l’esloigner d’un moment.
D’autre costé Adamas ayant fait cognoistre Daphnide, Alcidon, et
les autres de leur compagnie à la Nymphe, et elle, leur ayant
dit toutes les paroles de civilité, que le trouble où
elle estoit luy pouvoit permettre, les fit entrer tous deux dans son
chariot, et les autres dans ceux de ses nymphes, car Adamas voulut
suivre Damon que l’on portoit par un chemin plus court, afin d’estre
aussi-tost que luy en sa maison, pour le faire mieux loger, parce que
les chariots estoient contraints de faire un grand destour, pour monter
plus aisément la coline qui estoit un peu trop aspre par le
droit chemin.
Mais cependant Lerindas laissant venir doucement le corps de Tersandre,
se mit au grand trot pour donner promptement l’avis a Amasis que
Galathée luy mandoit, et quoy qu’il apperceut bien plusieurs
personnes à main gauche qui chassoient dans la campagne, et
qu’il eut opinion que ce fust Polemas, si est-ce qu’il ne s’arresta
point, ayant commandement de ne parler à personne qu’à
Amasis. Mais celuy que Polemas avoit mis prés du chemin pour
prendre garde à ceux qui passeroient, courut l’en advertir, et
peu apres un autre luy vint rapporter que l’on voyoit venir un
branquart, où il sembloit qu’il y eust quelqu’un dessus. Luy qui
ne chassoit en ce lieu que pour scavoir tant plustost ce qui seroit
advenu de Damon, creut incontinent que c’estoit luy que l’on portoit,
ou mort, ou bien blessé, et s’en resjouyssant grandement en
soy-mesme, et faisant semblant d’en estre en peine, il s’y en alla au
petit pas, apres y avoir renvoyé en diligence ceux [640/641] qui
luy en avoient apporté les nouvelles. Et par le chemin, feignant
d’ignorer que Galathée fust allée à Bon-lieu, ny
qu’elle deust revenir par là, il demandoit à ceux qui
estoient avec luy, qui pouvoit estre celuy que l’on portoit de ceste
sorte. Personne ne sçavoit que luy respondre, parce qu’il
n’avoit rien decouvert de ceste entreprise à pas un de tous ceux
qui estoient autour de luy, jugeant bien qu’il faut divulguer les
desseins que l’on ne veut pas executer.
Il n’eut guières marché, que l’un des siens s’en
retournant vers luy dit, que c’estoit un mort que Galathée
faisoit emporter à Marcilly, et qui avoit esté tué
en sa presence dans le bois plus proche. Ce fut bien alors qu’il eut
opinion que ses solduriers avoient exécuté ce qu’ils
avoient promis, et en son cœur en avoit le contentement que la
vengeance peut donner à une ame offencée, mais il ne luy
dura qu’autant qu’il retarda d’arriver où estoit celuy que l’on
emportoit, parce qu’alors il vid bien que ce n’estoit pas un chevalier.
Et demandant à ceux qui l’avoient en charge, où ils
avoient pris ce corps, et où ils le portoient, ils
répondirent que Galathée avoit este attaquée par
six chevaliers, et qu’un seul les avoit tous deffaits, que toutesfois
ce berger luy ayant voulu donner secours avoit esté tué,
mais que les autres y estoient tous demeurez morts, et qu’ils portoient
ce corps par commandement de Galathée, pour le faire
honorablement enterrer à Marcilly. - Et le chevalier, dit
Polemas, qui a resisté à tous les autres, qu’est-il
devenu ? - II est fort blessé, respondirent-ils, et l’on l’a
emporté en la maison du grand Druide.
Polemas alors, faisant semblant de ne sçavoir rien de cet
affaire : Voilà que c’est, reprit-il en s’en allant, de
licentier les solduriers sans raison, je m’asseure que ce sont ceux que
nous avons cassez, qui en colere contre Damon, ont voulu s’en venger,
et l’ont attendu dans ce bois. Et cela il le disoit, afin de preparer
son excuse lors que Galathée s’en plaindroit, parce qu’il eut
bien opinion qu’ils seroient recogneus. Et continuant encores quelque
temps la chasse, pour oster à tous l’opinion qu’il eust quelque
part en cette entreprise, dépescha incontinent un des siens,
pour aller de sa part se resjouyr avec Galathée, du bon-heur que
Damon avoit eu en ceste contrée, et luy commanda de prendre bien
garde à toutes les paroles, et à toutes les actions de la
Nymphe, et en mesme temps en dépescha un autre pour en donner
avis à Amasis, la suppliant de ne permettre plus que
Galathée marchast ainsi [641/642] seule, et sans les gardes
ordinaires qui estoient convenables à sa grandeur. Il fit le
mesme commandement à celuy-cy, de prendre garde à tout ce
que diroit et feroit Amasis.
Depuis que Clidaman, Guyemant, et Lindamor, avec la plus grande partie
des chevaliers de la contrée, estoient partis pour aller en
l’armée des Francs, Polemas qui estoit demeuré comme
lieutenant d’Amasis, et en la place que Clidaman souloit avoir, d’un
dessein ambitieux, avoit haussé ses esperances à se
rendre seigneur de cette province. Et toutesfois considerant combien il
est mal-aysé que les loix fondamentales d’un Estat soient
renversées, sans une grande violence, et combien la domination
qui est telle est peu asseurée, il fit resolution d’espouser
Galathée, et de ne rien laisser d’intenté pour y
parvenir. Et parce qu’il voyoit deux voyes pour achever son entreprise,
l’une de la douceur, et l’autre de la force, il pensa qu’il falloit
essayer celle qui venoit de la bonne volonté, et en cas qu’elle
vint à manquer, recourre apres aux extremes remedes.
Pour suivre ce premier dessein, il voulut que ce feint druide qui se
nommoit Climante, et qui avoit autrefois donné la bonne fortune
à Galathée, revint encores une fois pour refaire de
nouveau ce premier artifice, ayant opinion que ou la nymphe l’avoit
oublié, ou que le feint druide ne s’estoit pas bien fait
entendre. Il le fit donc venir prés de ces mesmes jardins de
Montbrison, où il avoit esté l’autre fois, et ayant, ce
luy sembloit, donné encor meilleur ordre à ses artifices
qu’auparavant, il y avoit desja deux ou trois jours qu’il
commençoit de se laisser veoir, esperant que Galathée ne
manqueroit pas de l’aller treuver comme elle avoit faict autresfois. Et
afin que le temps de l’esloignement de Clidaman et de Lindamor, ne se
perdit pas inutilement, il tenoit quantité de solduriers dans
les estats des Vissigots, et des Bourguignons, qui, sans se dire tels,
demeuroient dans les villes voisines, et n’attendoient que son
commandement. Il avoit aussi acquis l’amitié des princes
voisins, par presens faicts à leurs principaux officiers, et
dans le pays des Segusiens faisoit paroistre une si grande
liberalité, et au peuple, et aux solduriers, tant de courtoisie,
et de douceur aux chevaliers, et tant d’honneur et de respect aux
Druides, Eubages, Saronides, Vacies et autres sacrificateurs, qu’il y
en avoit fort peu qui ne desirassent le mariage de Galathée et
de luy, si ce n’estoient ceux qui, plus advisez, s’estoient pris garde
qu’il forcoit en cela son naturel, et qu’il n’en usoit de ceste
[642/643] sorte, que pour parvenir à cette souveraine puissance,
laquelle, ayant obtenue, il ne maintiendroit pas avec les mesmes moyens
qu’il l’auroit acquise, mais avec des biens plus rudes, et plus
tyranniques.
Amasis avoit demeuré long-temps sans se prendre garde de toutes
ces choses, parce que mal-aisément une ame bien née se
peut-elle imaginer qu’une personne outrée d’obligation, se
laisse emporter à l’ingratitude, et à la trahison. Enfin,
elle commença de s’en appercevoir, par le moyen d’une lettre qui
luy tomba entre les mains, par laquelle elle vid l’estroitte
amitié que Gondebaut avoit avec luy. Cela fut cause qu’aussi
tost que Lerindas luy en dit l’accident qui estoit arrivé
à Damon, et que c’estoit des solduriers de Polemas, elle eut
opinion qu’il l’avoit fait faire, et toutesfois sçachant combien
il est dangereux de faire paroistre à son principal officier
d’avoir quelque doute de sa fidelité, sans estre en estat de se
pouvoir opposer à mesme temps à ses mauvais desseins,
lors que le soldurier de Polemas luy vint dire de sa part ces
nouvelles, elle feignit de recevoir un grand contentement du soing
qu’elle luy voyoit avoir, et de la conversation de Galathée, et
de sa grandeur, et luy remanda qu’elle suivroit en cela, et en toute
autre chose son bon advis. Et à mesme temps le luy ayant
renvoyé, elle partit de Marcilly, et s’en alla en la maison
d’Adamas, sous la conduitte d’une fort bonne trouppe des chevaliers
qu’elle mena pour la servir, parce que les nouvelles qu’elle avoit eues
de l’armée des Francs, la pressoient infiniment, et elle
craignoit que, ne la pouvant pas tenir secrette longuement, Polemas ne
se resolust à quelque meschant dessein, comme depuis quelques
jours elle en estoit entrée en opinion.
Galathée estoit à peine arrivée au logis d’Adamas,
que le soldurier de Polemas y arriva, qui luy fit assez mal la harangue
que son maistre luy avoit commandée ; mais elle, ne pouvant
dissimuler le desplaisir qu’elle avoit receu, luy respondit : Dites
à vostre maistre, que je suis fort mal satisfaite de ceux qui
sont à luy, et que s’il n’y met ordre, j’auray occasion de m’en
plaindre.
Cependant Damon ayant esté mis au lict fut visité par les
chirurgiens, et ses playes trouvées plus douloureuses que
dangereuses, parce qu’encores qu’il eust la cuisse percée en
deux ou trois endroits, si est-ce que de bonne fortune, il n’y avoit ny
veine, ny nerf offencé qui fust d’importance, si bien que
Madonte estoit si ravie de contentement, qu’elle ne pouvoit assez en
donner de cognois- [643/644] sance. Et les chirurgiens qui cogneurent
combien le contentement est necessaire à la guerison du corps,
supplierent Madonte de ne bouger d’aupres de luy. Et parce qu’elle
desiroit sçavoir quelle avoit esté sa fortune depuis
qu’elle estoit partie d’Aquitaine, elle luy raconta non seulement ce
qu’il avoit demandé, mais de plus tous les artifices dont
Leriane avoit usé à l’advantage de Tersandre, et luy
rapporta tout ce discours si naifvement, que tous ceux qui l’ouyrent,
jugerent qu’il estoit veritable. Mais lors qu’elle racontoit les
desplaisirs qu’elle eut de sa mort, quand Halladin rapporta à
Leriane le mouchoir plein de sang et la bague de Tersandre à
elle, elle ne pouvoit encores en retenir les larmes. Et puis quand elle
representoit l’horreur qu’elle avoit de mourir d’une mort si honteuse,
et le secours inesperé qu’elle avoit receu du chevalier du Tygre
: II faut bien, disoit-elle, que nous ayons en nous quelque chose qui
nous advertit des choses plus secrettes, parce que je ne vis pas si
tost entrer ce chevalier, que je ne luy presse (sic !) une certaine
affection qui n’estoit pas commune. Et encores que le combat estant
finy, il s’en allast sans hausser la visiere, j’avoue que je l’aimay
d’amour, sans l’avoir jamais veu au visage. Et cela fut cause,
continuoit-elle, que je me resolus de le venir chercher du costé
où il m’avoit dit. Mais cruel ! il faut bien, Damon, que je vous
donne ce tiltre, comment vous en pûtes-vous aller sans me dire
qui vous estiez ? Comment, m’ayant donné la vie du corps, me
voulustes-vous ravir celle de l’ame ? Et pourquoy ne me fistes-vous
sçavoir que vous viviez, afin de tarir pour le moins les pleurs,
qui sans cesse, comme d’une source immortelle, sont continuellement
sortis de mes yeux ? O Damon ! que vous m’eussiez espargné de
souspirs, de peines, de larmes, et de travaux incroyables ! Mais non,
Damon, la faute n’en est pas à vous, mais à ma fortune
qui vouloit que j’achetasse plus cherement le contentement de vous
sçavoir en vie, de vous voir, et de vous avoir.
Apres, elle luy raconta le dessein qu’elle avoit fait de trouver ce
chevalier incogneu, sans presque sçavoir pourquoy elle le
cherchoit ; en effect, pensant que le destin qui conduit toute chose
sous la sage providence du Grand Tautates, l’avoit ainsi
ordonné, afin de pouvoir rencontrer de ceste sorte ce Damon,
qu’elle alloit cherchant sous le nom d’un autre : Car, disoit-elle,
j’ay opinion que si je ne vous eusse trouvé de ceste sorte,
jamais je n’eusse eu le bien de vous voir, puis que vous alliez si
curieusement vous [644/645] esloignant et vous cachant de nous. Enfin
voyez comme Dieu rapporte toute chose à son commencement :
Tersandre avoit esté la premiere cause de nostre separation, et
Tersandre a esté la derniere cause de nous avoir remis ensemble.
Que les peines qu’il a prises à me servir et me conduire avec
tant de fidelité, soient recogneues par la bonté de
Bellenus au lieu où il s’en va avec cette reputation
auprés de moy, de n’avoir jamais fait faute contre le respect
qu’il me devoit, que celle que la malicieuse Leriane luy avoit fait
commettre, par les esperances trompeuses qu’elle luy avoit
données, et ausquelles un plus advisé que luy se fust
peut-estre bien laissé decevoir.
Et sur ce propos, elle raconta comme sa nourrice mourut sur le
Mont-d’or, la rencontre qu’elle eust de Laonice, de Hylas, et de
Tircis, et enfin comme l’Oracle l’avoit faict venir en ce pays de
Forests, où elle avoit tousjours esté en la compagnie
d’Astrée, Diane, Phillis, et ces autres bergers de Lignon,
d’auprés desquelles elle estoit partie ce matin en dessein de se
retirer en Aquitaine parmy les vestales ou filles druides. Bref elle
n’oublia rien de tout ce qui luy estoit advenu qu’elle ne luy
rapportast fidellement, ce que Damon escoutoit avec tant de
contentement, qu’il ne pouvoit assez remercier Dieu du bon-heur
où il le voyoit ; et aprés il luy dit : Je vous
raconteray à loisir, madame, quelle a esté ma vie depuis
que je n’ay eu l’honneur de vous voir ; mais à ceste heure que
les mires me deffendent de parler, je ne veux pas vous faire un si long
discours, c’est assez pour ce coup, que je vous die, que j’espere
d’oresnavant nostre fortune meilleure, parce que l’Oracle que j’ay
consulté le dernier à Mont-Verdun m’a asseuré que
je serois remis de la mort à la vie, par celuy des hommes que je
hayssois le plus, et je voy bien qu’il a voulu entendre que ce pauvre
chevalier vous conduiroit au lieu où je vous ay trouvée,
car il est vray que je pouvois estre estimé mort, estant
privé du bien de vostre veue, et que maintenant je puis dire que
je vis, ayant le bon-heur d’estre aupres de vous. Et quand je considere
cest accident, il n’y a rien en quoy je n’admire la prevoyance de ce
grand Dieu, qui a si bien veu que Tersandre me donneroit doublement la
vie ; je veux dire celle du corps par le secours qu’il m’a fait, et
celle de l’ame, vous conduisant si à propos et si
inopinément où j’estois, sinon qu’il me reste encore une
doute en l’Oracle qu’il m’a rendu, car voicy quel il a esté :
[645/646]
Et toy, parfaict amant,
Lorsque tu parviendras, où parle un diamant,
Tu seras r’appelé de la mort à la vie
Par celuy des humains,
A qui plus tu voudrois l’avoir desja ravie.
Laisse donc contre luy desormais tes desdains.
Car je voy tout le reste avoir eu effect, hormis d’estre
parvenu
où un diamant parle, si ce n’est qu’il ait voulu entendre que
vous soyez un diamant, en la constance, et en la fermeté de
vostre amitié.
Le druide qui avoit attentivement escouté leurs discours : Si
j’eusse eu le bien, dit-il, en sousriant, d’estre cogneu de vous, vous
eussiez aisément entendu l’obscurité de cet Oracle, parce
que je m’appelle Adamas, et ce mot signifie, en la langue des Romains,
un diamant, de sorte qu’il vouloit vous faire sçavoir
qu’aussi-tost que je serois auprés de vous, cet accident vous
arriveroit ; et il est advenu tout ainsi, car à l’heure mesmes
qu’Alcidon, Daphnide et moy sommes venus sur le lieu où nous
vous avons trouvé, vous avez recogneu Madonte. - J’advoue, dit
Damon, qu’il n’y a plus rien à desirer pour
l’éclaircissement de cet Oracle, que j’ay retrouvé si
certain pour mon bon-heur, et dont je remercie la bonté de celuy
qui l’a ainsi ordonné, lors que je l’esperois le moins ! Mais,
mon pere, continua-t’il, et tournant les yeux par toute la chambre,
vous me nommez deux personnes : que si ce sont celles que j’ay veues
porter ailleurs ces noms, je m’estimerois infiniment heureux de les
avoir rencontrées en ce lieu.
Alors Alcidon s’avançant et l’embrassant : Ouy, Damon, ce sont
ces mesmes Daphnide et Alcidon que vous dites, et qui sont conduits en
ceste contrée, qui se peut dire celle des merveilles, par le
mesme amour qui vous y a fait venir. Et à mesme temps, Daphnide
le venant saluer, luy dit : J’attendois à vous rendre ce devoir
que Madonte vous eust raconté ce qu’avec raison vous desirez si
fort de sçavoir de sa fortune, ne voulant estre cause de vous
esloigner ce contentement duquel je me resjouys avec vous, comme l’une
de vos meilleures amies. Damon surpris de voir ce chevalier, et ceste
dame revestue de ces habits, ne sçavoit au commencement s’il
estoit bien esveillé, ou s’il dormoit, mais enfin les touchant,
et les oyant parler, il s’escria en les embrassant : J’advoue avec
vous, Alcidon, que voicy la con- [646/647] trée des merveilles,
mais des merveilles pleines de bon-heur, puisqu’elle m’en faict voir
aujourd’huy plus que je n’eusse jamais esperé.
Et cependant que Daphnide et Alcidon saluoient Madonte, et qu’ils se
resjouyssoient ensemble de ceste bonne rencontre, l’on vint advertir
Adamas, que la Nymphe Amasis entroit dans la basse court. Et à
peine estoit-il sorty de la chambre pour aller à la rencontre,
qu’elle se trouva à la porte, où s’estant fort peu
arrestée, elle entra où estoit Damon : Je pense, luy
dit-elle, vaillant chevalier, que je ne vous dois jamais venir voir,
sinon quand vous serez si mal-heureusement blessé par les miens
mesmes. - Madame, respondit Damon, je ne pleins non plus ces blesseures
que les premieres que vous me vistes, puis que si celles-là me
donnerent l’honneur de voir la Nymphe et vous, madame, ces dernieres
m’ont faict retrouver la seule personne, qui me pouvoit rendre heureux,
qui est, dit-il, monstrant Madonte, cette belle bergere que vous voyez,
de sorte que au lieu de me plaindre de cette contrée, je ne
cesseray jamais de l’estimer, louer et benir.
A ce mot, Amasis ayant desja esté informée de la
qualité de Madonte, l’alla embrasser, et caresser comme elle
meritoit ; et parce qu’elle ne faisoit pas semblant de Daphnide et
d’Alcidon : Madame, luy dit Damon, je voy bien que ces deux personnes
ne sont pas cogneues de vous, mais faictes en cas, et croyez que leurs
merites sont tels, que les recognoissant, vous ne leur plaindrez point
les caresses que vous leur avez faictes. Car, encore que vous les voyez
ainsi desguisées, sçachez, madame, que ce sont Daphnide
et Alcidon, je dis cette Daphnide dont les merites luy ont fait
posseder toute l’affection du grand Euric, et voicy Alcidon tant
aimé par sa valeur de Torrismond le roy des Vissigots, et de
tous ceux qui luy ont succédé.
Amasis alors, le remerciant de l’advis qu’il luy donnoit, les alla
embrasser, et leur fit toute la bonne chere qui luy fut possible. Et se
retirant : II suffisoit, dit-elle, que vous m’eussiez dict leur nom,
car les oyant, j’eusse incontinent recogneu les deux personnes les plus
estimées du grand Euric. Mais j’advoue que voyant ces belles
dames, et ce gentil chevalier revestus en bergeres, et en berger, je ne
les eusse jamais estimez ce qu’ils sont, et que vous m’avez grandement
obligée de me le dire. - C’est nous, reprit Daphnide, qui luy
avons toute l’obligation, madame, nous ayant fait cognoistre à
une si grande Nymphe, et tant esti- [647/648] mée, et
honorée par toutes les Gaules. - Mais, seigneur chevalier, dit
Amasis, comment estes-vous ainsi desguisez ? et où avez-vous
trouvé des habits de berger ? - L’histoire seroit trop longue
à vous en dire la cause, respondit Alcidon. Mais, Madame, qui
peut estre en Forests sans estre berger, je croy qu’il n’a point de
cognoissance de ceste contrée où les bergers sont si
gentils, et les bergeres si belles et si accomplies, que je m’estonne
autant de ne vous veoir avec l’habit de bergere, et toutes vos nymphes,
qu’il semble que vous soyez esbahie de nous en veoir revestus. - Je
suis bien-aise, respondit la Nymphe, que vous ayez trouvé
quelque chose en cette contrée qui vous ayt esté
aggreable ; peut-estre que quand nous aurons le bien de vous avoir tenu
quelque temps à Marcilly, vous ne jugerez pas que mes nymphes
devoient changer leurs habits à celuy de nos bergeres pour estre
plus aymables. - Madame, respondit Alcidon, je n’en doute point, mais
vous trouverez bon, s’il vous plaist, que je ne parle que de ce que je
sçay pour encores.
