LE SIXIESME LIVRE
DE LA TROISIESME PARTIE
D’ASTRÉE
Ce chevalier qui avoit esté trouvé aupres du
Temple d’Astrée, ayant
pris le mesme chemin que Paris avoit faict, se trouva bien tost sur le
pont de la Bouteresse, et peu apres sur le haut de la plaine qui
descouvre le chasteau et la grande ville de Marcilly. D’abord le pays
luy sembla tres agreable, car d’un costé, il voyoit les fertiles
montagnes de Coursant qui, descendant par de petites collines jusques
dans la plaine, monstroient toute leur croupe enrichie de vignobles, et
le plus haut, de grands bois de haute fustaye, qui sembloient avoir
esté posez là par la sage nature pour leur servir de
cheveux. La plaine
apres s’alloit estendant jusques à Mont-brison, et suivant
tousjours
ces delectables collines, s’eslargissoit du costé de Surieu, de
Mont-rond et de Feurs, avec tant de petits ruisseaux et de divers
estangs que la veue ainsi diversifiée en estoit beaucoup plus
plaisante. Et parce que le chemin qu’il, avoit pris le conduisait
à
Marcilly, y ayant la teste tournée, ce fut aussi le premier lieu
où il
jétta les yeux. Ce chasteau relevé sur la poincte d’un
rocher et qui se
faisoit vvoir de fort loing, remit incontinent en sa memoire le lieu
où
la premiere fois il avoit veu Madonte ; car sa grandeur, ses tours et
la somptuosité du Bastiment avoit beaucoup de ressemblance avec
le lieu
où elle souloit demeurer. Ce souvenir luy remit devant les yeux
les
agréables journées qu’il avoit passées aupres
d’elle et les extremes
ennuis qui l’avoient accompagné depuis sa dis-grace. Et par ce
que
ceste comparaison ne se pouvoit faire sans apporter un grand trouble en
son ame, ce pauvre chevalier fut enfin contraint de mettre pied
à terre
au premier ombrage qu’il rencontra, où laissant son cheval entre
les
mains de son escuyer, il s’alla estendre sous un arbre, et haussant les
yeux au ciel, demeur- [283/284] oit de sorte ravy en ceste
pensée qu’il
me voyoit ny n’oyoit chose quelconque qui se fit autour de luy.
L’escuyer qui aimoit passionnément son maistre, et qui
ressentoit
jusques en l’ame la miserable façon de vivre de ce chevalier,
maudissoit en son cœur et l’amour et celle qui en estoit cause. Et de
fortune, au mesme temps qu’il despitoit le plus et contre l’un et
contre l’autre, il ouyt une voix qu’apres avoir escoutée quelque
temps,
il cogneut estre d’un chevalier qui se plaignoit et de l’ingratitude et
de l’inconstance d’une dame ; et parce qu’il jugea que ceste excuse
seroit bonne pour retirer son maistre de ses importunes et fascheuses
pensées : Seigneur, luy dict-il, oyez, je vous supplie, ce que
chante
ce chevalier qui est auprès de vous. – Et que veux-tu, luy
respondit-il, que je me soucie des affaires d’autruy ? ne te
semble-t’il pas que je sois assez chargé des miennes ? – Celles
d’autruy, répliqua l’escuyer, nous soulagent quand nous nous en
sçavons
bien servir.
A ce mot ils ouyrent que le chevalier qui estoit auprès d’eux
chantoit
ces vers :
STANCES
En se plaignant de sa dame, il les blasme toutes.
I
Elle a changé mon feu, la volage qu’elle est,
Pour une moindre flamme,
Pour faire voir à tous qu’elle est femme en effect,
Et que c’est qu’une femme.
II
Mais devois-je pretendre en cet esprit léger
Amour moins passagere ?
Car, puis quelle estoit femme, il faloit bien juger
Qu’elle seroit legere.
III
L’onde est moins agitée, et moins leger le vent,
Moins volage la flamme ; [284/285]
Moins prompt est le penser que Von va concevant,
Que le cœur d’une femme.
IV
Ah ! je ne me plains pas de me voir offencer
Ny qu’elle se retire,
Mais, qu’estant une femme, il faloit bien penser
Qu’encore elle estoit pire.
V
Dieux ! quel fut le péché que l’homme avait commis,
Quand on fit la Pandore ?
Pour certain il fut grand, puis que ses ennemis
Vous faictes qu’il adore.
VI
Nostre fier ennemy, ce sexe avec raison.
O dieux ! se peut bien dire,
Si, nous faisant languir, et mourir en prison,
II ne fait que s’en rire.
VII
II se mocque de voir que l’homme qui se dit
Avoir tant de courage,
Languissant en prison, n’a le cœur ny l’esprit
De sortir du servage.
VIII
Il se mocque de voir que l’homme qui ça bas
Par raison est le maistre,
Aymé mieux vainement l’adorer que non pas
Estre ce qu’il doit estre. [285/286]
IX
Cruelle engeance, hélas ! le Ciel pour nostre ennuy
T’a, de beauté pourveue,
Puisque tu ne t’en- sers qu’au malheur de celuy
Qui peu sage t’a veue.
Le chevalier, oyant blasmer de cette sorte contre raison
toutes les
femmes pour la faute que quelqu’une pouvoit avoir commise, fut
grandement offencé contre celuy qui parloit si indiscretement.
Et luy
semblant que de le souffrir sans vengeance, et de laisser ces
blasphemes impunis, c’estoit commettre une grande faute contre la belle
Madonte, à l’heure mesme il eust mis la main à
l’espée pour l’en faire
desdire, et crier mercy des injurieuses paroles qu’il avoit
proferées,
n’eust esté qu’il pensa estre plus à propos de luy donner
occasion de
le rechercher du combat : Parce, disoit-il, que s’il a du courage, il
ressentira l’offence, et en voudra avoir raison, et s’il n’en a point,
il me seroit trop honteux de le combatre.
En cette resolution le chevalier se releva, et se tournant du
costé de
ce chevalier, apres avoir quelque temps pensé à ce qu’il
devoit dire,
haussant la voix le plus qu’il peut, et prononçant le plus
distinctement qu’il luy estoit possible, il se mit à chanter
tels
vers :
STANCES
Que sçachant le changement de sa dame,
il devoit ou mourir, ou guerir de despit.
I
Toy qui d’une beauté regrettes l’inconstance,
Et qui de son erreur vas les autres blasmant,
Sois avec moins d’amour ou moins de sentiment,
Et te sers de l’oubly, ou de la patience.
II
Oublie ou ses beautez, ou mesprise l’outrage,
Si ton coeur y consent, il est desja guery ; [286/287]
Et s’il en fait refus, tu dois estre marry
De ton mal beaucoup moins que du peu de courage.
III
Tu ne fus onc blessé que d’une esgratigneure,
Car dés lors qu’on te dit son cruel changement,
Si vrayement tu l’aymois, devois-tu pas, amant,
Ou guerir du despit, ou mourir de l’injure ?
IV
De l’amour offencé ne chercher la vengeance,
C’est estre par ses loix complice du forfaict.
Et qui s’estonnera, si cet amour t’a faict
Partager à la peine aussi bien qu’à l’offense ?
V
Cesse donc une fois, cesse donc de te plaindre
Soit pour jamais ton feu dans le despit estaint ;
Si tu plains toutesfois, plains-toy de t’estre plaint,
Et d’évanter ton feu quand il le faut esteindre.
Ces vers furent chantez si haut et si clairement que celuy
qui en avoit
esté cause, les ayant bien entendus, ne peut croire qu’il
n’eussent
esté dits contre luy. Et parce que c’estoit l’un des plus
audacieux
chevaliers de toute la contrée, il en conceut un si grand despit
que
sans attendre plus longuement, se laçant le heaume, car il
estoit armé
de tout le reste, il s’en vint à travers les arbres où il
avoit ouy la
voix. L’autre qui attendoit de voir quel ressentiment il feroit de
ceste response, soudain qu’il l’ouyt venir, prit aussi son habillement
de teste, et s’appuyant sur son gesse, l’attendit, résolu, s’il
ne se
ressentait de ces paroles, d’y en adjus-ter de telles, qu’il luy peust
donner subject de venir au combat. Mais l’arrogance de celuy contre
lequel il avoit affaire estoit telle qu’il ne faloit pas beaucoup de
peine pour le faire venir aux mains, tant pour la confiance qu’il avoit
en sa force et en son adresse, que pour estre nepveu de Polemas,
l’autorité duquel estoit tellement accreue depuis le depart de
Clidaman
et de Lindamor, [287/288] qu’il luy restait fort peu pour se rendre
seigneur absolu des Ségusiens.
Ce chevalier s’appelloit Argantée, surpassant de sa taille la
commune
hauteur de ceux du pays, et tellement bien proportionné de tout
le
reste du corps, qu’il estoit aisé à juger qu’il estoit de
grande force,
et de grand courage. Il avoit recherché fort long temps une des
nymphes
de Galatée, et qu’il fust vray ou non, tant y a qu’il s’estoit
figuré
d’estre aimé d’elle ; elle se nom-moit Silere, tres belle et
tres-bien
apparentée. Mais lors qu’il voulut la presser de quelque
tesmoignage de
bonne volonté, et qu’elle refusa de luy en donner, suivant son
humeur
outrecuidée, il voulut user d’une certaine authorité sur
elle, qu’elle
ne peut trouver bonne, et choisit plustost de rompre entierement
d’amitié avec luy, que de supporter plus long-temps son
arrogance. Luy,
qui se vid tout à coup trompé de son esperance, entra en
si grande
colere contr’elle qu’il en conceut une haine incroyable contre toutes
les femmes, et depuis ce temps ne cessa d’en dire tous les maux qu’il
se pouvoit imaginer :
Argantée donc, suivant sa coustume, s’approchant plein
d’arrogance du
chevalier, sans le saluer et sans faire action de civilité :
Est-ce
pour moy, luy dit-il, chevalier, ce que tu viens de chanter ?
L’estranger qui n’estoit guere endurant de son naturel et desja fort
mal satisfait de luy : Fay, luy dict-il, tout ainsi que si c’estoit
pour toy. – Je voy bien, adjousta Argantée, et à tes
armes et à ton
langage que tu es estranger, car si tu me cognois-sois tu parlerois
d’une autre sorte. Mais puis que cela est, ou monte à cheval, ou
mets
la main aux armes comme tu es, et je te feray cognoistre ta folie et ta
temerité. – II ne faut point, dit l’estranger, predre le temps
et pour
ce, tout à pied que nous sommes, nous aurons bien tost
vuidé nostre
different, et je m’asseure que tu avoueras que je te cognois mieux que
tu ne me cognois pas. A ce mot il se jette dans le grand chemin,
où
ayant donné son gesse à son escuyer, et pris son escu, il
mit l’espée
en la main, et l’attendit d’une façon si asseurée,
qu’Argantée jugea
bien qu’il devoit estre gentil chevalier.
Lors qu’ils estoient prests à commencer leur combat, ils ouvrent
un
grand bruit de chevaux et de chariots, qui venoient de Marcilly droict
vers eux. Cela convia Damon de dire qu’il luy sembloit plus à
propos de
se rejetter dans le bois, et laisser passer cette troupe de peur
d’estre interrompus. Mais Argantée qui se [288/289] doutoit bien
que
c’estoit Galathée, du Amasis, et qui estoit bien aise de faire
ostentation de sa force et de son adresse : Non, non, dit-il,
chevalier, il ne faut jamais se cacher que pour mal faire. En cette
contrée, l’on n’est point empesché de faire les actions
bonnes et
genereuses ; et pour ce ne perdons point le temps comme tu dis, si ce
n’est que le cœur te manque à soustenir et demesler ta querelle.
– Ma
querelle, dit-il, est si juste que, quand en toute autre occasion je
n’aurois point de courage, j’en prendrais pour celle-cy, non seulement
contre toy, mais si, comme tu dis, il se faut cacher pour les mauvaises
actions, je ne sçay où tu pourrois trouver un lieu assez
retiré pour
toy qui soustiens une chose si fausse et t tant indigne de l’ordre de
chevalerie que l’on t’a donné, puis que tu blasmes les dames que
tout
chevalier est obligé de maintenir, de servir et de deffendre. –
Eh !
mon amy, respondit Argantée en se mocquant, et depuis quand,
laissant
l’estat de chevalier, es-tu devenu harangueur sur les grands chemina ?
– C’est avec celle-cy, dit-il, luy monstrant son espée, que j’ay
accoustumé,de haranguer. Si tu as le courage, tu verras si je ne
sçay
pas mieux faire que tu ne sçais bien dire.
A ce mot, il s’avance l’espée haute, et l’estranger le va
rencontrer
couvert de son escu, et.plein d’un si grand despit pour les reproches
qu’il luy avoit faites, qu’il sembloit que le feu luy sor-toit des yeux
; et là ils commencerent l’un des plus furieux combats qui se
peut voir
entre deux chevaliers. A peine s’estoient-ils donnez les premiers coups
que toute la troupe qu’ils avoient ouy venir, arriva sur le mesme lieu,
et parce que le combat se faisoit au milieu du chemin, et que tous
recogneurent Argantée, ils s’arresterent pour voir quelle en
seroit
l’issue.
Galathée qui estoit celle qui alloit dans ces chariots avec ses
nymphes, hayssoit, comme aussi toutes les autres dames, l’arrogance
d’Argantée, et eussent bien voulu qu’elle eust esté
chastiée par cet
estranger. Mais, d’autant qu’elles sçavoient la grande force
qu’il
avoit, elles craignoient pour le chevalier incogneu, encores que sa
belle presence, et le commencement du combat donnast une fort bonne
opinion de luy. Et parce que Galathée vid Polemas auprès
de son
chariot, elle l’appella, et luy demanda qui estoit celuy qui combattait
contre Argantée, et quel estoit le subject de leur querelle, et
qu’il
seroit peut-estre bien à propos de les separer. A quoy il
respondit que
ce seroit leur faire tort que de leur empescher de finir leur
différend, puis qu’ils [289/290] combattoient sans supercherie,
et que
pour sçavoir qui estoit le chevalier, et d’où venoit leur
querelle, il
ne voyoit là personne qui le sceust dire que cet escuyer
estranger.
Polemas fit ceste response parce qu’il croyoit qu’asseurément
Argantée
seroit vainqueur, ne se pouvant persuader que l’estranger fust tel,
qu’il peust luy faire résistance ; et il estoit bien aise que
Galathée
veist la force et l’adresse de ceux qui estoient à luy. Elle,
suivant
la curiosité des dames, et desireuse de cognoistre cet
estranger, fit
appeller l’escuyer, auquel elle demanda qui estoit le chevalier
estranger, et d’où venoit leur querelle ? – Le subject de leur
combat,
respondit-il, madame, est fort juste du costé de mon maistre,
car oyant
que cet autre chevalier disoit mal des femmes, il ne l’a peu endurer,
luy semblant que c’est contrevenir à l’ordre de chevalerie.
Quant à
vous dire qui il est, je suis bien marry qu’il me soit deffendu, mais
je m’asseure qu’aussi-tost qu’il aura finy le combat, s’il vous plaist,
madame, de le sçavoir, il a trop de courtoisie pour ne vous
obeyr.
Polemas se sousrit, Voyant parler de cette sorte et, comme par
mocquerie luy dit : Tu as raison, escuyer, mon amy, de dire que madame
le sçaura apres le combat, car si l’on veut mettre son epitaphe
sur son
tombeau, il faudra que tu nous le die. – Seigneur chevalier, luy
respondit-il, si mon maistre n’estoit sorty d’entreprise plus
dangereuse que celle-cy, il ne seroit pas venu de si loing qu’il a
faict, Et à ce mot, se retira au lieu où il souloit estre.
Durant tous ces discours, les chevaliers avoient continué si
furieusement leur combat, et Damon avoit tant de désir d’en
venir à
bout avec de l’honneur, qu’il n’y avoit celuy des assistants qui ne
l’estimast pour urr tres-bon chevalier, et mesme Galathée et ses
nymphes, aux yeux desquelles se lisoient leurs contentemens, quand
Damon avoit avantage, ce qu’elles ne vouloient point dissimuler,
encores que Polemas s’en prit garde, puis que c’estoit pour leur sujet
que ce combat se-faisoit.
Il y avoit desja plus d’une demie heure qu’ils avoient commencé
et
leurs armes estoient en plusieurs lieux rompues et desclouées,
lors que
Argantée se ressentit un peu las, et commença de n’aller
plus si
legerement, ny de frapper de si grands coups. Au contraire, Damon
sembloit non seulement de se maintenir tous jours aussi frais, mais de
redoubler et sa force et sa legereté, ce qui estonna grandement
Polemas, mais plus encores Argantée qui, en son coeur, estima
beaucoup
plus son ennemy qu’il n’avoit [290/291] faict. Mais peu apres que
l’espée de l’estranger atteignoit presque à tous les
coups sur la
chair, on vid entierement affaiblir Argantée, fust pour la perte
du
sang, fust pour les incommoditez des blesseures qui estoient grandes.
Alors Polemas se repentoit à bon escient de n’avoir
empesché ce combat,
et eust bien voulu que quelque bon demon eust inspiré
Galathée pour
l’interrompre. Elle qui jugea bien le desplaisir qu’il en ressentoit,
encores qu’elle ne l’aymast point, voulut toutesfois luy donner ceste
satisfaction pour le respect du service qu’il faisoit à sa mere.
Et ne
jugeant, pas qu’elle peust mieux separer ces chevaliers que les en
prier elle-mesme, elle mit pied à terre, et avec une grande
quantité de
ses nymphes, s’approcha des combattans, à l’heure
qu’Argantée, ne se
pouvant plus soustenir, estoit tombé sur un genouil, et sembloit
qu’à
la venue de ces belles nymphes, il s’estoit mis expres à genoux
pour
leur demander pardon du mal qu’il avoit dict des femmes. Mais parce
qu’il sembla à Polemas que Galathée alloit trop
lentement, et que son
nepveu qui tomboit desja, seroit du tout des-honoré s’il
retardoit
davantage, il fit signe à quelques uns des siens, qui soudain
à course
de cheval allerent pour heurter Damon qui, ne se doutant de cette
supercherie, n’y eust point pris garde, saris le cry de Galathée
et des
nymphes, auquel tournant la teste, il vid venir sept ou huict
chevaliers, l’espée en la main qui le menaçoient. Tout ce
qu’il peut
faire fut de se reculer vers son escuyer, et gauchir au hurt des
chevaux le mieux qu’il peut, mais sa disposition fut tres-grande et
admirée de tous, puis que, sortant de ce long combat où
il avoit bien
eu le loisir de se lasser, aussi, tost que ces chevaliers furent
passez, et que son escuyer luy presenta son cheval, il sauta dans la
selle sans mettre le pied à l’estrier. Aussi ne luy falloit-il
pas
moins de diligence pour se garantir de l’outrage qu’ils luy vouloient
faire, car à peine avoit-il pris et ajusté la bride de
son cheval,
qu’il les eut tous sur les bras, quelque défense que
Galathée leur
sceust faire, qui se trouva bien empeschée avec ses nymphes
parmy tous
ces chevaux.
