LE TROISIESME LIVRE
DE LA TROISIESME PARTIE
D’ASTRÉE
La galerie où le sage Adamas conduisit Daphnide et Alcidon
estoit plus considerable pour les curiositez qui s’y trouvoient, que
pour la magnificence de sa structure, parce qu’encores que les marbres
des portes et des fenestres rendissent son bastiment fort beau et fort
riche, et que les justes distances des jours, la reiglée
proportion de la hauteur et de la largeur y fussent exactement
observées selon la longueur qu’elle avoit, et que les lambris et
les dorures a’y fussent point espargnées, si est-ce que le soing
que le sage druide avoit eu de l’enrichir de toutes les choses plus
rares que produit non seulement l’Europe, mais et l’Asie et l’Affrique,
et non seulement de son temps, mais de tous les siecles passez, et
desquels la memoire n’estoit point entierement perdue, surpassoit de
telle sorte la richesse du bastiment, que si le premier attiroit les
yeux par sa beauté, l’autre retenoit les esprits en admiration
de tant de raretez qui surpassoient mesme la pensée.
La voûte qui sembloit estre soustenue sur une grande frise,
estoit toute peinte des plus anciennes histoires des Gaulois, depuis le
Grand Dis Samothes, jusques à ce Francus, qui pour estre absent
et empesché à d’autres conquestes, laissa
l’administration des estats aux druides et aux chevaliers Gaulois.
Là n’estoit oublié le grand Dryus, qui par l’institution
des druides avoit laissé la religion et les loix de ses peres
à ses futurs nepveux ; ny aussi le pour trait du Grand Hercule
Gaulois quand il espousa la princesse Galathée, et qu’avec son
eloquence et ses armes il attira les Gaulois à la
civiliteé et à la generosité par son exemple.
Là se voyoit Sigovesus et Bellonesus, dont l’un, passant les
Alpes, [81/82] vainquit et nomma la Gaule Cisalpin, et l’autre passant
la forest Hircinée, fonda le royaume des Boyens. Bref, on voyoit
les Gaulois sous Brennus triompher dans Rome de ces grands citoyens, et
pesant l’or de leur rançon adjouster encor sur le poids
l’espée victorieuse de leur vainqueur, et de la passant en
Grece, fonder les Galathes, et se mocquans des vaines superstitions de
ces idolatres, ravir l’or et les thresors du Temple d’Apollon, et s’en
revenir victorieux en leur patrie.
Au dessous des frises dorées et chargées de ce que les
pays estrangers ont de plus rare, se voyoit une seconde frise, qui avec
diverses sortes de festons rapportoit un tres-grand ornement à
cet edifice ; dans l’entre-deux, comme dans des niches, estoient
placées les statues des Empereurs Romains, le grand Cesar
jusques au troisiesme Valentinian. Mais l’une des plus curieuses choses
de ce beau lieu, estoit l’entre-deux des fenestres remplis des cartes
de toutes les provinces particulieres de la Gaule, si fidelement et si
justement rapportées, que l’on pouvoit en se promenant apprendre
non seulement les distances des lieux, mais les situations des villes,
les climats des provinces, les cours des fleuves, les passages des
rivieres, et la proprieté de chaque endroit de ce petit monde.
Et pour faire remarquer encor plus la curiosité du druide, on
n’avoit point oublié dans ces cartes, ny bataille remarquable,
ny siege d’importance, qui n’eust esté mis en l’endroit mesme,
où il avoit esté fait ; de sorte que l’espouvantable
siege d’Alexia, et toutes les signalées expeditions de Cesar se
voyoient dans les mesmes lieux où elles avoient esté
faites.
A l’entour de ces cartes, on voyoit les portraits au naturel des
princes qui avoient dominé ces provinces de temps en temps : de
sorte que du costé de la seconde Belgique, ton voyait Pharamond,
Clodion et Merovée, et aupres de luy, mais sans couronne,
Childeric son fils, parce qu’il n’estoit pas encore roy des Francs, son
pere estant encore en vie. En la carte des Sequanois et Heduois, l’on
voyoit Athalaric et sa femme Blisinde, qui encores qu’il n’eust jamais
passé le Rhin, ne laissoit d’y estre mis comme pere du vaillant
Gaudiselle, premier roy des Bourguignons, qui vint sur les rives de
l’Arar et du Rosne. Aupres de ce roy estoit sa femme la sage et pieuse
Theudelinde. Apres eux leur fils Gundioch, qui le premier asseura
veritablement sa couronne dans les Gaules ; et en fin Gondebaut avec
ses trois freres, Chilperic, Godomar et Godegesile. Bref le druide
avoit esté si [82/83] curieux, qu’il estoit malaisé d’y
desirer quelque chose qui n’y t fust pas. De sorte que Daphnide,
Alcidon et leur compagnie alloient admirant toutes ces raretés,
comme les plus curieusement recherchées, qu’ils eussent jamais
veue. Et de fortune jettant les yeux sur la carte d’Aquitaine, la belle
Daphnide y vid de suitte ces vaillans Visigots qui y avoient
regné. Depuis qu’elle les eut apperceus, il luy fut impossible
d’en retirer la veue, parce qu’elle en recogneut et le nom et le visage
de plusieurs, et entr’autres de Torrismond de Thierry son frere, et du
vaillant Euric, pres duquel elle se vid peinte, telle qu’elle estoit en
l’aage de dix-huict ou vingt ans : elle tint longuement les yeux
dessus, et apres les destournant sur le portrait d’Euric, elle ne se
pût empescher de souspirer, et de dire : O grand Euric, que la
journée futmal-heureuse, qui te ravit à ton sceptre et
aux tiens, et que j’ay bien occasion de te regretter, puis qu’il ne m’a
esté permis de te suivre ! – Madame, reprit Alcidon, il faut
advouer que la perte du grand Euric a esté generale, mais elle
eust esté encore plus grande, si la vostre y eust esté
adjoustée. Et pensez-vous que les dieux, en vostre conservation,
n’ayent pas eu soing de moy ? Vous vous trompez, madame, car leur
bonté est telle, qui’ils ne rejettent jamais les justes
supplications qui leur sont faites. – C’est dequoy je me suis
estonnée, dit Daphnide, puis qu’ils ne les rejettent point,
pourquoy la mienne n’a pas esté exaucée, qui a
esté faite avec tant de justice et de raison : car y a-t’il rien
de plus juste ou de, plus raisonnable que d’accompagner en la mort
celuy qu’on a tant aimé en la vie ?
Adamas qui prenoit garde que ce discours ne pouvoit qu’estre fort
ennuyeux à cette belle dame, l’interrompit en la conviant de
s’asseoir, et la suppliant de vouloir conformer sa volonté
à celle du grand Tautates, et de croire que toutes les choses
estoient si sagement disposées par luy, que la prudence humaine
estoit contrainte d’advouer qu’elle estoit aveugle au prix de la
sienne. Lors Daphnide, s’asseant aupres d’Adamas, et le reste de la
compagnie, elle prit la parole de cette sorte :
HISTOIRE
D’EURIC, DAPHNIDE ET ALCIDON
Je sçay bien, mon pere, que le grand Tautates fait toutes choses
[83/84] pour nostre mieux, car nous aymant comme l’œuvre de ses mains,
il n’y a pas apparence qu’il deffaille d’amitié envers nous.
Mais si me permettrez-vous de dire que, tout ainsi que les medecines
que ton fait prendre au malade pour sa santé ne laissent d’estre
ameres et difficiles à avaler, de mesme ces coups que nous
recevons de la main du grand Dieu, encore qu’ils soyent pour nostre
bien, ne laissent d’estre bien pesans à qui les reçoit,
et que celui qui se plaint de ce que Dieu ordonne, manque veritablement
à ce qu’il doit ; mais que celui qui gemit et se deult de
l’aigreur des coups, ne fait que payer les tributs de sa foiblesse et
de son humanité. J’advoue que les biens que j’ay reçus de
sa main sont sans nombre, et que les faveurs surpassent de beaucoup les
adversités que j’ai eues ; mais, d’autant que nous sommes plus
sensibles au mal qu’au bien, je suis contrainte de dire que les
desplaisirs que j’ai receus m’ont presque effacé la memoire de
mes bon-heurs, etque, pour ce sujet, estant resolue de me retirer des
orages du monde, il n’y a rien eu qui m’en ait empeschée que la
pour-suitte que ce chevalier m’a faite, que je nomme importunité
quand je parle a lui, mais qu’à vous je puis, avec plus de
verité, appeler du nom d’opiniatreté. Et parce que c’est
l’occasion qui nous conduit en cette contrée, je vous supplie,
mon pere, de me permettre de vous raconter ce qui s’est passé
entre nous, afin que la fontaine de la Verité d’Amour nous
estant interdite, nous puissions, par votre bon conseil et advis,
sortir de la peine où nous sommes tous deux.
Sçachez donc que Thierry, ce grand roy des Visigots, estant si
honorablement mort en la bataille donnée aux champs
Cata’auniques contre Attile, il laissa plusieurs enfans apres luy, non
seulement successeurs a sa couronne, mais à son courage et
à sa valeur. Celui qui recueulit sa succession le premier fut
Torrismond, son fils aisné. Celuy-cy estant reçu et
couronne dans Toulouse, fit dessein de mettre son principal estude, non
seulement à estendre les limites de son royaume, mais aussi
à le rendre plein de Chevaliers et de dames les plus accomplis
qu’il luy seroit possible. Et il sembla que le Ciel, en mesme temps, se
pleut d’ayder et favoriser cette volonté, car jamais Ataulfe ny
Wailla, ses predecesseurs, ni mesme le grand Thierry, son pere, n’avoit
eu tant d’accomplis chevaliers, ny tant de belles et sages dames que ce
grand et genereux roy. Ma fortune voulut qu’en ce temps-là je
fus menée à la Cour par ma mere, qui y estoit retenue par
[84/85] les charges que mon pere y avoit. Je ne pouvois avoir alors que
quinze ou seize ans, mais j’advoueray bien que je ne cedois à
autre -de mon aage en la bonne opinion de moy-mesme, fust pour
l’asseurance de ma beauté (que la flatterie des hommes qui
m’approchoient m’avoit donnée), fust pour l’amour que chacun
porte à soy-mesme (qui me faisoit juger toutes choses plus
parfaites en moy qu’aux autres). Tant y a qu’il me sembloit que
j’attirois les cœurs aussi bien que les yeux de tous ceux qui estoient
en la Cour. Le roy mesme, qui estoit l’un des plus accomplis princes
qui eust jamais esté entre les Visigots, n’avoit point
desagreable de me voir et de me caresser, mais d’autant qu’il n’y avoit
point de conformité en nos aages, il se retira de moy,
considerant bien que cette amour estoit plus propre et convenable
à un plus jeune qu’il n’estoit pas.
En ce mesme temps, Alcidon estoit aupres de luy, et je puis dire sans
le flatter, encore qu’il soit icy, que c’estoit le soleil de la Cour,
et que la beauté de son visage, la parfaite proportion de sa
taille, son adresse, sa bien-seance en toutes choses, sa douce humeur,
sa courtoisie, sa valeur, la vivacité et gentillesse de son
esprit, sa generosité ; et bref, tant d’autres perfections qui
le rendoient recommandable, luy acqueroient, au jugement de tous,
l’avantage en toutes choses sur tous les plus relevez et estimez de son
temps. Aussi le roy, qui était infiniment desireux que sa Cour
eclairast par toute l’Europe, et que les grands et vertueux desseins de
ses chevaliers la rendissent plus recommandable aux autres nations,
voyant le merite d’Alcidon en cette tendre jeunesse, en voulut prendre
un soin particulier, s’asseurant bien que, si cette plante estoit
soigneusement cultivée, il en naistroit des fruits si doux et si
estimables, qu’il en recevroit du contentement et sa Cour de la gloire.
Ne rougissez point, Alcidon, de m’ouyr parier de vous si
avantageusement en votre presence. Je veux, dit-elle, se tournant vers
luy, que vous sçachiez que la haine que justement je vous porte
ne m’empesche pas de voir ny de dire la verité. Et parce qu’elle
s’arresta, comme si elle eust voulu qu’il respondist : C’est, dit-il,
ce qui m’estonne, que vous voyez en moy des choses si cachées
que peut-estre tout autre qui me cognoistra bien vous contredira, et
que vous ne vueillez voir ny croire mon extreme affection, et mesme
estant telle, qu’autre que vous qui me cognoisse ne la peut ignorer. Et
quand j’ay longuement debattu [85/86] cela en mon ame, en fin je n’en
puis trouver autre raison, sinon que peut-estre vous estes de l’humeur
de ceux qui louent tousjours ce qui esti à eux, et, lors qu’ils
s’en veulent deffaire, c’est lors qu’ils font paroistre de l’estimer
davantage. – Nous vuiderons, dit-elle, ce differend une autre fois.
Et, reprenant le fil de son discours, elle continua de cette sorte :
Torrismond ayant fait dessein de rendre Alcidon le plus accomply qu’il
lui seroit possible, et sçachant bien que les plus belles
actions et les plus genereux desseins prennent naissance de l’amour,
afin de luy en mettre les semences en l’ame, il luy commanda de m’aimer
et de me servir. Alcidon, qui n’estoit pas si jeune (encores qu’il
n’eust à peine attaint la dix-huictiesme année de son
aage) qu’il ne jugeast bien quelle faveur le roy lui faisoit, et que
tout son avancement dependoit de luy obeyr, se resolut de ne manquer
aucunement à cette ordonnance, qui eut tant de force sur son
ame, que comme si c’eust esté un arrest prononcé mesme
par le destin, il se donna a moy autant qu’en cet aage il le pouvoit
estre. Et parce que, pour nourrir la jeunesse en tous les honnestes
exercices qu’il se pouvoit, le roy faisoit tenir le bal fort souvent,
avec des courses de bagues, des joustes et des tournois, il advint que,
bientost apres qu’Alcidon eut reçu ce commandement, le bal se
tint en la presence de Torrismond et de la royne. On avoit de coustume
de se parer quand le bal se tenoit. De fortune, ce jour-là,
comme si c’eust esté à dessein, luy et moy nous nous
trouvasmes vestus de blanc. Et parce qu’il desiroit faire cognoistre au
roy, combien il vouloit obeyr à ses commandemens, lors que le
grand bal commença, il me vint prendre ; de quoy le roy
s’apperceut, et remarquant que la jeunesse de l’un et de l’autre ne
nous permettoit pas la hardiesse d’oser parler l’un à l’autre,
il s’en prit à rire et dit à ceux qui estoient autour de
lui : Je ne sçay qui a assemblé ce couple, mais si c’est
la Fortune, elle montre en cela qu’elle n’est pas tant aveugle qu’on la
dit ; car je ne croy pas qu’il s’en puisse faire plus à propos.
Ils sont aussi innocents que leurs habits le monstrent, et’je m’asseure
qu’ils n’ont pas eu encore seulement la hardiesse de se dire un mot.
Et il advint comme le roy le disoit, car le jeune Alcidon (fust par
honte ou par quelque estincelle d’amour qui, commençant de
s’espandre en son ame, le retint en ce respect), laissa passer tout le
soir sans parler à moy qui, de mon costé, estant encore
[86/87] sans dessein, ne l’y conviay point, mettant tout mon estude
à estaler aux yeux de chacun les beautez que plusieurs, en me
flattant, me disoient estre en moy.
Depuis ce jour, cette affection s’alla bien augmentant, et avec tant de
force que, si l’Amour pour moy luy lioit le cœur, en eschange il lui
deslioit bien la langue pour raconter et alleger son mal. Et j’advoue
que ses merites et ses services donnerent tant d’eloquence à ses
paroles que je fus en fin persuadée qu’il m’aimoit, et, apres,
qu’il meritoit d’estre aime. Durant ce temps, il s’avanca de sorte aux
bonnes graces de son maître, qu’il n’y avoit charge aupres de
luy, pour grande qu’elle fust, à laquelle il ne dust
raisonnablement aspirer. Et de faict, apres luy avoir donné un
si libre accez aupres de sa personne, qu’il n’y avoit lieu si
retiré qui lui fust interdit, il luy en donna une des plus
belles de sa couronne, encore que peut-estre son bas âge en eust
esloigné quelque autre. II est vray que tant d’aimables
perfections rendoient sa jeunesse si recommandable, que l’envie mesme
de la Cour ne blasma point l’eslection que le roy en avoit faite. Mais,
ô sage Adamas, dans le comble de ces prosperitez, Torrismond
cogneut bien puis apres qu’il ny a rien au monde de durable, et que la
Fortune, qu’avec raison on peut peindre à deux visages, afin
d’entre-mesler les maux aux biens, ne veut pas que les humains ayent
tousjours la vue de l’un seulement, qu’au contraire elle leur monstre
tantost l’un et tantost l’autre, selon qu’il luy plaist de se tourner.
Car ce grand roy, au milieu de son royaume et de toutes ses forces, fut
mal-heureusement tué par un mire, que les Romains nomment
cyrurgien. Ce meschant parricide estant appellé pour tirer du
sang au roy, au lieu de le saigner comme on a accoustumé, luy
couppa de sorte la veine qu’il ne pust jamais estancher le sang, fust
qu’il le fistpar mesgarde ou par meschanceté. Tant y a que le
roy, voyant ce malheureux accident, de colere prit un couteau de la
main gauche, et en tua le mire. Mais cela ne luy servit de rien, car il
le suivit incontinent et mourut bientost apres, au grand desplaisir de
tous ses sujets.
Jugez, mon pere, si cette mort inopinée ne fut pas bien
effroyable aux plus asseurez, et à plus forte raison à ma
mere et à moy. Elle fut cause, qu’aussitost que nous pusmes,
nous nous retirasmes en la province des Romains, ou estoit notre bien
et nos maisons, craignaint quelque tumulte dans ce royaume,
privé d’un si grand roy. Quant à Alcidon, son desplaisir
fut tel que l’on [87/88] croyoit qu’il ne vivroit pas, et, sans que je
le redie à cette heure, il sçait bien que je ressentis
ses ennuis et regrettay sa perte, comme nostre amitié me le
commandoit, encores qu’il eust de telle sorte oublié, et moy, et
les promesses d’amitié qu’il m’avoit faites, que je n’eus jamais
de ses nouvelles durant tout ce temps-là. A Tonismond succeda
son frere Thierry qui, en mesme temps, prit la couronne des Visigots,
et le desir de l’augmenter. Et pour en trouver sujet, ayant sceu que le
roy des Sueves vouloit estendre ses limites dans l’Espagne (quoy qu’il
eust espousé sa sœur), il luy manda que, s’il ne se desistoit de
cette entreprise, il s’y opposeroit. De quoy Richard ne faisant compte
(c’est ainsi que s’appeloit le roy des Sueves), Thierry passa les
Pyrenées, le combattit et le surmonta. Thierry estant mort fort
tost apres, Euric, son frere, luy succeda, qui, par sa valeur, se
sousmit presque tous ses peuples revoltez. Et apres, voyant que les
Romains, qui nous appelloient leurs anciens amis et confederez, nous
vouloient sousmettre comme le reste des Gaules, il tourna ses armes
vers nous, je veux dire en la province des Romains.
Je ne m’arresteray point à vous déduire par le menu ses
victoires, puisque cela sert fort peu a nostre discours ; je me
contenteray de vous dire qu’apres avoir pris la ville des Massiliens,
il vint assieger celle d’Arles, parce que, jusques en ce
temps-là, je n’avois point eu de nouvelles d’Alcidon, et il
n’avoit non plus eu de memoire de moy que s’il ne m’eust jamais veue.
Mais alors, comme s’il se fust esveillé d’un profond sommeil, il
se ressouvint de m’escrire. Vous pouvez juger, mon pere, si un jeune
courage comme le mien, je veux dire glorieux à outrance pour la
bonne opinion que j’avois de moy-mesme, avoit ressenty ce long silence
que je ne sçaurois de quel nom appeller, ne me pouvant figurer
que ce pust estre mespris, me semblant que je valois trop pour estre
mesprisée. Tant y a que, pensant plus souvent en luy qu’il
n’avoit pas fait en moy, j’avois cent et cent autres fois juré
de ne me soucier plus de luy, et que, quand il reviendroit à moy
avec toutes les soubmissions qui peuvent estre imaginées, je ne
le regarderois jamais autrement que d’un œil indifferent. Et je ne
nieray pas toutesfois que ceste perte ne me touchast l’ame de quelque
desplaisir, lors principalement que nos enfances me revenoient en la
memoire, et que je tournois les yeux sur le souvenir qui m’estoit
resté de ses merites et de ses perfections, De sorte que, quand
je receus ses lettres, je demeuray irresolue, [88/89] si je devois les
lire ou les renvoyer cachetées. En fin, il le faut confesser,
l’amour surmonta le dépit ; car, je l’advoue, je l’avois
aimé et ne m’estois peu encore si bien retirer de ceste
affection, que je n’y fusse assez engagée pour me convier
à sçavoir de ses nouvelles, et quel estat je pouvois
faire de luy. Je rompis donc le cachet, et leus telles paroles :
LETTRE
D’ALCIDON A DAPHNIDE.
Je ne sçay, madame, si vous ne recognoistrez plus cette escriture, ou si vous aurez encores memoire du nom d’Alcidon, tant des malheurs m’ont longuement esloigné de vous et empesché de vous en rafraichir la memoire par quelque bon service. Si vous vous en souvenez encore, et si la perte de deux maistres tant aimez et les loingtains voyages où les armes m’ont employé continuellement me peuvent servir d’excuse envers vous, je vous supplie, madame, et par la memoire du grand Torrismond, et par la donation qu’il vous fit de moy,vouloir pardonner a mon silence et au long temps que je n’ay eu l’honneur de vous voir, attendant que je puisse, par votre permission, vous faire sçavoir de bouche les occasions qui m’ont privé de ce bien. Et si vous voulez surpasser entierement mes esperances par vos faveurs, ordonnez-moy en quel lieu il vous plaist que je reçoive ce contentement, et vous verrez qu’Alcidon ne fut jamais plus à vous qu’il l’est encores, et que les fruicts verts qu’il vous dedia vous ont esté fidelement conservez jusques en cette saison, que vous le trouverez moins incapable de vous faire service qu’en ce temps que vous luy fistes l’honneur de le recevoir pour vostre serviteur tres-humble.
Que c’est, sage Adamas, que des flatteries dont Amour abuse la jeunesse ! Je ne leus pas si tost cette lettre, qu’encore que je sceusse bien le contraire de ce qu’il m’escrivoit, toutesfois je ne consentisse incontinent à me laisser voir à luy. II est vray que, craignant la legereté des hommes, et mesme des jeunes hommes, et particulierement celle d’Alcidon, de laquelle les tesmoignages estoient encores assez vifs en ma memoire, je fis dessein, au commencement, de ne me montrer point si volontaire à sa premiere supplication, mais de la laisser un peu en ceste incertitude, afin [89/90] de luy en donner plus de desir, sçachant assez que l’amour aspire tousjours à ce qu’il croit luy estre le plus defendu. Et, en cette deliberation, je mis la main à la plume pour luy faire une desdaigneuse response, et telle que son silence de deux ans pouvoit meriter. Mais quelque demon, je ne sçay si je le dois dire bon ou mauvais, m’en empescha, me representant le merite d’Alcidon, sa jeunesse qui estoit excusable, les divers accidens qui estoient survenus durant ce temps-la, et, bref, les despits qu’une affection mesprisée fait concevoir en un jeune courage ; de sorte que, changeant mon premier dessein, je me resolus de le voir, en intention de luy faire apres payer cherement sa faute, si de fortune je le voyois bien embarqué à m’aymer. En cette resolution, je luy escrivis telles paroles :
RESPONSE
DE DAPHNIDE A ALCIDON.
Ce n’est pas l’amour, mais la curiosité, qui me conseille de vous permettre de me voir. Ne prenez donc point le congé que je vous en donne à vostre avantage, mais soyez meilleur menager de la faveur que vous recevez d’elle, que vous n’avez esté de celles que vostre enfance vous a fait avoir de moy. Et adieu.
L’armée pour lors estoit autour d’Arles, et le grand Euric,
ayant pris la ville des Massiliens, faisoit dessein de forcer celle-cy,
etde se rendre maistre de toute la province des Romains, et de ruiner
et ravager tous ceux qui ne voudroient se sousmettre à luy. En
cette resolution, il renforce son armée, et fait le degast
partout où il n’a pas esperance que ses armes puissent
attaindre. Ce fut lors que le Venaissin, les Rois, les Tricastins,
Arause, Albe des Helviens, Valence et plusieurs autres sentirent la
fureur de ses armes, cependant qu’il s’opiniastroit au siege de cette
forte ville qui, comme chef de cette province, resistoit plus que tout
le reste, tant pour sa force naturelle que pour le grand nombre de gens
de guerre qui s’estoit jetté dedans.