La Nymphe eust plus long-temps continué ce discours, n’eust
esté que ne voulant guere demeurer en ce lieu pour les doutes
où elle estoit entrée, et ayant à discourir
longuement avec Galathée et Adamas sur les nouvelles qu’elle
avoit receues, s’approchant de Damon, elle luy demanda comme il se
portoit depuis qu’il avoit esté pensé, et ayant sceu
qu’il se trouvoit un peu mieux, elle le laissa avec Madonte, ne
voulant, disoit-elle, luy interrompre le contentement de l’entretenir
en particulier ; et commanda à Silvie, et aux autres nymphes de
demeurer aupres de Daphnide, et de sa compagnie, pour l’empescher
d’ennuyer, et pour commencer à faire paroistre à Alcidon
que les nymphes de Marcilly ne cedent point aux bergeres de Lignon.
Et à ce mot, prenant Adamas d’une main, et Galathée de
l’autre, elle le retira dans la galerie, où les portes estans
bien fermées, elle fit un tour tout entier sans luy rien dire,
et puis enfin avec un visage tout changé de celuy qu’elle avoit
auparavant, et tesmoignant assez de la peine où elle estoit,
elle leur parla de ceste sorte, se tournant vers Adamas : J’ay à
vous dire, mon pere, de grandes choses, et vous, à me donner le
fidelle et prudent conseil que vous ne m’avez jamais refusé. Et
parce que ce que je desire que vous sçachiez tous deux, est un
discours long, et auquel je pourrois bien oublier quelque chose, je
veux que celuy qui m’a apporté ces nouvelles vous le die bien au
long, [648/649] d’autant que si nous avons le loisir de nous en
retourner à Marcilly avant qu’il soit nuict. - Ce m’est assez,
madame, respondit Adamas, pourveu que vous ne soyez trompée en
la prudence que vous croyez en moy, je vous asseure bien que vous ne le
serez jamais en ma fidelité. Et pour ce qui est de vostre retour
à Marcilly, si ce n’est chose qui vous haste trop, vous me
ferez, s’il vous plaist, l’honneur de demeurer icy ce soir, afin que
vous n’ayez pas l’incommodité de vous en retourner peut-estre au
serein. - Vous sçavez bien, mon pere, respondit Amasis, que je
n’en ferois point de difficulté, si la necessité de mes
affaires ne m’y contraignoit, comme je m’asseure que vous jugerez bien,
lors que vous aurez ouy ce chevalier que Lindamor m’a envoyé, et
que je vous auray dit encores quelque chose que j’ay descouvert depuis
peu.
Et lors, faisant appeller par Galathée le chevalier de Lindamor,
apres que la gallerie fut bien refermée : Je vous prie, luy
dit-elle, chevalier, de dire au long tout ce que Lindamor me mande par
vous, sans y oublier aucune des particularitez que vous m’avez
racontées, soit pour ce qui concerne nos affaires, ou pour
celles de Childeric et de Guyemants, puis qu’elles sont de telle sorte
joinctes ensemble, qu’il est bien mal-aisé de les separer. A ce
mot, mettant le chevalier entr’elles et Adamas, afin qu’ils se peussent
mieux entendre, elle prit Galathée de l’autre costé, et
ainsi tous quatre commencerent de se promener ; et lors le chevalier
apres avoir fait une grande reverence à la Nymphe, prit avec un
grand souspir la parole de ceste sorte pour luy obeyr.
HISTOIRE
DE CHILDERIC, de SILVIANE et
d’ANDRIMARTE
Je ne puis, madame, sinon avec un grand regret, vous
redire ce que vous
me commandez, y ayant faict une perte que malaisément dois-je
esperer de recouvrer jamais. Toutesfois je ne laisseray de satisfaire
à ce que je dois en vous obeyssant, apres vous avoir toutesfois
suppliée d’accuser le déplaisir que je ressens lors que
vous verrez mon discours embrouillé, et si peut-estre j’oublie
quelque chose, de m’en vouloir faire ressouvenir, et vous verrez parce
que j’ay à vous dire, que tous ceux [649/650] d’un prince ont
grandement de l’interest à sa conduite, puis que tout leur bien
ou tout leur mal en despend.
Le roy Merovée, qui par la grandeur de ses faicts s’est acquis
ce nom parmy les Francs, parce qu’en leur langage Merveich signifie,
prince excellent, et non pas comme quelques-uns ont osé dire,
pour le monstre marin, qui attaqua Ingrande sa mere, femme de Bellinus
duc de Thuringe et fille de Pharamond, lors qu’elle se vouloit baigner
dans la mer, que les Francs aussi nomment Merveich, et duquel ils ont
voulu faire croire qu’il avoit esté engendré. Apres avoir
gaigné plusieurs victoires, tant sur les Huns, Gepides, Alains,
que Romains, et Bourguignons, et avoir regné douze ans, mourut
plein de gloire, et de trophées, regretté de tous ces
peuples, ne laissant de sa femme Methine, fille de Stuffart roy des
Huns, et predecesseur d’Attile, surnommé le fleau de Dieu, qu’un
seul fils nommé Childeric.
La reputation du pere, l’amour que les Francs luy avoient
portée, car ils [le] nommoient la delice du peuple, et la grande
estendue de ses conquestes furent cause qu’aussi-tost que
Merovée fut mort, tous les Francs d’un commun accord esleverent
Childeric son fils sur le pavois, et l’ayant couronné d’une
double couronne : l’une pour monstrer la succession des Francs, et
l’autre pour tesmoigner les conquestes de son pere, ils le porterent
sur les espaules presque par toutes les rues de Soissons, où il
fut proclamé roy des Francs. Devant luy marchoient en premier
lieu les heraux d’armes avec leurs marques en la main, et apres on
voyoit les enseignes conquises par Merovée, sur les Huns,
Gepides, Alains, Bourguignons, et Romains qu’on portoit trainantes par
terre. Apres suivoient celles des Francs qui estoient semées de
la fleur de pavillée sur de l’azur ; et les dernieres de toutes
estoient celles de Merovée, son pere. La premiere avec un lyon
qui essayoit de monter sur une haute montaigne pour devorer un aigle
qui y estoit au plus haut avec ce mot,
AVEC PEINE S’OBTIENT LA PROYE.
Et l’autre, ayant un bouclier qui couvroit une couronne avec ce mot,
COUVERTE DE L’ESCU PLUS SEURE EST LA COURONNE.
Et faisant trois tours par toutes les rues principales,
suivis du
peuple, et accompagnez de leurs acclamations et de celles des soldats.
Les feux de joye sur le soir furent allumez aux portes de la ville
à gros flambeaux de cire qui bruslerent toute la nuict,
[650/651] et à la lueur desquels on dança et l’on chanta
tant qu’ils durerent, faisant des resjouyssances si extremes, que l’on
voyoit par toutes les rues les tables mises, où estoient receus,
et traictez tous ceux qui s’y presentoient.
Il me seroit possible de vous pouvoir redire, madame, combien estoit
grande l’esperance que tout ce peuple avoit en ce jeune roy, tant pour
estre fils de Merovée, duquel la memoire estoit encore si
fraische que ses grandes victoires leur estoient ordinairement devant
les yeux, que pour l’avoir veu luy-mesme faire de tres-genereuses
actions, en suivant son pere dans les armées, et maniant les
affaires publiques. Mais bien-tost il leur fit assez cognoistre que la
domination est un lieu si glissant, qu’il y a fort peu de personnes qui
y parviennent, et qui y puissent demeurer les pieds fermes, et sans
tomber ; car peu de temps apres avoir esté couronné, il
commença de mespriser les armes, et s’addonner à toute
sorte de delices, ne se souvenant plus que la magnanimité, et
les exploicts belliqueux de ses predecesseurs avoient aquis la
domination des Gaules aux Francs, et le royaume des Francs à
luy, et à ses successeurs. De sorte que l’on ne voyoit plus
faire estat dans sa Cour que des mollesses effeminées, et des
hommes tellement changez de ce qu’ils estoient auparavant, que la
pluspart des jeunes hommes qui sous Merovée avoient
commencé de s’addonner aux genereux exercices de la guerre, sous
Childeric, se laisserent tellement aller à son exemple, qu’ils
sembloient les femmes des hommes qu’ils souloient estre ; si bien que
l’on vit en mesme temps les esperances des conquestes que les Francs
avoient conceues lors que Merovée vivoit, aussi-tost que ce
prince se fut de cette sorte laissé aller à la douceur
des delices, se changer en la crainte que justement ils avoient, de
veoir enlever l’estat qu’ils avoient conquis, par ceux qui auparavant
ne mettoient toute leur estude qu’à se pouvoir conserver contre
les armes belliqueuses de ce vaillant peuple. Ce qui donna un grand
coup à cet Estat naissant, et qui retarda si bien les grandeurs
de ce nouvel Empire, que tous les progrez en furent retranchez, et tous
les espoirs limitez à conserver ce qui estoit acquis.
Clidaman, Lindamor et Guyemants souffroient avec beaucoup de desplaisir
ce changement en ce prince, mais plus que tous Guyemants, comme celuy
qui luy avoit une extreme obligation, et qui pour ceste cause avoit
destiné tous ses services à l’advan- [651/652] tage de ce
roy. Et lorsque plusieurs fois Lindamor conseilla Clidaman de s’en
revenir en cette contrée, puis qu’il n’y avoit plus de moyen
d’acquerir de la gloire aupres de ce prince ensevely dans ses delices,
et dans ses voluptez, Guyemants, les larmes aux yeux, l’en dissuadoit,
disant, que si quelque chose pouvoit encore rappeller Childeric
à son devoir, ce seroit la generosité et la vertu de
Clidaman, et que si ce bien advenoit aux Francs à son occasion,
il s’acquerroit plus de gloire, et plus de reputation en ceste seule
action, qu’il n’avoit faict par toutes les precedentes, outre qu’il
falloit considerer qu’ayant assisté Merovée et Childeric,
soit contre les enfans de Clodion, soit contre les Romains, et autres,
il ne falloit point douter que ce royaume venant à se perdre, il
en recevroit un grand desadvantage, s’estant rendu tous ces princes
ennemis, comme partisan des Francs. Clidaman qui estoit prince
genereux, et qui aimoit la personne de Childeric, comme tres-aimable
à ceux ausquels il vouloit plaire, se laissa fort
aisément arrester aupres de luy et boucha de telle sorte les
aureilles aux bonnes et saines considerations de Lindamor, que tout ce
qui luy fut sagement proposé par luy, demeura inutile, et sans
force.
Il y avoit un jeune chevalier nommé Andrimarte, fils de l’un des
plus vaillans et des mieux apparentez qui fussent parmy les Francs, qui
fut nourry enfant d’honneur aupres de ce jeune prince, lors qu’il
estoit encore en un si bas aage qu’il ne pouvoit suivre Merovée
dans les armées. Cet Andrimarte, avec plusieurs autres enfans
des principaux chevaliers, ne bougeoit jamais d’aupres du jeune
Childeric, estant instruict en tous les exercices que l’on luy
enseignoit, afin d’estre rendu, aussi bien que quantité
d’autres, plus capable de servir ce prince ; et la couronne des Francs,
tirant aprés de là, comme d’une seconde pepiniere, les
plus genereux chevaliers, et les plus grands capitaines, qui, comme
asseurées colomnes, pouvoient soustenir cet Estat naissant, et
l’augmenter par la valeur de leurs courages, et par force et prudence
le conserver. Ces jeunes enfans estoient nourris, non seulement pour
les rendre adroicts et courageux, dans toutes les choses necessaires
à la guerre, mais pour leur polir aussi l’esprit, et adoucir le
farouche naturel de ces vieux Sicambriens, et de ces habitants des
Palus Meotides. Et afin de les rendre plus aymables aux Gaulois, les
plus civilisez entre tous les peuples de l’Europe, ils estoient
ordinairement parmy les jeunes dames de la royne [652/653] Methine, et
avoient tant d’honnestes familiaritez avec elles, que quand ils
venoient à estre grands, il se faisoit plusieurs mariages
entr’eux, à cause des amitiez qu’en un aage si tendre ils
avoient contracté ensemble. Ceste royne avoit commandement du
prudent Merovée son mary, de mesler parmy les filles des Francs
le plus de Gaulois qu’elle pourroit, afin de rendre par ces alliances
ces deux peuples non seulement amis, mais alliez, desseignant par ce
moyen de se rendre aussi bien roy des Gaulois par amour, qu’il l’estoit
par les armes.
Parmy celles qui estoient nourries de ceste sorte durant le bas aage de
Childeric, Silviane tenoit l’un des premiers rangs, tant pour ses
merites que pour les predecesseurs desquels elle tiroit son origine.
Ceste jeune fille avoit toutes les conditions qui ont la force de faire
aymer, pouvant dire que la fortune et la nature l’avoient
également favoriser ; mais outre la beauté du corps qui
estoit estimée tres-grande, encor avoit-elle un esprit si beau
que tous ceux qui estoient attirez par ses yeux, estoient arrestez par
sa courtoisie et douce conversation. Ceste jeune fille n’ayant encore
que dix ou onze ans fut veue parmy les autres du gentil Andrimarte, et
qui n’en ayant pas plus de treize ou quatorze, estoit tousjours
auprés de Childeric presque de mesme aage. Si Silvanire,
dés ce temps, estoit estimée belle et accomplie parmy les
filles de Methine, Andrimarte emportoit la louange entre tous ces
jeunes enfans d’honneur de Childeric pour estre le plus adroit, fust
à dancer, fust à sauter, ou à quelque autre
exercice du corps qu’il se mist à faire. Mais plus encore pour
avoir un esprit doux et gentil, et s’addonnant de sorte à tout
ce qui estoit de beau et de louable, qu’il emportoit sans
difficulté l’avantage sur tous ses compagnons, que toutefois il
se conservoit avec tant de modestie et de courtoisie, que personne
n’estoit marry d’estre surmonté de luy, et de luy ceder la
gloire qui luy estoit si bien deue.
Ce fut donc en cet aage que le jeune Andrimarte jetta les yeux sur la
belle Silviane, et n’estant pas une beauté qui peust estre veue
par un si bel esprit que le sien, sans estre aimée, la jugeant
la plus accomplie de toutes ses compagnes, il commença de la
servir avec des affections enfantines, et à luy en donner les
cognoissances que tel aage pouvoit luy enseigner ; elle qui ne
cognoissoit pas seulement encores le nom d’amour, recevoit tous ces
petits services, comme les enfans ont accoustumé de s’en rendre
les uns aux autres, sans dessein. Et toutesfois, avec le temps, elle
com- [653/654] mença de les avoir plus agreables de luy que des
autres, et enfin à ressentir quelque chose qui l’attiroit
à parler à luy, et à estre bien aise qu’il fist
plus de cas d’elle que de toutes ses compagnes, sans qu’il y eust
encore ny amour ny affection de son costé. Mais, d’autant que
tout ainsi que plus on demeure auprés d’un feu, plus aussi en
ressent-on la chaleur, de mesme Andrimarte ne peut avoir longuement une
si particuliere familiarité aupres de Silviane, sans donner
commencement aux premieres ardeurs de l’amour, et en fin de l’allumer
en son ame, de telle sorte que depuis, ny le temps, ny les traverses
qu’il receut ne peurent jamais l’esteindre.
La premiere cognoissance qu’il luy en donna, fut un soir que la royne
Methine, selon sa coustume, s’alla promener le long des rivages de la
Seine, car en ce temps là, elle demeuroit le plus souvent dans
Paris, tant pour estre comme le centre des conquestes de
Merovée, que pour un oracle qui depuis peu avoit esté
rendu au temple d’Isis, qui disoit.
Le Gaulois estranger en Gaule regnera,
Lors que Paris le chef de la Gaule sera.
Parce que Merovée et ses Francs estimerent que
leurs ayeuls
ayans esté Gaulois, cet oracle eust voulu parler d’eux.
Or ce beau fleuve de la Seine, comme je m’asseure, madame, vous avez
bien ouy dire, sert de fossé à ceste belle ville, la
ceignant de ses deux bras et en faisant une isle et delectable et
forte. Et d’autant qu’il ne ronge ny ne devore pas ses bords comme
Loire, mais coule paisiblement parmy ceste grande plaine, qu’il arrose
par cent et cent divers destours, son rivage est presque tousjours
tapissé de belles et diverses fleurs, et peuplé de
plusieurs sortes de beaux arbres qui le couvrent au plus chaud de
l’esté d’un frais et agreable ombrage. Quand la royne s’y devoit
promener, les dames et les chevaliers, ou deux à deux, ou
trouppe à trouppe, s’alloient entretenans qui çà,
qui là, le long de ce beau rivage, sans toutefois s’esloigner,
de sorte qu’ils ne la vissent tousjours, tant pour se retirer avec
elle, quand elle s’en iroit, que pource qu’elle vouloit bien leur
permettre une honneste privauté, mais toutesfois à sa
veue.
Ce soir, car c’estoit presque tousjours apres soupper que Methine
alloit prendre le fraiz de ce promenoir, Andrimarte, prenant Silviane
sous les bras, l’entretenoit comme de coustume de ses [654/655]
affections enfantines, ausquelles elle respondoit avec des paroles si
nayves, que l’enfance mesme n’en pouvoit concevoir de plus innocentes.
S’esgarant ainsi parmy les arbres plus espais, ils s’assirent au
commencement au pied de quelques vieux saules proches du cours de ceste
riviere. Mais la jeune fille ne pouvant demeurer trop long-temps en
repos, et s’ennuyant d’estre assise, s’en alla sautant vers quelques
aulnes, parmy lesquels elle en choisist un de qui l’escorce tendre et
polie la convia d’y graver son nom, de sorte qu’avec une esguille
qu’elle avoit dans ses cheveux elle s’amusa d’y picquer les lettres de
Silviane. Andrimarte voyant ce qu’elle avoit commencé de
marquer, passa de l’autre costé du petit arbre, et escrivit
comme si c’eust esté une mesme ligne, avec un fermoir de lettre
ce mot, J’ayme, de sorte que quand ceste belle fille eut escrit le nom
de Silviane, il s’y rencontra en joignant les deux mots, J’ayme
Silviane. Mais elle, ne prenant pas garde à ce qu’elle avoit
escrit, mais seulement à ce que Andrimarte avoit marqué :
Vous aimez, luy dit-elle, Andrimarte, et qui est celle qui vous en a
donné la volonté ? - Vous le trouverez, luy dit-il,
madame, s’il vous plaist de continuer de lire le reste de la ligne. -
Quant à moy, respondit-elle, je ne vois point que vous y ayez
escrit autre chose. - Lisez seulement, madame, dit-il, tout ce qui est
escrit, sans rechercher qui en a esté l’escrivain, et vous
contentez que celle qui a mis le nom que j’adore sur ceste escorce, me
l’a bien plus vivement gravé dedans le cœur. - Et qui est-elle ?
reprit Silviane, et où est ce nom duquel vous parlez ? - Tous
deux, repliqua Andrimarte, sont bien préz d’icy. - Je ne
sçay, dit-elle, vous entendre, car en fin je ne vois que ce mot
seul que vous avés escrit. - Et comment y a-t’il ? repliqua
Andrimarte. - Si je sçay bien lire, dit-elle, il y a J’ayme. -
Et icy ? continua Andrimarte, luy monstrant du doigt ce qu’elle avoit
escrit. - Il y a, respondit-elle, Silviane. - Or, adjoustez tous les
deux, dit Andrimarte. - Je vois bien, reprit-elle, que joignant ces
deux paroles, il y a j’ayme Silviane, mais c’est moy qui l’ay escrit. -
II est vray, respondit Andrimarte, aussi est-ce bien vous qui me l’avez
gravé dans le cœur. - Dans le cœur, reprit-elle toute
estonnée, et comment se peut faire cela, puis que je ne veis
jamais vostre cœur ? - Je ne sçay, repliqua-il, comment s’est
peu faire ; mais si sçay-je bien que c’est avec les yeux que
vous l’avez faict. - Or s’escria-t’elle, voilà ce que je ne
croiray jamais, car outre que mes yeux ne sçauroient graver
chose quel- [655/656] conque, encore si les yeux le pouvoient faire,
peut-estre, je m’en fusse bien apperceue quelque autre fois, puis que
vous n’estes pas la seule chose que j’ay veue en toute ma vie. Et pour
vous monstrer que je dis vray, n’a-t’il pas fallu que je me sois servie
de cette esguille pour mettre mon nom sur ceste escorce ? Je croy que
j’eusse long-temps employé mes yeux à cet office, avant
qu’ils y eussent peu marquer la moindre lettre de mon nom.