Quant à Polemas, il feignoit de ne point voir cette confusion,
estant
auprès d’Argantée, où il faisoit l’empesché
à commander qu’on le mist à
cheval pour le faire promptement emporter. Cependant les chevaliers
assaillirent de sorte l’estranger, qu’encores qu’en deux coups il en
mist deux hors de combat, si est-ce qu’il [291/292] ne peut si bien
faire qu’il ne fust un peu blessé à l’espaule, et que son
cheval ne luy
fust tué de plusieurs coups qu’ils luy donnerent, dans les
flancs.
L’estranger qui le sentit deffaillir soubs luy, se desmeslant des
estrieux, sauta legerement en terre, et ce qui luy servit beaucoup fut
que les autres chevaux ne vouloient point approcher du sien qui estoit
mort ; toutesfois il luy estoit impossible de se sauver à la
longue,
sans le secours inespéré qui luy survint.
La nymphe qui voyoit faire un si grand outrage à ce chevalier,
ne
pouvant le supporter ; crioit et menaçoit ceux de Polemas ; mais
l’un
d’entr’eux qui les conduisoit, et à qui il avoit fait signe,
sçachant
bien la volonté de son maistre, et faisant semblant de ne point
ouyr
Galathée, commandoit tousjours qu’on tuast le chevalier, lors
que de
fortune l’un des lyons de la fontaine de la Vérité
d’Amour cherchant à
manger, s’en vint parmy ces chevaux. Il estoit si grand et si
espouvantable que tous les chevaux, lors qu’il vint à passer
parmy eux,
en prirent une si grande frayeur qu’il n’y eut ny chevalier ny escuyer
qui peust estre maistre du sien. Au contraire, ronflant de peur, et se
jettant dans les bois et à travers les hayes, les emporterent
bien
loing de là sans s’arrester ; mesmes celuy de Polemas et de
l’escuyer
de l’estranger, prenant le frain aux dents, s’en allèrent
jusques dans
la ville de Boen, sans que ny ponts, ny passages estroits les en
peussent empescher. Ceux qui estoient attelez aux chariots en eurent
une si grande frayeur, qu’en despit des cochers ils se mirent en fuite,
et ne s’arresterent qu’à plus d’une lieue de là, sinon
ceux qui
verserent, lesquels encores ils trainerent tous versez de telle furie
qu’ils les mirent presque du tout en pieces, et les rouages et
attellages des autres furent si’ mal traitiez, qu’il leur fut
impossible de les ramener de ce jour-là. Quant à
Argantée, on l’avoit
mis à cheval, mais il luy fut impossible dé s’y pouvoir
tenir dessus,
ayant esté abandonné de tous ceux qui le tenoient, de
sorte qu’aux
premiers eslans que le cheval fit, il tomba à terre, si
malheureusement
pour luy qu’il se tordit le col. Ainsi finit le plus glorieux et
arrogant chevalier de toute la contrée, et son cheval, de
fortune,
venant de frayeur heurter l’estranger, il se donna, sans qu’il y
pensast, de l’espée dans le corps, et alla tomber mort
auprès de son
maistre.
La nymphe loua Dieu de ceste rencontre, car elle sçavoit bien
que le
lyori ne luy feroit point de mal, estant enchanté de telle
[292/293]
sorte qu’il ne pouvoit offenser personne, sinon ceux qui vou loient
espreuver l’avanture. Et toutesfois, peu apres, elle ne fut pas sans
crainte, car le lyon qui n’estoit venu que pour chercher à
vivre,
voyant le cheval mort de l’estranger, se jetta dessus pour s’en
saouler. Mais le chevalier qui en avoit receu tant de bons services,
pensa que ce seroit ingratitude, ou faute de courage, de le laisser
devorer sans le deffendre. Il s’avança donc l’espée haute
pour le
frapper, ce que voyant la nymphe, et craignant que le lyon ne se mist
en furie et n’offençast ce chevalier, elle se mit à
crier, et à le
supplier de ne point frapper ; mais luy qui en toute façon ne
vouloit
souffrir ceste indignité, ne laissa de marcher droit au lyon, et
parce
qu’il avoit le dos tourné, il ne le voulut frapper par derriere,
mais
le huant, le fist tourner de son costé.
Le furieux animal se voyant menacer avec l’espée qu’il tenoit
haute,
fit un saut à costé, comme s’il eust voulu aller vers ces
belles
nymphes, ce que craignant le chevalier, il ne fut guere moins prompt
à
courre entre deux, si bien que le lyon qui se le trouva encore au
devant, fist un grand rugissement, et battant de sa queue le terrain,
et rouant les yeux ardens, faisoit semblant de luy vouloir sauter
dessus. Et sans l’enchantement qui l’en empeschoit, il n’y a point de
doute qu’il l’eust fait, mais ceste force estant plus grande que la
sienne, il fut contraint de se destourner au petit pas, et s’aller
paistre du cheval d’Argantée duquel apres s’estre saoulé,
il emporta
une partie du reste, suivant sa coustume, à l’autre lyon, qui
estoit
demeuré à la garde de la fontaine. Le chevalier voyant
que le lyon
alloit du costé d’Argantée, craignant qu’il ne le voulust
devorer,
demeura toujours en garde aupres du corps, ne voulant souffrir qu’un si
vaillant chevalier fust traitté de ceste sorte.
Mais lors qu’il le vid partir, il s’en retourna vers les nymphes qui,
ayans veu faire de si genereuses actions à ce chevalier,
Testimoient
toutes grandement. Il s’adressa d’abord à Galathée, la
jugeant pour
telle qu’elle estoit, tant pour la majesté qui estoit en elle,
que pour
l’honneur que les autres luy port oient, et apres l’avoir
saluée, il la
supplia luy vouloir pardonner l’incommodité qu’à son
occasion elle
avoit receue. – Je suis bien marrie de la vostre, luy respondit-elle,
et bien en colere contre l’indiscretion de ceux qui vous ont assailly
tant inconsiderement et en ma presence ; mais je vous promets, seigneur
chevalier, qu’outre le [293/294] chastiment que vous leur avez
donné,
je les feray punir comme ils méritent. – Madame, respondit le
chevalier, je serois bien marry que ceux qui sont en vostre service
receussent quelque desplaisir pour moy, je desire trop de les servir
tous, et au contraire je vous demande leur grace, madame, et vous
supplie de ne me la point refuser. – C’est à vous, seigneur
chevalier,
dit-elle, à la leur donner, s’il vous plaist, puis que c’est
vous
qu’ils ont offencé, et ces dames et moy vous avons trop
d’obligation
pour vous refuser ce que vous nous demanderez, nous ayant bien
deffendues de ce discourtois chevalier, et voulu deffendre de ce
furieux lyon ; mais nous parlerons de cecy une autrefois. Cependant il
me semble que je vous ay veu blessé à l’espaule ; il
fau-droit pour le
moins estancher le sang, attendant que nous puissions estre en lieu
où
vous soyez pansé. – Madame, respondit-il, cette blesseure dont
yous
parlez est petite, et ce que vous dites que j’ai fait, est peu de chose
au prix de ce que je dois, et que je desire pour vostre service. Mais
puis que tous ceux qui vous accompagnoient sont escartez,
commandez-moy, s’il vous plaist, où vous voulez que je vous
conduise,
afin que je vous laisse en lieu seur, car, à ce que je vois,
ceste
contrée a des animaux trop dangereux pour marcher sans bonne
garde.
Galathée alors se souriant : Je vois bien, dit-elle, seigneur
chevalier, que vous estes estranger, puis que vous ne cognoissez pas ce
lyon. Il faut que vous scachiez qu’il est enchanté de sorte
qu’il ne
peut faire mal à personne, sinon à qui veut espreuver
l’avanture de la
fontaine qu’il garde, et si vous ne l’eussiez point effarouché,
il
n’eust pas seulement, fait semblant de vous voir. –
Mal-aisément,
dit-il, eussay-je souffert devant mes yeux qu’il eust mangé ce
pauvre
cheval qui est mort pour moy, ny moins ce chevalier qui, encores
qu’indiscret, estoit toutesfois vaillant et courageux.
Silvie qui avoit passé derriere le chevalier pour voir sa
blesseure,
prit garde qu’elle alloit tousjours saignant, qui fut cause qu’elle dit
à Galathée : Prenez garde, madame, que vos discours ne
soient trop
longs pour ce chevalier, car il perd beaucoup de sang. Alors elles
s’approcherent toutes de luy, et presque par force, apres luy avoir
destaché le brassai gauche, luy banderent sa playe qui n’estoit
pas
grande, avec leurs mouchoirs, et luy firent une escharpe pour luy
soulager le bras avec, leurs voiles, et après luy remirent le
brassai,
comme il souloit estre.
Alors Galathée fut d’avis, puis que l’on ne voyoit point revenir
[294/295] leurs chariots, de s’en aller au petit pas à
Mont-verdun, où
elle les pourroient attendre avec commodité, se doutant avec
raison
qu’ils se fussent rompus dans quelques précipices. Et parce que
le
chemin estoit court et fort beau, toutes les nymphes appreuverent ce
qu’elle avoit proposé, et ainsi le chevalier la prist d’un
costé sous
le bras, et Silvie de l’autre, pour l’aider à marcher. Toutes
les
autres la suivoient, sans parler d’autre chose que de la valeur et du
merite de l’estranger ; les unes louoient son combat, les autres
blasmoient l’outrage qu’on luy avoit voulu faire ; quelques unes
admiroient son asseufance, et quelques autres ne pouvoient assez
estimer la deffence qu’il avoit faite pour son cheval mort, et celle
qu’il avoit voulu faire du Corps d’Argantée. Mais toutes
desiroient
passionnement de sçavoir qu’il estoit, tant la valeur a cela de
propre
qu’elle s’acquiert une merveilleuse faveur parmy les dames.
II n’avoit point encores haussé sa visiere, et marchoit sans
faire
semblant de le vouloir faire, lors que Silvie, voyant la
curiosité de
toutes ses compagnes : II me semble, dit-elle, madame, que nous avons
trop d’obligation à ce brave chevalier pour demeurer plus
long-temps
sans cognoistre et son visage et son nom. Si vous nous le permettez,
nous esprouverons sa courtoisie, comme nous avons desja veu sa valeur,
aussi bien marche-t’il avec trop d’incommodité, ayant tousjours
la
visiere baissée, tout ainsi que s’il estoit encore aux mains
avec
Argantée.
Le chevalier, sans attendre que Galathée respondit : Pour mon
visage,
dit-il, madame, il ne vous sera point caché quand il vous plaira
de le
voir, mais pour mon nom, je vous supplie de permettre que je le
celé,
aussi bien ne le cognoistriez vous pas. Galathée respondit : II
faut,
gentil chevalier, que vous nous contentiez en tous les deux, et vous
n’en devez point faire de difficulté, car si vous voulez vous
celer,
puis que vous dites que vostre nom est si incogneu, aussi bien ne le
cognoistrons nous point, et vous nous aurez satisfaictes. – Je voy
bien, madame, respondit-il, qu’il est plus aisé de vaincre les
chevaliers, pour vaillans qu’ils soient, que de se deffendre des belles
dames. J’useray donc de supplication, et des deux choses que vous me
demandez, je satisferay à l’une maintenant, et remettray s’il
vous
plaist l’autre jusques à ce que nous soyons à
Mont-verdun. – Ce sera
donc, adjousta Galathée, avec condition que vous m’accorderez
encores
Une chose que je vous demanderay. – II n’y a rien, repli- [295/296] qua
le chevalier, que vous ne me puissiez commander, et à quoy je ne
satisfasse de tout mon pouvoir.
Et à ce mot, haussant la visière de son heaume, il parut
‘fort beau. Il
estoit jeune, et la peine du combat et reschauffement de la visiere
abbatue à cause de l’haleine, luy avoit donné une si vive
couleur,
qu’on ne recognoissoit point en son visage la tristesse qu’il avoit
dans l’ame. Et cela fut cause qu’elles le trouverent toutes’ si beau
qu’elles desirerent avec plus d’impatience de sçavoir qui il
estoit, et
n’eust esté qu’ils virent venir la vieille Cleontine avec une
bonne
troupe de ses filles druides et quelques Vacies et Eubages, il est
certain qu’elles ne luy eussent point donné de delay, et qu’il
eust
fallu dire, non seulement son nom, mais quelle fortune l’avoit conduit
icy, ce que Galathée ne luy cela pas, mais il respondit :
Voyez-vous,
madame, comme l’on ne doit jamais desespérer de l’assistance du
Ciel,
et mesme quand on a la raison de son costé.
Cependant qu’ils parloient ainsi, la sage Cleontine se trouva si pres,
que Galathée s’avançant un peu, la receut en ses bras, et
la tint
quelque temps embrassée, luy disant : Que vous semble, ma mere,
de
l’équipage avec lequel nous vous venons trouver ? Je pense que
mal-aisément eussiez-vous creu que je vous fusse venue voir de
ceste
sorte. – Je ne croiray jamais, madame, dit Cleontine, que vous preniez
la peine de venir vers moy, car, lors que vous aurez affaire de mon
service, vous me commanderez de vous aller trouver. Mais je scay bien
aussi que vous honorez assez nostre grand Tautates pour venir visiter
avec plus d’humilité encores le sainct lieu où il luy
plaist de rendre,
ses oracles. – J’avoue, dit Galathée, que mon dessein estoit
bien de
venir icy, mais non pas à pied ny si tost. – Voilà,
adjousta Cleontine,
comme la bonté du grand Dieu se recognoist tousjours davantage,
faisant
naistre sans que nous y contribuyons rien du nostre, bien souvent des
occasions pour luy rendre de plus grands, devoirs que nous n’avions pas
desseigné, afin d’avoir plus de suject de nous faire de
nouvelles
graces.
A ce mot, Galathée s’avança pour saluer les vierges
druides ; et puis
continuant le chemin de Mont-verdun, et ne voyant point Celidée
parmy
les autres, elle luy demanda où elle l’avoit laissée. –
Madame, luy
dit-elle, il ne fut jamais un plus heureux mariage que celuy de Thamire
et d’elle, et je ne croy pas que ceux qui les verront ensemble ne
prennent envie de se marier, – Et qu’est-il, [296/297] adjousta la
nymphe, de Calidon, et comment vit-il avec elle ?
O Madame ! respondit Cleontine, il est entierement guery du mal qu’elle
luy avoit fait, il n’a plus d’autres pensees que d’épouser
Astrée. –
Comment, reprit la nymphe, Calidon veut espouser Astrée ? et
elle, le
veut-elle bien, et qui est-ce qui traitte ce mariage ? – C’est,
dit-elle, Phocion, oncle d’Astrée, et Thamire qui voudroit bien
luy
voir des enfans, puis qu’il n’en peut point avoir de son costé.
Mais je
croy que difficilement ce mariage se fera, car Astrée en est
tant
esloignée, qu’il y aura bien de la peine à l’y faire
consentir. – Et
pourquoy ? dit Galathée, aime-t’elle quelqu’autre berger ? –
Nous
n’oyons point dire, reprit Cleontine, qu’elle en aime maintenant, mais
elle ne s’est pas peu empescher, apres la mort de Celadon, de declarer
l’amitié qu’elle luy portoit et mesme depuis quelque temps, luy
faisant
dresser un vain tombeau. – Et qu’est-il devenu, ce berger duquel vous
parlez ? dit la nymphe. – Je croy, madame, respondit Cleontine, qu’il y
a sept ou huit lunes qu’il se noya. – Et pourquoy, dit la nymphe, luy
fit-on ce vain tombeau ? – Parce, madame, dit Cleontine, que nos plus
sçavans Sarronides et druides nous font entendre que l’esprit de
celuy
qui meurt va errant plusieurs siecles, quand les survivans ne rendent
pas ces devoirs de la sepulture. Et d’autant que l’on n’a jamais peu
trouver le corps de Celadon, on luy a dressé ce vain tombeau
duquel je
vous parle. – Comment, reprit Galathée, lors qu’il se noya, le
corps
aussi se perdit, et depuis l’on ne l’a jamais retrouvé ? –
Jamais,
madame, dit Cleontine, l’on n’en a peu sçavoir nouvelle, et il
ne faut
pas croire que tous les bergers d’alentour n’y ayent usé de
toute la
diligence qu’il estoit possible, car il n’eut jamais berger en ceste
contrée mieux aimé. Aussi véritablement il le
meritoit, et s’il eust eu
le bon-heur d’estre cogneu de vous, madame, je m’asseure que vous en
eussiez faict le mesme jugement. Et à ce que je puis scavoir, il
y
avoit fort long-temps que ce berger servoit Astrée, mais si
discrètement que personne ne s’en estoit apperceu ; et cela
d’autant
moins qu’il y avoit fort peu d’apparence qu’il y deust avoir je
l’ajnour entr’eux, à cause de l’inimitié qu’il y avoit de
long-temps
entre leurs peres. Et d’autant que l’amour qui est couvert est beaucoup
plus violente, il y a de l’apparence que la leur la devoit estre, tant
pour ce sujet que pour le merite du berger et de la bergere, car je
vous puis bien dire, madame, avec toute verité, que je ne vis
jamais
rien de plus beau ny de plus [297/298] accomply que ceste fille. Or
Phocion qui est son oncle, et qui comme son plus proche parent en a le
soing, veut maintenant la marier à Calidon : il est
veritablement bien
gentil berger, mais il y a tant de difference de luy à Celadon
qu’il
n’y a pas apparence que la bergere y puisse consentir, ayant encores la
memoire si fraische. Et toutesfois Calidon ne laisse pas de l’esperer,
et se tient le plus près d’elle qu’il luy est possible. Quant
à
Thamire, il vid le plus heureux et content du monde, et dit que les
blesseures du visage de Celidée estant des tesmoignages de sa
vertu, la
luy rendent si belle et si aimable ; qu’il ne sçait s’il doit
desirer
qu’elle fust autrement. Et en ce contentement, il est si satisfait
qu’il ne la peut eslojgner d’un pas ; je’suis bien marrie qu’elle nee
soit icy pour avoir l’honneur, toute laide et defigurée, qu’elle
est,
de vous faire la reverence. Mais Astrée, Diane, Phillis et les
autres
bergeres des hameaux voisins sont cause qu’elle n’y est pas, l’ayant
depuis hier conviée d’aller de compagnie visiter la fille
d’Adamas, qui
ne fait que de revenir d’entre les vierges druides des Carnutes, et que
l’on tient pour l’une des plus belles filles et des plus discrettes de
toute la contrée. – Peut-estre, dit Galathée,
reviendra-t’elle ce soir,
et nous pourrons bien la voir encores. – Je le voudrois, respondit
Cleontine, mais j’ay grand peur que Thamire qui l’a accompagnée,
ne
soit cause du retardement, car pour peu qu’il soit tard, il ne la
laissera pas mettre en chemin, ayant trop de soing de sa santé ;
outre
que j’ay sceu que la venerable Chrisante vouloit aussi estre de la
partie et qu’elles la sont allée prendre à Bon-lieu, pour
toutes
ensemble faire cette visite.
