LE SEPTIESME LIVRE
DE LA TROISIESME PARTIE
D’ASTRÉE
Adamas, qui desiroit grandement de contenter la belle et
honnorable
trouppe qui estoit en sa maison, et de satisfaire particulierement
à la
promesse qu’il avoit faicte à ces belles bergeres, qui l’avoient
supplié d’aller en leur hameau pour faire le sacrifice du
remerciement,
soudain que le jour fut venu, donna ordre à faire partir les
sacrificateurs avec les animaux et autres choses nécessaires, et
pour
faire advertir tous ceux des hameaux voisins afin qu’ils y
peussent-assister.
Et cependant qu’il ordonnoit toutes ces choses, la belle Daphnide et
toutes ces estrangeres, et honnestes bergeres, finirent de s’habiller,
et incontinent apres se mirent toutes ensemble en chemin, pour s’en
aller au petit pas au lieu où le sacrifice devoit estre faict.
Alexis
entre toutes estoit la plus interdicte ; car d’abord que sortant du
logis, elle jetta les yeux sur la riviere de Lignon, et qu’elle
apperceut le lieu de sa derniere demeure, il luy sembla que ce voyage
tant hors de son esperance n’estoit point veritable, mais en songe
seulement. Il est vray que, quand elle eut descendu une partie de la
colline avec Astrée, et que Hylas par ses discours l’eut cent
fois
esveillée, et que enfin elle recogneut que ce n’estoit pas un
songe,
mais un veritable voyage, elle se trouva si pleine de contentement, que
chacun le pouvoit lire en ses yeux et en son visage. Astrée
d’autre
costé, qui ne pouvoit désirer un plus grand bon-heur que
d’estre aupres
de ceste druide déguisée, et par qui le visage de Celadon
luy estoit si
naifvement representé, s’en alloit si contente et satisfaicte,
qu’ayant
presque oublié les traverses que la fortune luy avoit
données par le
passé, elle se disoit maintenant la plus heureuse bergere
[343/344] de
Lignon. Et parce qu’Adamas luy avoit faict entendre que ce soir il
vouloit loger avec Phocion, et que Leonide et Alexis y seroient aussi,
elle en donna advis au-vieux pasteur, afin qu’il se preparast à
bien
recevoir ses hostes, et à donner tel ordre en sa maison, qu’ils
n’y
receussent point d’incommodité. Et d’autant qu’Alcidon, Daphnide
et sa
trouppe devoient loger dans celle de Lycidas, ce fut luy qui, laissant
cette troupe, se mit devant pour en porter les nouvelles, cependant
qu’au petit pas ils s’en alioient chantans et discourans pour tromper
la longueur du chemin.
Calidon qui avoit le souvenir si present de la cruelle response
qu’Astrée luy avoit faicte, n’ayant plus la hardiesse de
s’approcher
d’elle, et toutesfois ne pouvant celer son desplaisir, ny son extreme
affection, marchant quelques pas devant elle, ne se peut empescher de
souspirer ces vers :
SONNET
Que de l’aymer, c’est assez de récompense.
Pourquoy faut-il l’aymer, puis qu’elle est insensible ?
On n’a nul sentiment que pour s’armer le cœur
Contre un fidelle amant de nouvelle rigueur,
A tout autre pouvoir se rendant invincible ?
Pourquoy faut-il l’aymer, puis qu’il est impossible
De pouvoir par amour en estre le vainqueur,
Ny gaigner son esprit par peine ou par longueur,
Et qu’y perdre le temps, c’est l’espoir infaillible ?
Mais pourquoy ne l’aymer, si telle est sa beauté,
Que de ne l’aymer point, ce seroit lascheté,
Et que de la quitter n’est plus en ma puissance ?
Mais c’est perdre le temps, la peine et le soucy.
Peut-estre Amour vaincra ? Que s’il n’advient ainsi,
N’est-ce assez de l’aymer pour toute recompense ?
Hylas qui estoit auprès de luy, et qui ne pouvoit approuver cette opiniastre affection, soudain que Calidon eut achevé, chanta à haute voix ces vers : [344/345]
VILLANELLE
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.
I
Ceux qui veulent vivre en servage,
Peuvent comme esclaves mourir,
Hylas jamais n’a peu souffrir
Que l’on luy fist un tel outrage.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.
II
II est certain, Hylas vous aime.
Mais vous sçavez, belle Alexis,
De son amour, quel est le prix :
Le prix d’amour, c’est l’amour mesmé.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.
III
Languir auprès d’une cruelle,
C’est un bien maigre passe temps,
Et c’est en quoy je ne m’entends,
II vaut mieux estre infidelle.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.
IV
Mais pour ne le trouver estrange,
Qu’égale entre nous soit la loy :
Comme je vous ayme, aymez moy,
Et me changez si je vous change.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera. [345/346]
V
Ainsi d’une si douce vie
Nul de nous ne se lassera,
Parce que celuy changera
Qui premier en aura envie.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.
VI
Et si jamais je vous en blasme,
Que je puisse mourir d’amour,
Ou bien que j’ayme quelque jour
Longuement une laide femme.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.
Chacun se mit à rire de la chanson d’Hylas ; et
parce que Stiliane qui
marchoit avec Carlis et Hermante assez pres de luy, avoit
escouté
attentivement ce qu’il avoit dit : II me semble, Hylas, luy dit-elle,
que ceux qui vous accusent d’estre inconstant vous font un grand
outrage, puis que jamais homme ne fut plus constant que vous estes,
d’autant que dés la premiere fois que je vous vis, vous estiez
de la
mesme opinion que je vous retreuve. – Que voulez-vous, ma vieille
maistresse, que je vous die ? c’est de la misere de nostre siecle qu’il
faut que je me plaigne, puis que les hommes et les femmes sont de si
peu d’esprit qu’ils ne sçavent recognoistre cette
vérité. – Voilà,
dict-elle en sous-riant, une mauvaise recompense pour le bon office que
je vous rends. Vous me nommez vostre vieille maistresse, et ne
sçavez-vous, Hylas, qu’il n’y a rien qui offence plus une femme
que de
l’appeller vieille ? – Je le croy, respondit Hylas, mais, je ne
sçay
qu’y faire ; le long temps qu’il y a que nous nous cognoissons, est
cause de cette injure.
Daphnide qui parloit avec le sage Adamas, oyant rire ceux qui estoient
aupres d’Hylas, et desireuse de sçavoir que c’estoit, le demanda
à
Diane qui estoit assez pres d’elle, et luy en ayant dict le subject :
II faut advouer, dit Daphnide, que son humeur est la plus agreable que
l’on puisse rencontrer, et que l’on le [346/347] peut nommer l’unique
en son espece, et je croy que toute cette trouppe seroit marrie de le
perdre. Mais, belle bergere, dites-moi, je vous supplie, depuis quand
est-il parmy vous ? qu’est-ce qui l’y a fait venir, et qui l’y arreste ?
Diane alors luy respondit : II y peut avoir quatre ou cinq lunes qu’il
vint, et je croy que de vous dire ce qui l’arreste icy, il est
superflu, puis, madame, que vous le pouvez assez imaginer, cognoissant
son humeur comme vous faictes. Mais pour l’occasion qui le nous a
amené, je ne pense pas que personne le sçache que luy
seul. Ce n’est
pas qu’il soit fort caché ny retenu à raconter tout ce
qui luy est
arrivé, mais c’est qu’ayant plusieurs fois commencé, ou
il a esté
interrompu, ou le temps luy a manqué ? Et je m’asseure,
madame,
que pour peu que vous fassiez semblant de le désirer, il ne fera
pas
difficulté de vous le dire, puis qu’il croit estre bien autant
obligé à
ceux qui le veulent escouter, que luy sçauroient estre ceux
ausquels il
raconte ses fortunes. – Je pense, adjousta Daphnide, que ce ne seroit
point un mauvais divertissement, s’il, nous vouloit entretenir, et que
le chemin en seroit beaucoup moins ennuyeux, mais pour en venir
à bout,
il faut que cette belle druide, dit-elle monstrant Alexis, le luy
commande.
Alexis qui s’ouyt nommer, et qui prit garde au signe que faisoit
Daphnide de la main, pour ne point monstrer qu’elle fust trop attentive
à parler avec Astrée, luy demanda si elle vouloit quelque
service
d’elle, et sçachant par Diane ce qu’elle desiroit : Je
m’asseure,
madame, dit Alexis, que personne n’y a plus de pouvoir que vous, et
toutesfois, puis qu’il vous plaist de me le commander ainsi, je m’en
vay faire preuve de celuy que j’y puis. Et lors relevant la voix : Mon
serviteur, luy dit-elle, je deviens jalouse. – II y a peu d’occasion de
l’estre, respondit Hylas. – L’occasion, adjousta Alexis, y est tres
grande ; car, outre que le visage de ces belles estrangeres ne m’en
donne que trop, encores sçavez-vous bien que ce n’est pas sans
raison,
si l’on soupçonne de larcin celuy qui a accoustumé de
desrober. – Vous
voulez dire, respondit Hylas en sousriant, que j’ay accoustumé
de
desrober les cœurs de celles qui me voyent, et vous craignez que je
n’en fasse de mesme de celuy de ces nouvelles bergeres ? Mais n’ayez
peur, ma belle maistresse, car il peut bien estre que je feray ce
larcin, toutesfois, encores que je prenne le leur, je vous promets que
pour cela elles n’auront pas le mien, et qu’il sera [347/348] tout
à
vous. – Cette asseurance, repliqua Alexis, me plaist fort, mais, mon
serviteur, ce n’est pas ce que je veux dire : j’entends qu’elles sont
belles, et que vous faictes gloire d’aimer toutes celles qui ont de la
beauté.
Hylas alors, s’approchant d’Alexis : Je voy bien, ma maistresse, luy
dit-il, que vous ne sçavez pas encores de quelle sorte j’aime.
Il faut
que vous sçachiez que je m’y gouverne tout ainsi qu’un marchand
bien
advisé : lors qu’il fait dessein d’acheter quelque chose, il
regarde
combien elle peut valoir, et puis amasse de tous costez l’argent qui
luy est necessaire pour esgaler ce prix. J’en fais de mesme ; car lors
que j’entreprends d’aimer une dame, je regarde incontinent quelle est
sa beauté, car, comme vous sçavez, ce qui donne le prix
aux femmes, ce
n’est que la seule beauté. Et soudain, je fais un amas d’amour
en mon
ame, esgal au prix et à la valeur qui est en elle, et lors que
j’ayme,
je vay despendant cet amas d’amour, et quand je l’ay tout [348/349]
employé au service de celle pour qui je l’avois amassé,
il ne m’en
reste plus pour elle. Et faut, si je veux aimer, que j’aille ailleurs
chercher une nouvelle beauté pour faire un autre amas d’amour,
si bien
qu’en cela mon argent et mon amour se ressemblent bien fort. Je veux
dire ‘que l’un et l’autre, quand je les ay dépendus, je ne les
ay plus,
vous auriez donc quelque raison de craindre, ma maistresse, si jamais
je n’avois aimé ces nouvelles bergeres ; mais il y a long temps
que
j’ay despendu tout l’amas que j’avois fait pour leur beauté, et
qu’il
n’y en a plus en moy pour elles. – Mais, mon serviteur, adjousta
Alexis, les marchands qui sont riches, encores qu’ils-ayent une fois
vuidé leurs bources, ils ne laissent de les remplir pour
achepter la
seconde fois ce que la premiere ils n’auroient peu avoir. – Or, reprit
Hylas, c’est en quoy, ma maistresse, ces riches marchands et moy ne
sommes pas semblables ; car eux, par deux et trois fois reprennent et
renouent leurs marchez, voire s’ils n’ont pas l’argent, l’empruntent
sur leur crédit, mais moy, jamais plus je n’y reviens, lors que
la
premiere fois j’ay manqué de l’achepter.
– Voilà, dit Daphnide en sousriant, la plus belle façon
d’aimer dont
j’aye jamais ouy parler. – II est vray, dit Alexis mais elle n’est pas
tant à, mon advantage que je desirerois bien, car j’ay peur que
vous
n’ayez bien tost despendu l’amour que vous avez amassée pour
moy, et
lors vous ne m’aimerez plus. – II est certain, respondit froidement
Hylas, que si je l’avois toute
employée, vous n’en devriez jamais esperer en moy ; mais il est
du tout
impossible, parce que quand je fais cet amas d’amour, je le rends esgal
à la beauté que je veux aimer, et la vostre estant
infinie, vous devez
croire que le monceau est grand de l’amour que j’ay mis ensemble pour
l’esgaler. – J’en seray bien aise, respondit Alexis, car ce me seroit
bien du regret de vous perdre, vous estimant comme je fais, et cela me
fait vous supplier, si de fortune il n’y en avoit pas un si grand
monceau que vous, le figurez, que vous rabaissiez un peu de vostre
despence, afin que vostre provision durast d’avantage. J’ayme mieux que
vous m’aimiez un peu moins, que si vous imitiez ceux qui despendent en
un jour ce qui leur pourroit suffire pour tout un an. – Ma maistresse,
dit-il incontinent, si vous n’avez que ce soucy, vivez seulement en
repos, car je vous asseure que j’en ay tant que j’ay de quoy vous aimer
plus long-temps que je ne vivray. – Mais, mon serviteur, puis que vous
avez tant d’amour pour moy, dit Alexis, encore me semble-t’il que vous
devriez desirer que j’en eusse autant pour vous, afin que cette amour
né fust point boiteuse.
– Vous dites fort bien, reprit Hylas, et c’est en quoy je suis bien
empesché. Si vous me dites ce qu’il faut faire, vous verrez que
je le
désire pour le moins autant que je vous aime. – Je ne doute
point,
adjousta Alexis, de cette bonne volonté, mais puis qu’il est
ainsi, il
faut que vous en cherchiez les moyens. J’ay tousjours ouy dire que ce
qui donne le plus d’amour, c’est la cognoissance de la chose aimable.
Comment voulez-vous que je vous aime si je ne vous cognois point, ou
pour le moins, si je ne sçay de vous que fort peu ? Le thresor
caché ne
sert à rien pour le faire estimer, vos actions sans doute vous
pourroient rendre estimable, si elles estoient sceues ; c’est pourquoy
il me semble que si vous desirez que je vous aime, vous devez estre
curieux de me faire scavoir vostre vie, et maintenant que le temps est
si propre et que vous aurez une si belle audience, vous ne devez pas en
perdre l’occasion. – Et quoy, ma maistresse, dit Hylas, tout ce long
discours que vous avez faict, n’a-ce esté que pour ce subject ?
Il ne
falloit que me faire signe que vous le vouliez, vous eussiez veu que
mon affection est encore plus grande que vostre curiosité ; et
quoy que
je tienne ces maximes fausses en amour, qu’il faille cognoistre avant
que d’aimer, aussi bien’que toutes les autres que Silvandre va
proposant, si ne veux-je ma- [349/350] nquer de vous dire tout ce que
je sçay de moy, seulement pour vous obeyr.
Et lors Adam as l’ayant faict mettre au milieu de toute la troupe,
chacun demeura attentif à l’escouter, et pour le mieux ouyr, ils
se
pressoient si fort autour de luy qu’ils se marchoient presque sur les
pieds. Et lors, voyant qu’ils faisoient tous un grand silence, il
commença de cette sorte :
HISTOIRE
de Cryseide et d’Hylas.
II est certain que l’ignorance a cela de propre qu’elle
fait blasmer
plusieurs choses qui, d’elles-mesmes, sont louables. Je l’ay recogneu
maintesfois depuis que je suis parmy les bergers de cette riviere de
Lignon, où les fausses maximes de Silvandre sont tellement
suivies que
vous diriez, ma maistresse, quand il parle, que c’est un oracle et que
les dieux seroient bien offencez si l’on ne croyoit tout ce qu’il dit.
Et cette erreur est tellement enracinée dans l’opinion de tous
ceux de
ce rivage, qu’il semble que ce soit un crime de leze-majesté en
amour
que d’y contredire. Mais moy qui ne m’arreste pas à l’opinion,
mais à
la verité, et qui ne me laisse gueres vaincre aux paroles sans
les
raisons, j’ay tousjours voulu suivre ce que cette raison m’a monstre se
devoir faire. Y a-t’il quelqu’un qui puisse blasmer l’experience,
puisqu’elle est mère et nourrice de la prudence ? Et toutesfois,
parlez
à Silvandre, et à ceux qui sont de sa secte, ils vous
maintiendront au
peril de leur vie, que ces experiences sont vicieuses, et qu’il faut,
comme coquilles, depuis qu’on est attaché à un rocher, ne
s’en séparer
jamais. Voire, comme si les dieux ne nous avoient pas donné le
jugement
pour discerner des choses bonnes celles qui sont meilleures, et la
volonté qui est tousjours portée de son naturel et par la
raison à
celles qui sont les plus parfaictes ! Ces considerations seront, s’il
vous plaist, devant vos yeux, ma maistresse, quand vous verrez que j’en
ay quelquesfois aimées, que j’ay changées apres pour
d’autres, sans que
cela vous puisse faire craindre que je vous laisse jamais pour quelque
autre, puis qu’il est impossible que je trouve quelque chose qui vaille
mieux. Vous n’avez pas esté la premiere, ma belle maistresse,
qui avez
désiré d’entendre la suite estrafige de mes fortunes. Il
y en [350/351]
a eu plusieurs qui ont eu cette curiosité, et mesme en cette
troupe, et
à qui, en diverses fois, j’en ay dit une grande partie. Or je
sçay bien
que ce que vous desirez sçavoir de moy, c’est ce que vous ne
pouvez
apprendre de nul autre qui soit icy, car, pour le reste, ces causeuses
bergeres à qui je l’ay desja raconté, vous le diront
à loisir, si’desjà
elles ne l’ont faict.
Et pource, je ne vous diray pas que je suis originaire des Camargues,
que j’y commençay mon apprentissage aupres de Carlis, et le
finis en
Stiliane, qui me firent quitter le lieu de ma naissance, tant j’estois
nouveau en ce mestier, ny que, suivant ma fortune, je parvins à
Lyon,
apres avoir aimé par les chemins la belle Aymée, la
folastre Floriante
et la triste Cloris. Je me tairay aussi qu’y estant arrivé,
j’entrevis
Circene, et que j’en fus espris d’amour, et que si cette affection
nasquit dans le Temple, elle mourut aussi tost que j’en sortis, pour
revivre quelque temps après, laissant cependant la place
à la
charitable Palinice, et celle-là à la courtoise
Parthenope, puis à la
malicieuse Dorinde, et à la glorieuse Florice. Mais parce que
Florice
est la derniere de toutes celles que j’ay nommées, je suis
contraint de
commencer mon discours où cette amour prit fin, pour vous faire
mieux
entendre ce que vous desirez sçavoir de ma vie.
Periandre, tres-honneste chevalier, et qui estoit passionnément
amoureux de Dorinde, pour luy complaire, fut cause de me faire perdre
la bonne volonté de Florice, en me desrobant, quoy que mon amy,
quelques lettres qu’elle m’avoit escrites, et que depuis, Dorinde, pour
se venger d’elle et de moy, fit voir, la malicieuse qu’elle est
à
Teombre, mary de Florice, et desquelles il conceut un si grand
soupçon
qu’il l’emmena hors de la ville, me laissant perdre par cet
esloignement le bien de la voir, et peu de temps apres le desir de la
revoir.
Car, ma maistresse, je vous avoue librement que, tout ainsi que mon
amour prend naissance par les yeux, de mesme meurt-il aussi tost que
par la veue je ne le puis plus nourrir, suivant ceste tres-veritable
maxime, Qui est loing des yeux, l’est aussi du cœur, et ceste autre,
Qui ne sçait oublier, s’en aille. Or le sejour de Florice hors
de la
ville fut d’une lune, terme assez long pour voir naistre et mourir en
moy une douzaine de diverses amours ; mais quand le temps de son
esloignement n’eust pas esté si long, l’occasion qui se presenta
n’eust
esté que trop suffisante de me la faire oublier. Toutesfois,, il
ne
faut point que je me vante, encores que la perte [351/352] ou le
changement d’une amitié n’ait guere accoustumé de me
faire desesperer,
ayant tousjours eu une certaine resolution et grandeur de courage qui
ne m’a laissé abatre sous une trop grande tristesse pour un
semblable
accident, si fus-je bien empesché de moy-mesrne, quand Florice
partit,
et plus encore quand je vis que son sejour estoit si long, car il est
certain que je n’ay jamais appreuvé ces amours qui se
nourrissent de la
pensée et de l’imagination.
Et parce que je me souvins qu’estant petit enfant, lors que par
mesgarde je m’estois bruslé le doigt, ceux qui avoient le soing
de ma
conduite me le faisoient rapprocher du feu, et comme s’ils eussent
voulu faire brusler la bruslure mesme, me contraignant de l’y tenir,
jusques à ce que les larmes m’en venoient aux yeux, je pensay
qu’amour
estant, ainsi qu’on dit, un feu qui m’avoit bruslé, il falloit
chercher
un autre feu, et pour guerir de ma première bruslure, en faire
presque
une nouvelle. Cette resolution fut cause que par tout où je
sçavois
qu’il y avoit quelque belle dame, je m’y en allois pour m’y rebrusler ;
enfin le Ciel qui ordinairement favorise les desseins qui sont justes
me fit rencontrer le feu qui m’estoit necessaire.
Un soir je me trouvay sans autre dessein que de laisser passer le reste
du jour prés du pont de l’Arar, dans la place qui le touche et
qui
descouvre d’un bout à l’autre de ce pont. Et de fortune, y
jettant les
yeux, j’apperceus venir au grand trot trois chariots descouverts,
chacun tiré par six chevaux ; et parce que c’estoit un equipage
que
nous n’avions guiere accoustumé, je me mis en lieu commode pour
les
voir passer. Dans chacun il y avoit quatre dames vestues tout autrement
que les nostres : leurs robes estoient volantes, leurs manches si
estroittes, que la formé du bras paroissoit, le bas de la robe
sans
plis, et tellement coupé sur le corps, que la rondeur du ventre
se
discernoit, leurs fraizes grandes et à gros bouillons, dont les
bords
brilloient tout à l’entour de petites paillettes d’or, leurs
cheveux
fort relevez par le devant, horsmis quelques-uns qui estoient frisez,
et qu’elles laissoient nonchalamment tomber sur le visage ; au bout de
la coiffure, par le derriere, estoit attachée une gaze qui
alloit
accompagnant le corps aussi bas que la robe, comme aussi les doubles
manches qui larges et ouvertes s’avaloient jusques en terre.