Ceste response d’enfant fit bien cognoistre le peu de ressentiment
qu’elle avoit des traicts d’amour, et toutesfois il ne laissa de luy
dire : Ne vous estonnez pas, madame, que vos yeux n’ayent gravé
vostre nom sur l’escorce de cet arbre, puis que le mespris qu’ils font
de ces choses insensibles, en est la cause. - Mais n’ay-je pas veu,
dit-elle, ces petits chiens que la royne aime si fort, et qui sont
continuellement devant mes yeux, et regardez si vous y treuverez une
seule lettre de mon nom ? - Ny moins, repliqua-t’il, daignent-ils de le
faire sur ces animaux sans raison, mais seulement dans le cœur des
hommes, et des hommes encore qui sont dignes d’estre estimez tels. - Et
comment, dit Silviane, s’est peu faire cela sans que je m’en sois
apperceue ? - N’avez-vous pas esté plus petite que vous n’estes
? dit Andrimarte. Et respondez-moy, madame, s’il vous plaist, quand
vous vous estes faite plus grande, avez-vous pris garde comment vous
avez faict pour croistre ? - Cela, respondit-elle, je l’ay fait
naturellement. - Et naturellement aussi, reprit Andrimarte, vous m’avez
fait ces blesseures dans le cœur. - Mais, mon Dieu ! repliqua-t’elle,
j’ay ouy dire que toutes les blesseures du cœur sont mortelles. Si cela
est, et que mes yeux vous y ayent blessé, je seray cause de
vostre mort, et vous aurez bien occasion de me vouloir du mal. - II est
vray, continua-t’il, que toutes les blesseures du cœur sont mortelles,
et que celles que vous m’avez faictes me feront mourir, si vous n’y
mettez remede ; mais quoy qu’il m’arrive, je ne vous voudray jamais du
mal, puisqu’au contraire je ne pense pas avoir assez de force pour vous
pouvoir aimer autant que je desire, et que vous meritez. - Je pense,
dit la jeune Silviane, puis que mes yeux vous ont fait le mal, que le
meilleur remede sera, qu’à l’avenir je les vous cache. - Ne le
faites pas, madame, je vous supplie, si vous ne voulez ma mort
aussi-tost que vous aurez commencé un si mortel remede, car
sçachez que la blesseure que j’ay receue de vous, est telle que
si quelque chose me peut conserver la vie, c’est en me donnant d’autres
nouvelles et semblables blesseures. [656/657]
- Voilà un mal estrange, dit la jeune Silviane, et puis qu’il
est ainsi, de peur que vous mouriez, je feray non seulement le
contraire de ce que je disois, mais je supplieray encores toutes mes
compagnes d’en faire de mesme, afin que la quantité des
blesseures que leurs yeux vous feront, puissent vous soulager de celles
que vous avez receues de moy. - Vos compagnes, respondit-il, ont bien
des yeux, mais non pas pour me guerir, ny pour me blesser. - Et quelle
difference, adjousta-t’elle, mettez vous de mes yeux aux leurs, puisque
quant à moy, je n’y en cognois point ? - Elle est telle,
repliqua Andrimarte, que j’aimerois mieux estre desja mort, que si
elles m’avoient peu faire la moindre des blesseures que j’ay pour vous,
et que j’eslirois plustost de n’avoir jamais esté que de n’estre
blessé de vos yeux, comme je suis. - Je n’entends pas, dit-elle,
pourquoy vous estes de ceste opinion, car il me semble, que les
blesseures sont tousjours blesseures, de qui que nous les recevions. -
II y a, reprit Andrimarte, des blesseures honorables et agreables, et
d’autres qui sont honteuses et fascheuses, honorables, et agreables, et
d’autres qui sont honteuses et fascheuses, et celles que je
reçois de vous sont du nombre des premieres et au contraire
seroient celles que vos compagnes me feroient si leurs yeux en avoient
la puissance. - Je ne puis, respondit la jeune Silviane, m’imaginer sur
quoy se fonde ceste difference. - S’il se trouvoit, dit Andrimarte,
d’autres Silvianes aussi belles et aussi accomplies que vous estes, et
qui par leur beauté peussent faire d’aussi aimables blesseures,
je vous accorderois qu’elles seroient aussi desirables que les vostres,
mais cela ne pouvant pas estre, soyez certaine, madame, que jamais je
n’estimeray faveur ny remede, que celuy qui me viendra de vous.
Silviane estoit fort jeune, et toutesfois non pas tant, qu’oyant parler
Andrimarte de ceste sorte, elle luy en sceut bon gré ; car
l’amour de nous-mesmes est tellement naturel en nous que rien ne nous
peut obliger davantage en quelque aage que nous soyons, que la bonne
estime que l’on fait de nous. Et cela fut cause qu’elle luy respondit :
La bonne opinion que vous avez de moy vous fait tenir ce langage ; mais
croyés, Andrimarte, que vous y estes obligé par celle que
j’ay de vous.
Et peut-estre leurs discours eussent passé plus outre, sans la
survenue de Childeric qui, avec une grande trouppe de ces jeunes
enfans, alloit courant par ces prez, faisant divers saults et divers
jeux d’exercice, et qui, passant auprez d’eux, les separerent,
[657/658] parce que ce jeune prince emmena Andrimarte presque par force
pour saulter avec ses compagnons comme celuy qui les surpassoit tous en
addresse et en agilité. Ce fut avec regret qu’il laissa la belle
Silviane. Elle ne demeura pas seule avec moins de plaisir, parce
qu’encores qu’elle n’eust aucun ressentiment d’amour jusques en ce
temps-là, si est-ce que ces dernieres paroles luy firent depuis
penser à des choses qu’elle n’avoit point encores
imaginées. Et peu apres, se remettant devant les yeux les
merites et les perfections du jeune Andrimarte, et repassant par sa
memoire les cognoissances qu’elle avoit eues de sa particuliere bonne
volonté, Amour commença de luy esgratigner la peau si
doucement, qu’au lieu de la cuiseur, elle en ressentit une certaine
demangeaison, qui peu à peu en se grattant, s’agrandit de sorte,
qu’en peu de temps elle devint une playe incurable.
Aussi-tost qu’Andrimarte se peut desrober de Childeric, il s’en
recourut vers Silviane, luy demandant mille pardons de l’avoir
laissée seule, s’excusant sur la force que ce jeune prince luy
avoit faicte. Voylà que c’est, respondit Silviane, si vous ne
valliez pas tant, vos amies pourroient avoir plus long temps le bien de
vous voir. - Pleust à Dieu ! dit incontinent Andrimarte, que
vous voulussiez estre de ce nombre, et que vous creussiez de me voir,
peut-estre quelque bien. - Et pouvez-vous douter, reprit Silviane, que
l’un et l’autre ne soit pas ? Vous avez trop de merites, Andrimarte,
pour ne donner pas la volonté à ceux qui vous voyent
d’estre de vos amis ; et il y a trop long temps que je vous voy pour ne
donner pas la volonté à ceux qui vous voyent d’estre de
vos amis ; et il y a trop long temps que je vous voy pour ne les avoir
pas recogneues et estimées. - Madame, respondit-il, j’estimerois
ce soir plus heureux que tous les jours de ma vie, si je pensois que la
belle Silviane eust quelquefois daigné tourner ses beaux yeux
sur mes actions, aussi bien que mon cœur les a ressentis tout puissans,
et si à cette heure j’en pouvois avoir quelque asseurance par
vos paroles.
La jeune Silviane, ne pensant pas encore que l’amour fust quelque chose
qui peust obliger un cœur à se donner entierement à
quelqu’un, mais seulement une certaine complaisance, qui nous faict
avoir plus agreable la veue et la conversation d’une personne que d’une
autre, pensa bien qu’Andrimarte l’aymoit, puis qu’il luy tenoit ces
discours, et se considerant en elle-mesme, creut bien aussi d’avoir de
l’amour pour luy, mais de l’amour [658/659] faicte comme je vous
disois, et telle qu’une sœur a pour son frere ou une fille pour son
pere. Et cela fut cause qu’avec cette innocence que son aage tenoit
encore en son ame, elle luy respondit : Soyez certain, Andrimarte, que
veritablement je vous ayme, et que si vous me dites quelle asseurance
vous voulez que mes paroles vous en donnent, je le feray
tres-volontiers, vous protestant que je n’ay point de frere que j’ayme
plus que vous.
Andrimarte qui avoit plus d’aage et plus d’amour aussi qu’elle, cogneut
bien que ce n’estoient que des propos d’enfant, et toutesfois luy
semblant d’avoir desja gaigné un grand point sur elle, il se
contenta pour ce coup, esperant que le temps et la continuation de sa
recherche la pourroit faire sortir de cette amour innocente pour la
porter à l’entiere et parfaicte affection qu’il en desiroit ; et
pour ce, luy prenant la main, il la luy baisa, et avec un visage riant
: Je demeure, dit-il, le plus heureux et constant chevalier de ma race,
puis que j’ay eu cette declaration de vous comme la chose du monde que
j’ay la plus desirée. D’une seule chose je vous veux supplier,
qui est de ne tromper jamais l’asseurance que vous m’en faictes, et que
je puisse, pour marque de ce que vous dites, porter le nom de vostre
frere, et vous appeller ma sœur, afin que ces noms nous obligent
d’avantage à nous rendre l’un a l’autre les mesmes devoirs, et
la mesme amitié. - Je le veux, respondit franchement la jeune
fille, et vous promets de vous aymer, et vous estimer comme si vous
estiez mon frere.
Il vouloit respondre, mais craignant le serein qui commençoit
à tomber, se retira et les contraignit d’en faire de mesme, et
de la suivre. Il est vray que depuis ce jour, Andrimatte sceut de sorte
rechercher cette belle fille, que peu à peu il luy apprit que
l’amour ne s’arreste pas aux loix de l’amitié, ny dans les
termes que le parentage prescrit par sa bien-vueillance, car en peu de
temps elle l’ayma de telle façon que quand elle se prit garde
que c’estoit Amour qui la lioit en l’affection du jeune Andrimarte, il
luv fut impossible de s’en retirer, si bien qu’un jour qu’elle se
rencontra
sur le bord de la Seine avec luy, où Mathine comme de coustume
s’estoit allée promener, s’estans retirez à part sous
certains arbres, elle prit occasion de luy dire : Et bien, mon frere,
c’est ainsi qu’elle l’appelloit, vous souvenez-vous des discours que
nous eusmes en ce mesme lieu il y a quelque-temps, lors que je gravois
mon nom sur l’escorce de cet arbre ? - Et doutez-vous ma sœur,
respondit Andrimarte, que je ne m’en souvienne tant que je vivray ?
[659/660] Jamais ce jour ne s’effacera de ma memoire, puis que c’est
celuy qui a donné commencement à tout le bien que j’auray
jamais. - Et qu’est-ce, dit-elle, qui vous contenta le plus en tout ce
que nous dismes alors ? - Ce fut, respondit-il, ces mots que vous me
dites : Asseurez-vous, Andrimarte, que veritablement je vous ayme. -
Or, dit Silviane, voulez-vous, mon frere, que je vous confesse la
verité ? Croyez, je vous supplie, continua-t’elle en sousriant,
que quand je vous dis ces paroles, je ne sçavois veritablement
ce que je vous disois. - Comment, reprit-il incontinent, vous ne
sçaviez, ma sœur, ce que vous disiez ? - Asseurément,
respondit-elle, je n’en sçavois rien, et comment pour-rois-je
vous asseurer de faire une chose que j’ignorois, et qui m’estoit
incogneue ? - Vous me trompiez donc ? luy dit-il. - Veritablement, dit
Silviane, je vous trompois, mais c’estoit apres m’avoir deceue
moy-mesme, car il faut que j’advoue que quand je disois que je vous
aymois, je ne sçavois que c’estoit que d’aymer, et toutefois, la
bonne volonté que je vous portois me faisoit croire que c’estoit
amour, ce qui n’estoit qu’une bien-vueillance d’enfant.
Andrimarte l’oyant parler ainsi, demeura un peu estonné,
craignant qu’avec cette excuse elle ne se voulust desdire de tout ce
qu’elle luy avoit promis ; mais elle qui avoit bien d’autres
intentions, le voyant muet, et se doutant bien de l’occasion de son
silence : Mais, mon frere, ne soyez point en peine de ce que je vous
dis, car ce n’est seulement que pour vous donner maintenant de plus
certaines asseurances de l’amitié que je vous porte. Je dis
maintenant, parce que depuis ce temps là je confesse que vos
merites et l’affection que j’ay recogneue en vous, m’ont bien rendue
plus scavante que je n’estois pas : je sçay à cette heure
que c’est que d’aymer, non pas seulement un frere, mais Andrimarte, et
le sçachant je vous proteste que je l’ayme autant que son
amitié m’y oblige.
Andrimarte, oyant ce discours tant à son advantage, se relevant
à genoux, car ils estoient assis en terre : Si j’employois toute
ma vie à vous remercier, madame, dit-il, et tout mon sang
à vostre service, je ne sçaurois sortir de l’obligation
où vos paroles m’ont mis, tant cette declaration me lie, et tant
je recognois la grandeur du bien que vous me faictes. Mais puis qu’il
vous plaist que j’oye de si favorables asseurances, ayez aggreable que
je vous supplie à l’exemple des dieux de vouloir rendre le bien
que vous me faictes du tout parfaict. - Et qu’est-ce, dit Silviane, que
vous [660/661] voulez que je die d’avantage pour vous contenter, puis
que vous declarant que je sçay à cette heure que c’est
qu’aymer, j’ayme Andrimarte autant que son amitié m’y oblige ? -
Dites, madame, adjousta-t’il, encore d’avantage, car peut-estre mon
amitié ne vous oblige guere, et ainsi vous ne m’aymeriez que
fort peu. - J’ayme, reprit-elle, Andrimarte autant que je dois. - Dites
plus encores, respondit-il, car il n’y a rien parmy les hommes, qui
merite l’honneur que vous me faictes. - J’ayme, reprit-elle, Andrimarte
autant qu’il m’ayme. - A ce coup, dit Andrimarte, je suis contant. -
Or, continua Silviane, il me plaist maintenant de dire d’avantage :
J’ayme Andrimarte plus qu’il ne m’aime, et je proteste devant les
nymphes et les deïtez de ce fleuve, que je n’en aymeray jamais
point d’autre, et je veux seulement une chose de mon frere, c’est qu’il
me promette, sur la foy qu’il veut que je luy tienne, en ce que je
viens de luy dire, que jamais il ne recherchera de moy, que ce que mon
honnesteté luy peut librement permettre. - Que tous les
supplices, dit-il incontinent, des plus hays du Ciel me tombent sur la
teste ; que tout le courroux des dieux m’accable, et que jamais je ne
voye l’accomplissement d’aucun de mes desirs, si jamais, non pas en
effect, mais en pensée seulement, j’outrepasse les limites que
vous me donnez.
Lors qu’ils se tindrent ces discours, Silviane pouvoit avoir treize ou
quatorze ans, et Andrimarte seize ou dix-sept, aage si propre à
recevoir toutes les impressions d’Amour, qu’il imprima ces jeunes cœurs
de tous les caracteres qu’il voulut ; si bien que depuis ce jour, ils
allerent de sorte augmentant, que n’eust esté la longue et
familiere nourriture qu’il avoient ensemble, et qui couvroit beaucoup
des actions de leur amour, sous le voile de la courtoisie, et de leur
ancienne cognoissance, plusieurs sans doute s’en fussent pris garde,
mais ayans eu tant de familiarités estans petits enfans,
personne ne trouvoit estrange les devoirs qu’ils se rendoient l’un
à l’autre, mesme pouvant encore les couvrir sinon de l’enfance,
pour le moins d’une bien tendre jeunesse qui estoit en eux.
Ils vesquirent ainsi pleins de contentemens, et de toutes les plus
grandes satisfactions qu’ils pouvoient recevoir, attendant que par le
consentement de leurs parens, ils peussent estre mariez, et ce bien
leur continua jusques à ce que par mal-heur Childeric tourna les
yeux sur cette belle fille, car il faut bien croire que ce fut un
mal-heur qui la luy fit trouver alors si belle, l’ayant veue [661/662]
seule auparavant tant de fois, sans s’en estre soucié, mais
à ce coup se trouvant à un bal, où Silviane
s’estoit deguisée comme durant les Baccanales l’on a
accoustumé de faire suyvant la cous-tume des Romains, il la
treuva tant à son gré que depuis il l’ayma furieusement.
Silviane s’en prit garde bien tost apres ; et parce qu’elle eust
pensé commettre une extreme faute de ne dire tout ce qu’elle
pensoit à son cher frere, aussi-tost qu’elle peut parler
à luy, elle l’en advertit, et luy raconta tout ce qu’elle en
avoit recogneu. Andrimarte creut bien incontinent cette nouvelle
affection : Et je m’estonne plus, luy dit-il, qu’il ait tant
demeuré à vous aymer, vous ayant continuellement devant
les yeux, que non pas de sçavoir qu’il vous ayme maintenant.
Mais, ma sœur, l’ambition d’estre aymée du fils du Roy
Merovée effacera-t’elle l’affection de vostre frere, et
sera-t’il vray que je sois la miserable tourterelle delaissée de
sa compagne ? - Mon frere, luy dit-elle lors, en luy prenant la main,
soyez certain que vous ne serez jamais la tourterelle que vous dites,
que quand la mort me ravira le moyen de vous accompagner. Et si je
pensois que la doute vous en fut seulement entrée en l’ame,
l’amitié que je vous porte s’en plaindroit grandement ; car
croyez, Andrimarte, que la mort mesme ne me fera jamais changer la
volonté que j’ay pour vous, puis que je la vous veux conserver
entiere en la seconde vie que nos druides nous asseurent que nous
aurons apres cette-cy, et cette bague que je vous donne, et que je mets
icy en depost entre vos mains, si vous estes cet Andrimarte que j’ay
creu m’aymer si parfaictement, me sera rendue par vous en cette autre
vie, afin que vous me puissiez sommer de la parole que je vous ay
donnée, et qu’à cette heure je vous reconfirme d’estre
perpetuellement à vous.
Est-il possible, madame, de pouvoir representer avec des paroles le
contentement du jeune Andrimarte ? Il se jette à genoux, luy
baise la main, et cent fois la bague qu’elle luy avoit donnée,
avec ces extremes sermens de la luy representer au temps qu’elle luy
commanderoit. Et prenant des ciseaux qu’elle portoit à sa
ceinture, s’en piqua de sorte le doigt, où il avoit mis la
bague, qu’il ensanglanta le mouchoir en plusieurs lieux, et puis le
presentant à Silviane : C’est ainsi, madame, luy dict-il, que je
signe de mon sang les sermens que je viens de vous faire, et je vous
conjure de me vouloir rendre ce mouchoir avec ce sang, au temps que
vous m’avez commandé de vous rendre cette bague, afin que par
ces [662/663] marques, et les vivans et les morts puissent cognoistre
combien est grande l’affection qu’Andrimarte porte à la belle
Silviane, et combien cette affection a esté heureuse de
rencontrer par dessus ses merites une si entiere amitié en elle.
Amour alloit de cette sorte nouant de plus forts liens les cœurs de ces
deux amants, afin de faire perdre l’esperance à toutes les
puissances du monde, d’en pouvoir jamais deslier ny rompre les
chaisnes, et toutesfois cela n’empescha pas Childeric de continuer
l’amour commencée, et de s’y laisser emporter de sorte, qu’il
n’avoit ny contentement ny repos, que quand il estoit aupres d’elle. Au
commencement, de peur que Merovée n’en fust adverty, il cacha le
plus qu’il peut, cette passion, et cette consideration fut cause, que
mesme il n’osa la desclarer par ses paroles à la belle Silviane,
quoy que ses actions fussent si cogneues de chacun, que c’estoit une
chose superflue que de dire ce que personne n’ignoroit plus.
En ce temps, d’autant qu’il n’avoit point un plus grand contentement
que de la voir, il commanda à un peintre de la peindre sans
qu’elle s’en prist garde, croyant bien que de sa volonté elle
n’y consentiroit jamais. Et le peintre fut si diligent à
satisfaire au desir de ce jeune prince, que la voyant par deux ou trois
fois cependant que les sacrifices se faisoient, il la peignit si bien,
que quand Childeric la vid, il la baisa plus de mille fois, et ne
pensant pas que son heur fust entier, si Silviane ne sçavoit le
thresor qu’il possedoit, la trouvant dans l’antichambre de la royne sa
mere, il la tira à part, et luy dit : Belle Silviane, je vous
apporte une nouvelle que peut-estre vous ne sçavez pas : c’est
que vous pensez estre seule fille de vostre mere, et toutesfois vous
avez une sœur. - Si je pensois, repondit-elle, seigneur, que ceste
nouvelle fust vraye, je la tiendrois pour la meilleure que je puisse
recevoir, et je vous aurois beaucoup d’obligation de la peine que vous
daignez prendre de me la dire. - Vous avez raison, dit Childeric, d’en
estre bien aise, car encore qu’elle ne soit pas si belle que vous, elle
ne laisse de vous ressembler fort. Et afin que vous en puissiez juger,
voyez-la, dit-il en luy monstrant le portraict qu’il avoit fait faire,
et advouez que j’ay dit vray.
Soudain que Silviane jetta les yeux dessus, elle s’y recogneut, et
à meme temps receut un tres-grand sursaut de se voir entre les
mains d’autre que d’Andrimarte, luy semblant que ne voulant estre
à personne qu’à luy, luy seul aussi en devoit avoir la
ressem- [663/664] blance ; et tendant la main pour le prendre, feignant
de le vouloir mieux considerer, il le luy donna, mais l’ayant un peu
regardé, et ne sçachant de quelle sorte elle le luy
pourroit oster entierement, sans considerer davantage ce qui en
pourroit arriver, et se voyant prés de la cheminée, elle
le jetta dans le feu, qui estant fort grand, et le pourtraict n’estant
faict que du carton, l’eust plustost bruslé, que presque
Childeric n’y eust pris garde. Mais elle ne l’eust pas si tost
jetté, qu’elle se repentit de sa promptitude, voyant combien ce
jeune prince estoit demeuré estonné. Et pour couvrir en
quelque sorte sa faute : Mon Dieu ! dit-elle, seigneur, il estoit si
mal fait, que j’avois honte que l’on me vist si laide. - Silviane,
respondit Childeric, vous m’avez grandement offencé, et je ne
sçay avec quelle patience je le souffre. - Seigneur,
respondit-elle en rougissant, j’en serois extremement marrie, car c’est
la verité qu’il estoit si mal faict que j’aymerois autant la
mort, que de me laisser voir ainsi.