Ainsi alloit discourant Cleontine, et sans en faire semblant,
Galathée
apprenoit des nouvelles de Celadon, de l’amour duquel elle ne se
pouvoit deffendre, bien estonnée toutesfois de ce que l’on ne
sçavoit
qu’il estoit devenu. Et lors repensant en soy-mesme que ce berger
n’estant point en cette contrée, elle avoit accusé
à tort Leonide, elle
fit dessein de la rappeller aupres d’elle ; et pour cet effect se
resolut de passer chez Adamas, tant pour l’amener avec elle, que pour
l’esperance qu’elle avoit d’y rencontrer cette Astrée, de
laquelle elle
avoit tant ouy parler, afin de juger si sa beauté estoit telle
qu’elle
peust convier Celadon de mespriser si fort la sienne.
Et en ces pensées, elle ne peut s’empescher de souspirer assez
haut,
dequoy Cleontine s’appércevant : Que veut dire cela, ma-
[298/299]
dame, luy demanda-t’elle, je vous oy souspirer : avez-vous quelque
chose qui vous fasche ? Galathée qui ne la vouloit pas pour
secretaire
de ses pensées, luy respondit : Je souspire, ma mere, parce que
je suis
en peine de Clidaman, vous sçavez le lieu où il est et
s’il n’y a pas
occasion de craindre pour luy. Plusieurs jours sont passez qu’Amasis ny
moy n’en avons point de nouvelles, et depuis quelque temps les Vacies
nous advertissent que la plus-part des victimes, lors qu’ils viennent
à
visiter les entrailles, se trouvent defaillantes aux plus nobles
parties. De plus, j’ay eu tout plein de songes fascheux ; je vous
asseure que toutes ces choses me tiennent en peine, et ma mere qui est
encores plus apprehensive que je ne suis pas, a trouvé bon que
nous
rissions des sacrifices, et que je vinsse consulter cet Oracle,
où je
pensois venir au retour de Bon-lieu, où j’allois faire faire
quelque
sacrifice aux dieux infernaux au lieu d’elle qui avoit ce dessein ce
matin, mais qui depuis, empeschée de quelques affaires qui luy
sont
survenues, m’a commandé d’y aller en sa place.
– Madame, respondit alors la sage Cleontine, nostre grand Tautates est
si bon, que quand nos erreurs le convient à nous chastier, il
fait ce
qu’il peut pour nous en advertir, afin que la crainte du mal futur nous
fasse tourner vers luy, et qu’avec sacrifices, supplications et
amendemens, nous appaisions son ire, et divertissions les chastimens
preparez en de nouvelles graces. C’est pourquoy, madame, il ne faut pas
mespriser ces advertissemens, car lors que cela advient, il appesantit
d’autant plus sa main sur nous que nous avons eu peu de soing de ses
advis. Que Amasis et vous preniez donc bien garde à ces
demonstrations,
puis qu’il faut croire qu’asseurément elles ne sont point faites
sans
raison, et repassez devant vos yeux vos actions, et s’il y en a
quelqu’une que vous puissiez juger n’estre pas bonne, reprouvez-la
vous-mesme, sans attendre que Tautates le fasse un peu plus
sensiblement. Apres, considerez ce qui se fait en vostre-maison, et
s’il y est offencé en quelque chose, reformez-la en sorte que
cela ne
se commette plus. En fin, jettez l’œil sur toute la contrée, et
avec
diligence vous informez des abus qui s’y commettent, pour chastier ceux
qui en sont les autheurs, car l’estat ou le vice demeure impuny, et la
vertu sans loyer est bien tost désolé. Sçachez,
madame, que le prince
et son Estat ne font qu’un corps duquel le prince est la teste,
[299/300] et comme tout le mal que le corps ressent, luy vient de la
teste, de mesme tout le mal que souffre la teste luy procede du corps.
Je veux dire aussi que comme Tautates chastie le peuple pour les fautes
que commet le prince, de mesme il punit le prince pour celles que son
peuple commet. Voilà, madame, le conseil que je vous puis
donner, et
lequel je ne vous ay peu taire pour le deub de la vacation que je fais.
Galathée remercia avec beaucoup de courtoisie la sage Cleontine,
et luy
promit de non seulement penser souvent à ses prudentes
remonstrances,
mais de les representer encores à Amasis, afin de les ensuivre.
Et
apres, elle adjousta que l’accident qui venoit de luy arriver la
troubloit beaucoup ; car, outre la mort d’Argantée, l’insolence,
de
Polemas en sa presence luy estoit si desplaisante, qu’elle en estoit
blessée bien avant dans l’ame. – Madame, luy respondit
Cleontine, il
faut bien souvent excuser les premiers mouvemens, car ils ne sont pas
en nostre puissance, et si nous ne supportons entre nous les deffauts
de l’humanité, comment voulons-nous que Tautates nous les
supporte ? –
Mais, dit Galathée, contre un estranger, et qui avoit raison, et
puis
en ma presence ? Croyez, ma mere, que c’est une hardiesse qui procede
d’autre chose que de courage, et que cela me faict juger qu’il se tient
pour si puissant qu’il pourroit bien encores entreprendre quelque chose
de pire. – A la verité, dit Cleontine, quand le sujet perd ce
naturel
respect qu’il doit à son seigneur, il le faict par faute de
jugement,
ou pour se sentir si puissant qu’il n’en craint point l’indignation, et
c’est à quoy il faut bien prendre garde.
Avec de semblables discours, elles arriverent en la maison de la sage
Cleontine, où Galathée entra1, tant pour se reposer, que
pour faire
panser l’estranger, auquel toutes ces nymphes ne pouvoient faire assez
d’honneur et de demonstration de bonne volonté. Et mesme Silere,
qui en
une autre saison eust eu moins agreable sa victoire, lors
qu’Argantée
n’estoit point sorty avec elle des termes de la discretion, mais depuis
que son amour s’estoit changé en medisance, elle luy avoit pris
une
haine si grande qu’elle eut bien le courage de le voir mort sans luy
donner une seule larme, tant l’injure presente efface aisement les
services passez.
Le chevalier fut incontinent desarmé et visité par les
mires, qui ne
luy trouverent que la seule blesseure de l’espaule, qui estoit encores
si petite qu’ils n’en firent point de cas ; seulement-ils luy
conseillerent de demeurer au lict ce jour là, à cause du
sang qu’il
avoit perdu, tant par lés chemins que durant le combat. [300/301]
Galathée qui desiroit, avant que de partir de ce lieu, de faire
ia le
sacrifice qu’elle avoit resolu pour consulter l’Oracle, envoy querir
des taureaux et autres choses necessaires pour le lendemain matin, puis
qu’alors il estoit trop tard, et mesme que le chevalier estranger la
supplia, qu’il peust en mesme temps consulter l’Oracle et joindre
ensemble leurs sacrifices. Elle le permit pour le gratifier en cela,
encores que ce ne fust pas bien la coustume, et cependant envoya de
tous costez pour faire venir ses chariots, et faire chercher l’escuyer
du chevalier incogneu.
Apres qu’ils eurent disné et que chacun estoit attendant
nouvelles de
ceux qui s’estoient escartez, Galathée s’estant assise au chevet
du
lict du chevalier, voyant qu’il y avoit un grand silence dans la
chambre, elle luy dit : II me semble, seigneur chevalier, qu’encores
que nous vous ayons toutes beaucoup d’obligations du combat que vous
avez faict contre l’outrecuidé Argan en nostre faveur,
toutesfois vous
nous estes encores obligé de quelque chose, car lors que nous
vous
avons prié de hausser vostre visiere nous vous avons ensemble
supplié
de nous dire vostre nom, quelle fortune vous a conduit en ceste
contrée. Vous avez bien satisfaict à l’une de nos
requestes en vous
laissant voir, mais l’arrivée de la sage Cleontine vous a
empesché de
satisfaire à l’autre partie de nostre demande, et toutesfois, si
vostre
combat avoit faict desireuses de voir vostre visage, vous devez croire
que la veue que vous nous en avez permise nous a augmenté
l’envie
d’entendre qui vous estes, afin de sçavoir à qui nous a
tant
d’obligation, et quel subject vous a faict venir icy, pour vous y
servir, si nous en avons le moyen. Maintenant que nous sommes de
loisir, et qu’il ne faut craindre que le parler puisse nuire à
vostre
blesseure, nous vous redemandons l’accomplissement de ceste debte. – Je
n’avois jamais ouy dire, madame, respondit le chevalier en sousriant,
que demander quelque chose à une personne, l’obligeast de la
donner. –
Sortez en cela d’erreur, repliqua la nymphe, car il faut que vous
sçachiez, seigneur chevalier, que c’est un particulier
privilège des
dames de ceste contrée, et vous sçavez bien que l’on est
obligé aux
lois du pays où l’on se trouve. – II est vray, madame, dit-il,
mais la
difficulté que j’en fais n’est point, sans raison, né me
pouvant
imaginer que ce vous soit chose agreable d’ouyr la miserable fortune du
plus desastre chevalier qui vive, si toutesfois on doit appeller vivre,
de trainer ses jours entre toutes les infortunes et les miseres
[301/302] qu’un homme puisse jamais rencontrer. – Vous ne devez pour
cela faire difficulté, luy dit Galathée, de nous dire vos
desplaisirs,
à nous, dis-je, qui ne desirons que de vous servir. – Madame,
interrompit-il, s’ils estoient contagieux, vous auriez bien occasion de
les craindre. – Non, non, seigneur chevalier, reprit-elle, chacun porte
son fardeau, et je m’asseure qu’en toute ceste compagnie, il n’y a
celuy qui ne pense en avoir le plus grand. Ne laissez donc de nous
descouvrir vostre blesseure ; quelquesfois, quand on la dit, on
rencontre des personnes qui donnent des remedes inesperéz. – Ce
ne sera
jamais l’esperance des remedes de guerison, repliqua-t’il, qui me fera
monstrer la mienne, sçachant bien que mon seul remede est en la
mort,
mais seulement pour vous obeyr, et pour satisfaire à la
curiosité de
ces belles dames.
Et lors, se relevant un peu sur le lict, il reprit de ceste sorte :
SUITTE
de l’Histoire de Damon et de Madonte.
Je penserois avoir une grande occasion de me douloir de la
fortune qui
m’a si cruellement et si continuellement poursuivy depuis le jour de ma
naissance, ou pour le moins, depuis que je me sçay cognoistre,
si je ne
considerois que ceux qui s’en plaignent sont plus cruels envers le
grand Tautates qu’ils ne -sont envers les hommes, puis que nous
laissons bien à chacun la libre disposition de ce qui est sien,
et nous
ne voulons pas qu’il puisse à son gré disposer de nous
comme si tout
l’univers, et tous les hommes particulierement n’estoient pas siens, et
faicts de ses mains. Ceste consideration m’a lié bien souvent la
langue, lors qu’en l’excez de mes douleurs j’ay voulu murmurer contre
ceste fortune, qui ne semble avoir puissance que de me mal faire, tant
et si longuement elle m’a travaillé. Et toutesfois, si en la
violence
du mal, il peut estre permis de jetter quelque souspir, non pas pour se
douloir, mais seulement pour tesmoignage que l’on le ressent, ne vous
estonnez point, madame, je vous supplie, si en la suite de ce discours,
vous me voyez quelquefois contraint de sous-pirer par le souvenir de
tant d’infortunes ; et croyez que ; si ce n’estoit vostre exprez
commandement, je n’aurois garde de vous raconter ma misérable
vie, et
dont le souvenir ne me peut apporter qu’un rangregement de mes peines.
[302/303]
Sçachez donc, madame, que je suis d’Aquitaine, eslevé par
le roy
Torrismond, l’un des plus grands roys qui ayt commandé sur les
Visigots, prince si bon et si juste, qu’il se faisoit aymer de ses
peuples, comme s’ils eussent esté Visigots. Ce roy se pleut
à relever
sa Cour par dessus tous les autres roys ses voisins, fust par les
armes, fust par la gentillesse et civilité de ceux qui
demeuroient prez
de sa personne ; de sorte que nous estions une bonne troupe de jeunes
enfans qui fusmes nourris prez de luy aussi soigneusement que si nous
eussions esté les siens propres. De ceste mesme volée fut
Alcidon,
Cleomer, Celidas, et plusieurs autres, qui tous sont reussis
tres-accomplis chevaliers.
Je fus donc nourry parmi eux, et puis dire que ceste nourriture est la
seule apparence de bonne fortune que j’aye recogneu en toute ma vie.
Mon père qui s’appelloit Beliante, et qui par sa vertu s’estoit
acquis
une grande authorité prez de Thierry, et telle qu’il fut grand
comte de
son escuyer, me laissa orphelin, que j’estois encores au berceau,
commençant la fortune de ce temps-là la persecution que
depuis elle a
tousjours continuée ; car ne voulant pas que je me prevalusse du
credit
que mon pere s’estoit acquis, elle me l’osta que j’estois encores au
tetin, et ma mere bien tost apres, craignant, comme je crois, que le
bien que ceste ennemie fortune leur avoit faict, si j’eusse esté
en un
aage capable de le sçavoir conserver, ne fust demeuré
entre mes mains,
aymant mieux, la cruelle qu’elle estoit, me donner [259/260] occasion
de porter le dueil dans le berceau et avec mes langes mesmes.
Au sortir de mon enfance je tournay les yeux sur une belle dame, le nom
de laquelle-je desirerois fort de taire, aussi bien que le mien, pour
ne point descouvrir entierement mon mal. – Non, non, interrompit
Galathée, il faut que nous sçachions et son nom et le
vostre, comme la
chose que nous desirons le plus. – Je vous diray donc, dit-il, que je
m’appelle Damon, et elle, Madonte. – Comment ? reprit incontinent
la nymphe, ce Damon qui a servy Madonte, fille de ce grand capitaine
Aquitanien nommé, Armorant, qui fut tué en la bataille
d’Attila sur le
corps du vaillant roy Thierry, et que Leontidas avoit prise pour la
faire espouser à son nepveu ? Vous estes ce Damon qui
poussé de
jalousie, se battit contre Tersandre fort peu de temps avant la mort de
Torrismond. – Je suis, respondit froidement le chevalier, ce mesme
Damon dont vous parlez, c’est-à-dire, et le plus
infortuné chevalier
qui vive, et qui ayt jamais vescu. – Vous 303/304] m’estonnez
infiniment, dit-elle, car il y a long temps que chacun vous tient pour
estre mort ; et de faict vostre escuyer n’apporta-t’il pas un mouchoir
plein de vostre sang à vostre maistresse, où plustost
à la meschante
Leriane, pour tesmoignage de vostre mort ? – II est vray, respondit le
chevalier, avec un grand souspir, mais la fortune qui ne me vouloit pas
tenir quitte à si bon marché, ordonna que je vivrois pour
avoir encor
un peu plus de loisir de me faire du mal. – Vrayement, dit la nymphe,
il y en a plusieurs de bien trompez, car l’opinion de vostre mort est
telle par toutes ces contrées que l’on ne tient rien de plus
certain.
Et je me souviens que quand la nouvelle en vint icy, et que l’on
racontoit vos amours, vostre jalousie et vostre mort, plusieurs vous
plaignoient, non seulement pour vous estre perdu pour un si mauvais
sujet, mais encores pour n’avoir point vescu un peu d’advantage, pour
veoir la vengeance que l’on prit peu apres de la cauteleuse et
malicieuse Leriane, leur semblant à tous que vostre
fidlité et vostre
affection meritoient bien que vous partissiez de ceste vie, pour le
moins avec la satisfaction de sçavoir l’innocence de la pauvre
Madonte.
Mais comment est-il possible que vous soyez sauvé et que je vous
voye
maintenant icy ? – Madame, respondit le chevalier, puis que vous
sçavez
toutes ces choses aussi bien que moy, je veux dire tout ce qui m’est
advenu jusques au combat de Tersandre, et à l’opinion de ma
mort, je ne
m’amuseray donc point d’advantage à les vous redire, et
seulement, puis
qu’il vous plaist me le commander, je vous raconteray ce qui s’est
passé depuis, ce qui me fera passer sous silence une grande
partie de
ce que j’avois à vous dire, et abreger par ainsi une grande
partie de
mes cruelles peines.
Il est certain que je sortis du combat que j’avois eu contre Tersandre,
blessé en divers lieux, mais entre les autres, j’avois deux
grandes
playes qui me donnoient esperance d’en mourir, ne voulant plus vivre,
puis que celle pour qui seule la vie m’estoit chere, m’avoit si
cruellement trahy. En ce dessein, je prenois les chemins plus escartez,
pensant que le sang venant à me deffaillir, à la fin
j’acheverois cette
malheureuse vie. Et avec ceste resolution, lors que je me sentis
deffaillir, je commanday à Halladin mon escuyer de porter
à Madonte, la
bague que j’avois ostée à Tersandre, et à Leriane,
ce mouchoir plein de
sang. L’un pour monstrer à celle que j’aimois qu’elle avoit eu
tort de
pre- [304/305] ferer à moy une personne qui le meritoit moins,
et
l’autre, pour saouler s’il se pouvoit la cruauté de Leriane.
Je cogneus bien par la response qu’il me fit, que si par deffaillance
je demeurois entre ses mains, il me porteroit en lieu où il me
feroit
guerir par de soigneux remedes en despit que j’en eusse. Cette
cognoissance fut cause que me sentant deffaillir, je m’efforçay
de
gaigner la riviere de la Garonne, et de fortune en un lieu où la
rive
estoit si haute, et de plus si pleine de pointes de rochers qui
s’advançoient, que je creus asseurement que me laissant aller en
bas,
je serois en pieces avant que je peusse donner dans l’eau. Mais mon
fidele escuyer qui n’ostoit jamais l’œil de dessus moy recogneut mon
dessein à mes yeux, comme je croy, qui demonstroient l’horreur
de la
mort prochaine, et pour m’en empescher, s’avança pour me retenir.