Quant à mon pere, lors que nous sortismes, ma mere et moy, de la
Cour, apres la mort de Torrismond, il s’estoit retiré dans une
place forte qu’il avoit dans l’Aquitaine, la charge qu’il en avoit et
son aage le luy commandant ainsi, car il avoit plus de deux [90/91]
siecles. Ma mere, qui avoit redouté la guerre, pensant la fuyr,
s’en estoit venue dans cette province des Romains, etce fut là
où depuis elle fut la plus forte. II est vrai que, quand elle
vid venir l’armée du grand Euric, elle se retira dans les
extremitez du Venaissin, le long de la riviere de Sorgues, où
elle avait une maison assez bonne, et une de ses sœurs mariée,
à quatre ou cinq lieues de là, avec un chevalier des
principaux de la contrée.
Lors que je receus les nouvelles d’Alcidon, l’indisposition de ma mere
me donna commodité de pouvoir disposer plus librement de
moy-mesme, car son mal procedant de son long aage, et non point d’autre
maladie violente à laquelle les remedes puissent apporter
guerison, elle estoit bien aise que je me divertisse et passasse mon
temps, tantost à me promener le long de la riviere et tantost
à visiter mes voisines, dont la pluspart estoient de mes
parentes ou alliées. Je manday donc de bouche à Alcidon,
par celuy qui m’apporta sa lettre, que s’il se trouvoit à Lers,
qui est un chasteau situé sur le Rosne, le quatriesme de la lune
suivante,je le verrois, et que je choisissois ce lieu-là, parce
que je sçavois bien que le maistre du logis estoit de ses amis
et serviteur du roi Euric ; mais qu’il y vînt le plus secretement
qu’il pourroit, parce que si on sçavoit qu’il y fust, outre la
fortune qu’il courroit, pour estre dans le pays de ses plus grands
ennemis, encore ne me seroit-il pas possible d’y aller, pour ne donner
sujet aux envieux de médire.
A ce mot, la belle Daphnide se teut pour quelque temps, et comme si
elle eut pensé à ce qu’elle avoit encore à dire,
elle passa la main deux ou trois fois sur son front. En fin, relevant
le, visage, et se tournant vers Alcidon : Je voulois continuer, luy
dit-elle, mais il est plus à propos que, tout ainsi que j’ay
ditce qui me touche, vous racontiez aussi ce que vous avez fait, afin
que : le sage Adamas oyant par nos bouches mesmes ce qui est
arrivé à chacun de nous, il puisse estre mieux
asseuré de la verité.
Alcidon alors respondit : Vous me commanderez tout ce qu’il, vous
plaira, madame, et moy j’obeiray tousjours à ce que vous
m’ordonnerez plus promptement et plus librement qu’il ne vous plaira
pas de me le faire sçavoir. Mais il me semble que vous blessez
beaucoup la prudhommie de ce grand druide quand vous dites qu’il aura
plus de creance à mes paroles, quand je parleray de ce qui me
touche, qu’aux vostres, estant tres-certain que vous sçavez
mieux ce que je fais, et que je pense que moy-mesme ; [91/92] que je ne
fais ny ne pense rien que par vous. Et cela est si vray, que si vous
aviez dit que ma vie fust une mort, je ne vivrois pas un moment, tant
tout ce qui est de moy est soubmis à tout ce qu’il vous plaist
d’ordonner.
Adamas alors prenant la parole : Seigneur chevalier, dit-il, si
j’estois autant amoureux de cette belle dame que vous l’estes, cette
creance pourroit bien avoir quelque lieu ; mais cela n’estant pas, il
est certain que ce que vous me direz de vous-mesme me donnera plus
d’asseurance de la verité. Et puisque sa discretion vous en
donne l’authorité, vous ne devez point en faire de
difficulté. – Comment, interrompit Daphnide, que je luy en donne
l’authorité ? Non seulement cela, mais de plus, je le luy
ordonne, afin que, suivant ce qu’il dit, il ne puisse me desobeyr sans
encourir le blasme d’une personne qu’il aime plus en parole qu’en
effect.
Alcidon alors, faisant une grande reverence : Ce tesmoignage, dit-il,
est bien foible pour esgaler le desir que j’ay de vous obeyr ;
toutesfois il n’y aura jamais rien qui me fasse contrevenir à
vos commandemens.
Et lors il prit la parole de cette sorte :
Je ne rediray point icy ce que cette belle dame a dit, ny moins veux-je
entreprendre de m’excuser de ce qu’elle me blasme. Car je m’asseure
qu’il se trouvera quelque lieu plus commode, avant que ce discours
finisse, auquel je pourray luy remonstrer mes raisons et luy faire
cognoistre la sincerité de mon affection, ou bien qu’elle me
permettra, quand j’auray finy de raconter ce qu’elle m’ordonne, de me
pouvoir deffendre, non pas contr’elle, mais seulement contre les
mauvaises impressions qu’elle peut avoir receues de la calomnie dont je
voys que mon innocence est accusée. Et par ainsi, reprenant le
discours où elle ta laisse, je diray seulement que, quand sa
response me fut donnée, et que de bouche je sceus par celuy que
je luy avois envoyé ce qu’elle me mandoit, et qu’il ne tiendroit
qu’à moy que je n’eusse le bonheur de la voir, jamais homme ne
se creut plus heureux, ny ne fut plus content, ny plus satisfaict de sa
fortune que moy. Cent fois je releus et rebaisay la lettre qu’elle
m’escrivoit, et cent fois je me fis redire ce qu’elle me mandoit ; et,
à chaque fois, j’embrassois ce fortuné messager. Et parce
que c’estoit un homme en qui je me fiois grandement et qui plusieurs
fois m’avoir rendu preuve de sa fidelité (aussi, s’il n’eust
esté tel, je ne l’eusse pas employé [92/93] à un
affaire qui me touchoit si vivement), je lui faisois cent et cent
demandes d’enfant, ne me pouvant saouler de luy faire dire si elle
estoit aussi belle que je l’avois veue, si elle monstroit de m’aymer,
et sur tout, s’il n’avoit point recognu qu’elle aymast quelqu’autre
chose. Et quand il me respondoit selon mon desir, je l’embrassois avec
un si grand transport, qu’il juroit ne m’en vouloir plus rien dire,
puisqu’en luy faisant ces caresses, il craignoit que je ne
l’estouffasse entre mes bras.
Lorsque Thierry mourut, il laissa sa couronne, comme cette belle dame
vous a desja dit, à son frere Euric, prince qui, pour ses
grandes et vertueuses actions, acquit, par le consentement de chacun,
le titre et le surnom de grand, et ; qui sembloit avoir esté
conservé par le Genie de la Gaule parmi tant de dangers, comme
le seul des hommes capable de luy rendre et sa splendeur, et son repos.
Or ce prince ne succeda pas seulement à la couronne de ses
freres, mais aussi à leurs desseins et volontez, de sorte qu’il
me prit en la mesme affection que Torrismond m’avoit fait paroistre,
evenement qui est assez rare aux changemens des princes, de qui les
successeurs peu souvent affectionnent ceux que leurs devanciers ont
aimés. Toutesfois, plus pour mon bonheur que pour mon merite,
j’eus cette fortune que, comme j’avois esté eslevé par
Torrismond et maintenu par Thierry, je fus chery et favorisé du
grand Euric, non plus comme enfant, mais comme homme en aage de luy
pouvoir rendre le service auquel ses predecesseurs m’avoient
obligé. Et la bonne volonté de ce grand roy m’avoit
tellement rendu familier aupres de sa personne, qu’il y avoit fort peu
de choses que je lui peusse celer, et moins ce qui estoit de l’amour
que toute autre, parce que ce prince, encor qu’il fust grand en tout,
surpassoit toutesfois tous ceux de son aage en courtoisie et en amour.
Cette fois, ne pouvant ny ne devant esloigner son armée sans son
congé, je pris le temps qu’il estoit seul en son cabinet,
où apres un petit sousris :
Seigneur, luy dis-je, trouverez-vous bon que je propose une entreprise
que j’ai extremement à cœur, et qu’ensemble je vous supplie de
me permettre de l’executer ? – Alcidon, me respondit-il, vostre courage
vous porte tousjours à ce qui est le plus dangereux, et je
voudrois bien que vous fussiez meilleur mesnager de vous-mesme que vous
ne l’avez pas esté jusqu’icy. Car, encore que la fortune se
fasse paroistre amie en quelques occasions, si est-ce qu’une personne
prudente ne doit pas la tenter [93/94] si souvent qu’il l’ennuye ou luy
donne sujet de luy monstrer l’inconstance de son humeur. Toutesfois,
dites-moy quelle est cette entreprise ? Et d’autant que j’ay plus
d’experience que vous, s’il y a apparence qu’elle se puisse faire, je
le vous diray, ou bien je vous enseigneray comme elle devra estre
disposée. – Seigneur, luy repliquay-je en sousriant, si c’estoit
de Mars que cette entreprise despendist, je croirois bien recevoir de
vous, en vous la proposant, l’instruction qu’il vous plaist me
promettre ; mais ne voulant en ce dessein qu’amour pour guide, amour,
dis-je, qui est aveugle, et enfant, il n’y a pas d’apparence d’y
demander l’ayde de votre prudence ny experience.
Le roy, alors, en m’embrassant : Ny mesme en cela, dit-il, Alcidon, mes
avis ne vous seront point inutiles, car, comme vous sçavez, je
ne suis pas moins soldat d’Amour que de Mars.
Et sur ce propos, me prenant par la main il ne me laissa en repos qu’il
n’eust appris de moy le nom de Daphnide, et le lieu où je devois
aller. II l’avoit souvent ouye nommer, mais il ne l’avoit jamais veue,
et sçavoit fort bien, par le rapport qu’on luy en avoit fait,
que c’estoit une tres-belle dame. Cela fut cause qu’au lieu de me
distraire de mon dessein, il m’offrit, non seulement de m’y faire
assister, mais de m’y accompagner luy-mesme. Et lorsqu’il vid que je
n’y voulois point consentir, il m’ordonna d’y aller avec peu de
personnes, mais sur des bons chevaux, et avec des gens qui n’eussent
point de peur de peril, parce que d’y aller fort accompagné,
c’estoit donner trop de cognoissance à l’ennemy de mon passage.
Que surtout je ne sejournasse dans aucune ville ni bourg, mais que je
me resolusse de marcher d’une traicte ou bien de repaistre dans quelque
bois en cas de necessité. – Mais, me dit-il, souvenez-vous, si
cette belle vous fait paroistre la bonne volonté, de ne perdre
point l’occasion. Car outre que l’incommodité de la guerre vous
empeschera de la voir fort souvent, et ainsi vous ne pourrez recouvrer
les occasions perdues, encore faut-il que vous sçachiez qu’il y
a une certaine heure en la volonté des femmes, que, si on la
rencontre, on obtient tout ce qu’on leur peut demander, et au
contraire, si on la perd sans s’en servir, jamais plus ; ou pour le
moins fort rarement, se peut-elle recouvrer. Apres ces conseils d’amour
et plusieurs autres qu’il seroit trop long à raconter, il me
donna congé de partir.
Le chasteau de Lers, où Daphnide avoit choisi le lieu de nostre
entreveue estoit situe sur le bord de ce grand fleuve du Rosne, [94/95]
dans le Venaissin. Et à la verité, ç’avoit
esté avec beaucoup de jugement que cette belle dame avoit fait
cette eslection, parce que le seigneur de ce lieu-là estoit
serviteur et officier du roy Euric, et le servoit en son armée
en ce qui concernoit les machines de guerre, ayant commandement sur les
catapultes, beliers et janclides et autres tels instrumens, et de plus
estoit mon amy fort particulier. La femme de ce chevalier estoit, en
quelque sorte, parente de Daphnide, si bien qu’il estoit presque
impossible de choisir un lieu plus commode, n’y ayant qu’un seul mal :
que, pour y aller de nostre armée, il falloit faire dix ou douze
grandes lieues, et tousjours dans le pays de l’ennemy. Et quoique le
peril fust grand, si est-ce qu’Amour, qui me commandoit ce voyage, me
fit clorre les yeux à tous les dangers que je pourrois courre
pour luy obeyr.
Je prends donc avec moy celuy qui m’avoit apporté la response de
cette belle dame, tant pour l’asseurance que j’avois en luy que pour me
servir de guide, parce qu’il sçavoit fort bien tous les chemins
de cette contrée, y ayant esté eslevé et nourry.
Et afin d’obeyr à ce que le roy m’avoit commandé, je ne
pris avec luy que deux autres chevaliers, et ainsi tous quatre, bien
montez, nous nous mettons en chemin une heure apres disner, et, sans
estre recognus de personne, car nous avions pris d’autres habits, nous
commençons nostre voyage sous la faveur d’Amour, qui fut bien
telle, qu’apres avoir marché le reste du jour et toute la nuict
suivante, sur le lever du soleil, nous arrivasmes à Lers,
où la maistresse du logis me receut avec tant de courtoisie que
je creus au commencement qu’elle fust avertie du dessein qui me
conduisoit. Mais, peu apres, je recogneus qu’elle n’en sçavoit
rien, et que toute la bonne chere qu’elle me faisoit ne procedoit que
de l’amitié qu’elle scavoit que son mary me portoit, car elle
montra une trop grande curiosité de descouvrir le sujet de mon
voyage. Cela fut cause que, pour le cacher mieux, je luy fis entendre
que je marchois pour une affaire de tres-grande importance au service
du roy, et que, n’osant aller de jour, de peur d’estre recogneu, je la
suppliois de ne vouloir point dire mon nom et de commander que la porte
du chasteau se tinst tousjours bien fermée, et que, la nuict
estant venue, je partirois le plus secrettement qu’il me seroit
possible. Elle, comme tres-advisée et tres-desireuse que le roy,
avec lequel son mary estoit, fust bien servy, y donna tel ordre que
fort peu de personnes sçavoient, dans sa maison [95/96] mesme,
que je fusse Alcidon, et d’autant plus que j’avois changé de nom
en entrant.
Desja la moitié du jour estoit passée sans que
j’ouïsse aucune nouvelle de cette belle dame, ou pour le moins, si
le jour n’estoit pas tant advancé, il me sembloit bien, tant je
trouvois l’attente longue, qu’il fust encores plus tard, et j’en avois
une telle impatience qu’il estoit bien mal-aisé qu’elle ne fust
recogneue, pour peu que ton eust de cognoissance de mon dessein. Apres
avoir quelque temps supporté cette peine, le desir que j’avois
de devancer par la veue le bonheur que j’esperois recevoir ce
jour-Ià me fit monter au plus haut d’une tour, feignant de
vouloir descouvrir le pays. II n’y eut petit hameau autour de nous,
bois ny colline, de qui je ne demandasse le nom, ny isle dans le Rosne,
ny rocher, de qui je ne m’enquisse, me semblant de mieux couvrir mon
inquietude. Mais rien ne me pouvoit contenter, quoique cette vertueuse
dame fist veritablement tout ce qui luy estoit possible pour me rendre
ce sejour moins ennuyeux.
Enfin, apres une longue et tres-longue attente, et lorsque je
commencois de desesperer de mon bien, je vis venir un chariot du
costé par où je scavois qu’elle devoit arriver, et le
montrant à ceste honneste dame, elle demeura quelque temps
à le considerer. En fin, s’estant un peu approchée, elle
se tourna vers moy : Si je ne me trompe, me dit-elle, ce chariot vient
icy, et si c’est celuy que je juge, vous y verrez l’une des plus belles
filles de cette contrée. – Et qui est-elle ? luy respondis-je
assez froidement. – Je ne scay, me dit-elle, si vous l’avez jamais veue
avec sa mere en la Cour du roy Torrismond, mais si cela est, je
m’asseure que vous vous souviendrez bien de son nom. Car, encore
qu’elle soit ma parente, je ne laisseray de dire, avec verité,
qu’il n’y avoit rien de plus beau qu’elle, encore qu’elle ne fust en ce
temps-là qu’une enfant. C’est, continua-t’elle, la jeune
Daphnide.
A ce mot, je fis semblant de ne m’en souvenir que fort peu. Et puis
tout à coup : Si fait, si fait, luy dis-je, je m’en souviens :
elle avoit son pere et s mere, avec laquelle elle demeuroit, car elle
n’estoit pas des filles de la royne. – Elle n’en estoit pas, dit-elle,
pour un sujet que peut-estre vous n’aurez pas sceu, car vous estiez
trop jeune ; mais en effet c’estoit- une pure jalousie de la royne, qui
avoit opinion que Torrismond la vist de trop bon œil ; et toutesfois je
vous assure qu’en ce temps-là ce n’estoit qu’une enfant, comme
vous jugerez bien lorsque vous la verrez, [96/97] car il n’y a rien de
si jeune qu’elle est encore. – Comment ? luy dis-je, madame, je vous
supplie que je ne la voye point, de peur que je ne sois descouvert, et
que mon entreprise ne soit rompue. Car si cela arrivoit, outre la
fortune que je courrois, encore feroy-je un fort mauvais service au roy
mon maistre, qui pretend faire un grand effect sur ses ennemis par ce
moyen.
Elle respondit alors que je n’eusse point de crainte de cela, tant
parce que Daphnide, à sa priere, le tiendroit secret, que parce
que son pere, comme je sçavois, estoit si affectionné
serviteur du roy qu’elle n’avoit garde d’y faillir. Moy, qui mourois
d’envie de la voir, je feignois toutesfois de me laisser emporter
à cette persuasion et en fin, je luy dis : Je suis tant
serviteur de toutes les dames que je ne me puis imaginer qu’il y en ait
une seule qui me vueille faire mal. Et puis, estant si belle que vous
me dites, je ne croiroy jamais qu’il m’en puisse advenir un plus grand
que de ne la voir point. A ce mot, on vid que le chariot prenoit le
chemin de la porte, qui nous assura que c’estoit elle. Et la maistresse
du logis, toute resjouye de si belles hostesses, me prenant par la
main, me dit : Ne vous plaist-il pas que nous l’allions recevoir ? –
Allons, luy dis-je en sousriant, allons nous remettre entre ses mains.
Peut-estre que cette soubmission nous garantira mieux que la
resistance, puisque c’est ainsi que les ames genereuses sont
surmontées plus aisément.
Avec semblables discours, nous donnasmes presque le loisir à ces
belles dames d’entrer dans la basse-cour du chasteau, où la
maistresse du logis les alla recevoir et leur disoit à l’oreille
l’hoste qu’elle avoit chez elle et qu’elles sçavoient y estre
aussi bien qu’elle-mesme. Je dis : elles, parce qu’avec la belle
Daphnide, il y avoit deux de ses sœurs, fort belles, mais non
toutesfois approchantes à la beauté de ceste belle dame.
Quant à moy, j’estois retiré dans une salle basse,
d’où je faisois semblant de n’oser sortir pour n’estre apperceu,
mais il fut tres à propos, pour ne descouvrir ma passion, que je
fusse seul à leur arrivée, parce que j’estois de sorte
transporte, qu’il eust esté bien mal-aisé qu’on ne s’en
fust apperceu, pour peu qu’on eust voulu remarquer mes actions, et
mesme quand elles commencerent de sortir lu chariot. Car la premiere
qui mit pied à terre me sembla si belle, et il y avoit si
long-temps que je n’avois veu Daphnide, que j’advoue- que Je disois en
moy-mesme : C’est celle-cy. Puis voyant la seconde plus blanche encore
et plus belle, je me reprenois, et me sem- [97/98] bloit que c’estoit
celle-là. Mais je ne demeuray pas long-temps en ceste erreur.
Car, incontinent apres, ceste belle dame se fit voir, qui me ravit de
telle sorte que je ne sçay ce que j’eusse fait, si j’eusse
esté en lieu où il m’eust fallu contraindre. Mais les
ceremonies qu’elles firent ensemble à leur rencontre et les
baisers qu’elles se donnerent furent cause que j’eus le loisir de me
remettre un peu. Si bien que, quand elles entrerent dans le logis, je
m’estois tellement rasseuré, qu’apres les avoir saluées,
je peus dissimuler mon émotion, et lors, m’adressant à
celle qui d’abord avoit repris sur mon ame toute l’autorité
qu’elle y souloit avoir, et plus grande encore, je luy dis : Madame,
puisque la fortune l’a voulu ainsi, j’advoue que je suis votre
prisonnier. – Seigneur chevalier, me respondit-elle fort haut, nous ne
refusons point cet advantage sur vous. Mais nous aimerions mieux que
nostre merite nous l’eust acquis que nostre fortune. – Vostre merite,
repliquay-je, vous en peut donner de beaucoup plus grands, et la
fortune vous donne celuy-cy, comme estant trop peu de chose pour vostre
merite. – Si ay-je cru autrefois le contraire, dit-elle d’une voix plus
basse, lors que vous me faisiez ces mesmes asseurances, mais avec des
paroles qui monstroient plus de sincerité que celles dont vous
usez maintenant. – En ce temps-là, respondis-je, la presomption
de la jeunesse me persuadoit ce que je vous disois. Mais maintenant que
j’ay plus de connaissance de ce que je vois, j’en parle aussi avec plus
de verité. Que si toutesfois vous voulez qu’il soit ainsi, il
faut dire que justement la fortune vous redonne ce qui estoit
desjà à vous. – Cela, adjousta-t’elle en sousriant, n’est
pas sans difficulté. Cependant, pensez de quelle sorte vous
payerez votre rancon pour sortir de nos mains. Car il ne faut point que
vous esperiez d’avoir liberté par autre moyen. – Le prix de ma
rançon, repliquay-je, pour excessif qu’il soit, ne me scauroit
estre si difficile à trouver, qu’à faire prester
consentement à mon cœur de vouloir sortir de vos mains. – Eh
quoy ! dit-elle en sousriant, vous vous souvenez encore de l’escole du
roy Torrismond, et des propos dont vous souliez entretenir les dames en
ce temps-là. – Aussi, luy disje le dois-je faire avec vous, puis
que, vous aussi, vous usez des mesmes yeux et des mesmes beautez dont
vous souliez vaincre tous ceux qui vous osoient regarder. – Je pensois,
respondit-elle, que des personnes toutes de fer et de sang, comme sont
ceux qui suivent le roy Euric, ne parlassent que de meurtre et de
carnage. Mais, à [98/99] ce que je vois, partout où est
Alcidon, il est tousjours Alcidon, c’est à dire la mesme
courtoisie et la mesme civilité.
A ce mot, elle entra dans la salle avec toute la compagnie.
Les premieres ceremonies estans passées, nostre courtoise
hostesse nous faisant apporter des sieges, je croys que, par
civilité et non pour autre dessein, elle m’en fit donner un
aupres de Daphnide, un peu reculé du reste de la compagnie, de
sorte que, me voyant en lieu où je pouvois parier plus
librement, et l’affection et mon devoir me convierent d’entrer sur les
remerciemens pour la faveur que je recevois d’elle en ceste entrevue.
Mais lorsque je voulus ouvrir la bouche, elle m’interrompit avec un
visage severe, et, me mettant la main sur les miennes, elle me dit :
Vous ne devez pas croire, Alcidon, que vous me soyez obligé de
ceste visite, car je ne la vous ay accordée que pour vous punir,
sçachant bien que, pour peu que vous m’ayez aimée en mon
enfance, vous mourrez maintenant d’amour, me voyant telle que je suis.
C’est veritablement le sujet qui m’a fait prendre la peine de venir
icy, je veux dire pour vous chastier, et non pas pour vous gratifier.
Car puisque vous vous estes rendu tant indigne des faveurs que vous
avez receues de moy, j’ay voulu esprouver si les chastimens vous
feroient mieux recognoistre et ce que vous me devez, et ce que vous
vous devez à vous-mesme. Vous semble-t’il, oublieux que vous
estes, que ceste beauté que vous voyez devant vous merite, ayant
esté aimée par vous, et mesmes ayant eu tant de
tesmoignages de sa bonne volonté, vous semble-t’il, dis-je,
qu’elle merite d’estre mise en oubly, et que deux ans se soient
escoulez sans que vous en ayez eu memoire ? Pensez-vous, infidelle,
qu’un silence si long puisse estre excusé par les incommoditez
et les miseres du temps, et qu’il n’y ait ny rigueur ny cruauté
de guerre qui me puisse persuader que ce ne soit un defaut d’affection,
et non pas d’occasion ? Je sçay bien que, si je le vous permets,
vous ne manquerez pas d’excuse, et qu’il ne tiendra qu’à ; moy
que je ne croye que ce silence est un tesmoignage de vostre affection,
parce que je sçay bien que c’est l’ordinaire de ceux qui ayment
for peu, de dire beaucoup ; mais je vous deffends de parler, non pas
que je craigne que vous me persuadiez ce que vous dites (je suis assez
resolue à ne vous croire point), mais parce que je ne veux pas
mesme que vous ayez ce contentement de dire devant moy quelque chose
qui vous soit si agreable que vous seroient les excuses dont vous
useriez en cette occasion. Par là [99/100] vous cognoistrez que
cette vue, de laquelle vous pensez m’estre obligé, ressemble au
sucre empoisonné, qui, avec sa douceur, ne laisse de donner la
mort.