Le despit alors et l’amour eurent un grand debat dans le cœur
offencé de ce prince. En fin l’amour estant le plus fort : Je
verray bien, dit-il, si c’est pour l’occasion que vous me dites, ou si
la haine, ou le mespris le vous a fait faire. Car si ce que vous dites
est vray, et que ce ne soit pas une excuse, vous permettrez qu’un autre
peintre vous peigne tout à loisir, afin qu’il rencontre mieux
que le premier n’a peu faire qui avoit desrobé ce portraict sans
que vous l’ayez sceu : Que si vous refusez ce que je demande, je
croiray avec raison que c’est pour m’offencer ; et que vous mesprisez
un prince qui ne l’a jamais esté de personne que de vous. La
jeune Silviane qui craignoit d’estre tancée de la gouvernante et
de ses parens, fut contrainte d’accorder ce que Childeric luy demanda,
avec des paroles si pleines de courtoisie, qu’il ne peut refuser son
amour, de n’estre content de ceste satisfaction. - Vous me permettez
donc reprit le prince, que je vous face peindre. - Je vous accorde,
seigneur, luy respondit-elle, tout ce qu’il vous plaist, pourveu qu’il
despende de moy, mais c’est sans doute que la royne le trouvera
mauvais, si ce n’est avec sa permission, ou pour le moins avec celle de
la gouvernante. - Ce m’est assez, dit Childeric, que je cognoisse que
vostre volonté consent à ce que je desire, et que vous
n’avez jetté ce pourtraict au feu, que parce qu’il estoit mal
faict. Et d’autant qu’elle faisoit paroistre d’estre grandement en
peine du desplaisir qu’il en avoit receu, et que quelques-unes de ses
compagnes s’en estoient pris [664/665] garde, de peur qu’elle n’en fust
tancée, luy-mesme dit que le pourtraict estoit si mal faict, que
veritablement il ne meritoit pas moins de punition que le feu. Et afin
que l’on pensast que Silviane n’avoit rien faict que par son
consentement, il en fit des vers qu’il luy donna, et qui estoient tels.
SONNET
Que nul qu’Amour ne doit oser peindre
sa Maistresse.
Que tu fus temeraire, ô toy dont le pinceau
Osa bien desseigner les traicts de ce visage !
Ton art peut seulement en un hardy tableau
Imiter la nature, et non pas davantage.
Mais, peintre, ne vois-tu qu’un si parfait ouvrage
Est mesme en la nature un miracle nouveau :
Et comment penses-tu d’en bien faire l’image,
Ne pouvant elle-mesme en refaire un si beau ?
Que ton art cede donc où cede la nature,
Et ne te va plaignant que l’on t’ait fait injure,
En bruslant ce crayon par trop ambitieux.
Pour un si haut dessein foible est la main d’Apelle
Nul ne le doit oser, et fut-il l’un des dieux,
Qu’Amour qui dans le cœur me l’a peinte si belle.
i ce pourtraict ne servit à autre chose, il fut cause pour le moins que ce jeune prince fit sçavoir à la belle Silviane quelle estoit son affection envers elle ; car ceste belle fille ne peut s’empescher d’ouyr tout ce qu’il voulut luy en dire, de peur que luy en faisant refus il ne se plaignist de la promptitude de laquelle elle avoit jetté son pourtraict dans le feu. Et depuis, continuant ceste recherche, il ne se passa occasion qu’il la luy peust tesmoigner sans luy en faire voir la grandeur. Et parce qu’il est bien mal-aisé que la violente passion d’amour se renferme dans les limites de la raison, et de la discretion, depuis que Childeric eut donné air à sa flamme, en la declarant à Silviane, elle s’accreut [665/666] de sorte que, rompant bien souvent les bornes de la modestie, il advint qu’un jour la voyant chanter, il se trouva de sorte transporté de cette puissante amour, qu’encores qu’il la vid au milieu de ses compagnes, et qu’il y eust une fort grande assemblée et de dames, et de chevaliers, il ne se peut empescher de la prendre par la teste et de la baiser par force. Silviane n’ayant aucune bonne volonté pour Childeric, se sentit grandement offencée de ceste violence, et mesme voyant que c’estoit devant les yeux presque de toute la Cour, elle n’en fit pas une petite plainte, et d’autant plus qu’Andrimarte de fortune s’y estoit rencontré, auquel elle ne vouloit donner aucune opinion, que ceste recherche de Childeric peust alterer en quelque chose l’affection qu’elle luy avoit juré. Toutesfois ce jeune prince, mettant tout en risée, la voyant en colere, chanta sur ce suject ces vers pour essayer de l’adoucir.
SONNET
Qu’il luy veut rendre ce qu’il luy a desrobé.
Elle se plaint, Amour, qu’en l’aymant je l’offense,
Et voudroit en effect que j’eusse moins de jeux :
Pourquoy, s’il est ainsi, resserres-tu mes nœuds,
Et d’en sortir jamais m’ostes-tu l’esperance ?
Si pressé, si vaincu d’extreme violence,
Un baiser je desrobe, ou desrober je veux,
Sans pitié de mon mal, et mesprisant mes vœux,
Colere elle me dit : Quelle est ceste insolence ?
A quelle estrange loy m’a le destin sousmis ?
Dans le regne d’Amour le larcin est permis,
Et si vostre beauté ce larcin me commande.
Mais s’il vous desplaist tant, en fin je me resous
Pour effacer l’erreur qui vous semble si grande,
De rendre mon larcin, mais de le rendre à vous.
Silviane toutesfois ne pouvoit prendre en jeu la
continuation de
l’amour de Childeric, et Andrimarte, quelque mine qu’il en [666/667]
fit, n’estoit pas sans peine de voir que son maistre estoit son rival
scachant assez que l’amour et la domination ne veulent point avoir de
compagnon ; et cela fut cause qu’il se resolut de demander Silviane
à la royne, apres toutesfois d’estre sorty d’entre ces enfans
d’honneur du roy, puis que mesme l’aage luy en donnoit une bonne
excuse. Et afin de ne rien faire qui dépleust à Silviane
il luy communiqua son dessein, lequel elle approuva fort, tant,
disoit-elle pour sortir de la tyrannie de Childeric, que pour pouvoir
passer nos jours ensemble sans contrainte.
Andrimarte donc qui n’avoit nulle plus grande envie que de posseder
seul et entierement sa chere Silviane, ne manqua point de proposer
à son pere le juste desir qu’il avoit de ne plus demeurer parmy
les enfans, ny perdre son aage tant inutilement, puis que tant de
belles occasions se presentoient de le pouvoir employer aupres de
Merovée, et dans ses armées à l’imitation de ses
ancestres, que les années qu’il avoit luy commençoient
à faire honte, se voyant encores nourry entre les femmes et les
enfans, qu’il le supplioit de trouver bon qu’il laissast la robbe de
l’enfance pour prendre la virile, et celle que le nom de Franc, et la
memoire de ses predecesseurs, et l’exemple particulier qu’il luy
donnoit, luy faisoit trouver plus convenable et à son humeur et
à son aage. Le pere qui estoit genereux, et qui voyoit son fils
assez fort pour le suivre dans les armées, et supporter la peine
des armes, fut bien aise de remarquer en luy ceste genereuse intention,
et apres l’en avoir loué et estimé beaucoup, luy promit
de satisfaire bien tost à son desir. Et pour ne mettre cet
affaire en plus de longueur, le jour mesme il en parla au roy
Merovée, qui le trouvant bon, le fit sçavoir à
Childeric, afin que luy faisant les gratifications ordinaires, il peust
donner l’espée, et mettre l’esperon au jeune Andrimarte avec les
ceremonies de l’accolée, comme ils ont accoustumé depuis
peu, et à l’imitation d’Artus Roy de la Grande Bretagne, lors
qu’il mettoit les jeunes bacheliers et escuyers au rang des chevaliers.
Ce jeune prince, qui estoit entierement amoureux de la belle Silviane,
fit tres-volontiers toutes ces faveurs au gentil Andrimarte, sous
l’esperance qu’il avoit que soudain qu’il seroit armé chevalier,
il seroit contraint de s’en aller dans les armées, et luy
laisser Silviane de laquelle il esperoit de gaigner plus
aisément la bonne volonté lors qu’elle n’auroit plus
devant les yeux ce jeune homme, auquel il avoit bien recogneu qu’elle
ne luy vouloit point de mal. [667/668]
Toutes choses donc favorisans au dessein d’Andrimarte, il fut
armé chevalier par les mains de Childeric, qui avoit esté
fait chevalier quelque temps auparavant par le roy Merovée. Et
lors qu’il fallut luy ceindre l’espée, et que l’on mit à
son choix d’eslire telle dame qu’il voudroit, le jeune Andrimarte
mettant un genouil en terre, supplia la belle Silviane de luy vouloir
faire ceste faveur, afin qu’il se peust dire le chevalier du monde qui
eust receu cet honneur de la plus belle main et de la plus belle dame
qui vive. Childeric fut surpris, luy voyant faire ceste requeste
à Silviane, et peu s’en falut qu’il ne fist quelque
demonstration violente du desplaisir qu’il en recevoit, mais la
presence du roy son pere le retint en son devoir, non toutesfois sans
rougir, et sans donner cognoissance à plusieurs que cet acte luy
desplaisoit grandement, et plus encores lors qu’il vit que cette belle
fille, avec une facon joyeuse, la luy avoit ceinte apres en avoir
demandé et obtenu le congé de la royne Methine, monstrant
et à ses yeux et à ses actions le contentement qu’elle
avoit de la requeste qu’Andrimarte luy avoit faite. Mais celuy que le
jeune chevalier fit paroistre fut extreme, lors que, la remerciant de
ceste faveur, il luy protesta d’employer ceste espée et sa vie
à son service. Et elle qui ne se soucioit guere de cacher la
bonne volonté qu’elle luy portoit, scachant bien qu’il ne
tarderoit pas de la demander en mariage à la royne et à
ses parens, elle luy respondit : Je prie Hesus qu’il vous rende ceste
espée aussi heureuse que de bon cœur je la vous ay ceinte, et
que je voudrois faire encore davantage pour vous tesmoigner l’estime
que je fais de vostre merite. - Vous aurez donc agreable, luy dit-il,
madame, afin qu’aujourd’huy je reçoive toute sorte de
contentement, que je puisse porter ceste espée que j’ay receue
de vos mains, et l’employer à vostre service, et afin qu’elle
soit plus heureuse, que je me puisse honorer du tiltre de vostre
chevalier.
Silviane alors, rougissant un peu : Ce seroit moy, respondit-elle, qui
en cela recevrois de l’honneur ; mais je ne puis ny ne veux que cela
soit que par le consentement de la royne qui peut disposer de moy comme
il luy plaist. Andrimarte qui cogneut bien qu’elle avoit parlé
avec beaucoup de discretion, mettant un genouil en terre devant Methine
: C’est aujourd’huy, madame, le jour qui semble me devoir estre le plus
heureux. Ne vous plaist-il pas que par vostre commandement je
reçoive le plus grand honneur que maintenant je puisse esperer ?
[668/669]
Childeric perdant toute patience, l’interrompit : II me semble, luy
dit-il, Andrimarte, que si vous n’eussiez point esté tant
outrecuidé, vous eussiez attendu de faire cette demande à
la royne, et à Silviane, lors que par quelque belle action, vous
vous en fussiez rendu digne. Andrimarte qui cogneut bien pourquoi
Childeric luy en parloit de cette sorte : Seigneur, luy respondit-il,
j’advoue que je ne merite pas ceste faveur, mais je ne laisse de la
demander, pour le desir que j’ay de vous rendre quelque bon service, et
je scay bien que quand j’auray l’honneur d’estre chevalier de Silviane,
ce nom glorieux me donnera tant de force et tant de courage qu’il n’y a
entreprise, pour difficile qu’elle soit, de laquelle je ne vienne
heureusement à bout. - Cette pensée, respondit le prince
tout en colere, seroit bonne, si elle n’estoit injuste, mais il n’est
pas raisonnable que vous vous donniez un nom qui ne peut estre
merité qu’avec le sang. - Mon sang, reprit incontinent le jeune
chevalier, ne sera jamais espargné pour ce suject non plus que
ma vie pour le service du roy. Mais, seigneur, je me trouve bien deceu
de l’esperance que j’avois, qu’en cette occasion, et en toute autre
vous seriez mon protecteur, et que ce seroit vous qui me procureriez
toute sorte d’avantage, comme le prince à qui je suis, et
à qui la nature et ma volonté m’ont donné.
Childeric vouloit respondre, et peut-estre porté de la violence
de sa passion, eust parlé outrageusement, si Merovée,
trouvant cette action tres-mauvaise en son fils, n’eust pris la parole,
afin de couvrir l’imprudence de Childeric : Vous avez raison,
Andrimarte, dit le sage roy, de penser que Childeric vous favorisera en
tout ce qu’il luy sera possible : il le veut, et je le luy commande ;
mais ce qu’il a dit, ç’a seulement esté pour passer le
temps et pour vous mettre un peu en peine. Et à cette heure et
luy et moy prions la royne de trouver bon que Silviane vous
reçoive pour son chevalier, estant tres-raisonnable qu’une si
belle fille ait un si gentil chevalier qu’Andrimarte.
Ce jeune homme tout transporté de contentement vint baiser la
main au roy et à Childeric, pour la grace qu’il recevoit de luy
; et quoy que le jeune prince le luy permit, si fust-ce avec un visage
qui tesmoignoit assez que ce n’estoit que pour le respect du roy qu’il
le consentoit. Et quoy que Methine le recogneust aussi bien que
Merovée, qui en eut un grand desplaisir, si est-ce qu’elle ne
laissa pas de commander à Silviane qu’elle receut Andrimarte
[669/670] pour son chevalier, puis qu’elle voyoit que le roy le
trouvoit bon. La jeune fille n’obeyt jamais à commandement que
la royne luy eust fait, plus volontiers qu’à celuy-cy, et d’un
visage si content que chacun le remarqua fort aisément, ce qui
toucha encore plus vivement le cœur de Childeric, qui se resolut,
à quelque prix que ce fust, de rompre cette amour qui luy estoit
tant à contre-cœur. Et parce qu’il cogneut bien qu’il avoit
donné trop de cognoissance de sa passion, et que le roy n’en
estoit pas content, il se contraignit le plus qu’il luy fut possible,
afin de faire croire que tout ce qu’il en avoit faict, avoit seulement
esté pour le suject que Merovée avoit dict ; mais il n’y
en eut guere en la compagnie qui ne cogneust bien cest artifice, et
mesme Andrimarte qui sçavoit l’affection qu’il portoit à
Silviane, et qui previt assez les traverses qu’il en recevroit.
Toutesfois, n’y ayant rien de trop difficile pour son amour, il se
resolut à tout ce qui luy en pouvoit arriver ; et d’autant que
l’ordre de chevalerie qu’il avoit receu, l’obligeoit à ne
demeurer plus oisif parmy les dames, il fit dessein de partir pour
aller à l’armée, aussi tost qu’il auroit peu prendre
congé de Silviane, et n’en point retourner que par quelque acte
signalé il n’eust merité cette belle dame. Elle qui jugea
qu’il falloit de necessité que cette separation se fist, et
qu’ils parvinssent tous deux au contentement qu’ils desiroient par
cette voye, luy donna le congé qu’il luy demanda, quoy qu’avec
beaucoup de desplaisir ; scachant que le roy avoit cette coutume pour
inciter le courage genereux des jeunes chevaliers à faire des
actions plus hardies, de donner semblables recompenses à ceux
qui par leur vaillance se signaloient dans les armées, ils se
contraignirent l’un et l’autre, et avec regrets et larmes se
separerent, sous l’esperance de parvenir plustost à ce qu’ils
desiroient par cet esloignement, que par leur presence.
De raconter icy les adieux qu’ils se dirent, et les demonstrations de
bonne volonté qu’ils se firent en cette cruelle separation,
outre que je le crois inutile, encore ay-je opinion, qu’il seroit
impossible. Il suffira de penser qu’ils n’en oublierent une seule de
toutes celles que la pudicité de Silviane peut permettre
à Andrimarte, et que l’honnesteté d’un si parfaict amour
luy donna la hardiesse de rechercher, mais je pense estre aussi peu
à propos de rapporter maintenant tout ce qu’il fit en suitte de
ce dessein, lors qu’il fut dans l’armée, car il faudroit
beaucoup plus de temps qu’il ne nous reste de jour, pour raconter les
choses seulement plus signalées. [670/671]
Tant y a qu’en la conqueste que Merovée fit de la seconde
Belgique, il donna de telles preuves et de son courage, et de sa force,
que Merovée l’esleut pour conduire le secours qu’il envoyoit
contre les enfans du roy Clodion ausquels il avoit esté
preferé en la couronne des Francs, tant pour la
pusillanimité et lasche courage de Renaud que pour la jeunesse
d’Alberic, et lesquels toutesfois il avoit partagé de la
moitié du royaume d’Austrasie.
Mais eux, estans venus en aage, et Alberic se trouvant seigneur de
Cambray, et des pays voisins, et Renaud duc d’Austrasie, et ayant
espousé la fille de Multiade roy des Tongres, nommée
Hasemide, ils firent une estroitte alliance avec les Saxons, et
desireux de r’avoir le royaume paternel, vindrent fondre avec une
tres-puissante armée sur le reste de l’Austrasie. Et n’eust
esté que prudemment Merovée y envoya un puissant secours
sous la conduite du vaillant Andrimarte, il est certain que leurs armes
se fussent faict voir jusques aux portes de Paris ; et peut-estre
eussent non seulement retardé les autres conquestes de ce
vaillant roy, mais luy eussent mis sa couronne en un grand hazard. Au
contraire, la valeur et la prudence d’Andrimarte fut telle,
qu’arrestant les progrez de ces deux freres, il les restreignit en fin
dans l’Austrasie, attendant que Merovée eust le temps de se
demesler des ennemis que les Romains secrettement luy avoient suscitez,
et ce service fut si grand que ce sage roy en voulant bien donner
cognoissance par toute sorte de tesmoignages, ne fut avare des louanges
que sa vertu meritoit, ny des recompenses dignes des services qu’il en
avoit receus.
Il seroit mal-aisé de dire les contentemens de Silviane, lors
qu’à tous coups les feux de joye qui se faisoient n’estoient
accompagnez que des resjouyssances pour les valeureux exploits de son
tant aymé Andrimarte, la presence duquel elle desiroit
infiniment, pour se pouvoir resjouyr avec luy de tant d’heureux succez.
Et toutesfois elle ne pouvoit estre marrie de le sçavoir
esloigné, puis que son courage genereux luy donneroit tant de
satisfaction, en l’honneur qu’elle luy voyoit acquerir, qu’elle vouloit
bien participer à ses peines, par les ennuis de son absence,
puis qu’elle avoit si bonne part aux gloires qu’il y acqueroit, avec
tant d’advantage pour la couronne des Francs, monstrant bien par une si
vertueuse resolution qu’elle estoit veritablement petite fille de
Semnon, duc de la Gaule Armorique, et si bon et fidelle amy du roy
Merovée. [671/672]
II n’y avoit personne qui n’aymast et louast grandement le vaillant et
sage Andrimarte ; aussi en six ans qu’il demeura dans les
armées, il n’eut jamais accident de fortune, qui ne luy fust
heureux. Un seul Childeric estoit celuy qui avoit à contre-cœur
ses victoires, encores qu’elles fussent à l’advantage de la
couronne qu’il devoit porter apres Merovée ; mais l’amour qui
estoit plus forte en luy que l’ambition, luy faisoit trouver toutes ses
actions mauvaises, et en diminuer la gloire, tant qu’il luy estoit
possible, cognoissant bien que ces louanges ne servoient que d’allumer
d’avantage l’affection que Silviane avoit pour luy. En fin Andrimarte
ne pouvant plus vivre esloigné de sa dame, encores que bien
souvent il en eust des lettres, et que de mesme il luy fist
sçavoir le plus souvent qu’il pouvoit de ses nouvelles, il
obtint congé d’aller à Paris, pour donner ordre à
quelques affaires, qu’il feignoit luy estre survenues.
Il se presenta donc devant la royne, de laquelle il receut toutes les
caresses qu’il peut desirer, et ayant trouvé la commodité
de voir Silviane et recogneu que sa bonne volonté estoit de
beaucoup augmentée en son esloignement, il luy fit trouver bon
qu’il parlast à la royne de leur mariage. Jamais en toutes les
victoires que la fortune luy avoit données, il ne remercia le
Ciel avec plus de graces, que recevant ceste permission, qu’il estimoit
par dessus toutes les autres bonnes fortunes ; et pour faire cognoistre
à Silviane l’impatience de son affection, aussi-tost qu’elle luy
eut permis, il pria quelques-uns de ses plus proches parens, car il
n’avoit plus de pere, de faire cette requeste à la royne pour
luy, et la luy demander en grace attendant que ses services luy
peussent faire meriter une si grande recompense.
Methine qui sçavoit les merites d’Andrimate, et les grands et
signalez services qu’il avoit rendus au roy son mary, fut tres-aise que
l’occasion se fust presentée de faire pour luy quelque chose
qu’il desirast ; et pour tesmoigner à ceux qui luy en porterent
la parolle combien ce mariage luy estoit agreable : Dites, leur
respondit-elle, à Andrimarte, que non seulement je consens
à ce qu’il desire ; mais d’autant que Silviane est petite fille
de Semnon, nostre cher amy, seigneur de la Gaule Armorique, et qu’il ne
seroit pas raisonnable d’en disposer sans sçavoir sa
volonté, je luy promets que je luy feray trouver bon, et au roy
aussi, si pour le moins ils veulent me complaire en quelque chose. Et
pour tesmoignage de ce que je dis, je luy permets de vivre [672/673]
avec elle, non seulement comme son serviteur, mais comme son futur mary.
Ceste response tant advantageuse, et aussi favorable qu’Andrimarte eust
peu esperer, fut receue avec tant de contentement par ce jeune
chevalier, qu’il luy fut impossible de la tenir secrete, de sorte que
la nouvelle s’en espandit par toute la Cour, et bien tost dans toute
l’armée, parce que Merovée en ayant esté adverty
par Methine, il l’eut si agreable, qu’il la dit en disnant tout haut,
monstrant qu’il estoit bien aise que cette volonté fut venue
à ce gentil chevalier, afin de commencer par là à
recognoistre les grands services qu’il avoit receus de luy ; et pour ne
mettre les affaires en plus de longueur, il depescha incontinent vers
le duc Semnon, son cher et ancien amy, pour luy faire trouver bon ce
mariage, luy promettant d’advantager de sorte Andrimarte qu’il n’auroit
point de regret de lui donner sa petite fille.