Voyez, madame, que c’est qu’un homme desja a resolu de mourir : de
peur que j’eus qu’il ne me retinst, je fis un si grand effort pour me
jetter promptement en bas que mon salut fut tel, que je ne touchay
point les pointes avancées des rochers, tant j’allay avant dans
le
fleuve. Ainsi la fortune se plaist à se servir pour un contraire
effect
des choses que nous faisons à autre dessein, car l’extreme desir
que
j’avois de mourir, se peut dire avoir esté cause de m’empescher
de
mourir. Mon escuyer cria et courut bien promptement à moy, mais
ce fut
en vain, car, encores qu’il me prit par un bout de ma Juppé, le
bransle
que je m’estois donné fut si grand que, ne me voulant point
lascher, je
l’emportay avec moy dans le precipice. Et ce fut bien un miracle comme
il ne se froissa contre ces rochers, car ne s’estant pas eslancé
comme
moy, il tomba parmy ces pointes, que je pense les dieux l’avoir voulu
sauver tant inesperément, pour apprendre aux autres qu’ils
n’abandonnent jamais ceux qui se jettent dans les perils pour secourir
leurs maistres. Il tomba donc dans le fleuve sans rien rencontrer, mais
si estourdy de la hauteur de sa chutte, et du danger où il
estoit, que
sans prendre garde à ce que je devenois, il ne pensa plus
qu’à sortir
du fleuve, ce qu’il fit quelque temps après avec beaucoup de
peine, et
ayant tant avalé d’eau qu’il estoit à moitié
noyé. Quant à moy, n’ayant
ny la force, ny la volonté de me sauver, je fus incontinent
englouty de
l’onde, où je perdis à mesme temps toute sorte de
cognoissance. Mais
parce que ce fleuve est randement impetueux, aussi tost que le courant
m’eut pris, il [305/306] m’emporta à plus d’une demie lieue de
là,
tantost dessus et tantost dessous l’eau, et sans doute je ne me fusse
point arresté, que je ne fusse entré dans la mer, sans
quelques
pescheurs qui de fortune alloient par la riviere avec leurs petits
bateaux. Ils me virent de loing, et ne pouvans au commencement juger ce
que c’estoit, le desir du gain les convia de se séparer, l’un
d’un
costé, et l’autre de l’autre, pour ne me point faillir. Mais
quand je
fus un peu plus pres, ils recogneurent que c’estoit une personne, et
lors, outre l’asseurance du gain, esmeus de charitable compassion, ils
me jetterent, ainsi que je passois aupres d’eux, certains crochets
attachez à une longue corde, qui de fortune se prirent dans mes
habits,
et puis me retirant çeu à peu, me joignirent à
leur petit bateau, me
conduisirent au bord, et m’estendirent sur le sable, où m’ayant
despouillé, ils virent les grandes blesseures que j’avois, et
qui
paroissqient encores toutes fraisches.
Ils furent à la vérité bien estonnez, mais plus
encores quand fouillans
dans mes poches, ils me trouverent quantité d’argent, et aux
doigts
trois ou quatre bagues de valeur. Il y en eust un d’entr’eux qui dit :
Ce jour est notre bon-heur, ou nostre malheur entierement, car voicy de
quoy nous faire riches pour le reste de nos jours. Mais si la justice
en est advertie, et que nous n’en ayons rien dit, l’on dira sans doute
que c’est nous qui l’avons tué ; si nous le disons, toute cette
richesse nous sera ostée, et encore ne sçay-je si l’on ne
nous blasmera
point de n’en avoir recelé, par ainsi de quelque costé
que nous nous
tournions, il y a bien du peril pour nous.
Tous furent en cette mesme doute et ne sçavoient à quoy
se resoudre,
lors qu’un d’entr’eux qui avoit un peu de resolution d’advantage :
Freres, dit-il, enterrons-le dans ce gravier, le plus avant que nous
pourrons, gardons pour nous le bien que Tautates nous a envoyé,
sans en
vouloir faire part à ceux qui sans doute nous l’osteroient tout.
Nous
sommes bien asseurez que ne sommes point coulpables de cette
meschanceté ; ne l’estans point, soyons encores plus certains
que Dieu
ne delaisse jamais les innocens. C’est pourquoy partageons entre tous
quatre ce que nous.avons, trouvé, et si quelqu’un de la troupe
veut
faire autrement, je suis resolu avec la part qui me viendra de m’en
aller et passer à mon aise le reste de ma vie. Soudain que
celuy-cy eut
parlé de ceste sorte, tous les autres, l’approuverent, et
soudain
mirent la main à l’œuvre. Avant toute chose, ils se mirent
à faire la
fosse pour [306/307] m’enterrer, et ne voulurent point partager ce
qu’ils avoient trouvé, qu’elle ne fust faicte, afin que chacun y
travaillast de meilleure volonté.
Cependant qu’ils se hastoient de la finir, il y eut un vieil druide qui
voyant ces pescheurs de loing, eut opinion qu’ils partageoient leur
pesche, et parce qu’il faisoit une vie fort exemplaire, ne vivant que
des aumosnes, jeusnant presque tous les jours, il estoit honoré
et
respecté de chacun. Ce bon vieillard en ses jeunes ans avoit,
comme les
autres, suivy les folles apparences du monde, mais ayant
espreuvé
combien les promesses eh est oient menteuses, il s’estoit retiré
de la
frequentation des hommes, au sommet d’un petit rocher qui estoit sur le
bord de ce fleuve, et pour vacquer plus librement à la
contemplation,
s’estoit entierement deffaict de tous les biens qu’il avoit eus de ses
ancestres, action qui l’avoit rendu si estimable en toute cette
contrée
qu’il estoit craint et redouté comme un vray amy de Tautates. Ce
druide
donc voyant ces pescheurs ainsi le long du gravier, vint sur son petit
asne leur demander quelque chose de leur pesche. Ils estoient si
attentifs à leur ouvrage qu’ils ne se prirent garde de luy qu’il
ne
fust assez pres d’eux, pour recognoistre que c’estoit un corps
despouillé, et non pas du poisson, comme il avoit pensé.
Je ne sçay lesquels furent plus estonnez, ou eux, de le voir si
proche
qu’il estoit impossible de me cacher, ou luy, de se rencontrer à
un
meurtre, car il creut incontinent que c’estoient eux qui m’avoient
tué
; et cela, d’autant plus que s’approchant d’avantage, il voyoit le sang
encores tout vermeil, car de temps en temps il en s’ortoit tousjours
quelque goutte. Mais quand il fut arrivé, et qu’il vid les
blesseures
toutes fraisches et toutes sanglantes, il commença de les
reprendre
rudement, et de les menacer du chastiment de Dieu et des hommes :
Pensez-vous, mal-heureux que vous-estes, leur dict-il, que quand vous
cacheriez ce corps dans le centre de la terre, la justice de Tautates
ne le fasse pas descouvrir à la veue.de tous ? Et pensez-vous
que la
vengeance que ce sang crie devant son throsne ne vous atteigne en
quelque Heu de l’univers où vous puissiez vous enfuyr ? Combien
estes
vous incensez, pour un misérable gain qui vous trompe, d’avoir
commis
une si exécrable meschanceté ?
Eux qui n’estoient pas meschans, comme ils le monstrerent bien depuis,
et portoient un très-grand respect à ce druide, se
jetterent à genoux
devant luy, l’asseurant qu’ils estoient inno- [307/308] cens de ce
sang, luy raconterent comme ils m’avoient retiré de l’eau, et
quel
estoit leur dessein, qu’il pouvoit bien juger que les blesseures qu’il
voyoit en ce corps ne pouvoient estre faictes sans armes, et qu’ils
n’en avoient point, et que quand ils l’avoient veu venir vers eux,
s’ils eussent faict ceste meschanceté, ils s’en fussent fuys
aisément
et passé de l’autre costé du fleuve pour se sauver, mais
qu’ils
l’avoient expressement attendu pour leur justification, en cas
qu’à
l’advenir l’on les en voulust accuser.
Ce bon-homme, considerant toutes ces raisons, commença de
prendre
opinion qu’ils disoient vray, et pour le mieux recognoistce, se fit
descendre, et s’approcha de moy, et voyant les blesseures si fraisches
: Mais m’asseurez-vous, dit-il, que vous estes innocens de ceste mort ?
– Nous vous le jurons, dirent-ils, par le guy sacré de l’an
neuf. –
Vous estes doublement punissables, si c’est vous qui l’avez commis,
continua-t’il ; que si vous ne l’avez pas fait, vous ferez bien d’en
rechercher les homicides, car sans doute ils ne doivent pas estre loing
d’icy, et s’ils ne se trouvent, il est dangereux que vous n’en soyez
accusez. Et parce que je ne voudrois que des innocens eussent du mal,
ny que des malfaicteurs demeurassent impunis, dictes-moy où sont
les
habits qu’il avoit quand vous l’avez trouvé ? Eux alors, comme
si desja
ils eussent esté entre les mains des juges, sans plus se
souvenir de la
resolution qu’ils avoient faicte, luy representerent non seulement ce
qu’il demandoit, mais aussi tout ce qu’ils avoient trouvé, fust
de
l’or, ou des bagues.
Alors le bon druide : Je croy veritablement, dict-il, que vous estes
innocens, puis que si librement vous monstrez ces choses precieuses, et
soyez certains que Dieu vous aydera, soit en ceste occasion, soit en
toute autre, tant que vous vivrez en cette preu-d’homie. Et soudain se
jettant à genoux, et leur faisant signe qu’ils en fissent de
mesme : O
grand Tautates ! s’escria-t’il, joignant les mains en haut, et tenant
les yeux contre le ciel, qui as un soing particulier des hommes,
destourne de notre chef la vengeance de ceste mort, et vueille par ta
bonté amender ceux qui l’ont commise ! Et parce que mes
blesseures
saignoient de moment à autre, il leur dist qu’il falloit me
laver, et
finir le pitoyable office qu’ils avoient commencé pour me mettre
en
terre, et qu’ils fussent asseurez que quoy que le soupçon-fust
grand
contre eux, toutesfois le Dieu tout-puissant ne les delaisserait point.
Que quant à ce qu’ils avoient trouvé sur. moy, ils le
gar- [308/309]
dassent fidelement, sans le partager entr’éux, afin de le rendre
si les
parens du mort le venoient recognoistre ; que si personne ne le
demandoit, ils s’en potirroient servir comme d’un présent, que
le ciel
leur avoît voulu faire, à condition de me le rendre en
l’autre vie.
A ce mot, il se baissa pour, encores que foible, s’ayder à me
rendre ce
dernier et pitoyable office, et leur demanda une piece d’or pour, selon
la coustume, me la mettre dans la bouche quand ils m’enterreroient. Ces
pauvres pescheurs, tres-aises d’avoir un si bon tesmoing de leur
innocence, firent incontinent tout ce qu’il leur avoit commandé,
et le
bon druide luy-mesme me prit entre ses bras pour avoir part à
ceste
bonne œuvre ; mais me tenant de ceste sorte embrassé, il luy
sembla que
j’estois encores chaud. Cela fut cause qu’il me mit incontinent la main
sur l’endroit du cœur, qu’il sentit comme trembler : Courage, dit-il,
mes enfans, je crois que ce chevalier aura encores assez de vie pour
vous decharger de la calomnie qui vous pourroit estre mise dessus, et
que le grand Tautates vous ayme, et veut que les coulpables soyent
chastiez, car il est encores chaud, et je sens que le cœur luy debat.
Et lors, me laissant un peu aller la teste contre bas, l’eau que
j’avois dans le corps commença de sortir en abondance, et le bon
druide, prenant leurs mouchoirs, banda mes playes le mieux qu’il peut,
et leur commanda d’apporter leurs rames pour m’en faire comme un
brancart, pour m’emporter plus doucement.
Cependant qu’ils y travailloient tous, le bon druide alla chercher
quelques herbes sur le rivage (car il en cognoissoit fort bien la
vertu), pour mettre dessus mes playes, et pour me redonner un peu de
vigueur. Il ne tarda gueres à revenir, et les froissant entre
deux
cailloux, m’en mit et dans les blesseures et sur le cœur. Incontinent
le sang s’estancha, et peu apres elles me donnerent tant de force,
qu’estant un peu soulagé de l’eau que j’avois rendue, je
commençay à.
respirer et le poulx me revint, dont ils furent tous, si aises qu’apres
avoir, remercié Tautates, Hesus, Tharamis et Belenus, ils me
tournerent
habiller le plus doucement qu’ils peurent, et m’emportèrent sur
leurs
rames, sans que je le sentisse, dans la cellule de cet homme de Dieu,
et me mirent dans un lict assez bon, où souloit quelquefois
coucher
l’un de ses nepveux, quand il le venoit visiter, car pour le sien, ce
n’estoit qu’un petit amas de fueilles seiches, sans autre artifice, ny
plus grande delicatesse. [309/310]
Je demeuray tout le reste du jour sans ouvrir les yeux, et sans donner
autre signe de vie que celuy du poulx et de la respiration. Le
lendemain sur la pointe du jour, j’ouvris les yeux, et ne fus de ma vie
plus estonné que de me voir en ce lieu, car je me souvenois bien
du
combat passé, et de la resolution avec laquelle je m’estois
jette dans
le fleuve ; mais je ne pouvois m’imaginer comment j’avois esté
mis en
ce lieu. Je demeuray longuement en ceste pensée, et cependant le
jour
s’alloit esclaircissant, et la fenestre qui estoit mal joincte et
tournée du costé du soleil levant, aussi-tost qu’il
commença de
paroistre, laissa entrer, assez de clarté en ce lieu pour me
faire
veoir comme il estoit faict. Et cela me donnoit encore plus
d’esbahissement, car toute la chambre sembloit n’estre qu’un rocher
cave, dont la voûte assez mal polie s’entr’ouvrait selon les
veines de
la pierre. Le lierre qui, ainsi que je vis depuis, servoit de
couverture à cette grotte, entroit par les ouvertures de la
fenestre et
de la porte, et grimpant par le dedans comme par le dehors, sembloit y
estre mis exprez pour servir de tapisserie.
Et parce que je voyois estendu dans le lict toutes ces choses, je
voulus m’efforcer de me relever un peu tpour le mieux considerer, mais
il me fust impossible, tant pour la foiblesse, que pour la douleur de
mes blesseures. Estant donc contraint de demeurer en l’estat où
l’on
m’avoit mis, je commençay de taster de la main où je
sentois de la
douleur, et trouvant les bandages et les choses qu’on m’y avoit
appliquées, je demeuray encores plus estonné. Alors, ne
pouvant
m’imaginer comme foutes ces choses m’estoient advenues, je m’allois
ressouvenant des choses que les estrangers nous racontent des nymphes
des eaux et des déesses qui demeurent dans les fleuves, me
condamnant
presque d’incredulité de ce qu’autresfois je m’en estois
mocqué, et
qu’il estoit impossible que cette habitation ne fust une des leurs.
Mais comme l’esprit vole incessamment d’un penser en un autre, et que
c’est l’ordinaire que ceux qui nous plaisent ou nous desplaisent le
plus,sont ceux qui nous reviennent le plus souvent en la memoire, je me
ramenteus la cause de mes desplaisirs, et. l’ingratitude de Madonte.
Souvenir qui me toucha si vivement le cœur qu’il m’arracha un assez
grand souspir, pour estre ouy du bon druide qui estoit assis à
la
porte, attendant qu’il fust heure de me venir voir. Soudain qu’il
m’ouyt, il entra dans la chambre, et sans dire mot, apres m’avoir un
peu consideré, s’en [310/311] alla ouvrir la fenestre pour mieux
voir
en quel estat j’estois ; et puis, s’approchant de moy, me toucha le
poulx, et l’endroit du cœur, et me trouvant beaucoup amendé,
monstra de
s’en resjouyr et puis s’assiant dans une chaire qui estoit cavée
dans
le rocher au chevet de mon lict, apres m’avoir quelque temps
regardé,
et jugeant que l’estonnement estoit celuy qui m’empeschoit de parler,
il me tint un tel langage :
Mon enfant, autant que le grand Dieu a faict paroistre de vous aymer
par l’assistance inespérée qu’il vous a donnée,
autant estes-vous
obligé de le remercier d’une si grande grace, et de vous rendre
obeyssant à tout ce qu’il vous commandera ; car comme la
recognoissance
que nous avons des biens que nous recevons de luy, arrache de ses mains
de nouvelles graces, de mesme la mescognoissance le rend avare par
apres aux gratifications, et liberal, ou plustost prodigue aux
chastimens. Prenez donc garde à vous, mon enfant, et voyez avec
quelles
paroles vous le remercierez, et avec quels devoirs vous recognoistrez
ce soing particulier, qu’il a eu de vous. A ce mot, il se teut pour
ouyr ce que je luy respondrois.
Ce bon vieillard avoit la face venerable, l’œil doux, la physionomie si
bonne et la parole si agreable, qu’il sembloit que quelque Dieu parlast
par sa bouche ; toutesfois l’estonnement dont j’estois saisi m’empescha
pour quelque temps de luy pouvoir respondre. Luy qui craignoit que la
foiblesse ou la grandeur de mes playes m’empeschassent de parler : Mon
enfant, continua-t’il, si vous ne pouvez me respondre pour quelque
empeschement que vos blesseures ou quelque autre mal vous rapporte,
faites m’en signe, et vous verrez qu’avec l’aide de Dieu, je vous en
soulageray.
Alors reprenant un peu mes esprits, et pour obeyr à ce qu’il
vouloit de
moy, je m’efforçay de luy respondre d’une voix assez abbatue
telles
paroles : Mon pere, les blesseures du corps ne sont pas celles qui
m’ont mis en l’estat où vous me voyez, mais celles que j’ay en
l’ame
qui, n’attendant autre guerison que celle que la mort a
accoustumé de
donner aux plus miserables, m’ont fait resoudre de chercher la fin de
ma vie dans le creux d’une riviere, qui m’a esté tant
impitoyable,
qu’elle m’a refusé le secours qu’elle ne nya jamais à
personne. Et ces
choses sont celles dont je me ressouviens encore, mais je n’ay point de
memoire, et c’est ce qui m’estonne, comment je suis hors du fleuve
où
je me jettay, et comment je me trouve maintenant en ce lieu et en
vostre prés- [311/313] ence. – Mon enfant, repliqua le druide,
je voy
bien que vostre faute et la grace que Tautates vous a faite sont plus
grandes encores que je ne pensois pas, car j’avois eu opinion que
quelqu’un de vos ennemis vous avoit traicté de la sorte que vous
estes
et que le grand pieu vous en avoit voulu sauver. Mais, à ce que
je vois
c’est vous-mesme qui vous estes voulu procurer la mort, vous mettant en
l’estant où vous estes, faute si grande et si execrable devant
Dieu et
les hommes, que je ne sçay comment il ne vous a chastié
en son ire. Car
si l’homicide d’un frere et le parricide sont de grandes fautes, parce
que le frere et le pere nous sont proches, quel doit estre le meurtre
de soy-mesme, puis que nul ne nous peut estre si proche que nous nous
sommes ? outre que c’est une action vile et indigne d’un homme de
courage, car celuy qui se tue, ce n’est que pour ne pouvoir souffrir
les peines de la vie.
Je serois trop long, madame, si je voulois redire icy toutes les
remonstrances qu’il me fit, et lesquelles il eust bien
continuées
davantage, s’il n’eust esté interrompu par les pescheurs,
desquels je
vous ay parlé, qui entrerent tout à coup dans la chambre,
conduisant
avec eux un homme attaché de cordes qu’à la
verité, je ne cogneuz pas
d’abord, tant pour avoir l’esprit distrait ailleurs, que pour estre
à
contre-jour, outre que son visage effroyé, et ses habits mal en
ordre
le changeoient et desguisoient grandement. D’abord qu’il me vit, il se
voulut jetter à mes genoux, mais il ne peut, parce qu’il estoit
attaché. En fin le regardant plus attentivement, et oyant dire
coup sur
coup comme transporté : Ha ! mon maistre, Ha ! mon maistre ! je
le
recogneus pour Halladin mon escuyer. .