Je voulus respondre, mais je n’ouvris pas si tost la bouche qu’en
m’interrompant, elle me dit : Et quoy ! Alcidon, vous vous souciez
aussi peu de me desobliger en ma presence que vous avez fait en mon
absence ? Ce n’est pas le moyen de vaincre Daphnide. – Que vous
plaist-il donc, luy dis-je, que je fasse ? – Souffrez, dit-elle, et
taisez-vous. C’est ainsi que, par le silence, se doit expier le
peché de votre silence. A ce mot, je me tus pour luy obeyr,
monstrant toutesfois par mon visage combien je souffrois de peine de ne
pouvoir parler en ma defense. Elle, au contraire, monstrant un œil plus
favorable, apres s’estre tué quelque temps, reprit ainsi la
parole :
Cette Daphnide que vous voyez devant vous, oublieux Alcidon, c’est
celle-là mesme à qui vous fistes les premiers serments de
fidelité, et qui, la premiere aussi, vous donna la foy, que vous
luy demandastes, de vous aimer autant qu’elle vivroit. C’est
celle-là de qui vous avez si souvent mouillé la main de
vos larmes encores innocentes, lors qu’elle faisoit semblant de ne vous
croire pas, ou qu’elle estoit un peu lente à vous respondre avec
d’aussi grandes asseurances de bonne volonté que celle que vos
paroles lui donnoient. Mais elle se peut bien dire aussi, à
vostre confusion, qu’elle est la seule qui a sceu conserver sans tache
la foy qu’elle vous avoit donnée, puis qu’encore qu’elle ait eu
tant d’occasions de vous laisser, que dis-je ? laisser, mais de vous
hayr, elle a toutesfois tousjours continué de vous aimer, et de
cherir en son ame les agreables asseurances que vous luy aviez
données. Et quoy qu’elle ayt eu tant de subject de se desabuser,
jamais son cœur n’y a peu consentir, ayant resolu de plustost quitter
la vie, que les gages si chers que vous luy aviez donnés de
vostre amitié. Ces yeux, qui ont esté si souvent
idolatrez par le jeune Alcidon ; sont tesmoins qu’encores qu’ils en
ayent esté privez si longuement, ils n’ont jamais veu tarir la
source de leurs larmes, quand je me suis si souvent ressouvenue de
nostre enfance et de vos jeunes promesses, que je voyois si trompeuses,
lors qu’en tant d’années, ou plustost de siecles, vous n’avez
pas eu memoire d’une personne à qui vous aviez promis un eternel
souvenir Oyez, Alcidon, oyez quelle a esté ma vie, depuis la
mort de ce grand roy, a qui vous et moy avions tant d’obligation, et
vous [100/101] jugerez que vous estes le plus injuste de tous ceux qui
vivent, et que vostre silence vous auroit rendu indigne de
l’amitié de toute sorte de personnes, si mon affection n’estoit
encore plus grande que votre offence.
Alors elle commença de prendre depuis le commencement de nostre
separation jusques a cette entre-vue, ne laissant en arriere une seule
occasion où elle avoit peu sçavoir de mes nouvelles, pour
me reprocher l’oubly dont elle m’accusoit. Et, au contraire, pour me
tesmoigner la memoire qu’elle avoit eue de moy, elle me raconta presque
tout ce qui m’estoit arrivé de plus remarquable ; et lorsqu’elle
eut longuement continué, et que veritablement je demeurois
estonné qu’elle en sceust tant de particularitez : Vous estes
esbahy, me dit-elle, que je vous raconte de cette sorte vostre vie,
mais si vous eussiez esté tel que vous deviez estre, c’eust
esté par vous que je l’eusse apprise, non pas par quelque autre,
et, par ainsi, ce qui est maintenant tesmoignage du deffaut de vostre
amitié, l’eust esté de la durée de vostre
affection, parce que le soing que vous eussiez fait paroistre de
sçavoir de mes nouvelles et de me donner des vostres, eust
esté un aussi glorieux tesmoing de vostre amour, que vostre
silence a esté un signe honteux de vostre oubly.
Elle continua de ceste sorte en ses reproches, et à me raconter
sa vie et la mienne, plus d’une heure durant, sans que jamais elle me
permist d’ouvrir la bouche pour ma deffense, ny pour luy respondre. En
fin, cette orgueilleuse beauté pensant avoir tiré assez
de preuves de la puissance qu’elle avoit sur moy, changeant tout
à coup de visage et de parole : Maintenant, me dit-elle,
Alcidon, je vous permets de parler, me contentant de vous avoir
osté la parole deux heures durant en me voyant, en eschange de
deux ans que, volontairement, vous avez esté muet pour moy en
mon absence. – C’est bien, luy dis-je en sousriant, user d’une grande
bonté que de changer les années en des heures. – Je
l’advoue, me repliqua-t’elle, mais c’est d’autant que la faute que vous
avez commise est telle, qu’aussi bien ne sçauroit-elle estre
esgalée par quelque grandeur de supplice que l’on vous peust
donner, et qu’aussi bien je me veux montrer autant pitoyable envers
vous que vous me reconnaissez maintenant puissante à vous punir
si je le voulois. – Madame, luy dis-je alors, que je baise vos belles
mains pour remerciment de tant de faveurs et de graces que vous me
faictes ! Si je n’avois peur qu on ne s’en apperceust, [101/102] je me
jetterois à vos pieds, pour vous tesmoigner combien je
reçois de bon cœur l’honneur que vous me faites. Mais, ne
l’osant pas, vous recevrez la volonté que j’en ay, au lieu de
ceste soubmission. Et pour ne point contredire le jugement que vous en
avez faict, j’advoue, ma belle dame, la faute dont vous m’accusez. Mais
si vous me permettiez de vous dire, non pas pour ma deffence, mais pour
la verité seulement, l’occasion qui m’a rendu muet, peut-estre
jugeriez-vous que je serois aussi-tost digne de louange que de blasme.
– Maintenant, dit-elle, que je vous ay pardonné, et donné
permission de parler, vous pourrez dire tout ce qu’il vous plaira, et
Dieu vueille que vous ayez de si bonnes raisons, que je puisse estre
persuadée que vous m’avez tousjours aimée comme vous
m’aviez promis. – Je diray donc, continuay-je, qu’ayant reçu
l’extreme desplaisir que vous pouvez bien penser que je ressentis par
la mort de ce maistre qui m’avoit tant aimé, relevé par
ses faveurs presque par dessus l’envie de ceux de mon aage, je jugeay
que j’offencerois grandement sa memoire, et que cette offence seroit
avec raison estimée ingratitude, si je souffrois que quelque
petite espece de contentement s’approchast seulement de mon ame. Tant
s’en falloit que je deusse ny rechercher, ny recevoir-les grands
plaisirs, ou les grandes joyes ! Si vous avez creu quelquefois que le
jeune Alcidon ait aimé passionnément la belle Daphnide,
vous me ferez bien l’honneur, madame, de croire aussi que le
contentement de savoir de ses nouvelles devoit estre l’un des plus
grands qu’il peust recevoir en ce temps-là. Mais puis qu’en ce
temps de dueil, nous ne permettons pas mesme à nostre corps de
s’habiller autrement que de noir, pour ne mettre rien autour de nous
qui ne tesmoigne, et ne nous represente nostre tristesse, à plus
forte raison ce triste et desolé Alcidon devoit-il pas, pour
esloigner toute resjouyssance de son ame, se priver de ce contentement
et de tout celuy qui luy pouvoit venir de vous, qui estes tout son bien
et toute sa felicité ? J’esleus donc, pour satisfaire á
mon devoir et à mon affliction, de m’interdire l’honneur de vos
nouvelles, afin de ne voir ni n’ouyr rien qui me peust divertir de ma
tristesse. Mais Amour sçait, et ce miserable cœur aussi, qui
vous aime ou plustost qui vous adore, si de tous mes plus cuisants
ennuis, il y en a eu un seul qui luy ait esté plus sensible que
celuy de se voir esloigné de vostre presence et de vostre
memoire. Et deux choses principalement vous le doivent tesmoigner. La
pre- [102/103] miere, que si ce n’estoit la passion que j’ay pour vous,
l’aage où je suis ne me permettroit pas de vivre comme j’ay
fait, solitaire et sans amour, parmi un si grand nombre de belles
dames. Et l’autre, qu’aussi tost que le temps, par ses diverses
revolutions, a guery en quelque sorte l’extréme regret que la
perte que j’avois faite m’avoit donné, la continuelle
pensée que j’avois de vous ne m’a laissé jamais en repos,
que je n’aye eu l’honneur de vous voir, sans que le danger des chemins
et sans que l’esloignement du grand Euric, qui ne cede point envers moy
à la bonne volonté que Torrismond m’a fait paroistre,
m’en ayt peu empescher. Me voicy donc, madame, à vos pieds, pour
vous resigner toutes mes affections et toutes mes pensées, et
pour vous supplier de les recevoir, non pas comme un present nouveau ou
une nouvelle acquisition, mais comme une chose qui est vostre,
dés qu’encore enfant, mon destin, mon maistre et mon cœur me
donnerent à vous.
– Je reçois, me dit-elle avec un visage assez riant, je
reçois vostre excuse, comme on fait d’un mauvais payeur le
payement d’une debte, quoique la monnoye soit un peu legere, et je veux
croire ce que vous me dites, à condition que jamais à
l’advenir vos actions ne me donneront sujet d’en douter.
Lorsque je voulus luy respondre, je fus interrompu par la maistresse du
logis, qui nous vint advertir qu’il estoit heure de souper. Nous
remismes donc le reste de notre discours aprés le repas, qui ne
fut pas si tost finy que, feignant par civilité de vouloir
entretenir l’une de ses sœurs, elle s’approcha de nous, et, m’ayant un
peu separé des autres, nous reprismes les mesmes devis que nous
avions laissez, mais avec tant de contentement pour moy, que j’advoue
n’en avoir jamais eu auparavant un plus grand. Une partie du soir se
passa de cette sorte. En fin, l’heure du repos nous contraignant de
nous separer, nous advisasmes qu’il n’y avoit pas grande apparence,
pour une entre-veue si courte, d’y avoir faict un si dangereux voyage,
outre que nous prevoyions bien qu’il seroit mal-aisé de nous
revoir de longtemps. Et toutesfois, estant contrainte de partir le
lendemain pour ne donner soupçon à nostre hostesse, nous
fusmes longuement en peine de choisir quelque lieu qui fust commode. En
fin elle me dit, mais avec une parole assez douteuse : Je ne voudrois
pas, Alcidon, vous mettre en danger, mais, puisque vous m’en pressez si
fort, je vous diray bien que j’ay une sœur mariée à cinq
ou six lieues d’icy, où notre entrevue se pourroit bien faire,
si ce n’estoit [103/104] que mon beau-frere est fort ennemy du roy
Euric, et toutesfois s’il n’y avoit encore que cette difficulté,
nous y pourrions remedier, mais vous diriez que c’est par malheur qu’il
s’y faict une grande assemblée pour le mariage d’une de ses
sœurs. Et voyez comme toutes choses nous sont contraires : je ne pense
pas qu’en toute cette province il y ait un seul chevalier qui ne soit
ennemy du roy, votre maistre.
J’advoue, mon pere, que je trouvay ce dessein un peu dangereux. Mais,
quand je me representois qu’il n’y avoit que ce moyen d’estre
auprés de ceste belle dame, je ne trouvois point de perit qui ne
fust moindre que celuy de son esloignement. Cela fut cause que je luy
respondis que jamais le danger ne seroit ce qui me feroit perdre une
heure de sa veue, pourveu qu’elle me le commandast ; que seulement je
la suppliois de me faire guider, et de donner ordre que, quand je
serois dans le logis, je ne fusse veu de personne. Car je m’asseurois
que, sous son favorable commandement, il n’y auroit rien qui me peust
nuire.
Avec cette resolution, nous nous separasmes, et, le matin, m’ayant
laissé un des siens qui luy estoit tres-fidelle, elle partit
sans que j’eusse l’honneur de la voir, expres pour oster tout
soupçon à notre hostesse, et pour avoir plus de loisir
à pourvoir à ma seureté. Quant à moy, je
partis sur les trois heures du soir avec ma guide, apres avoir fait les
remerciements à mon hostesse, ausquels sa courtoisie m’avoit
obligé. Je ne raconteray point icy la fortune que je courus par
les diverses rencontres que nous fismes, parce qu’Amour me garantit de
tout mal, monstrant assez par là qu’il commande aussi bien au
dieu Mars qu’à tous les autres.
Le lieu où je fus conduit estoit bien l’un des plus solitaires
de toute cette contrée, et tel qu’il falloit veritablement pour
cacher les entreprises d’un amant. Le long de ce grand fleuve du Rosne,
on trouve un grand nombre de belles villes qui semblent prendre plaisir
de se mirer dans ses ondes, et de contraindre, en plusieurs endroits,
la furie de sa course. Mais l’une des plus belles et des mieux
peuplées, c’est Avignon, à cinq ou six lieues de
laquelle, du costé d’orient, s’estend une vallée, qui,
pour estre close de trois costez par des hautes colines et de grands
rochers, fut au commencement appelée Val-Close, et enfin, par
corruption du langage, duquel le vulgaire ignorant est tousjours le
maistre, elle fut nommée Vaucluse. Du bout de cette
valée, et sous les pieds de certains grands et espouventables
rochers, sourd une fontaine [104/105] merveilleuse qui donne
commencement à la riviere de Sorgues, qui, fort peu loing de
là, se separant en deux bras, faict comme une petite isle
où est située la maison où je devois aller, et
qui, pour estre assise entre ces deux ruisseaux, et environnée
de leurs claires ondes, a pris le nom de l’Isle. Le lieu d’où
ceste fontaine sort est, à la verité, pour sa solitude,
en quelque sorte venerable, mais un peu horrible, pour les rochers qui
y sont tout à l’entour, et pour ce, fort peu frequenté
des personnes. Et ce fut là où ma guide me fit mettre
pied à terre et laisser tous ceux qui estoient venus avec moy,
qui le firent avec un grand regret, et par mon commandement. De cette
source jusques à l’Isle, il y a un peu plus d’un quart de lieue,
traicte que je fis avec d’autant plus d’incommodité que je
marchois à pied et de nuict, et avec des doutes et des
incertitudes si grandes qu’Amour faisoit bien paroistre en moy que, non
seulement il est aveugle, mais qu’encores il oste la veue à tous
ceux qui sont à luy. En fin nous parvinsmes, sur les huict ou
neuf heures du soir, à I’entrée du jardin de ceste
maison, où, quoy qu’on m’eust promis que je trouverois la porte
ouverte, elle estoit toutesfois fermée, et encore demeura
longtemps à s’ouyrir depuis que nous eusmes fait le signal.
Jugez, sage Adamas, quelles pensées, en ce temps-là, me
pouvoient passer par l’esprit, et si, quelque temps aprés que
j’ouys mettre la clef dans la serrure, je n’avois point d’occasion de
douter que Mars ne se presentast à cette porte au lieu de Venus.
Toutesfois Amour, plus fort encore que toute autre passion, me faisoit
resoudre à tous les pires evenemens qui me pouvoient menacer. En
fin, estant en cette peine, la porte s’ouvre, et d’abord se presente
à mes yeux une belle dame vestue comme on a accoustumé de
peindre la déesse Diane : les cheveux espars, le sein et les
espaules descouvertes, la manche retroussée par dessus le coude,
les brodequins dorez en la jambe, le carquois sous l’aisselle et l’arc
d’yvoire en la main gauche. Je fus ravy la voyant si belle, et
estonné la trouvant en cet habit. Mais je sceus depuis qu’elle
s’estoit ainsi déguisée en Diane, á cause de la
conformité de son nom, pérce qu’elle se nommoit Delie,
qui est l’un des noms de Diane, et pour danser ce soir avec ses sœurs
et d’autres jeunes dames qui estoient venues pour honorer ceste grande
assemblée.
D’abord qu’elle me vid : Entrez, me dit-elle, me prenant par la main,
entrez, chevalier, et venez esprouver cette perilleuse advanture sous
la conduite de Diane. Je luy respondis : Sous la [105/106] faveur d’une
telle déesse, il n’y a rien que je n’entreprenne. – Les
entreprises quelquefois, dit-elle, semblent fort aisées au
commencement, qui aprés se trouvent bien difficiles ; et prenez
garde que celle où vous vous mettez ne soit de cette
qualité. – Si celle-cy n’estoit grande, repliquay-je, je ne
fusse pas venu de si loing pour m’y esprouver. – Je suis bien aise, me
dit-elle, de vous voir en cette resolution, et sçachez qu’Amour
et la fortune aident à une ame courageuse. Et pour vous monstrer
combien je desire de vous voir venir a bout de ce que vous entreprenez,
je vous donne sauf-conduit pour tout ce qui est en cette maison
enchantée, sinon pour les yeux de votre maistresse et de cette
Diane qui parle à vous. – J’accepte, luy dis-je, cette
asseurance.
Et en disant ce mot, je mis le pied sur le sueil de la porte, et, luy
baisant la main : J’accepte, luy dis-je, encore un coup, cette
asseurance limitée, car de penser qu’il y en aye quelqu’une qui
me puisse deffendre, ou des yeux de ma maistresse, ou des vostres, ce
seroit estre trop ignorant de leur pouvoir. Et ce ne seroit pas un
moindre defaut de courage d’en demander pour ne mourir, en voyant tant
de beautez, puisqu’il n’y a point de mort plus glorieuse ; ny point de
trespas plus desirable. – Or bien, dit-elle, avant que vous sortiez de
cette advanture, nous verrons quelle sera votre fortune et quel votre
courage. Cependant ne laissez d’entrer céans, ô vaillant
chevalier, mais aux conditions de ceux qui ont accoustumé d’y
entrer. – Et quelles sont-elles ? luy dis-je. – Vous les
sçaurez, me respondit-elle, quand vous y serez. –Et quoy, luy
dis-je, faictes-vous difficulté de les declarer de peur de
m’estonner ? Vous vous trompez, belle Diane, car je la veux esprouver
à quelque condition que ce puisse estre, pourveu qu’il n’y en
ait point qui contrarie à l’affection que j’ay vouée
à ma maistresse. A ce mot, j’entray dedans tout seul, et elle
referma la porte, et celuy qui m’avoit conduit retourna dans les
rochers de Vaucluse.
Me voilà donc tout seul avec Delie dans ce jardin et faut que
j’advoue qu’elle s’estoit tellement advantagée par ce bijarre
habit, qu’elle se pouvoit dire fort belle et qu’un cœur qui n’eust
point esté préoccupé eust trouvé assez de
sujets en elle pour bien aimer. Et parce qu’elle vid que je demeurois
muet à la considérer, pensant que ce fust d’impatience de
n’aller point assez promptement vers la belle Daphnide, elle me dit en
sousriant : Et quoy ! Don Chevalier, avez-vous eu tant de hardiesse
à l’en- [106/107] trée de ce lieu, pour monstrer si peu
de courage maintenant à parachever cette advanture ? – Et quel
deffaut, belle Diane, luy dis-je, remarquez-vous en mon courage, pour
me le reprocher ? Que faut-il que je fasse et contre qui me faut-il
esprouver, pour monstrer ma valeur ? – Comment, respondit-elle, en
mettant une main sur le costé, n’avez-vous point devant vous un
assez fier et courageux ennemy pour vous faire mettre la main aux armes
? – J’advoue, luy dis-je belle déesse, que vous estes un fier et
tres-dangereux ennemy, pour une personne qui auroit un cœur. Mais
certes, contre moy, vos armes seront bien vaines, qui m’en suis
privé pour le donner à cette Daphnide qui le possede il y
a si long temps. De sorte que s’il ne me revient autre profit de ma
perte, j’auroy pour le moins celuy-cy, qu’elle me garantira de
l’outrage qu’à ce coup je pourrois recevoir de vos yeux. – Et
quoy ! me dit-elle, je n’ay donc point d’esperance de pouvoir gagner
quelque chose en vous ? – Vous pouvez, luy respondis-je, esperer de
gagner en moy tout ce qui est à moy. – Vous voulez dire,
reprit-elle, toute autre chose, sinon vostre cœur. Et bien ! Alcidon,
vous n’estes pas encore reduit à la bonne foy, mais avant que
vous eschappiez de mes mains, je vous feray parler d’un autre langage.
J’en ay bien veu d’autres, qui, au commencement, disoient comme vous,
et qui toutesfois, avant que le combat fust achevé, trouvoient
bien un cœur pour payer leur rançon, se donnant volontairement
pour vaincus. – Ceux-là, respondis-je, ou ne l’avoient que
preste, ou, s’ils l’avoient donné, la desroboient pour le vous
redonner. Mais cela, ne peut advenir en moy, qui ne l’ay pas seulement
donné, mais la volonté, l’ame et la vie aussi. Et si vous
aviez du courage, vous qui me reprochez d’en avoir si peu, vous ne
voudriez pas esprouver votre valeur ny vostre force contre une personne
sans deffence, comme je suis ; ou bien si, en toute façon, vous
desirez d’essayer la force de mes armes, vous me devriez conduire
où estmon cœur, afin, qu’alors, sans supercherie, vous fissiez
sur moy la preuve de ce que vous valez. Mais certes, maintenant, quel
honneur sera le vostre de vaincre une personne desja vaincue ? II sera,
ô belle Diane, tout tel que si vous donniez des coups de lance
à celuy qui seroit desja mort, qui est proprement blesser
d’autres blesseures.
Je vous entends bien, me dit-elle ; vous voudriez que je vous menasse
promptement vers Daphnide ; mais ne croyez point, [107/108] Alcidon,
que nostre inimitié soit si cruelle, que je ne l’eusse desja
faict, s’il eust esté temps. Voyez-vous, dit-elle alors, ceste
fenestre où il y a des ballustres qui se jettent un peu en
dehors ; c’est celle-là de la chambre de Daphnide. Quand il sera
temps que vous y alliez, on y mettra un flambeau pour nous en advertir.
Mais asseurez-vous que, si vous avez de la peine icy vostre maistresse
n’en a pas moins où elle est, à se demesler de tant
d’importuns qui, comme de fascheuses mouches, lui s’ont continuellement
à l’entour, et mesme de son beau-frere, qui, pensant luy faire
plaisir, ne bouge d’auprés d’elle. Mais, pour peu que soyez
honneste homme, vous ne vous ennuyerez pointen ma compagnie, car il y
en a plusieurs qui m’ont asseurée que, quand je voulois, elle
n’estoit point trop desagreable. Et je suis en humeur de traicter avec
vous de telle sorte que, ce que vous ne voudrez pas faire de bonne
volonté, je le vous feray faire de force. Je yeux dire qu’en
despit que vous en ayez, je vous veux empescher de vous ennuyer. – II
faut confesser encore un coup, luy dis-je, qu’il est impossible d’avoir
un cœur, et ne vous point aimer. Car, belle Delie, il y a en vous tant
de perfection que, de quelque costé qu’on vous regarde, on y
rencontre de tres-grands sujets d’amour. – Vous pensez tousjours, me
dit-elle, eschapper de mes mains avec ceste excuse ; mais, avant que
nous nous separions, je vous en feray bien trouver un. Et si cela
advient, que direz-vous, Alcidon ? – Je diray, repliquay-je que vous
faites des miracles, ce qui ne doit point estre trouvé estrange,
puisque, votre beauté égalant la puissance des plus,
grands dieux, il vous doit estre aussi bien permis d’en faire
qu’à eux. Mais me permettez-vous de parler librement ? – Je vous
en supplie, me dit-elle, car vous voyez bien comme je fais. – Je diray
donc, continuay-je, belle Diane, qu’il est vray que la lune est le plus
beau flambeau qui reluise maintenant au ciel (et de fortune alors la
lune esclairoit), et s’il n’y avoit point de soleil, ne faudroit-il pas
dire que ce seroit le plus bel astre de tous ? – Je l’arroue, respondit
Delie, mais que voulez-vous entendre par là ? – Je veux dire,
repris-je, que de mesme la belle Diane, à qui je parle, seroit
la plus belle du monde, si elle n’avoit point de sœur, et qu’il n’y a
que cela qui l’empesche d’emporter ce tiltre par-dessus toutes les plus
belles dames. – Si j’avois, dit-elle, une créance aussi facile
à vous adjouster foy, que j’ay d’ambition d’estre cette belle de
qui vous parlez, je vous promets, dit-elle, chevalier, par cet arc et
par ces fleches, que si [108/109] je ne pouvois la tuer de ma main,
pour le moins je l’empoisonnerois, ceste sœur qui m’empesche ce prix de
beauté. Mais j’ay grand peur que, si je m’en estois
privée, il ne m’advint puis aprés comme à la lune
quand elle ne peut plus voir son frere, qui devient obscure et laide.
Je veux dire qu’aussi ma sœur n’estant plus auprés de moy je
perdrois toute la beauté que j’ay pour vos yeux, qu’à ce
que je vois ne me trouvent belle que d’autant que je suis
accompagnée de ceste sœur.