Mais Childeric qui se trouva alors dans l’armée, ayant appris au
commencement cette nouvelle, par les lettres de la royne sa mere, et
puis par les discours de Merovée, en receut un si grand
desplaisir qu’il ne se peut empescher d’en parler à son pere,
couvrant son dessein sous la feinte apparence de son service :
Seigneur, luy dit-il, le trouvant en particulier, j’ay sceu par les
lettres de la royne et par les discours que vous en avez tenus ce
matin, qu’Andrimarte pretend d’espouser Silviane. Le tres-humble
service que je vous dois me commande de vous representer des choses que
je pense estre bien dignes de consideration. Et encores que je ne doute
point que vostre prudence accoustumée ne les ait bien desja
preveues, toutesfois les grandes et plus pregnantes affaires que vous
avez sur les bras, me font craindre que n’ayant pas eu loisir de bien
considerer celles qui semblent estre de beaucoup moindre importance,
vous pourriez peut-estre passer legerement par dessus, sous l’esperance
juste de recompenser les services de ce chevalier, que j’advoue,
seigneur, estre dignes de recognoissance, pour donner courage aux
autres, d’en faire autant que luy, quand vous leur ferez l’honneur de
les employer, mais que je nie bien meriter de vous faire commettre une
si grande et prejudiciable offence contre Semnon vostre cher amy et
allié, et contre vous-mesme, car il est certain que les
recompenses ne doivent jamais estre faites au desavantage de nos amis,
et de ceux qui s’asseurent en nous des choses qu’ils tiennent les plus
cheres. [673/674] Semnon, comme vous sçavez, seigneur, est duc
de la Gaule Armorique, c’est luy qui à vostre arrivée en
ces contrées, vous a receu en son amitié, vous a
assisté de ses forces et de ses conseils, et il se peut dire que
luy, et Gyweldin gouverneur des Eduois, ont esté les deux plus
fermes pierres, sur lesquelles vous avez asseuré les fondemens
de vostre domination. Est-il maintenant raisonnable que, s’il vous a
confié cette fille qui doit estre le support, et le soulagement
de sa vieillesse, vous en deviez disposer sans son contentement ? ou
seulement est-il bien à propos que vous luy proposiez un party
tant inegal, et que chacun jugera si desadvantageux ? Voulez-vous donc
que l’on die, que le roy Merovée recompense ceux qui le servent,
aux despens des princes ses voisins et amis ? Souffrirez-vous que l’on
puisse reprocher que le roy des Francs, sous pretexte d’amitié
et de consideration, apparie si mal les filles de telle qualité,
que de les donner en payement des services receus, à des
personnes de qui la naissance leur est tant inferieure ? Pardonnez-moy,
seigneur, si je parle si hardiment devant vous, et accusez le naturel
desir que j’ay de ne voir point vostre nom taché d’aucun
soupçon de chose que je sçay bien estre entierement
esloignée de vostre intention, et du tout contraire à
toutes vos actions passées. Ce n’est pas que je tienne pour
tres-raisonnable, et digne de louange, la volonté que vous avez
de faire pour Andrimarte ; mais je vous supplie, seigneur, que ce soit
à vos despens, et de chose où vous seul ayez interest,
car en cela vous acquerrez le nom de prince genereux et magnanime, et
vous vous rendrez aussi bien le roy des cœurs que vous l’estes des
corps des Gaulois. Il ne manque pas dans vostre royaume des partis pour
Andrimarte, et que luy-mesme jugera luy estre plus convenables, que
celuy de Silviane de laquelle il ne peut pretendre que du
mescontentement, puis qu’au lieu d’acquerir des amis par cette si peu
égale alliance, il se fera des ennemis immortels qui jamais ne
luy pardonneront l’offence qu’ils penseront avoir receue de vous
à son occasion. Et ainsi, sans qu’il luy en revienne aucun
advantage, il vous fera perdre et le credit et l’amitié qu’avec
tant de peine vous avez acquise, et qu’avec tant de soing et de
prudence vous vous estes conservée parmy tous ceux qui ont
cogneu vostre nom.
Ne croyez pas, seigneur, que je sois l’autheur de ces considerations,
plusieurs de vos meilleurs serviteurs et qui n’ont osé le vous
dire, se sont addressez à moy, afin que vous les apprinssiez
[674/675] de moy, sçachant bien que les grands roys qui ont
tousjours l’esprit occupé à des grandes entreprises, ne
daignent bien souvent tourner les yeux sur ces choses qu’ils pensent
n’estre pas capables de faire des grands effects, et qui quelquefois
trainent apres les commencemens d’un grand mal. Je sçay que
quand Andrimarte scauroit de quelle importance, ou plustost dequel
prejudice est ce mariage à vostre service, il est tant vostre
serviteur, qu’il sera le premier à vous supplier, pour amoureux
qu’il soit, de ne faire rien qui puisse alterer le service de vostre
Majesté, ou troubler le repos de vostre peuple, ou diminuer tant
soit peu l’amitié et la bien-vueillance de vos alliez. Et quand
il vous plaira me le commander, pour vous descharger de cette
importunité, je m’offre à le luy faire entendre, et
à luy en deduire les raisons de telle sorte, que jamais plus il
n’y pensera.
Ainsi finit Childeric, qui fut escouté si attentivement de son
pere, qu’il pensa d’avoir à l’heure mesme la commission d’en
parler à Andrimarte ; mais le sage roy, qui dés
long-temps avoit bien pris garde que ce jeune prince estoit amoureux de
Silviane, et que toutes ces considerations ne luy estoient dites, que
pour l’envie qu’il avoit de la posseder tout seul, luy ayant
donné audience telle qu’il voulut, et voyant qu’il attendoit sa
response, apres y avoir quelque temps pensé, reprit ainsi la
parole avec un visage severe, et luy tesmoignant assez par là le
peu de satisfaction qu’il avoit receu de sa harangue :
Je suis tres-marry de recognoistre en vous les choses que je voudrois
le moins y estre, et particulierement deux, qui seront la cause de
vostre perte, si avec prudence vous ne vous en despouillez bien-tost.
La premiere, cette humeur effeminée qui vous emporte à
une vie dissolue, et à la recherche des delices et de l’amour,
car si par les contraires l’on fait de contraires effects, et si les
Gaules que je possede ont esté ravies d’entre les mains de ces
vaillans et puissans Romains, par la force et par la generosité
de Pharamond et de Clodion, et s’il a falu que j’aye tant sué
sous le harnois, et couru tant de hazards pour conserver et agrandir
les limites de l’Empire qu’ils m’ont laissé, comment ne puis-je
juger avec raison, que quand je vous auray remis cette couronne apres
moy, vous ne la conserverez guere long-temps, puis que vous vous
esloignez et des moyens que nous avons tenus, et de la guerriere vertu
de la nation des Francs ? Mais l’autre condition que je blasme
grandement en vous, c’est d’employer [675/676] vostre esprit à
vouloir couvrir vostre vice sous le voile de la vertu. Pensez-vous,
Childeric, que j’aye si peu de cognoissance des affaires du monde, que
je ne juge bien que toutes les choses, que vous me venez representer ne
sont seulement que pour empescher que Silviane que vous aymez, ne se
marie encores de quelque temps ? Pensez-vous que je ne me souvienne des
paroles que vous tintes lors qu’Andrimarte fut armé chevalier ?
Avez-vous opinion que je n’aye sceu qu’elle jetta un portraict dans le
feu, que vous aviez d’elle sans qu’elle le sceust ? Et croyez-vous, que
je n’aye esté adverty de la violence que vous luy fistes quand
vous la baisastes par force ? Ne vous figurez point, Childeric, que pas
une de vos actions envers elle me soit incogneue, et que si jusques icy
je les ay supportées, et faict semblant de ne les voir pas, ce
n’a esté que sous l’esperance qui me restoit encore, que
peut-estre vous retireriez-vous de vous-mesme de la mauvaise facon de
vivre que vous avez prise, et que vous ne pouvez pas douter qu’il ne me
desplaise ?
Vous faictes le grand homme d’estat et me venez representer ce que je
dois à l’amitié de Semnon, et aux bons offices qu’il m’a
rendus ; et envers lequel de tous mes voisins, et de tous mes alliez
m’avez-vous veu manquer en ce que je leur dois, et d’amitié et
de bien-vueillance ? Et pourquoy, si vos pensées estoient bien
saines, ne jugeriez-vous qu’en cette occasion je ne defauts non plus
à ces devoirs envers celuy que j’ayme et que j’estime par dessus
tous les Gaulois ? Que si, vous ne pouvez penetrer jusques au profond
de mes desseins, que ne jugez-vous que ce qui vous est incogneu ne
laisse d’estre faict avec autant de raison, que vous en voyez en ceux
que vous sçavez, et que vous entendez ? Qu’est-ce que j’ay faict
jusques icy que mes amis ayent blasmé ? ou dites-moy, dequoy mes
propres ennemis me peuvent accuser, si ce n’est de leur avoir
osté par la valeur de nos armes ce que autrefois ils avoient
acquis sur des autres, mais plus avec la peau du renard, qu’avec les
ongles du lyon ? Et un seul Childeric sera celuy qui condamnera les
actions de son pere, et pourquoy ? parce qu’il consent au mariage d’une
fille que, poussé d’une folle affection, il voudroit deshonorer
entre les bras mesme de sa mere, et devant les yeux de son pere.
Trouverez-vous plus à propos, ou plus honorable pour ce genereux
Semnon, et nostre ancien amy, comme vous dites, que sa fille soit
remise entre vos mains, que mariée avec Andrimarte ? [676/677]
La voulez-vous peut-estre espouser ? vostre folle humeur vous
porteroit-elle bien à cette faute ? Je ne le veux pas croire,
car j’aymerois mieux que ce gesse que j’ay en la main vous fust dans le
cœur, que non pas une si vile pensée ; non que je ne n’estime la
vertu du pere, et la nourriture de la fille, car l’un et l’autre sont
estimables : mais j’eslirois plustost de rendre à Regnaud ou
à son frere Alberic, le sceptre entier de leur pere Clodion, que
de consentir qu’un courage si abbaissé que seroit le vostre eust
la souveraine puissance sur un peuple si genereux, et si belliqueux que
celuy auquel je commande. Or si vous ne la voulez point espouser, et
quand vous le voudriez, si mon consentement n’y sera jamais, qu’est-ce
donc que vous pensez faire de Silviane ? La tiendrez-vous pour
concubine ? Avez-vous opinion que l’honneur de ma maison le comporte ?
que la reputation de la royne le souffre, ou que le courage de Semnon,
et la generosité de sa race le puisse endurer.
Cessez, Childeric, de remonstrer à vostre pere ce qu’il doit
faire en une chose où il n’a point d’autre passion que celle de
la raison et vous despouillez de cette folle amour qui vous preoccupe
l’entendement, et lors vous verrez que, si je ne faisois ce mariage, je
manquerois grandement à ce que je dois. Car, si les princes sont
obligez, comme vous dites, de recompenser les services receus par des
bien-faicts et des honneurs, qu’est-ce que je ne dois pas faire pour
Andrimarte, qui, sans parler des autres exploicts qu’il a faicts pour
nous, n’a pas seulement resisté à la force des enfans, de
Clodion, mais en les contraignant de demeurer dans les limites de
l’Austrasie, peut dire nous avoir conservé le reste de nos
Estats, donné le moyen de faire le progrez que mes armes ont
fait depuis le temps que, me surprenant engagé à de
nouvelles conquestes, ils s’en venoient fondre si inopinément
sur nous, si la valeur et la sage conduite d’Andrimarte ne nous eussent
faict espaule, et n’eussent reprimé l’insolence de leurs armes ?
Et dites-moy, Childeric, qu’est-ce que je ne dois pas à un si
signalé service, et de quelle ingratitude ne serois-je point
avec raison accusé, si je refusois à son affection,
à sa fidelité, à son courage, et à ses
merites la premiere chose qu’il m’a demandée.
Mais dites-vous, recompensez-le à vos despens, et non pas
à ceux de Semnon, qui garde ceste fille pour le support de sa
vieillesse, et pour le soulagement de son dernier aage. Au contraire,
que ce soit à ses despens, ce seroit veritablement à son
dommage, [677/678] si je refusois pour sa petite fille un party si
convenable, et si avantageux. Car y a-t’il ny prince, ny grand roy qui
ne creust avoir beaucoup gaigné de s’estre acquis à tel
prix un semblable gendre, et qui est capable non seulement de conserver
un estat, mais d’acquerir cent royaumes par sa valeur, et par sa
prudence ? Que peut desirer Semnon de plus advantageux sur ses vieux
jours, que de voir Silviane entre les mains d’un vertueux chevalier, et
son estat sous la garde d’un vaillant, prudent, et heureux capitaine ?
Souvenez-vous, Childeric, que je dois non seulement ceste gratification
à Andrimarte, pour les services qu’il m’a faicts, mais je dois
ce gendre à Semnon, pour l’amitié et la fidelité
qu’il m’a tousjours monstrée, et je sçay que vous-mesme
le recognoissez bien ainsi, et que quand vous avez parlé
à moy d’autre sorte, ce n’a pas esté Childeric qui a
parlé, mais ceste folle passion qui le fera perdre et qui luy
ostera enfin la couronne que je porte s’il ne change bientost et de
conduite, et d’humeur.
Et pource, si vous me voulez plaire, vous quitterez non seulement ceste
vie, qui vous rendra méprisable et odieux à tous ceux qui
la sçauront, et particulierement aux Francs, de qui le courage
guerrier ne peut aimer ny supporter un vicieux, ny un faineant pour son
roy, mais aussi cet artifice duquel vous essayez de couvrir vos
desseins effeminez sous le visage deguisé de la vertu.
Autrement, Childeric, soyez asseuré que si de nom je suis vostre
pere, je ne le seray point d’affection, et qu’au contraire je feray
paroistre et à vous, et à chacun, que je ne contribue ny
consens en rien à la honteuse et mesprisable vie que vous
faictes.
Childeric demeura grandement confus, oyant ceste response de
Merovée, parce que sa propre conscience le convainquoit, et
toutesfois, suivant l’ordinaire coustume de tous ceux qui veulent
couvrir leur faute, il essaya de s’excuser en partie des choses que son
pere luy avoit reprochées, en niant entierement les unes, et
desguisant de sorte les autres, qu’il eust peut-estre rendu sa cause
bonne s’il eust parlé à une personne moins avisée
que Merovée. Mais le sage pere ayant quelque temps
escouté ses excuses : Enfin, dit-il en l’interrompant, vous
estes bien marry, Childeric, que j’aye eu assez bonne veue pour
recognoistre vostre faute, mais ce n’est pas de cela que vous devez
estre fasché : soyez-le d’avoir failly, et non pas que je l’aye
recogneu, car estant vostre pere comme je suis, j’auray tousjours plus
de soing de cacher vostre erreur que vous-mesme. Mais si vous estes
sage, ne continuez plus [678/679] cette vie qui sans doute vous fera
perdre honteusement, et vous souvenez que tout prince qui veut
commander à un peuple, se doit rendre plus sage, et plus
vertueux que ceux desquels il veut estre obey, autrement il n’y
parviendra jamais qu’avec la tyrannie, qui ne peut estre
asseurée ny agreable à celuy mesme qui l’exerce.
A ce mot, Merovée le laissant, sans vouloir plus ouyr ses
repliques, depescha incontinent à la royne Methine, que, sans
plus prolonger ce mariage, elle en donnast advis à Semnon, le
bon duc de la Gaule Armorique, afin que le tout se fist par son
consentement et qu’ensemble elle l’asseurast qu’il rendroit Andrimarte
tel, qu’il n’auroit point de regret d’avoir accordé sa
petite-fille à un si accomply chevalier. La royne qui ne
desiroit pas avec moins de passion de contenter Andrimarte, sans perdre
un moment de temps, y envoya un ambassadeur, qui n’eut beaucoup de
peine à l’y faire consentir, parce que Semnon oyant le nom
d’Andrimarte, duquel la renommée luy avoit raconté tant
de belles et genereuses actions, le receut pour son gendre avec infinis
remercimens à la royne de la faveur qu’elle luy faisoit de
vouloir donner un tel mary à Silviane, se sentant de telle sorte
obligé à Mérovée et à elle pour
ceste eslection, qu’il tenoit pour bien recompencez tous les services
qu’il leur avoit autrefois rendus, et leur remettant deslors entre les
mains toute l’auctorité qu’il avoit sur elle, il les supplioit
d’en vouloir disposer comme estant à eux. Que seule-ment il
desiroit de veoir Andrimarte, afin de cognoistre celuy à qui
Silviane et ses estats devoient estre, et pour l’obliger par la bonne
chere qu’il pretendoit de luy faire, à aymer d’advantage sa
fille, et à cherir selon leurs merites les peuples sur lesquels
il devoit commander.
Ceste response ayant esté receue, la royne en donna incontinent
son advis à son mary, qui jugea estre à propos
qu’Andrimarte fist promptement le voyage vers le bon duc Semnon, afin
de luy rendre le devoir auquel il estoit obligé, et cela
d’autant plustost qu’en ce temps-là il avoit paix ou
tréve avec tous ses voisins, si bien qu’il avoit moins à
faire de sa presence. Andrimarte et Silviane, advertis de ceste
prochaine separation, encore qu’ils sceussent que de ce voyage
dependoit tout leur contentement futur, si est-ce que l’extreme
affection qu’ils se portoient ne les y pouvoit faire consentir qu’avec
un desplaisir extréme, d’autant que les autres fois
qu’Andrimarte l’avoit esloignée, ce n’avoit esté que
[679/680] pour aller à l’armée, qui ne le separoit que de
deux ou trois journées. Et Mérovée y estant, elle
en avoit des nouvelles presque tous les jours, mais cét
esloignement sembloit devoir estre plus long, tant pour la distance des
lieux, que pour prevoir que le bon duc Semnon ne le laisseroit pas si
tost retourner, et leur amour impatiente ne pouvoit sans une
tres-grande peine se preparer à ceste longue absence. Toutesfois
la necessité les y contraignant, Andrimarte, avant que de
partir, pour tesmoignage de sa passion, luy donna ces vers.
STANCES
Sur un depart.
I
Dieux ! qui sçavez quelle peine
Donne l’absence inhumaine,
Accomplissez, s’il vous plaist,
Mon souhait.
II
Faictes-moy, puis que l’absence
Me doit ravir sa presence,
Aussi tost qu’un souvenir,
Revenir.
III
Faictes, comme un androgine,
D’une puissance divine,
R’assembler par le dehors
Nos deux corps.
IV
Ainsi ma fortune premiere
Me seroit rendue entiere,
Ayant par vostre pitié
Ma moitié. [680/681]
V
Faites, comme le lierre
L’ormeau de son bras enserre,
Qu’elle soit jusqu’au trespas
En mes bras.
VI
Pour rompre la douce estrainte
De ceste union si saincte,
Le Ciel n’a rien, ny la mort
D’assez fort.
VII
Faictes, comme aux irondelles,
Qu’il me soit donné des aisles,
Afin de plustost pouvoir
La revoir.
VIII
Si j’obtenois ceste grace,
Pour loing que je m’esloignasse,
J’y ferois cent fois retour
Chaque jour.
IX
Que si cela ne peut estre,
Vueillez mon retour permettre
Tout aussi-tost en ce lieu
Que l’adieu.
X
Ma voix, où s’addresse-t’elle ?
Les dieux la voyant si belle,
En sont amans et jaloux
Comme nous. [681/682]
XI
Ayant donc l’ame saisie
D’une froide jalousie,
La pitié dans leur esprit
S’assoupit.
XII
Vainement je les reclame,
Puis qu’amoureux de ma dame,
Ils m’en esloignent d’aupres
Tout exprés.
XIII
Mais en vain, remplis d’envie,
Vous nous troublez nostre vie :
Nos nœuds sont, et nos liens,
Gordiens.
Ainsi s’en alla le gentil Andrimarte, plus desireux de
revenir, que
d’estre possesseur de la Gaule Armorique.
Je ne vous raconteray point icy, madame, la reception qui luy fut
faicte, tant par Semnon que par ses peuples, qui ayans sceu la
volonté de leur seigneur, s’estoient preparez à le
recepvoir avec toute sorte d’honneur, et de contentement, infiniment
resjouys de l’eslection que leur bon duc en avoit faicte, tant pour
Silviane, que pour estre leur seigneur apres luy, car cela ne faict
rien au discours que vous desirez sçavoir de moy. Il suffira de
dire que Semnon, apres l’avoir receu avec toute sorte de magnificence,
et retenu quelque temps aupres de luy, luy accorda non seulement
Silviane, comme il desiroit, mais de plus, le fit proclamer seigneur de
la Gaule Armorique apres luy, et en vertu de ce futur mariage, le fit
recognoistre pour tel par tous ses vassaux, et subjets, n’y ayant ny
ambassades, solduriers, ny chevaliers qui ne le receussent avec
applaudissement.
Quelque temps auparavant, Clidaman estoit arrivé dans
l’armée de Merovée, de sorte qu’il avoit veu Andrimarte,
et avoit esté fort souvent tesmoing, ou pour mieux dire son
compagnon [682/683] d’armes en tant de beaux exploicts qui s’estoient
faicts, et mesme quand Merovée se rendit entierement seigneur de
la seconde Belgique, de sorte que les nouvelles, qui se sceurent aussi
tost dans la Cour de Merovée, du bon-heur de ce gentil
chevalier, luy furent tres-agreables, comme aussi à tous les
autres seigneurs, et princes Francs, n’y ayant que Childeric seul qui
en receut du desplaisir.