Si je fus esbahy de le voir en cest estat, vous le pouvez penser,
madame, car je croyois qu’il fust noyé, l’ayant veu tomber aussi
bien
que moy dans le fleuve, mais je le fus encores davantage lors que
j’ouys l’un de ces pescheurs qui, s’addressant au druide, luy asseura
que ç’avoit esté ce jeune homme qui m’avoit mis en
l’estat où j’estois,
et que non content de m’avoir si mal traicté, il alloit encores
cherchant le corps pour le cacher, afin de mieux celer sa
meschanceté.
Le bon vieillard vouloit parler, lors que l’interrompant, je leur dis :
Non, non, mes amis, vous vous trompez, il est innocent, cet escuyer est
à moy, et je n’en eus jamais un meilleur ny un plus fidelle ;
laissez-le, je vous supplie, en liberté, afin que j’aye le
contentement
de l’embrasser encores [312/313] une fois. Ces pauvres gens bien
esbahis, voyans que je luy tendois les bras avec tant d’affection, le
laisserent venir à moy ; et lors, fondant tout en larmes,
il se
jette en terre, baise mon lict, et demeure si transporté de joye
qu’il
ne pouvoit former une parole, mais quand il fut destaché, je
l’embrassay aussi cherement que s’il eust esté mon frere.
J’avois bien
un extreme desir de sçavoir s’il avoit fait le message que je
luy avois
commandé, et par quel accident il m’avoit esté
amené de ceste sorte,
mais je n’osay le faire, de peur de descouvrir ce que je voulois tenir
secret. Le druide qui estoit sage et discret le recogneut bien, car
incontinent apres, feignant de se vouloir enquerir en quelle sorte ils
avoient rencontré cet escuyer, il sortit de la petite cellule et
les
emmenant avec luy, nous laissa tous deux seuls.
Ma curiosité ne me permit pas de retarder davantage à luy
demander s’il
avoit veu Madonte, et ce qu’elle et Leriane avoient dit et fait, et
comment il estoit tombé entre les mains de ces gens. Il me
respondit
fort au long, qu’il avoit accomply les commandemens que je luy avois
faits sans y manquer en rien, que tous ceux qui avoit ouy ma mort me
regrettoient grandement, et que s’il eust pensé de me trouver en
vie,
il m’eust apporté la response de ma lettre ; qu’incontinent
apres,
desireux de me rendre le dernier service, il estoit venu chercher mon
corps le long de la riviere, afin de me donner sepulture, en dessein de
se retirer apres si loing de ces contrées et des lieux habitez,
qu’il
n’ouyst jamais parler de chose qu’il eust veue. Et- ce matin, suyvant
le cours de la riviere, il avoit rencontré ces pescheurs
ausquels il
s’estoit enquis de ce qu’il alloit cherchant, et qu’eux, apres l’avoir
quelque temps considéré, et parlé ensemble assez
bas, tout à coup
s’estoient jettez sur luy et, l’avoient lié de la sorte qu’il
avoit
veu, pensant, à ce qu’ils luy reprochoient, que ce fust luy qui
m’avoit
ainsi traitté ; que toutesfois, quelque demande qu’ils luy
eussent
faite, il n’avoit jamais voulu dire mon nom, ny chose quelconque qui
leur peut faire cognoistre qui j’estois. Mais, continua-t’il, vous,
seigneur, par quelle fortune estes-vous venu en ce lieu, et quel est le
Dieu qui vous a redonné la vie ? Et lors, joignant les mains
ensemble,
levant les yeux pleins de larmes au ciel : Que bien-heureux, dit-il,
soit à jamais celuy duquel il s’est voulu servir pour une si
bonne
œuvre.
– Halladin, mon amy, luy dis-je, je te remercie de ce que tu as fait
pour moy, et de ta bonne volonté, et je suis bien aise que
[313/314] tu
ne m’ayez point nommé ; car je ne veux plus que les hommes
sçachent que
je sois au monde. Et quant à ce que tu me demandes, par quel
moyen je
suis venu icy, il faut l’apprendre d’autre que de moy, parce que j’en
suis aussi ignorant que tu le sçaurois estre. Et toutesfois je
te
diray-bien, qu’encores que le Ciel m’ait conservé la vie contre
mon
gré, je ne laisse de l’en remercier maintenant que je puis
sçavoir par
toy des nouvelles de Madonte, Madonte que je supplie Dieu de vouloir
conserver et à qui je souhaitte toute sorte de bon-heur et de
contentement. – A Madonte, dit-il incontinent, vous souhaitiez du
contentement et du bon-heur ? O Dieu ! est-il possible que vous soyez
encores en cette erreur ? Vous avez, ce me semble, fort peu de subject
de faire cette requeste pour elle, ny de vous en souvenir jamais, sinon
pour la detester, et pour chercher les moyens de vous venger d’elle, de
Leriane et de Tersandre ; mais cela, si j’estois en vostre place, je le
ferois avec tant de volonté de leur desplaire, que je n’en
aurois
jamais eu tant de faire service à cette ingrate et
mescognoissante. –
Si tu estois en ma place, luy respondis-je soudain, tu n’aurois pas la
mauvaise pensée que tu as, car sois certain que si je n’estois
bien
asseuré que ces paroles procedent de l’affection que tu me
portes, je
ne te verrois jamais de bon œil, tant elles sont contraires à
mon
intention. Et pource, si tu veux estre aupres de moy jusques à
la fin
de mes jours (qui sera bien tost, si elle vient aussi promptement que
je la désire), je te deffends de me parler jamais de cette
sorte, ny de
proferer jamais ces paroles qui offencent sans raison la personne du
monde que j’ayme le mieux, et qui merite le plus d’estre aimée
et
servie.
L’accident qui me survint m’empescha d’en dire davantage, pour
l’extreme foiblesse où je me trouvay, car je ne sçay si
ce fut au
commencement, pour la joye de voir Halladin, et apres, pour la colere
ou il me mit par ses paroles, mes playes recommencèrent à
saigner de
telle sorte que je devins froid et pasle et presque sans poulx. Je le
recegneus bien dés le commencement, mais parce que je desirois
de ne
vivre plus, je n’en voulois rien dire ; et sans Halladin qui s’en prit
garde, me voyant si fort changer de couleur, il est certain qu’à
ce
coup j’eusse mis fui à mes travaux, mais le fidelle escuyer s’en
courut
incontinent vers le bon druide, et l’en advertit.
Luy qui durant nostre discours avoit preparé ce qu’il me faloit
pour me
panser, et qui’n’attendoit que le terme des vingt-quatre [314/315]
heures pour lever le premier appareil, entra soudain dans ma chambre,
et me trouvant tout en sang, jugea bien que quelque esmotion
extraordinaire en avoit esté la cause. Toutesfois, sans en faire
semblant pour lors, apres m’avoir soigneusement pensé, et fait
prendre
quelque bouillon, il ferma sa fenestre, et m’ordonna de reposer un peu,
ce que la foiblesse me contraignit de faire, car cette seconde perte de
sang m’avoit mis si bas que je ne pouvois remuer une main. Cependant il
tira à part Halladin, luy remit entre les mains tout ce qu’il
avoit
retiré des pescheurs, et s’enquit fort particulierement qui
j’estois,
et quel accident m’avoit mis en l’estat où il m’avoit
trouvé ; et
là-dessus il luy raconta tout ce que vous avez ouy, madame, de
la sorte
que j’avois esté sauvé.
Mon escuyer le remercia grandement de l’assistance qu’il m’avoit
rendue, et l’asseura fort qu’il ne seroit jamais marry de la peine
qu’il avoit prise, qu’il le conjuroit par le grand Tautates de vouloir
continuer, et qu’en cela il faisoit une si bonne œuvre que et Dieu et
les hommes luy en sçauroient gré. Quant au reste qu’il
luy demandoit,
c’estoit chose qu’il ne pouvoit sans ma permission, parce que je luy
avois deffendu fort expressément, mais qu’il s’asseurast que
j’estois
tel que, quand il le sçauroit, il ne regretteroit point ny la
peine, ny
le temps qu’il y auroit employé, ne pouvant pour lors luy dire
autre
chose, sinon que j’estons des principaux des Aquitaniens. – II est
doncques Gaulois, luy repliqua-t’il, et non pas Visigot ? – II est
vray, respondit Halladin, mais pour la nourriture qu’il a eu aupres du
roy des Visigots, il est de sa maison. – II me suffit, dit le bon
druide, je voulois seulement sçavoir quelle estoit la croyance
qu’il a
du grand Dieu, parce que j’ay pris garde qu’il est grandement
affligé,
et soyez asseuré que pour le guérir, il faut commencer sa
cure par
l’esprit qui est offencé, n’y ayant pas grande apparence de luy
guerir
le corps, que la guerison de l’ame ne soit bien avancée. – A la
verité,
mon pere, vous l’avez tres-bien recogneu, reprit l’escuyer, car il est
vray qu’il n’y eut jamais esprit occupé d’une si profonde
melancolie,
que celuy de ce chevalier, mais je ne croy pas qu’il y ait que deux
medecins de ce mal. – Et quels pensez vous qu’ils soient ? adjousta le
druide ; – L’un, dit l’escuyer, est Dieu qui peut tout faire, et
l’autre la mort, qui peut tout defaire. – II faut donc, reprit le bon
vieillard, que nous recourions à Dieu, et que nous le prions de
le
[315/316] vouloir guerir, et qu’il luy plaise se servir de nous pour
cette guerison.
Depuis ce temps le bon druide eut un si grand soing de moy, qu’il ne
m’abandonnoit que le moins qu’il pouvoit, et un jour qu’il luy sembla
que j’estois un peu mieux, il me representa tant de choses, et
m’allegua tant de raisons, que je cogneus enfin que rien ne nous
advient que par l’ordonnance de Dieu, lequel nous aymant mieux que nous
ne sçaurions nous aymer, il n’y-a pas apparence que tout ce
qu’il nous
ordonne ne soit pour nostre avantage, encores que quelquefois les
medecines qu’il nous donne soient ameres et difficiles à
avaller.
Soudain que j’eus cette cognoissance, je perdis la barbare resolution
que j’avois de mourir, et me remis et resignay de sorte entre les mains
du grand Tautates, que je commençay à trouver toute chose
douce, puis
que tout me venoit de cette souveraine bonté. Cette resolution
me
profita de sorte que bien tost apres, je fus hors de danger, et puis
dans peu de jours tellement guery, qu’il n’y avoit rien qui me retint
de partir, sinon la faiblesse ; mais elle, estoit bien si grande pour
l’extreme perte de sang que j’avois faite, qu’il falut beaucoup de
temps pour me remettre, quelque soing que le bon vieillard et Halladin
peussent avoir de rnoy.
Durant ce temps, n’y ayant rien qui m’occupast que mes pensées,
je
demeurois le plus souvent hors de la petite cellule, avec excuse de
prendre de l’air pour me renforcer ; mais c’estoit seulement pour
n’estre interrompu de personne. Le bon vieillard vacquoit d’ordinaire
à
ses prieres et contemplations, et Halladin alloit dans les villes et
bourgades voisines chercher les viandes et les choses qui m’estoient
necessaires. Et moy, cependant, j’estois sur le haut de ces rochers,
tournant tousjours les yeux et le cœur du costé où
j’avois laissé
Madonte. Je me souviens qu’en ce temps-là je m’entretenois
souvent avec
ces vers :
STANCES
Sur les contentemens perdus.
I
Employer toutes ses pensées
A ne songer ny nuict ny jour [316/317]
Qu’aux choses qui se sont passées
Les premiers ans de nostre amour,
C’est le plaisir que mon tourment
Reçoit pour seul allegement.
II
Mais que te sert, ô ma mémoire !
De r’appeller incessamment
Le ressouvenir de la gloire
De mon passé contentement ?
Estre descheu d’un si grand’heur,
Accroit à mon mal sa grandeur.
III
Je me souviens que dans vostre ame
Autrefois vous n’aviez que moy,
Que nous bruslions de mesme fiame
Et ne juriez que par ma foy,
Et que vostre plus grand plaisir
N’avoit pour but que mon désir.
IV
Je me souviens qu’en mon absence
(Trop et trop heureux souvenir ! )
Vous n’aviez point de patience,
Sinon me voyant revenir,
Et que cent et cent fois le jour,
Vous souspiriez pour mon retour.
V
Une félicité passée,
Et qui ne peut plus revenir,
Est le tourment de la pensée
Qui la veut encor’ retenir,
Parce, que le bien espreuvé
Fasche plus en estant privé. [317/318]
Dés qu’il estoit jour, je sortois de ma petite
cellule, et à petits
pas, j’allois gaignant le haut de ce rocher escarpé, où
me couchant sur
la mousse, je repassois par la memoire toutes les choses qui jusques en
ce temps là m’estoient arrivées, sans oublier ny bon-heur
ny malheur
qui ne me donnast un coup tres sensible, car le mal passé me
blessoit
comme present, et le bon-heur que je n’avois plus, comme la perte d’un
bien que je pensois m’estre ravy outrageusement. L’apres-disnée,
me
retirant sous quelques arbres qui n’estoient pas fort esloignez de la
petite cellule, je considerois l’estat miserable où la fortune
m’avoit
reduit ; et mon mal, et le bien d’autruy m’offençoient
esgalement :
l’un, par le propre ressentiment, et l’autre, par l’envie et la
jalousie du contentement de ceux qui me l’avoient ravy. Mais apres
souper, me promenant le long du fleuve, j’allois considerant tous les
deplaisirs qui me pouvoient advenir, et combien il y avoit peu
d’esperance d’y remedier. Et ainsi toute la journée estoit
separée en
trois diverses considerations : Le matin, des choses passées ;
apres
midy, des presentes ; et le soir, des futures, et quelquefois ces
dernieres m’occupoit de sorte que j’y passois la plus grande partie de
la nuict, fust que j’y fusse convié par la solitude du lieu, ou
par le
silence de la nuict, ou par le plaisir que mesme je prenois en mon
desplaisir.
Car, madame, la vie m’estoit bien si ennuyeuse en ce temps-là
qu’il n’y
avoit rien que je sceusse desirer davantage que d’en voir la fin, et
m’estant resolu de ne point user de fer contre moy, je souhaitois que,
quelque chose peust me rendre ce bon office, sans que l’on me peust
accuser d’estre mon propre homicide. Et j’avois opinion que si l’ennuy
s’alloit accroissant comme il avoit fait depuis peu, il acheveroit bien
tost ma vie infortunée, et je me laissois emporter de telle
sorte à
cette opinion qu’il faloit, pour me faire revenir au logis, que le bon
vieillard bien souvent me vinst querir, ou mon escuyer.
Cette vie m’estoit si agreable que je fus plusieurs fois en
volonté de
quitter et les armes et la fortune, et m’arrester le reste de mes jours
en ce lieu ; et en ce dessein, j’en dis quelque chose à mon
escuyer, le
conseillant de se retirer avec les biens que là fortune m’avoit
donnez,
desquels je luy ferois don, et me laisser en ce lieu mespriser les
faveurs de la fortune, qui m’avoit esté si contraire quand elle
le
devoit estre le moins. Mais Halladin, fondant tout en pleurs, ne me dit
autre chose, sinon que la mort [318/319] seule l’esloigneroit de moy,
et qu’il ne vouloit point d’autre bien que celuy de me servir. Et
quelque temps apres qu’il m’eut mis dans le lict, m’oyant souspirer, il
s’approcha de moy, et me dit, voyant que je ne dormois point : Est-il
possible, seigneur, que vous vouliez vous perdre de cette sorte ? – Ah
! mon amy, luy dis-je, je ne seray jamais si perdu que l’ennuy et le
desplaisir ne me trouve bien où que je sois. – Mais se peut-il
faire,
me respondit-il, que vous vous soyez tellement oublié de
vous-mesme et
de ce que vous souliez estre, que vous ne vueillez seulement essayer
dé
revenir au bon-heur que vous avez perdu ? – Halladin, luy dis-je en
souspirant, c’est une grande imprudence de tenter une chose que l’on
sçait estre impossible. – Et comment, respondit-il,
nommerez-vous ce
qui vous donne opinion qu’il soit impossible, ne l’ayant point
essayé,
et n’y ayant raison qui vous le puisse persuader. Quant à moy,
continua-t’il, j’ay cette opinion de moy, que tout ce qu’un escuyer
peut faire ne me sçauroit estre impossible, et tiens encore pour
plus
asseuré que tout ce qu’un chevalier peut obtenir, vous le pouvez
encores, si vous le voulez. Qu’est-ce que vous en peut
désespérer ?
vous manque-t’il quelque chose que la seule volonté ? Si ce
Tersandre,
qui est cause de vostre mal-heur, eust eu cette mesme consideration,
eust-il entrepris de vous oster Madonte ? Et pourquoy, si vous avez peu
luy oster la vie, n’avez-vous et le pouvoir et la fortune de r’avoir ce
qui a desja esté à vous ? Croyez, seigneur, que ce qui a
esté une fois,
peut une autresfois arriver, si l’on s’y estudie. – Ne sçais-tu
pas,
luy dis-je, que Madonte l’ayme ? – Ne vous a-t’elle pas aimé ?
respondit-il. – Mais, luy dis-je, elle me veut mal. – Et n’ay-je pas
veu, respondit-il, qu’elle le mesprisoit plus qu’il ne se peut dire ? –
Le mespris est beaucoup plus esloigné de l’amour que de la
hayne,
repris-je, et est bien plus esloigné de l’amitié que le
mespris. – II
est vray, repliqua-t’il. mais c’est d’autant qu’il y a grande
difference de l’amour à l’amitié, car l’amour est plus
glorieux, et
jamais ne se prend aux choses mesprisables, mais tousjours aux plus
rares, plus estimées et plus relevées. Et c’est ce qui me
fait juger
que si Madonte, apres avoir tant mesprisé Tersandre, est venue
à
l’aymer, elle en peut bien faire autant de vous, contre qui il n’y a
que de la hayne, n’y pouvant trouver lieu de mespris.