Je voulois luy respondre, mais le flambeau tant desiré parut en
fin à la fenestre, et mon affection, qui m’y faisoit
ordinairement tenir les yeux, ne me permit pas de perdre le temps
à luy respondre, pour ne m’esloigner davantage le contentement
d’estre auprés de ma belle maistresse. Montrant donc le signal
à Delie, je la suppliay de parachever le bien qu’elle avoit
commencé de me faire : Je le veux, me dit-elle, en me prenant
par la main ; aussi sçavez-vous bien que c’est l’ordinaire de la
lune, de qui je porte le nom, d’esclairer la nuict et servir de guide
à ceux qui sont égarez. – Quoy qui m’en puisse advenir,
luy dis-je, je vous suis obligé de la vie, encores que je
craigne fort que ceste obligation ne me soit bien cher vendue, puisque
vous m’allez remettre entre les mains de celle de qui la beauté
fait mourir tous ceux qui la voyent, outre qu’estant si
accoustumée de voir languir et mourir, il y a grande apparence
qu’elle n’aura pas beaucoup de compassion de ma peine. – Ceux,
dit-elle, que je prends en ma protection, ne sont jamais si mal
traitez, et soyez certain que, si cela eust deu estre, ce n’eust pas
esté moy qui vous eust ouvert la porte, car je ne conduiray
jamais personne au supplice. Et quant à ce que vous dites de sa
beauté, qui fait mourir ceux qui la voyent, n’ayez peur,
chevalier, de ceste fortune. Vos armes sont bonnes et bien
esprouvées, car ceux qui doivent perdre la vie pour voir quelque
chose de beau, meurent tous quand ils me voyent, si bien que vous,
n’estant point mort lorsque vous m’avez veue, ne craignez plus de le
faire pour quelque autre beauté que ce soit.
Nous allions parlant de ceste sorte, et d’une voix assez basse, lorsque
nous arrivasmes au corps de logis où estoit la bien-heureuse
demeure de ma maistresse, et, trouvant une petite porte ouverte, nous
montasmes par un escalier fort estroit jusqu’à la porte de la
chambre, avec le moindre bruit qu’il nous fut possible. Et lors Delie,
me faisant arrester, entra seule dedans pour voir qui y estoit. Mais
elle trouva qu’il n’y avoit que la belle Daphnide qui, [109/110]
feignant d’avoir mal à la teste, s’estoit mise sur un lict pour
se demesler de tant de gens, et, pour mieux feindre, n’avoit rien
laissé d’allumé dans la chambre qu’une petite bougie,
faisant semblant de ne pouvoir souffrir la clarté. Elle retourne
incontinent me querir, et me prenant par la main, me meine dans la
ruelle du lict de sa sœur, en luy disant : Voyez Daphnide, ce que Diane
a pris en sa derniere chasse. – J’avoue, dis-je en sousriant, que je
serois vostre, si un cœur pouvoit estre à deux. Mais estant
desja à ma belle maistresse, c’est à elle à qui je
me viens rendre, avec protestation de ne vouloir jamais sortir d’une si
belle prison. – C’est en quoy, dit Delie, vous monstrez avoir peu de
jugement, aimant mieux vous rendre à une nymphe, comme est ceste
Daphnide, qu’à une déesse, telle que je suis, et mesme
à une Diane, qui est la maistresse de toutes les nymphes. –
Jupiter, Apollon et presque tous les autres dieux, luy dis-je, ont
ordinairement mesprisé l’amour des déesses pour suivre
celle des nymphes et si jamais il n’y en eut une si belle que celle-cy,
entre les mains de laquelle je remets ma vie et mon ame.
Et à ce mot, me jettant à genoux, je luy pris la main,
que je baisay plusieurs fois, sans qu’elle fist semblant de me
respondre, tant elle estoit hors de soy. De quoy s’appercevant Delie :
Est-ce à bon escient, dit-elle, ma sœur, que vous voulez estre
adorée de ce chevalier, le laissant ainsi à genoux devant
vous sans luy rien dire ? Elle alors, comme revenant d’un profond
sommeil, me relevant, me salua, et puis respondit à sa sœur : II
faut, Delie, que ce chevalier me pardonne ceste faute, et qu’il ne la
prenne pas comme procedant d’incivilité, mais de la crainte dont
je suis saisie, pour le danger où je le vois à mon
occasion. – Je m’estonne, dit Delie, de vous voir si poltronne, estant
ma sœur, moy, dis-je, qui suis si hardie que d’aller prendre le plus
vaillant chevalier de l’armée du grand Euric. Mais quand cela ne
seroit pas, comment pouvez-vous avoir faute de courage, ayant le cœur
du vaillant Alcidon, ainsi qu’il dit ? –Ah ! genereuse Delie, luy
respondis-je en souspirant, c’est veritablement un mauvais signe pour
moy de voir ma maistresse si peureuse, car cela monstre qu’elle n’a pas
reçu ce cœur dont vous parlez ; autrement, elle auroit plus de
pitié du mal qu’elle me faict, que de crainte du peril où
je suis. – Si je pouvois, Alcidon, respondit ma belle maistresse,
remedier quand je voudrois aussi bien à l’un comme à
l’autre, vous auriez quelque raison de faire ce jugement ; mais
souvenez- [110/111] vous que si je n’aimois point ce chevalier, qui se
plaint de moy, ny je ne serois maintenant en la crainte où je me
trouve, ny luy au peril où je le vois.– Je luy respondis : Si
ces paroles sont veritables garantissez-moy madame, du mal qui ne peut
venir de vous, et ne doutez point que, quand tous les hommes ensemble
me voudroient faire mal, j’en peusse recevoir, estant favorisé
de l’honneur de vos bonnes graces.
Delie alors, en sousriant : Je voy bien, dit-elle, que pour peu que
vous demeuriez ensemble, la peine de l’un se changera en contentement,
et la crainte de l’autre en asseurance. Et toutesfois, pour empescher
que la fortune ne vous interrompe vos desseins, parlez le plus bas que
vous pourrez, et je vay m’asseoir sur ce coffre aupres de la bougie,
faisant semblant de lire, pour l’esteindre si quelqu’un vient, ou pour
l’entretenir, et luy dire de vos nouvelles sans qu’il vous en vienne
demander, Mais, chevalier, dit-elle, s’adressant à moy,
souvenez-vous que, quand je vous ay ouvert la porte et que je vous ay
permis de vous essayer en cette adventure, ça esté avec
promesse que vous m’avez faite d’observer les conditions qui vous
seroient proposées quand vous seriez entré. Si vous
estes, comme je vous tiens, digne du nom de chevalier errant, il faut
que vous mainteniez vostre parole. – Vous m’avez, luy dis-je, si bien
tenu ce que vous m’avez promis, que je serois bien lasche et recreu
chevalier, si je n’en faisois de mesme. – Vous estes donc
obligé, me dit-elle, suivant les conditions qui sont establies
en ce lieu, de n’entreprendre, pour occasion que ce soit, ny pour
quelque commodité qui se presente, ou qui vous soit
donnée, chose quelconque contre l’honneur des dames qui sont
icy. Au contraire, vous devez estre content des faveurs qu’elles
voudront vous faire, sans que vous en puissiez rechercher ni demander
de plus grandes. – Plustost, luy respondis-je, mon espée me soit
mise dans le cœur, que je recoive jamais une pensée contraire
à cette ordonnance. Tout chevalier d’honneur y est obligé
par le nom seulement qu’il porte, et je cognois bien maintenant que
c’est icy l’aventure de la parfaicte amour, puisque ce respect est
l’une des principales ordonnances d’Amour. – J’ay bien tousjours
pensé, respondit Delie, que vous ne contreviendriez jamais
à ceste coustume, cognoissant assez la discretion et
l’honnesteté d’Alcidon. Mais je me resjouys grandement que vous
l’approuviez, comme vous faites paroistre, puisqu’elle n’est establie
que pour vous.– Comment, dis-je, ceste coustume n’est [111/112]
establie que pour moy ? Et faut-il en faire pour retenir ma seule
indiscretion ? A-t’on eu opinion que je sois plus outrecuidé que
tous les autres chevaliers errans ? – Ce n’est pas cela, me dit-elle,
mais n’est-il pas raisonnable que cette contrainte soit establie pour
vous seul, en ceste adventure que vous nommez de la parfaite amour,
puisqu’il n’est permis qu’à vous seul de l’esprouver ? Mais
d’autant que, pour en venir à bout, vous devez avoir à
faire avec un plus rude champion que je ne suis pas, afin que vous ne
puissiez vous plaindre de supercherie, je vous laisse seul avec cet
ennemy qui est aupres de vous.
A ce mot, sans attendre ma response, elle se recula, et s’alla asseoir
avec un livre en la main, comme elle nous avoit dit, nous laissant
seuls, ma belle maistresse et moy. De quoy me sentant transporté
de contentement, apres m’estre assis sur le lict aupres d’elle, je luy
pris la main, et, la baisant plusieurs fois, je luy dis : Est-il bien
possible, madame, que quelque fois et mon sang et ma vie me puissent
acquitter envers vous de cette extréme obligation ? – Ne pensez
pas, me dit-elle, qu’elle soit petite, et si vous saviez toutes les
peines que j’ay eues pour vous rendre ce tesmoignage de ma bonne
volonté, vous l’estimeriez sans doute plus que vous ne faites.
Car, encore que ma sœur se monstre maintenant si hardie, croyez-moy,
Alcidon, qu’elle n’a pas tousjours esté ainsi, et qu’il n’a pas
fallu de foibles persuasions pour l’y faire consentir. Et puis, quel
artifice a-t’il fallu pour tromper non seulement mon beau-frere, mais,
tous ses parens et ses amis, ou pour mieux dire, toute une province
entiere, puisque le malheur a voulu que cette assemblée se soit
ainsi rencontrée pour nous incommoder ? Mais tout cela encore
est fort peu, au prix de ce que-je vous vay dire. Considerez, Alcidon,
quelle resolution a esté la mienne, de mettre mon honneur et
vostre vie en un si grand hasard. Car vous permettre de me venir
trouver en ce lieu, et à ces heures, n’est-ce pas mettre et l’un
et l’autre en compromis ?
– Madame, luy dis-je en luy rebaisant la main, pour respondre en
quelque sorte à l’extréme affection que j’ay pour vous,
Amour et vous seriez bien injustes, si vous ne me donniez que des
preuves ordinaires de vostre bonne volonté. J’advoue bien que
celle-cy est par-dessus mon merite, mais confessez aussi qu’encore
n’égale-t’elle point mon affection, puisque ce n’est seulement
que se fier entre les mains de la fortune. Et mon affec- [112/113] tion
est telle que la mort mesme, toute asseurée, ne me
sçauroit divertir de vostre service. – Alcidon, me
respondit-elle, Dieu vueille que, si la bonne volonté que vous
avez pour moy est telle que vous dites, elle puisse continuer autant
que ma vie. Mais je crains fort que ce ne soit l’amour d’un jeune cœur,
ou, pour mieux dire, que ce ne soit ou la sœur ou le frere de celle que
j’ay desjà veue en vous. – Madame, luy dis-je, les doutes
entrent ordinairement dans les ames de ceux qui ne sont pas bien
affermis en la créance qu’ils ont, et ceux que je vois
maintenant en vous me tesmoignent ce que je crains le plus, qui est une
foible amitié de vostre costé, car l’un des premiers
effects d’une vraie amour, c’est d’oster à l’amant toute sorte
de méfiance de la personne aimée ; aussi est-il
impossible de pouvoir aimer celuy duquel on se deffie. – C’est en quoy
me repliqua-t’elle, vous devez cognoistre la grandeur de mon
amitié, puisque, ayant tant de justes occasions de douter de
vous, toutesfois elle est encore plus forte que tous ces empeschemens,
et me contraint de vous rendre de tels tesmoignages de ma bonne
volonté – S’il vous plaist, luy dis-je, madame, que je le prenne
de ce biais, j’advoue que ce sera a mon advantage. Et toutesfois, ne
pouvant laisser la perfection de l’amour, qui est en moy, sans
deffence, permettez-moy de vous dire qu’à tort vous m’accusez de
jeunesse, puis que j’ay desjà deux fois dix ans. – Ah ! me
dit-elle, Alcidon, avant qu’il y ait tant soit peu d’assurance, il en
faut avoir deux fois douze.
Je, me mis à rire et luy respondis : Cela, madame, est bon pour,
ceux qui n’aiment que des beautez ordinaires, mais pour moy et pour
vous, le temps n’y sert de rien, parce que vos liens et vos nœuds sont
trop forts et trop serrez, pour pouvoir se deffaire en quatre ans. – Et
quoy donc, me dit-elle, apres quatre ans pensez-vous vous en pouvoir
deffaire ? – Pardonnez-moy, madame, luy respondis-je en sousriant, mais
je veux dire que, ces quatre ans estans passez, j’auray les deux fois
douze ans, aage où vous dites qu’il se faut asseurer et perdre
toute meffiance.
Elle me vouloit respondre, lors que Delie se mit à tousser pour
nous advertir qu’elle oyoit venir quelqu’un, et incontinent apres, son
beau-frere entra, auquel faisant signe du doigt, elle le fit arrester
à la porte où elle l’alla trouver au petit pas, et,
feignant de ne vouloir point esveiller sa sœur, elle marchoit comme si
elle eust mis les pieds nuds sur des espines. Son beau-frere luy
demanda des nouvelles de Daphnide, et comme elle se portoit. – Elle a
[113/114] plaint, luy dit-elle, longuement et elle ne faict que de
s’endormir. – Et quoy, luy respondit-il, ne viendrez-vous- point danser
? Les habits que vous avez mis seront-ils inutiles ? – Je ne
sçay, mon frere, luy dit-elle. Peut-estre que la grande douleur
de ma sœur passera, si elle peut un peu dormir. Si cela est, j’iray
finir notre dessein avec les autres ; mais si son mal continue, il
faudra que nous remettions la partie à une autre fois, et si
vous venez d’icy à une demie heure, nous en serons asseurez.
Son beau-frere s’en retaurna avec cette resolution, et elle s’en vint
nous redire tous leurs discours. Et lorsque je luy dis qu’elle le
devoit remettre au lendemain, elle me respondit : Je voy bien, Alcidon,
que vous avez pris, par la frequentation, le naturel des princes, qui
ne pensent jamais qu’à ce qui les touche, et n’ont point de
soucy des interests d’autrui. Vous ne vous souciez gueres de ce qui
nous peut advenir lorsque vous n’y serez plus, pourveu que tant que
vous y demeurerez, vous y soyez sans incommodité. – Vous avez
tort, luy dit la belle Daphnide, d’expliquer si mal ce que ce chevalier
a dit, car je m’asseure qu’il a plus de soin de nous que vous ne dites.
Mais s’il nous aime, comme je le croy, il ne faut pas trouver estrange
qu’il se plaise de demeurer aupres de nous, sans compagnie, le plus
long temps qu’il pourra. Et toutesfois il me semble fort à
propos, quand nostre beau-frere reviendra, que vous luy disiez que je
me porte mieux, et que, s’ils veulent venir danser céans, j’en
seray bien aise, pourvu qu’il y ait le moins de gens qu’il se pourra et
le moins d’instruments, et qu’apres avoir danse le bal, que vous et vos
compagnes avez appris on s’en aille en quelque autre lieu, car nous
ferons mettre Alcidon dans ce petit cabinet qui est dans cette ruelle.
Et moy, je ne tiendray que les rideaux de devant ouverts, et demeureray
sur le lict, afin de leur montrer qu’il n’y a personne céans.
Ce conseil fut trouvé bon, et, pour me monstrer le lieu, elle
prit une petite clef, et, sans se bouger de dessus le lict, elle ouvrit
la porte, et faisant apporter la chandelle, me monstra le petit
cabinet, où il n’y avoit place que pour deux petites chaires et
une table. Le lieu estoit tout lambrissé et doré et si
proprement accommodé, qu’il monstroit bien que c’estoit la
petite retraite où la maistresse du logis venoit seule
entretenir ses pensées, et qui en avoit remis la clef à
Daphnide pour s’y retirer, quand elle se faschoit d’estre parmy tant de
personnes. En ce lieu donc me dit-elle, vous pourrez demeurer en
asseurance, et mesme, si vous lais- [114/115] sez la porte un peu
entr’ouverte, vous pourrez voir quand ma sœur et ses compagnes
danseront, et encores que vous soyez accoustumé à voir la
somptuosité et les magnificences de ce grand Euric, si est-ce
que je m’asseure que ce bal ne vous sera point desagreable, pour la
diversité des habits et pour la nouveauté des inventions.
Je luy respondis que toutes choses me seroient tousjours
tres-agreables, pourveu qu’elles lui pleussent et que je demeurasse
aupres d’elle.
Cependant que nous parlions ainsi, le beau-frere revint, et si
doucement, de peur qu’il avoit de resveiller Daphnide, qu’il ne s’en
fallut guere qu’il ne nous surprist. Delie donc, qui l’entr’ouyt la
premiere, nous faisant signe, s’y en alla et emporta la bougie,
expressément pour empescher que je fusse veu. Et d’abord,
relevant un peu la voix : Vous avois-je pas bien dit, mon frere, luy
dit-elle, que si nous avions un peu de patience, ma sœur nous, verroit
danser ? La voilà qui est esveillée, et avec un si bon
courage qu’elle nous peut voir. N’est-il pas vray, ma sœur ?
continua-t’elle, adressant sa parole à ma belle maistresse. – II
est vray, ma sœur, respondit-elle. Mais, mon frere, je vous supplie
qu’il y ait le moins de gens qu’il se pourra et le moins d’instru-mens,
car j’ay peur que le bruit ne fasse renouveller mon mal de teste.
Le frere, infiniment aise de ces nouvelles, retourna incontinent pour
les dire à ceste bonne compagnie, et pour donner ordre à
tout ce qui estoit necessaire. Cependant j’eus loisir de me mettre dans
le petit cabinet ; et elle d’accommoder de sorte et les rideaux de son
lict et la tapisserie, qu’il estoit impossible de me voir, encore que
la porte fust assez entr’ouverte pour me laisser voir presque tout ce
qui se feroit dans la chambre.
A peine avions-nous bien accommodé toutes choses, quand une
grande partie des chevaliers assemblez vint dans la chambre avec un
grand nombre de belles dames, et entr’autres Stiliane et Carlis, qui
ont accompagné icy ma belle maistresse.
Apres quelques paroles de civilité (car il faut avouer que les
chevaliers de la province des Romains et du Venaissin sontdes plus
courtois de toute la Gaule), chacun se mit à discourir de ce que
bon luy sembloit. Mais en fin tous leurs discours vinrent à
parler du roy Euric et de la guerre qu’il faisoit, de laquelle
ressentant tous grandement l’incommodité, il n’y en avoit un
seul qui ne s’en pleignist, et qui, porté de passion, ne
médist de ce [115/116] grand roy. Le moindre mal qu’ils en
disoient, c’estoit de l’appeller barbare et cruel, la ruine des Gaules
et de toute l’Europe ; et, apres, ils entroient sur les souhaits. L’un
le desiroit estre son prisonnier, l’autre de le voir mort, l’autre
d’avoir rompu toute son armée, et les plus avantageux souhaits
pour luy estoient qu’il n’eust jamais esté. J’escoutois tous ces
discours, et jugez quel traictement j’en devois esperer si j’eusse
esté trouvé.
Je crois qu’ils n’eussent pas de long temps cessé de parler de
ce grand roy, selon leur passion, n’eust esté qu’on ouyt quelque
instrument, qui fit cognoistre que Delie et ses compagnes estoient
prestes à danser. Chacun se mit-en la place plus commode pour
bien voir, et peu apres ces belles dames entrerent, mais si bien,
vestues, et d’une cadance si nouvelle, et le tout avec une si gentille
invention, qu’il faut avouer qu’il n’y avoit rien de plus beau. Je ne
sçaurois redire maintenant ce que c’estoit ; aussi ne sert-il de
rien pour ce qui nous touche. Seulement je diray qu’entre les autres
representations, il y avoit des filles vestues, les unes en
déesses, et les autres en nymphes, qui representoient toutes les
choses qui se forment en l’air. Je me ressouviens des vers de celle qui
representoit le foudre ; ils estoient tels :
STANCES
I
Mortels, je ne suis pas ce foudre espouventable,
Dont s’arme Jupiter et se rend redoutable,
Lorsque tout en colere il tonne dans les cieux ;
Mais ce foudre d’Amour, plein d’esclairs et de flammes,
Qui ne suis eslancé que par le clin des yeux,
Dont Amour va bruslant les genereuses ames.
II
Je ne fais mes efforts sur un rocher sauvage,
Ny dessus un escueil, l’horreur de quelque plage,
Ny sur un corps humain, acte plein de rigueur ;
La butte de mes coups n’est chose si petite ;
Sans point toucher le corps, je sçay blesser le cœur,
Et, parmy tous les cœurs, celuy qui le merite. [116/117]
III
Et voyez, ô mortels ! de combien je devance
Du foudre accoustumé l’ordinaire puissance :
II ne s’ose approcher des superbes lauriers,
Et moy, tout au rebours, je ne frappe personne
Qui n’ait dessus le front, par ses effects guerriers,
Des lauriers meritez la superbe couronne.
Mais, ô sage Adamas ! ce que je vous raconte est hors de propos,
et suffit seulement que je vous die qu’encore que ce qui estoit
representé fust veritablement tres-beau et tres-bien
dancé, toutesfois le temps me duroit fort qu’il ne fust finy,
parce qu’il me sembloit que c’estoit autant me desrober de temps que je
pouvois bien mieux employer. Quand il pleut à Dieu, ce bal
s’acheva, et quand il fut achevé, il commanda à toute
l’assemblée de se retirer. Delie demeura seule dans la chambre
avec sa sœur, et lors le prisonnier d’amour sortit de sa prison, et non
point sans dire des injures à Delie, de ce que leur
representation avoit esté si longue.
Voyez, dit-elle, comme vous estes de mauvaise compagnie ! De tant de
chevaliers qu’il y avoit icy, je m’asseure que vous estiez le seul qui
s’y faschast. Mais, ma sœur, puisque il est si difficile, je vous
conseille de le chasser de céans ; car comment pouvez-vous
esperer de le contenter vous seule, puisque toutes ensemble, nous ne
l’avons peu faire ? – Ma sœur, dit Daphnide froidement, toutes les
choses qui sont au monde ne nous sçauroient contenter, si ce
contentement ne vient de nous-mesmes, comme toutes les drogues de tous
les mires de l’univers ne sçauroient guerir un corps, si le
corps, par sa propre vertu, n’en retire sa guerison. C’est pourquoy il
faut qu’Alcidon, s’il veut estre content, se vueille contenter
soy-mesme, et non pas esperer que le grand nombre de personnes le
puisse faire. – Madame, luy respondis-je, si j’avois en ma puissance la
volonté, comme les autres hommes, je pourrois vouloir ce que
vous dites. Mais puis que je l’ay remise entre vos mains, c’est de vous
de qui mon contentement depend, et, selon ce que vous dites, pour faire
que je sois-content, il faut que vous vueillez que je le sois. – Ma
sœur, dit Delie en sousriant, ne plaignez plus le temps que vous avez
tenu ce chevalier en cage au chevet de vostre lict, car il me semble
qu’il a fort bien appris à [117/118] parler. – Delie, repliqua
Daphnide en se mettant une main sur le visage pour cacher sa rougeur,
vous estes si peu sage que je ne sçay, si vous continuez, quelle
vous deviendrez.
Apres quelques autres discours, elles furent d’advis de me mettre dans
le petit cabinet, jusques à ce qu’elles fussent
deshabillées et et que leurs filles de chambre s’en fussent
allées. Mais quand elles m’ouvrirent la porte, je trouvay que
Delie s’estoit mise au lit avec sa sœur, et parce qu’elle prit bien
garde que je n’en estois pas trop satisfait : Et quoy ! chevalier, me
dit-elle, il semble que vous me fassiez la mine ? Pourquoy me
regardez-vous de si mauvais œil, puisque c’est vous qui estes cause que
je suis icy ? – Je voy bien, luy respondis-je, que j’en suis cause ;
aussi n’en puis-je estre marry, puisque ma belle maistresse le veut
ainsi. II est vray que j’eusse esté bien aise de pouvoir parier
à elle sans tesmoins. – Vous avez donc envie, me dit-elle, de
tenir secret ce que vous luy direz, et ne sçavez-vous pas que,
pour faire un bon contrat, il y faut tousjours des tesmoins ? – Amour,
luy repliquay-je, nous serviroit de tesmoin. – Amour, dit-elle, ne peut
pas estre tesmoin, car il faut qu’il soit juge, et peut-estre encore ne
pourra-t-’il pas estre juge, car il est dangereux qu’il ne soit
luy-mesme complice de votre tromperie. – Si Amour ne peut pas estre
tesmoin, repris-je lors, en ce qui est de l’amour, encor moins Diane,
qui s’en est tousjours declarée ennemie. – Si je n’en puis estre
tesmoin, dit-elle, j’en seray le denonciateur, pour en faire la
punition. - Jugez, respondis-je, si vous estes en ce dessein, si je
n’ay pas occasion de vous desirer hors de là.