Car, encores qu’il feignit le contraire, depuis que son pere l’en avoit
tancé, il n’avoit eu la hardiesse de faire paroistre l’amour
qu’il portoit à Silviane, qui toutesfois, au lieu de diminuer,
alloit croissant de jour en jour, non toutesfois qu’il eust aucune
intention de l’espouser, car il tournoit les yeux à quelque
chose de plus relevé, mais il eust bien voulu la posseder en
autre qualité. Et lors que chacun ouyt la bonne eslection que
Semnon en avoit faicte, il ne se pouvoit empescher d’en parler
desavantageusement, le blasmant quelquesfois d’injustice, et
d’autrefois d’imprudence : d’injustice, privant les justes successeurs
de son bien ; et d’imprudence, en sousmetant la Gaule Armorique
à une France, qui estoit une nation estrangere.
Et ne pouvant vaincre la passion qui le consommoit, et trouvant un jour
commodité de parler à Silviane, il luy dit : Est-il
possible, belle dame, que vous soyez resolue de vous donner à
Andrimarte ? - Et n’est-ce pas, seigneur, luy respondit-elle, un
chevalier qui merite plus que je ne vaux ? - Vous faites bien
paroistre, repliqua-t-il, que vous vous cognoissiez fort peu en la
valeur des choses, puis que vous l’estimiez plus que vous, de qui le
moindre merite surpasse tout ce que peut valoir Andrimarte. - Si je
vaux quelque chose, respondit-elle en sousriant, je le rendray bien
tost riche ; car je me donneray entierement à luy, et quant
à moy, il m’est assez, pourveu qu’il m’ayme, et à cela
j’espere de l’obliger par l’amitié que je luy porteray. - Cela
est bon, dit Childeric, avec ceux desquels l’ambition ne suffoque pas
le jugement, ou de qui la perfidie naturelle, ne prenant par dessus la
raison.
Silviane alors, offencée de ce discours : Seigneur, luy
repondit-elle, si vous tenez ce discours pour me fascher, c’est sans
raison, puis que je n’eus jamais autre volonté que de vous
honorer. Que si c’est pour offencer Andrimarte, je ne sçay comme
vous en avez le courage, puis que ce pauvre chevalier, outre les grands
services qu’il vous a desja rendus, et qui sont si signalez, encore ne
parle-t’il [683/684] jamais que de l’ambition qu’il a d’employer le
reste de sa vie en augmentant vostre couronne. - Ma belle fille,
respondit le jeune prince, ce n’est ny pour vous desplaire, ny pour
l’offencer, mais seulement pour ne vous veoir perdre, comme je prevoy
que vous ferez, si vous ne vous retirez de ceste jeune et peu prudente
affection. Croyez-moy que je ne parle point sans raison, si vous
sçaviez quel bon-heur vous attend, peut-estre ne vous
precipiteriez-vous point de ceste sorte. - Seigneur, repliqua Silviane,
mettez, je vous supplie, vostre esprit en repos, et croyez que tous les
plus grands advantages qui se peuvent imaginer ne me divertiront jamais
de l’affection que j’ay promise à Andrimarte. La royne et le roy
le veulent, Semnon le treuve bon, et me le commande, qu’est-ce qui m’en
peut donc retirer ? - Et quoy ! Silviane, reprit Childeric, vous ne
faictes donc point de conte de ma volonté, et vous ne pensez pas
que mon consentement y soit necessaire ? - Si fay, seigneur,
respondit-elle, mais je n’en parle point, croyant qu’il ne sera jamais
autre que la volonté de Merovée. - L’amour, dit-il, que
je vous porte est telle, que je contrarierois mesmes à Tautates,
s’il estoit necessaire pour vostre bien ; mais puis que vous l’estimez
si peu, allez, et souvenez-vous que je suis Childeric, c’est à
dire le fils du roy, et qu’un jour je vous feray paroistre combien
folement vous mesprisez maintenant ma bonne volonté. Et à
ce mot, sans attendre sa response, il partit tout en colere, dequoy
elle fut bien marrie, non pas pour elle, mais pour la crainte qu’elle
avoit que son courroux ne peust rapporter du mal à son cher
Andrimarte.
Cependant, Semnon ayant retenu quelques mois Andrimarte aupres de luy,
et luy semblant qu’il estoit temps de le renvoyer vers Merovée,
il luy donna congé de s’en retourner, à condition
qu’aussi-tost que le mariage seroit accomply, il luy ameneroit
Silviane, et se resoudroit de demeurer avec luy d’ordinaire pour
prendre soin de ses estats, et luy donner le moyen de vivre le reste de
ses jours en repos. Chacun à son tour le receut avec toute sorte
d’honneur et de caresses. Merovée qui le traittoit desja comme
duc de la Gaule Armorique, estoit bien-aise que par son moyen il y eust
une personne de sa nation, et sur laquelle il avoit tant de puissance,
qui commandast à un peuple si grand, et son voisin, luy semblant
que c’estoit une grande asseurance pour sa couronne d’avoir ce
costé-là si asseuré, et duquel il pouvoit
entierement disposer. Et en ceste consideration, il commandoit à
[684/685] Childeric d’en faire cas, et de l’aimer non pas comme son
vassal, mais comme son voisin, et duquel il pouvoit retirer beaucoup
d’utilité pour le progrez et l’affermissement de ses conquestes.
Mais ce ne fut rien au prix de la bonne chere que Silviane lui fit, qui
desja le tenant pour son mary, vivoit presque avec l’honneste
liberté de femme aupres de luy, et quoy qu’elle ne voulust rien
cacher de tout ce qu’elle faisoit ou qu’elle avoit en la pensée,
si est-ce qu’elle creut n’estre pas bien à propos de luy dire
les discours que Childeric luy avoit tenus, tant parce qu’elle scavoit
bien qu’ils estoient faux, que d’autant qu’ils luy donneroient un grand
rnescontentement ; seulement elle resolut de se retirer avec luy dans
les estats de Semnon le plustost qu’il luy seroit possible, et
aussi-tost que leur mariage seroit faict, afin d’eviter la tyrannie du
jeune Childeric, et les insolences qu’elle prevoyoit lors qu’il seroit
maistre absolu des Francs.
N’y ayant donc plus rien qui empeschast l’accomplissement de ce tant
souhaitté mariage, Methine par l’authorité du roy, et en
suitte de la volonté de Semnon, en faict passer les articles, et
huict jours apres les ceremonies en furent faictes au contentement
general de tous, et avec tant de satisfaction de Silviane et
d’Andrimarte, que jamais on ne vit deux amans plus contens, ny deux
visages où le plaisir, et la joye se remarquassent plus
visiblement. Un seul Childeric souspiroit en son cœur de ce que tout le
peuple se resjouyssoit ; mais comme si le Ciel eust attendu seulement
que ce mariage fust accomply pour mesler toute la Gaule de trouble et
de tristesse, dans sept ou huict jours Merovée tomba malade, et
bien tost apres mourut, plein de gloire et d’honneur, et tellement
regretté de son peuple et des Gaulois, que jamais les Francs
n’ont faict paroistre un si grand desplaisir pour roy, qu’ils ayent
perdu.
Childeric, comme je vous disois, madame, fut eslevé sur le
pavois, et proclamé roy des Francs incontinent apres, avec des
esperances bien trompeuses, qu’il seroit imitateur des vertus de son
pere. Silviane, alors qu’elle se ressouvint des paroles desavantageuses
qu’il luy avoit tenues, conseilla son cher mary d’esloigner promptement
ce jeune roy, et de se retirer en la Gaule Armorique, tant pour
éviter la mauvaise volonté de Childeric, que pour
satisfaire à ce qu’il avoit promis à Semnon. Mais
Andrimarte qui ignoroit les derniers propos que Childeric avoit tenus
à Silviane, et qui pensoit estre obligé de demeurer
quelque [685/686] temps avec ce nouveau roy pour le servir à son
advenement à la couronne, ne voulut croire le conseil de
Silviane, luy semblant qu’il manqueroit à son devoir s’il se
retiroit avant que de voir le nouveau regne de Childeric bien
asseuré. Et ainsi sans rejetter entierement ce qu’elle luy avoit
proposé, alloit dilayant, et faisant semblant que les choses
necessaires à leur voyage se preparoient, et cependant demeuroit
ordinairement aupres de la personne du roy avec tant de soing et
d’affection, que tout autre que Childeric s’en fust ressenty
obligé. Luy au contraire conservant dans son cœur l’outrage
qu’il pensoit avoir receu de luy, n’alloit esloignant la resolution
qu’il avoit prise en son ame, qu’autant que duroient les ceremonies et
les resjouyssances de son couronnement. Et le mal-heur ne voulut-il pas
que cependant les nouvelles vindrent à Silviane, et au valeureux
Andrimarte que Semnon, le bon duc, estoit mort, et que tous les vassaux
et subjects leur faisoient instante priere de venir en leurs Estats ?
Le desplaisir de Silviane fut tres-grand, et celuy d’Andrimarte ne fut
guere moindre, ayant receu tant de bien-faicts de ce prince sans avoir
eu le loisir de luy en rendre services ; mais lors que les premieres
larmes commençoient de se secher, il sembla que le Ciel leur
voulut donner occasion de les renouveller avec plus d’amertume encores
que les premieres.
Desja Childeric voyoit, ce luy sembloit, ses affaires asseurées,
et la couronne bien r’afermie sur sa teste, lors que cette nouvelle
vint à Silviane et desja il avoit commencé de vivre si
licentieusement, s’abandonnant à toute sorte de voluptez, que
comme je vous ay dit, madame, chacun avoit perdu l’espoir que la vertu
du pere avoit fait concevoir du fils. Le peuple s’en plaignoit, les
grands en murmuroient, et les plus affectionnez en souspiroient. Enfin,
apres qu’ils eurent quelque temps supporté ceste honteuse vie,
et plusieurs autres tyrannies et foules qu’il faisoit sur son peuple,
les grands de l’Estat [686/687] s’assemblerent à Provins, et
puis à Beauvais, où toutes choses bien considerées
et debatues, enfin ils resolurent de le declarer indigne et incapable
de la couronne des Francs, et en mesme temps en eslirent un, qu’encores
que Romain, ils jugerent toutesfois estre personne si plein de merites,
qu’il estoit digne d’estre leur roy. Celuy-cy s’appelloit Gillon, qui
dés long-temps avoit quitté le party des empereurs
Romains, pour suivre celuy de Merovée, auquel il avoit tousjours
rendu un fort bon et fort fidelle service, et qui mesme avoit
augmenté l’Estat des Francs de la ville de Soissons dont il
estoit gouverneur. Mais quant à moy, je croy qu’ils firent
eslection de cet homme ambitieux, parce qu’il n’y eut point de Franc
qui en voulust prendre ny le nom, ny la charge, de peur de ne la
pouvoir maintenir contre leur roy naturel, ou pour ne point estre
atteint du crime de felonnie qui est si detesté parmy eux.
Mais voyez, madame, comme, lors que Tautates veut chastier les fautes
des hommes, il fait rencontrer les occasions inesperées. En ce
mesme temps que desja Gillon se preparoit secrettement pour s’armer, et
le reste des grands pour joindre leurs vassaux et leurs ambactes avec
luy, ne voilà pas que Childeric se resolut, avec toute
l’impudence que l’on sçauroit imaginer, d’oster par force
Silviane à Andrimarte, non pas pour l’espouser, car aussi ne le
pouvoit-il plus, estant desja mariée, mais pour en passer sa
fantaisie, comme desja il avoit fait de quelques autres, depuis le
decez de Merovée. Et ce qui portoit ce jeune prince à
semblables desordres, c’estoit l’opinion que quelques flatteurs luy
donnoient, que toutes choses estoient permises au roy ; que les roys
faisoient les loix pour leurs sujects, et non pas pour eux, et que puis
que la mort et la vie de ses vassaux estoit en sa puissance, qu’il en
pouvoit faire de mesme pour tout ce qu’ils possedoient. Ces trois
fausses, mais flatteuses maximes, apres plusieurs autres violences, et
qui avoient donné suject aux plus grands de s’assembler par deux
fois pour le despouiller de l’authorité qui luy estoit si mal
deue, le porterent à yeux clos à faire cet outrage
à Silviane, et au valeureux Andrimarte.
La royne Methine s’estoit retirée pour lors en la ville des
Remois, tant pour n’estre tesmoing des mauvaises et honteuses actions
de Childeric, puis qu’elle ne pouvoit plus y remedier, que pour passer
plus doucement l’ennuy de la perte qu’elle avoit faite, avec les
ordinaires consolations d’un grand personnage nommé Remy qui
reluit de tant de vertus, qu’encores que le Dieu qu’il adore soit
incogneu aux Francs, et à nous, si est-ce que jamais personne
affligée ne part d’aupres de luy sans estre soulagée de
sa peine. Or Childeric, prenant donc occasion l’esloignement de sa
mere, pour faire qu’Andrimarte laissast Silviane seule, il le tire
à part, et luy controuve mille fausses raisons pour luy faire
croire qu’il estoit necessaire qu’il allast de sa part luy communiquer
des affaires qu’il ne voudroit commettre à la fidelité
d’autre que de luy, et que pour ce suject il le prie de vouloir
incontinent partir, qu’il ne [687/688] doute pas du desplaisir que ce
luy est d’esloigner Silviane ; mais que le voyage estant de peu de
jours, et si necessaire pour le bien de sa couronne, il vouloit croire
qu’il ne le refuseroit pas. Andrimarte qui n’eust jamais pensé
qu’un roy, fils de Merovée, eust une si damnable pensée,
respondit qu’il estoit prest à le servir, et en cette occasion
et en toute autre ; qu’à la verité il aymoit Silviane
comme sa femme, mais qu’il honoroit Childeric comme son seigneur, que
ces deux affections n’estoient point incompatibles, et qu’il luy
tesmoigneroit tousjours qu’il n’avoit rien de plus cher que le bien de
son service. Avec semblables propos, Childeric luy faisant donner ses
depesches, il n’eut pas plus de loisir à se preparer à ce
voyage, que la prochaine nuict, durant laquelle il fit sçavoir
à sa bien aymée Silviane, la charge que Childeric luy
avoit donnée, et luy recommanda tres-expressément de
pourvoir en sorte aux choses necessaires à leur retour en la
Gaule Armorique, que rien ne les peust retarder plus de cinq ou six
jours, quand il seroit revenu de la ville des Remois.
La sage Silviane, ayant escouté paisiblement tout ce
qu’Andrimarte luy avoit dit, comme elle avoit un esprit prompt et
subtil, elle luy respondit en souspirant : Ce voyage ne me promet point
de contentement, et Dieu vueille que l’opinion que j’en ay soit fausse.
Vous devez vous souvenir que Childeric m’a aymée, ou que pour le
moins il en a fait le semblant, durant que le roy son pere a vescu. Il
m’a tenu des langages que je n’ay jamais voulu vous redire, et que je
vous supplie ne me point commander de vous faire sçavoir, tant y
a, qu’il m’a bien fait paroistre, et qu’il n’avoit pas beaucoup de
memoire des services que vous avez rendus, et à luy, et à
Merovée, et que s’il eust eu en ce temps-là
l’authorité qu’il a maintenant, jamais nostre mariage n’eust eu
une si heureuse conclusion que le Ciel nous a voulu donner ; depuis,
vous avez veu quelle sorte de vie il a faite, à quelles
violences il ne s’est point laissé aller, et par là vous
pouvez prevoir ce que nous en devons esperer ; quant à moy, je
vous diray que je crains infiniment cet homme. Il a aussi les deux
conditions qui sont à craindre en une personne ; c’est à
sçavoir, la volonté mauvaise, et la puissance entiere et
absolue. Vous pouvez juger quel sujet il a de vous envoyer vers la
royne si hastivement que s’il n’est bien vraysemblable, je penserois
que vostre commission n’a point esté donnée avec le bon
dessein. L’on dit que les femmes sont ordinairement
soupçonneuses, et m’oyant tenir ce langage, [688/689] vous ne
perdrez pas ceste opinion, mais, mon fils, considerez si c’est avec
raison que je la suis, et si ce n’est point une extreme affection que
je vous porte, qui m’en fait parler ainsi, et vous servant de vostre
prudence accoustumée, recevez ce que je vous dis pour y
pourvoir, en sorte que ny vous ny moy n’en avons point de desplaisir.
Car je say bien qu’en tous les accidens où je vois celles de
nostre sexe sujettes, j’ay un recours qui ne me defaillera point, et
une porte par laquelle je trouveray tousjours mes asseurances, qui est
la mort ; mais j’advoue qu’il me fascheroit grandement d’esloigner si
tost mon fils, et de le perdre pour si long-temps.
A ce mot se relevant sur un bras, elle luy jetta l’autre autour du col,
et le baisant le couvrit tout de ses larmes, desquelles le genereux
chevalier fut grandement esmeu. Et apres avoir longtemps
consideré sans dire mot les discours de Silviane, et luy
semblant qu’elle parloit avec beaucoup de raison, il luy respondit :
Ces pleurs que me mouillent le visage me touchent encore plus vivement
le cœur, et faut que je vous advoue, que si j’eusse bien pensé
à tout ce que vous me venez de representer avec tant de justes
raisons, j’eusse faict en sorte que quelque autre eust eu ce voyage en
ma place, mais puis que j’ay pris congé du roy, et que toutes
les depesches sont entre mes mains, quelle excuse puis-je prendre qui
soit valable ? et comment m’en puis-je dédire sans rompre tout
à fait avec luy ? Cela veritablement ne se peut, et puis que
nous en sommes venus si avant, il faut passer plus outre, et non point
toutesfois sans essayer d’y pouvoir au mieux que nous pourrons, et
voicy ce que je pense que nous devons faire.
Il faut premierement que j’aille et revienne avec toute la plus grande
diligence qu’il me sera possible, et que cependant vous vous mettiez
dans la maison d’Andrenic nostre ancien et fidele serviteur, sans
toutesfois que personne le sçache, feignant que vous estes
toujours en celle-cy. Que si Childeric a quelque mauvais dessein, sans
doute il viendra ou envoyera icy, et par là sa mauvaise
volonté nous sera cogneue ; que si de fortune cela n’est pas, je
seray bien-aise que nous n’en ayons point faict d’esclat, et
asseurez-vous que la diligence que je feray en mon voyage, luy donnera
fort peu de loisir d’executer ses desseins. Que si je pensois qu’en son
ame il l’eust ainsi resolu, jamais il ne verroit la fin du jour de
demain, car je luy ravirois l’ame du corps, au milieu mesme de toutes
ses gardes, et de tous ses solduriers, mais en estant [689/690] en
doute, je ne veux pas qu’on die qu’Andrimarte ait commis une telle
felonnie, sous un foible soupçon de jalousie.
Telle fut la resolution d’Andrimarte, qui partant de bon matin, fit
entendre à son fidelle Andrenic tout ce qu’il avoit resolu avec
Silviane, luy commandant de tenir l’affaire si secrette que personne
n’en sçeut rien. Cet Andrenic estoit un vieux serviteur qui
avoit eu le soing de sa jeunesse, et de qui l’affection estoit si
grande, et la fidelité si cogneue, qu’il avoit autant
d’asseurance en luy qu’en soy-mesme. Son logis estoit assez pres de
celuy d’Andrimarte, car il avoit esté contraint d’en prendre un
separé, lors que le chevalier n’estoit pas marié, parce
qu’il avoit femme et enfans, et depuis l’avoit tousjours gardé
sous l’opinion que son maistre s’en iroit bien tost en la Gaule
Armorique.
Soudain qu’Andrimarte fut party, Silviane, sans en rien dire à
ses filles, se retira dans la maison d’Andrenic, feignant de vouloir
demeurer seule dans son cabinet, pour le desplaisir qu’elle avoit de
l’esloignement de son mary, et leur commanda, si quelques dames
venoient pour la visiter, de dire qu’elle se trouvoit mal, et qu’elle
ne vouloit voir personne, donnant ordre qu’Andrenic seul et un valet de
pied, qu’Andrimarte luy avoit laissé pour l’advertir en
diligence s’il estoit necessaire avant son retour, comme celuy auquel
il se fioit infiniment, luy portassent à manger, ou feignissent
pour le moins de le luy porter. Elle cependant, se r’enfermant seule
avec la femme d’Andrenic, demeuroit aux escoutes, tressaillant au
moindre bruit qu’elle oyoit, et luy semblant de voir desja Childeric
à la porte de sa chambre. C’est une grande chose que des
cognoissances aveugles que nous avons quelque-fois des accidents qui
nous doivent arriver.
Silviane avoit à la verité occasion de craindre la
fascheuse insolence de Childeric, mais il n’y avoit rien qui luy en
deust donner une si grande apprehension, puis que depuis la mort de
Merovée il avoit fait paroistre d’avoir d’autres intentions, et
par ses violences s’estoit adressé à plusieurs autres, ce
qui pouvoit bien donner l’opinion que ses pensées fussent
portées ailleurs. Et toutesfois il y avoit quelque bon demon qui
continuellement luy disoit dans le cœur, qu’elle ne verroit point son
cher mary, que quelque malheur ne luy fust arrivé, et cela fut
cause qu’elle se representoit tous ceux qu’elle pouvoit craindre, et
à mesme temps recherchoit quels remedes elle y pourroit
apporter, prevoyant par ainsi son mal, et y remediant avant qu’il fust
advenu ; et [690/691] parce qu’elle se fioit grandement en la femme
d’Andrenic, comme celle qui n’avoit rien plus en son cœur, que le bien
d’Andrimarte, aussi-tost qu’une pensée luy venoit, elle la luy
declaroit, et soudain elles recherchoient ensemble par quel moyen elles
pourroient y pourvoir, et l’ayant trouvé, y donnoient l’ordre
qui leur sem-bloit estre necessaire.