– Mon amy, luy repliquay-je, l’amitié que tu me portes, te fait
parler
ainsi à mon advantage. – J’en parle, dit-il, comme [319/320]
tous ceux
qui sans passion en peuvent parler. – Et bien, luy dis-je, qu’est-ce
enfin que tu voudrois que je fisse ? – Mon affection, seule, me
respondit-il, est celle qui me donne la hardiesse d’ouvrir la bouche en
cecy et je vous supplie, seigneur, de recevoir mes paroles comme venant
de là. Et puis que vous me le commandez, je vous diray que je
voudrois
que vous reprinssiez la mesme sorte de vie que vous souliez faire, afin
d’essayer si par quelque rencontre vous ne pourriez point recouvrer le
bien qui vous a esté ravy, et la perte duquel vous afflige si
cruellement. Car de demeurer icy davantage, je ne voy pas qu’il vous en
puisse arriver que du mal ; j’ay tousjours opinion que Madonte ne vous
hayt point, ou si elle vous hayt, qu’elle n’ayme pas tant Tersandre que
vous pensez, ou si elle l’ayme, que comme elle a changé desja
une fois,
elle en pourra changer une autre, car j’ay ouy dire que tout change en
ce monde. Mais si cela advient, et qu’elle croye que vous soyez mort,
ce changement ne vous servira de rien, au lieu que si elle vous voit,
il est impossible que vos merites ne fassent revivre encores cette
premiere bien-veuillance. Seigneur, continua-t’il, esteignez une
chandelle, et la rapprochez un peu d’une autre qui soit allumée,
vous
verrez qu’aussi-tost que la fumée de la mesche esteinte donnera
dans la
flamme, elle se r’allumera avec une telle promptitude, qu’il n’y a
souffre où le feu se prenne si aisément. Le cœur qui a
aymé est de
ceste sorte quand il est devant la personne aymée, au lieu que
l’absence n’oste pas seulement tout l’espoir de ce que je dis, mais de
plus elle est la ruine et la mort de l’amour la plus violente. – Et
bien, bien, luy dis-je, Halladin, nous y penserons et nous verrons ce
que le Ciel nous conseillera. Et me tournant de l’autre costé,
je fis
semblant de vouloir reposer, et toutesfois ce n’estoit que pour ne le
vouloir escouter davantage, puis qu’il me conseilloit contre l’humeur
solitaire en laquelle j’estois.
Mais la lumiere estant esteinte, et ne pouvant si tost m’endormir, je
commençay de repenser à tous les discours et à
toutes les raisons
d’Halladin, et les trouvant assez bonnes, je fis presque resolution de
partir de ce lieu, y estant mesme convié par le puissant desir
que
j’avois de mourir, car j’esperois que cherchant les adventures qui se
rencontrent ordinairement, j’en pourrois trouver quelqu’une qui me
conduirait au trespas. Outre que je prevoyois qu’il estoit impossible
de demeurer longuement en ce lieu sans estre recogneu, puis que sans
doute ces pescheurs ne [320/321] pourroient se taire de ce qu’ils
sçavoient de moy, et n’estant guere esloigné du lieu
où Torrismond se
tenoit, mal-aisément pourrois-je m’y celer plus longtemps.
Ces considerations et quelques autres que je laisse à dire, pour
ne
vous estre trop ennuyeux par un si long discours, me firent prendre la
resolution qu’Halladin m’avoit conseillée. Et dés qu’il
fut jour, je le
resveillay, et luy dis que je voulois suivre son advis, qu’il allast en
la plus proche ville acheter des chevaux, et pour luy et pour moy, et
me faire avoir des armes, parce que je craignois que si j’aljois
desarmé, je fusse recogneu plus aisément. Il partit
incontinent le plus
aise du monde de me voir en ceste volonté ; et quoy qu’il usast
de
toute la diligence qui luy fut possible, si demeura-t’il douze ou
quinze jours pour faire faire les armes ainsi que je luy a vois
desseignées. Durant son absence, je fus encore plus solitaire et
particulier que je n’avois jamais esté, et de telle sorte que le
bon
vieillard s’en estonnoit. j’avoue qu’en ce temps là je disputay
souvent
en moy-mesme si je devois rompre ma prison et mes fers, et que me
representant les raisons que la generosité peut mettre devant
les yeux
à un homme de courage, je fus quelquesfois esbranlé de
les suivre. Mais
ce trop puissant Amour, et qui n’a jamais trouvé personne qui
luy ait
peu resister, sinon en fuyant, comme par despit, me chargeoit
incontinent de nouveaux fers, et renouoit mes chaisnes par des nouveaux
moyens, de telle sorte que je cogneus bien qu’il n’y avoit point pour
moy d’esperance de liberté.
En ces contrarietez, je fis des vers, desquels je me suis bien souvent
consolé, lors que de semblables pensées me sont revenues
devant les
yeux. Ils sont tels :
STANCES
Irresolution d’Amour.
I
Rompons-les, il est temps, toutes ces dures chaisnes
Qui nous serrent les mains, et sortons de prison,
Et que le sentiment de nos injustes peines
Face ce que devrait avoir fait la raison. [321/322]
II
Pour souffrir ses rigueurs, il faut estre insensible,
Ou trouver des amants sans cœur et sans esprit ;
Car un nomme d’esprit n’entreprend Vimpossible,
Et l’homme courageux ne souffre ces mespris.
III
C’est errer, si l’on peut avoir ce qu’on désire,
Que de s’en retirer pour crainte du trespas.
Si pour la contenter la mort pouvait suffire,
Nous nous y resoudrions et ne la fuirions pas.
IV
Mais vieillir en servant, et languir dans l’outrage,
Sans espoir d’obtenir qu’un mespris desdaigneux,
C’est monstrer qu’en effect nostre peu de courage,
Le pouvant supporter, ne merite pas mieux.
V
Laissons donc cet esprit qu’en aymant l’on offense,
Et de sa tyrannie en fin nous separons ;
Que si l’on nous reprend du vice d’inconstance,
Au loix de nostre honneur sagement recourons.
VI
Que le ressouvenir de ses rigueurs passées,
Ses beautez et l’amour arrache, de mon sein ;
Mais, Dieu ! qu’il est aisé d’avoir telles pensées !
Mais qu’il est mal-aisé d’en finir le dessein !
VII
Rompray-je donc mes nœuds et ma prison encore
Pour ne poursuivre plus ce dessein ruineux ? [322/323]
Mais puis-je n’estre point à celle que j’adore,
Et n’est-ce impieté que d’en rompre les nœuds ?
VIII
Tant de beautez qu’Amour pour soy-mesme souhaitte,
Tant de bon-heurs futurs, tant d’aymables appas ;
Bref, la chose du monde au monde plus parfaicte,
Estant devant mes yeux, ne l’aymeray-je pas ?
IX
Ou bien devant mes yeux souffriray-je au contraire
Qu’un autre l’idolatre et qu’il s’en dise amant ?
Et que, faute de cœur, je ne l’ose pas faire,
Ou que faute d’amour, je flechisse au tourment ?
X
Que deviendront, ô dieux ! tant de cheres délices,
Et tant de doux plaisirs que nous nous desseignons ?
L’on nous condamnerait ainsi que ses complices,
Si par faute de cœur nous ne nous esloignions.
XI
II n’ira pas ainsi. J’ayme mieux qu’on raconte
Que je meurs sans flechir aux coups de sa rigueur,
Que si, me voyant vivre, on disait à ma honte :
II vit, mais il fust mort, s’il en eust eu le cœur !
XII
Qu’à son gré de mon bien la fortune dispose,
Que mon malheur s’accroisse ou qu’il dure sans fin :
Si je ne puis flechir le destin qui s’oppose,
Non plus me verra-t’on flechir à ce destin.
VIII
Je l’adoreray donc, ceste beauté cruelle,
Et prendray pour raison l’opiniastreté ; [323/324]
II vaut mieux ne voir point, que ne voir ceste belle,
Et la voyant, n’aymer une telle beauté.
XIIII
Il semble que l’honneur ce dessein me deffende,
Et que pour vivre en homme, il faut vivre autrement.
Si l’honneur le deffend, Amour me le commande :
Vive en homme qui veut, je veux vivre en amant.
Les pescheurs desquels je vous ay parlé, madame,
durant ce temps me
venoient voir fort souvent, tant pour sçavoir comme je’me
portois, que
pour recognoissance de l’argent que je leur avois donné pour
leur peine
; et parce qu’ils portoient vendre leur poisson une fois la sepmaine
dans la ville où Torrismond demeuroit, ils me rapportoient tous
jours
quelques nouvelles. Il y en eut un qui estoit le plus vieux d’entr’eux,
et qui aussi monstroit avoir plus d’esprit que les autres, et auquel je
parlois ordinairement, à qui je demanday que c’est que l’on
disoit en
ce lieu là ? – Il me respondit, qu’on ne parloit d’autre chose
que de
l’accident qui estoit arrivé à une dame qui avoit fait un
enfant, et
parce que les loix des Visigoths ordonnoient la punition du feu, elle y
avoit esté condamnée.
Voyez, madame, comme le cœur prédit quelquefois les choses que
nous
craignons ! Encore que je n’eusse jamais veu en Madonte aucune action
qui me peust faire soupçonner avec raison qu’elle eust commis
cette
faute, je ne laissay toutesfois de penser incontinent que c’estoit
elle, et pour en estre plus asseuré, je luy demanday le nom de
cette
dame ; mais il me dit qu’il l’avoit oublié, bien,
m’asseuroit-il, que
c’estoit l’une des principales, et qui n’estoit point mariée.
Je tins alors le soupçon pour certain, me remettant devant les
yeux
l’affection d’elle et de Tersandre, et parce que je ne voulois qu’ils
se prinssent garde de mon desplaisir, je fus contrainct de leur rompre
compagnie, et, me retirer sous les arbres qui estoient aupres de la
maison ; et là, estant seul, quelles contraires pensées
me vindrent
tourmenter ! Le desplaisir ou plustost la rage d’avoir esté si
vilainement trompé me faisoit desirer la vengeance decet
outrage. Mais
soudain, combien changeois-je promptement de volonté quand je me
representois l’affection que je luy avois [324/325] portée, et
que pour
un temps elle m’avoit fait paroistre ! J’avoue que, perdant tout desir
de vengeance, je ne pouvois retenir les larmes quand je me figurois la
miserable condition où la fortune l’avoit réduite.
J’eusse demeuré plus long temps en cette pensée, quoy
qu’elle
m’entretinst jusques au soir, si Halladin, revenant du lieu où
je
l’avois envoyé, ne m’en fust venu retirer. D’abord que je jettay
les
yeux dessus luy, je jugeay bien qu’il avoit quelque chose à me
dire,
qu’il n’osoit pas ; et à cause de ce que m’avoit dit le vieux
pescheur,
je n’avois aussi la hardiesse de la luy demander. Je m’efforçay
toutesfois en fin ! Et bien ! Halladin, luy dis-je, auray-je des
armés,
et des chevaux ?– Tout est prest, me dit-il, seigneur, et je croy que
vous aurez esté bien servy. J’ay amené les chevaux icy et
j’ay laissé
les armes en un logis au faux-bourg de la ville où je les ay
fait
serrer. – Tu as demeuré long-temps, repliquay-je, et il s’en est
peu
falu que je n’aye perdu patience. Mais par ta foy, Halladin ! et par
l’amitié que tu me portes, dy moy si tu n’as point de nouvelles
de
Madonte ? – Vous plaist-il, seigneur, me dit-il, que je vous die ce que
j’en sçay ? – Tu me feras plaisir, respondis-je, car j’en suis
en
peine. – Je crains, repliqua-t’il, que je ne vous y mette encore
d’avantage. – O Dieu ! m’escriay-je alors, c’est assez, Halladin !
c’est assez, mes soupçons sont veritables : elle est
condamnée au feu
pour avoir fait un enfant. N’est-il pas vray ? – Qui que ce soit,
dit-il, qui vous ayt apporté ces nouvelles, il vous a dit la
verité,
mais comment les avez-vous sceues ? – Les pescheurs, luy dis-je, qui
sont allez vendre leur pesche, me les ont dites ; mais je te conjure,
Halladin, dy-moy tout ce que tu en sçais, et ne m’en celé
chose
quelconque. – Seigneur, dit-il, puis qu’il vous plaist ainsi, je le
feray, encores que je voye bien que cette nouvelle vous desplaira
autant qu’elle devroit faire le contraire.
Et lors il me raconta que, voyant combien les armuriers demandoient de
temps pour faire mes armes, il creut qu’il avoit assez de loisir pour
aller où Torrismond demeuroit, s’asseurant bien que j’aurois
agreable
qu’à son retour il m’en rapportast des nouvelles. Qu’y estant,
le plus
secrettement qu’il luy avoit esté possible, il n’avoit pas eu
grande
peine d’en apprendre parce que toute la ville estoit pleine du bruit de
Madonte, et que mesme Leriane avoit esté celle qui l’avoit
accusée, et
que Leotaris et son frere soustenoient ce que Leriane avoit dit d’elle,
et de Tersandre. [325/326]
– Comment, repris-je incontinent, est-il possible que Madonte se soit
abandonné à un homme si abbaissé ? Halladin qui
creut que cette
consideration me la feroit mespriser : On le tient, dit-il, pour
asseuré, et veu les preuves que Leriane en a faictes, il n’y a
personne
qui le croye autrement.
Je confesse, madame, qu’oyant l’asseurance de ces nouvelles, je
demeuray tellement hors de moy que, si je ne me fusse appuyé sur
mon
escuyer, je fusse tombé en terre. En fin m’estant un peu remis,
et me
retirant un pas ou deux, je croisay les bras l’un dans l’autre,
demeurant muet, et tenant les yeux en terre, plein de confusion. Apres,
joignant les mains, et levant les yeux au ciel, je dis avec un grand
souspir : 0 Dieu ! que tes jugemens sont profonds, et par combien de
voyes nous fais-tu voir la verité des choses cachées ? Et
m’estant teu,
comme ravy d’admiration, en fin je reprins ainsi la parole : II est
donc bien vray, Madonte, que vous ayez fait choix de Tersandre pour me
le preférer ? Vous avez doncques eu le courage si
rabbaissé de faire
seigneur de vostre volonté celuy que vos predecesseurs eussent
beaucoup
favorisé de recevoir pour leur serviteur ? Est-il possible que
ce cœur
genereux que j’ay veu autrefois en vous, se soit tellement
changé que
vous ne mouriez plustost de la honte d’un tel choix, que du supplice
qui vous est preparé ? 0 Dieu ! ô Ciel ! comment est-il
possible que
vous l’ayés rendue d’un corps si beau, et d’un esprit si
dissemblable ?
Je demeuray à ce mot fort long temps sans parler, pour avoir
trop de
choses à dire, ressemblant en cela à ces vases qui pour
estre pleins et
versez tout à coup, ne laissent sortir l’eau qu’avec
difficulté.
Halladin qui consideroit toutes mes actions, pensant soulager mon mal,
et me voyant taire, prit l’occasion de me dire : Si j’eusse
pensé,
seigneur, que cette nouvelle vous eust rapporté tant de
desplaisirs, ce
n’eust jamais esté par moy que vous l’eussiez eue.
– Et comment, luy dis-je, Halladin ! pouvois-tu penser que je ne deusse
ressentir la honte et la mort de la personne du monde que j’ayme le
mieux ? – Et comment cela ? me respondit-il, puis que c’est la personne
du monde qui vous a donné plus d’occasion de la hayr. – L’amour,
repliquay-je, est plus grand en moy, qu’aucun outrage, et puis ne
sçais-tu que, pour rompre et l’arc et la flesche, l’on ne
guerist pas
la blesseure qui en a esté faite ? [326/327]
– Si les maladies, adjousta-t’il, se guerissent par des remedes
contraires, l’amour qui se produit de la vertu et des faveurs, doit
bien se guerir en vous par les injures que vous avez receues, et par la
cognoissance d’une faute si honteuse. – Ce qui a fait naistre mon
amour, luy dis-je, c’est le destin auquel le Ciel m’a sousmis, et
pource il ne faut jamais penser qu’il se change, que le Ciel et le
destin n’en fasse de mesme. Et quant à la honte, je suis resolu
d’entrer en champ clos contre ceux qui la calomnient. – Dieu ne le
vueille pas, seigneur, me dit-il, car, outre que vous auriez affaire
contre les deux plus rudes chevaliers d’Aquitaine, encore vous
feriez-vous trop de tort, et vous offenceriez grandement le Dieu juste
de prendre une querelle tant injuste. – Pour la valeur de Leotaris et
de son frere, luy dis-je, elle ne m’est point incogneue ; jamais elle
ne me divertira du combat. Mais pour l’offence du Dieu que tu dis, je
m’en remets bien à luy, qui consent que j’ayme si
passionnément Madonte
qu’il m’est impossible de faire, autrement. – Comment ? s’escria-t’il,
vous avez le courage, seigneur, de prendre les armes pour deffendre la
vie de ceux qui vous ont le plus indignement traicté ? Vous
n’avez
point de sentiment de tant d’offences ? Et vous voudrez que chacun
recognoisse en vous ceste insensibilité ? Ne vous
ressouviendrez-vous
point que, cependant qu’elle usoit de tant d’insupportables rigueurs
envers vous, elle estoit entre les bras de Tersandre, et le combloit
des plus estroictes faveurs que vous eussiez peu desirer ? Vous pourrez
contre raison exposer vostre vie, pour deffendre celle d’une personne
qui ne l’employé qu’à vous mespriser pour le contentement
d’un autre ?
Voulez-vous qu’on die que vous vous armez injustement pour conserver
les plaisirs et les delices de Tersandre ?
Il vouloit continuer, lors que je l’interrompis : Cesse, luy dis-je,
Halladin, de me tenir ce langage, la pierre en est jettée, je
suis
resolu à ce que je t’ay fait entendre. Et pource que tu m’as
dit, et
que tu peux dire, je te veux seulement opposer cette consideration.
Quand je me représente la mort de Madonte, et que je ne verray
plus
celle que j’ay tant aymée, la peine et la confusion où
elle se trouve,
la honte qui luy est préparée, et que je me ressouviens
que c’est celle
que Damon a si longuement servie, que ces mains que l’on luy doit lier
de viles chaisnes, sont celles que j’ay tant de fois baisées
avec tant
de transport, que cette beauté et ce corps que j’ay tant
admiré et
honoré, sera bien tost profané [327/328] et jette dans le
feu, ô Dieu !
Halladin, comment penses-tu que je le puisse supporter ? Ou que ces
choses se venans representer à moy, il y puisse avoir quelque
mespris
ou quelque outrage qui m’empesche de luy donner tout le secours qui
peut despendre de moy ? Non, non, Halladin, il faut ou que Damon cesse
de vivre ou qu’il ne cesse point de faire son devoir. Celuy d’un
chevalier c’est de secourir les dames affligées : si celle-cy
est
accusée avec raison, Dieu le sçait ; quant à nous,
nous devons
tousjours plustost penser le bien que soupçonner le mal. Et puis
Leriane estant celle qui l’accuse, il faut croire que c’est à
tort ;
ayant la cognoissance que j’ay de la malice extreme qui est en elle, je
yeux rendre encores cette preuve de mon affection à Madonte. Je
sçay
bien que tu diras qu’elle ne m’en sçaura non plus de gré,
que des
autres qu’elle a receues de moy, mais il n’importe, mon amy, je
satisferay à mon devoir, et ce sera la plus grande recompense
que j’en
sçaurois désirer.
L’escuyer qui m’ouyt parler avec tant de resolution, me dit que, puis
que je l’avois ainsi delibéré, il prioit Dieu qu’il
voulust benir mes
intentions, mais que si je voulois executer ce dessein, il ne falloit
pas perdre une heure de temps, parce que le dernier terme que le roy
avoit donné à Madonte finissoit le lendemain à
midy, et que du lieu où
nous estions, il y avoit par le droit chemin pour le moins cinq lieues
jusques en la ville des Tectosages, et plus de huict à passer
où
estoient mes armes, chemin assez long pour n’y pas arriver à
temps, si
nous ne partions à l’heure mesme.