Cest habit incogneu à mes yeux me donna une extreme
curiosité de les
bien considerer, et de fortune la premiere sur qui je [352/353] jettay
les yeux, me les retint tant que je la peus voir. Elle estoit dans le
premier chariot en la place la plus honorable, ses cheveux estoient
entre blonds et chastains, son teint si beau qu’il faisoit honte au
satin le plus blanc, l’œil et le sourcil noir, mais l’œil si vif qu’il
percoit d’un seul coup jusques au centre du cœur, sa bouche si rouge
qu’on l’eust jugée du plus vif coral qui se trouve, le col un
peu long,
mais si blanc, si rond et si uny qu’il sembloit une colonne d’albastre,
et qui, s’approchant de la gorge, s’alloit eslargissant peu à
peu d’une
si juste proportion, qu’il faisoit juger l’embonpoinct de tout le reste
du corps. Sa fraize qui estoit ouverte, en laissoit la veue, et d’une
partie du sein aussi, dont un curieux mouchoir cachoit le reste, et
toutesfois, par mesgarde ou à dessein, bien souvent il
s’entr’ouvroit
ou s’eslevoit selon le bransle du chariot, et laissoit passer l’œil
curieux quelquesfois bien avant, pour luy donner, comme je croy, plus
de desir de voir le reste par la veue de ce qui luy estoit permis. Pour
sa taille, la robe volante la cachoit, et le chariot empeschoit que la
hauteur peust estre bien recogneue ; toutesfois, par ce qui s’en
voyoit, l’on pouvoit juger qu’elle n’estoit ny grande ny petite. Quant
à sa main, gué de temps en temps, elle sortoit du gand
pour relever les
cheveux qui luy tomboient sur les yeux, elle paroissoit telle que rien
ne se pouvoit esgaler à la blancheur du visage qu’elle seule.
Or jugez, madame, si ceste beauté pouvoit estre veue sans estre
aymée !
aussi fut-ce le feu où je bruslay toutes mes autres brusleures,
mais de
telle sorte qu’en ; oubliant Circene, Palinice, Dorinde, et Florice
mesme, je me donnay entierement à celle-cy. Peut-estre
trouverez-vous
estrange qu’estant dans un chariot, et ne faisant que passer, je peusse
remarquer tant de particularitez en ceste belle, mais il faut se
souvenir que je la regardois avec plus de deux yeux, car outre les
miens, j’avois encore ceux d’Amour qu’il me presta afin que je peusse
bien veoir ceste merveille. Et ne faut pas croire ce que Silvandre
allegue bien souvent que l’Amour est aveugle, car au contraire, ceux
qui voyent avec ses yeux percent les habillemens, et voyent à
travers
la robe les beautez qui sont cachées à tous les autres.
Mais encores
sembla-t’il que cest amour eust un grand dessein sur moy à ce
coup,
parce que ce fut luy sans doute qui, pour donner plus de loisir de me
servir de ses yeux et des miens, fit accrocher quelques charettes qui
venoient de mon costé, pour passer sur le pont, [353/354] aux
roues de
ce bien-heureux chariot ; tant y a que, quand il s’en alla, il estoit
plus chargé que quand il vint, parce qu’il emporta mon cœur en
plus.
Vous riez, Silvandre, dit Hylas, interrompant le fil de son discours,
et je cognoy bien que vous voulez dire qu’il n’estoit guere plus
chargé
au partir qu’à l’abord. Contentez-vous que mon cœur, tout leger
que
vous l’estimez, est aussi pesant que le vostre. – Je ne scay pas, dit
Silvandre, mais si fais bien que, pour peu que le chariot qui emportoit
vostre cœur allast rudement, il en sortit bien-tost, car il n’a guere
accoustumé de demeurer en une place. – Voilà, continua
Hylas, la mesme
opinion de Periandre, lorsqu’il me trouva appuyé sur le banc
où je
m’estois retiré pour voir passer ces estrangeres. Ce bon amy me
voyant
à moitié hors de moy, se douta à peu pres de mon
mal, et s’approchant
doucement : Courage, me dict-il, Hylas, vous guerirez aussi bien de
celle-cy que des autres. Je luy respondis d’un visage tout
ren-frongné
: Periandre, vous vous mocquez de moy, mais si vous sçaviez la
grandeur
de mon mal, vous en auriez pitié, quoy que je vous advoue qu’il
vient
d’amour. – Ah ! mon amy, me repliqua-t’il, il ne faut qu’avoir bon
cœur, ce n’est pas la premiere fois que vous avez eu cette mesme
maladie sans en mourir. – II est vray, dis-je, mais en ce
temps-là je
sçavois qui me faisoit le mal, et maintenant je l’ignore. –
Comment,
reprit Periandre en sousriant, vous estes amoureux, et ne scavez de qui
? – II est ainsi que vous le dites, luy respondis-je. Or considerez si
à cette fois Amour ne m’a pas bien attrapé ? – Que vous
aimiez, dit-il,
je le croy, mais que vous ne scachiez qui vous aimez, encore qu’en
toute autre chose je vous estime veritable, toutesfois en celle-cy je
suis incredule, et s’il est vray, je tiens que celle-cy est l’une de
ces choses qui sont plus aisées à faire qu’à
persuader ny à croire. –
Que vous le croyez ou non, dis-je en souspirant, cela n’empesche pas
que je ne sois l’homme du monde le plus possedé d’une amour
incogneue.
– Et y a-t’il long-temps, me dict-il, que vous avez ce bigearre mal ? –
Un peu plus, luy respondis-je, qu’il y a que nous en parlons.
A cette response, Periandre se mit à rire, et puis se mocquant
de moy,
et me mettant une main sur l’espaule : Et bien, mon amy, me dit-il, si
ce mal s’envieillit, je veux payer les medecins. Et à ce mot, il
s’en
voulut aller, mais le retenant par la cape, je luy dis, comme par
reproche : Est-ce cela toute l’aide et toute [354/355] la consolation
que je dois attendre de l’amitié que vous m’avez promise ? – Et
que
puis-je pour vous, me dit-il, si vous ne scavez qui vous a fait le mal
dont vous vous pleignez ? – Encores, repliquay-je, m’y pouvez-vous
aider, me faisant avoir cognoissance de celle que j’adore. – Vous vous
mocquez de moy, dit-il, aussi bien que de vostre mal : comment
voulez-vous que je la cognoisse mieux que vous ? – Et quoy, repris-je
alors, ne voit-on pas ordinairement que les personnes saines disent aux
malades quelle est leur maladie, et y trouvent et rapportent les
remedes que, ceux qui ont le mal ne peuvent ny sçavoir, ny
trouver ? Ah
! Periandre, si vous m’aimiez comme vous dites, vous ne me refuseriez
pas l’assistance que vous me devez,
Alors il me respondit : Que voulez-vous, Hylas, que je vous die ? Je
croy, sur ma foy, que vous estes devenu fol. – Je suis fol ? luy
dis-je, or oyez si c’est folie d’aimer ce que j’adore. Celle pour qui
je meurs ne cede en beauté à la mesme déesse
d’Appelles, elle a plus de
grace que les Graces mesmes. Et si l’Amour n’avoit le bandeau sur les
yeux, sans doute Amour brusleroit d’amour pour elle, mais il est vray
que je ne sçay qui elle est. – En ce dernier poinct, me
repliqua-t’il,
gist vostre folie,, mais où l’avez-vous veue ? – Odieux ! luy
dis-je,
n’estes-vous pas bien aveugle de ne veoir point le soleil quand il
esclaire ? N’avez-vous point veu ces chariots qui ne font que de passer
? Dans le premier estoit celle que j’aime, et que je ne cognois point.
– Si c’est celle-là, me dit-il, incontinent, sçaches, mon
amy, que tu
es prisonnier d’une prisonniere. Gondebaut, nostre roy, les a prises de
là les Alpes, et les envoyé icy pour marque de sa
victoire.
J’appris ainsi qui estoit cette belle estrangere, et s’il n’eust
esté
si tard, j’eusse dés ce soir mesme essayé de la voir,
mais le remettant
au matin, je me retiray en mon logis, si tourmenté que je ne
reposay de
toute la nuict. Je sortis du lict au mesme temps que le jour parut. Et
parce que Periandre m’avoit promis que nous irions de compagnie au
Palais, pour nous trouver lors que ces estrangeres iroient au Temple,
attendant qu’il vinst, je pris un miroir pour prendre advis de luy
comme ce jour-là je m’habillerois. Cent fois je passay les mains
dans
mon poil, tantost pour le relever et tantost pour le frizer, et cent
fois il me sembla qu’il ne se vouloit tenir si bien que de coustume ;
cent fois je mis et remis ma fraize, et je ratachay de tant de sortes
mes jarretieres, que le jarret m’en faisoit mal, et laissay tous
[355/356] ceux qui estoient autour de moy à m’accommoder le
reste de
mon habit.
Mais en fin, quand je revins au miroir, je pris garde que mes cheveux
paroissoient un peu trop dorez, et parce que c’est une chose à
laquelle
il se faut bien prendre garde, de ne donner point une mauvaise
impression aux femmes la premiere fois qu’elles nous voyent, et que je
sçay qu’encores que ce soit sans raison, elles craignent le poil
de la
couleur du mien, je me chargeay la teste de tant de poudre de Cypre,
que de loing elle sembloit mieux la teste d’un meunier que celle
d’Hylas, et Periandre m’y surprenant demeura long-temps à me
considerer
en ce travail avant que je l’apperceusse. En fin je levay de fortune la
teste, et haussant les yeux, je vis qu’il en sousrioit : Periandre, luy
dis-je, vous n’estes pas bon amy puis qu’au lieu de m’aider et d’avoir
pitié de mon mal vous vous mocquez de ce que je vous dis. – Tant
s’en
faut que je m’en mocque, dict-il, qu’au contraire je l’admire, et ne
puis penser que ce mal duquel vous vous plaignez soit veritable, si ce
n’est que Amour, se soit voulu venger de vous, vous faisant espreuver
en vous-mesme ce que vous n’avez peu croire en autruy. – Et de quoy,
dis-je, ay-je esté tant incrédule ? – Qu’il se puisse
treuver, dit-il,
une affection si grande qu’elle puisse effacer tous les autres seings,
sinon ceux, qui la touchent ou qui despendent d’elle. – Vous avez
raison, luy dis-je, mais si m’avez-vous tousjours veu desireux de
plaire à celles que j’ay aymées ; et parce que, quand je
mettrais
ensemble toutes les amours que j’ay eu pour celles que j’ay jusques icy
affectionnées, elles ne sçauroient esgaler la seule
affection que je
porte à celle-cy seule, vous ne devez trouver estrange que
j’employé
aussi plus de peine et plus de soing que pour toutes les autres,
sçachant assez que les premieres impressions qu’elles
reçoivent sont
malaisément effacées.
Et d’autant qu’en luy tenant ce discours, je ne laissois de m’habiller
et agencer le plus soigneusement qu’il m’estoit possible : Encore, me
dit-il, faut-il mettre une fin à cette curiosité,
autrement nous y
arriverons quand elles seront parties. Et lors, me prenant par la main,
il me detacha presque par force de mon miroir, et me contraignit de le
suivre au Palais, où estoit logée cette belle estrangere,
et où nous
n’eusmes guere attendu, que nous les vismes sortir, se tenans par les
mains deux à deux, pour s’en aller au Temple. [356/357]
J’estois si attentif à les voir passer devant nous, et à
bien remarquer
celle qui m’avoit blessé, que Periandre, pour se mocquer de moy,
me
vint dire à l’oreille : Prenez garde que celle que vous aimez si
fort
ne passe sans que vous la recognoissiez. – Si mes yeux, luy
respondis-je, avoient fait cette faute, je les arrachrois du lieu
où
ils sont, pour n’estre plus trompé de cette sorte.
– Je ne le dis pas sans raison, repliqua-t’il en sousriant, car je suis
le plus trompé homme du monde si elle n’est desja passée.
– Est-il
possible ? repris-je incontinent, et ne vous mocquez-vous point de moy ?
Et à ce mot, sans attendre sa response, je m’avançay
devant toutes,
afin de les revoir repasser une autre fois, mais je cogneus bien qu’il
ne l’avoit dict que pour me mettre en peine, parce que peu apres je vis
venir celle que j’attendois, la derniere de toutes, accompagnée
de tant
de beautez, qu’elle attiroit les yeux de chacun sur elle. Cette seconde
veue me ravit de telle sorte, que je ne sçay ce que je devins ;
seulement, je me ressouviens que quand elle passa au devant de moy, je
ne me peus empescher de dire avec un grand souspir : Voilà la
plus
belle de toutes. Et de fortune il advint que de toutes ces estrangeres,
il n’y avoit qu’elle seule qui entendist le langage des Gaulois,-de
sorte que je l’obligeay aux despens des autres, sans toutesfois aussi
les desobliger, parce qu’il n’y eut qu’elle qui m’entendist, d’autant
que quelque mine’ qu’une femme en fasse, c’est une playe presque
incurable que le mespris qu’on faict de sa beauté, et au
contraire, de
toutes les flatteries qui plaisent le plus aux femmes, il n’y en a
point qui leur soit plus agreable que celles qui touchent leur
beauté
parce que jamais leurs jugemens ne desmentent les paroles qui en sont
dictes, pour avantageuses qu’elles soient. Le Temple estoit assez
esloigné du Palais, et toutesfois je treuvay le chemin si court,
que je
ne pensois pas en avoir fait la moitié, lors que nous y
arrivasmes ;
mais ce que je treuvay de plus estrange, ce fut de voir achever si
promptement le sacrifiée qui y fut faict, qu’à peine
pensois-je qu’il
fust bien commencé, lors que j’ouys les dernieres paroles qui
permettoient de s’en aller, et cela, d’autant que je recevois un
contentement si extreme de voir cette belle estrangere que je n’ostay
jamais les yeux de dessus elle, tant que le sacrifice dura. Et parce
que ces belles dames n’estoient pas sans curiosité non plus que
nous,
elles ne s’amusoient pas tant à leurs devotions, qu’elles ne
donnassent
[357/358] quelquesfois le temps à leurs yeux de faire une ronde
parmy
le Temple ; mais il n’arriva jamais que cette belle estrangere tournast
les yeux vers moy, qu’elle ne rencontrast les miens attachez sur son
visage.
Diane alors, en sousriant : Encores faut-il, dit-elle, Hylas, que je
vous interrompe pour vous faire prendre garde que vous n’aviez point de
raison de blasmer Vesta, et la bonne Déesse, lors que la
venerable
Chrisante vous deffendit, et à tout le reste des bergers,
d’assister
aux sacrifices qui leur sont faicts par les vestales, puis que les
tempes sont pour prier les dieux, et non pas pour faire l’amour
à
celles que l’on aime. – Encore n’est-ce pas sans raison, respondit
Hylas, que je m’en suis plaint, puis qu’il me semble que les dieux ne
doivent pas treuver mauvais que nous fassions en terre ce qu’ils font
eux-mesmes dans les Cieux.
Et sans attendre que Diane repliquast, il reprit son -discours de ceste
sorte : Le sacrifice estant finy, elles s’en retournèrent au
mesme
ordre qu’elles estoient venues, mais de fortune, au sortir du temple,
qui est relevé, comme vous sçavez, de plusieurs degrez,
cette belle qui
regardoit ailleurs, faillit une des dernieres marches et, à
cause des
souliers qu’elles portent, qui sont d’excessive hauteur, ne pouvant se
retenir, elle tomba, mais toutesfois sans se faire mal. J’y accourus
incontinent, comme celuy qui avoit tous-jours les yeux sur elle, et la
prenant par le bras, je la relevay avec tant de contentement pour moy,
que je tins pour bien employée toute la peine que j’avois eue le
reste
du jour, luy ayant peu rendre ce petit service, qui fut la premiere
cognoissance que depuis elle me confessa avoir eue de ma bonne
volonté.
Et cela a esté cause que depuis, en toutes mes autres
affections, j’ay
observé de ne laisser jamais perdre une occasion, pour petite
qu’elle
soit, de servir celles que j’ay aimées, ayant appris de
là, qu’en
imitant les bons maistres d’escrime, il vaut mieux tirer plusieurs
coups, encore qu’ils ne soient pas tous mortels, que d’attendre tout un
jour pour en faire un seul, parce que celuy est bien ignorant en ce
mestier, qui ne sçait se deffendre d’un coup ; mais quand il
tombe une
gresle, et que pesle-mesle l’un n’attend pas l’autre, il est presque
impossible que quelqu’un ne porte et ne fasse effect. Je dis ces choses
particulierement pour Silvandre qui est bien si glorieux, qu’il ne
voudroit pas faire un moindre service à sa maistresse, que de
luy
sauver la vie, luy semblant que les autres qui sont plus petits ne
meritent d’être mis en compte. [358/359]
Silvandre, pour ne l’interrompre, ne vouloit point respondre, mais
voyant que chacun avoit les yeux tournez sur luy, et que Diane mesme le
regardoit, comme attendant quelque chose de luy, il creut d’estre
obligé de luy dire : J’avoue, Hylas, et desavoue en partie ce
que tu
viens de dire de mon humeur ; car tant s’en faut que je ne voulusse
faire un moindre service à ma mais-tresse que de luy sauver la
vie,
qu’au contraire je prie Tautates que l’occasion ne s’en presente point
; afin qu’elle ne soit jamais touchée, ny mon cœur aussi, d’une
si
grande et si fascheuse apprehension. Mais j’avoue bien que ces petits
services, qui mesme ne meritent point d’avoir tel nom, mais seulement
d’estre appeliez des soings, qu’autrement n’estans point faicts
s’appelleroient nonchalances, ne sont pas dignes d’estre mis au compte
que tu fais, puis que les plus grands doivent estre effacez de la
memoire de celuy qui les a rendus. Et croy moy, Hylas, qu’à
quelque ;
compte que l’amant vienne de ses services avec celle qu’il ayme, c’est
un signe tres asseuré qu’il se lasse de la servir, et qu’il luy
tarde
de n’avoir achevé le prix faict qu’il a commencé. – Et
quoy donc,
reprit Hylas, en branlant la teste, on doit perdre la memoire d’un long
service ? et pourquoy faut-il donc les rendre ? puis que les choses
passées, et desquelles on ne se ressouvient point, il vaudroit
autant
qu’elles n’eussent point esté. Sois certain, Silvandre mon amy,
que tu
trouveras force femmes qui s’accorderont à cette ordonnance,
parce que
l’ingratitude qui leur est naturelle, est pour les bienfaicts receus,
la mere de l’oubly. Mais ayant tousjours creu que c’estoit vivre en
personne de peu de jugement, que de vivre sans conte, je remarque de
telle sorte les services que je leur rends, que, si elles font semblant
de ne s’en souvenir point, ou de n’y prendre pas garde, je les leur dis
et redis si souvent, qu’elles sont bien sourdes, si enfin elles ne les
entendent. Aussi, pour dire la vérité, je pense que si
tes services
meritoient autant que les miens, tu ne les donnerois pas à si
bon
marché, ou pour mieux dire, tu ne les voudrois pas perdre si
inutilement, car quant à moy, je tiens que les moindres que je
rends
méritent une très-grande recompense. – Si je ne
sçavois, respondit
Silvandre en sousriant, que tu es de l’isle de Camargue, je penserois,
te voyant faire si grand cas de si peu de chose, que tu fusses
né dans
une certaine contrée des Gaules, où les habitans ont
trois conditions
qui ne semblent pas estre fort esloignées de ton humeur. – Et
quelles’sont-elles ? adjousta Hylas. – Je [359/360] ne les voulois pas
dire, reprit Silvandre, mais puis que tu me presse, il faut que tu les
sçaches : la premiere, c’est qu’ils sont riches de peu de bien,
l’autre, docteurs de peu de sçavoir, et la derniere, glorieux de
peu
d’honneur.
Hylas voulut respondre à moitié en colère, mais
l’esclat de rire que
fit toute la troupe au commencement l’en empescha. Et apres, quand il
voulut reprendre la parole, Silvandre le devança, et luy dit en
sousriant : II suffit Hylas, que je te declare n’avoir point dit ces
paroles pour la province des Romains où tu es né ; mais
si tu te penses
estre obligé à quelque ressentiment, je te permets de bon
cœur d’en
dire autant ou plus du lieu de ma naissance quand il te plaira. – Ne
doute point, reprit incontinent Hylas, que si le lieu duquel tu parles
ne m’estoit autant incogneu qu’à toy-mesme, je ne demeurerois
pas muet
à cette reproche, et avec plus de verité que tu n’as fait
; et
toutesfois, sans sçavoir quelle est cette contrée
malheureuse, on peut
aisément juger qu’elle ne doit guere rapporter que des ronces et
des
chardons, puis qu’elle a produit un esprit si espineux et si mordant
que le tien.
A quoy Silvandre n’ayant voulu respondre pour ne le distraire point
davantage de la continuation de son discours, apres s’estre teu quelque
temps, il reprit ainsi la parole : La coustume de l’ancienne ville de
Lyon, qui est de caresser et d’honorer grandement les estrangers,
estans tres-religieux en l’observation des loix de
l’hospitalité, fut
cause qu’Amasonte, tante de Periandre, quelques jours apres
l’arrivée
de ces belles estrangeres, s’enquist de ceux qui les avoient en garde,
s’il estoit permis de les visiter ; et ayant appris que le roy l’auroit
tres-agréable, elle ne manqua point de s’y en aller pour leur
offrir
toute sorte d’assistance et de service. Elle avoit une jeune fille
nommée Orsinde, qui n’estoit point desagreable. Cette fille,
dés la
premiere fois, demeura si satisfaite de ces dames, et Amasonte aussi,
que depuis elles y retournerent fort souvent. Et de fortune la plus
estroitte amitié qu’elles contracterent fut avec cette belle qui
m’avoit sceu si bien surprendre, et cela, comme je croy, outre les
autres perfections qui l’avantageoient par dessus toutes ses compagnes
fut à cause qu’elle parloit le langage des Gaulois, aussi bien
que si
elle eut esté eslevée en ces contrées.