Daphnide, qui n’avoit point encores parlé, nous interrompant, et
s’adressant à moy :
– C’est moy, dit-elle, Alcidon, qui luy ay ordonne de se mettre
où elle est, et le dessein qui me l’a fait faire, est tant
à vostre advantage que, quand vous le sçaurez, vous en
serez peut-estre glorieux. Car ce n’est pas pour tesmoigner contre
vous, ni pour vous accuser, comme elle dit. Je suis
trop-asseurée de la discretion d’Alcidon et de la puissance
qu’il m’a donnée sur luy. Mais ayant plus de doute de moy que de
vous, j’ay voulu qu’elle fust icy pour m’empescher, par sa presance, de
faire plus que je n’ay resolu. – Si, de fortune, la bonne
volonté que je vous porte me vouloit faire outrepasser ce que je
dois, contre le dessein que j’en ay fait, j’advoue, madame, luy dis-je
froidement, que ceste crainte que vous avez est bien glorieuse pour
moy, mais le remede que [118/119] vous y apportez est bien cruel et
importun. – II faut, me respondit-elle, Alcidon, que vous m’aimiez
comme je vous aime, et que, comme je fais gloire d’aimer un chevalier
sans reproche, de mesme vous pensiez que celle qui merite d’estre
aimée de vous, doive estre non seulement sans blasme, mais sans
le soupçon mesme du blasme.
Nos discours furent longs sur ce sujet, et si agreables, que je ne me
donnay garde que le jour parust à travers des vitres et des
vantaux. Nous commençasmes alors à consulter si je devois
partir ou demeurer. La belle Daphnide, qui estoit tousjours en peine de
me voir en ce danger, au commencement estoit d’opinion, avec Delie, que
je m’en allasse avant qu’il fust plus grand jour. Mais quand je l’eus
un peu rasseurée, et que je luy eus remonstré que de long
temps peut-estre ne pourrois-je pas retrouver la commodité de la
revoir, elle consentit à mon sejour, quoy que Delie y
contrariast. Mais enfin l’amour l’emporta par-dessus ses raisons et fut
resolu que je demeurerois encore tout ce jour en ce lieu bien-heureux
et que, la nuict estant venue, je pourrois partir avec plus de
seureté. Et afin que je ne demeurasse point tout seul en ma
petite prison, la belle Daphnide resolut de tenir le lit tout le jour,
feignant de se ressentir du mal du jour passé, car le cabinet
estoit si pres du chevet de son lit, que nous pouvions parler ensemble
sans estre ouys du reste de la chambre. Ceste resolution estant prise,
Delie se chargea d’avertir de nostre dessein celuy qui m’avoit conduit,
afin qu’il donnast ordre à tout ce qui estoit necessaire, tant
pour empescher que ces chevaliers, qui estoient venus avec moy, ne
fussent aperceus, que pour les faire trouver au lieu et à
l’heure que nous avions prise.
Plusieurs fois, oyant discourir nos druides de l’estat et de la vie du
grand Tautates et des ames immortelles des hommes,qui, apres cette vie,
pour recompense de leurs vertus, s’en vont dans le Ciel aupres de luy,
où elles doivent demeurer à jamais, je me suis grandement
estonné, et presque ne pouvois comprendre,que ce ne fust une vie
bien desagreable et ennuyeuse que la leur, puis, à ce qu’ils
disent, qu’ils n’y boivent, n’y mangent, n’y dorment, n’y font autre
chose que perpetuellement penser et contempler, me semblant que le
temps leur devoit estre bien long, le passant tout en imaginations.
Mais j’avoue que, depuis ce temps, j’ay cogneu le contraire, lorsque je
considerois combien promptement et agreablement pour moy se passoient
les heures prés de cette [119/120] belle. Car je ne fus de ma
vie plus estonné que quand je vis esclairer le jour, ne me
semblant pas que la nuict eust duré une heure, tant elle avoit
passé, ou plustost s’en estoit envolée promptement.
Chacun estant desja levé dans le logis, Delie fut contrainte
d’en faire de mesme, et il fallut que je me renfennasse dans ma prison,
car elle ne voulut jamais permettre que je la visse habiller, parce
qu’il falloit qu’elle fust servie de ses filles. Je luy offris bien, et
l’en suppliay, de me permettre que je fisse ce matin l’office de ses
demoiselles, mais ce fut en vain, quoy que sa sœur, en sousriant ; luy
dist que j’estois si accoustumé de donner la chemise au grand
Euric, qu’il ne falloit point douter que je ne luy sceusse bien donner
à elle aussi. – Vous sçavez bien, luy respondit-elle, que
la chemise des femmes est cousue jusques en bas, ce que ne sont pas
celles des hommes, et je craindrois qu’en me la mettant, il ne la
décousist ou la déchirast, et par ainsi il vaut mieux que
ce soient mes filles. – Criez, dit Daphnide, s’il vous fait mal. – Il
n’est plus temps, respondit Delie, de crier quand le mal est fait ; il
faut que ce soit auparavant, afin qu’il ne se fasse. Et pour
conclusion, dit-elle en sousriant, encore que cet oyseau soit bien
privé, il faut qu’il demeure en cage. – Vous voyez, Alcidon, dit
Daphnide, comme mes persuasions ont peu de force ! – Madame, luy
respondis-je, je ne parle point pour ma liberté, puisque je vois
que vos paroles sont inutiles, mais je prie Amour que quelques fois il
me vange d’elle.
– Amour, dit-elle, n’a rien à faire lavec Diane. – Et
toutes-fois, luy dis-je, pour baiser un Endimion, cette Diane quitta
bien le Ciel. Et peut-estre encores ne fut-elle pas si desdaigneuse
que, pour une toison, elle ne favorisast le dieu Pan, encore qu’il eust
des pieds de bouc et des cornes en la teste. – La Diane, dit-elle, dont
vous parlez, respondra quand elle voudra à cette calomnie, mais
je vous diray bien que, si je ne change fort d’humeur, je ne voudray
jamais que celuy que je baiseray s’endorme. Et quant aux cornes de Pan,
il est certain que s’il advient que j’aime quelqu’un, j’aimeray
tousjours mieux qu’il les porte que moy. – Et toutesfois, luy dis-je,
la lune, de qui vous avez le nom, les porte bien. – C’est parce, me
respondit-elle, qu’elle n’est point mariée, et ce qu’elle en
fait, ce n’est que pour advertir les amants, ausquels elle esclaire la
nuict en leurs larcins, que les cornes qu’ils vont faire à
autruy leur seront quelquefois rendues [120/121] par d’autres. Mais,
continua-t’elle, tous ces discours sont bons ; vous avez beau
prolonger, si faut-il entrer en ce cabinet.
Et à ce mot, passant le bras par-dessus sa sœur, elle me poussa
dedans et ferma la porte sur moy, et puis, appelant ses filles, qui
estoient en une garderobbe voisine, elle s’habilla sans faire bruit,
feignant que Daphnide se trouvoit mal, et puis, laissant les fenestres
fermées, s’en alla donner ordre à ce que nous avions
resolu. Cependant, encor qu’il y eust quelques personnes dans la
chambre, nous ne laissasmes de parler ensemble, sans toutesfois ouvrir
la porte. Et quoy que ce fust d’une parole assez basse, si est-ce
qu’une fille, passant assez prés du lict, entr’ouyt, non pas les
paroles, mais trop bien le sifflement qu’en parlant bas on fait pour
prononcer quelques lettres, et de fortune cela fut en mesme temps que
Delie, soigneuse de nous, s’en revint en la chambre, qui fut cause que
cette fille, s’adressant à elle, luy dit qu’elle pensoit que sa
sœur fust plus malade qu’elle ne disoit.– Et pour-quoy ? dit Delie. –
Parce, respondit la fille, qu’elle resve, car jet l’ay ouye parler
toute seule. – Et qu’a-t’elle dit ? repliqua Delie. – Je n’ai pas ouy,
adjousta la fille, les paroles bien distinctes, mais asseurez-vous
qu’elle parle. – Vous estes bien plaisante, reprit Delie. Ne
sçavez-vous pas que c’est sa coustume, aussi tost le matin,
qu’elle est esveilée, de faire ses prieres et recommandations
aux dieux ? Taisez-vous, et n’en parlez point. Cette fille creut Delie,
qui, peu apres, s’approcha de nous et nous fit ce conte, nous
advertissant de parler un peu plus bas. – Je le feray, luy respondis-je
; mais, belle Delie, ne vaudroit-il pas mieux faire sortir chacun
dehors, afin que cette porte me peust estre ouverte ? – Ah ! ah !
dit-elle, en se mocquant de moy, je suis, à cette heure, belle
Delie, et tantost j’estois une Diane cornue et qui aimois Pan le vilain
pour une toison. Je voy bien que vous avez une ame donble, et qui
recoit fort bien les enseignemens qu’on luy donne. II faut que vous
demeuriez encores où vous estes jusques à ce que vous
ayez bien appris à parler de Diane, car autrement elle seroit en
colere et pourroit vous chastier, et nous aussi.
A ce mot, elle s’en alla faire sortir toutes ses filles, et commanda
à l’une de faire apporter quelque consommé pour donner
à sa sœur, mais, parce qu’elle n’avait gueres souppé,
elle en apportast plus que de coutume. La fille revint incontinent avec
ce qu’elle luy avoit commandé, et elle, refermant la porte et
entr’ouvrant [121/122] un peu une fenestre, s’en vint l’apporter
à sa sœur. Et se jouant, comme de coustume : Je veux, dit-elle,
que ce chevalier sorte, pour cognoistre de quelle facon je me
sçay venger des injures qu’il m’a faites.
Et lors, ouvrant la porte : Venez donc, chevalier, continua-t’elle, et
voyez : de peur que j’ay que vous ne mouriez avant que j’aye eu le
loisir de vous faire souffrir les supplices ausquels je vous ay
destiné, je vous apporte icy dequoy vous nourrir un peu, car je
serois trop marrie que votre trespas devançast mon entiere
vengeance.
Elle proferoit ces paroles avec tant de grace, qu’il estoit impossible
de s’empescher d’en rire. Et apres que sa sœur eut un peu repris
d’haleine : Mais, dit-elle, Delie, comment avez-vous eu ce que vous luy
apportez, et ne s’en sera-t’on point apperceu ? – Ouy, respondit-elle,
si je n’avois pas plus d’invention que vous. Contentez-vous qu’un de
ces jours je vous veux vendre, et que ce sera vous-mesme qui en ferez
le marché, sans que vous en sçachiez rien. Et pour ne
laisser refroidir ce que je vous apporte, prenez-en un peu. Aussi bien,
ay-dit que c’estoit pour vous, et le reste sera pour ce chevalier,
à qui je veux tant de mal. – II vaut mieux, dit-elle, luy
laisser tout, car je m’asseure qu’il en a plus de besoin que moy, pour
la longue traite qu’il a faite sans manger. – Voire, dit Delie, pourveu
qu’il ne meure pas, encor n’est-il que trop heureux.
Et à ce mot, elle contraignit sa sœur d’en prendre un peu, et
puis voulut que j’en fisse de même. Et parce que je m’en excusois
: – Non, non, dit-elle, recevez-le, car je ne sçay si
d’aujourd’huy vous mangerez autre chose que des confitures qui sont
dans ce petit cabinet, de peur d’estre descouvert par tant de gens qui
sont céans. Et prenez le cas que ce que vous faites tous deus,
ce soit boire en nom de mariage.
Avec semblables discours, nous passasmes tout le matin, et, l’heure du
disner estant venue, il me fallut renfermer, afin de n’estre veu par
ceux qui luy apportoient la viande, et le malheur voulut qu’elle
n’avoit pas presque finy le repas, que toute la chambre fut pleine de
ces chevaliers, dont peut-estre y en avoit-il plusieurs qui en estoient
frappés d’amour. Et de fortune, le beaufrere, s’asseyant sur le
pied du lict, en fit mettre des principaux dans des sieges en la
ruelle, et si pres de moy que je ne pouvois presque souffler sans estre
ouy Considerez, sage Adamas, en quel [122/123] estat j’eusse
été, s’il me fust venu volonté de tousser ou
d’esternuer !
La pluspart de leurs discours estoient de la guerre du roy Euric et des
preparatifs qui se faisoient en divers lieux pour resister, dequoy je
fus bien aise d’estre adverty pour en donner advis au roy, qui depuis
ne luy fut pas inutile. Mais le plus fascheux fut qu’ils demeurerent
à l’entretenir jusques au soir. Je vous Iaisse à penser
leur peu de discretion, puisque, la voyant malade, ils ne laisserent de
demeurer presque tout le jour autour de son lict.
En fin, se voulant aller promener, ils la laisserent toute seule, et
lors, les portes estant fermées, je sortis du cabinet, que Delie
me vint ouvrir : Et bien ! me dit-elle en l’ouvrant, que vous semble de
cette aventure, et comment la nommerez-vous ? Sera-ce du nom de
parfaite amour ou d’extreme patience ? – Ce sera, luy dis-je, de celuy
de la plus agreable que j’eus jamais. – Et toutesfois, adjousta
Daphnide, que direz-vous du long temps que vous avez esté dans
ceste caverne ? – Je diray, luy res-pondis-je, madame, que cela ne doit
pas estre trouvé estrange, puis que l’on dit bien qu’en un
certain temps, lorsque l’ours void esclairer le soleil, il se n’enferme
dans sa caverne pour quarante jours. Et pourquoy n’ai-je deu me
r’enfermer dans la mienne pour quelques heures, puisque j’ai veu ce
matin vos beaux yeux, qui sont mes soleils, esclairer avec tant de
clarté que jamais je ne les vis si beaux ? – Vous en direz,
reprit Delie, tant de miracles que vous voudrez, mais ne
sçaurois-je croire que la liberté ailleurs ne vous fust
bien aussi agreable que ceste prison, et mesme avec une si grande
contrainte. – Si Diane, luy respondis-je, sçavoit que c’est que
d’aimer, et quel contentement on reçoit d’estre aupres de la
personne aimée, elle ne seroit pas tant incredule qu’elle est,
et au contraire, elle croiroit qu’à ce coup, puisqu’elle nomme
le lieu où j’ay esté une prison, j’ay trouvé le
proverbe faux qui dit : Nulle belle prison. Car je n’ay jamais
esté dans le palais du grand Euric avec plus de plaisir ny de
contentement.
Nous continuasmes quelque temps ce discours, avec tant de
felicité pour moy que les heures ne me sembloient que des
momens. Et celle du soupper estant venue, il me fallut encore
r’enfermer, mais ce fut pour peu de temps, car Daphnide ayant, comme je
crois, pitié de me laisser seul si longuement, se hasta de sorte
que sa sœur se plaignoist qu’elle n’avoit pas eu le loisir de man-
[123/124] ger. Toutesfois elle eut memoire de moy, et je ne sçay
comment, ny avec quelle excuse, elle me fit garder quelque chose, quoy
que veritablement ce fust sans que j’en eusse affaire. Seulement, je
suppliay la belle Daphnide, puis qu’il falloit que je partisse si tost,
de vouloir pour le moins s’exempter ce soir de la visite, pour ne dire
importunité, de tous ces chevaliers, afin que le temps qui me
restoit peust estre employé aupres d’elle, ce qu’elle pourroit
faire en feignant de se trouver mal, et que la longue demeure qu’ils
avoient faite aupres de son lict en estoit cause. Elle y consentit,
avec quelque peine, et soudain Delie leur alla donner à tous le
bonsoir de sa part, et faire ses excuses de ce qu’elle se retiroit de
si bonne heure.
Me voilà cependant seul aupres de ma belle maistresse, car
Delie, de peur que personne m’y surprist, nous avoit enfermés
dedans et avoit emporté la clef. L’amour alors et la commodite,
me donnerent un grand assaut, car, aimant passionnement ceste belle
dame, et, me voyant seul aupres d’elle, c’estoit assez pour me convier
à la rechercher de quelque chose de plus. Mais il y avoit
encores deux autres tres-grandes considerations : l’une, les
asseurances qu’elle me donnoit de sa bien-vueillance, qui ne me devoit
pas rendre peu hardy, et l’autre, les preceptes, que j’avois du grand
Euric, de ne point perdre l’occasion.
Et toutesfois, jugez, madame, de quelle qualité est l’affection
que j’ay pour vous ! Vous sçavez bien que je ne vous en fis
point d’autre semblant, sinon que, me mettant à genoux au chevet
de vostre lict, et vous prenant une main, je la vous baisay avec un
grand souspir, tant le respect qui accompagne tousjours un grand amour
eut alors de pouvoir sur moy. II est vray, sage Adamas, qu’ayant
demeuré de ceste sorte quelque temps, je luy dis, presque comme
hors de moy : Eh bien, madame, comment ordonnez-vous que je vive ? – Je
ne veux pas, me dit-elle, que ce soit comme vous avez fait par le
passé. Car, maintenant que vous avez cette preuve de ma bonne
volonté, je ne le vous pardonnerois jamais. – Voilà, luy
respondis-je, madame, une dure ordonnance, et à laquelle je
proteste de desobeyr. – Comment, Alcidon, dict-elle, se levant sur le
lit tout en sursaut, comment ? vous protestez de me desobeyr ?
Pensez-vous bien à ce que vous dites ?
Et de fortune, en mesme temps, Delie mit la clef dans la serrure, et
nous ouysmes qu’elle ouvroit la porte. Cela fut cause que, craignant
que quelqu’un ne fust avec elle, je me retiray dans le cabinet
[124/125] sans luy point faire de response. Mais quand elle eut
refermé la porte, et que je la revis seule, je revins en ma
place et voulus reprendre la main de ma belle maistresse. Mais elle,
tout en colere, la retira en me disant, si haut que Delie l’entendit :
Vous me ferez plaisir, Alcidon, puis que vous estes en ceste
volonté, de ne m’importuner pas davantage.
Delie, oyant ces paroles, eut opinion que j’eusse recherché sa
sœur de quelque chose qui luy fust desagreable, et cette opinion luy
fit dire en sousriant : Voicy une grande colere, et je vois bien que
les bons ouvriers en peu d’heures font beaucoup de choses, puisque je
les voy si changés depuis que je m’en suis allée. Je
gage, continua-t’elle, chevalier, que vous avez contrevenu aux
coustumes, que je vous ai dites, de cette avanture. –Ah non ! respondit
sa sœur, mais peut-estre a-t’il bien fait pis, car s’il eust fait ce
que vous dites, il n’eust esté que parjure amant, au lieu qu’en
ce qu’il a fait, il se desclare perfide et traistre. – Voilà,
dis-je, sage Delie, deux grandes injures ; et toutesfois je les endure
patiemment jusques à ce que, nous ayant ouy tous deux, vous
jugiez et ordonniez quelle reparation elle me doit faire, car je vous
veux bien pour mon juge.
– Vraiment, dit Daphnide, voilà le chevalier le plus
outrecuidé qui fut jamais : il ose bien demander reparation en
ce qu’il ne doit attendre que punition. Mais, Delie, puisqu’il vous
veut bien pour son juge, je vous veux bien aussi pour le mien. Oyez ce
qu’il a dit, et le condamnez au supplice qu’il merite, si toutesfois il
s’en peut trouver un qui puisse esgaler son offence. Et afin qu’il ne
die pas que je le rapporte trop aigrement, je veux bien que vous l’oyez
de sa bouche mesme.
– Alors, je respondis froidement : Voyez, mon juge, combien mon
affection surmonte la rigueur de madame : elle requiert que vous me
punissiez cruellement, et moy, si j’ai failly, je vous fay, pour son
contentement, la mesme requeste. Mais si c’est elle qui a faict, non
pas une faute (je ne croiray jamais qu’elle en puisse faire), mais
quelque injure à mon amour, je ne requiers pas qu’elle soit
punie, car si je luy voyois du mal, je mourrois de peine, mais qu’il
luy soit ordonné de ne plus offencer, ny de faict, ny de
pensée, l’affection que je luy porte. – Je veux bien, respondit
Delie, estre vostre juge à ces conditions. Faictes-moy donc
entendre vostre different.
– Apprenez-le, je vous supplie, luy dis-je, de sa propre bouche,
[125/126] car, outre que je sçay qu’elle ne peut dire que la
verité, encor est-il raisonnable que vous sçachiez par
elle, puis qu’elle m’accuse, quelle est la faute dont elle demande que
je sois puny. – Il est vray, dit Delie ; c’est à vous à
parler la premiere. – Je vous l’auray bien-tost fait entendre,
reprit-elle, car nous n’avons pas eu long discours. II m’a dit ces
mesmes mots : Comment, madame, ordonnez-vous que je vive ? Je luy ay
respondu. Je ne veux pas que ce soit comme vous avez fait par le
passé ; car à cette heure que vous avez quelque preuve de
ma bonne volonté, je ne le vous pardonnerois jamais. II m’a
respondu : C’est une trop rude ordonnance, et à laquelle je
proteste de desobeyr. Et lorsque je luy reprochois cette desobeyssance,
vous estes entrée et m’avez empeschée de sçavoir
ce qu’il vouloit respondre. Voilà tout ce que nous avons dit.
Lors Delie, se tournant vers moy : Daphnide a-t’elle dit la
verité ? – Oui, mon juge, luy respondis-je, et c’est de quoy je
vous demande justice, car des injures de perfide et de traistre, je
n’en dis rien, parce que vous les avez ouyes, et outre cela, ce n’est
qu’une suite de la premiere offence. – Mais, dit Delie, comment
entendez-vous qu’elle vous ait offencé, puisque, selon ce que
vous advouez, c’est vous qui avez fait la premiere faute ? Car,
chevalier, respondez-moy : ne vous dites-vous pas amant de cette belle
dame ? – Ouy, luy respondis-je, et avec tant de verité que,
quand je cesseray de l’aimer, je cesseray de vivre. – Or, reprit Delie,
ne sçavez-vous pas qu’une des principales lois d’amour, c’est-
que l’amant obeysse aux commandemens de la personne aimée ? –
Ouy luy respondis-je, pourveu que ses commandemens ne soient point
contraires à son affection, comme si elle commandoit de n’estre
point aimée, eile ne devroit pas estre obeye. – Vous avez
raison, reprit Delie, car toute chose naturellement fuit ce qui la
destruit. Mais comment pouvez-vous vous excuser de n’avoir failly
à ce precepte d’amour en cette occasion, où vous avez non
seulement trouvé dure l’ordonnance qu’elle vous faisoit de
l’aimer, mais de plus avez protesté de luy desobeyr ? – Mon
juge, luy respondis-je, je ne l’ai pas seulement protesté mais
je le proteste encore, et avec une telle resolution, que si j’avois
à mourir et à remourir autant de fois que j’ai vescu de
jours, depuis l’heure de ma naissance, je l’eslirois plustost que de
faire autrement. – Oyez, dit alors Daphnide toute en colere, oyez comme
il’ parle, et le punissez, s’il se peut, comme il merite. [126/127]
– Mon juge, interrompis-je alors en sousriant, que ma belle maistresse
me commande d’entrer pour son service dans des bataillons armez,
qu’elle m’ordonne de me jetter dans un feu, voire, s’il luy plaist tout
à cette heure, que je me mette ce poignard dans l’estomach, je
le feray devant ses yeux pour luy obeyr, et pour luy rendre tesmoignage
du pouvoir qu’elle a sur moy. Et si elle ne croit mes paroles, qu’elle
en tire telle preuve qu’elle voudra ; car je suis tres-asseuré
qu’elle ne me commandera jamais rien de si hazardeux que mon amour ne
me donne assez de force et de courage pour l’executer incontinent. Mais
ne vous souvenez-vous point que, quand, sous l’habit et sous la faveur
de Diane, vous me receustes à la preuve de cette advanture, je
vous promis d’en observer les coustumes, pourveu qu’elles ne
m’ordonnassent rien qui fust contraire à mon amour ? – Je m’en
souviens, respondit Delie. –- Vous ne devez donc point, repris-je,
ô mon juge, trouver mauvais que j’aye fait cette mesme
protestation à ma maistresse, puisque, si j’eusse fait
autrement, j’eusse esté traistre et perfide envers elle et
envers amour. Je luy demande comment il lui plaist que je vive : Je ne
veux pas, me dit-elle, que ce soit comme vous avez fait par le
passé. Mais si, par le passé, je l’ay aimée autant
qu’un cœur peut aimer, en m’ordonnant que je ne fasse pas comme j’ay
fait, n’est-ce pas me commander que je ne l’aime plus ? Et ne serois-je
pas desloyal et perfide si j’obeyssois à une telle ordonnance ?
Non, non, madame, continuay-je en m’adressant à Daphnide, si
vous ne sçavez point quels sont vos yeux, sous pretexte que vous
rie les voyez que dans un miroir, ne pensez pas que nous, qui les
voyons en eux-mesmes, n’en ressentions les blessures jusqu’en l’ame, et
ne reconnaissions que veritablement ceux qui en ont esté blessez
n’en peuvent jamais guerir. Je vous ay aimée enfant, j’ay
continué homme, et je vous aimeray dans le cercueil, en despit
de la froideur de la mort. Rien ne m’esloignera jamais de ceste
resolution. Et ceste pensée sera toujours dans mon cœur tant que
je vivray, et parmy mes cendres apres mon trespas.
Delie alors, en sousriant : Je vois bien, dit-elle, qu’Amour est un
enfant, et que peu de chose le faict pleurer. J’ordonne, pour accorder
votre differend, qu’Alcidon, pour chastiment de la faute qu’il a faite
d’oser respondre à Daphnide si absolument qu’il luy desobeyroit,
encores qu’il en eust raison, sans delay baisera la main de sa
maistresse, et que Daphnide, pour la punir de ce qu’elle [127/128] luy
avoit commandé une chose qu’elle n’eust pas voulu voir l’effect,
si elle l’eust bien entendue, baisera Alcidon pour tesmoignage de son
repentir.