Sur cet advis, je me resolus de monter, incontinent à cheval, et
de
peur que le bon druide ne me fist perdre du temps, je pensay qu’il
valoit mieux partir sans luy en rien faire sçavoir ; et apres,
si
j’estois victorieux, je viendrois faire mes excuses, et le remercier
des obligations extremes que je luy avois. Je montay donc à
cheval, et
avec une tres-grande diligence je me rendis au faux-bourg de la ville
où estoient mes armes ; je les essayay, et je les trouvay tres
bonnes
et bien faites. Elles estoient toutes noires, et dans l’escu il y avoit
un tygre qui se repaissoit d’un coeur humain, avec ce mot : TU ME
DONNES LA MORT, ET JE SOUSTIENS TA VIE.
Et sans m’arrester, je repris le chemin de la ville des Tectosages, et
fis une si grande diligence que j’y arrivay un peu avant midy. Je mis
pied à terre pour faire repaistre mon cheval, [328/329] qui
estoit à la
verité bien las, et cela faillit d’estre cause de la perte de
Madonte,
car lors que j’arrivay à la porte du camp, je trouvay que le
combat
estoit desja commencé, mais d’un chevalier contre deux. Il est
certain
que pour peu que j’eusse retardé d’avantage, et le chevalier
estoit
mort et Madonte convaincue, car il tomba esvanouy, que je n’estois
encore entré dix pas dans les barrieres, et s’il fust
tombé avant que
j’y fusse arrivé, le combat estoit finy, et il ne m’eust pas
esté
permis de le renouveller.
Or Dieu voulut que j’arrivasse si à propos, afin que l’innocence
de
cette belle dame fust recogneué ; car, sans que je m’amuse
à vous
raconter les particularitez du combat, il suffit qu’il pleust à
Dieu me
donner la victoire de ces deux vaillans freres, vaincus plustost par
l’innocence de Madonte, que par force ny vertu qui fust en moy, si ce
n’est qu’ayant les armes en la main pour la vie et pour l’honneur de
madame, tout l’univers ensemble ne me pouvoit resister. Je fus donc
victorieux. Et lors que l’on le pensoit le moins, la verité fut
declarée, la malice de Leriane descouverte, l’innocence de
Madonte
avérée, l’enfant recogneu pour estre à la niepce
de Leriane ; et bref,
toutes choses tellement esclaircies que la meschante Leriane fut
jettée
dans le feu qu’elle avoit fait preparer pour une autre, Madonte remise
en liberté, et moy sorty de la plus grande peine qu’un homme
sçauroit
recevoir, par la cognoissance que j’eus qu’elle avoit esté
accusée à
tort, et que, si elle m’avoit outragé, elle n’avoit pas pour le
moins .
manqué à son honneur et à sa pudicité. Ce
qui me fut un si grand
contentement que j’estimois toutes les peines que j’avois jamais
souffertes en son service estre plus que recompensées.
Voyant donc toutes choses asseurées pour elle, et me semblant
n’estre
pas à propos de me faire cognoistre, que je ne sceusse un peu
mieux, si
elle aimoit Tersandre, ou si tout ce que j’en avois veu n’estoit point
un artifice de Leriane, je m’en vins pres de son eschaffaut pour
scavoir si elle se vouloit servir de moy en quelqu’autre occasion. Elle
me remercia, et me pria de deux choses : l’une, de luy dire qui
j’estois, et l’autre, de la conduire en sa maison. Pour luy dire mon
nom, je m’en excusay le mieux que je pus ; pour la conduire, je
l’acceptay, à condition que ce fust promptement. Et parce
qu’à mesme
temps il y eut une grande confusion de dames qui vindrent se resjouyr
avec elle, et que je craignois que le roy ne me commandast de me
declarer, outre que j’avois quelques blesseures qu’il faloit faire
penser, je me jettay parmy la foule, et me desrobay, de sorte que,
chacun [329/330] estant attentif ailleurs, personne ne se prit garde de
moy qui m’en vins ou j’avais laissé mon escuyer, et là me
faisant
bander mes playes, et laissant fort peu repaistre mon cheval, je
remontay dessus, et m’en revins trouver mon vieux druide.
J’oubliois de vous dire, madame, qu’ayant rencontré aupres de la
ville
un homme qui s’y en alloit, je le suppliay de faire mes excuses
à
Madonte, et afin qu’elle ne me tinst pour peu courtois, je feignis
d’estre obligé ailleurs par quelque promesse, que toutesfois, si
elle
avoit affaire de mon service, elle auroit de mes nouvelles du
costé du
Mont-d’Or, et que je porterois tousjours l’enseigne du Tygre. Mon
dessein estoit de luy faire accroire que j’allois de ce costé-
là,
encore que je ne le voulusse pas faire, de peur que si la
curiosité du
roy luy faisoit prendre envie de sçavoir de mes nouvelles, il ne
me
fist suivre du costé où j’allois, pour me recognoistre.
Je ne sçaurois vous représenter, madame, avec quel
contentement me
receut le bon druide, quels furent les remerciemens qu’il me fit, quand
il sceut le subject de mon voyage, et l’assistance que j’avois
donnée à
Madonte en une si grande nécessité ; car il me raconta
d’avoir esté
esievé et nourry par son pere, et qu’en cette action je luy
avois
surpayé la peine et le soing qu’il avoit eu pour moy. Et parce
qu’il
vid que mes armes estoient teintes de sang, il me les fist oster, me
visita de tous costez, et me trouvant quelques blessures, il print un
si grand soing de moy, et y usa de telle diligence qu’en fort peu de
temps je fus guery.
Mais d’autant que le plus grand soulagement que je peusse avoir en cet
esloignement, et le meilleur remede pour me, guerir estoit d’avoir des
nouvelles de Madonte, je priay le bon druide d’envoyer quelqu’un de ces
pescheurs où le roy demeuroit pour en apprendre. Le bon
vieillard le
fit, et ce pescheur s’en acquitta si bien, qu’à son retour il ne
m’en
apporta que trop pour mon contentement. L’une fut que Madonte s’en
estoit allée en sa maison où elle avoit emmené
Tersandre, tout blessé
qu’il estoit, car ç’avoit esté luy qui, avant que moy,
estoit entré
tout seul au combat contre Leotaris et son frere. Je sceus encores que
peu apres le depart de Madonte, le roy Torrismond avoit esté
tué par un
mire, qui le saignant au bras, luy avoit coupé la veine, et que
son
frere Euric recueilloit la succession et le couronne des Visigots.
Pourrois-je bien, madame, vous representer combien [330/331] ces deux
accidents me toucherent vivement en l’ame ? Il seroit bien
mal-aisé,
puis que jamais je ne m’en suis ressouvenu, sans de si cuisans
desplaisirs, que je ne croy pas pouvoir quelquefois avoir repos, que
dans le profond du tombeau.
Alors tout ce qui me souloit donner quelque allegement, augmentoit
plustost mes desplaisirs, me semblant qu’il ne faloit plus rien esperer
de bien, puis que cette derniere action ne m’avoit peu rapporter
quelque remede. Les lieux solitaires me desplaisoient, parce qu’ils me
donnoient la veue de la ville des Tectosages, mes pensées me
faisoient
mourir, parce que sans cesse elles mer representoient l’ingratitude de
cette femme. Bref, je me des-plaisois moy-mesme, parce que je l’aimois,
ce me sembloit, contre raison, et ne me pouvois empescher de l’aimer.
En cet estat vous pouvez penser, madame, quel je devins, mais aussi
quel devois je devenir, ayant tant d’extremes occasions de desplaisirs
! Mes playes, à la verité, d’autant qu’elles estoient
fort petites, se
guerirent en peu de jours ; mais je devins pasle et deffaict, comme une
personne morte, et peu apres je changeay cette pasleur en un teint
aussi jaune que si j’eusse esté lavé avec du safiran.
Halladin qui
avoit appris en partie ce que Madonte avoit fait, se doutoit bien du
suject de mon mal, et attendoit l’occasion de m’en parler ; mais le bon
vieillard ne sçachant qu’en juger, me conseilla de changer
d’air,
esperant que l’exercice et le divertissement pourroient me remettre en
ma premiere santé. Moy qui mesme me desplaisois d’estre en lieu
où je
peusse recevoir quelque soulagement des bons avis de ce sage druide, je
me resolus aisément de m’en aller par le monde, errant d’un
costé et
d’autre sans repos, jusques à ce que je peusse rencontrer la
mort en
quelque lieu que ce fust.
Apres donc avoir remercié le bon vieillard, et recogneu, en ce
qu’il me
fut possible, la bonne volonté de ces pescheurs, je partis sans
autre
dessein de mon voyage que de marcher continuellement. Par les chemins
toutesfois, d’autant que par mal-heur le nostre s’adressa du
costé de
la maison de Madonte, nous sceusmes des nouvelles, qui rengregerent
encore mon desplaisir, car nous apprismes que ceste mal-avisée,
tel
estoit le nom que luy donnoit Halladin, s’en estoit allée, ou
plustost
desrobée, n’ayant pour toute compagnie que sa nourrice et
Tersandre.
Jugés ce que je devins à ce bruit ! Mon escuyer
s’efforça bien de me
representer qu’elle ne me faisoit point de tort, mais à elle se
ulement
[331/332] d’autant que, me croyant mort, comme tout le reste de
l’Aquitaine, je n’avois aucune occasion de m’en plaindre. Mais mon
desplaisir estoit si grand que, ne pouvant supporter de voir les lieux
où j’avois eu autresfois tant de sujet de me plaire, et
où j’avois
maintenant tant d’occasion de desplaisir, je me résolus de
sortir de
l’Europe, et ne cesser de marcher que je n’eusse rencontré ce
qui met
fin à tous les ennuis de la vie.
Je sortis doncques de l’Europe, passay en Affrique, vis le roy
Genseric, Honorie son fils, et recogneus en fin que par tout amour a le
mesme pouvoir que je l’avois espreuvé en moy. Je veux dure qu’il
augmente et diminue, change et rechange les plaisirs et les desplaisirs
de ceux qui le servent comme il luy plaist, et tous-jours sans
s’assujettir à la raison. Car estant parmy ces Vandales,
j’appris les
fortunes d’Ursace et d’Olimbre, et celles de Placidie la jeune et de sa
mere Eudoxe, femme de Valentinian, lesquelles, par leurs exemples, ne
me divertirent pas d’aymer, mais m’apprirent bien que qui veut aymer,
se doit preparer et au bien et au mal, et les recevoir tous deux avec
un mesme visage. Et considerant les divers changemens de la fortune
d’Eudoxe, la longue perseverance de l’amour d’Ursace, la sage conduite
du jeune Olimbre, et l’heureuse conclusion de leurs amours, je me
resolus de ne me plus tant affliger de la contrariété que
je ressentois
en mon affection, et de la supporter avec plus de patience.
Et parce que Halladin qui se desplaisoit de mes longs et ennuyeux
voyages, me conseilloit avec plusieurs raisons de ne point aymer
d’avantage celle, qui ne pensoit pas seulement que je fusse encore au
monde ; luy semblant que, quand il auroit obtenu cela sur moy, je me
resoudrois aysément à m’en revenir en Aquitaine, afin de
luy en oster
l’espéerance, je chantois bien souvent ces vers :
SONNET
Qu’il aymera tousjours.
Mais en fin c’en est fait, Raison, que cherches-tu ?
Chacun doit, je le sçay, suivre ses destinées,
Et non, comme Titans, aux choses ordonnées
Vouloir changer du Ciel le pouvoir invaincu. [332/333]
Bien souvent contre moy j’ay ce poinct debatu,
Mais comme du haut ciel les spheres entrainées
D’un effort violent toutes fois obstinées,
Chacune fait son cours par sa propre vertu.
Aussi je me resouz, quoy que Fortune ordonne,
Me soit-elle mauvaise, ou me soit-elle bonne,
De suivre cest amour en despit du destin.
Que son cours violent apres elle m’emporte,
On ne verra jamais qu’elle soit assez forte
Pour divertir mon cœur de son propre chemin.
En fin ne pouvant treuver repos, quelque divertissement
que je
recherchasse, je pensay que le prudence humaine ne me servant plus de
rien, il falloit que je recourusse aux conseils divins. Et ainsi oyant
dire que, sur le penchant des Pyrénées, du costé
de la mer Occeane, il
y avoit un oracle qui s’appelloit le temple de Venus, je retournay en
Europe, et consultay l’oracle, auquel je demanday neuf jours durant,
que c’est qui pourroit donner eu fin ou remede à mon mal. Il
respondit
en fin : Forests. Et- le lendemain, luy demandant où estoit
ceste
forest, il respondit encores : Forests. Et depuis, quelque
importunité
que je luy fisse, l’Oracle fut tous jours muet, de sorte que je me
resolus de ne laisser Forests que je sceusse, en quelque endroit de
l’Europe que je ne visitasse.
Je ne vous sçaurois dire, madame, combien inutilement j’ay en
passé de
diverses, tant y a qu’apres avoir couru toutes celles d’Espagne, de
Cantabres, de la Gaule Narbonnoise, et d’Aquitaine, je suis venu en
celles des Gebennes, et me resous de voir celle de Hircinie, des
Ardennes, et d’aller par tout où je scauray qu’il y en a, car je
ne
puis me persuader que ce Dieu qui est si veritable à tous les
autres
hommes, vueille estre menteur pour moy seul ; au contraire, j’espere en
fin dans ces lieux solitaires le soulagement qu’il m’a promis.
Ainsi finit Damon de raconter l’histoire de sa penible vie, et
Galathée
qui en avoit desja ouy une grande partie par les advis que sa mere
Amasis avoit eu du roy Torrismond, fut tres-aise d’en apprendre le
reste, et eust bien desiré que ceste contrée eust peu luy
donner
quelque contentement. [333/334]
Cela fut cause que lors qu’il eut finy, elle luy parla de ceste sorte :
J’advoue, seigneur chevalier, que c’est avec raison que vous vous
plaigriez de la fortune, vous ayant sans raison affligé si
longuement,
mais il ne faut pas pour cela que vous perdiez l’esperance de vostre
salut, car il est certain que les dieux ne sont point menteurs, ny
abuseurs, et puis qu’ils vous ont donné la response que vous
dites,
croyez qu’enfin vous aurez le contentement que vous desirez. Il est
vray qu’ils se plaisent à donner leurs responses ambigues, et
obscures,
et cela, afin de nous apprendre qu’il n’y a nul bien sans peine, et
qu’ils sont bien aises de veoir la subtilité de l’esprit humain
à
demesler le sens de leurs oracles, et en trouver la
vérité.
Que si vous voulez que je vous die mon opinion sur celuy que vous avez
receu, je croy que vous l’avez tres-mal entendu, quand quand vous avez
pensé que ce mot de Forests signifiast des bois, et des lieux
solitaires, et peuplez seulement d’arbres, car il faut que vous
sçachiez que la contrée où vous estes maintenant,
outre qu’on la nomme
le pays des Segusiens, s’appelle encores plus communement Forests, de
sorte que je croy que c’est de ce Forests, duquel l’oracle vous a voulu
predire le bon-heur que vous y devez recevoir. Et pour dire la
verité,
il y a bien plus d’apparence que ce soit en cette contrée, que
non pas
en ces grands bois et lieux solitaires, car il pourroit bien arriver
que Madonte y seroit conduicte pour quelque raison qui vous peut estre
aussi cachée que celle qui vous y a faict venir le luy peut
estre ; et
par ainsi commencez à vous resjouyr, et croire que comme jamais
un mal
ne vient seul, de mesmeun bien est tousjours accompagné d’un
autre.
C’est un grand heur pour vous d’estre parvenu au lieu où
l’oracle vous
a predit devoir estre la fin de vos desastres, il sera bien-tost suivy
d’un second qui vous en fera recevoir l’effect.
– Madame, respondit Damon en souspirant, je voy bien que ce que vous me
dictes est fondé sur beaucoup de raison. Je le croy maintenant
comme
vous, et de plus, que veritablement je verray bien-tost
l’accomplissement de l’oracle, qui me promet qu’en Forests, je
trouveray la fin de mes peines, car j’espere que la mort fera ce que
l’amour [261/262] n’a peu faire. – Non, non, dict la nymphe, vous devez
mieux esperer que cela ; et parce que vous consulterez demain avec moy
l’oracle de ce lieu, j’espere pour vous que vous en recevrez du
contentement. Et en cette opinion, je donneray ordre à faire
recouvrer
tout ce qui sera necessaire pour le [334/335] sacrifice et pour vous,
et pour moy ; cependant, nos chariots et vostre escuyer reviendront, et
vous guerirez à loisir. D’une chose vous veux-je prier, qui est
de ne
me point laisser, que vous ne m’ayez conduicte vers Amasis ma
mère,
qui, je m’asseure, s’essayera de vous faire toute sorte de bonne chere.
Le chevalier luy respondit : que ç’avoit esté son
intention de
consulter pour la derniere fois cet oracle, ainsi que desja il le luy
avoit dit ; que puis qu’elle luy permettoit que ce fust avec elle, il
le recevoit avec beaucoup d’honneur, comme aussi de l’accompagner vers
Amasis pour avoir le bon-heur de luy offrir son service. Que, quant
à
l’esperance qu’elle luy donnoit, il l’esperoit veritablement ; mais par
le moyen de la seule mort, laquelle n’e le viendroit jamais si tost
trouver qu’il le desiroit avec passion.
Cependant Galathée, qui avoit depesché à Bon-lieu
vers la venerable,
Chrisante, pour l’advertir qu’elle y alloit, sceut par le retour de
celuy qu’elle y avoit envoyé qu’Astrée, Diane, Phillis et
toute la
troupe des bergers y avoit disné, et qu’elles s’en alloient vers
Adamas
visiter Alexis. Ce messager estoit un jeune homme qui avoit esté
nourry
dés son enfance en son service ; cela estoit cause qu’il avoit
une
grande familiarité aupres d’elle, et qu’il luy racontoit
ordinairement
tout ce qu’il avoit veu au lieu d’où il venoit. A ce coup, pour
ne pas
perdre sa coustume, apres luy avoir faict la response de la venerable
Chrisante, il adjousta : Mais je vous asseure, madame, que horsmis
vous, je ne vis jamais rien de si beau qu’Astrée et Diane.
Galathée qui estoit bien aise de le faire parler, et d’apprendre
tousjours quelque nouvelle de ces bergeres, luy semblant que
c’éstoit
quelque, chose qui touchoit bien à son aimé Celadon, et
mesme qu’elle
n’avoit plus de moyen de sçavoir ce qu’il estoit devenu que par
elles,
elle luy dit tout haut, et devant Damon mesme : Et quoy ! Lerindas
(c’éstoit ainsi qu’il s’appelloit), trouves-tu ces bergeres si
belles
que tu les vueilles preferer à mes nymphes ? – Ce n’est pas moy,
dit-il, qui les prefere, c’est la verité. – Mais, repliqua la
nymphe,
comment veux-tu que nous croyons que des filles de village soient si
belles ? – Madame, dit-il, je vous jure que si j’estois chevalier, je
maintiendrois leur beauté par tout le monde ; et si vous les
aviez
veues, je m’asseure que pour vaillante que vous fussiez, vous ne
voudriez pas entrer en champ clos avec moy sur une si mauvaise querelle.