Periandre m’ayant adverty de ces particularitez, je luy dis qu’il
faloit en toute sorte faire que cette bonne tante nous y don- [360/361]
nast l’entrée, sans que mesme elle sceust nostre dessein. Et
nous
estans séparez en cette resolution, ce mesme jour Periandre
disnant
avec sa tante, feignit d’estre grandement curieux de scavoir des
nouvelles de ces estrangeres et s’enqueroit fort particulierement quel
estoit leur façon de vivre, quelle leur civilité et leur
courtoisie. A
quoy Amasonte et Orsinde ayant respondu avec beaucoup de paroles
avantageuses, et toutesfois véritables, il feignit un extreme
desir de
les voir et de parler à elles. – Si vous voulez, respondit
Orsinde,
vous en venir avec ma mere, vous pourrez satisfaire aisément
à vostre
curiosité. – II est vray, reprit Amasonte, si toutesfois il est
permis
aux hommes de les visiter, et c’est de quoy je’ne me suis point encore
enquise, mais je vous promets que demain, je les iray voir, et je
sçauray d’elles et de ceux qui les gardent s’il y a des hommes
qui y
soient encores allez, et si cela est, l’entrée ne vous en sera
pas plus
deffendue qu’à eux. Et de faict, la bonne tante n’oublia
nullement sa
promesse, car le lendemain elle sceut que chacun les pouvoit visiter,
d’autant que le roy ne craignoit point que personne les peust enlever,
les ayant si fort esloignées du lieu de leur naissance. Cette
nouvelle,
lors que Periandre me la dit, ne me fut point desagreable, comme vous
pouvez penser, et moins encore lors que je seeus que le lendemain apres
disner elles avoient resolu de l’y conduire. Tout ce jour là fut
si
long à mon impatience, que plus de cent fois je demanday quelle
heure
il estoit, me semblant que le soleil alloit beaucoup plus lentement que
de coustume. Je n’eus pas moins d’inquietude toute la nuict, ny le
matin plus de patience, jusques à ce que je vis, approcher
l’heure que
Periandre devoit aller au palais royal. Là, de fortune, je
mesuray de
telle sorte le temps que, quand ils approcherent de la porte, j’y
arrivois d’un autre costé, et feignant que ce fust par
rencontre, je
demanday à Periandre où il alloit. Il me respondit
froidement qu’il se
laissoit conduire à sa mere (c’est ainsi qu’il nommoit
Amasonte). Elle,
prenant alors la parole, me dit que, si j’estois bon amy, je ne
laisserais pas aller Periandre seul en ceste occasion. – Je ne
m’enquiers, luy respondis-je, où ce peut estre, puis que vous le
commandez, et que c’est pour le service de mon amy. Et disant ces
paroles, je pris Orsinde soubs les bras. Periandre se pouvoit à
peine
empescher de rire, voyant combien je me monstrois ignorant de ce
voyage, et la promptitude avec laquelle j’avois pris ceste occasion. ]
361/362]
Nous entrasmes donc de ceste sorte où estaient ces estrangeres,
et
d’abord je vis venir la belle que j’adorois, les bras ouverts, avec un
visage si riant et une si grande demonstration de bonne volonté,
que je
devins envieux d’Orsinde à qui ces caresses s’adressoient. Apres
les
premieres salutations, Amasonte qui desiroit que je receusse un bon
visage de ceste belle estrangere à son occasion ; luy fit
entendre qui
nous estions, et l’estroitte amitié de Periandre et de moy, et
de plus
le desir que nous avions tous deux de luy faire service. Cela fut cause
que s’adressant à nous, elle nous fit toutes les offres de
courtoisie
que la civilité luy pouvoit permettre, et puis, se tournant
à moy, elle
se ressouvint du secours que je luy avois donné, lors qu’elle
estoit
tombée à la sortie du temple – A ce que je vois, madame,
luy dis-je, on
ne doit pas plaindre les services qu’on vous faict, puis que vous avez
si bonne memoire de si peu de chose. Nos dames Gauloises, au contraire,
soit par gloire, ou par faute de souvenir, n’oublient pas seulement les
petits, mais aussi les plus grands services que l’on puisse leur
rendre. – Et comment, me dit-elle, pouvez-vous attribuer cet oubly
à
gloire ? – Elles ont, respondis-je, une telle opinion de leurs merites,
qu’elles estiment chacun estre obligé de les servir ; et
recevant tous
nos services comme leur estant deus, elle les mesprisent, et les
mesprisant, ne daignent pas seulement s’en souvenir. – Vous me
depeignez, dit-elle en sousriant, vos dames d’une estrange humeur, mais
prenez garde que ce que vous dites ne procede d’une autre occasion ;
nostre sexe est tellement la butte de la medisance, que bien souvent
nous sommes contraintes de faire semblant de ne voir point des choses
que nous voyons, aussi bien que les hommes mesmes, et en cela nous
sommes plustost à plaindre qu’à blasmer.
Periandre et Orsinde s’estoient un peu retirez à costé,
et expressément
nous avoient laissez ensemble, cependant qu’Amasonte entretenoit toutes
ces autres estrangeres. Cela fut cause que plus hardiment je luy fis
ceste response : Si ces dames que vous excusez si bien, avoient,
madame, et le corps et l’esprit comme vous, encore qu’elles eussent
beaucoup plus de cruauté, elles n’auroient point toutesfois
besoin
d’excusé, car quelque rigueur qu’elles nous peussent faire
ressentir,
elles ne laisseroient d’estre non seulement, servies, mais
adorées de
chacun. Ces paroles ne l’estonnèrent aucunement ; au contraire,
avec un
œil riant, elle me respondit : Et quoy, seigneur chevalier, on use de
flatterie aussi bien en Gaule [362/363] que parmy les Romains ? je
croyois que ce ne fust que delà les Alpes que les hommes s’en
sceussent
aider, mais, à ce que je voy, ces Gaulois rnesme, qu’on dit
parler avec
le cœur, en ont aussi bien appris l’usage que les autres peuples. –
Madame, luy respondis-je, je ne sçay si parmy vostre nation on
appelle
la verité flatterie, ou si, en vostre langage, flatterie est
à dire
verité, tant y a que je vous jure par nostre grand Tautates, qui
est
bien le plus grand serment que je puisse faire, n’avoir jamais rien veu
de si beau que vostre visage, ny de si parfaict que vostre bel esprit.
Or, ma maistresse, nous continuasmes de sorte ce discours, qu’avant que
de nous separer, je luy fis entendre le desir que j’avois de luy rendre
particulierement service. Peut-estre trouverez-vous estrange que
d’abord je luy fisse ceste declaration, maist outre que mon humeur
n’est pas de faire longuement l’amoureux transy, ny de permettre
à mes
yeux de demander ce que ma langue peut bien dire, encore ay-je tous
jours creu que les dilayemens minent plustost un affaire, qu’ils ne le
perfectionnent, et mesme ceux qui sont comme l’amour, où ne
vaincre pas
promptement, c’est estre vaincu. Mais ce qui me fit resoudre à
ne
laisser pas plus long-temps ceste belle estrangere en doute de mon
affection, fut une double consideration que je fis en ce mesme temps.
Je sçavois qu’elle estait en la puissance d’autruy, et non
point, comme
les filles sont ordinairement, en celles de leurs meres, ou de leurs
parentes, mais prisonniere de guerre, et gardée par l’ordonnance
du roy
Gondebaut, aussi bien que ses compagnes. Et parlée que
mal-aisément
pouvoit-on sçavoir quel dessein il avoit sur elle, j’eus crainte
que la
commodité que j’avois de parler à elle, ne me fust,
peut-estre
bien-tost, retranchée ou par de plus severes gardes, ou pour
estre
conduite en quelque autre part. Je sçavois aussi qu’elle avoit
esté
amenée de de là les Alpes, où les filles sont
beaucoup plus hardies et
resolues que ne sont pas nos Gauloises, hardies à entreprendre
ce
qu’elles desirent, et resolues à executer ce qu’elles ont
entrepris. Je
sçavois ceste humeur pour la pratique que j’avois eu en
Camargue, et en
la ville d’Arles, de plusieurs personnes de ces pays là, qui me
fit
juger que celle-cy ne dementant point le lieu de sa naissance, ne
trouyeroit point estrange ceste prompte et precipitée
declaration.
Suivant donc l’humeur de son pays, et la mienne particuliere, je luy
fis entendre l’affection que je luy portois. Et quoy que mes [363/364]
paroles ne fussent pas peut-estre receues d’abord, comme venant
d’amour, mais de civilité, si est-ce que depuis, elles
faciliterent
beaucoup la recherche que je luy fis, et furent cause de luy faire
plustost croire ce que je desirois de luy persuader. J’ay bien opinion
que de son costé elle n’avoit aucune pensée qui tendist
à ce que je
desirois, et toutesfois elle ne laissoit pas d’avoir plus agreable de
parler à moy qu’à Periandre, ny à tout autre qui
l’allast visiter, luy
semblant que ceste affection qui me lioit à elle l’obligeoit
pour le
moins de se fier davantage en moy. Et si je n’eus autre cognoissance de
sa bonne volonté que celle-cy, je puis dire avec
vérité qu’il y avoit
fort peu de choses qu’elle ne me communiquast, pour particulieres et
importantes qu’elles luy fussent.
Et de faict, une lune presque depuis la première fois que je
l’avois
veue, et que desja la familiarité estoit grande entre nous, elle
m’advertit que suivant leur coustume, elle et toutes ses compagnes, sur
le soir se devoient aller promener en l’isle de
l’Athénée, dans un
grand jardin qui est sur le confluent du Rhosne et de l’Arar, lieu fort
plaisant, tant pour les diverses et longues allées, que pour les
grosses touffes d’arbres qui y sont. Je n’avois garde de faillir
à
cette assignation, tant parce que je n’avois autre exercice, ny autre
dessein que d’autant que je pensay que ce seroit luy faire une grande
offence, m’en ayant adverty secrettement, si je manquois à la
commodité
qu’elle m’en donnoit. D’abord qu’elle me vid, feignant, à cause
de ses
compagnes, que ce fust par rencontre et non par dessein : Quelle
fortune, Hylas, me dit-elle, vous ameine en ce lieu où mes
compagnes et
moy pensions, passer le reste du jour sans estre veues de personne ?
Cette feinte me fut grandement agreable, car c’est un des meilleurs
signes qu’on puisse avoir d’estre aimé d’une dame, quand elle
tasche de
couvrir aux autres la recherche qu’elle sçait bien que l’on luy
faict.
Pour continuer donc son artifice, je respondis assez froidement : II
est impossible, madame, que la fortune ne soit bonne qui m’a conduit
icy, puis que j’y fais une si heureuse rencontre, mais elle seroit
encores meilleure si j’avois le moyen de vous rendre à toutes
quelque
agreable service. Elles qui commençoient d’entendre un peu
nostre
langage, me remercierent assez mal, mais toutesfois le plus
courtoisement qu’elles peurent ; et sans s’arrester plus long-temps
aupres de nous, parce qu’elles avoient peine de m’entendre et de me
respondre, s’espan- [364/365] dirent par les divers promenoirs, et nous
laisserent seuls ainsi que nous desirions.
Je la pris donc sous les bras, et commencasmes à nous promener,
mais de
peur qu’elle ne trouvast estrange cette privauté, je luy dis :
Encore,
madame, que ce ne soit pas la coustume du lieu où vous estes
née, si
est-ce qu’estant en Gaule, vous ne trouverez point mauvais, si j’use de
nos privileges, et si, vous prenant sous les bras, j’essaye de vous
soulager d’une partie de la peine du marcher. – Hylas, me
respondit-elle, la bonne volonté que vous me faites paroistre,
m’oblige
à plus que la familiarité de laquelle vous me parlez. Il
est vray qu’en
l’estat où je suis, les paroles seulement me restent pour vous
donner
cognoissance que je cheris vostre amitié comme je dois. Et
à ce mot,
avec un grand souspir, je la vis changer de visage, comme si ce
souvenir luy eust donné un desplaisir extreme ; et parce que
bien
souvent j’avois eu volonté de sçavoir quelle occasion
particuliere elle
avoit d’estre si triste, ne voulant perdre inutilement la
commodité qui
se presentoit, apres l’avoir remerciée des courtoises paroles
qu’elle
m’avoit dites, je la suppliay de me faire sçavoir et quelle
fortune
l’avoit conduite en cette contrée, et quelle estoit l’occasion
qui l’y
retenoit. Et d’autant que (et note bien, Silvandre, ce que je dis) ce
n’est pas’un petit advantage de sçavoir et les fortunes et les
humeurs
de celle de qui l’on veut acquerir les bonnes graces, puis que l’on
s’instruict par là de ce qui leur plaist ou qu’elles
desapreuvent. – Et
comment, me dit-elle, Hylas, ne sçavez-vous point que je suis
prisonniere du roy Gondebaut, et quelle est l’extreme obligation que
mes compagnes et moy luy avons ? Et luy ayant respondu que je n’en
sçavois que le bruit commun : Vous me faites paroistre,
respondit-elle,
d’avoir trop de bonne volonté envers moy pour vous taire les
particularitez de ce que vous desirez sçavoir. Oyez donc la plus
pitoyable adventure que jamais fille de ma condition ait peut-estre
passée, et seulement je vous supplie de la taire.
HISTOIRE
de Cryseide et d’Arimant.
Il est certain que la fortune ne se plaist pas seulement
à troubler les
monarchies et les grands Estats, mais encore passe son temps [365/366]
à monstrer sa puissance sur les personnes privées, afin,
comme je croy,
de donner cognoissance à chacun qu’il n’y a rien sous le Ciel
sur quoy
son pouvoir ne s’estende, ce que verifient assez les mal-heurs que j’ay
soufferts et la vie deplorable que j’ay passée jusques icy,
ainsi que
vous pourrez juger, puis que n’estant qu’une simple fille, il semble
qu’elle se soit estudiée à me contrarier, et à ne
me laisser jamais un
moment de repos, depuis que j’eus le jugement de pouvoir discerner le
bien du mal.
Je suis d’un pays duquel les peuples se nomment Salastes, qui est une
contrée que la Doire Baltée, et les Libices confinent du
costé de
l’orient, le Po du midy, les Taurinois, Centurons et Cartuges, de
l’occident, et les Alpes Pennines, du septentrion. Ce pays est assez
cogneu des Romains à cause de l’abondance des mines d’or qui y
sont, et
pour lesquelles les habitans des lieux ont esté contraints de se
révolter si souvent contr’eux, à cause de la Doire qu’ils
separoient en
plusieurs petits ruisseaux pour purger l’or, et qui apres inondoit
presque tout le pays, empeschant ainsi les villageois de se pouvoir
servir de la terre pour le labourage, encore que tres-propre et
tres-fertile.
Je vous ay faict cette description de ma patrie, afin de vous faire
entendre ce qui fut predit à mon pere, lors que je nasquis, par
une
fille druide qui, venant des Gaules, passoit assez secrettement par ces
montagnes voisines, par le commandement, à ce qu’elle disoit,
d’un Dieu
dont le nom nous estoit incogneu, mais que depuis l’on m’a
nommé, comme
j’ay pris garde que vous jurez. – Est-ce point Tautates ? luy dis-je. –
C’est celuy-là mesme, me respondit-elle, qu’elle disoit estre le
grand
Dieu et tous les autres dependans de luy. Or ceste femme, de fortune,
arriva en la maison de mon pere en mesme temps que ma mere se delivroit
de moy ; et parce que mon pere vit qu’elle me consideroit fort
attentivement, il luy demanda quelle seroit ma fortune. – Telle, luy
respondit-elle, que celle de la contrée où elle est
née.
Cette response estoit fort obscure, mais quelques années apres
elle
repassa encores en ce mesme lieu, et ma mere plus curieuse, la pressant
d’esclaircir ce qu’elle avoit predit de moy, elle luy dit : Cette fille
aura la mesme fortune que la contrée où elle nasquit. Les
Romains à
cause de l’or qui s’y trouve, en ont travaillé par tant de
guerres et
de travaux les habitans, qu’ils l’ont presque dépeuplée,
et ainsi son
abondance est cause de sa pauvreté et de [366/367] ses travaux,
de
mesme ceste fille sera travaillée de grandes fortunes pour la
beauté et
les merites qui sont en elle. Et à la verité il falloit
que cette
druide fust tres-sçavante, car depuis je ne sçay , si
j’en dois accuser
le subject qu’elle dit, tant y a que jamais fille ne fut plus
traversée
de la fortune que moy, comme vous pourrez juger par le discours que
j’ay à vous faire.
Je nasquis doncques parmy les Salastes, dans une ville nommée
Eporedes,
assise entre deux grandes colines, où passe la riviere dite
Doire
Baltée. Mon pere se nommoit Leandre, et ma mère Lucie ;
et quoy que ma
propre louange ne soit pas bien seante en ma bouche ; si faut-il, pour
vous faire entendre la suitte de ce discours, que vous sçachiez
qu’en
toute la contrée il n’y avoit personne qui ne cedast à
mon pere, fust
pour le bien, fust pour la grandeur et ancienneté de sa race, ou
pour
les charges qu’il y possedoit, ou pour l’authorité qu’il
s’estoit
acquise, tant pour sa propre consideration, que pour la faveur que luy
faisoit Honorius, et depuis Valentinian, et tous ceux qui apres luy ont
dominé l’Italie, qui le preferoient de façon que, si la
mort ne l’eust
prevenu lors que l’Empire est allé en décadence, il se
fust sans doute
emparé non seulement des Salastes, mais des Libices, des
Centrons et
des Veragrois aussi, et ceste mort fut le premier coup que, sans estre
tessenty de moy, je receus de la fortune. Car n’ayant encore attaint
l’age de neuf ans, je ne sçavois que c’estoit de perdre son
pere, et
demeurer entre les mains d’une mere plus soigneuse de soy-mesme, que de
ses enfans. Je vesquis toutesfois avec assez de repos, jusques en
l’age de quatorze ou quinze ans, parce, comme je croy, que la fortune
ne me jugeoit pas encore capable de ressentir, la pesanteur de ses
coups. Et voyez comme elle les envenime finement : afin de me les
rendre plus mal-aisez, elle voulut les couvrir de quelque apparence du
bien, sçachant, la cruelle qu’elle est ! qu’un mal qui vient
avec le
visage d’un bien, se rend beaucoup plus sensible.
Dans la ville où je demeurois, il y avoit quantité de
chevaliers qui de
mesme y habitoient ; car la Gaule, qu’en ce pais-la on nomme Cisalpine,
n’est pas comme celle-cy, où j’ay ouy dire que les chevaliers
habitent
par les campagnes pour vivre en plus de liberté, parce que
là ils sont
tous dans les villes, et par ce moyen en ont toute l’authorité.
Entre
les autres, il y avoit un jeune chevalier Libicien, favorisé
certes de
la nature en toutes les graces qu’elle peut donner, ne luy. manquant ny
noblesse [367/368] d’ancestres, ny l’alliance des meilleures familles,
ny autre bonne condition qui se puisse desirer, horsmis la richesse.
Mais en cela, il avoit peu d’obligation à son pere qui. Toute sa
vie,
avoit eu plus de soing d’acquerir de l’honneur que du bien, peu
advisé,
qui ne scavoit pas que cet honneur là, sans le bien, est comme
l’oiseau
qui a de bonnes aisles, mais qui ne peut voler pour avoir de trop
pesans fardeaux attachez aux pieds !
Ce jeune homme demeuroit dans. Eporedes, à cause de la haine que
Rhitimer portoit à son pere. Vous avez sceu, Hylas, que
Rhitimer, quoy
que Goth de nation, par sa valeur et bonne conduite avoit esté
faict
citoyen de Rome, et puis practicien, et en fin gouverneur de la Gaule
Cisalpine, ou plustost seigneur, car l’auctorité qu’il y avoit
estoit
si absolue que l’on pouvoit plustost l’appelier seigneur que
gouverneur. Le pere d’Arymant (c’est ainsi que ce jeune homme
s’appelloit) avoit tres-juste occasion de craindre son ennemy, car,
encores que tres-vaillant, et tres-accomply d’ailleurs, il avoit
toutesfois tousjours du naturel gothique, et cela estoit cause qu’il se
tenoit en cette ville pour pouvoir tant plustost sortir de l’Italie, en
cas qu’il le falust faire, ou par les Centrons, ou par les Veragrois,
ou par les Helvetiens. Ce jeune chevalier duquel je vous parle, par
mal-heur me vit à des nopces qui se faisoient à la maison
de l’une de
mes parentes : en semblables occasions, il nous est permis de nous
laisser veoir, et non pas, comme en ces contrées, où
l’entrée des
maisons est permise comme celle des temples. Je dis qu’il me vit par
mal-heur, car deslors il devint amoureux de moy, et cet amour fut la
source de tous ses desplaisirs et de tous les miens. Il prit occasion
de me declarer son affection en un bal qui s’accoustume delà les
Alpes
: l’on danse plusieurs à la fois, se tenant toutesfois deux
à deux, et
se promenant le long de la salle, sans avoir autre soucy que de marquer
seulement un peu la cadence ; l’on l’appelle le grand bal, et semble
qu’il ne soit inventé que pour donner une honneste
commodité aux
chevaliers de parler aux dames.
Arimant me vint prendre, encores qu’il ne l’eust faict qu’à
dessein de
me descouvrir son affection, si demeura-t’il quelque temps sans l’oser
faire ; en fin, pour ne perdre l’occasion qui difficilement en ce
pays-là se peut recouvrer, il s’efforça de me dire :
N’advouerez-vous
pas avec moy, belle Cryseide (car il s’estoit enquis de mon nom) que
les loix de cette contrée sont trop rigoureuses, pour ne dire
injustes,
de tenir ainsi caché ce [368/369] qu’elles ont de plus beau ? –
Je ne
sçay, luy dis-je, sur quoy vous vous fondez. – Sur la coustume,
me
repondit-il, que l’on a de r’enfenner entre des murailles les belles
dames, et ne les laisser voir que si peu souvent, qu’à peine
peut-on
dire que l’on les voye. Et pour ne prendre un exemple plus
esloigné,
n’est-ce pas une grande cruauté qu’il y ayt plus de six mois que
je
suis en cette ville, et voicy la premiere fois que j’ay eu le bon-heur
de vous veoir ? – Que l’on cache les belles dames, luy dis-je, cela se
faict avec beaucoup de bonnes considerations, car ce qui se voit trop
souvent, en fin se mesprise. Mais que vous me mettiez en ce rang, ou
que vous m’ayez trop peu veue, vous avez fort peu de raison de vous en
plaindre, puis que mon visage tesmoignera assez le contraire, en despit
de moy et que ma veue ne vous peut estre que fort indifférente.
– C’est
trop, dit-il en souspirant, que de vouloir vaincre deux fois une mesme
personne : ce vous de voit estre assez que vos yeux eussent desja eu
cette victoire sur moy, sans que par vostre bel esprit je fusse
surmonté doublement.