Ce jugement fut, de mon costé, executé avec beaucoup de
contentement, et tout le reste du soir nous nous entretinsmes de si
agreables discours ; que quand j’oyois un horloge, qui estoit sur la
table, il me sembloit qu’il sonnoit les quarts d’heure, et non pas les
heures entieres.
Je n’aurois jamais fait, si je voulois raconter tous les discours qui
furent entre nous, et, de peur d’estre trop long, je diray seulement
qu’enfin estant pressé de partir, après avoir
reculé mon departement tant qu’il m’estoit possible, je repris
la main de ma belle maistresse, et, mettant un genou sur un carreau, je
luy dis : – Enfin, madame, me voicy à la fin de mon bonheur.
Delie et le temps me pressant de partir, je voy bien que ny l’un ny
l’autre ne ressent point ma passion, mais vous, qui en estes la cause,
serez-vous aussi insensible comme eux ? – Alcidon, me respondit-elle,
ne vous plaignez point de moy, et vous souvenez que si je ne yous
aimois, je n’eusse pas eu la resolution de vous voir icy, puis que s’il
n’y alloit que de ma vie, ce seroit peu de chose, mais y mettant la
vostre aussi, et mon honneur, vous devez croire que la passion qui m’a
bouché les yeux à toutes ces considerations doit estre
tres-grande. – Madame, luy dis-je, c’est ce qui me fait estonner,
qu’ayanf desjà fait tant pour moy, vous fassiez à ceste
heure si peu.
Alors, sa sœur s’estant un peu esloignée et faisant quelque
chose par la chambre, Daphnide me respondit : Souvenez-vous, chevalier,
que cette adventure, de laquelle Delie vous a donné
l’entrée, ne s’e doit point achever par importunité de
demandes, mais par perseverance et longueur de temps. A ce mot, elle me
serra la main, que je luy baisay, avec un grand souspir :
–Tout ce que je puis faire donc, c’est, luy dis-je, de supplier le
grand Saturne, qui conduit les heures, le temps et les saisons, de les
faire passer si vite que le poinct de mon bon-heur puisse arriver avant
mon trespas, si, pour le moins, il doit advenir quel-quefois.
Autrement, qu’il fasse si tost passer celuy de ma vie, que l’ennuy et
la peine n’ayent pas le loisir de me donner la mort. – Vivez content,
me dit-elle, chevalier, et souvenez-vous que je vous ayme.
Ce furent les dernieres paroles qu’elle me dit pour lors, parce
[128/129] que, par malheur, l’horloge sonna my-nuict, qui estoit
l’heure que je devois partir, et Delie, de peur que celuy, qui
m’attendoit à la porte du jardin ne fust aperceu, ne voulut me
permettre de demeurer un moment davantage. Outre que j’estois si
affligé de m’en aller, que presque je ne sceus dire adieu, pour
le moins, je n’ay point de memoire de ce que je luy dis.
Je partis donc de ceste sorte, si confus que j’estois au milieu du
jardin avant que je disse ny respondisse un mot à Delie. De quoy
se mettant à moitié en colere : Et quoy ! chevalier, me
dit-elle, me tirant par le bras, avez-vous laissé la langue avec
le cœur au lieu d’où vous venez ? – Je ne sçay, luy
dis-je, belle Delie, ce que j’y ay laissé, ni ce que j’en ay
rapporté, mais bien, que ceste avanture où je me suis
esprouvé donne les plus grandes esperances, et les moindres
effects qu’on puisse imaginer. – Et quoy ! me dit Delie, ingrat
chevalier que vous estes, vous estiez-vous imaginé de devoir
obtenir davantage de ma sœur ? – Beaucoup moins, luy dis-je, quand je
regardois mon merite, mais beaucoup plus aussi, quand je considerois
mon affection. – Si vous aviez, respondit-elle, un jugement bien sain,
vous eussiez faict peut-estre une proposition en vous-mesme toute
contraire, car vostre merite devoit obtenir beaucoup, estant Alcidon
tant estimé de tous ceux qui le cognoissent, qu’il n’y a rien
à quoy son merite ne le puisse justement faire atteindre. Mais
vostre amour ne devoit pretendre à chose quelconque, pour
encores, estant si jeune, que je ne sçay comment on luy puisse
si tost donner le nom seulement d’amour. Pour le moins, on ne le
devroit pas faire s’il est vray qu’on ne donne point le nom d’homme
à un enfant qui est encore au berceau.
– Comment ! respondis-je, belle sœur de ma maistresse, vous estimez mon
amour jeune, qui est né en moy presque aussi tost que la
connaissance du bien et du mal, et vous le croyez petit, encore qu’il
surpasse en grandeur les plus grands geans qui furent jamais enfantez
de la terre ? – Je l’estime jeune, me dit-elle froidement, parce qu’il
n’est nay que depuis le jour avant que vous ayez commencé
d’entrer en cette avanture. Et je l’estime petit, au prix de ce qu’il
sera, et que raisonnablement il doit estre. Mais, me dit-elle en me
serrant la main, laissons ce discours, et, dites-moy, quand avez-vous
opinion de nous revoir et quelle resolution en avez-vous prise avec ma
sœur ? – Vous avez ouy, luy respondis-je, tous nos discours, et je suis
tant outré de desplaisir [129/130] de me separer d’elle, que je
n’ay plus de memoire de chose quel-conque. – Puisque cela est, dit-elle
en sousriant, vostre maistresse a bien fait de ne vous point favoriser
d’avantage, car aussi bien ce desplaisir que vous dites vous l’eust
fait oublier. – Ne croyez pas cela, repliquay-je soudain, car tout
ainsi que je n’ay pas oublié ce que je n’ay point reçu
des contentemens esperez, de mesme jamais je n’eusse perdu le souvenir
des faveurs tant desirées.
– Ne vous figurez point ce que vous dites, respondit-elle, car la
memoire que vous avez de ce que l’on a fait pour vous, c’est parce
qu’on se souvient tousjours beaucoup mieux du mal que du bien receu, et
que l’amertume demeure plus long temps en la bouche que la douceur.
Mais puls que vous n’avez point resolu autre chose avec ma sœur, je
vous conseille de vous resoudre en vous-mesme de la revoir le plus tost
et le plus souvent que vous, pourrez. Car souvenez-vous qu’il n’y a
rien que les yeux qui fassent naistre l’amour, ni rien qui le fasse
croistre davantage que de s’entre-voir souvent. Voyez-vous, Alcidon, je
vous veux tesmoigner que je vous aime, et puisque vous avez entrepris
ceste avanture, et que ç’a esté moy qui vous en ay ouvert
la porte, je vous donneray des avis tels, que, si vous les suivez, sans
doute vous en viendrez à bout. J’ai un peu plus d’age que ma
sœur ; cela est cause que j’ay un peu plus d’experience qu’elle, et
peut-estre que vous aussi. Mais n’abusez pas des enseignements que je
vous donneray, si vou’s ne voulez vous en repentir. Ma sœur vous aime,
elle me l’a dit, et veritablement je le croy, et vous le pouvez bien
juger par le hazard où elle s’est mise pour vous voir, mais elle
est fort jeune, et, par ainsi, naturellement subjette aux imperfections
de la jeunesse. La jeunesse est prompte à recevoir toutes sortes
d’impressions, mais aussi prompte à les perdre, et cela d’autant
que l’humidité de leur memoire est comme de la cire bien molle,
où l’on imprime aisément tout ce qu’on veut, mais qui,
encor plus aisément, perd ses figures imprimées, et mesme
pour peu qu’on y en presente de nouvelles. II faut donc pour eviter ce
danger, et si vous voulez tousjours estre aimé, et bien
aimé, que, par vostre presence ; vous renouveliez souvent ces
premieres images, et, ne le pouvant par la presence, autant qu’il
seroit necessaire, vous le fassiez par lettres et messages. Car lorsque
ces entre-veues inesperées adviennent, ou ces messages non
attendus, ils font un beaucoup plus grand effect, parce qu’en [130/131]
amour, les biens et les contentemens esperez semblent estre deus, et
que ce soit une injure s’ils sont retardez ou refusez, au lieu que les
autres, qui viennent avant l’esperance, font en l’ame de qui les
reçoit, comme les coups qui n’ont point esté preveus,
c’est-à-dire des effects beaucoup plus grands.
– Si je pouvois, luy dis-je, belle Delie, me desobliger, au peril de ma
vie, des faveurs que je reçois de vous, je m’estimerois
infiniment redevable à la fortune. Mais n’osant esperer tant de
bonheur, je vous supplieray seulement de croire que, pour tesmoi-gnages
de l’estime que je fais de votre jugement et de vos bons advis, je les
observeray religieusement, et conserveray la memoire des obligations
que je vous ay, jusques à la fin de ma vie, et, pour me
dégager en quelque sorte de ce que je vous dois, n’ayant point
de cœur pour le pouvoir faire dignement, je m’oblige à vous en
remettre un entre les mains, que vous estimerez beaucoup plus que celui
qui souloit estre à moy, et qui est maintenant à
Daphnide. – Alcidon, me dit-elle en sousriant, je voy bien, par vos
discours, qu’il est vray que toute chose tourne à son
commencement, puis que, quand vous entrastes en ce jardin, vous me
tinstes les mesmes propos de la perte de votre cœur, que vous faites
maintenant que vous en sortez. Je prie Dieu que celle qui l’a le
possede long temps, et cependant je verray quels seront les effets de
vos promesses, tant en l’observation de mes advis, qu’en la remise de
ce cœur que vous me promettez.
A ce mot, estant arrivez à la porte du jardin, je pris
congé d’elle, et ayant trouvé celuy qui m’attendoit pour
me guider, nous nous mismes au petit pas pour retourner à nos
rochers. Mais comme si le Ciel eust voulu plaindre nostre separation,
tout à coup il se troubla et couvrit de tant de nues, que non
seulement nous perdismes la clarté de la lune, mais fusmes de
sorte mouillez de la pluye, que nous fusmes contraints de nous retirer
sous un arbre, attendant que ceste grande furie fust passée.
Celuy qui me conduisoit perdit de sorte la cognoissance du chemin, que,
quand nous voulusmes aller où estoient ceux qui m’attendoient,
il s’egara et me mena jusques à la source de la fontaine qui
donne et le nom et le commencement à la riviere de Sorgues.
Cette fontaine est toute entourée de si grands rochers, à
l’extremité de cette vallée, qu’elle semble estre enclose
par eux, comme si c’estoient de hautes murailles, sinon du costé
d’où nous venions. Quand ceste source est en son repos, elle
semble un [131/132] grand puits, qui laisse escouler ses eaux pour
estre trop remply. – Mais, me disoit celuy qui me servoit de guide,
quelquefois ceste fontaine est la plus espouvantable qui se puisse
dire. Car voyez-vous la hauteur de ce rocher qui est à main
gauche ? Je vous asseure que bien souvent elle fait sauter ses eaux
jusques là, et que ses bouillons s’eslevent avec une telle furie
et avec un si grand bruit qu’il n’y a tempeste de mer qui
l’égale. – Et n’en sçait-on point la cause, luy dis-je ?
– Non, me respondit-il, car quelquefois elle entre en ceste furie lors
que le temps est le plus beau. Et, en effet, vous voyez qu’à
ceste heure qu’il pleut, elle est aussi calme que les autres sources. –
II faut, repliquay-je, que cela vienne de quelques vents enfermez, qui
font cet effort pour sortir.
Cependant que nous parlions ainsi, la pluye se renforça, et
parce que je rencontray la concavité d’un rocher sous lequel on
pouvoit estre à couvert, je luy dis que j’estois d’avis qu’il
allast chercher ceux qui m’attendoient, car je ne pouvois plus aller
à pied, et que, cependant que je me reposerois, la pluye
peut-estre passeroit, et qu’apres, la lune venant à esclairer,
elle nous aideroit à trouver le chemin.
Or, mon pere, je vous raconte cecy, nori pas pour servir à
nostre discours, mais seulement pour vous dire une avanture estrange,
et que peut-estre jugerez-vous telle quand vous l’aurez ouye. Lorsque
celuy qui me guidoit fut party pour faire ce que je luy avois
commandé, et que je me vis seul sous ce rocher sauvage, Amour,
qui eut pitié de moy, ne voulut pas que longuement je fusse sans
luy. Aussi n’y avoit-il pas apparence que depuis si peu de temps
j’eusse quitté le lieu où il estoit en sa gloire, et que
je n’eusse point de souvenir. Je fus donc incontinent accompagné
des douces pensées de Daphnide, et apres les avoir quelque temps
entretenues, en fin je me mis à chanter tels vers, considerant
combien l’absence estoit l’ennemie de l’amour :
SONNET
Des contentemens d’amour peu asseurez.
Quand on y songe bien, que l’amour est penible !
Que d’une grande peine on tire peu de fruict ![132/133]
Et qu’aux effects d’amour celuy n’est guere instruict,
Qui pense qu’un bon-heur y puisse estre paisible !
Dès le commencement, un desir invincible
Ne nous laisse en repos ny le jour ny la nuict ;
Incontinent, l’espoir, qui pas à pas le suit,
Apres un vain travail, se trouve estre impossible.
Toutesfois, cet espoir, pour un plus grand tourment,
N’abandonne jamais ny n’esloigne l’amant
Qui s’aide à se tromper, et qui s’y fortifie.
Que si, par un hazard, ce bien nous atteignons,
Par une absence, helas ! soudain nous l’esloignons.
Or, ayme, pauvre amant, et sur l’amour te fie !
A peine avois-je finy ces dernieres paroles, qu’il me sembla que le
temps s’estoit esclarcy, et que la lune, ayant percé les nuages
plus espais, esclaira plus belle que je ne l’avois jamais veue. Cela me
fit sortir de dessous cette concavité du rocher, où je
m’estois mis pour éviter la pluye, et cependant que je regardois
du costé d’où je pensois que ceux qui m’accompagnoient
deussent venir, j’ouys la source de la fontaine qui me sembloit
bouillonner. Je m’en courus incontinent sur le bord, pensant qu’elle
s’esleveroit ainsi que j’avois ouy dire, et voulant voir cette
merveille, je me tins quelque temps un peu reculé du bord. Je
vis chose à la verité estrange à ouyr et difficile
à croire : je vis, dis-je, l’eau s’eslever par-dessus ses bords,
comme si ce n’eust esté qu’un seul bouillon, et, estant venue
à la hauteur de trois ou quatre pieds, elle se creva tout
à coup, et, à mesme temps, s’aparut un vieillard de la
ceinture en haut, et avec la barbe jusques à l’estomac, et les
cheveux longs flottants sur ses espaules, et le long de son visage,
qui, tous mouillez, sembloient autant de sources, qui toutes
s’assembloient avec celle qui sortoit d’une grande urne qu’il tenoit
sous le bras gauche. Ce vieillard estoit couronné d’algue et de
joncs, et pour sceptre tenoit en la main droicte un grand roseau.
Cependant que je demeurois estonné de cette vue, je vis que,
tout à l’entour de luy, l’onde commençoit de se souslever
en divers bouillons, et qu’estant presque à sa mesme hauteur,
soudain qu’il les eut touchez, ils se creverent comme avoit fait le
premier, et en mesme temps se virent autant de nayades autour de luy
qu’il [133/134] y avoit eu de bouillons en la fontaine. Toutes, comme
luy portans honneur, s’inclinerent devant luy, et, sans que je les
pusse entendre, deviserent ensemble quelque temps. Et puis, s’estant
relevé par-dessus elles, comme en un trosne que l’eau mesme luy
faisoit, elles vindrent, comme par hommage, luy baiser la main et luy
faire un present. L’une luy presentoit un siege couvert de mousse et de
limon ; l’autre, une guirlande de joncs et de rozeaux ; une autre, une
ceinture d’algue ; une autre, un panier de chastaignes cornues. L’une
luy offroit un bouquet de fleurs de joncs ; l’autre, un filet plein de
divers poissons. Bref, il n’y eut une seule qui, pour luy donner
quelque preuve de sa bonne volonté, ne luy presentast ce qu’elle
avoit peu recouvrer le long de ces bords. Apres qu’il eut receu tous
ces presens, et que, pour tesmoigner combien il les avoit agreables, il
les eut remerciées par divers signes, j’ouys que, d’une voix
haute, et un peu aigre, il dit :
Divines nayades, à qui les destinées ont ordonné
de vivre dans mes eaux, et qui vous plaignez d’estre confinées
dans ma petite source, au lieu que vous voyez vos sœurs nager à
bras estendus dans le large sein du Rosne et de la Durance, cessez vos
plaintes, et, avec moy, vous resjouyssez de l’advantageuse eslection
qu’elles ont faite pour nous, puisqu’encores que l’estendue de nostre
domination ne soit pas égale en grandeur aux autres, elle les
surpasse aussi en tant d’autres privileges, que nous n’avons point
d’occasion d’envier aucuns de nos voisins. Car notre vie est douce et
reposée ; nul ne vient interrompre nostre sommeil ny nos
agreables passe-temps ; nos rives ne sont jamais ensanglantées
d’homicides ; jamais nos eaux ne sont troublées par les cheutes
ny precipices des sales torrents, et jamais nous ne les voyons
empunaisies par la puante poix dont reluisent les vaisseaux. Mais ce
qui nous doit le plus contenter, voire ce qui nous doit rendre glorieux
pardessus tous les plus grands fleuves de l’Europe, c’est, ô mes
divines sœurs, I’infaillible promesse que nous avons du Destin, et que,
depuis peu encore, il m’a reconfirmée avec ces paroles : Heureux
demon de Sorgas, escoute, me dit-il, ce que je te promets : vingt et
neuf siecles Gaulois ne seront point plustost escoulez, que sur tes
rives viendrale cygne Florentin, qui, sous ombre d’un laurier, chantera
si doucement que, ravissant les hommes et les dieux, il rendra à
jamais ton nom celebre par tout le monde, et te fera surpasser en
honneur tous les fleuves qui, comme toy, se desgorgent dans la mer.
[134/135]
II vouloit continuer, lorsqu’oyant quelque bruit, et, comme je croy,
apercevant venir ceux qui me cherchoient, je fus tout estonné
que luy et toute la trouppe, frappant des mains tout à coup dans
l’eau, ils la firent rejallir si haut, que je les perdis de veue, et je
demeuray comme endormy, ainsi que me dirent ceux qui me treuverent, non
pas si pres de la fontaine que je pensois estre, mais au mesme lieu
où m’avoit laissé celuy qui les estoit allé querir.
– Voilà, dit Adamas, veritablement une merveilleuse vision, que
je penserois, quant à moy, estre un songe, mais non pas de ceux
qui viennent ordinairement, car celuy-cy sans doute signifie que
quelque grand, et remarquable personnage habitera ces solitaires
rochers, et rendra ces rives glorieuses par la grande renommée
qu’il acquerra, qui se doit juger devoir estre tres-grande, puisque les
promesses en sont faites par les destinées, avec des paroles si
advantageuses. – Je ne sçay, respondit Alcidon, si ce fut un
songe ; mais il est bien certain qu’il me sembloit de veiller.
Et puis, il continua de cette sorte : Je montay à cheval, et,
pour abreger, je ne m’arresteroy point à vous deduire les
particularitez de mon retour. Tant y a qu’apres plusieurs et divers
perils, j’arrivay où j’avois laissé le roy Euric, qui me
receut avec beaucoup de caresses. Et parce qu’outre l’honneur qu’il me
faisoit de m’aimer, encore se plaisoit-il infiniment de sçavoir
les bonnes ou mauvaises fortunes qu’on avoit en amour, me prenant par
la main, il me conduisit dans une chambre retirée, où, ne
pouvant estre ouy de personne : Eh bien ! me dit-il, soldat d’Amour,
vostre entreprise a-t’elle esté heureuse ou malheureuse
?–Seigneur, luy dis-je, quand il vous plaira que je vous en fasse le
recit, vous en pourrez mieux juger que moy. – Je veux, me dit-il, que
ce soit à ceste heure mesme, car je meurs d’envie de scavoir si
vous estes aussi heureux en amour que je l’ay esté en guerre.
Alors, pour luy obeyr, je luy racontay tout ce que je viens de vous
dire. Mais je me repentis bien depuis de luy avoir parlé si
advantageusement et de la beauté et de l’esprit de Daphnide, car
je m’apperceus qu’il eut un grand contentement de sçavoir que je
n’avois eu que des paroles et des baisers, et lors que je voulus
remedier à la faute que j’avois faite, il ne fut plus temps.
Toutesfois, pour luy donner le change, je me mis à parler tant
à l’advantage de Delie, que je creus au commencement de l’y pou-
[135/136] voir embarquer. Et le roy, qui estoit trop fin pour ne s’en
appercevoir pas, afin de ne me mettre en soupçon, en fit si bien
le semblant, que peut-estre tout autre y eust esté trompé
aussi bien que moy. Oh ! que c’est une grande imprudence à un
amant de donner cognoissance de son affection à son maistre !
Car il esveille en luy quelquefois des pensées qu’il n’eust
jamais eues, et qui enfin, par l’esperance, le rendent, sinon
possesseur de son bien, pour le moins pretendant, et recherchant une
mesme chose. Et Dieu scait quelle est la force de l’ambition sur
l’esprit des femmes, et mesme des femmes qui ont une ame genereuse !
Cependant que nous parlions de ceste affaire, on vint advertir le roy
que ceux de la ville d’Arles avoient resolu de se remettre en ses
mains, aux conditions qu’il leur avoit fait proposer, à
sçavoir, de la conservation de leurs franchises et privileges,
sans laquelle ils n’eussent jamais consenty à le recognoistre,
tant les peuples et habitans de cette ville sont courageux et hardis.
C’est, me dit alors le roy, me tirant un peu à part, pourquoy je
vous ay demandé si vous aviez esté aussi heureux en amour
que moy en guerre. Car ceste ville est le chef de cette province ; se
donnant à moy comme elle fait, il faut croire que toutes les
autres en feront bien-tost de mesme à son exemple. – Seigneur,
luy respondis-je, c’est un fort bon presage pour moy, et si je viens
à bout de mon dessein, je ne voudrois pas avoir changé ma
prise à la vostre.
Le roi m’embrassa en sousriant, et puis me dit tout haut : Nous
sçaurons une autre fois le reste de vos nouvelles. Cependant, je
vay mettre ordre à contenter ceux de cette ville, pour convier
les autres à faire comme elle. – C’est, luy dis-je, seigneur, le
meilleur conseil que vous puissiez suivre ; car un grand roy, comme
vous estes, doit s’efforcer de se sousmettre les peuples plus par la
douceur que par la force.
Cependant que le roy travailloit de son costé, j’en faisois de
mesme du mien, car, en mesme temps, je depeschay Alizan, qui estoit le
nom de celuy que Daphnide m’avoit donné pour me guider. Et parce
qu’elle se fioit grandement en luy, et que desjà sa
fidelité et son affection m’estoient cogneues, je le priay de
faire en sorte que je peusse, par sa prudence, revoir encore ceste
belle dame, que je n’oublierois jamais l’obligation que je luy avois,
de laquelle je m’acquitterois en toutes les sortes qu’il voudroit. II
partit avec un mot de lettre et me promit de veiller à mon
[136/137] contentement, et qu’il ne laisseroit perdre une seule
occasion sans m’en donner advis, et sans me tesmoigner le desir qu’il
avoit de me faire service.
II me laissa de ceste sorte, mais avec tant d’amour, que je n’avois
autre pensée que celle de Daphnide. J’esprouvay bien alors que
les amans ne mesurent pas le temps comme les autres hommes, mais selon
l’impatience de la passion qui les possede. Car les jours me sembloient
des lunes, tant je les trouvois longs, n’ayant point de nouvelle de
ceste belle dame. Alors, mon plus doux entretien, quand je me pouvois
distraire des hommes, c’estoit ma pensée qui continuellement me
representoit tout ce qui s’estoit passé en ce voyage. Mais parce
que c’estoit d’autant plus augmenter mes desirs, je me souvins qu’un
jour je souspiray tels vers sur ce subject :
STANCES
Sur une absence.
I
He ! pourquoy, ma memoire,
Maintenant de ma gloire
Te veux-tu souvenir ?
Puisque par ceste absence
J’ai perdu l’esperance
D’y pouvoir revenir.
II
Dis-tu pas que madame
Conserve dans son ame
L’espoir de mon retour.
Et qu’il faut que de mesme,
J’espere, si je l’ayme,
De la revoir un jour ?
III
Que, comme la, pensée
D’une peine passée [137/138]
Plaist quand elle revient,
Une gloire obtenue
De mesme continue
Quand on s’en ressouvient ?
IV
Tay-toy, tay-toy, flatteuse ;
En ma fortune heureuse,
Autrefois je me pleus ;
Mais ores l’ayant eue,
Le souvenir me tue
Du bien que je n’ay plus.
V
Et que l’espoir encore
De voir ce que j’adore
M’apporte guerison,
C’est une flatterie
Pleine de tromperie,
Mais vuide de raison.
VI
Helas ! que l’esperance
Sert de peu d’allegeance
Contre le mal presant,
Et que le mal excede
De beaucoup le remede
Qu’elle va, produisant !