Silviane luy proposa donc à quoy elles se resoudroient si
Childeric ne la trouvant point dans son logis, sa mauvaise fortune le
faisoit venir en celuy où elle estoit. Premierement elles
rechercherent un lieu où se cacher, car de resister à la
force du roy, il estoit impossible ; mais voyant la maison petite et
incommode pour cet effect, et n’y ayant place si retirée,
où incontinent elle ne fust trouvée, son recours à
la mort ne luy faillit pas, car c’estoit tousjours son dernier et
extreme refuge. Mais la bonne femme, qui outre l’amitié qu’elle
luy portoit, sçavoit bien qu’Andrimarte ne survivroit guere la
nouvelle de son trespas : Non, non, madame, dit-elle, ne parlons point
de mort, mais si vous voulez me croire, je vous donneray un moyen qui
vous asseurera de toute violence, et qui n’est point trop
mal-aisé. Vous estes jeune, vous avez le corps long, la jambe
bien faite, et n’avez point encore beaucoup de sein : je suis d’advis
que vous vous habilliez en jeune chevalier, j’ay icy des habits de l’un
de mes fils, qu’il y a long-temps qu’il n’a portez, et par consequent
ils ne seront point recogneus, nous choisirons celuy qui sera plus
propre à vostre taille, je m’asseure qu’il n’y a personne qui
vous voyant l’espée au costé, et le chappeau avec le
panache sur la teste, ne vous mescognoisse pour Silviane. Et par ce que
vos cheveux vous pourroient faire recognoistre, je suis d’advis que
nous les couppions, mais seulement à l’extreme necessité,
et que cependant que nous avons le loisir, nous vous habillions, parce
que cela ne peut vous rapporter aucune incommodité. - 0 ma mere
! s’escria alors Silviane, que heureuse à jamais soit celle qui
vous a fait naistre, puis que par vostre prudence je me vois
aujourd’huy conservée à mon cher Andrimarte, ne croyant
pas qu’il y ayt autre moyen de me garder en vie, veu la violence que je
prevoy de l’insolent Childeric. Usons, ma douce mere, de diligence,
puis que le cœur me dit que nous n’aurons pas du temps de reste ; et
quant à mon poil, tenez les ciseaux prests pour en faire
l’office, et croyez que je ne le plaindray aucunement, si je le perds
en une si bonne occasion.
A ce mot cette vertueuse Silviane commença à se
deshabiller, [691/692] cependant que la bonne femme alla querir ses
habits desquels elle avoit parlé ; et parce qu’elle desiroit
grandement de la bien servir, elle fut incontinent de retour, et se
r’enfermant toutes deux seules, choisirent celuy qui leur sembla plus
à propos, et moins remarquable, et le mettant sur la belle
Silviane, elle parut le plus beau chevalier de la Cour, mais de telle
sorte deguisé, que la bonne femme n’eut plus d’opinion qu’elle
peust estre recogneue, mesmes que le bardiac, qui est une certaine
sorte de veste-ment que les Lingones ont accoustumé de porter,
luy estoit si juste qu’il sembloit avoir esté faict sur son
corps.
Et lors luy ceignant une espée au costé : Je vous fais
chevalier, luy dit la bonne femme, et ce nom vous oblige de maintenir
l’honneur des dames. - Ma mere, respondit Silviane, je vous promets
devant les dieux domestiques qui nous voyent et qui nous escoutent que
cette espée maintiendra aujourd’huy l’honneur d’une dame pour le
moins, et que l’ayant à mon costé, je ne crains plus la
violence de Childeric, sçachant bien m’en servir contre luy, ou
s’il est trop fort, contre moy-mesme, qui, encores que plus foible,
n’auray pas moins de courage qu’un homme à m’en aller attendre
l’autre vie, sans tache d’aucune souilleure. Mais il me semble qu’il me
faudroit encore des bottes et des esperons, parce que si ce tyran vient
icy, il n’y a pas apparence que je m’y arreste, et de m’en aller
à pied, vous sçavez qu’une personne si bien vestue que je
suis n’y va pas ordinairement, et cela peut-estre me feroit
recognoistre plus aysément. - Puis, dit la bonne femme, que vous
avez ce courage, je vous le conseille, et afin qu’il n’y ait point de
doute de vostre pudicité, quoy que je sçache bien
qu’Andrimarte est trop asseuré de vostre vertu, pour en rien
soupçonner à vostre desadvantage, je vous veux
accompagner, afin de pouvoir rendre tesmoignage de toutes vos actions.
Et de fortune, il y a deux chevaux que j’ay ouy dire à Andrenic
estre si aisez et commodes que nous pouvons sans crainte les monter, et
avant que de me desguiser, je vay commander qu’ils soient sellez et
bridez, et que le valet de pied d’Andrimarte les tienne, tant pour nous
les donner quand nous en aurons affaire, que pour nous ayder à
monter à cheval.
Cependant qu’elle descendit pour donner ordre à tout ce qu’elle
avoit dit, Silviane demeura seule dans sa chambre, si aise de se voir
desguisée de cette sorte, qu’elle ne se pouvoit assez regarder
ny remercier le Ciel de luy avoir donné un si bon moyen pour
[692/693] tromper les desseins de Childeric ; car se souvenant des
derniers discours qu’il luy avoit tenus, elle croyoit infailliblement
qu’il n’avoit esloigné Andrimarte d’elle, que pour luy faire
quelque violence. Et en mesme temps, il luy vint une opinion qui luy
gela l’ame de peur. Ce tyran, disoit-elle en soy-mesme, ayant
desseigné de me faire quelque violence, et cognoissant le
courage d’Andrimarte, n’envoyera-t’il point sur les chemins pour le
faire tuer à son retour. Et lors qu’elle estoit sur cette
pensée, la femme d’Andrenic revint, à laquelle toute
tremblante, et les larmes aux yeux : Ah ! ma mere, luy dit-elle, je
suis morte si vous ne me secourez. Ce meschant, continua-t’elle,
cognoist bien que le courage d’Andrimarte ne supportera pas l’injure
qu’il a pensé de me faire, sans vengeance ; c’est pourquoy il
faut tenir pour chose certaine, qu’il le fera massacrer à son
retour si nous n’y prevoyons. - Madame, luy respondit-elle, laissez-moy
habiller vistement, afin que je vous puisse suivre, car il me semble
d’avoir ouy quelque bruit dans la rue, et cependant je penseray
à ce que nous aurons à faire, parce que ce que vous
dictes n’est pas sans apparence, puis que jamais un meschant ne faict
à moitié une mauvaise action s’il peut. Et lors
s’accommodant au mieux qu’il luy fut possible, à peine
avoient-elles pris des bottes que le valet de pied s’en vint tout
effrayé leur dire, que le roy estoit entré dans la maison
d’Andrimarte, et qu’il cherchoit Silviane, faisant de grandes menaces
à Andrenic, et aux autres domestiques, pour sçavoir
où elle estoit. Silviane alors se descoiffant : Couppe ces
cheveux, luy dit-elle, mon amy, et depesche-toy le plus que tu pourras.
Mais le valet de pied en faisant quelque difficulté, elle-mesme
mit les ciseaux dedans, et parce qu’elle se gastoit toute, il luy dit :
Puis qu’il vous plaist, madame, je les coupperay, à condition
que l’occasion passée je les puisse appendre au temple de la
chaste Diane pour tesmoignage de cette action si genereuse. -
Depesche-toy, luy dit-elle, je te prie, et fais-en ce que tu voudras,
estant resolue que ma mort me signalera bien mieux devant tout le
monde, si cet artifice ne me faict eschapper la violence de ce tyran.
Cependant que ce jeune homme couppoit les cheveux de Silviane, elle
tondoit la femme d’Andrenic, et fust bien ou mal, elle eut faict
plustost que luy, et sans perdre temps, descendans tous trois dans
l’escurye, apres toutesfois avoir bien serré leurs robbes, elles
monterent à cheval, et si à temps, qu’à peine
estoient-elles [693/694]
hors de la maison, lors que Childeric et toutes ses gardes y entrerent
par l’autre porte, faisants un bruit et une si grande violence que ces
pauvres dames en oyant la rumeur trembloient de crainte de tomber entre
ses mains. Mais le jeune homme qui s’estoit trouvé plusieurs
fois dans les dangers de la guerre avec son maistre, sans s’effrayer :
Suivez-moy, leur dit-il, et ne craignez rien, car je jure par la vie de
Monseigneur, que je le tueray plustost que de souffrir qu’il face
injure à la femme de mon maistre. Et lors hastant un peu leur
pas parce que la clameur du peuple avec celle des domestiques
d’Andrimarte alloit augmentant, il leur fit passer le Pont, et puis
prenant le chemin du Mont de Mars, les mit au derriere de la montagne
en un lieu bas, où l’on avoit tiré des pierres, et d’une
certaine chaux blanche, qu’ils appellent plastre, afin qu’elles ne
fussent veues, avec intention d’aller la nuict reposer en quelque
village aupres de là.
Mais la femme d’Andrenic qui estoit grandement en peine de son mary, et
Silviane aussi, fort desireuse de sçavoir ce qu’auroit fait
Childeric, quand il ne l’auroit pas trouvée, luy commanderent
d’aller dans la ville pour leur en rapporter des nouvelles. Ce jeune
homme incontinent s’y en alla, et de fortune entra dans la ville au
mesme temps que l’on en vouloit fermer les portes, laissant ces deux
dames si estonnées de se voir seules en lieu escarté et
en cet habit desguisé, que la plus asseurée trembloit de
crainte et de frayeur.
Toutesfois l’extreme affection de Silviane envers Andrimarte, parmy
toutes ses peurs et ses estonnemens, eut bien encor assez de force pour
la faire resouvenir du peril qu’elle avoit prevu pour luy à son
retour ; et si elle eust sceu le chemin, il est certain qu’elle n’eust
pas attendu ce jeune homme, mais dés l’heure mesme s’y en fust
allée, tant que les chevaux eussent peu marcher, dequoy elle se
plaignit grandement avec cette bonne femme, qui jugea bien estre
necessaire de luy en donner advis, mais qui cognoissoit bien aussi que
d’y aller sans guide, c’estoit perdre le temps. Et pour ce, la
consolant au mieux qu’elle pouvoit, la supplia de ne vouloir rien
precipiter, que le Ciel avoit si bien conduit leur dessein
jusques-là, qu’il ne leur seroit non plus avare de ses faveurs
à l’advenir.
Attendant donc avec impatience le retour de ce jeune homme, et le temps
commençant à leur sembler fort long, en fin elles
l’apperceurent de loing qui venoit tant qu’il pouvoit courre, car
[694/695] de temps en temps, tantost l’une et tantost l’autre sortoient
sur le haut pour voir s’il ne revenoit point, et par ce qu’elles virent
qu’il n’y avoit personne qui les peust appercevoir, pressées
d’impatience, elles allerent à sa rencontre afin de
sçavoir tant plustost les nouvelles qu’il leur apportoit.
Soudain qu’il fut arrivé, et qu’il peut reprendre son haleine
pour parler : Madame, luy dit-il, les dieux ne vous ont jamais mieux
assistée, et vous n’eustes jamais une plus sage resolution, que
celle que vous avez faicte de vous desguiser. Car sçachez que
cet ingrat de Childeric (il ne merite pas que nous le nommions roy,
puis qu’il en faict ses actions toutes contraires) ce meschant, dis-je,
et ce tyran a fait des violences les plus extraordinaires dans vostre
maison, et dans celle d’Andrenic qui jamais ayent esté commises
par les plus cruels barbares en la prise et au saccagement d’une ville
ennemie. - Eh ! mon amy, dit Silviane, conte-nous par le menu tout ce
que tu en sçais. - Madame, interrompit la femme d’Andrenic,
permettez-luy premierement de me dire comme se porte mon mary. - Vostre
mary, respondit ce jeune homme, est en bonne santé, et a
esté surpris d’une joye extreme, quand je luy ay dit la
resolution que vous aviez prise. Et parce que ce lieu est trop pres de
la ville, je croy, madame, qu’il seroit bien à propos de vous en
esloigner, et par les chemins je vous raconteray toutes mes nouvelles.
- Mon amy, respondit Silviane, conduis-nous du costé
d’Andrimarte, car je suis resolue de l’aller moy-mesme advertir de tout
ce qui s’est passé.
Ce jeune homme alors se mettant devant et prenant le chemin que son
maistre luy avoit asseuré qu’il tiendroit à son retour,
parvint enfin à Ville Parisis, et puis laissant à main
droicte les Galle-Heluetiens, essaya de gagner par les endroicts les
plus couverts, Lisi et Gandelu, parce qu’Andrimarte luy avoit
asseuré qu’il reviendroit par Largeri, par Fere, et par Coincy,
droit à Gandelu. Et d’autant qu’il estoit desja bien tard et
qu’il eut opinion que Silviane n’estant guere accoustumée
d’aller de cette sorte à cheval, se trouveroit bien-tost lasse,
il fit dessein de ne passer point Claye pour ce soir.
Et cependant, pour ne perdre temps, s’estant mis au milieu d’elles
deux, il commença de parler de cette sorte à sa
maistresse pour leur rendre le chemin moins ennuyeux : Vous desirez,
madame, de sçavoir ce qui s’est passé en vostre logis
depuis que vous estes dehors encore qu’il n’y ait pas long-temps ;
toutesfois j’ay tant [695/696] de choses à vous raconter, que je
ne sçay par lesquelles je commenceray. Ce n’a point esté
sans raison (et faut croire que le Grand Tautates vous en donné
la pensée), si vous avez eu crainte de Childeric, estant un
miracle que vous ayez eschappé de ses inhumaines mains, parce
que veritablement il est venu avec la plus grande insolence dans vostre
logis que jamais l’on ait ouy dire. Sçachez, madame, que quand
je suis arrivé à la porte de la ville, j’ay esté
tout estonné de la voir à moitié fermée, si
bien que pour peu que j’eusse retardé d’avantage, il m’eust
esté impossible d’y pouvoir entrer. Quantité des notables
y estoient accourus avec les armes, et avec un si grand tumulte
qu’incontinent les chaisnes se sont trouvées tendues et garnies
des hommes du quartier. Je suis enfin avec beaucoup de peine parvenu en
vostre logis, où j’ay trouvé la plus grande rumeur, et la
plus grande foule du peuple, et des solduriers, et des gens de la garde
de ce tyran, et qui en armes les uns contre les autres se presentoient
furieusement les piques, avec contenance de venir bientost aux mains.
Cependant l’on entendoit de grands cris dans nos deux logis, et
plusieurs disoient que c’estoit Silviane, que Childeric vouloit
des-honorer, et que pour en avoir plus de commodité, il avoit
envoyé Andrimarte vers la bonne royne Methine, que c’estoit une
grande honte au peuple de Paris, de souffrir une si grande violence
devant ses yeux, que d’avoir desja supporté semblables actions,
luy donnoit et la volonté, et la hardiesse de continuer, et que
desormais il n’y auroit plus de seureté pour l’honneur de leurs
femmes et de leurs filles, puis que l’on s’addressoit à des
personnes de telle qualité, et qu’il valoit bien mieux mourir
pour une fois, que vivre avec tant de honte et vitupere.
Je remarquay que parmy ceux qui tenoient ces langages, il y avoit et
des Gaulois, et des Francs, et que peu de chose les porteroit aux
armes. Cela fut cause qu’aux Francs, je leur disois : Ah ! Messieurs !
souffrira-t’on qu’Andrimarte soit traicté avec tant
d’indignité devant les yeux de nous tous ? et aux Gaulois : Et
quoy ? la fille du bon duc Semnon demeurera donc sans secours, et sera
honteusement forcée dans vostre ville ? Il ne falut guere leur
repliquer ces paroles pour tout, à coup les faire venir aux
mains, mais avec tant de furie, que des gardes et des solduriers du
tyran une partie a esté tuée, et l’autre s’est mise en
fuitte, avec un si grand desordre que c’a esté tout ce qu’il a
peu faire luy-mesme de se sauver dans son palais, où maintenant
tout le peuple [696/697] le tient, investy, et ne sçait-on ce
qui s’ensuivra. Quant à moy, j’ay incontinent couru dans vostre
logis, où j’ay trouvé Andrenic sans chappeau, et sans
manteau, et y a apparence que les fuyans de Childeric l’ayent
maltraicté ; toutesfois il n’a point de blesseure. La maison est
tout ainsi que si elle avoit esté saccagée, et toutes les
filles et les femmes eschevelées et deschirées par de si
grandes violences, que jamais l’on n’a veu desordre si grand en une
maison. Aussi-tost qu’Andrenic m’a veu, et toutes ces filles, l’une me
sautoit au col d’un costé, l’autre me tiroit de l’autre, crians
toutes comme insensées, et me demandans où vous estiez.
Je leur ay briefvement respondu à toutes : Que vous estiez en
lieu où la plus grande peine que vous aviez estoit
l’apprehension de leur mal. Et me retirant à part avec Andrenic,
je luy ay raconté tout au long ce que vous aviez faict et le
lieu où vous étiez. Luy alors ravy de joye se laissant
cheoir les genoux en terre, et levant les mains en haut : Soyez-vous
à jamais beny, o grand Tautates, a-t’il dit, puis qu’il vous a
pleu par vostre prevoyance prevenir un si grand mal-heur. Et puis se
relevant, il ne pouvoit se lasser de me demander comment vous aviez
fait, si sa femme ne vous avoit point abandonnée, et de quelle
sorte vous estiez toutes deux sans estre recogneues, et ayant satisfait
le plus briefvement qu’il m’a esté possible à toutes ses
demandes, je l’ay laissé le plus content homme du monde. Il m’a
commandé, lors qu’il m’a veu partir, de dire à sa femme,
de mourir plustost que de vous esloigner. Et parce
que j’ay eu crainte que le temps ne vous semblast trop long, je m’en
suis revenu vers vous, madame, mais non pas sans peine, car j’ay
trouvé cent chaines tendues, et à chacune il a fallu
demeurer long-temps avant que de pouvoir passer. Enfin voyant ce peuple
si animé et presque tous parler si advantageusement de mon
seigneur, je me suis resolu de leur dire tout ouvertement, que j’estois
à Andrimarte, et que vous m’envoyiez vers luy pour l’advertir de
la violence dont Childeric avoit voulu user contre vous. Vous
sçaurois-je dire, madame, avec combien d’affection ils se sont
tous venus offrir à moy ? Je n’ay pas eu depuis beaucoup de
peine à passer, car se disant à l’aureille l’un à
l’autre, qui j’estois, et où j’allois, ils faisoient à
l’envy à qui me rendroit plus de courtoisie et de faveur ; de
ceste sorte, estant à la porte, elle m’a esté incontinent
ouverte, et celuy qui y commande, lors que je suis sorty : Mon enfant,
m’a-t’il dit, ne manquez de dire à [697/698] vostre maistre
qu’il se haste de venir, et que ceste ville luy fera paroistre combien
elle ressent l’outrage qu’on luy a voulu faire, et qu’il ne craigne
point la force ny la violence de personne, parce que nous mettrons tous
la vie pour luy faire reparer une si grande injure.
Ainsi finit ce jeune homme, et cependant ceste belle dame marchoit le
plus diligemment qu’elle pouvoit pour le desir qui le pressoit de
rencontrer Andrimarte, afin de luy raconter tout cet accident, et luy
en faire voir la vengeance que le peuple luy promettoit.
Mais, madame, nous estions d’autre costé bien empeschez, parce
qu’aussi-tost que Childeric fut asseuré qu’Andrimarte estoit
party, prenant quelques jeunes gens mal-advisez et qui ordinairement le
portoient à ces violences, il s’en alla dans la maison
d’Andrimarte, où ne trouvant que le fidelle Andrenic, et
quelques-uns luy faisant accroire qu’il avoit caché la belle
Silviane, ou pour le moins qu’il sçavoit bien où elle
estoit, il se saisit de sa personne, luy fit des injures sans nombre,
et je croy que sans Clidaman et Lindamor, il l’eust fait mourir. Mais
eux, ayans esté advertis que le peuple s’assembloit, et enfin
qu’il prenoit les armes, ils accoururent mal-heureusement où le
tumulte estoit le plus grand, avec ceux que promptement ils avoient peu
assembler des leurs, et bien à propos pour le roy, parce que
sans leur secours il eust esté en danger d’espreuver quelle est
la furie d’un peuple esmeu, et qui avec raison a pris les armes. Mais
Clidaman voyant Childeric en ce danger, mettant la main à
l’espée, et tous ceux qui estoient de sa suitte, nous y fismes
de si grands efforts, qu’en fin le roy fut desengagé, non point
toutesfois que Clidaman et Lindamor n’y fussent grandement blessez, non
pas tant qu’ils ne l’accompagnassent tous deux dans son palais,
où incontinent tous nos Segusiens s’assemblerent au mieux qu’ils
peurent, encores qu’il ne leur fust pas permis d’y venir en trouppe, et
entre autres Guyemants s’y trouva, qui encore que recogneu pour
serviteur de Childeric n’estoit pas hay du peuple, parce que chacun
sçavoit bien qu’il n’estoit point du nombre de ceux qui
consentoient, ou qui poussoient ce jeune prince à ces indignes
et honteuses violences.
Quand Lindamor l’apperceut : Et bien, luy dit-il, Guyemants, vous avez
enfin voulu que Clidaman ait porté la penitence de la faute
qu’il n’a pas faite ? - Vous pouvez croire, respondit-il tout
troublé, que ma creance n’a jamais esté qu’un si grand
mal- [698/699] heur deust arriver. Et approchant de luy, il se mit
à genoux aupres du lict où il estoit couché, parce
qu’il ne pouvoit plus se tenir debout, et luy prenant une main :
Seigneur, luy dit-il, ne voulez-vous pas faire paroistre que vostre
courage peut vaincre encore un plus grand mal-heur ? - Mon cher amy,
luy respondit-il, jamais Clidaman ne manqua de courage, mais je ne puis
resister à la force de la mort. Alors Guyemants, les larmes aux
yeux : J’espere que Tautates ne nous affligera point de tant que nous
ravir un prince si necessaire pour le bien des hommes, et qu’il nous
fera la grace de vous posseder plus longuement. - Guyemants,
respondit-il, nous sommes tous en sa main, il peut disposer de nous, et
pourveu qu’il me face le bien de laisser cette vie avec la bonne
reputation que mes ancestres m’ont acquise, je demeure content et
satisfaict du temps que j’ay vescu.