Cette prompte declaration me surprit, et toutesfois je ne sçay
comment
elle ne m’offença point toutesfois, je luy respondis : Vous
estes
aisément vaincu, si ce que vous dites est vray, puis que vostre
vainqueur a de si mauvaises armes, et que c’est sans y penser qu’il
obtient ceste victoire. – Ces reproches, me dict-il, ne feront pas que
pour cela je ne sois vaincu, ny que je puisse regretter ma perte.
Je ne sçavois qui estoit ce jeune chevalier, comme ne l’ayant
jamais
veu, toutesfois je pensay bien qu’ayant la hardiesse de s’adresser
à
moy, il devoit estre des principaux des Salasses ; et sa belle presence
et l’affection qu’il me faisoit paroistre, me donnoient une grande
curiosité de sçavoir son nom. Et faut advouer que j’eusse
esté bien
empeschée à luy respondre, si le bal eust duré
d’advantage, mais de
bonne fortune, en finissant, il me donna la commodité de
sçavoir ce que
je desirois. Luy qui commençoit de ressentir les premiers coups
d’une
jeune amour, qui sont d’ordinaire pleins d’impatience, et qui
sçavoit
bien que peut-estre de long temps, il ne pourrait parler à moy,
si
cette commodité se perdoit, tourna de tant de costez qu’il me
prit
encores une fois pour dancer, quoy que ce ne fust pas bien la coustume,
et rendu plus hardy et meilleur mesnager du temps, d’abord que nous
fusmes un peu esloignez, il me dit : L’on m’avoit tousjours [369/370]
bien asseuré que les belles ne veulent guere croire les choses
vrayes,
et soupçonnent plustost celles qui ne sont pas. – Encores, luy
dis-je
que je devrois laisser aux belles à vous respondre, toutesfois
n’y en
ayant point icy qui vous entende, je ne laisseray de vous demander
pourquoy vous les accusez de ce deffaut ? – Parce, respondit-il, que je
le trouve en vous, pardonnez-moy, belle Cryseide, si je vous offence.
Pourquoy ne croyez-vous quand je vous dis que je suis vostre serviteur,
puis qu’il est vray ? et pourquoy soupçonnez-vous que je mente,
puis
que cela n’est pas ? – Arimant, luy dis-je, jamais les paroles seules
ne me persuaderont ce que vous dites, puis que la raison desment vos
paroles, et puis que je sçay que les hommes font profession d’en
donner
beaucoup pour peu d’argent. – Si cela est, me dict-il, je proteste que
je ne suis pas homme. – Et qu’estes-vous donc ? repliquay-je
incontinent. – Vostre serviteur, me respondit-il, et le plus fidele que
vous aurez jamais.
J’advoue, Hylas, que sa bonne naissance, son gentil esprit et que
c’estoit le premier qui eust commencé de faire cas de moy,
m’obligea à
luy respondre d’autre sorte que je n’eusse faict, si je n’eusse point
eu ces considerations, et qu’elles furent cause qu’en sousriant : Nous
verrons, Arimant, luy dis-je, si à la premiere fois que nous
nous
rencontrerons, vous serez encores de mesme opinion, et c’est en ce
temps-là que je remets la response que je vous devrois faire
à cette
heure.
Le bal se finit en mesme temps, et rassemblée se separa, car il
estoit
heure de soupper, et quelque artifice qu’il y peust mettre, je ne
voulus luy donner la commodité de parler à moy, me
semblant que pour la
premiere fois il y avoit dequoy se contenter. Et parce que les
resjouyssances de ces nopces durerent plusieurs jours, le lendemain, et
tant que l’assemblée continua, il ne perdit une seule occasion
de me
tesmoigner la verité de ses paroles, desquelles en fin, je fus
persuadée de le croire, et pour luy donner quelque satisfaction,
luy
permettre de croire que je l’aimois. Il est vray que j’attendis le
dernier jour à luy faire cette declaration, de peur que si je
l’eusse
faicte plustost, il n’eust voulu pretendre à quelque plus grande
faveur, et que si je l’eusse retardée d’avantage, je n’eusse
plus le
moyen de la luy dire, car en toute façon je ne le voulois
laisser sans
quelque asseurance de ma bonne volonté, presque pour arres de la
sienne.
Depuis ce temps, nous demeurasmes sans nous veoir fort long- [370/371]
temps, sinon dans les temples et aux lieux publics, dequoy je confesse
que j’avois de la peine, parce que je commençois de l’aimer,
considerant mesme le seing qu’il avoit de ne perdre une seule
commodité
de me veoir. Et avec combien de discretion il les prenoit pour ne faire
soupçonner son dessein à personne ! Il venoit fort
souvent la nuict
avec quantité d’instrumens faire la musique à mes
fenestres, et parce
qu’il avoit la voix fort bonne, je me souviens qu’il chantoit au
commencement ces vers, sur la contraincte que je luy faisois de taire,
et de cacher son affection :
STANCES
Qu’il mourra plustost, qu’il ne dira son amour.
I
Et quand d’un voile noir elle clorra mon œil,
Elle ouvrira ma bouche.
Et ne faut esperer que le mal que je sens
Descouvre par ma voix la douleur qui me touche,
Qu’en mes derniers accens.
II
Sans deceler mon mal, la vie et le flambeau
Qui dans mon cœur s’allume.
Mais comme se peut-il qu’un feu si violant
Ne soit veu de quelqu’un, ou qu’au moins il ne fume,
Puis qu’il me va bruslant ?
III
Amour qui fait dessein d’esgaler mon soucy
Aux morts plus inhumaines.
Il sçait bien, le cruel ! que c’est quelque soulas
De pouvoir librement se plaindre de ses peines !
C’est ce- qu’il ne veut pas. [371/372]
IV
En des lieux escartez, quand nous nous en plaignons,
De peur que la parole
Dont nous pensons nos maux recevoir guerison,
Contre nostre dessein ce devoir ne viole,
Quoy qu’avecques raison.
V
Pressé de sa douleur, ne seroit-il permis
De plaindre sa misere ?
Amour seul le deffend, et seulement à moy :
II te faut, me dit-il, te brusler, et te taire
Pour me monstrer ta foy.
VI
Amour qui me commande, et si mon cœur ne peut
Celer du tout ma flame,
Loing bien loing de chacun je m’en iray cacher,
Et ne descouvriray les secrets de mon ame .
Qu’au plus secret rocher.
VII
Et les divers destours des antres espineux,
Aux lieux plus solitaires,
Avant que de mourir je diray mes douleurs,
Et supplieray ces lieux d’éstre les secretaires
De mes secrets mal-heurs,
VIII
Ma cruelle y viendra, conduite par le sort,
Allegeance tardive ! [372/373]
Et que voyant gravez aux arbres d’alentour
Les chiffres de nos noms, elle dira pensive :
II avait de l’amour !
IX
Et lors, amolissant ce rocher de rigueur,
Que pour cœur elle porte,
Elle regrettera la perte de mon temps.
Heureux dans le tombeau, si pleignant de la sorte,
Un souspir j’en entends !
Mes discours seroient trop longs et ennuyeux, gentil
Hylas, si je
voulois vous redire toutes les particularitez de ces te recherche.
Contentez-vous qu’il n’y avoit sorte de me tesmoigner avec discretion
le bien qu’il me vouloit, qu’il ne recherchait, ny commodité
qu’il
n’employast, ainsi qu’il devoit.
O Hylas ! qu’il est fin cet Amour, et qu’il a des vieilles malices,
encores qu’on le despeigne un enfant ! Celuy veritablement est bien
ignorant de ses effets qui s’en laisse approcher, et croit d’en pouvoir
rapporter la victoire. Je sçay, et je le sçay par
experience, et à mes
despens, que celuy qui le voudra vaincre, le doit combattre à la
façon
de ces peuples que l’on dict faire tous leurs corn bats en fuyant ;
autrement s’il vient main à main avec luy, il est impossible
qu’il ne
demeure vaincu ; car il a tant de ruses, et se sert de tant de sortes
d’armes que, sans doute, l’une ou l’autre, s’il ne le blesse, pour le
moins l’egratignera, et ses armes sont tellement empoisonnées,
qu’aussi
tost qu’elles attaignent jusquès au sang, il n’y a plus
d’esperance de
salut pour celuy qui est blessé, d’autant qu’au commencement, au
lieu
que les autres playes ont la cuisson, celles-cy rapportent une certaine
desmangeson, qui convie à se gratter, et agrandir ainsi
soy-mesme son
propre mal. O ! que je le recognus bien en cet accident !
Car je vous promets, Hylas, qu’au commencement je ne souffris les
recherches d’Arimant que pour me sembler que de voir languir ce jeune
homme devant mes yeux, c’estoit un tesmoignage de ma beauté.
Depuis, le
soing et les devoirs qu’il me rendit, me le firent considerer de plus
prés, et lors sa bonne naissance, ses merites, sa
generosité, et la
discretion dont il usoit, me le firent [373/374] trouver agreable, et,
peu de temps apres, me donnerent de sorte dans la veue, que j’eusse
esté bien marrie de le perdre. Toutes-fois Amour n’estoit pas
encore
possesseur de ce cœur, que bien tost apres, je fus contraincte de luy
rendre, voyant que le temps ne me laissoit plus douter que
veritablement il ne m’aymast.
Mais considerez, je vous supplie, combien je changeay d’humeurs
soudainement, lors qu’Amour eut obtenu ceste victoire ! Tant que je ne
l’aimay point, je me souciois fort peu que chacun recogneust
l’affection qu’il me portoit ; au contraire, j’estois presque bien aise
que l’on la sceust, me semblant que plus il avoit de passion pour moy,
plus aussi recognoissoit-on ce que je vallois. Mais aussi-tost que je
l’aimay, je ne scaurois vous dire combien j’estois offencée de
la
moindre cognoissance qu’il en donnoit, de façon que toutes les
fois que
je pouvois parler à luy, c’es-toit ce que sur toute chose je luy
recommandois ; je veux dire de se taire et d’estre secret, et c’estoit
aussi de ce qu’il se plaignoit en ces vers qu’il chanta à ceste
fois,
sous ma fenestre.
Nos affaires estans en cest estat, et nos bonnes volontez s’augmentant
de jour à autre, nous ne cherchions que les occasions de nous
les
tesmoigner d’avantage ; mais les contraintes avec lesquelles les filles
sont de-là les monts tenues comme prisonnieres, nous donnoient
tant
d’empeschemens, qu’il nous estoit impossible de nous voir que par
hazard, ny de nous parler qu’en presence d’un chascun, et encores fort
peu souvent. Cela fut cause qu’il jugea qu’une femme assez vieille et
qui gaignoit sa vie à porter par les maisons de la toille, et
des
passemens, pourrait me donner secrettement de ses lettres, et que par
ce moyen nous pourrions, pour le moins, parler par l’escriture, si ce
n’estoit de vive voix. Il la gaigna aisément par des promesses
et par
des presens, et elle qui, je m’asseure, ne faisoit pas là son
apprentissage, feignant de me prendre la mesure d’une fraize, et pour
cet effect m’ayant reculée vers une fenestre, me voulut mettre
une
lettre en la main sans me dire autre chose sinon : Arimant. J’entendis
bien que c’estoit une lettre qui venoit de sa part, mais ne me voulant
obliger à la discretion ny à la fidelité de ceste
vieille, que je ne
cognoissois point, sçachant assez que ces femmes bien souvent
s’estant
insinuées dans les secrets de celles qui peu sagement s’y fient,
veulent apres user de tyrannie sur elles, ou vendre si cherement leur
silence, et leur discretion, qu’il est impossible de les contenter, je
ne la voulus point recevoir ; au contraire, [374/375] je la refusay
avec de si rudes paroles, mais basses toutesfois, que la pauvre femme
la rapporta toute honteuse à celuy qui la luy a voit remise, le
suppliant de ne luy plus donner de semblables commissions.
Luy qui s’estoit imaginé que je l’aurois tres-agreable, et que
pour
responce il auroit de mes lettres, et des asseurances de ma bonne
volonté, voyant au contraire ce refus, et oyant les aigres
paroles
desquelles j’avois usé, il demeura le plus estonné du
monde, et ne
sçachant à qui s’en plaindre, le soir mesme s’en vint
à nostre rue avec
plusieurs instrumens de musique, et apres avoir sonné quelque
temps, et
qu’il jugea que j’estois à la fenestre, il s’approcha tout seul,
et
chanta ces vers :
SONNET
II se plaint qu’elle refuse ses lettres.
Elle dit quelle m’ayme, et veut par ses discours
Me faire croire enfin ses sermens veritables.
Mais que luy sert cela, si j’apprens tous les jours
Par de certains effects, que ce ne sont que fables ?
0 parjures beautez, que vous estes coulpables !
Craignez-vous point les dieux ? pensez-vous qu’ils soyent sourds ?
Ou que vous ne soyez justement punissables
De jurer en dessein de faire le rebours ?
Elle dit qu’elle m’ayme, et toutesfois cruelle,
Ne veut lire les maux que je souffre pour elle,
Refuse les escrits qu’Amour luy faict offrir.
N’est-ce pas, en effect, se mocquer de ma flame ?
Et puis-je croire Amour estre dedans une ame,
Dont les yeux seulement ne le peuvent souffrir ?
J’entendis bien aysément le subject de sa plainte,
et parce que le
refus que j’avois fait n’estoit pas procedé de faute
d’affection, mais
d’un peu de prudence, je pensay que j’estois obligée de l’en
advertir,
et cela d’autant qu’il sembloit qu’il n’attendist ce [375/376]
contentement de moy, faisant continuer la musique, comme’ s’il m’en
eust voulu donner le loisir.
Je pris donc la plume sans beaucoup considerer ce que je faisois, et le
plus hastivement que je peus, je luy escrivis de cette sorte.
LETTRE
De Cryseide à Arimant.
Ma plainte serait bien plus juste, si l’amitié que je vous porte me permettait de me pouvoir plaindre de vous, et si la vostre luy estait esgale, elle ne souffrirait non plus, que vous peussiez vous douloir du refus que j’ay faict, ny que vous le prinsiez pour un tesmoignage de peu d’amitié, puis qu’il n’est procedé que du dessein que j’ay eu d’estre meilleure mesnagere de mon honneur et de vostre repos qu’en cette action vous ne l’avez esté. Ce que je m’accuse toutes fois de defaut, mais plustost d’excez d’affection, qui ne vous a laissé considerer en quel danger vous me mettiez, et en quelle obligation vous vous restraigniez envers une personne qui m’est incogneue, et qui ne vous est asseurée, qu’autant que les presens auront de force. Soyez une autre fois, non pas avec moins d’amour, mais avec plus de prudence, et voiis contentez que je sçay que vous m’aymez.
Or il faut que vous sçachiez, Hylas, que quelque
temps auparavant,
considerant en moy-mesme, qu’il est impossible de continuer longuement
une amitié secrette s’il n’y a un tiers advisé, qui y
tienne la main,
parce que, comme je vous ay dict, delà les Alpes, les
difficultez sont
si grandes, que l’on ne s’en sçauroit demesler tout seul, outre
que la
passion qui clost les yeux empesche chacun de voir bien clair en ce qui
le touche.
Je pensay qu’il falloit de nécessité me confier en
quelque personne qui
me peust, et soulager et conseiller, et apres que j’eus jette les yeux
sur tous ceux de nostre maison, je ne trouvay personne plus propre
qu’une fille de ma nourrice, qui pour avoir esté de tout temps
eslevée
aupres de moy, me portoit une si grande affection qu’elle ne se pouvoit
saouler de me servir. Cette fille estoit de mon aage,et toute telle
qu’il me la falloit, car elle estoit hardie plus que je ne suis, et si
resolue que bien souvent je la vis rire des craintes et des frayeurs
que je prenois, lors qu’ [376/377] Arimant faisoit trop paroistre son
affection. Au reste elle avoit de l’esprit et de certaines petites
inventions toutes propres pour l’affaire que j’en avois. Quant à
sa
fidelité, et à sa discretion elles estoient si grandes,
que je pouyois
estre aussi asseurée d’elle que de moy-mesme ; de plus elle
gouvernoit
sa mere, qui estoit celle qui m’avoit en garde et qui couchoit
d’ordinaire dans ma chambre.
Ce fut donc celle-cy que j’esleus pour m’assister, et luy en ayant fait
entendre ce qu’au commencement je jugeay luy en devoir dire, je la
trouvay si disposée à tout ce que j’eusse sceu desirer,
que je luy
declaray en fin tout à faict le dessein que je faisois de aymer
jamais
autre qu’Arimant. Or à ce soir sa mère dormoit, de sorte
que je pus
aysément, apres avoir escrit, et serré la lettre avec un
peu de soye,
m’approcher de la fenestre sans estre veue, parce qu’en ces pays de
delà, on use aux fenestres de certains petits treillis de
roseaux, pour
voir dans la rue sans estre veu, et fus bien assez avisée pour
faire
cacher la bougie avant que d’ouvrir les vanteaux des fenestres, de peur
que ceux qui estoient en bas ne vissent la lumiere, et puis,
m’avançant
un peu sur la muraille, je fis tout ce que je pus pour remarquer
Arimant.
II ne me fut guere malaisé, parce que c’est la coustume, pour le
moins,
des plus advisez, quand on faict ces musiques de nuict, de venir dans
la rue de celle pour qui l’on la faict, mais de faire arrester toute la
troupe ou plus haut ou plus bas, pour ne donner cognoissance de celle
à
qui elle s’adresse ; et celuy qui en est l’autheur, s’avance au droit
de la fenestre, pour essayer de la voir, ou de parler à elle, ou
d’en
recevoir quelque faveur. Suivant cette coustume, Arimant estoit sous la
mienne, et je le recogneus au mouchoir qu’il avoit en la main, qui
estoit le signal que nous avions pris ensemble. L’ayant donc bien
recogneu, j’entr’ouvre le treillis de roseaux, et fais expressement un
peu de bruit pour luy faire hausser la teste ; et soudain que je vis
qu’il me regardoit, je laissay tomber la lettre si justement, qu’elle
luy donna sur le visage. Et soudain, me retirant toute tremblante, je
me rejettay dans le lict sans m’en oser plus lever, quoy que la musique
durast encore plus d’une demie heure, comme si c’eust esté pour
remerciment de la faveur que je luy avois faite. Et n’eust esté
que
Clarine (c’est ainsi que s’appelloit cette jeune fille) se ressouvint
de fermer les fenestres, sans doute ma nour- [377/378] rice les eust
trouvées ouvertes le matin, et s’en fust peut-estre
faschée. Quant à
Arimant, il s’en alla tout incontinent au logis, impatient de voir
cette lettre et commanda à ceux qui faisoient la musique de
continuer
encore quelque temps.
Or Clarine, considérant le hazard où je m’estois mise en
jettant cette
lettre de cette sorte, chercha une invention d’escrire avec moins de
peril qui fut telle : Le soir avant que je luy voulusse faire avoir de
mes nouvelles, je mettois un mouchoir à la fenestre comme si
c’eust
esté pour le seicher, et par là nous entendions que le
lendemain, à
l’heure que les autres vont au temple, il falloit y aller aussi ; et
l’endroit où nous voyions la plus grande foule, c’estoit celuy
où nous
allions, afin qu’on s’en doutast le moins. Que si je pouvois laisser
cheoir dans son chapeau, cependant que le sacrifice se faisoit, un
petit livre, duquel je faisois semblant de me servir en mes devotions,
sans que personne s’en prist garde, je le faisois autrement, quand je
m’en allois. Je faignois de le laisser par mesgarde au lieu où
j’avois
esté à genoux, ou de le laisser cheoir, en quelque sorte
qu’il le vist.
Luy qui avoit tousjours l’œil sur moy, et qui, en ce temps-là,
s’en
tenoit le plus prez qu’il pouvoit, le relevoit incontinent ; et si
personne ne le voyoit, il le gardoit, mais si quelqu’un s’en
appercevoit, il m’en, tendoit un autre qui ressembloit au mien et qu’il
avoit faict faire exprez. Or dans ces livres, nous escrivions tout ce
que nous voulions, mais avec un artifice qu’il estoit bien
mal-aisé de
descouvrir : nous effacions par ordre les lettres desquelles nous
voulions nous servir, et quand nous les voulions lire, nous escrivions
ensemble toutes celles qui estoient effacées selon leur ordre,
et les
rejoignant diligemment ensemble, nous trouvions les paroles, et tout ce
que nous nous voulions escrire. Ma mere et ma nourrice eurent plusieurs
fois ce livre entre les mains, mais jamais elles ne se prindrent garde
de cette finesse, qui n’estoit fascheuse, sinon en ce qu’il falloit que
les lettres fussent courtes.
Depuis ce temps nous nous escrivismes bien souvent, et ne passa guere
jour que nous n’eussions des nouvelles l’un de l’autre, qui nous fut un
grand soulagement en la contrainte où nous vivions. Mais
d’autant que
l’amour, ressemblant en cela au feu, quand on luy met du bois dessus,
plus on luy faict de faveur, et plus il se va augmentant, il advint que
celles que je faisois à Arimant le convierent d’en desirer de
plus
grandes encores, et ne se pas contenter de ce que je pouvois faire sans
reproche. Et [378/379] ainsi, par mille et mille importunes
supplications, il me pressa tant de luy permettre de me voir dans ma
chambre, qu’enfin je le luy accorday, pourveu que l’on en peust trouver
les moyens, et qu’il me promist de ne vouloir de moy que ce qui me
plairoit de luy permettre.
Depuis que cette permission luy fut donné, il ne tarda guere
à
faciliter toutes les difficultez. La premiere estoit de pouvoir entrer,
mais à celle-là, il remedia aisément, parce
qu’avec une eschelle de
soye qu’il donna à Clarine, il pouvoit facilement monter par la
fenestre de ma chambre, où il n’y a voit, point d’empeschement
que le
treillis de roseaux qui se levoit et baissoit sans beaucoup de peine.
Mais ma nourrice qui estoit dans un lict assez près du mien, et
qui
n’estoit point de nostre intelligence, nous estoit bien une plus grande
difficulté, et toutesfois il ne demeura guere sans y trouver
remède. Il
y avoit dans Eporedes un tres-sçavant médecin empirique,
et qui se
servoit de receptes toutes particulieres à luy. Cet homme, pour
quelque
grande obligation qu’il avoit à Arimant, desiroit infiniment de
le
pouvoir servir. Amour conseilla ce jeune homme de s’adresser à
luy, et
de luy demander quelque moyen d’endormir une personne. Luy qui faisoit
particulierement profession de semblables secrets, luy donna d’un
unguent qui, estant mis soubs le nez de celuy qui commence de dormir,
l’assoupit de sorte qu’il est impossible, quelque bruit que l’on fasse,
qu’il se puisse esveiller, tant qu’il a ceste odeur soubs le nez. Avant
que de s’en servir en ceste occasion, il l’essaya en un de ses
domestiques, qui s’endormit de façon que, quoy qu’il luy criast
aux
oreilles, et qu’il le fist porter d’un lieu à l’autre, il ne se
peut
jamais esveiller, qu’en estant la boeste de dessoubs son nez, et luy
jettant un peu d’eau freche sur le visage.