VII
Cesse donc, ô memoire,
De r’appeller la gloire
Que je regrette icy ;
Tu reblesses mes playes,
Alors que tu t’essayes
De les guerir ainsi. [138/139]
Le grand Euric n’ayant plus rien à faire autour de ceste ville,
qui, apres un si long siege, s’estoit rendue à luy, voulut pour
quelques jours rafraischir son armée, qui avait esté
grandement travaillée en ceste occasion, et, la separant en
divers lieux, ne retint pres de sa personne que ce qui estoit
necessaire pour sa seureté. Et parce que c’estoit sa coustume
que, quand il faisoit tréve avec Mars, il recommencoit la guerre
avec l’Amour et avec la chasse, il s’adonna à tous les deux,
incontinent qu’il en eut le loisir, n’y ayant rien que son courage
genereux hayst davantage que l’oisiveté. Aussi souloit-il dire
que, de vivre sans rien faire, c’estoit s’enterrer avant que d’estre
mort. La charge que j’avois m’appeloit ordinairement aupres de sa
personne, mais l’affection que je luy portois m’y retenoit encore
davantage ; c’est pourquoy j’estois tousjours à ses
costés.
II est vray que ceste nouvelle amour, ou plustost ce renouvellement de
mon ancienne affection envers Daphnide, me rendoit tellement pensif,
qu’à peine pouvois-je parler à personne. Dequoy le roy
s’appercevant, un jour qu’il estoit à la chasse, fust qu’il
voulust se moquer de ma passion, ou que desjà il se plust d’ouyr
parler de celle qui me lioit et la langue et le cœur, il m’appella, et,
en sousriant, me dict :
C’est trop mespriser les personnes presentes pour les absentes, que de
demeurer continuellement sans parler pour ne point interrompre vos
pensées. – Seigneur, luy dis-je, la necessité doit servir
d’excuse à qui luy obeyt. – A ce que je vois, Alcidon,
repliqua-t’il, il n’y a que moy qui aye perdu en ceste adventure. – Et
comment cela, seigneur ? luy dis-je. – Parce, continua-t’il, que
Daphnide, d’un demy-serviteur qu’elle avoit en vous (c’est ainsi qu’on
pouvoit parler de vostre affection envers elle), elle en a gagné
un tout entier. Et vous, au lieu que vous n’aviez qu’un maistre, vous
avez à ceste heure et un maistre et une maistresse. Mais moy,
j’y ai perdu ; car au lieu que tout seul je vous possedois, maintenant
j’ay un compagnon qui y a part, et Dieu vueille encores que ce ne soit
la plus grande !
– Si je pensois, repris-je incontinent, que ceste affection me pust
divertir en quelque sorte du service que je vous dois, c’est sans
doubte, seigneur, qu’au lieu de l’amour, j’eslirois plustost la mort,
me jugeant trop indigne de vivre si, jusqu’à mon dernier
souspir, je ne continuois en ce dessein. Mais si, sans manquer à
vostre service, je puis parvenir au bonheur qu’Amour me promet,
[139/140] et que mon cœur avec tant de passion souhaitte, je ne pense
pas qu’il y ait de la perte poui vous, puisqu’un bon maistre, tel que
vous estes, desire tousjours de voir que ceux qui sont à luy
ayent du contentement. – J’advoue, me dit-il, en riant, cette
affection, pourveu qu’elle ne vous fasse point plus de mal qu’elle ne
m’en faict. Mais je crains fort que, comme une maladie ne peut pas
demeurer longuement sans augmenter ou diminuer, si la vostre ne diminue
bientost, elle ne s’augmente de sorte que nous vous perdions. Et pour
ce, il faudroit, ou vous en diyertir, ou y mettre quelque remede. –
Seigneur, luy dis-je, le soing qu’il vous plaist avoir de moy me
garantit de toute sorte de peril ; mais de guerir ou diminuer mon
affection, c’est entreprendre une chose impossible, et à
laquelle je ne consentiray jamais. – Voilà, me dit le roy une
forte et grande passion. – Seigneur, respondis-je, si vous en voyiez le
sujet, je m’asseure que vous diriez qu’elle est encores, trop petite
pour l’égaller. – Mais, adjouta-t’il, est-il croyable qu’elle
soit aussi belle que vous la dites ? – Seigneur, luy respondis-je, si
je ne craignois d’estre moy-mesme la cause de ma ruine, je vous en
dirois, et avec verité, encore davantage, mais j’ay grand peur
que je n’aiguise, par ce moyen, le fer qui m’ostera la vie. – Et
comment l’entendez-vous ? me dit-il.
Et parce que je ne respondois point : Parlez, Alcidon, continua-t’il,
dites-moy librement quelle est votre crainte.
Et me l’estant fait commander deux ou trois fois, enfin j’y continuay :
J’ay peur, et non point, seigneur, sans raison, que Daphnide estant si
belle, ne gagne autant sur vostre ame que sur la mienne. Que si ce
malheur m’arrivoit, il est bien certain, que la mort seroit mon
recours, mais une mort si desesperée que mes plus grands ennemis
en auroient pitié. – J’ay recogneu, me dit-il alors, il y a
quelques jours, par les propos que vous m’avez tenus, que vous estiez
en ceste doute, et j’ay voulu parler à vous expressément
pour vous en oster. Je ne voudrois pas faire ce tort à qui que
ce fust des miens, sçachant assez combien l’on peut ressentir
une telle injure. A plus forte raison à vous, à qui j’ay
donné assez de tesmoignage d’une particuliere bien-vueillance.
Vivez contant et asseuré de ce costé-là, car je
vous jure, par la couronne que je porte, qu’il n’y a beauté
humaine qui me puisse porter à une telle faute. – Seigneur, luy
dis-je, si je pouvois, je me jetterois à vos genoux pour vous
remercier de cette grace, que je n’estime pas moins qu’une nouvelle
vie, vous pou- [140/141] vant jurer, avec verité, que la peine
où j’en estois m’eust mis dans le cercueil, si elle eust
continué.
Nos discours n’eussent pas si tost cessé, si la chasse, venant
vers nous, ne nous y eust contraints, Quant à moy, je demeuray
le plus content homme du monde, m’asseurant en la parole qu’il m’avoit
donnée. Et cela fut cause que, depuis, toutes les fois qu’il
m’en parloit, je luy en disois franchement tout ce que ma passion m’en
faisoit juger.
Quelques jours s’escoulerent, qui ne m’estoit pas une petite peine ;
mais, en mesme temps, les affaires du roy le convierent (pour recevoir
quelque place qui se vouloit mettre en ses mains) de s’acheminer avec
partie de son armée du costé où Daphnide
demeuroit. Ayant sceu ceste resolution par le roy, je luy dis,
transporté de joye : A ce coup, seigneur, je recevray la faveur
que vous me voulustes faire, quand j’allay voir ma maistresse, car vous
passerez à la porte de sa maison, – Je m’en resjouis, me
respondit-il, car nous verrons si elle est si belle que vous la
figurez, et si je parle à elle, je recognoistray bien tost si
vous en devez esperer quelque chose.
Voilà donc le roy en chemin. Et, pour ne particulariser ce qui
ne touche point au discours que j’ay à vous faire, je laisseray,
sage Adamas, à ceux qui escriront ses faicts, ample subject des
plus belles histoires, de raconter les exploicts de guerre qu’il fit en
ce voyage, et diray seulement qu’estant à une lieue de la maison
de Daphnide, le roy me dit qu’il vouloit la voir, et que, par honneur,
il n’oseroit passer si pres d’elle et de sa mere, sans ceste
demonstration de bien-vueillance envers le pere, qui l’avoit servy et
le servoit encores si dignement.
Je luy respondis : J’ay grand peur, seigneur, qu’à ceste fois
l’amour ne se mesle avec l’honneur. – Vous voicy, me dit-il en
sousriant, en votre premiere folie. Ne croyez-vous pas ce que je vous
ay juré, avant vous l’avoir promis ? Si je I’eusse fait, c’eust
esté tromperie ; mais à ceste heure, ce seroit perfidie.
Perdez ceste opinion, si vous ne me voulez offencer ; et, au contraire,
soyez certain que je vous y rendray tous les bons offices que vous
pouvez attendre du meilleur de vos amis.
Je depeschay incontinent vers Daphnide pour l’advertir de la venue du
roy, et, quand nous fusmes à la veue de la maison, je me voulus
mettre devant, mais il me commanda de demeurer pres de luy : Parce, me
dit-il à l’oreille en sousriant, que je sçay [141/142]
bien que ma veue sera plus agreable si je vous y meine que si j’y
allois tout seul. – J’estime, luy dis-je, que ceste dame a trop de
jugement pour ne recognoistre, comme elle doit, l’honneur que vous luy
faites. Mais prenez garde, seigneur, que vous n’alliez en lieu
où vous ne perdiez le nom d’invincible que vous vous estes
acquis jusques icy. Car je vous asseure que ce lieu se peut appeler la
maison des Graces, Daphnide estant accompagnée de deux sœurs qui
ne cedent point à autre qu’à elle, et si je n’eusse
esté desjà engagé, il y en a une qui s’appelle
Delie, qui sans doute m’eust acquis entierement. – N’est-ce pas, me
respondit le roy, celle de qui vous m’avez parlé ? – C’est, luy
dis-je, seigneur, celle-là mesme, qui est bien la plus accomplie
dame que je vis jamais, si, comme je luy ay dit, elle n’avoit point de
sœur. – C’est à elle, repliqua le roy en sousriant, à qui
il faut que je m’addresse.
Et, à ce mot, nous arrivasmes si prés du chasteau que,
les dames estans sur le pont, le roy mit pied à terre pour les
saluer, et puis prenant la bonne mere par la main, entra dans la sale,
où il l’entretint quelque temps, luy demandant des nouvelles de
sa santé et de celle de son mary, et si elle n’avoit point peur
de la guerre. Cependant, je parlois à la belle Daphnide qui,
encore que tousjours tres-belle, ce jour-là toutesfois il se
peut dire qu’elle se surpassoit soy-mesme, ayant adjousté
à sa beauté naturelle tant de graces par l’agencement de
son habit et de sa coiffure, que je ne vis jamais rien qui meritast
tant d’estre aimé.
Delie estoit aupres d’elle et parce que, ravy en la contemplation de ce
que mes yeux regardoient, je demeuroy quelque temps avant que de parler
: Vous vous en allastes, me dit-elle assez bas, sans cœur, et, à
ce que je vois, vous revenez sans langue. Si vous en perdez autant
à chaque voyage, pour peu que vous en fassiez, celle à
qui vous estes ne sera guere bien servie de vous. – Vous pensez vous
mocquer, luy dis-je, belle Delie, mais il est bien certain que si celle
qui vous empesche d’estre la plus belle du monde continue, je ne scay
ce que je deviendray. – Et de qui parlez-vous ? dit Daphnide. – De
vous, madame, luy respondis-je, qui vous plaisez à faire mourir
tout le monde d’amour, adjoustant tant de beauté à celle
que la nature vous a donnée qu’il ne faut point que personne
espere de vous voir sans donner sa liberté pour rançon. –
Je veux croire, respondit-elle, pour favoriser AIcidon, que cela
seroit, si chacun me voyoit avec les yeux [142/143] d’Alcidon. Mais
laissons ce discours, et nous dites quel est votre chemin ? – Je
sçay bien, luy respondis-je, que celuy qui m’a conduit icy est
celuy de ma felicité, et que, quand je partiray, ce sera celuy
de mon enfer. – Vous estes gracieux, respondit Daphnide en sousriant ;
je vous demande où va le roy et où s’adresse vostre
armée.
Je voulois luy respondre, mais le roy, qui m’appella, me contraignit de
m’en aller vers luy : AIcidon, me dit-il, venez-moy servir de tesmoing.
N’est-il pas vray que la forte et puissante ville d’Arles s’est
remise-en nos mains ? – II est certain, seigneur, luy respondis-je, et
que bien tost, si vous voulez continuer d’exercer vos armes, il faudra
chercher d’autres royaumes, et enfin d’autres mondes, tant elles sont
heureuses à vaincre et surmonter. – On ne me veut pas croire,
reprit le roy ; c’est pourquoy je vous prie de raconter à cette
dame incredule, de quelle sorte non seulement Arles, mais presque toute
cette province, qui se disoit des Romains, est maintenant à
nous. – Ce n’est pas, seigneur, respondit la bonne vieille, que je ne
croye tout ce que vous me dites. Mais c’est que, veritablement, nous
avons jusques icy tenu cette ville imprenable. – Non, non, repliqua le
roy ; je veux qu’il le vous fasse entendre par le menu, afin qu’une
autre fois vous ne doutiez point de ce que je vous diray.
Et, à ce mot, me donnant le change, il me mit en sa place et
prit la mienne. Je le recogneus bien, mais, parce qu’il avoit
accoustumé de faire ainsi bien souvent, je ne m’en estonnay
point, ny pour lors je’ n’entray point en soupçon. Au contraire,
je fus bien aise de le veoir prés de Daphnide, parce que, Delie
s’estant voulue reculer, il la retint et parla quelque temps à
toutes deux. II me fut impossible d’en ouyr les discours, tant parce
qu’il estoit un peu esloigné, que d’autant que je parlois
continuellement à cette bonne vieille. Mais il faut advouer que,
quand peu apres, je vis que le roy prenoit Daphnide par la main et la
retiroit seule vers une fenestre, je commencay d’entrer en doute, et la
parole me mouroit bien souvent dans la bouche, ou si je parlois,
c’estoit comme une personne qui resve. Je ne pouvois, de là
où j’estois, sinon remarquer leurs visages et leurs actions, et
tout ce que j’en voyois me faisoit soupçonner ce que je
redoutois le plus. De sorte que j’eusse bien voulu qu’il fust venu
quelque forte alarme pour faire partir le roy d’où il estoit. Je
ne sçay s’il y demeura long-temps, car il me dura si fort que
j’eusse juré le jour estre deux [143/144] fois passé, si
je n’eusse bien veu que la nuict n’estoit point encore venue. En fin,
le roy prit congé, et, remontant à cheval, continua son
voyage.
Daphnide, me voyant partir et le suivre, me fit signe qu’elle vouloit
parler à moy, qui fut cause que je commanday à l’un des
miens qu’il fist cacher mon cheval, afin que j’eusse subject de
demeurer un peu apres la trouppe, et il le fit si à propos que,
quand j’eus mis le roi à cheval, le mien ne se trouva point, de
sorte qu’encore qu’il m’appellast deux ou trois fois, si fallut-il que
je demeurasse, feignant toutesfois de me courroucer à ceux qui
estoient à moy du peu de soin qu’ils avoient. Le roy, et presque
toute la trouppe partit, et, faisant semblant de rentrer dans le logis
seulement pour ne laisser ces belles dames au soleil, je tiray à
part Daphnide.
– Eh bien ! madame, luy dis-je, que vous semble du grand Euric ? – Mais
vous, me dit-elle, que pensez-vous des discours qu’il m’a tenus ? – Je
sçay, luy respondis-je, qu’il n’y a rien de plus accomply que ce
grand roy. – Or, me repliqua-t’elle, je, vous veux dire mot à
mot les propos que nous avons eus, et par là vous jugerez qui
des deux vous aime le mieux. Lorsqu’il m’a retiré vers la
fenestre, comme vous avez veu, afin que Delie ne le pust ouyr, quoique
par civilité il l’eust arrestée avec moy au commencement,
il m’a dit : Je ne m’estonne plus si Alcidon s’est mis au hasard
où il a esté pour vous voir, car il est certain qu’il n’y
a rien au monde de si beau que vous estes belle, et que tout ce que
j’ai veu jusques icy ne peut estre estimé tel quand on vous a
veue.
II m’a fait un peu rougir en me tenaint d’abord ces discours, et mesme,
luy oyant parler de vous, et de choses que je ne pensois pas qu’il
sceust ; toutesfois, faisant semblant de ne savoir ce qu’il vouloit
dire, je luy ay respondu : – Je ne sçay, seigneur, à quel
propos vous me parlez d’Alcidon, ny quel est le hasard qu’il a couru,
mais si sçay bien qu’il n’y a rien en moy qui merite, ny d’y
arrester vos yeux, ny d’employer les belles paroles d’un si grand roy.
– Eh quoi ! m’a-t’il dit, belle dame, pensez-vous qu’Alcidon soit party
de mon armée sans mon congé, et sans me dire où il
alloit ? Les ordonnances de la guerre sont trop rigoureuses contre ceux
qui font autrement, et, de plus, asseurez-vous qu’il est trop jeune
pour avoir une si bonne fortune et la pouvoir taire. – Je suis si peu
guerriere, luy ay-je respondu, [144/145] et l’age d’Alcidon m’importe
si peu, que je ne me suis jamais enquise jusqu’ici, ni quelles sont les
ordonnances de la guerre, ny le silence de celuy de qui vous parlez. –
Et quoy ! m’a-t’il repliqué, vous pensez donc que je ne
sçache pas qu’il vous a vue par deux fois : au commencement,
chez un chevalier qui a charge des machines de guerre en mon
armée, et puis chez vostre sœur, où vous l’avez tenu dans
un cabinet autant qu’il a voulu demeurer ? Non, non, ma belle dame, il
n’y a rien qu’il ne m’ayt raconté, et si particulierement que
vous ne m’en scauriez rien dire davantage. – II faut, luy ay-je
respondu, qu’Alcidon se fie beaucoup en vous, car je ne croy pas,
seigneur, que cela soit des ordonnances de la guerre.
Et, en disant ces paroles, j’ay esté contrainte de me mettre la
main sur le front, feignant de me frotter les sourcils, de honte que
j’avois de penser que le roi sceust toutes ces particularitez. Mais
luy, en sousriant : Ce ne sont pas, m’a-t’il dit, des ordonnances de la
guerre, mais ouy bien de celles de la vanité des jeunes
personnes, qui ne peuvent rien taire que ce qu’ils ne sçavent
pas, afin que, si ce sont des affaires d’Estat, on pense qu’ils y
soient des plus advancez, et si ce sont de celles de l’amour, on les
croye plus aimables, en se disant plus aimés qu’ils ne sont.
Et lors, me retirant la main du visage : Mais, a-t’il continué,
ne soyez point faschée que je le sçache, puis que, vous
aimant et honorant comme je fais, je n’ay garde d’en faire jamais
semblant. Et seulement, si vous m’en croyez, et si vous voulez ne vous
point ruiner de reputation, retirez-vous de ceste jeunesse et rompez
toutes recherches ; car soyez certaine que, tout ainsi qu’il m’en a
parlé à ceste fois, il en fera de mesme, si l’humeur luy
en vient, à quelqu’autre qui ne sera pas si discret que je suis.
Et toutesfois, vous ne luy en devez pas savoir mauvais gré, car
encore a-t’il esté fort retenu, et puis son age ne luy permet de
n’en parler qu’à moy seul.
– Jugez, me dit-elle, Alcidon, en quel estat vous m’avez mise, de luy
declarer ces choses que surtout vous deviez taire. Je ne scay comme je
n’en suis beaucoup plus en colere contre vous, quand je considere le
tort que vous m’avez fait. – Madame, luy dis-je, j’advoue que j’ay fait
une tres-grande faute, mais je m’asseure que vous l’excuserez, s’il
vous plaist de vous souvenir de quelle sorte nous avons vescu durant la
vie de son predecesseur, je veux dire le roy Torrismond. Car
celuy-là ayant esté [145/146] par son commandement, la
cause de notre premiere amour, j’ay pensé que celuy-cy, ne me
faisant pas paroistre moins de bonne volonté, en favoriseroit
l’accomplissement. Mais, à ce que je vois, leurs desseins en ce
qui me touche sont bien differens, puis que celuy-là n’avoit
autre volonté que de me rendre bien-heureux, me donnant ce qu’il
eust bien voulu pour luy-mesme, et celuy-cy, au contraire, de me rendre
le plus mal-heureux homme qui vive, me ravissant ce qu’il pense estre
à moy, et sans quoy il sçait bien que je ne veux pas
mesme la vie. Car je prevoy, par la cognoissance que j’ay de son
humeur, qu’il vous veut aimer, et que la façon dont il vous
à parlé de moy n’a pas esté pour haine qu’il me
porte, ny pour le croire comme il le dit, mais seulement qu’ayant
dessein d’acquerir vos bonnes graces, et croyant que vous me faictes
l’honneur de m’aimer, il me veut mettre mal avec vous, afin que, vostre
esprit n’estant point engagé ailleurs, il puisse plus
aisément vous gagner, et venir à bout de ses desseins.
Mais, madame, si vous pensez qu’il puisse parvenir à ce qu’il
desire, et qu’un jour j’aye à voir ce changement en vous, je
vous adjure, par la memoire du grand Torrismond, qui nous a tant aimez,
de ne soufirir point que je vive, mais de me le dire de bonne heure,
afin que, par ma mort, je previenne un si malheureux accident.
Daphnide alors, en sousriant : Je suis bien aise, me respondit-elle, de
vous voir en la peine où vous estes, tant pour vous empescher
une autre fois de retomber en la mesme faute que vous avez faite de
parler si librement de ce que vous devez taire, que pour recognoistre,
par la crainte que vous avez du roy et de sa bonne volonté
envers moy, que veritablement vous m’aimez. Mais, Alcidon, je vous aime
trop aussi pour vous y laisser plus longuement. Vivez donc en
asseurance de ce costé-là, et soyez certain que, tant
qu’Alcidon m’aimera, jamais autre ne sera aimé de Daphnide, et
qu’il n’y a ni grandeur, ny authorité du roy qui me fasse jamais
changer cette resolution.
Nous eussions bien discouru plus longuement, n’eust esté que le
roy, qui m’avoit envoyé querir par deux fois, y renvoya pour la
troisieme, en peine, comme je croy, de ce que j’estois pres de
Daphnide, sçachant bien qu’elle me diroit, si elle avoit le
loisir, quelque chose de ce qui me touchoit. Je partis donc, apres
avoir baisé la main à ma belle maistresse, et apres avoir
pris asseurance d’elle que, si le roy continuoit, elle ne laisseroit
rien passer [146/147] sans me le dire. Et je m’en vins au galop apres
le roy, que je trouvay assez pres de là, qui s’estoit
arresté à faire voler, expres, comme je pouvois juger,
pour avoir excuse de m’attendre, afin que, si je ne fusse pas si tost
venu, il eust pu me renvoyer querir.
Quand je fus aupres de luy : Je vous ay envoyé querir, me
dit-il, parce qu’il est fort dangereux de venir apres une armée
avec peu de gens, d’autant que, si l’ennemy a envie de faire quelque
effect, c’est tousjours en semblable occasion, et mesme que j’ay eu
advis par mes espies que l’ennemy n’est pas loing. Je le remerciay du
soing qu’il avoit eu de moy, et, quoique je n’en fisse pas semblant, si
cogneus-je bien que, quand il disoit que l’ennemy n’estoit pas loin, il
ne mentoit pas, puisqu’il estoit si pres de moy, et je n’en avois point
pour lors un plus dangereux, ny un plus cruel que luy.
Et voyez, sage Adamas, quelle est la folie d’amour ! Je me ressentois
de sorte de l’offence qu’il me faisoit, que, si ce n’eust esté
de peur d’encourir le blasme de chevalier peu fidele, je ne sçay
ce que je n’eusse point fait contre luy. Et toutesfois, encore que, par
plusieurs fois, j’eusse resolu de me plaindre, au moins à luy,
du tort qu’il m’avoit fait, si est-ce qu’ayant un peu consideré
ce qui en pouvoit advenir, je fis dessein de dissimuler, et faire
semblant de n’en sçavoir rien, sçachant bien qu’en toutes
personnes, les desirs qui sont contrariez se rendent plus violents, et
qu’en ceux qui ont la puissance, il n’y a rien qui ait plus de pouvoir
de les retenir ou empescher d’user de violence, que quand ils pensent
que leur dessein n’est pas entierement recogneu.
Mais la grande contrainte en laquelle je vivois me travailla de sorte
que je tombay malade. Et voyez, mon pere, quelle estoit mon affection,
puisqu’elle eut le pouvoir de me reduire en l’estat où je fus
depuis. Le roy ne pensoit pas, au commencement, que mon mal fust si
grand que je le ressentois ; mais, augmentant de jour à autre,
et ses affaires le contraignant de ne se guere arrester en un lieu, il
fut en fin contraint de me laisser dans la ville d’Avignon, au rapport
de ses medecins, qui luy dirent la grandeur de mon mal.