Et lors appelant Lindamor qui estoit blessé, mais non pas
mortellement comme luy, et qui fondoit tout en pleurs pour voir son
seigneur en ceste extremité : Vous estes, leur dit-il, les deux
personnes en qui j’ay plus de confiance. Je vous conjure, vous
Guyemants, d’asseurer Childeric, que je meurs son serviteur, et que
j’emporte un extreme regret de ne luy avoir peu rendre plus de
tesmoignage de mon affetion. Que si toutesfois les services que je luy
ay rendus, et au roy son pere, ont quelque pouvoir envers luy, qu’il
trouve bon que vous luy disiez de ma part, que s’il ne delaisse la vie
honteuse qu’il a faite depuis qu’il est roy, il doit attendre un
tres-aspre chastiment du Ciel. Et vous, Lindamor, aussi-tost que la
mort m’aura clos les yeux, si pour le moins vos blesseures le vous
permettent, r’amenez tous ces chevaliers Segusiens en leur pays, et les
rendez de ma part à la Nymphe ma mere, à laquelle je vous
conjure par l’amitié que je vous ay portée, de continuer
le service que vous avez commencé, et luy dites que je la
supplie de ne se point affliger de ma perte, puis que le Ciel l’a ainsi
voulu, et que les humains sont entierement en sa disposition. Qu’elle
se console en ce que le peu de temps que j’ay vescu, je pense avoir
tousjours faict les actions d’un homme de bien, et que je vais attendre
l’autre vie avec ceste satisfaction, que je croys avoir passé
celle-cy sans reproche. Dites aussi à ma chere sœur, que si j’ay
quelque regret de mourir si tost, c’est plus pour n’avoir plus le bien
de la voir, que pour autre chose, que je laisse parmy les hommes.
Et lors nous faisant tous appeller, et nous voyant la plus part
[699/700] tout autour de son lict les larmes aux yeux, il nous tendit,
quoy qu’avec peine, la main à tous, et apres nous commanda
d’obeyr à Lindamor comme à sa propre personne, et sur
tout de vous servir, madame, et la nymphe Galathée, avec toute
la fidelité de vrays chevaliers, et qu’il s’asseuroit que nous
recevrions de vous, la recompense des services que nous luy avons
rendus.
Il sembloit qu’il voulust dire encore quelque chose, mais une foiblesse
le prit, qui luy ravit en fin la vie, demeurant pasle et froid entre
les bras de Lindamor, qui le voyant en tel estat, de douleur tomba
esvanouy de l’autre costé. Je ne scaurois vous redire les pleurs
et les gemissemens que nous fismes, et tous ceux de la Cour aussi,
quand ils sceurent sa mort. Mais ce qui fut une grande preuve de sa
preud’hommie : le peuple mesme de la ville, qui estant esmeu est
ordinairement sans respect et sans amour, l’oyant dire, le plaignit, et
en chantoit à haute voix la louange, criant que c’estoit grand
dommage de la mort de ce prince tant amy de leur nation et de leur
couronne, et d’autant plus qu’ils sçavoient bien tous qu’il
n’avoit jamais consenty aux violences et tyrannies de Childeric.
Il ne faut point douter que les plaintes et les regrets n’eussent
duré encore d’avantage, sans l’eminent peril où nous nous
trouvasmes incontinent apres, mais l’apprehension de la mort qui se
presentoit aux yeux de tant que nous estions, nous contraignit de nous
mettre en deffence. De fortune en mesme temps, tous ces seigneurs qui
s’estoient assemblez à Provins, et depuis à Beauvais,
sans sçavoir cet accident, estoient venus en trouppe pour
essayer la volonté du peuple, et le trouvant avec ses armes en
la main, pour le mesme dessein qu’ils estoient venus, ils se mirent
à la teste de tout ce peuple, et vindrent investir le Palais
Royal, avec quantité de tambours et de trompettes, et menant un
si grand bruit que Childeric commença d’apprehender la furie de
ces mutinez. Et parce qu’il avoit un grand espoir en la valeur de
Lindamor, et au conseil de Guyemants, il les envoya querir tous deux,
afin d’adviser à son salut. Ny l’un, ny l’autre ne voulurent en
cette presente occasion luy reprocher ses fautes, mais tous deux luy
offrirent toute sorte d’ayde et de secours au peril de leurs vies, et
Lindamor, encore que blessée voulut à l’heure mesme aller
donner dans l’ennemy, et conseilloit le roy de mourir, mais en roy et
en homme de courage. Au contraire Guyemants, comme sage et prudent : II
ne faut jamais, dit-il, seigneur, se [700/701] precipiter où il
n’y a point d’espoir de salut. Quand chacun de nous auroit la fortune
de cinq cens, nous ne serions encore point esgaux au nombre grand des
ennemis que nous avons. Le temps, à qui sait bien s’en servir,
rapporte les biens à la fin qu’il luy a ravis, c’est pourquoy sa
supreme sagesse est de fleschir au temps et de naviger selon le vent.
Il ne faut point penser que, quelque effort que nous peussions faire
à ceste heure, nous puissions changer la volonté de ce
peuple tumultueux ; et d’autant moins que nous voyons les principaux
des Francs et des Gaulois estre joincts avec eux, il faut croire
qu’Andrimarte et tous ses amis y sont, car ils auront promptement
envoyé apres luy, sans doubte Gillon le Romain n’aura pas
esté oublié, ny tous les autres qui sont mal contens. Et
qui sçait si Renaut et son frere, enfans de Clodion, n’ont pas
desja esté mandez pour s’y trouver ? Que si cela est comme nous
le devons croire, quelle force avons-nous pour les remettre à
leur devoir ? ou seulement pour nous garentir de leur outrage ? Je vous
conseille donc, seigneur, (s’il vous plaist de croire mon conseil, je
m’oblige de ma vie à vous remettre au throne de vostre pere), je
vous conseille, dis-je, de ceder à la violence de ceste fortune
contraire, vous retirer hors de ce royaume, et demeurer en repos aupres
de Basin en Thuringe. Il est votre parent et vostre amy, il sera bien
aise de vous retirer en sa maison, et de vous rendre tous les devoirs
de l’hospitalité deue à un si grand prince affligé
et cependant je prends les dieux penates pour tesmoins que tant que
vous serez absent, je ne penseray, ny ne travailleray à chose
quelconque qu’à vous remettre bien avec vos peuples, et j’espere
d’en venir à bout, si vous suivez les advis que je vous donneray.
A peine avoit-il finy de parler ainsi, lors qu’on ouyt une trompette,
qui s’estant un peu approché du pont-levis, apres avoir
sonnré par trois fois, dit à haute voix ces paroles :
Les druides, princes et chevaliers des Francs, et Gaulois assemblez et unis, declarent Gillon roy des Francs, et Childeric tyran, et incapable de porter la couronne de ses ayeux.
A mesme temps Guyemants, qui estoit accouru, et Childeric
mesme virent
porter le long de la rue Gillon sur le pavois selon la coustume des
Francs, avec des exclamations si grandes, qu’il cogneust bien que
Guyemants avoit raison ; et craignant que [701/702] les siens mesmes ne
les trahissent, il se retira avec le fidelle Guyemants, où apres
fort peu de discours il se separa d’avec luy, emportant la
moitié d’une piece d’or, pour signe que quand Guyemants luy
envoyeroit l’autre moitié qu’il gardoit, il pourroit revenir en
toute asseurance dans son royaume, et la figure de ceste piece estant
rejoincte, avoit d’un costé une tour pour monstrer la constance
: et de l’autre un dauphin au milieu des vagues tourmentées avec
ce mot tout à l’entour, REND LES DESTINS CONTRAIRES. Et en mesme
temps, changeant d’habits, il pria Lindamor, tout blessé qu’il
estoit, de le vouloir accompagner jusques hors des mains de ce peuple
avec ses chevaliers Segusiens ; et Lindamor le luy ayant
accordé, Guyemants promit de donner telle sepulture au prince
Clidaman, que l’on cognoistroit combien il l’avoit honoré durant
sa vie. La nuit estant venue, le roy passa secrettement par la porte
qui sortoit hors de la ville, et accompagné de tous nos
chevaliers, fut conduit jusques aupres de Thuringe, et parce que le
travail avoit beaucoup fait de mal aux playes de Lindamor, il fut
contrainct de s’arrester à son retour en la ville des Rhemois,
où la royne Methine prit un soin tout particulier de luy, et de
sa cure. Là nous sceusmes que le genereux Andrimarte ayant
rencontré la belle Silviane se resolut incontinent à la
vengeance, mais adverty le mesme jour de la punition que Childeric en
avoit receue, il pensa, sans luy faire plus de mal, de se retirer en
ses estats, et de pardonner ceste faute à Childeric, qu’il
excusoit en quelque sorte, considerant l’extreme beauté de
Silviane. Lindamor d’autre costé, ne luy semblant pas à
propos que vous fussiez plus long-temps sans estre advertie de ces
nouvelles, encore que tres-mauvaises, m’a commandé de les vous
apporter, vous avouant, madame, n’avoir jamais eu charge plus
ennuyeuse, ny qui me donnast plus de soucy ; mais craignant que cela
n’importast à vostre service, je n’ay pas voulu manquer au
commandement qu’il m’en a fait.
Ainsi finit le chevalier avec les larmes aux yeux : mais
Galathée oyant la mort de son frere, encore qu’elle se
contraignit tant qu’elle peut, si fallut-il en fin qu’elle laschast la
bonde à ses pleurs, et quelque remonstrance qu’Amasis luy peut
faire, qu’elle payast le tribut de la foiblesse humaine, et de son bon
naturel. Cela fut cause que sa mere luy voulant donner un peu de temps
pour se descharger de cette juste douleur, demanda cependant au
chevalier, si Lindamor ne reviendroit point bien-tost, et luy ayant
[702/703] respondu, qu’il attendroit son entiere guerison, elle tira
Adamas à part, ayant commandé à ce chevalier de
s’en aller dans la salle, jusques à ce qu’elle luy fist entendre
ce qu’elle vouloit qu’il fist, et sur toute chose qu’il fust secret, et
ne parlast à personne de la mort de Clidaman, ny des autres
accidens arrivés à Lindamor, et au roy Childeric.
Et se tournant vers le druide, lors qu’elle vit le chevalier hors de la
gallerie, et que personne ne la pouvoit entendre, que la nymphe
Galathée : Or, mon pere, luy dit-elle, vous avez ouy les
mal-heureuses nouvelles que ce chevalier m’avoit desja
racontées, et faut que j’advoue que la perte de mon fils m’a
tellement touchée, que si je n’eusse permis à ma douleur
de se descharger la nuict par mes larmes, je croy que l’estomac me fust
ouvert, tant j’ay ressenty vivement ce coup de fortune. Mais la
necessité des affaires que je me vois tomber sur les bras, m’a
contrainte de dissimuler cette douleur, et il est necessaire, ma fille,
que vous en fassiez de mesme, car si la mort de Clidaman vient à
estre sceue avant que nous ayons donné ordre à nos
affaires, je crains que Polemas n’use de quelque trahison envers nous,
nous voyant mesme desnuées de tant de chevaliers, qui sont
encore avec Lindamor. Et je ne dis pas ces choses sans raison, puis que
j’ay remarqué il y a quelque temps, que cet homme s’attribue
plus d’authorité qu’il ne devroit, qu’il a entrepris par deux
fois de faire mourir Damon, et mesme en vostre presence, cela d’autant
qu’il craint que je ne prenne fantaisie de le vous faire espouser. Mais
ce qui me descouvre plus clairement sa mauvaise intention, j’ay veu des
lettres que Gondebaut le roy des Bourguignons luy escrit, par
lesquelles je remarque une grande et fort particuliere intelligence,
qui m’ayant esté si soigneusement cachée, ne peut estre
qu’à mon desadvantage ; je croy que son dessein est de s’emparer
de cet estat, et afin de s’affermir son usurpation, me ravir
Galathée et l’espouser, ou de bonne volonté ou de force.
- O dieux ! Madame, s’escria Galathée, seroit-il possible que
cet outrecuidé eust bien conçeu un si meschant dessein ?
- N’en doutez point, madame, respondit le druide, je juge sur ce que
madame vous a dit, que ce fut pour ce subject qu’il fit venir il y a
quelque temps ce trompeur auprés des jardins de Mont-brison,
pour vous abuser sous le nom de sa feinte saincteté et le tiltre
de druide, et essayer si par ce moyen il pourroit parvenir à
l’honneur de vos bonnes graces. Et voyant que cela ne luy a
profité de rien, et que Clidaman, Lindamor [703/704] et tous ces
autres chevaliers sont absents, il pourroit bien prendre maintenant
l’occasion aux cheveux, et s’en servir par le moyen des intelligences
qu’il a eu loisir de faire, depuis que l’entier gouvernement de cette
contrée luy a esté remis. C’est pourquoy je serois
d’advis, madame, dit-il se tournant vers Amasis, que vous fissiez
retourner ce chevalier en toute diligence vers Lindamor, pour le haster
de venir avec tous ses vaillans et aguerris chevaliers qui luy restent,
et autant qu’il en pourra promptement recouvrer d’ailleurs ; et
cependant retirez-vous dans vostre ville de Marcilly, où sans en
faire semblant je vous envoyeray le plus de solduriers et de chevaliers
que je pourray, et moy-mesme je m’y rendray dans deux jours, et s’il
m’est possible y feray porter Damon, ne le croyant guere asseuré
en ce lieu champestre, contre la violence de Polemas.
- Je jure, interrompit Galathée, que s’il estoit si
mal-advisé que d’entreprendre contre ma personne de cette sorte,
avec les mains et avec les ongles mesme je l’estranglerois. - Ma fille,
respondit Amasis, Dieu vous garde d’estre en ces extremitez, j’aymerois
mieux vous voir morte dans un cercueil, que sousmise à la
discretion de cet insolent ; mais j’espere aussi que cela ne sera
jamais, et toutesfois si faut-il de nostre costé y apporter le
remede que la prudence d’Adamas et sa fidelité nous propose. Et
pource je suis d’advis que ce soir mesme vous vous en en veniez avec
moy à Marcilly, et qu’ensemble nous emmenions Alcidon et
Daphnide avec toute leur suitte, et que nous les priions de quitter les
habits si peu convenables à leur condition, et sans leur en dire
le subject, nous nous prevaudrons de leur ayde, si nous en avons de
besoing. Et demain j’envoyeray une littiere pour emporter Damon et
Madonte, m’asseurant que si nous luy en donnons tant soit peu de
cognoissance, il s’efforcera de sorte qu’il pourra bien supporter le
bransle de la littiere. Mais, dit-elle, se tournant du costé
d’Adamas, à propos du druide qui vint il y a quelque temps
autour de Montbrison, qui devinoit et qui vivoit avec tant d’apparence
de saincteté, il faut que vous sçachiez, mon pere, qu’il
y est retourné, et qu’il recommence de faire comme la premiere
fois. - 0 Madame ! dit le druide, que c’est un grand abuseur, et que si
vous sçaviez en quoy Polemas s’en est voulu servir, vous
jugeriez bien que l’un et l’autre est bien digne de chastiment, mais le
discours en seroit trop long pour ceste heure que je vois le soleil se
baisser si fort, que vous n’avez pas du temps à perdre pour
[704/705] vous en retourner de jour. Tant y a que si l’on s’en pouvoit
saisir, vous descouvririez par luy tout le dessein de Polemas, car il
en est un des plus asseurez instruments.
Galathée, à qui le despit avoit seché en partie
les larmes : Si madame veut, dit-elle, nous le prendrons
asseurément, parce qu’il faut seulement que je feigne de vouloir
parler encores à luy ; mais je ne sçaurois conduire cette
affaire sans Leonide, c’est pourquoy il est necessaire de l’envoyer
querir. - Madame, respondit Adamas, je vous asseure que demain, lors
que je reconduiray Damon, je la vous ameneray. Cependant je suis
d’advis que dés le grand matin vous mandiez Silvie vers ce
trompeur, pour luy dire que dans deux ou trois jours vous le voulez
aller voir ; cela abusera Polemas, et pourroit bien estre cause de
retarder d’autant le mauvais dessein qu’il a, ce qui nous seroit un
grand advantage, pour avoir le loisir de donner ordre à la
deffence que je prevoy qu’il nous faudra faire.
Avec quelques autres semblables discours, ils se resolurent à ce
qu’ils avoient à faire. Amasis pour ne perdre point le temps et
en donner à Galathée de bien secher ses yeux, se faisant
apporter du papier et une escritoire, escrivit à Lindamor, qu’en
la plus grande diligence qu’il pourroit, il vinst la trouver, et que
comme que ce fust, il se fist plustost porter, pour une occasion tant
importante qu’il sçauroit par ce porteur. Et à mesme
temps faisant appeler le chevalier, luy donna la lettre, et luy
commanda de ne perdre une heure de temps, et de dire à Lindamor,
qu’à ce coup elle cognoistroit qu’elle estoit son affection, par
la diligence qu’il feroit à revenir avec toutes les trouppes qui
luy restoient ; et parce que c’estoit un homme fort fidelle, et en qui
Lindamor avoit toute confiance, elle luy fit entendre le mauvais
dessein de Polemas afin de le convier d’aller plus viste, et ramener
tant plus promptement Lindamor.
Le chevalier sans retarder d’avantage, prenant congé des
Nymphes, les asseura et de la fidelité de Lindamor et de la
sienne. Et Galathée, pour obliger d’avantage Lindamor à
revenir promptement : Dites-luy, chevalier, dit-elle, que je
cognoistray par la haste qu’il aura de revenir, s’il est tousjours de
nos amis.
A ce mot le chevalier partit, feignant d’aller à Marcilly et
incontinent les Nymphes et Adamas sortirent, qui apres quelques propos
communs supplierent Daphnide et sa trouppe vouloir venir à
Marcilly passer le temps pour quelques jours. Daphnide [705/706]
tournant l’œil sur Alcidon, et voyant qu’il s’en remettoit à
elle, pensa n’estre pas à propos de refuser la Nymphe, et
s’offrit à l’accompagner par tout où il luy plairoit ;
dequoy Amasis l’ayant remercié et la prenant par la main, elle
s’approcha de Damon et de Madonte : Seigneur chevalier, dit-elle, je
vous envoyeray demain une littiere, il faut, s’il vous plaist, que vous
vous efforciez de venir pour les raisons qu’Adamas vous fera entendre.
- Madame, respondit Damon, j’ay encores assez de force pour vous aller
servir par tout où il vous plaira.
Et apres quelques autres semblables discours, le soir contraignit la
Nymphe de partir avec toute cette bonne compagnie, et le lendemain, fut
si soigneuse d’envoyer vers Damon, qu’avant les dix heures du matin il
fut à Marcilly avec Madonte, Adamas et Leonide. Car dés
que les nymphes furent parties, le druide voulut envoyer querir
Leonide, mais Paris desireux de ne perdre point de temps pour aller
vers Bellinde, le supplia de luy donner la lettre qu’il luy vouloit
escrire, avant que d’envoyer vers Leonide, tant son affection le
pressoit, et Adamas, pour le contenter, mettant la main à la
plume, escrivit ce qu’il desiroit. Et à l’heure mesme il partit,
si aise et content du congé que Diane luy avoit donné, et
si satisfait de la permission qu’il avoit eue d’Adamas, qu’il luy
sembloit ne le pouvoir estre d’avantage.
Mais Adamas, pour ne manquer à ce que Galathée desiroit,
envoya dés le soir mesme vers Leonide afin que le lendemain elle
se trouvast à bonne heure le matin aupres de luy ; et d’autant
que c’estoit pour aller vers Galathée, il luy escrivit qu’il ne
falloit point qu’Alexis vinst de peur d’estre recogneue, et que pour ce
subject elles cherchassent ensemble quelque bonne excuse, et que cette
separation ne seroit que pour deux ou trois jours au plus. Lors que
Leonide receut ceste lettre, il estoit presque nuict, et de fortune
Astrée les avoit conduittes chez Diane parce que le desplaisir
qu’elle avoit receu de la tromperie de Laonice luy avoit fait un peu de
mal, et la contraignoit de tenir la chambre, de sorte que, cependant
qu’Astrée entretenoit Diane et Daphnis, la nymphe fit voir
à Alexis la lettre qu’elle avoit receue. Au commencement elle se
troubla un peu, luy semblant bien estrange de demeurer seule en ce
lieu, où, si elle venoit à estre recogneue, elle pensoit
recevoir toute sorte de reproches ; mais considerant que d’aller vers
la nymphe Galathée, ce seroit se ruiner entierement, elle
consentit de demeurer encore en ce lieu, feignant que son mal [706/707]
n’estoit point encore passé, et disant toutefois à la
belle Astrée en secret, qu’elle aymoit de sorte cette vie
retirée, qu’il luy faschoit d’aller vers Galathée, qui
l’envoyoit querir, et qu’elle faisoit semblant d’estre malade pour
vivre avec elle en ce repos parmy ces lieux esloignez de la
frequentation de tant de gens.
Et ainsi Leonide, dés le plus grand matin, laissant Phillis
aupres d’Astrée dans le lict, parce que Diane affligée
depuis le départ de Madonte, n’estoit point sortie de son logis,
elle print congé de ces belles bergeres, avec promesse de
revenir bien tost querir Alexis, et puis s’approchant d’elle qui
n’estoit bien encore levée : Souvenez-vous, luy dit-elle
à l’oreille, d’estre bonne mesnagere du temps, et de ne point
perdre les occasions inutilement. Alexis luy respondit en souspirant.
Et ainsi Leonide s’en alla trouver Adamas, et puis avec luy
s’achemina à Marcilly, vers Galathée, laissant la
desguisée
druide dans l’abondance des contentemens, si elle
eust eu l’asseurance de s’en prevaloir.
FIN
DE LA TROISIESME PARTIE
D’ASTREE.