Toutes choses estans donc preparées, il ne falloit plus que les
exécuter. J’avoue qu’alors le cœur commença de me
faillir, et que,
considerant en quel hazard je me mettois, j’avois presque envie de m’en
desdire, sans Clarine qui, plus résolue que je n’estois, me dit
qu’il
n’en falloit pas estre venue si avant pour ne vouloir passer plus
outre. Que si d’abord j’eusse tout, à faict osté cette
esperance à ce
chevalier, il rie s’en fust pas tant offensé, mais que
maintenant ce
seroit luy faire un tres-sensible outrage, et me sceut tellement
representer l’obligation en laquelle je m’estois mise, et la
facilité
qu’il y avoit d’achever ce que j’avois promis qu’enfin je me
résolus de
le faire. [379/380]
L’heure estant venue de se retirer, nous nous mettons toutes dans le
lict, et la bonne nourrice qui ne pensoit point à nostre dessein
s’endormit de fortune ce soir plustost que de coustume. Soudain que
Clarine l’ouyt souffler en façon de personne qui dort, elle mit
la main
à la boeste qu’elle avoit cachée soubs le chevet du lict,
et la luy
mettant soubs le nez, feignit de l’appeller pour quelque frayeur
qu’elle disoit avoir eue, mais la bonne vieille estoit tellement
assoupie que, si la maison fust tombée, elle ne l’eust pas ouye.
Clarine, toute contente de ce bon commencement, se leva d’aupres de sa
mere, et luy appuyant la boeste ouverte contre le nez, me vint ayder
à
sortir du lict, et me donna seulement une robe de nuict qu’elle
m’ageança ainsi qu’elle voulut, car je vous jure, riylas, que
j’estois
tellement hors de moy, que je ne sçavois ce que je faisois.
Nous avions tousjours de la lumiere dans la chambre pour tout ce qui
pouvoit arriver, cela fut cause que cette folastre de Clarine,
m’apportant le miroir, me contraignit de r’accommoder mon poil, et un
colet de nuict qu’elle me mit dessus les espaules, me disant que les
bons soldats, quand ils vouloient aller au combat, preparoient leurs
armes afin de gaigner la victoire. – Vous estes une folle, Clarine, luy
dis-je, si cette victoire n’estoit desja gaignée, nous ne
serions pas
en la peine, où nous sommes. – Mais, me dit-elle, prenez garde
que la
victoire ne soit des deux costez. – J’ay plus de peur, luy dis-je, que
la perte ne soit double que la victoire. – Ne parlons point de cela, me
repliqua-t’elle, le Ciel vous aime trop pour vous traicter si rudement.
Mais disons un peu, puis que vous avez eu la victoire, quelle
rançon
voulez-vous, que vostre vaincu vous paye ? – Le cœur, luy dis-je. –
Mais, s’il vous donne le cœur, respondit-elle, il ne luy en restera
point, et avec quoy voulez-vous que par apres il vous ayme ?
– Je luy donneray le mien, luy dis-je, au lieu de celuy que j’auray eu
de luy. – Je vous asseure, reprit-elle en sousriant, que si cela est,
ce sera bien le chevalier le moins hardy qui fut jamais, ou pour le
moins le cœur que vous luy avez donné en eschange.
– Vous estes une causeuse, luy dis-je, vous m’entretenez de vos folies,
et cependant le temps se perd, et celuy qui attend, le trouve bien
long, je m’en asseure.
A ce mot, après avoir caché la lumiere, nous allasmes
ouvrir la
fenestre, où je ne fus pas plustost, que je vis Arimant
appuyé contre
le coin d’une, rue qui respondoit à l’un des costez de nostre
[380/381]
logis. Il avoit tellement l’œil sur la fenestre, qu’il nous fut
impossible de l’ouvrir sans qu’il s’en apperceust, et qu’au mesme
temps, il ne se vinst mettre au dessous, attendant que l’on luy jettast
en bas l’eschelle. Je tremblois de sorte, et de contentement et de
crainte, que je fus contraincte de m’assoir sur mon lict, et laisser
toute la peine à Clarine qui, plus asseurée que je
n’eusse jamais creu,
apres avoir bien attaché les crochets contre les accoudoirs de
la
fenestre, jetta l’eschelle en bas, par laquelle Arimant fut si diligent
à monter, que je le vis plustost dans la chambre, que je n’avois
opinion qu’il eust mis le pied sur le premier eschelon.
Aussi-tost qu’il fut entré, il se vint jetter à genoux
devant moy,
qu’il trouva si interdite, que je ne sçavois pas seulement luy
dire
qu’il s’assist. Clarine, avant que de venir vers nous, retira
l’eschelle, et referma la fenestre, et puis vint voir ce que nous
faisions, mais, trouvant le chevalier encores à genoux, sans que
je luy
disse un seul mot, ny luy à moy, mais moy, pour l’estonnement de
voir
un homme dans ma chambre à ces heures, et luy, d’extreme
contentement
d’avoir cette asseurance de mon amitié, outre qu’il ne pouvoit
parler
parce qu’il m’avoit pris une main, que sans cesse il baisoit, elle me
dit : II me semble, ma maistresse (c’est ainsi qu’elle me nommoit), que
vous usez de peu de civilité envers ce chevalier, le laissant si
long-temps en l’estat où je le vois, et si mal à son
ayse. – Je vous
supplie, reprit incontinent le chevalier, ne m’enviez point le lieu
où
je suis, puis, que je l’ay tant et si ardamment desiré, et que
c’est le
plus heureux et agreable que je puisse avoir. Alors revenant en
moy-mesme : J’avoue, luy dis-je, que Clarine a raison, et que si vous
n’excusez ma faute par l’estonnement où je suis, vous aurez
occasion de
me blasmer de peu de discretion.
Et à ce mot, je me levay, et le prenant par un bras, et Clarine
par
l’autre, nous le fismes asseoir, presque par force, dans une chaire qui
estoit au chevet de mon lict. Et lors, Clarine, prenant la main
d’Arimant : Vous jurez, luy dict-elle, chevalier, et promettez sur le
nom que vous portez, de ne point contrevenir aux conditions avec
lesquelles nous vous avons receu céans, Arimant alors : Je jure
et
promets, respondit-il, non seulement de ne point manquer par, effect
à
ce que vous dites, mais non pas mesme par la pensée, et si j’y
contreviens, j’appelle les dieux Penates qui sont icy et qui nous
escoutent, afin qu’ils punissent la foy que j’auray parjurée,
plus
cruellement que celle de Laomedon. Et [381/382] disant cela, il se
leve, s’approche du foyer, prend un peu de cendre, et la jettant sur sa
teste : Je mets, continua-t’il, cette cendre sur mon chef, pour signe
que, comme je mets ceste cendre sur moy, je me soubsmets de mesme
à
vous, dieux domestiques, pour estre puny, si je me rends parjure
d’effect ny de pensée. – II ne falloit point, luy dis-je,
Arimant, que
vostre parole fust confirmée, ny par ce serment, ny par cette
imprecation ; une personne telle que vous estes, ne dit jamais rien
qu’il ne vueille observer, et quant à moy, j’en suis si fort
asseurée
que je ne le suis point plus de moy que de vous.
Et retournant nous asseoir comme nous estions et Clarine demeurant
aupres de sa mere pour garder qu’en se tournant ou par quelque autre
accident, la boeste ne tombast, Arimant, prenant la parole, me dit
ainsi : C’est la coustume des dieux et des déesses, belle
Cryseide, de
faire tousjours les graces plus grandes que les merites de celuy qui
les reçoit, afin qu’en cela on recognoisse et leur puissance et
leur
bonté. Vous aussi, madame, imitant ceux que vous ressemblez et
en
beauté et en vertu, vous avez voulu m’en faire une aujourd’huy,
qui
n’outrepasse pas seulement ce que je puis valoir, mais toutes les
esperances que j’eusse jamais peu concevoir. Puis qu’il est ainsi, et
que je le recognois, qu’est-ce qu’il faut q’ue je fasse, non pour
m’acquitter, car je n’y veux point pretendre, sçachant qu’il est
impossible, mais seulement pour eviter le tiltre d’ingrat et de
mescognoissant ? J’avoue que plus j’y pense, plus je demeure confus et
honteux que ma fortune m’ait donné tant de moyens de recevoir
les
bienfaits, et si peu d’entendement pour sçavoir rendre les
recognoissances que j’en dois. En fin apres les avoir long-temps
recherchées en moy-mesme, je ne trouve autre voye pour sortir de
ce
labyrinthe, que d’en remettre le choix à vostre volonté,
afin que, tout
ainsi qu’à ma supplication vous m’avez voulu faire cette grace,
de
mesme, par vostre commandement, je fasse ce que je dois pour la
recognoistre.
Ayant dit ces paroles, il se teut pour attendre ma responce qui fut
telle : Arimant, luy dis-je, que vous recognoissiez ce que je fais en
cette occasion pour vous estre quelque chose de grand et
d’extraordinaire, ce m’est une si grande satisfaction, que je ne la
vous puis assez representer, et je me tiens tellement satisfaite de
cette cognoissance que vous en avez, que je ne vous en demande point
une plus grande. Mais je ne puis souffrir que [382/383] vous vous
estimiez si peu que vous croyez ne meriter cette faveur, car vous
n’offencez pas seulement en cela la verité, mais le jugement
aussi que
j’ay faict de vous, lors que je vous ay jugé digne de mon
amitié. Ne
croyez point, Arimant, que j’aye faict quelque chose à la
volée ou sans
une meure deliberation. Quand j’ay commencé de recevoir vostre
bonne
volonté, j’avoue que c’a esté sans dessein et seulement
parce que
vostre recherche m’y convioit, mais quand je vous ay donné la
mienne,
croyez aussi, si vous ne voulez avoir mauvaise opinion de moy, que ce
n’a point esté sans avoir longuement debatu en moy-mesme si je
le
devois faire, et si je ne serois point blasmée d’une telle
élection.
J’ay considéré vostre maison, parce que je n’eusse voulu
offencer mes
ancestres, et j’ay trouvé que les vostres avoient toutes les
qualitez
qui me pouvoient contenter. J’ay regardé vostre personne, et je
n’ay
rien veu qui ne m’ait esté agreable, soit en l’esprit soit au
corps.
J’ay recherché vostre vie, et je n’y ay rien remarqué qui
ne fust et
honorable et estimable, l’honneur et la vertu l’ayant
accompagnée
tousjours, en toutes vos actions. Bref, j’ay tourné les yeux sur
la
verité de vostre affection et il m’a semblé que
veritablement vous
m’aymez. Et trouvez-vous, Arimant, que celuy qui a ces conditions, ne
merite de recevoir quelque faveur de la personne qu’il ayme ? – Madame,
me respondit-il, en me baisant la main, cette grace que vous me
faictes, est encore, s’il se peut, plus grande que la premiere, et je
voy bien que vous voulez me laisser du tout sans espoir de me pouvoir
acquitter de tant d’obligations. Les avantageuses louanges que vous me
donnez, seront receues de moy, non pas pour estre si vain, que je pense
qu’elles me soient deues, mais parce que je desire de tout mon cœur que
vous les croyez estre vrayes, pour vous obliger tant plus de me
continuer l’honneur de vos bonnes graces. – Arimant, repliquay-je, vous
sçavez bien, et je le scay aussi, que ce que je dis de vous est
veritable ; et cecy seulement vous doit estre un grand tesmoignage de
vostre merite, quand vous considerez que Cryseide vous ayme, car ou
vous la jugez sans esprit et sans cognoissance ; ou puis qu’elle vous
ayme, il faut que vous croyez que vous estes aimable. Mais laissons ce
discours et me dites, je vous supplie, s’il est vray que l’on parle de
vous marier, et si cela est vray, comme l’on me l’a dit, que c’est que
vous pensez de faire ?
Arimant alors rougit, et quoy que je l’eusse dit sans en rien [383/384]
sçavoir, si se trouva-t’il que son pere en parloit depuis
quelques
jours. C’est pourquoy il me respondit : II est tres-certain, madame,
que l’on en parle, mais mon pere me ravira plustost la vie qu’il m’a
donnée que jamais j’y consente, estant resolu de n’estre jamais
qu’à la
belle Cryseide, s’il luy plaist de m’en faire l’honneur. – Je ne
voudrois pas, luy repliquay-je, estre cause de vostre desobeissance
envers vostre pere. – Madame, dit-il, je suis plus obligé aux
dieux, et
c’est eux qui me commandent que je ne sois jamais qu’à vous,
outre
qu’il n’est plus temps de deliberer, ny de consulter d’une chose qui
est desja faicte.
Et alors, se jettant à mes genoux : Je proteste à tous
les dieux, et
particulierement à ceux qui nous escoutent, et qui sont
tesmoings icy
de nos discours, que je veux mourir quand je ne seray plus vostre, et
que je ne partiray jamais de vos genoux, que vous ne me fassiez
l’honneur de me recevoir pour mary de la belle Cryseide. – Arimant, luy
dis-je, vous m’obligez d’avoir cette volonté pour moy, et vous
devez
croire que jamais je ne vous eusse donné l’entrée de ce
lieu si je
n’eusse eu la mesme intention ; mais d’autant que nous sommes et
l’un et l’autre en pouvoir d’autruy, ce n’est pas une promesse que nous
puissions ny devions faire si legerement, elle merite bien que l’on y
pense. – Comment, reprit-il incontinent, madame, voudriez-vous bien
m’avoir faict des faveurs si signalées, pour me refuser celle
que je
vous demande avec tant de raison ? Resolvez-vous ou de me voir
eternellement embrasser vos genoux, ou de m’accorder, ma supplication.
Je sousris quand j’ouys ces dernieres paroles, car il les dit avec une
certaine action qui monstroit bien qu’il estoit pressé.
Je luy dis toutesfois : Et qui sçait, Arimant, si vous ne vous
en
repentiriez pas bien-tost, en cas que je vous prisse au mot ? – O Dieu
! dit-il, belle Cryseide, n’offencez point si cruellement et mon
affection et vostre beauté. Et afin que vous n’entriez plus en
cette
doute, j’appelle Hymen et la nopciere Juno, et les prens tous deux pour
tesmoings, que je ne seray jamais mary que de la belle Cryseide, et
qu’en tesmoignage.
Je sentis à ce mot, qu’il me vouloit mettre une bague au doigt,
qui fut
cause que l’interrompant, je retiray la main, et me voulus lever, mais
il me retint par force sur le lict, en me disant : Et me voulez-vous
rendre parjure, madame, en me faisant oster d’icy où j’ay
protesté de
demeurer eternellement, si vous n’ac- [384/385] complissez ma requeste
? – Vostre requeste, repris-je incontinent, est injuste, et vostre
serment de nulle force, puis que le premier que vous avez faict en
entrant ceans le contrarie. – Et comment cela ? me dit-il. – Vous
m’avez promis, respondis-je, que vous ne rechercheriez rien de moy que
ce que je voudrois. C’est pourquoy, ne voulant point encore ce que vous
me demandez, vous estes obligé à ne m’en point presser
davantage, et
quelque serment que vous ayez peu faire depuis au contraire, ne peut
point estre valable. – II est impossible, dit-il lors, en se relevant,
de resister ny à vostre beauté, ny à vostre
volonté. Et je cognois que
je recevrois tout à coup trop de graces, si celle-cy estoit
adjoustée
pour le comble de toutes les, autres. – Arimant, luy dis-je alors,
conservez seulement la volonté que vous avez pour moy, et
à cette heure
je vous promets librement que, si je puis faire consentir ceux qui
peuvent disposer de moy, je vous espouseray et me donneray entierement
à vous.
Seroit-il bien possible que je puisse vous representer le contentement
de ce jeune homme ? Je ferois, Hylas, plus qu’il ne pût faire ;
quoy
qu’il s’y essayast par toutes les paroles et par tous les remerciements
qu’il peust inventer. Tant y a que cela faillit d’estre cause de nostre
perte, parce qu’appellant Clarine pour estre tesmoing de ce que je luy
promettois, et elle s’en venant un peu inconsiderement vers nous, tira
sans y penser la petite boeste qui s’estoit prise à sa
manchette, et si
brusquement, qu’elle tomba à bas du lict, où elle se
rompit, et
l’onguent qui estoit fort liquide, s’espandit sur le plancher,
C’est une chose estrange que, presque aussitost que la boeste ne fut
plus sous le nez à ma nourrice, elle s’esveilla, mais avec la
teste si
estourdie de cette odeur, qu’elle ne sçavoit ce qu’elle faisoit
et,
comme je crois, ainsi qu’une personne qui est yvre. Soudain qu’Arimant
ouyt donner le coup en terre, il s’en douta, et me dit : Levez-vous,
madame, et vous mettez autour de la bonne vieille cependant que je
descendray, car infailliblement elle est esveillée. Et à
ce mot, il
courut vers la fenestre, moy vers le lict, et Clarine vers l’eschelle,
et afin de me mettre devant elle, je me jettay sur son lict, et
commençay de l’embrasser et serrer contre mon estomach. Et
faisant
semblant d’avoir peur qu’elle ne mourust du mal qu’elle avoit, je luy
disois qu’elle eust bon courage, et que ce ne seroit rien, et envoyay
Clarine, qu’elle apportast du vinaigre ou de l’eau, pour l’a faire
revenir. Et la [385/386] sceus de telle façon abuser par mes
discours,
luy frottant tantost le pouls, et tantost le nez, que je donnay loisir
à Arimant de s’en aller, et à Clarine de retirer
l’eschelle et la
cacher. Et incontinent courant à l’eau, elle en apporta, et
lors,
faisant les empeschées, nous luy en jettasmes au visage, et l’en
mouillasmes de sorte qu’elle eust esté bien endormie si,
à faute d’eau,
elle ne se fust esveillée.
Et alors, toute estonnée, reprenant ses esprits : Et mon Dieu !
dit-elle, et de quel monde suis-je revenue ? quel est cet accident, et
qui en peut estre la cause ? Ah ! mes enfans ! que je vous ay de
l’obligation, et que les bons dieux m’ont bien esté favorables
à ne
vous laisser point endormir, quand ce mal m’a surprise, car je croy que
veritablement je fusse morte sans vostre secours. – Comment ? ma mere,
dit Clarine, vrayement nous avons dormy plus de deux heures, et il y en
a bien une demie, que nous vous tenons entre nos bras, et que nous vous
avons faict mille maux pour vous esveiller, et je croy bien que si vous
n’eussiez vomy, vous estiez morte. – Et mes enfans, dit la bonne
vieille, comment vous estes-vous esveillées ? – Comment ? dit
Clarine,
j’estois couchée aupres de vous, je vous ay senty
débattre, et puis
groumeller comme font ceux que l’on estrangle, je vous ay appellee deux
ou trois fois en sursaut, et voyant que vous ne me respondiez point, je
me suis jettée à bas du lict, j’ay esveillé
Cryseide, et prenant de la
bougie, nous vous sommes venus secourir. Et les dieux soient louez,
continua-t’elle, en joignant les mains, que vous voilà remise. –
Et
j’ay vomy ? dit la vieille. – Comment, si vous avez vomy ? reprit
Clarine ; ouy certes, et à la bonne heure, car sans cela,
c’estoit fait
de vous, estant sorty de vostre estomach je ne sçay quoy de noir
et qui
sent. Mais, mon Dieu dit-elle en se frottant le nez, ne le sentez-vous
pas encores ?
Et cela, elle le disoit à cause de l’onguent qui estoit respandu
sur le
plancher, qui sentoit fort mauvais. – Si fais certes, dit ma nourrice.
Mais, continua-t’elle, Clarine, prends le balay, et nettoye-le,
autrement il vous pourroit faire mal. Elle qui ne desiroit que ce
commandement, prend la pesle, et le plus soigneusement qui luy fust
possible, le ramassa, et puis l’alla jetter par la fenestre, et avec de
l’eau lava apres le plancher le mieux qu’elle peut.
Mais il faut rire de ce qui advint le lendemain. Cet onguent tomba sur
quelque chose de sale qui estoit dans la rue, où un chien
passant, et
sentant ou l’huile ou la graisse qui estoit en [386/387] cet onguent,
le mangea, mais il ne l’eust pas plustost avalé qu’il tomba
comme mort,
ou pour le moins tellement endormy, que pour coup qu’on luy donnast, il
ne se put esveiller. Clarine qui le vit de la fenestre, et qui s’en
douta, luy jetta de l’eau dessus, et si à propos, qu’aussi tost
qu’il
en fust touché, il se releva, et commença à
secouer les oreilles, et à
s’estendre, comme le matin, quand il s’esveille : il faut bien que la
composition et les drogues en fussent assoupissantes !
Le soir apres, Arimant ne manqua point de venir selon sa coustume avec
la musique sous la fenestre, et après avoir quelque temps fait
jouer,
il chanta tels vers :
SONNET
Qu’il tiendra inviolablement ce qu’il a promis.
Si je romps les sermens qui sont faits entre nous,
Que le Ciel dessus moy, comme traitre et parjure,
Où que j’aille vivant, punisse ceste injure,
Et qu’exemple à chacun je sois de son courroux.
Que s’il advient, hélas ! qu’ils soient rompus de vous,
(Dieux ! esloignez de moy si malheureux augure !)
Mais, s’il doit advenir, que dans la sepulture .
Loing des soucis humains, je reçoive ses coups.
Que si dedans les deux l’heureuse destinée
M’ordonne quelquefois ceste bonne journée,
Où doivent s’accomplir les sermens de tous deux,
Dieux ! abregez d’autant la longueur de ma vie,
Et ce jour m’approchez, si vous avez envie,
Entre tous les mortels, d’en voir un bien-heureux !
Cependant que nous vivions de cette sorte et que nostre
affection
estoit allée de telle façon augmentant, que je ne
sçay qui des deux
estoit le plus amant ou le plus aymé, ne voilà pas que la
fortune
commença à vouloir mesler ses amertumes parmy nos
douceurs ou plustost
nous ravir toutes nos douceurs, pour en leur place nous paistre des
plus cruelles amertumes. Hélas ! je [387/388] le puis bien dire
ainsi,
car depuis ce temps je ne sçay que c’est que plaisir ny
contentement.