Je demeuray donc en cette ville, si mal que, sans le contentement que
je recevois des lettres de Daphnide par le moyen d’Alizan, je ne
sçay ce que je fusse devenu, tant pour la tristesse qui m’avoit
saisi, que pour le desplaisir de ne suivre le roy en ses conquestes, ne
pouvant assez dire combien je regrettois la perte de ces belles
[147/148] occasions. Et toutesfois, au commencement, je demeuray plus
de huit jours dans le lict avant que j’eusse des nouvelles de Daphnide,
parce qu’elle, n’estant point advertie de mon mal et me croyant
à l’armée, eile y avait envoyé Alizan. Cependant
moy, qui pensois qu’elle sceust ma maladie, je me consommois d’ennuy et
de desplaisir, ayant opinion que son silence procedoit de faute de
bonne volonté. Et lors je blasmois et l’inconstance et
l’ambition des femmes, pensant que l’affection que le roy avoit fait
paroistre en fust assurement la cause. Enfin, ma patience ne pouvant
plus souffrir que je vesquisse en ceste incertitude, je luy envoyay
celuy des miens qui, la premiere fois, luy avoit porté de mes
lettres, et, en l’extremité de mon mal, je luy escrivis ce peu
de mots :
LETTRE
D’ALCIDON A DAPHNIDE
J’ay bien, à ce coup, occasion de me plaindre de ma fortune, me voyant delaissé en mesme temps de mon maistre et de ma maistresse. (Je ne sçay, madame, s’il m’est encor permis de vous nommer ainsi.) Mais aussi me dois-je bien louer d’elle, qui, jugeant que c’est à tort que l’un et l’autre me traitte de cette sorte, ne me veut laisser plus long temps en vie, pour me faire souffrir cet injuste supplice plus longuement.
Or, voyez, sage Adamas, comme Amour se plaist quelquefois de blesser et de guerir ceux qui sont à luy presque en mesme temps ! Alizan, ayant esté envoyé en l’armée pour sçavoir de mes nouvelles et ayant appris que j’estois demeuré malade en Avignon, retourna en diligence vers sa maistresse, qui me le depescha tout aussi tost, et, de fortune, le mesme jour que je luy avois escrit. De sorte qu’à la mesme heure presque que celuy que je luy envoyois arriva vers elle, Alizan me vint trouver, qui m’apporta les siennes ; elles estoient telles :
LETTRE
DE DAPHNIDE A ALCIDON
Ce porteur, qui vous est allé chercher bien loin, vous trouvera plus [148/149] pres, à mon grand regret. Que je sçache l’estat de votre santé, et si la mienne vous est chere.
Quand je receus ce message, et qu’apres je sceus de bouche que le suject pourquoy elle ne m’escrivoit que si peu de mots n’estoit seulement que pour la croyance qu’elle avoit qu’estant si malade, comme on luy avoit dit, je n’en pusse pas lire davantage, vous sçaurois-je representer, sage Adamas ; quel fut mon contentement ? J’estois, à la verité, fort mal ; les medecins, qui ne sçavent que les remedes du corps, avoient travaillé en vain pour ma guerison, puis’qu elle ne despendoit que de l’ame. II est vray que, dés l’heure que le fidele Alizan fut arrivé, je repris un peu de force, et pour ne manquer au commandement que je recevois de Daphnide, je le renvoyay le lendemain au matin avec une telle response :
RESPONSE
D’ALCIDON A DAPHNIDE
C’est à vous, madame, à qui il faut demander des nouvelles de la santé d’Alcidon, puisqu’elle sera tousjours toute telle qu’il vous plaira. Si vous luy continuez l’honneur de vos bonnes graces, il se porte bien ; autrement, il n’est pas seulement mort, mais il ne veut pas mesme avoir vescu.
D’autre costé, Daphnide, voyant l’opinion, ou plutost la jalousie, où j’estois, fut bien aise qu’Alizan m’en peust oster, parce qu’elle sçavoit fort bien que j’avois une grande creance en luy. Et, pour faire encor plus paroistre sa bonne volonté, elle me renvoya celuy qui l’estoit allé trouver de ma part, avec tant de bonnes paroles et tant d’asseurance de ne point changer de volonté, que je fus contraint de la croire. Sa response fut telle :
RESPONSE
DE DAPHNIDE A ALCIDON
S’il est vray qu’on juge autruy par soy-mesme, j’ay grande occasion de douter de la foy que vous m’avez promise, puisque vous faites un si mauvais jugement de la mienne. N’est-ce point que, si vous estiez en ma place, l’ambition l’emporteroit par-dessus l’amour ? Ah ! non, je ne veux point mesme avoir cette opinion de vous. Car j’ad- [149/150] voue, Alcidon, que si je l’avois, je ne vous aimerois point tant que je fais. Ne me faites non plus ce tort, si vous ne voulez que je croye que, de vostre costé, vous commencez de diminuer l’affecfion que vous m’avez jurée.
Nous continuasmes plusieurs jours à nous escrire de cette sorte, avec tant de contentement, de mon costé, que le mal fut contraint de me quitter, et lorsque je commençois de reprendre mes forces, et que j’esperois de jour en jour de pouvoir monter à cheval, Alizan me vint trouver pour m’apporter deux lettres que le roy luy avoit escrites de l’armée. Et, pour me rendre plus de tesmoignage de la franchise dont elle y usoit, elles estoient encores cachetées, et accompagnées de ce mot de lettre :
LETTRE
DE DAPHNIDE A ALCIDON
Nous commençons de faire la guerre. J’envoye deux coureurs en vos prisons. Personne n’a encore parlé à eux. Ils sont prisonniers à discretion. Traittez-les comme il vous plaira : je les vous donne comme je feray tous les autres qui me tomberont entre les mains.
Je receus en mesme temps un grand plaisir et un grand desplaisir. Je ne sçaurois representer combien j’eus de contentement de voir que Daphnide me tinst si bien ce qu’elle m’avoit promis, mais je receus un coup bien cuisant, quand je vis que le roy I’entreprenoit, contre ce qu’il m’avoit juré. Car, de me retirer de Daphnide, je le jugeois impossible, et je sçavois fort bien que, si l’esprit de cette belle dame se trouvoit assez fort pour luy resister, Euric, transporté de passion, s’en prendroit à moy et m’esloigneroit de sa Cour. Que si aussi elle fléchissoit, et qu’elle se laissast vaincre, il n’y avoit point d’esperance de salut pour moy. En cette doute, je demeuray longuement incertain. Enfin, l’amour estant toujours, en mon cœur, le plus fort, je me resolus de luy conseiller de ne plus recevoir, s’il luy estoit possible, de semblables messages. Et toutefois la curiosité me fit desirer de voir ce que le roy luy escrivoit, ayant opinion que, si je faisois autrement, aussi ne laisseroit-elle pas de les lire, sans que je le sceusse. Ayant donc, dés long-temps, appris que c’est prudemment [150/151] faict de donner ce qu’on ne peut vendre, je luy fis une telle response :
RESPONSE
D’ALCIDON A DAPHNIDE
Ces deux prisonniers ne sont pas de qualité de demeurer longuement en mes prisons ; je les vous renvoye tous deux. Mais prenez garde que, si vous en escoutez d’autres, on ne die que forteresse qui parlemente se veut rendre.
Je serois trop ennuyeux à vous raconter toutes les lettres qu’en
ce temps-là nous nous escrivismes. Car, n’estant qu’à six
ou sept lieues l’un de l’autre, nous avions presque tous les jours de
nos nouvelles. Tant y a que le roy, ayant resolu de vaincre aussi bien
en amour qu’en guerre, s’opiniastra de sorte en la recherche de cette
belle dame, que, quelque excuse qu’elle puisse trouver, il faut qu’elle
advoue que, si ce ne fut Amour, ce fut pour le moins l’ambition qui la
convia de l’escouter et de recevoir cette recherche. O dieux ! quelle
est la folie de celuy qui pense y avoir quelque chose de certain
dessous la lune, je veux dire qui ne soit subjecte au changement !
Cependant que nous continuons de nous escrire, le roy continue, de son
costé son entreprise, et moy, qui croyois avoir occasion de me
rire de luy, je me trouvay enfin estre, non pas le moqueur, mais le
moqué. Pardon, ma belle maistresse, si cette verité vous
offence ; elle me contraint de sorte que je ne puis luy nier les
paroles que vous oyez. – Et bien, bien, Alcidon, interrompit Daphnide,
ce n’est pas icy le lieu où je vous veux respondre ; continuez
vostre discours comme il vous plaira.
Alors Alcidon reprit ainsi la parole : Le roy, ayant achevé ce
qu’il avoit entrepris contre ses ennemis, s’en revint par le mesme
chemin qu’il avoit fait en allant, exprés pour voir sa nouvelle
maistresse. Et toutesfois, afin que je n’en sceusse rien, il passa le
soir avant que son armée estant presque seul, et logea dans sa
maison. II avoit tellement choisi ceux desquels il s’estoit fait
accompagner, que je n’en sceus rien de long-temps apres, et encore par
une rencontre telle que je diray bientost.
Cependant le roy vint en Avignon, où il me fit l’honneur de
[151/152] s’enquerir de moy. Et parce que je recevois un extresme
desplaisir de la poursuite que je voyois qu’il faisoit de cette belle
dame, je ne me pouvois remettre de la maladie que j’avois eue. Mais, ny
bien malade, ny bien guery, j’allois traisnant ma vie avec tant de
melancolie, que je n’estois pas cognoissable. Le roy, qui en fut
adverti, m’envoya visiter plusieurs fois, et luy-mesme prit la peine de
me voir, et toutesfois sans jamais me parler de Daphnide, ni me faire
semblant de l’avoir veue ou d’en avoir memoire. Je n’avois garde, de
mon costé, de luy en ouvrir la bouche. Mais je diray bien que
j’avois un si grand regret de me voir si mal traité de ce
maistre à qui j’avois fait tant de service, et mesme contre sa
parole, que sa vue rengregeoit de sorte mon desplaisir, que jamais il
ne sortoit de ma chambre que mon mal ne s’augmentast.
Depuis cette derniere fois que le roy fut chez Daphnide, elle, ne
m’écrivit plus que par acquit, et seulement pour m’oster la
cognoissance de ce qu’il falloit enfin que je sceusse : car les amours
des grands princes ne peuvent guere demeurer sans estre
découvertes. Quant aux lettres qu’elle recevoit, elle ne m’en
envoyoit plus comme elle souloit, si ce n’estoit de celles où il
n’y avoit point d’apparence de grande intelligence entr’eux, et encores
fort rarement. J’allois ainsi vivotant avec tant de desplaisir, que,
quand je m’en ressouviens, je m’estonne comme cent fois il ne me mit
dans le cercueil. Quelquefois, sur le soir, quand le temps estoit beau,
que le soleil avoit perdu sa grande force, je m’allois promener sur les
rives du Rosne, du costé de la maison de cette belle, et
là, presque seul, j’allois entretenant mes pensées
jusques à ce que le jour se cachoit sous la terre. Et lors,
revenant au logis, je continuois presque le reste de la nuict en ces
mesmes imaginations. Combien de fois, tenant presque pour certaines les
conjectures que j’avois de mon mal-heur, ay-je voulu sortir de cette
vie qui ne me restoit plus, à ce que je jugeois, que pour me
donner du temps à ressentir mieux mes ennuis et ses trahisons !
Combien de fois, avec desdain, ay-je recogneu le tort que j’avois
d’aimer une beauté si volage ! Et, en mesme temps, combien de
fois ay-je fait resolution de rompre les perfides liens de mon servage
! Perfides les pouvois-je bien dire, puisque ses serments et ses
promesses, qui, avec sa beauté, m’attachoient à son
service, avoient esté si vains et si trompeurs ! Mais, helas !
combien de fois aussi ay-je recogneu que, n’estant plus à
moy-mesme, je ne pou-[152/153]vois rien faire ny resoudre, que selon la
volonté de celle à qui j’estois. Or, jusques icy, sage
Adamas, mon mal m’estoit encore incertain, et je pouvois dire que je le
devançois par le soupcon. Mais voicy comme enfin la
verité me fut descouverte.
Je m’allois promenant, comme je vous ay dy, quelquefois sur les rives
du Rosne, non pas pour me divertir, mais pour mieux entretenir mes
mortelles pensées. Un soir que j’estois prest à m’en
retourner à mon logis (o dieux ! pourquoy ne le fis-je un peu
plus tost ? j’eusse pour le moins d’autant esloigné le cuisant
desplaisir que je receus alors, et qui faillit de me conduire au
tombeau), ne voilà pas un jeune chevalier de la Cour, qui estoit
fort de mes amis, le pere duquel servoit le roy en la recherche qu’il
faisoit de cette belle dame, qui passa tout contre moy à cheval,
sans me recognoistre, ne jugeant pas que celuy qu’il voyoit ainsi seul
à ces heures peust estre Alcidon, qu’il sçavoit ne
marcher jamais si peu accompagné. Mais passant un peu plus
outre, et recognoissant un jeune escuyer qui me servoit, il luy demanda
ce qu’il faisait en ce lieu, et luy ayant respondu qu’il attendoit que
je me retirasse, il me monstra du doigt, Soudain, ce chevalier,
rebroussant chemin, mit pied à terre, et, m’ayant salué,
me supplia de luy pardonner la faute qu’il avoit faite, de passer si
pres de moy sans me recognoistre. Apres quelques propos communs que
nous eusmes ensemble sur ce subject, je luy demanday d’où il
venoit et où il alloit. Luy, qui estoit infiniment ignorant de
l’amour que je portois à ceste belle dame, et qui n’avoit
cognoissance que de celle du roy, par le moyen de son pere, me
respondit assez franchement : Je viens d’un lieu où l’on a eu
memoire de vous, car je vous en apporte une lettre pour tesmoignage.
Et lors, mettant la main dans la poche, il la prit ; mais ensemble une
autre, que je vis toute semblable à la mienne, n’y ayant qu’un
chiffre sur le ply. Je reconnus incontinent l’escriture, et mon
soupçon me persuada aisément que celle qui n’avoit qu’un
chiffre s’adressoit au roy. Et toutesfois, pour en estre plus
asseuré, voyant la franchise dont ce jeune chevalier parloit
à moy, en prenant celle qu’il me presentoit, je luy demanday
pour qui estoit l’autre. Pour qui peut-elle, estre, nie respondit-il,
que pour le roy ? Mon pere, qui est tombé malade, me l’a
donnée pour la luy porter. II m’en parloit de cette sorte,
croyant que je sceusse aussi bien cette nouvelle amour du roy, que je
n’avois pas ignoré presque [153/154] toutes les autres qui
avoient devancé celle-cy. Et voyant qu’il y alloit si bonnement,
quoy que le coup me fist une profonde blesseure, si ne laissay-je de
sousrire, non pas de ce qu’il disoit, mais de sa naïfveté.
Et en mesme temps je luy dis : Je croy, mon cher amy, que vous, ny
vostre pere, n’estes pas sans peine. – Comment, seigneur, me
respondit-il, sans peine ! Je vous jure que jamais tous les voyages de
guerre que le roy nous a faict faire, ne nous en ont taut donné
que ce traistre et maudit amour, et mesme depuis que le roy, en s’en
revenant, alla voir cette belle dame. Et jugez-le par la maladie que
mon pere a prise. – Mon cher amy, rapliquay-je en l’embrassant, ceux
desquels les grands princes se servent en semblables occasions ne sont
pas ceux qu’ils aiment le moins. C’est pourquoy vous n’estes pas peu
obligé à cette belle dame, qui sera cause, outre vostre
merite, que le roy vous cherira et aimera beaucoup plus que de
coustume. – Seigneur, me dit-il, je ne sçay ce qui en pourra
arriver, mais j-ay grand peur que cette dame, de qui vous parlez, le
possedera tellement tout, qu’elle n’en fera point de part à
personne.
Le desplaisir que ces paroles me rapporterent me contraignit de luy
donner congé beaucoup plus tost que je n’eusse pas fait, perdant
et le courage et la curiosité d’en sçavoir davantage, et,
pour le faire en aller, je luy dis que le roy l’attendoit avec
impatience, et qu’il ne luy esloignast point davantage ce contentement.
Je demeuray de cette sorte tout seul, sinon accompagné de tant
de fascheuses et mortelles pensées, que plus d’une heure se
passa avant que je me peusse resoudre à me laisser voir à
personne. Enfin, la nuict me contraignit de me retirer dans la ville,
d’où je faisois dessein de partir le lendemain tout seul et
m’esloigner de sorte de tous les hommes, qu’il n’y en eust plus qui me
peussent tromper. Et, pour commencer, j’entray dans mon logis par uft
escalier desrobé, et n’ayant que cet escuyer avec moy. Je me
jettay dans le lict sans estre veu de personne des miens, luy
commandant de dire à tous ces chevaliers qui m’attendoient que
je m’estois trouvé mal et que je leur donnois le bon-soir. De
toute la nuict, je ne peus clore l’œil, mais, incessamment resvassant,
l’aurore me trouva sans que la volonté seulement de dormir me
fust venue. Et lorsque je me voulois preparer à la resolution
que j’avois faite, la fiévre me reprit si violente que je fus
contraint de la remettre à une autre fois. [154/155]
Je n’avois point encore leu la lettre que Daphnide m’escrivoit, n’ayant
ny assez de courage pour la voir, ny assez de haine pour la jetter dans
le feu. Mais, ne sçachant auquel des deux me resoudre, je la
tenois entre les mains, et, sans la lascher, pour quoy qu’il m’en
fallust faire, je la garday deux jours de cette sorte, sans bouger du
lict. Enfin, la colere me transportant, le soir que je me vis seul : II
faut, dis-je en moy-mesme, il faut voir les trahisons de cette perfide,
et puis l’arracher si bien de nostre memoire, qu’il n’y en demeure plus
qu’un eternel mespris. A ce mot, me relevant sur le lict, je l’ouvris,
et, à l’aide d’une bougie qui estoit en la ruelle de mon lict,
je leus ce qu’elle m’escrivoit. Mais à quoy serviroit-il, sage
Adamas, de redire icy ses paroles,
qui n’avoient esté écrites qu’en intention de m’abuser
encore plus longuement ? Mais pourquoy aussi ne les redire pas,
puis-qu’il est necessaire que le medecin recognoisse la playe, s’il luy
veut donner les remedes necessaires ? Je les diroy donc, non pas pour
ma consolation, mais pour vous faire entendre comme je fus
traicté.
LETTRE
DE DAPHNIDE A ALCIDON
N’auray-je jamais autre nouvelle, sinon qu’Alcidon se porte mal ? Ne le reverray-je jamais tel qu’il estoit quand il entra dans l’aventure de la parfaite amour ? Et mes vœux ne seront-ils jamais exaucez, ou si les dieux veulent eternellement demeurer sourds aux supplications que je leur fais pour sa santé ? O Dieu ! s’il doit estre ainsi, abregez mes jours pour abreger ma peine, ou changez-moi le cœur, afin qu’il ne soit pas si sensible pour luy. Et vous, Alcidon, ou resolvez-vous à vous guerir, ou à me faire mourir de douleur.
Voilà pas, ô mon pere, la plus cruelle lettre que je
puisse recevoir, apres avoir descouvert la trahison dont elle usoit
envers moy ? Tout transporté de colere, je luy fis cette
response :
RESPONSE
D’ALCIDON A DAPHNIDE
La guerison d’Alcidon ne dépend plus que de la mort. Aussi, n’ayant trouvé fidelité ny en son maistre, ny en sa maistresse, à quoy [155/156] voudroit-il vivre plus longuement parmy les perfidies ? Et ne vous plaignez plus que les dieux soient sourds : ils ont en fin exaucé vos supplications, puis que, ne voulant redonner la santé à celuy de qui la vie ne vous pouvoit plus servir que de regret d’avoir manqué à tant de sermens inutiles, ils vous ont changé le cœur comme vous desirez, le rendant insensible pour moy, mais trop sensible pour un autre, qui peut-estre fera un jour la vengeance de tant de perfidies et de trahison. Et tenez cet augure pour veritable, car les dieux sont trop justes pour ne me vanger, et vous punir.
Je donnay ceste lettre à celuy des miens qui luy avoit
porté la premiere que je luy avois escrite, et luy commanday de
s’en revenir sans apporter aucune response. Ce desplaisir me fut si
cuisant que mon mal s’augmenta beaucoup, de quoy le grand Euric estant
adverty, et ne pouvant me sçavoir si malade sans me venir voir,
encore qu’il eust un peu de honte de m’avoir enlevé ceste belle
dame, contre les promesses qu’il m’avoit faites, une
apres-disnée, il me fit l’honneur de me venir visiter. J’estois
à la veritié fort malade, et toutesfois ma plus grande
douleur estoit le souvenir du larcin qui m’avoit esté fait, de
sorte que, quand on me dit que le roy venoit en mon logis, je
tressaillis, comme si un nouvel a ? ?ez me saisissoit. Et quand je le
vis, il ne me demeura point de sang au visage. Peut-estre s’en fust-on
pris garde, si ce n’eust esté que le lieu où j’estois
n’avoit guere de clarté, et la pasleur est un effect de la
maladie. II s’assit au chevet de mon lict, et, apres m’avoir
demandé des nouvelles de mon mal, et que je luy eus respondu
comme la civilité et l’honneur que je recevois me le
commandoient, il approcha sa chaire, et, tournant le dos à toute
la trouppe, commenca de parler plus bas. Et voyant que je ne disois
presque pas une parole, il pensa me resveiller en me parlant de
Daphnide, n’estant encore adverty que je sceusse ce qui se passoit
entre eux. II me demanda donc comme se portoit ceste belle dame, et
s’il y avoit long-temps que je n’avois eu de ses nouvelles. Je luy
respondis froidement que je croyois qu’elle fust en bonne santé,
que je n’avois point eu de ses nouvelles depuis le jour qu’elle luy
avoit escrit par un tel, et lors je luy dis le nom de celuy qui m’avoit
donné cette derniere lettre. Le roy rougit, et au commencement,
voulut nier d’en avoir receu ; mais je luy dis qu’il me pardonnast et
qu’il s’en ressouvinst bien, parce qu’elle me le mandoit ainsi. –
Comment ? me dit-il alors, [156/157] elle le vous a donc mandé ?
– Ouy, luy respondis-je, seigneur, et de plus, le contentement et
l’honneur qu’elle a receu de vous voir à votre retour chez elle.
II demeura, à ce mot, un peu confus, voyant que je
sçavois si bien ce qu’il pensoit que j’ignorasse le plus, et,
apres s’estre teu quelque temps : II faut, Alcidon, me dit-il, que
j’advoue la debte, encore qu’à ma confusion. II est vray que
j’ay veu cette belle dame dont vous parlez, et que j’en ay eu des
lettres. Et de plus, que je l’aime autant que ma vie. Je ne puis nier
qu’en cette action, je ne sois le plus mauvais maistre et le moins
fidele amy qui se trouve, vous ayant traitté de cette sorte,
apres vous avoir promis tant de fois le contraire. Mais, avouant que je
vous ay fait ceste trahison, que puis-je dire autre chose pour ma
deffence sinon que je me suis trahy moy-mesme avant que vous trahir ?
Je m’estois persuadé que, comme il n’y a homme vivant qui
jusques icy m’ait peu surmonter, de mesme il n’y avoit point
d’apparence qu’une femme le peust faire, et, en cette opinion, je vous
ay promis, avec tant d’assurance et de sermens, ce que depuis je ne
vous ai peu tenir. La cognoissance que j’avois eue de ma force contre
les hommes m’a poussé en ceste erreur de mespriser celle des
dames. Et mon regret est d’autant plus grand que c’est Alcidon qui en
reçoit le mal, Alcidon que j’ay tousjours tant aimé,
qu’il faut bien croire que, puisque j’ay fait contre luy cette
perfidie, il m’a esté impossible de faire autrement.
Voilà, mon cher amy, la confession que librement je vous fais de
l’outrage qu’en despit de moy je vous ay faicte, avec protestation que,
si je puis me demesler des liens dont je suis à ceste heure si
estroittement serré, je le feray d’aussi bon cœur que je receus
jamais les plus grands contentemens dont le Ciel m’ait jusques icy
voulu favoriser. Le roy me dit ces paroles assez mal arrangées,
et avec un visage qui tesmoignoit qu’elles partoient du cœur, et, parce
que je vis qu’il se taisoit, je luy respondis : Seigneur, tout ce qui
est au monde y doit estre pour servir à vostre grandeur et
à vostre contentement. A plus forte raison Alcidon, qui n’y
demeure que pour vous faire service, et le Ciel, qui l’a bien recogneu,
prevoyant qu’il m’estoit impossible de vivre et d’estre privé de
Daphnide, afin de la vous donner plus absolument, me veut oster la vie,
de laquelle je ne verray jamais si tost la fin que je la desire,
puisque mon desastre veut qu’elle soit si necessaire à votre
contentement. [157/158]
Je ne peus, à ce mot, retenir les larmes, et le roy, esmu,
à ce que je croy, de ma douleur, apres avoir quelque temps
demeuré sans parler, me dit : Vous ne sçauriez, Alcidon,
me vouloir tant de mal que le tort que je vous fais le merite. Je le
recognois, et voudrois, avec mon sang, y pouvoir remedier. Peut-estre
le feray-je avec le temps, mais, pour ceste heure, il n’y faut point
penser. Et toutesfois, pour votre satisfaction, je suis resolu à
tout ce que vous voudrez. Guerissez-vous seulement, et croyez
que je ne feray, pour votre contentement, que ce
que je ne pourray pas faire. Et, à ces dernieres
paroles, le roy se retira en son logis, me
laissant avec tant de desplaisir, qu’il
n’est pas croyable qu’un autre que
moy peust vivre avec tant de
douleurs, d’ennuis et de
desespoirs.