Chacun se mit à rire, et Galathée : Mais viens-ça,
Lerindas, [335/336]
dit-elle en sousriant, laquelle te plaist le plus ? – Sans doute,
respondit-il, Astrée est la plus belle, mais elle est si triste
que
cela est cause que Diane me plaist d’avantage ; et puis les filles qui
aiment si fort, ne me plaisent pas tant que les autres. – Et qu’est-ce,
reprint Galathée, qu’Astrée aime ? – Vous dis-je pas,
madame,
respondit-il, qu’elle est si triste ? Or cette melancolie, à ce
que
l’on m’a dict, procede de la mort d’un berger, qui se noya il y a
quatre ou cinq Lunes. – Et Diane, luy dit la nymphe, n’aime-t’elle rien
? – L’on dict que non, respondit-il. Toutesfois, il y a deux personnes
apres elle qui là tourmenteront bien, si pour le moins elle ne
les aime
point : l’un s’appelle Paris, et l’autre Silvandre, II est vray que si
c’estoit à moy d’en faire le chois, je donnerais ma voix
à Silvandre,
car encores qu’il soit berger, il n’y a rien de plus gentil ny de plus
civilisé. – Si tu continue, dit Galathée, tu nous
donneras envie de
devenir bergeres, pour estre paxmy une si bonne compagnie. – Madame,
respondit-il, vous pensez-vous mocquer ? Croyez que pour deux ou trois
jours vous ne les sçauriez mieux employer.
Alors Galathée, se tournant vers la vieille Cleontine : Je vous
jure,
ma mere, que j’ay presque envie, luy dit-elle, de demeurer icy deux ou
trois jours pour donner loisir aux blesseures de Damon de se guerir, et
cependant passer Lignon, et voir un peu si ce que l’on dict de ces
bergeres est veritable. – Madame, respondit Cleontine, c’est la plus
honnorable et la plus douce conversation que vous sçauriez
imaginer, et
croyez qu’elles n’ont rien du village que le nom. Et si vous voulez
avoir ce plaisir, vous vous y rencontrerez maintenant comme il faut,
car le grand druide doit venir faire un sacrifice solemnel pour rendre
graces à Tautates du Guy salutaire qui s’est treuvé dans
l’estendue de
leur hameau. – Et quelle ceremonie est celle-là ? demanda
Galathée, car
pour cueillir le guy, il me semble que ce n’est que le sixiesme de la
lune de juillet. – II est vray, respondit Cleontine, mais ce sacrifice
ne se fait que pour remercier Tautates d’avoir voulu gratifier ce lieu
plus particulierement que les autres, y faisant naistre le guy
salutaire sur le chesne le plus beau, à ce qu’on dit, qui se
puisse
veoir, car c’est signe qu’il a plus aimé ce.hameau que les
autres du
voisinage, le favorisant d’une si grande grace. – Et comment
sçavez-vous, dit la nymphe, que c’est à cette heure que
le grand druide
le doit venir faire ? – Parce, repliqua la vieille, qu’il promit dans
huict jours d’y venir, et il y en a desja [336/337] quatre de passez,
de sorte qu’il ne peut guiere retarder s’il veut tenir parole, et s’il
sçait que vous soyez en volonté d’y assister, il le
hastera tant qu’il
vous plaira.
Ces discours firent resoudre Galathée de retarder son voyage de
Bon-lieu, tant pour laisser guerir Damon, que pour se trouver avec ces
belles bergeres en ce sacrifice. Et parce qu’elle n’avoit point adverty
Amasis de ce qu’il luy estoit advenu, et qu’elle eut peur qu’elle n’en
fust en peine, elle luy envoya un de ceux de Cleontine, qui luy raconta
tout ce qui s’estoit passé ; et de plus, le subject qui
l’arrestoit à
Mont-verdun, à cause des blesseures de Damon, luy faisant mesme
entendre quel il estoit, et le subject qui l’avoit conduit en ce pays.
Soudain qu’Amasis sceut ces nouvelles, elle receut un grand plaisir et
un grand desplaisir, car elle fut tres-aise de sçavoir Damon en
vie,
qu’elle avoit pleuré mort, parce qu’il estoit son fort proche
parent,
et la discourtoisie de Polemas luy despleut bien d’advantage, s’estant
mesme addressé contre une personne de tant de mérite, et
en la presence
de sa, fille qu’il devoit plus respecter. Et pour monstrer qu’elle luy
en scavoit mauvais gré, elle monta soudain sur son chariot et
sans en
rien faire sçavoir à Polemas, ny permettre que l’on en
advertist
Galathée, ny Damon, elle s’en vint le plus viste qu’elle peut
à
Mont-verdun, où sa fille bien estonnée l’alla recevoir,
et luy demanda
quelle estoit la prompte resolution de son voyage. Elle luy fit
entendre alors qu’elle venoit veoir Damon, et luy offrir tout ce qui
despendoit d’elle, comme à son parent, et comme à une
personne à qui
elle avoit beaucoup d’obligation.
Si Damon eust esté adverty de sa venue à temps, il fust
sorty du lict
pour l’aller recevoir, ses blesseures n’estans pas telles, qu’il n’eust
bien peu le faire sans danger ; mais estant surpris de cette sorte, les
excuses seules luy restoient, et les remerciemens d’une si grande
faveur : Je suis obligée, dit-elle, de faire d’advantage pour
vous,
tant pour la proximité qui est entre nous, que pour les
obligations que
j’ay à la memoire de celuy qui vous a mis au monde qui, au
retour que
.Torrismond, le roy des Visigots, fit aux Tectosages, apres avoir
combattu Attila aux champs Cattalauniques, avecque une si grande
armée,
empescha la ruine de cette contrée, destournant son passage par
les
Sequanois, par les bas Allobroges, par les Veblomiens, et par les monts
des Gebennes, jusqu’en son royaume. Et cette obligation [337/338] ne
fut pas si petite que l’on penserait bien, parce que ce jeune roy, je
ne sçay comment, estoit devenu amoureux de l’une de mes nymphes,
laquelle ne le voulant point espouser, je ne sçay ce qu’il
n’eust faict
pour la ravir par force, sur le refus que sans doute je luy en eusse
faict. – Madame, respondit le chevalier, tous les hommes sont obligez
de servir les dames, et particulierement celles de vostre
qualité et de
vostre merite. Et mon pere, en vous rendant ce petit service, duquel il
vous plaist avoir nie-moire, a satisfaict au tiltre de chevalier qu’il
avoit ; et moy, succedant en sa place, je vous offre et mon sang et ma
vie.
Il se passa entr’eux plusieurs discours de courtoisie, à la fin
desquels elle voulut le faire emporter en litiere en la grande ville de
Marcilly, pour le faire penser de ses blesseures avec plus de soing,
mais il s’excusa, de sorte qu’elle luy permit de demeurer en ce lieu
encores quelques jours. Et cela, il le faisoit pour vivre en plus de
liberté, et pour ne vouloir point estre dans le monde, puis que
Madonte
n’estoit point au monde pour luy, ayant faict resolution qu’aussi tost
qu’il auroit consulté l’oracle, et reconduit Galathée
vers sa mere, de
s’en aller si loing que ny son nom ne fust point cogneu, ny Madonte ne
fust point nommée par personne qui la peust cognoistre.
Galathée fut très-aise de voir qu’il n’alloit point
à Marcilly, afin
d’avoir plus de commodité de demeurer à Mont-verdun
aupres de luy, et
avec ce pretexte pouvoir estre quelques jours parmy ces bergeres,
où
elle esperoit d’apprendre quelques nouvelles de Céladon, ou voir
pour
le moins si cette beauté d’Astrée qui estoit cause que ce
berger avoit
desdaigné la sienne, la sur-passoit, de sorte qu’il l’eust faict
avec
raison.
Amasis voyant que Damon ne vouloit point bouger du lieu où il
estoit,
et craignant de les incommoder si elle y demeuroit, la maison n’estant
pas fort, grande, elle s’en retourna à Marcilly, apres avoir
fait
plusieurs excuses de la discourtoisie que Polemas luy avoit
usée,
laquelle elle luy jura de ne laisser point impunie. Damon qui estoit
plein de courtoisie, et qui avoit bien souvent passé de
semblables
hazards, la supplia, si elle le vouloit obliger, de n’en point faire de
ressentiment, parce que c’estoit chose qui ne le meritoit pas, outre
que l’offence que Polemas avoit receue en la mort de son parent, estoit
telle, qu’il estoit bien raisonnable de donner quelque chose à
cette
naturelle douleur. Et sceuf de telle façon représenter
cette action à
la nymphe, et diminuer [338/339] tellement la faute que, quoy que
Galathée dist le contraire, se sentant infiniment
offencée qu’en sa
presence cest accident luy fust arrivé, enfin Amasis promit de
faire
comme Damon le vouloit, ne desirant rien tant que luy rendre toute
sorte de satisfaction et de contentement.
Toutesfois, à son retour à Marcilly, elle ne laissa d’en
dire à Polémas
ce qui luy en sembloit, et de luy faire paroistre combien cette action
luy avoit dépleu, dequoy il s’excusa le mieux qu’il peut, disant
que ce
n’avoit point esté par son commandement, mais que, cependant
qu’il
s’amusoit à faire relever Argantée, ses solduriers esmeus
de juste
douleur, a voient pensé devoir vanger sa mort. Amasis qui avoit
esté
fort bien advertie comme le tout estoit passé, luy sceut bien
remarquer
sa faute, et celle de ceux qui estoient avec luy, et luy ordonna de
chasser de son service des personnes tant indignes de faire un mestier
si honnorable. Ce que Polemas fit si mal volontiers, et s’en sentit si
piqué contre Damon qui n’en pouvoit mais, qu’il resolut de s’en
venger
sur luy, outre qu’estant de son naturel tres envieux, et voyant le
compte que la nymphe en faisoit, si ne le pouvoit-il supporter qu’avec
beaucoup de peine. Mais ce qui le touchoit encor es plus vivement, fut
qu’ayant haussé les yeux à espouser Galathée, et
voyant qu’elle ne
l’aimoit point, quelque artifice qu’il eust peu faire, il
commençoit de
desseigner les moyens de s’emparer de cet Estat, et avoir par la force
ce que par l’amour luy estoit desnié.
Et d’autant plus aisément se laissoit-il aller à cette
entreprise qu’il
la voyoit pleine de facilité, Clidaman estant absent avec
Lindamor,
Guyemans, et les principaux de la contrée, toutes les places
entre ses
mains, et tous les solduriers et gens de guerre entretenus, et ensemble
toute l’authorité dans le pays, et grandement appuyé d’un
bon nombre de
ses parens et alliez dedans et dehors l’Estat ; au contraire, Amasis
n’ayant rien pour elle que la justice seule, s’estant avec trop peu de
consideration remise entierement sur la foy et preud’hommie qu’elle
pensoit estre en luy.
Eslevant donc son esprit, poussé d’amour et d’ambition, à
cette
entreprise, il ne voyoit que personne luy peust nuyre, n’y ayant pas’un
seul chevalier prez d’Amasis qui ne despendist de luy, ou qui ne
fleschist sous son authorité, que Damon qui, encores que tout
seul, ne
laissoit de luy donner du soucy pour la valeur [339/340] qu’il avoit
conneue en luy. Et craignant qu’Amasis, mal satisfaicte de ceste
derniere action, ne taschast de l’arrester en ce pays, et ne
l’authorisast par ses faveurs, il resolut de les prevenir, car il se
souvenoit qu’autrefois le pere de ce chevalier avoit failly d’espouser
Amasis, et tout le grand compte qu’elle faisoit de luy, il l’attribuoit
à la memoire qu’elle en avoit encore.
Ceste consideration fut cause que, tirant à part de ces
solduriers, à
qui Amasis luy avoit commandé de donner congé, il leur
tint ce langage,
apres s’estre grandement plaint d’elle : II est certain, mes amis,
dit-il enfin, qu’il est impossible de changer le naturel de quelque
chose, quelque epine et quelque artifice qu’on y puisse mettre. Vous
sçavez avec quel soing et avec quelle peine j’ay servy Amasis,
et si
j’ay espargné ce qui despandoit de moy, ny ce qui estoit de mes
amis,
et non point en une occasion, mais en toutes celles qui se sont
presentées, de telle sorte que, ne songeant qu’à ce qui
estoit de son
service, j’ay clos les yeux à tout ce qui me touchoit, et
j’advoue que
quelquesfois je n’ay pas donné à mes meilleurs amis toute
la
satisfaction que je devois, n’ayant l’esprit, ny tous mes desseins
bandez qu’à son advantage. Toutesfois il m’a esté
impossible, quelque
peine et quelque juste artifice que j’y aye peu mettre, d’arrester cet
esprit ondoyant qui est naturel’à celles de son sexe. Je la vois
donc
maintenant entierement portée à un jeune chevalier
estranger lequel,
aux despens d’Argantée, s’est acquis un peu de reputation. Je
veux
parler de celuy qui par mal-heur, et non par vertu qui fust en luy, le
tua devant nos yeux, y ayant apparence qu’il y eust usé de
quelque
supercherie, avant que nous y fussions arrivez ; autrement il ne seroit
pas croyable que la force, la valeur et l’addresse d’Argantée ne
fust
venu à bout. Le ressentiment que vous en eustes à l’heure
mesme,
m’obligea si fort qu’il ne sera jour de ma vie, que je ne m’en
ressouvienne, pour m’en acquitter en toutes sortes d’occasions.
Mais maintenant, je crains que les moyens m’en soient estez pour
long-temps, si vous ne faictes une bonne resolution, et telle que je la
vous proposeray. Amasis, pour, gratifier ce nouveau venu à nos
despens,
d’abord m’a ordonné de vous oster du nombre de, ses solduriers,
avec
exprez commandement de vous deffendre cette contrée, qui est
vostre
demeure naturelle. Ce coup, encores que vous en ressentiez le premier
mal, n’a pas toutefois esté donné pour vous, mais pour
moy,
c’est-à-dire que, voulant establir [340/341] ce jeune homme en
cette
province, elle ne le peust faire qu’en m’ostant l’authorité que
mes
services m’y ont acquise. Elle a pensé que si elle le faisoit
tout à
coup, je pourrois peut-estre m’y opposer ; c’est pourquoy elle me veut
peu à peu miner, afin qu’apres, tant plus l’édifice sera
grand, tant
plustost il se mettra en ruine de sa propre pesanteur ! Et pour
commencer par ce qui me peut le plus soustenir, elle me veut oster mes
amis plus asseurez, comme vous estes, je le cognois bien, et si toutes
choses estoient en l’estat où j’espère de les voir bien
tost,
j’empescherois bien ces desordres ; mais pour cette heure, si le remede
ne vient de vostre courage et de vostre resolution, je crains que vous
ne soyez contraincts de vous separer de nous pour quelque temps, qui
seroit bien l’un des plus grands desplaisirs que je peusse recevoir.
Mais si vous avez le mesme courage que j’ay tousjours recogneu en vous,
je m’asseure que vous vous resoudrez de mettre hors du monde celuy qui
est cause qu’on vous veut oster du lieu de vostre naissance. Il n’y a
rien de si aysé, car il est seul, et il ne sçauroit
resister à l’un de
vous, tant moins le fera-t’il à tous six ; il ne faut d’abord
que luy
tuer son cheval, afin qu’il ne s’enfuye, et puis, estant à pied,
le
heurt des vostres sans que vous y mettiez la main est suffisant de vous
en donner la victoire.
Quant à Amasis, elle en feroit bien quelque demonstration au
commencement, si elle sçavoit qui luy auroit osté ce
nouvel Adonis,
mais incontinent cette colere luy passera, car estant estranger, il n’a
point de suite apres luy, je veux dire personne qui se soucie de sa
mort ; outre que vous avez assez de prudence pour executer ce que je
dis, et sans en parler, et sans que personne s’en doute seulement. Et
puis toute chose estant entre mes mains, vous pouvez bien estre
asseurez que je ne vous laisseray courre de mauvaise fortune, quoy
qu’il puisse advenir de vous. Voyez donc à quoy vous vous
resolvez,
afin que de mon costé je sçache aussi ce que j’ay
à faire, soit pour
vous, soit pour moy, en une affaire de telle importance.
Ces solduriers, esmeus de ce discours trop plein d’artifice pour ne se
laisser persuader, luy promettent d’entreprendre et d’executer sur
l’estranger tout ce qu’il leur avoit proposé ; que, quant
à eux, ils
n’avoient point d’autre consideration que de luy obeir, et conserver au
peril de leur vie sa grandeur et son auctorité, Qu’il ne
laissast pas
de faire semblant de leur donner congé, et à tous les
autres qui se
sont trouvez en ceste rencontre, afin que [341/342] l’on ne prenne pas
tant garde à eux, et afin qu’ils ayent le loisir de l’executer
sans
danger, qu’il leur donne quelque terme de sortir hors du pays, et du
reste qu,’il laisse faire à eux, qui l’auront bien tost deffait
de cet
empeschement.
Geste entreprise estant ainsi résolue, le lendemain il fait
assembler
tous ceux qui s’estoient trouvez avec luy ce jour là, et qui a
voient
attaqué Damon, et leur dict que : par l’exprez commandement
d’Amasis,
il leur commandoit non seulement de se retirer de son service, mais de
sortir de toute la contrée dans dix jours, et qu’il estoit bien
marry
de les traitter de ceste sorte, mais qu’il le faisoit pour obeir,
qu’ils n’y manquassent donc point sur peine de la vie, et que
toutesfois, ne pouvant perdre la mémoire des bons services qu’il
avoit
receus d’eux, il leur promettoit de procurer envers Amasis de les
remettre en sa grace le plus promptement qu’il pourroit ; et les faire
revenir en son service, et que pour leur donner les moyens d’attendre
qu’il le peut faire, outre le payement que Amasis leur faisoit des
gages de leur service, il leur feroit encore donner du sien propre, la
paye de trois lunes entieres, les priant tous de ne se point depiter et
sur tout de croire que c’estoit avec un extreme desplaisir qu’il leur
faisoit ce commandement, estant plus marry qu’il ne pouvoit leur dire
de se veoir separé d’eux, en la valeur et fidélité
desquels il avoit
toute sorte d’asseurance.
Par ses paroles et par les demonstrations qu’il faisoit d’en estre
marry, il s’acquit non seulement la bonne volonté de ceux qu’il
licencioit, mais de tous les autres solduriers, et au contraire la
faisoit perdre à Amasis, qui n’estoit pas un petit advancement
à
l’execution du dessein qu’il avoit fait en soy-mesme, car tout ce qu’il
ostoit à la nymphe par ce moyen, revenoit entièrement
à son advantage.
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