Rithimer, duquel je vous ay desja parlé, tres-grand capitaine,
et qui
favorisé de l’empereur Majoranus, avoit obtenu non seulement
d’estre
citoyen romain, mais aussi patricien, et gouverneur de la Gaule,
Cisalpine, parvint à un si grand credit qu’il disposoit
absolument de
tout ce qui estoit dans cette Gaule. Cette auctorité estoit
procedée
non seulement de la bonne volonté, et de la faveur des
empereurs, mais
beaucoup plus des grands exploits qu’il avoit faicts contre les
Vandales pour la conservation de l’Italie. Ce vaillant prince avoit
espousé une parente de ma mere, et qui desirant de me bien
loger, avoit
jette les yeux sur un jeune homme en quelque sorte allié de
Rithimer,
fort riche, mais le plus vicieux d’esprit, le plus laid, et le plus
difforme corps qui fut en toute la Gaule Cisalpine.
Ma mere qui avoit fait dessein de se deffaire de moy, parce que comme
je recognus depuis, je l’empeschois de se remarier, prit cette occasion
aux cheveux, et se delibera de me conduire vers cette princesse,
esperant que la moindre commodité qu’elle en auroit seroit de me
laisser entre ses mains, ainsi qu’elle avoit monstre de le desirer.
Cette deliberation estant prise sans m’en rien dire, fut presque
executée sans que je la sceusse, et cela d’autant qu’elle
commençoit de
prendre garde que je n’avois point desagréable la recherche que
me
faisoit Arimant, laquelle sans doute ne luy eust point depleu, si son
bien eust esté esgal à son merite, et à sa
noblesse, mais cela n’estant
pas, elle pensa que l’esloignement estoit le meilleur remede qu’elle y
pouvoit rapporter.
Toutesfois, voyant le soing qu’elle avoit de me faire habiller en
diligence, et l’ordre qu’elle mettoit en sa maison, et à son
train, je
jugeay qu’elle vouloit faire un voyage où elle faisoit dessein
de
m’emmener. Et parce que je fusse morte de regret, s’il m’eust falu
partir sans qu’Arimant en eust esté adverty, je commanday
à Clarine
qu’elle le luy fist sçavoir, et luy donnay le livre
accoustumé. Elle ne
manqua point de le luy mettre dans le chapeau le lendemain, estant au
temple. La lettre que je luy escrivois estoit telle : [388/389]
LETTRE
de Cryseide à Arimant.
L’on me veut esloigner d’icy, j’eusse dit de vous, si ce n’est que vous estes tousjours en mon cœur, et que mon affection est telle, qu’il est impossible que je ne vive, non seulement pres de vous, mais en vous-mesme. Toutesfois, il est certain que nous changeons de demeure, je ne sçay en quelle partie de la terre ce sera, mais si sçay bien que pour belle quelle puisse estre à tout autre, ce me sera un lieu de supplice, si je ne vous y vois point. Si je la descouvre, je vous en advertiray, afin que, s’il vous est possible, vous puissiez estre bien-tost du corps où vous serez tous jour par ma pensée.
Arimant leut cette lettre avec le desplaisir que vous pouvez penser, qui le remplit de telle inquietude qu’il ne se donna repos, qu’il n’eust apris que j’allois trouver la femme de Rithimer. Mais celuy qui le luy dit, qui fut un parent de ma mere, luy cela ce qui estoit de mon mariage, fust qu’il ne le sceust pas, ou que sçachant l’affection qu’il me portoit, il jugeast estre à propos de le luy cacher. Mon esloignement luy faschoit, mais encore plus, sçachant où j’allois, parce qu’il creut bien que son pere ne luy permettroit jamais d’y venir, à cause de leur inimitié ; il m’escrivit donc incontinent de cette sorte, par le moyen du livre qu’il donna à Clarine.
LETTRE
d’Arimant à Cryseide.
Si ce n’est la plus cruelle infortune qui me pût arriver que celle qui vous emmeine, je ne sçay quelle peust estre celle qui merite ce nom. Vous allez vers Rithimer, le seul lieu de tout le monde qui m’est le plus dependu. Mais qu’il vous plaise de me le commander, je vous y verray bien-tost,-et vous rendray tesmoignage que mon affection est plus grande que tous les empeschemens qui s’y peuvent opposer.
Je receus cette lettre presque en mesme temps que
j’entrois dans le
chariot pour commencer le voyage, de sorte que je ne pus la lire
parce’qu’il y falloit du temps pour chercher et puis [389/390]
adjouster ensemble les lettres separées par tout le livre, qui
ne me
fut pas une petite surcharge de desplaisir. Arimant d’autre
costé, qui
scavoit que ce jour là je partirois, se trouva sur le chemin,
comme par
rencontre avec deux chevaliers de ses amis, ausquels il n’avoit pas
dict l’affection qu’il me portoit, mais qui, toutes-fois, ne
l’ignoroient pas entierement, et qui, à ceste occasion, estans
mesme
assez familiers avec ma mere, soudain qu’ils nous rencontrerent,
s’approchans du chariot, la saluerent et s’enquirent de son voyage.
Elle qui ne se soucioit plus que l’on le sceust, le leur dit-assez
librement, et commença à leur raconter la grandeur de
Rithimer, et le
pouvoir que sa parente y avoit, et l’esperance qu’elle luy donnoit de
vouloir faire pour moy !
Cependant Arimant s’estoit approché de mon costé, mais si
triste et
affligé qu’il m’en faisoit pitié, et tellement hors de
luy-mesme, qu’il
disoit des choses si hors, de propos, qu’on eust jugé qu’il
resvoit ;
et encor pour augmenter nostre mal, de peur de faire recognoistre la
bonne intelligence qui estoit entre nous, il n’osoit addresser sa
parole à moy, quoy que ses yeux ne partissent jamais de dessus
mon
visage. Ceux qui l’oyoient, et qui ne sçavoient le subject qui
le
divertissoit ainsi, et qui luy alienoit l’esprit, rioient de ses
discours si mal à propos, mais moy j’en avois compassion.
Enfin me souvenant que quelquesfois, pour vouloir trop faire le fin, on
descouvre sa finesse, j’eus peur que l’on ne s’apperceust de l’occasion
pour laquelle il ne parloit point à moy, de sorte que je pensay
estre à
propos d’addresser ma parole à luy, comme indifferemment
faisoient
toutes autres. Je luy demanday doncques d’où procedoit cette
grande
tristesse, de laquelle chacun se prenoit garde : Je vous asseure, me
respondit-il en souspirant, que c’est d’envie. – Je n’eusse jamais
pensé, respondis-je,-qu’une personne pleine de merite peust
porter
envie à quelqu’un. Mais de qui et de quoy estes-vous envieux ? –
De
vostre chariot, me dit-il, qui va vers les Libicins, et qu’il ne me
soit permis d’y aller, encore que ce soit ma patrie. – Et quoy ?
repliquay-je, estes-vous si amateur de vostre patrie, que mesme vous
portiez envie à une chose insensible ? – Que voulez-vous que je
fasse,
me dit-il, si mesme ces choses que vous me dites sont plus heureuses
que moy ? – Le Ciel, adjoutay-je, fait toutes choses pour le mieux. –
C’est la consolation, respondit-il, qu’on donne tousjours aux
malheureux ; toutesfois je vous asseure que ce [390/391]
mieux-là ne
sera jamais tant desiré de moy que son contraire. – Les malades
aussi,
luy dis-je, en font de mesme : ils trouvent les medecines
arriéres, et
l’on leur donne pour leur salut le plus souvent le contraire de ce
qu’ils desirent. – II y a bien de la difference, me respondit-il, des
maladies du corps à celles de l’esprit ; car celles du corps se
guerissent par leurs contraires, et celles de l’esprit par la
possession de la chose qui luy fait le mal. Si l’ambition nous blesse,
y a-t’il quelque meilleur remede pour en guerir, que de posseder la
chose qui est ambitionnée ? Si la beauté nous offense,
rien ne nous
peut guerir si promptement que la possession de cette mesme
beauté ; et
c’est pourquoy l’on dit que les desirs assouvis au commencement
s’alentissent, et en fin s’assoupissent entierement. De sorte qu’aux
maux de l’esprit, tout ce qui nous blesse a la proprieté du
scorpion,
qui porte la guerison de la blesseure qu’il a faicte. – II y a si
long-temps, interrompit Clarine, que vous estes hors de vostre patrie,
et de quoy vous souvenez-vous maintenant d’en estre si fasché ?
–
Vostre voyage, dit-il, en souspirant, en est cause, qui m’en
rafraischit la memoire. Ceux qui oyoient nos discours, ne les
tentendoient pas ; il est vray que si ma mere n’eust esté
distraitte
par les demandes et par les discours des deux compagnons d’Arimant, il
ne faut pas douter qu’elle n’eust bien recogneu ce qu’il vouloit dire.
Et toutesfois pour les interrompre, car elle oyoit bien que nous
parlions ensemble, elle ne voulut leur permettre de passer plus outre
quoy qu’ils dissent que leur chemin s’addressoit par là, mais
elle les
pressa de sorte qu’elles les contraignit de nous laisser. Je cogneus
bien alors que c’est avec beaucoup de raison que l’esloignement de la
personne aymée est dit une mort, non seulement à la
douleur que je
ressentis en cette separation, mais aussi à ce que devint
Arimant ; car
il perdit toute couleur, et presque le sentiment, demeurant de telle
sorte hors de luy-mesme qu’il ne peut ny me dire adieu, ny à
personne
de la compagnie. Ce qui fut par ma mere expliqué à
incivilité, et
peut-estre à dessein, quoy qu’elle creust le contraire. Quant
à moy, je
scavois bien qu’en penser, espreuvant en moy-mesme la rigueur de cette
cruelle separation.
Je ne vous raconteray point icy ny les desplaisirs d’Arimant, ny ceux
que je souffris en cette absence, parce que le temps de ce promenoir
seroit trop court ; mais, Hylas, vous le pourrez juger, tant par ce qui
s’estoit passé, que’par les choses qui suivirent. [391/392]
Nous tombasmes tous deux malades, mais Arimant beaucoup plus que moy,
car mon mal ne fut qu’une certaine langueur qui m’abbatit si fort avec
le temps, qu’on craignoit que je devinsse hectique. Luy, au contraire,
prit un mal si violent, qu’en peu de jours il se trouva à
l’extremité.
En cest estat, chacun pensoit qu’il deust mourir ; et luy-mesme ayant
cette creance, et ne voulant partir de cette vie sans mon congé,
il
s’efforça de m’escrire cette lettre.
LETTRE
d’Arimant à Cryseide.
La fortune semble de se lasser, elle veut mettre fin à mes peines ; n’y consentirez-vous, pas, madame, et ne me donnerez-vous pas congé de sortir de ces continuelles peines ? Je vous en requiers par cette affection qui me porte au tombeau, et qui ne diminuera jamais, quoy que mes cendres deviennent.
Ceste lettre si courte et fort mal escrite, cutre le bruit commun de la grandeur de son mal ; faillit à me faire mourir, et ce fut bien alors que Clarine eut de la peine à me consoler. Je luy fis promptement response, et pour scavoir l’estat de son mal, je priay Clarine d’envoyer quelqu’un de ma part avec celuy qui m’apporta cette lettre pour revenir incontinent nous en dire des nouvelles. Je luy escrivis ainsi :
LETTRE
de Cryseide à Arimant.
Vous m’aviez tous jours asseurée qiie vous feriez tout ce que je vous ordonnerois. Je vous commande de vivre,, afin que vous me puissiez plus longuement servir. Je verray s’il y a quelque chose qui ait plus de pouvoir sur Arimant que moy.
Nous sceusmes par le retour de celuy que nous y avions
envoyé, qu’apres
avoir esté sur le sueil du tombeau, il ayoit eu tant, de force
que le
mesme jour qu’il y estoit arrivé, il avoit eu une crise, qui
donna
bonne esperance de son salut, et que le jour d’apres [392/393] on le
tenoit presque hors de danger. Quant à moy qui me flattois, je
creus
que le contentement que ma lettre luy avoit rapporté, en avoit
esté la
cause, mais, que cela fust ou ne fust pas vray, il est certain que
depuis je sceus son entiere guerison, qui me rapporta bien un si grand
contentement, que je commençay aussi de mon costé
à me r’avoir, et
sembla que nous eussions eu quelque sympathie de tomber malades, et de
guerir tous deux en mesme temps.
Mais voyez, Hylas, comme je suis nee soubs une malheureuse
destinée !
Lors que j’arrivay en la maison de Rithimer, et que sa femme me vit si
defaite, tant pour la longueur du chemin, que pour le mal qui m’estoit
survenu, mais plus peut-estre pour l’esloignement de celuy que
j’aymois, elle fut d’avis que, sans me laisser voir, l’on me fist
guarir, et qu’on ne parlast point cependant du mariage qu’elle avoit
intention de faire, puisqu’elle pensoit que la beauté que l’on
disoit
estre en moy, seroit celle qui y feroit plustost resoudre Clorange
(ainsi se nommoit celuy qu’elle me vouloit faire espouser). Et depuis,
me voyant empirer, l’on n’en fit point de semblant, jusques à ce
que je
commençay à me r’avoir, et que peu à peu j’allois
reprenant le visage
que je soulois avoir. Soudain ma mere qui. le desiroit
passionnément en
mit,le propos en avant, et asseura que dans peu de jours je serois en
bon estat. Et il advint, pour mon mal-heur, comme elle dit, parce que
je fus advertie par Arimant qu’il me viendroit voir, ou
desguisé, ou
autrement, en sorte qu’il ne seroit point recogneu. Cette esperance me
redonna entierement la santé et le mesme visage que je soulois
avoir,
si bien que l’on commença à me faire voir, et il est vray
que plusieurs
d’abord jetterent les yeux sur moy, et mesme Rithimer, comme depuis je
recogneus. Sa femme en mesme temps mit en avant ce mariage, le proposa
à Rithimer, et le pria, parce que j’estois sa parente, de le
vouloir
faire reussir. Luy qui avoit quelque dessein sur moy, encores qu’il
vist Clorange si difforme et si mal fait, ne laissa de l’appreuver,
pensant que tant moins j’aymerois mon mary, tant plus aisément
viendroit-il à bout de ce qu’il desiroit. Et feignant de ne le
faire
que pour complaire à sa femme, envoyé querir Clorange, le
luy propose,
le luy conseille, et en mesme temps l’y fait résoudre.
Je ne sçay si ce qu’on nommoit beauté en moy, ou mon
malheur ; en fut
cause ; tant y a que le tout fut conclu avant que [393/394] l’on m’en
dist’un seul mot. Voyez comme le Ciel se mocque des propositions des
humains. Lors que je me figure de recevoir le plus de contentement,
c’est lors, que je me vois accablée du plus grand malheur qui
m’eust
peu arriver.
Ma mere, un soir que j’estois preste à me mettre au lict, me
vint
trouver dans ma chambre, et apres m’avoir representé les
incommoditez
de nostre maison, qu’elle feignoit expressement tres-grandes et telles
qu’elle vouloit, l’aage qui commençoit à me presser, le
peu de partis
qui se rencontroient, le grand contentement qu’il y avoit d’entrer dans
une maison riche et acco-modée, elle me vint proposer Clorange ;
et en
le proposant, me dit que Rithimer et sa femme en avoient conclu le
mariage, et que dans deux jours les nopces se feroient, qu’elle m’en
avoit bien voulu advertir, afin que quand Rithimer me feroit l’honneur
de m’en parler, je ne fusse pas si sotte defaire un mauvais visage, ou
de n’user des remerciements tels que meritoit la peine qu’il luy avoit
pieu de prendre pour moy. Qu’encores que Clorange eust le corps un peu
mal faict, il avoit tant d’autres conditions qui le rendoient
estimable, qu’il ne faloit pas en faire semblant. Qu’il estoit si
amoureux de moy, que je ferois de luy tout ce que je voudrais, pourveu
que je le sceusse un peu flatter. Bref, Hylas, elle n’oublia rien
à me
dire de tout ce qu’elle creut me devoir convier à ce mariage ;
et sans
attendre ma response, s’en alla coucher à l’heure mesme,
s’asseurant
bien que d’abord je n’en serois pas fort contente, mais croyant aussi
que la nuict m’apporteroit la resolution qu’elle desiroit.
0 dieux ! Hylas, quelle devins-je, oyant ces nouvelles ! Encores me
fut-ce du soulagement que ma mere s’en allast, car je peus avec plus de
liberté pleurer et me plaindre. Toute vestue que j’estois, je me
jettay
sur le lict, m’abouchay sur le chevet, et de peur d’estre ouye, je
mordois le linceul, et m’en remplissois la bouche ; mais tout cela
n’empescha que Clarine qui en avoit esté advertie, ne s’en prist
garde.
Et venant vers moy, elle voulut me dire quelque chose pour-me consoler,
mais relevant la teste vers elle, je luy dis : Tay-toy, Clarine, je te
supplie, qu’il te suffise que mon mal-heur me tourmente assez sans que
tu t’en mesles. Laisse-moi plaindre le peu de temps que j’ay à
vivre le
mal que je ne sçaurois assez pleurer. Elle qui m’aimoit
tendrement, et
qui sçavoit bien le sujet que j’avois de m’affliger : Je ne
viens pas,
dit-elle, en dessein de vous consoler, mais seulement pour vous
[394/395] mettre au lict, afin que l’on vous y vienne, moins
importuner. – II vaudrait mieux, repliquay-je, si cela est, que tu me
misses au tombeau.
A ce mot, sans me bouger, je me laissay deshabiller, comme si j’eusse
esté morte, car le mal que je ressentois s’estoit de telle sorte
saisi
de moy, que mesme je ne pouvois pleurer. Mais quand je fus au lict, et
que je n’eus plus la lumiere devant les yeux, ce fut alors que mes
larmes commencerent à me noyer le sein, et à mouiller de
sorte mon
lict, que j’estois toute en eau. D’un costé, Arimant se
representoit à
cioy accompagné de tous ses merites, et de tous les tesmoignages
d’affection qu’il m’avoit rendu ; de l’autre costé Clorange,
avec
toutes ses deformitez et laideurs. Et alors voyant la difference qu’il
y avoit de l’un à l’autre, j’en trois en de si grands
desplaisirs que
veritablement je fus bien assistée des dieux, de ne me point
laisser
aller à un violent desespoir. Toute la nuict je ne fis que
plaindre, et
le jour me trouva dans le lict sans avoir peu clorre l’œil.
En fin, voyez à quoy une grande affection nous porte quelquefois
! Je
me resolus de mourir, sçachant bien que ma mere, pour quelque
supplication que je luy peusse faire, ne changeroit point de resolution
; et ne me pouvant figurer que mon affection, ny celle d’Arimant peust
supporter cet outrage, je pensay qu’il valoit mieux mourir une fois que
de remourir tous les momens qui me resteroient de vie.
Le matin donc estant venu, quand je vis que Clarine et la plus-part de
ceux du logis estoient allez au temple comme de coustume, et qu’ils ne
m’avoient laissé pour me garder qu’un jeune enfant qui me
soulpit
servir, je l’appellay, et luy dis que je le priois d’aller promptement
querir un chirurgien, sans en rien dire à personne. Le petit n’y
manqua
point, et lors qu’il fut entré : Nostre maistre, luy- dis-je,
j’ay un
grand mal de teste, je vous prie, evantez-moy un peu la veine du bras,
car j’ay accoustumé de faire ainsi, quand ce mal me vient, et je
suis
incontinent guerie. Luy qui me vit toute rouge, et les yeux chargez, le
creut facilement, et sans se le faire dire deux fois, m’ouvre la veine,
et puis me bande le bras, et s’en alla. Mais il ne fut pas si tost hors
du logis que je r’appellay ce jeune garçon, et luy dis que je le
priois
de m’en aller querir un autre, parce que celuy-là ne m’avoit pas
bien
servie. L’enfant s’y encourut pensant bien faire, et me l’emmena
incontinent. Je1 luy fis la mesme harangue que j’avois faicte [395/396]
à l’autre, et cestuy-cy, aussi prompt que le premier, m’ouvre
l’autre
bras que je luy presente, luy cachant celuy où j’avois
desjà
esté-saignée, et puis soudain il se retira.
Alors croyant avoir mis l’ordre qu’il falloit pour finir plus
promptement, et plus asseurément mes jours, je fais tirer les
rideaux,
et serrer les fenestres, faignant que la clarté me faisoit mal.
Mais
incontinent je me desbande les deux bras, et oste les compresses, et
tout ce qui pouvois empescher le sang de couler, m’estant voulu ouvrir
les deux bras pour mourir tant plustost, et de peur aussi que s’il n’y
en eust eu qu’un, le sang peut-estre se fut arresté de
soy-mesme, comme
il advient quelquesfois en semblables occasions. La premiere chose qui
me vint devant les yeux estant en cest estat, fut le desplaisir
qu’Arimant auroit de ceste nouvelle. Et parce que je creus que ce luy
seroit un grand soulagement de scavoir que je mourrois en l’aymant, je
pris promptement mon mouchoir, et l’estendant sur le lict, je trempay
le doigt dans mon sang, et j’escrivis, fust bien ou mal, ces trois
paroles : TIENNE JE MEURS, ARIMANT, qui fut tout ce que je pus faire,
car incontinent les yeux commencerent à me troubler, et le cœur
à me
deffaillir, de sorte que je perdis toute cognoissance. Je me souviens
toutesfois que ma derniere imagination fut que, regrettant Arimant, et
rien que luy seul, je dis assez haut : Fortune enfin la victoire est
mienne !
Depuis ce mot là, je demeuray comme morte, et sans doute
c’estoit fait
de ma vie, si Clarine ne fust entrée dans la chambre, qui,
sçachant
bien que tout mon mal procedoit du desplaisir que j’avois de perdre
Arimant, me venoit apporter de ses nouvelles, ayant eu de ses lettres
par celuy qui m’en avoit apporté l’autre fois. Mais quand elle
ouvrit
les rideaux, et qu’elle vit tout en sang alentour de moy, car les
fenestres mal closes laissoient entrer assez de clarté pour le
voir, ô
dieux ! quel cry fit-elle ! Il fut tel que ceux qui estoient dans la
chambre de ma mere qui touchoit celle où j’estois, s’effrayerent
de
l’ouyr, et accoururent, pour en scavoir le subject. O dieux !
s’escrioit-elle, elle est morte ! Cryseide est morte ! Et battant des
mains, et puis s’arrachant le poil, elle couroit par la chambre sans
scavoir ce qu’elle faisoit.
Les fenestres furent incontinent ouvertes, et chacun accourut autour de
moy. Ils virent bien que j’estois toute en sang, mais ne se pouvans
imaginer qu’il vinst du bras, ils furent long-temps à chercher
la
blessure. Clarine cependant jettant la main sur le [396/397] mouchoir,
et le desployant, vit ce que j’y avois marqué du doigt, qui,
encores
que mal escrit, se pouvoit toutesfois lire avec un peu de peine. Elle
le mit en sa poche pour empescher que personne ne le vist, et courant
hors de la chambre vers ma mere, l’advertit de cet accident. De
fortune, elle rencontra celuy qui luy’avoit apporté la lettre
qu’Arimant m’escrivoit, qui luy demandant response, parce que son
maistre luy avoit commandé de retourner le plus promptement
qu’il
pourroit : C’est, dit-elle, toute en pleurs et toute eschevelée,
une
triste response que celle que tu porteras à ton maistre cette
fois.
Cryseide est morte parce qu’on la vouloit forcer d’espouser Clorange.
Porte luy ce mouchoir, où il verra escrit de la main et du sang
de
Cryseide le subject qu’il a d’en aymer la memoire.
A ce mot, avec des pleurs extremes et des cris, elle alla advertir ma
mere qui estoit alors avec la femme de Rithimer. Tous trois, oyans ces
pitoyables nouvelles, furent surpris d’un grand estonnement ; mais le
prince tout transporté courut le premier où j’estois, et
me voyant
toute en sang, de fortune il me prit par le bras pour me relever, et
trouvant ma manche toute pleine : Elle s’est coupée les veines,
cria-t’il. Et incontinent me retroussant luy-mesme la chemise, trouva
que le sang ne couloit plus parce qu’il s’estoit fige sur la playe, et
je croy que cela fut cause de me sauver la vie. Car soudain qu’il en
eut osté le sang, il vit qu’il commençoit à
saigner encore ; il mit le
doigt dessus, et dit à Clarine qu’elle en fist de mesme à
l’autre bras,
car il voyoit l’autre manche aussi sanglante que celle qu’il tenoit. Et
m’ayant fait apporter de l’eau fraische : Pour certain, dit-il, elle
n’est pas encore morte, je sens qu’elle est un peu chaude. Et m’en
jettant contre le visage, et puis me frottant les temples et le pouls
avec des eaux imperiales, et autres semblables, il sentit que le pouls
commença de me revenir, et soudain je commençay de
respirer : Elle
revient, dit-il, qu’on fasse appeller des medecins, car si elle est
secourue, elle ne mourra pas. Et envoyant message sur message, ma
chambre fut incontinent pleine de medecins et de chirurgiens, qui
userent d’une telle diligence autour de moy, qu’avant qu’il fust nuict,
je revins du tout et repris la cognoissance que j’avois perdue, sans
que jamais Rithimer partist d’autour de moy qu’il ne me vist hors de
danger. Depuis il me dit qu’il ne m’avoit jamais veue si belle,
qu’estant en cet estat, toute souillée de mon sang, car la
rougeur du
sang me faisoit paroistre si blanche, [397/398] et la blancheur de mon
visage donnoit une couleur si vermeille au sang, qu’il sembloit que
l’un adjoustoit de la beauté à l’autre, outre que la
pitié de me voir
reduite en cet estat luy augmentoit l’amour sous le voile de la
compassion.
Mais lors que je fus un peu remise, sa femme et ma mere, toutes
effrayées, me demanderent qui m’avoit mise en cet estat. Si
j’eusse
voulu parler, peut-estre que je l’eusse bien faict, en
m’efforçant un
peu, mais sçachant que c’estoient elles qui estaient la cause de
mon
mal, je fis semblant, pour eviter leur importunité, de ne les
ouyr
point, ny de ne pouvoir parler. Ce que peut-estre recognoissant l’un de
ces vieux et experimentez medecins, il leur dit qu’il me falloit faire
prendre quelque chose, et me laisser reposer, parce que le parler me
pourroit peut-estre faire beaucoup de mal.
Il fut fait comme il l’avoit dit, et cependant Rithimer s’enquit du
jeune garçon qui me gardoit, s’il ne s’estoit point apperceu de
ce que
j’avois fait. Luy qui craignoit d’estre chastié s’il confessoit
la
verité, dit que non, et que seulement je luy avois
commandé de fermer
les rideaux et les fenestres. Cela fut cause que Rithimer faisant venir
Clarine : N’abandonnez pas, dit-il, Cryseide, car elle veut mourir, et
si vous n’y prenez bien garde, elle se demandera encore les bras. –
Seigneur, luy dit-elle, si vous voulez, vous pouvez bien luy redonner
la vie qu’elle perdra sans doute, si ce n’est à cette heure, et
de
cette sorte, ce sera bien tost, et de quelqu’autre façon. – Je
jure,
dit-il, par la vie d’Anthemius, qu’il n’y a chose que je ne fasse pour
cela. Elle qui creut avoir trouvé une bonne occasion : Seigneur,
dit-elle, ne me descouvrez point, s’il vous plaist, mais croyez que
Clorange est cause de sa mort, et qu’elle choisira plustost le tombeau,
que luy. – Et pensez-vous, respondit Rithimer, que Clorange soit cause
d’une si genereuse action ? – N’en doutez point, seigneur,
repliqua-t’elle, et si vous en voulez voir la verité, prenez
garde au
changement de visage qu’elle fera lors que je le luy diray à
l’oreille.
Alors s’approchans tous deux du lict, et faisans retirer chacun
d’autour de moy, elle me dit tout bas : Cryseide, consolez-vous,
Rithimer jure par la vie d’Anthemius, que vous n’espouserez jamais
Clorange.
J’estois si foible que je ne pouvois mouvoir que les yeux, mais cette
bonne nouvelle me toucha de sorte que les eslevant au Ciel, il sembloit
que je le remerciasse d’une si grande grace : et puis [398/399] les
tournant vers Rithimer, je m’efforçay de luy dire : Seigneur,
sera-t’il
vray ? – Ouy, ma mignonne, me dit-il, et je le vous jure, non seulement
par Anthemius, mais par le chef de mon pere, et par tout ce qui me peut
estre plus sainct. – Je vivray donc, repliquay-je – Vivez, me
respondit-il, et soyez certaine que je consentiray plustost à ma
mort
qu’au contraire de ce que je vous ay promis.
A ce mot je changeay toute de visage, et deslors on me vit reprendre la
vigueur comme par miracle. Rithimer admira ceste resolution en moy, et
appellant sa femme et ma mere : Voyez-vous, leur dit-il, qu’on ne parle
plus du mariage de Cryseide et de Clorange, je jure que je consentiray
plustost à la perte de toute ma fortune qu’à cette si peu
convenable
alliance. Elles voulurent repliquer, mais il interrompit : Je l’ay
juré
par la vie d’Anthemius, par le chef de mon pere, et par tout ce qui
peut estre de plus sainct ; il ne faut point en parler d’avantage, et
qui fera autrement, je luy donneray cognoissance qu’il me fera
desplaisir. Elles s’en allerent toutes deux sans dire un seul mot.
Rithimer, ne pouvant assez estimer l’extreme resolution que j’avois
prise, augmenta de sorte la bonne volonté qu’il me portoit, que
deslors
on peut dire que veritablement il fut amoureux de moy. Il s’en alla, et
retourna cent fois pour voir en quel estat j’estois, et ordinairement
tout seul. Et parce qu’il n’osoit parler à moy, de peur que cela
ne me
fist mal, il entretenoit Clarine quelquefois il luy demandoit, comment
elle avoit recogneu que le mariage de Clorange m’avoit faict prendre
ceste resolution, et d’autres fois, il la remercioit de l’en avoir
averty. Bref, il monstroit si clairement par son inquietude la grandeur
de son affection, que sa femme s’en apperceut, et Clarine aussi. Quant
à moy, je prenois toutes ses actions comme venans de la
compassion que
cet accident avoit causée en son ame genereuse, outre que
l’estat où
j’estois ne me permettoit pas de faire de grands discours, car j’estois
encore tellement abbatue, que je ne voulois que dormir et me reposer.
Je demeuray deux ou trois jours de cette sorte, sans me souvenir du
mouchoir où j’avois escrit avec le doigt de mon sang ; mais un
matin
que je commençois à me remettre un peu ; il me revint en
la memoire, et
parce que Clarine qui ne m’abandonnoit jamais m’ouyt souspirer, elle me
demanda si je ressentais quelque [399/400] nouveau mal. Le mal, luy
dis-je froidement, est dans l’esprit. Mais, Clarine, dites-moy, je vous
supplie, fustes-vous la premiere qui me trouvastes en l’estat où
je
m’estois mise ? – Et qui est-ce, me dit-elle, qui a plus de soing de
vous ? – Je sçay bien, luy respondis-je, que c’est Clarine.
Mais,
continuay-je, puis que vous fustes la premiere, ne vistes-vous point un
mouchoir qui estoit marqué de mon sang ? – Ah ! dit-elle, ouy,
je l’ay
veu, et vous, me faites souvenir que j’ay fait une grande faute, et
à
laquelle il faut remedier promptement. Car sçachez, dit-elle, ma
maistresse, que le matin que ce mal-heur arriva, Arimant vous avoit
escrit, et j’ay icy la lettre ; je venois toute joyeuse la vous
apporter, mais, quand je vous trouvay en cet estat, je fus si surprise
que je courois par la maison comme une folle, criant et me tourmentant.
De fortune estant ainsi hors de moy, je rencontray celuy qu’Arimant
vous avoit envoyé, qui, ne sçachant ce qui vous estoit
arrivé, me
pressoit d’avoir response. Je luy dis que vous estiez morte, et luy
donnay le mouchoir duquel vous parlez, pour le porter à son
maistre en
tesmoignage de vostre amitié. – Et Arimant, repris-je alors, a
mon
mouchoir ? – II l’a sans doute, me dit-elle, car il y a trois jours que
je le donnay. – 0 dieux ! m’escriay-je, voilà la perte d’Arimant
! Que
pensez-vous, Clarine, qu’il devienne, voyant ceste asseurance de ma
mort ?
Elle demeura muette pour quelque temps, en fin elle me respondit :
II est certain que si ce jeune homme s’en est allé sans demander
plus
particulierement de vos nouvelles, il luy aura porté celles de
vostre
mort. – Et à qui, repris-je, voudriez-vous qu’il s’en fust
enquis pour
en sçavoir de plus certaines qu’à vous mesme ?
Veritablement, Clarine,
vous fistes là une grande faute, et la seconde n’est guiere
moindre,
lors que, me voyant estre hors de danger, vous ne l’en avez point
adverty. Qu’esperez-vous que fasse ce pauvre chevalier ? Nous orrons
dire qu’il aura fait quelque extreme resolution, et Dieu vueille
qu’elle ne soit telle qu’elle me convie à le suivre ! – Ma
maistresse,
me dit-elle, je vous en demande pardon, le desplaisir que j’avois de
vostre mort estoit tel, que je me resolvois à vous suivre, et
j’avoue
que j’envoyay ce mouchoir à Arimant expres pour le convier d’en
faire
de mesme. Il est bien vray que depuis je l’en devois avoir adverty,
mais j’ay esté de telle sorte employée aupres de vous,
que je ne me
suis souvenue non pas mesme de manger. – Or sus, luy dis- [400/401] je,
escrivez luy de ma part, et si je puis, j’y mettray un mot de ma main.
Clarine alors, prenant la plume et le papier, apres avoir fermé
la
porte, de peur que quelqu’un ne nous surprist, luy escrivit ce peu de
mots à la haste.
LETTRE
de Clarine à Arimant.
Je m’en desdis, Arimant, Cryseide vit encores, et m’a commandé de vous en advertir. Elle mourut certes quand je vous manday, mais les dieux l’ont ressuscitée pour vous. Vous estes le plus heureux chevalier qui vive, estant aymé de la plus belle dame de l’univers, et seulement malheureux pour ne pouvoir estre tesmoing de vostre bon-heur.
Alors prenant à toute force la plume avec beaucoup de peine, j’escrivis ce peu de paroles : Je vis, Arimant, et pour un seul Arimant. Et soudain l’ayant bien cachettée, elle faict partir en toute diligence celuy qui desja y avoit esté une autre fois, luy commandant surtout de luy bien dire par le menu ce qui estoit arrivé, et de faire une extreme diligence. Apres, voyant que personne n’estoit encore dans la chambre, nous ouvrismes la lettre qu’auparavant il m’avoit escrite, et nous trouvasmes qu’elle estoit telle :
LETTRE
d’Arimant à Cryseide.
N’avoir tout le jour que des frayeurs, et des terreurs paniques, et toute la nuict vous voir toute en sang, et avec un pied dans le cercueil, me faire signe que je vous suyve, me trouble de sorte que je ne puis appeller vie celle que je passe esloigné de vous. J’envoye ce porteur pour sçavoir comme se porte celle à qui je suis, je le suivray de si près, que j’espere le trouver à son retour à my chemin. Il faut qu’à ce coup la haine de Rithimer envers les miens cede à l’amour que je vous porte. [401/402]
Cette lettre me consola infiniment pour plusieurs
occasions :
l’une, que je pensay que plus il s’approcherait du lieu où
j’estois,
tant plustost aussi sçauroit-il que le bruit de ma mort estoit
faux ; l’autre, que je cogneus que veritablement il m’aymoit parce
que les dieux n’envoyent jamais ces presages qu’à ceux qui y ont
quelques interests ; et enfin, pour l’esperance que j’avois de le veoir
bien-tost, et luy pouvoir communiquer un dessein que j’avois faict.
Mais cependant son homme fit une telle diligence que, marchant et nuict
et jour, il le trouva encores en sa maison, prest toutesfois de partir
le lendemain. Il estoit de fortune encores au lict, et ce jeune homme
s’approchant de luy : Seigneur, luy dict-il, j’ay de grandes choses
à
vous dire, faict es sortir tous vos gens d’icy.
Et lors, le leur ayant commandé et fermé la porte par le
dedans,
Arimant le voyant tout effroyé, soupçonnant quelque grand
accident,
s’estoit à moitié relevé sur le lict et comme
devinant son mal :
Est-elle morte, luy demanda-t’il, ou vit-elle encore ? Alors ce jeune
homme, fondant de larmes et luy presentant mon mouchoir : Hélas
!
seigneur, respondit-il, voilà qui vous dira ce que la douleur
m’empesche de pouvoir proferer. Et lors s’abouchant sur une table, se
mit à sangloter comme s’il eust voulu mourir. Mais Arimant,
despliant
ce mouchoir, et au commencement le voyant tout taché de sang, et
enfin,
lisant ce que j’y avois escrit du doigt : TIENNE JE MEURS, ARIMANT. O
dieux ! dit-il, elle est donc morte. Et lors, tombant à la
renverse
dans le lict, il demeura comme mort.
Ce jeune homme, apres avoir cessé un peu ses pleurs, et prenant
garde
que le chevalier ne disoit mot, courut vers luy, et le trouvant
esvanouy, le relevé sur le lict, l’appelle et le tourmente pour
le
faire revenir. Mais voyant qu’il n’en faisoit point de signe, et
craignant qu’il ne luy mourust entre les bras, il met promptement le
mouchoir sous le chevet, et court à la porte appeller du secours
; tous
ceux de la maison y accoururent, car il estoit extremement aymé
de
tous, et luy apporterent tant de remedes qu’en fin ils le firent
revenir. Le premier mot qu’il dict, ce fut un hélas ! mais
incontinent,
se prenant garde que la chambre estoit pleine de gens, il retint et les
larmes et les plaintes, ne voulant en donner cognoissance à
personne.
Et parce que la contrainte le trayailloit presque autant que son propre
mal, il [402/403] les pria tous de le laisser reposer, leur disant
qu’il ne vouloit personne que ce jeune homme avec luy.
Eux qui ne se doutoient point de l’occasion de son mal, et qui ne
pensoient pas que ce fust autre chose qu’une defaillance qui, ayant
faict son cours, ne pouvoit plus luy faire du mal, luy obeyrent
incontinent. Et lors se voyant seul : Qu’est devenu, dict-il, ce
mouchoir ? – Seigneur, respondit le jeune homme, je ne veux plus vous
le faire veoir, puis que sa veue vous rapporte tant de desplaisir. – O
mon amy, reprit Arimant, que celuy-cy est peu de chose au prix de ceux
que je me prepare ! – Non, non, continua-t’il, donne-le moy seulement,
car au lieu d’augmenter mon mal, il me soulage, voyant qu’elle a eu
memoire de moy au dernier moment de sa vie. Et lors le luy remettant
entre les mains : O mouchoir, dict-il, qui me representes le plus grand
de mes desastres, quel nom te dois-je donner qui responde aux effects
que tu produicts en moy ? Et là, s’estant teu quelque temps
tenant les
yeux fermes sur les paroles de sang, tout à coup en le baisant,
il dit
: Je t’entends bien, interprete du cœur qui t’envoyé, tu me
convies de
faire le mesme chemin, je n’ay garde de te refuser, je suis prest
à
faire ce voyage, je ne me deuls sinon que tu m’ayes voulu devancer, ou
pour le moins que nous ne l’ayons faict de compagnie.
Et lors, se tournant vers ce jeune homme : Mais, luy, dit-il, mon amy,
tu ne me dis point comment cet accident est arrivé ?
– Seigneur, respondit-il, s’il vous plaist vous donner un peu de repos,
et que vous me promettiez que cela ne vous affligera point d’avantage,
je vous diray tout ce que j’en sçay. – Non, non, reprit soudain
Arimant, il n’y a rien qui puisse agrandir ny diminuer ma douleur,
dis-moy seulement tout ce que tu en sçais.
– Je vous diray donc, continua ce jeune homme, que j’arrivay là
de bon
matin, et que suivant le commandement que vous m’en aviez faict, je
pris, garde lors que Clarine alloit au temple, où je luy mis la
lettre
que vous escriviez, si discretement dans la main, que personne ne s’en
aperceut, et l’ayant priée de me faire promptement avoir ma
responce,
elle me dit que ce matin mesme je l’aurois. Incontinent apres j’allay
dans le logis de Rithimer, car c’est où elle loge ; mais
à peine y
fus-je entré, que j’ouys un grand bruit du costé de
Cryseide. Je montay
les escaliers et je trouvay Clarine toute en pleurs, et toute
eschevelée, et aussi tost qu’elle me vit : C’est, dit-elle, une
triste
responsé que celle [403/404] que tu porteras à ton
maistre. Geste fois
fois Cryseide est morte, parce qu’on la vouîoit forcer d’espouser
Clorange ; porte luy ce mouchoir, où il verra escrit de la main
et du
sang de Cryseide le subject qu’il a d’en aymer la memoire. A ce mot,
toute en pleurs et criant comme une folle, elle passa en une autre
chambre.
– O dieux ! s’escria le chevalier, faut-il que je vive seulement pour
ouyr ces nouvelles ? Mais continue, dit-il, je te prie. – Vous pouvez
croire, dict le messager, que je demeuray grandement estonné, et
toutesfois pour en sçavoir plus de verité, je m’arrestay
encore un peu
en ce mesme lieu, et je vis sortir trois ou quatre personnes de la
chambre de Cryseide qui, toutes estonnées, et tenans les mains
joinctes
ensemble, disoient : Elle est veritablement morte d’une estrange
façon.
Cela me donna la curiosité, et courage d’y entrer, voyant mesme
que
tous ceux de la maison y accouroient. Je la vis, seigneur, mais ô
quelle veue ! Je la vis morte dans son lict, et tout à l’entour,
le
sang qui mesme avoit coulé jusques en terre. A mesme temps
Rithimer et
quantité de femmes y entrerent, et j’ouy que Rithimer s’escria
qu’elle
s’estoit couppé les veines. J’eus peur alors d’estre recogneu de
quelqu’un, et parce que vous me l’aviez si expressement deffendu, et
que je creus ne pouvoir rien apprendre d’avantage, je partis à
l’heure
mesme de la ville, et m’en vins en, toute la diligence qu’il m’a
esté
possible, non pas que je n’eusse beaucoup de regret de vous apporter
une si mauvaise nouvelle, mais pour ne point manquer au commandement
que vous m’en aviez faict. – O dieux ! s’escria-t’il, alors il n’y a
donc plus de doute que Cryseide ne soit morte puis que tu l’as veue de
tes yeux propres ? Et comment est-il possible que les dieux ayent
consenty à cette cruauté ? Mais comment se peut-il que
j’oye ces
nouvelles et que je ne meure ? Vous, dieux, vous l’avez permis pour ma
punition, et moy je ne meurs point encores pour souffrir plus par le
peu de vie qui me reste, que je ne ferois par une prompte mort !
Il vouloit continuer, lors que son pere qui avoit esté adverty
de son
mal, et qui aymoit ce fils fort tendrement, comme n’ayant enfant que
luy, et outre cela estant accomply de tant de perfections, s’en vint
heurter à la porte de la chambre ; et parce que ce jeune homme
en
recogneut la voix, il en advertit Arimant qui, se remettant un peu, et
cachant le plus qu’il luy estoit possible sa douleur, fit ouvrir la
porte. Les fenestres estoient fermées et les rideaux du lict
tirez, de
sorte que’quand le pere fut dans la [404/405] chambre, il ne peut rien
remarquer au visage d’Arimant ; mais s’approchant de luy, et luy
prenant le bras, il luy demanda comme il se portoit : Ce ne sera rien,
luy dit-il, seigneur, j’ay eu une petite deffaillance, je croy que cela
ne vient que de repletion d’humeurs, à cause que je ne fais
point
d’exercice. Mais si vous le trouviez bon, je croy qu’il me feroit grand
bien de faire un petit voyage, tant pour dissiper ces humeurs, que pour
changer un peu d’air, car il est vray que depuis quelques jours je ne
me sens gueres bien. – Ce sera bien fait, respondit le pere, mais
où
voudriez-vous aller ? – II me semble, respondit Arimant, que je ne
seaurois mieux faire que d’aller vers les Lybicins, tant parce que
c’est le lieu de ma naissance, qui profite grandement pour le
changement d’air, que pour le contentement que j’aurois de voir nos
parents et nos anciens amis. – J’en serois bien-aise, respondit le
pere, mais je crains la haine que Rithimer nous porte. – Seigneur,
reprint incontinent le chevalier, n’entrez point en cette doute. Cela
seroit bon si vous y alliez, mais de moy il ne s’en soucie point, et il
sçait bien que quand je serois mort, cela n’ad-vanceroit en rien
ses
affaires, outre que j’y demeureray si peu, et tousjours chez mes
parents et amis, que, quand il en auroit la volonté, il n’en
aura ny le
temps ny la commodité.
Le pere, croyant ce qu’Arimant disoit, se laissa facilement porter
à
son opinion, ce qui ne rapporta pas peu de bien pour tous, ny peu de
consolation pour luy, car ayant auparavant resolu de se tuer, il remit
l’execution de ce qu’il vouloit faire lors qu’il seroit en ce voyage.
Il s’efforça donc de faire la meilleure mine qu’il peut, et
partit le
lendemain, sans mener avec luy que ce jeune homme qui luy avoit
porté
la nouvelle, et un autre pour le servir à la chambre, disant
à son pere
qu’il iroit plus asseurément avec peu de train, que s’il estoit
mieux
accompagné, parce qu’on ne prendroit pas si tost garde à
luy. Son
dessein estoit d’aller vers les Lybicins en toute diligence pour
trouver Clorange en quelque lieu qu’il fust, de venir aux mains avec
luy, et si la fortune luy estoit si favorable que de luy en donner la
victoire, s’en aller sur le lieu où je serois enterrée et
là se
sacrifier soy mesme à mes cendres. Et veritablement ce fut un
grand
heur que cette vengeance luy vint, en l’ame, car elle retarda la
volonté, qu’il avoit de se mesfaire, et celuy que je luy
envoyois eut
le loisir de luy porter nos lettres.
Le lendemain qu’il fut party d’aupres de son pere, la moitié
[405/406]
du jour estant desja passée sans qu’Arimant se souvint de
manger, ny de
reposer, celuy que je luy envoyois le rencontra au passage d’une
riviere qui s’appelle le Tesin, et sans le recognoistre, l’outrepassa,
tant parce qu’il ne pensoit pas le trouver ailleurs que dans Eporede,
que d’autant que le desplaisir luy avoit de sorte changé le
visage,
qu’il estoit mescognoissable, et qu’ayant si peu de suite, il n’eust
jamais pensé que ce fust Arimant ; et Arimant mesme alloit
tellement
pensif, et les yeux de sorte arrestez contre terre, qu’il ne le vit
point alors qu’il passa aupres de luy. Mais de bonne fortune, celuy qui
m’estoit venu trouver de sa part, n’en fit pas de mesme, qui l’ayant
bien remarqué, en vint advertir son maistre, luy disant que s’il
vouloit, il sçauroit bien au long l’histoire de Cryseide, parce
qu’il
avoit veu celuy qui’ desja une fois luy en avoit apporté des
nouvelles.
– Et que veux-tu, respondit Arimant, que j’en apprenne d’avantage ?
N’est-ce pas assez que je sçay qu’elle est morte ?
Et ainsi, sans tourner seulement les yeux, il continua son
chemin ; mais ce jeune homme qui estoit assez advisé, et
desireux
de sçavoir comme j’aurois esté enterrée, et tout
le cours de mon
histoire, retourna courant vers celuy que j’envoyois, et luy faisant
cognoissance, luy demanda des nouvelles de Clarine, et comme elle se
portoit depuis la mort de Cryseide. - Cryseide, dit-il, est en vie et
se porte bien graces aux dieux. – Cryseide, repliqua l’autre, est en
vie ? – Ouy, reprit-il, elle est en vie et m’envoyé vers ton
maistre.
Alors l’embrassant : O messager de bonnes, nouvelles, que les dieux,
dit-il, te rendent à jamais content ! Suy-moy, je’te supplie, au
petit
pas et j’accourciray ton voyage.
A ce mot, le jeune homme, donnant des esperons à son cheval,
cria à son
maistre : Arrestez, seigneur, arrestez, que je Vous redonne la vie en
eschange de la mort qu’autrefois je vous ay apportée. Arimant
qui ouyt
sa voix, et ne peut entendre ses paroles confuses, voyant les battemens
des mains et la joye qu’il faisoit paroistre en ses actions, demeura
estonné de ce changement, et lors qu’il fut un peu plus pres de
luy :
Qu’y a-t’il, et qu’est-ce, luy cria-t’il, que tu me veux ? – Seigneur,
s’escria le jeune homme, bonnes nouvelles ! Cryseide n’est, point
morte, elle vous envoyé ce messager. – Cryseide n’est point
morte ?
reprit-il, tout, hors de soy, est-il bien possible ? – Seigneur, dit
l’escuyer, il est certain, et voilà celuy qui vous en apporte
des
nouvelles. A ce mot, Arimant tournant les yeux et les mains au Ciel : O
dieux, con- [406/407] tinua-t’il, soyez-vous à jamais benis et
louez de
ceste faveur que vous me faites ! Et à ce mot, celuy que je luy
envoyois arriva, et le recognoissant : Seigneur, luy dit-il, Clarine
m’a commandé de vous donner cette lettre.
Arimant estoit tellement hors de luy-mesme qu’il la receut la main
toute tremblante, et sans sçavoir ce qu’il faisoit. Enfin se
souvenant
qu’il ne falloit point que ce messager sceust l’affection qu’il me
portoit, mais qu’il feignit que ce fut à Clarine, il reprit un
peu ses
esprits, et luy demanda de ses nouvelles : Seigneur, luy dict-il, elle
se porte fort bien, et m’a commandé de vous dire de sa part que
Cryseide aussi est en fort bonne santé. – Cryseide ?
repliqua-t’il
froidement, l’on m’avoit dit qu’elle estoit morte.
Et à ce mot, ouvrant la lettre de Clarine, quoy qu’il voulust
dissimuler, si est-ce que son visage donna assez de cognoissance de
ceste joye inopinée, et plus encores quand il vit le peu de mots
que je
luy avois escrit, sans lesquels il eust pensé que Clarine le
vouloit
tromper ; mais reconnoissant fort bien mon escriture, il s’asseura
entierement que je vivois, encore qu’il jugeast bien que j’estois fort
foible.
Relevant donc les yeux : Mais dis-moy, mon amy, est-il possible, luy
dit-il, que Cryseide ait esté en l’estat que l’on m’a fait
entendre ? – Seigneur, respondit le messager, elle, a encor
esté
plus mal que l’on ne vous a point dit ; car on peut dire qu’elle a
esté
morte, et puis retournée en vie. Et lors il luy raconta tout ce
qui
m’estoit arrivé, et de quelle façon j’en avois
usé. – II faut advouer,
dit Arimant alors, que Cryseide faict honte aux dames par sa
beauté, et
aux chevaliers par la grandeur de son courage. Et craignant d’en dire
trop, il se teut et reprenant son chemin, alla repaistre en la plus
prochaine ville, où il ne se pouvoit lasser de se faire redire
tout ce
qui s’estoit passé.
Et d’autant que les nouveaux accidens donnent de nouveaux conseils,
Arimant s’estant arresté en ce lieu le reste du jour, il ne fit
toute
la nuict que penser au moyen qu’il auroit de me veoir. Et ne pouvant se
bien resoudre tout seul, il appella ce jeune homme qu’il m’avoit
envoyé, et qui, outre l’affection qu’il avoit à son
maistre, n’avoit
point faute d’esprit, ny de jugement. Il luy communique donc le desir
qu’il avoit de me veoir, que jamais il n’auroit ny repos ny
contentement qu’il n’eust esté aupres de moy. Que toutesfois
Rithimer
hayssoit de sorte son pere, qu’il ne sçavoit avec quelle
asseurance il
pouvoit venir où j’estois, ny [407/408] moins entrer dans mon
logis. Ce
jeune homme apres y avoir quelque temps pensé : Seigneur, luy
respondit-il, il faut faire de nécessité vertu. Renvoyez
ce messager,
afin qu’il ne descouvre vostre dessein, et puis desguisez-vous et vous
habillez en marchand : vous pouvez entrer dedans la ville, et y
demeurer quelque temps sans estre cogneu. Estant sur le lieu,
peut-estre se presen-tera-t’il telle commodité, que vous ne
sçauriez
d’icy vous imaginer. Arimant trouva bonne l’opinion de ce jeune homme,
et dés qu’il fut jour, depescha le mien qui le lendemain me
rendit sa
lettre, et nous dit en quel lieu il l’avoit trouvé, et par quel
hazard
recogneu.
Je ne vous redis point icy, gentil Hylas, quelle fut sa responce, car
vous pouvez juger qu’elle estoit pleine de remerciemens et d’extremes
contentemens. Sur la fin il m’asseuroit de me veoir bien tost, quelque
fortune qu’il pût courre. Cependant il ne perdit pas le temps,
car
jugeant qu’il estoit plus à propos de ne s’approcher point du
lieu où
j’estois sans estre desguisez, il fit faire trois habits de marchands
en toute diligence, et puis passant par un bois, ils les vestirent et
serrerent les leurs dans des malles, pour les reprendre quand il serait
necessaire. Et ainsi revestus et se desguisans le mieux qu’ils
pouvoient, ils entrerent dans la ville où j’estois, et se
logerent en
une hostellerie la plus voisine de la porte. Quant à luy, il
tint le
logis tout le reste du jour, mais il envoya ses valets apprendre des
nouvelles et entre autres commanda à celuy qui m’avoit
apporté des
siennes, qu’il sceust comme je me portois, et qu’il vist Clarine s’il
estoit possible.
Ce jeune homme s’acquitta fort bien de la commission qu’il luy avoit
donnée, et le soir l’un et l’autre luy revindrent dire tout ce
qu’ils
avoient appris. Celuy qu’il avoit envoyé en mon logis, luy dit
qu’il
avoit veu Clarine, et qu’il avoit parlé quelque temps à
elle, sans
qu’elle le recogneust, et qu’en fin s’estant faict cognoistre, elle
l’avoit mené vers sa maistresse qui estoit encores au lict
revenue de
la foiblesse, pour la grande perte de sang qu’elle avoit faicte. Et
là,
se mettant sur mes louanges, luy juroit ne m’avoir jamais veue si
belle, parce que j’estois plus blanche, et le teint si beau qu’il ne se
pouvoit rien voir de semblable. Et puis luy raconta que de fortune
estant toute seule, il avoit eu loisir de m’entretenir fort au long, et
de me dire comme il s’estoit deguisé pour n’estre recogneu de
Rithimer,
ou de quelqu’un des siens, le redoutant grandement à cause de la
vieille inimitié qu’il avoit [408/409] avec son pere. Et
qu’encores que
son peril nous fist peur, si est-ce que Clarine et moy en avions ry de
bon cœur, nous le representant revestu de ceste sorte. Qu’enfin je luy
avois dict que puis qu’il estoit ainsi deguisé, il falloit
chercher
quelques toiles ou autres choses semblables, et faire semblant de me
les venir vendre ; que s’il se trouvoit que quelqu’un fust en ma
chambre, cela serviroit d’excuse pour revenir une autre fois avec plus
de commodité ; que si j’estois seule avec Clarine, comme il
avenoit
fort souvent, il pourroit entrer et parler à moy avec toute
sorte
d’asseurance.
Arimant oyant ceste proposition, la trouva bonne, luy qui n’en eust pas
desapprouvé une seule qu’on luy eust voulu proposer, pour
hazardeuse
qu’elle eust esté. Et ainsi commença à se mettre
en queste de la
marchandise qui luy estoit nécessaire.
Quant à son homme, les nouvelles que l’autre, luy raconta, ce
furent
les frayeurs que ceux de la ville avoient d’un certain roy estranger,
que l’on disoit venir des Gaules pour ravager toutes ces
contrées,
comme il avoit fait desja diverses fois. Et venant un peu plus sur les
choses particulieres, disoit que tous ceux de la ville murmuroient que,
cependant que ce roy pilloit et, ravageoit presque toute la Gaule
Cisalpine, et la depeuploit d’hommes et de femmes, qu’il emmenoit
prisonniers, Rithimer s’amusoit à faire l’amour à une
jeune fille
nommée Cryseide, et perdoit non seulement le soucy de ces
peuples qu’il
avoit en gouvernement, mais encore de la reputation qu’il avoit
autresfois acquise par tant de beaux exploits de guerre.
Cette derniere nouvelle toucha fort au cœur d’Arimant ; toutesfois, se
voyant si pres de moy, et esperant de me veoir bien-tost, il ne s’y
arresta pas longuement, mais tournant entierement toutes ses
pensées à
donner ordre à recouvrer la marchandise, par laquelle il
esperoit avoir
entrée en mon logis, il se chargea, et son homme aussi, des plus
belles
toiles qu’il put trouver et feignit de venir des Gaules, d’où il
en
sort ordinairement, de tres-belles, outre qu’ayant la langue gauloise,
il luy estoit fort facile de se faire croire marchand gaulois. Il
employa tout le lendemain à dresser tout son equipage de
marchandise,
et ayant bien accommodé ses baies, s’en vint au logis de
Rithimer, et
conduit par ce jeune homme qui y avoit desja esté, passa au
costé où je
logeois.
Ceux qui les voyoient monter avec leurs baies, ne leur demandoient
point où ils alloient, parce que les pensans estre des mar-
[409/410]
chands, et d’ordinaire plusieurs y venans, ils ne trouvoient point
estrange de voir ceux-cy. Ils s’arresterent dans l’antichambre,
où de
fortune le, petit garçon qui avoit accousturné de me
servir, passant
pour quelque affaire que je luy avois commandé, les vid ; et
r’entrant
dans la chambre, dit à Clarine qu’il y avoit des marchands dans
l’anti-chambre qui demandoient si l’on vouloit acheter de la toile.
Clarine incontinent se douta que c’estoit Arimant, et s’approchant de
moy : Vous verrez, me dit-elle, madame, que ce seront nos marchands. –
Allez voir, luy dis-je, et si ce sont eux, faites-les entrer, car nous
aurons loisir de voir leur marchandise, cependant qu’il n’y a personne
qui nous empesche. Et il estoit vray que de bonne fortune il n’y avoit
dans ma chambre que nous trois. Clarine incontinent s’y en alla, et
parce que le petit enfant la suivit, elle fit semblant de ne les
cognoistre point, leur demandant quelle marchandise ils portoient. – De
fort belles toiles, respondit Arimant en langage gaulois, et à
fort bon
marché. – Vous venez, dit-elle, tout à propos, car madame
est seule,
elle sera bien aise, de voir vostre marchandise. Et à ce mot
elle les
conduisit vers moy.
Je vous avoue, Hylas, que je fus tellement transportée, et luy
aussi,
que voyant n’y avoir personne dans la chambre qui nous peust yeoir,
parce que Clarine avoit donné une commission au petit qui nous
servoit
pour aller par la ville, d’abord qu’il entra dans ma chambre, je luy
tendis les bras, et luy s’en vint de mesme vers moy, et se mettant
à
genoux devant mon liet, je le tins un fort long temps serré
contre mon
sein, si surprise de contentement que je ne pouvois le destacher de mes
bras. – Amy, luy dis-je, enfin voicy ta Cryseide que les dieux ont
refusée pour ne te faire une si grande injustice que de te ravir
ce qui
est si bien à toy. – Madame, dit-il, je recognois en cela que
veritablement ils sont dieux, puis qu’ils sont si justes. Mais quel
pensez-vous que vous me rendez, quand vous me dites que Cryseide est
mienne ? – Arimant, trepris-je, soyez certain que si Cryseide n’est
vostre, elle n’est point du tout. Je le vous ay escrit de mon sang, et
si vous en voulez un plus grand tesmoignage, vous l’aurez de moy, et
tout tel que mon honnestété me le pourra permettre, car
je pense estre
bien raisonnable, qu’ayant voulu mettre la vie pour me conserver toute
à vous, je ne reserve plus rien qui ne soit vostre, ou pour
mieux dire
à vostre discrétion, sinon ce qui seul me peut rendre
digne d’estre à
vous. [410/411]
II vouloit respondre, lors que Clarine le vint oster d’aupres de moy,
parce qu’elle oyoit marcher dans l’anti-chambre : Se retirant donc
diligemment, il se mit aupres de son compagnon qui commençoit
desja à
desployer sa marchandise, et à la monstrer à Clarine qui
faisoit
grandement l’empeschée à bien considérer la
bonté, et la beauté de la
toile.
Et en mesme temps Rithimer entra dans la chambre. Il avoit
accoustumé
de me veoir fort souvent, et sembloit que le bruit qui couroit par la
ville de l’amour qu’il me portoit ne fut point faux, car despuis
l’accident qui m’estoit arrivé, l’affection qu’il me souloit
porter
estoit tellement augmentée que sa femme mesme s’en estoit
apperceue. Et
parce qu’elle estoit d’un naturel fort jaloux, et qui ne vouloit point
que personne eust part en ce qu’elle devoit posseder toute seule, elle
commençoit de me hayr, et de faire resolution de m’esloigner de
Rithimer, aussi-tost que je serois en estat de pouvoir marcher. Et
voyant ma mere fort en colere contre moy, pour le refus que j’avois
faict de Clorange, elle ne fit point de difficulté de le luy
dire, et
de fortune Clarine, sans qu’elles s’en apperceussent, ouyt tous leurs
discours et me les raconta. Cet esloignement n’estoit pas celuy qui me
faschoit, car au contraire j’en estois tres-aise, pensant par ce moyen,
de revenu à Eporede, mais ce fut la cruauté de ma mere,
qui jura en
mesme temps que, le voulusse-je ou non, soudain que je serois hors de
la presence de Rithimer, elle me feroit espouser Clorange. Ceste
resolution de ma mere m’en fit prendre une autre, que peut-estre je
n’eusse pas eue de long-temps, qui fut de me donner entierement
Arimant, et de fuir en toute façon la tyrannie de laquelle elle
vouloit
user sur moy.
Mais, pour revenir à Rithimer, le voyant entrer dans ma chambre,
je dis
tout haut à Clarine qu’elle dist à ces marchands que pour
ceste heure
ils s’en allassent, et qu’ils revinssent le matin, que j’acheterois
volontiers de leurs toiles : et cela, je le fis exprez, afin que si
Rithimer les revoyoit une autre fois, il ne le trouvast pas estrange.
Arimant qui sçavoit le bruit qui couroit de l’amour que ce
prince me
portoit, le voyant fort aymable de sa personne, outre la faveur que sa
qualité luy pouvoit acquerir, le regardoit avec un œil qui ne
ressentoit point le marchand, et supportoit avec une peine extreme
qu’il fallust luy quitter la place, et s’en aller pour ne rien
descouvrir. Toutesfois, voyant qu’il le falloit faire par-force, il
replia et refit ses baies, et apres [411/412] les mettant sur son
compagnon, apres avoir fait une grande reverence, s’en alla. Et moy, le
voyant partir, je luy criay : Adieu, nostre maistre, ne faillez pas de
revenir demain au matin.
Voilà quelle’fust nostre premiere veue. Mais pour ne tirer ce
discours
trop en longueur, sçachez, Hylas, que le lendemain il revint
lors que
chacun estoit allé au temple, et qu’il n’y avoit que Clarine
aupres de
moy. Et pour ne perdre le temps à redire les mesmes propos que
nous
nous tinsmes, nostre resolution fut telle : Voyant qu’aussi tost
que je serois en estat de marcher, ma mere m’emmeneroit pour me faire
espouser par force Clorange, nous fusmes d’avis de la devancer, et que
quelques jours avant que de faire cognoistre que je fusse bien remise,
je manderois vers Arimant,’qui cependant demeureroit vers les Libicins,
et que m’habillant en homme, je me desroberois, et m’en viendrois le
trouver au logis où alors il logeoit, et que de là il
m’emmeneroit où
bon luy sembleroit, avec promesse de m’espouser au premier lieu
où il
pourrait le faire en asseurance, et que cependant nous vivrions comme
frere et sœur. Cette delibération prise, Arimant donna ordre de
faire
les habits, tant pour moy que pour Clarine, et avant que de partir, les
luy remit entre les mains, et puis promit sans faillir d’estre, le
quinziesme jour apres, en cette mesme ville, et dans le mesme logis
où
il estoit alors logé, lequel il fit aussi bien recognoistre
à Clarine
afin qu’elle m’y sceust conduire.
Voyez, Hylas, à quoy la rigueur des meres conduit quelquesfois
les
enfans qui sont mal-advisez ! Or voicy ce qui en advint. Les quinze
jours estans escoulez, et croyant qu’Arimant fust en son logis, comme
nous avions resolu ensemble, je ne manquay point à m’y rendre
vestue en
homme, et Clarine aussi, et si bien desguisées, qu’ayant
rencontré au
sortir du logis ma mere qui revenoit du temple, elle ne nous recogneut
ny l’une ny l’autre. Mais je fus bien estonnée quand je fus au
logis,
et que je n’y trouvay personne, et plus encqres, quand je vis arriver,
la nuict, sans avoir point de nouvelles de luy ; ce fut alors que je
commencay à me repentir de ma fuite precipitée, et
d’avoir esté si
hastive à sortir d’aupres de ma mere, sans sçavoir pour
le moins si
Arimant estoit revenu. Et ce qui me troubla d’avantage, ce fut
qu’incontinent le bruit s’espandit par toute la ville que j’estois
perdue, et qu’on me faisoit chercher de tous costez. Me resolvant en
fin à tout ce qui m’en pouvoit arriver, et me semblant que la
mort
[412/413] remedieroit au pis aller à tous mes inconveniens, je
dis à
Clarine qu’il falloit sortir par quelque moyen de cette ville, et que
je pensois, puis qu’Arimant n’estoit point venu, qu’asseurément
il luy
estoit arrivé quelque grand empeschement. Et lors que nous
estions en
la plus grande peine, je vis entrer dans la chambre le jeune homme qui
servoit Arimant.
Vous pouvez penser, Hylas, quel contentement j’en eus ! il fut tel que
luy jettant les bras au col : Ah ! mon amy, luy dis-je, et où
est ton
maistre ? – II est en sa maison, me dit-il, mais si blessé qu’il
n’a
peu venir. – Et qui l’a traitté de cette sorte ? repliquay-je,
toute
tremblante. – C’est, respondit-il, une personne à qui il a
donné la
mort. Et pour ne vous point tenir en peine plus long-temps,
sçachez,
dit-il, que mon maistre, n’ignorant point le dessein que Clorange avoit
sur vous, il l’a fait appeller, il s’est battu avec luy, et l’a
tué. Il
est vray qu’il n’est point sorty du combat sans deux grandes blesseures
qui, encores qu’elles ne soient gueres dangereuses, ne laissent de
l’incommoder de sorte, pour estre l’une à la jambe, et l’autre
à la
cuisse, qu’il luy est impossible de souffrir le cheval ny de marcher.
Et voyant qu’il ne pouvoit estre icy comme il vous avoit promis, il m’a
envoyé pour vous servir et vous conduire où il est,
m’ayant donné et
chevaux et tout ce qui est necessaire. – Mon amy, luy, dis-je, je
croyois bien que quelque grande occasion empeschoit ton maistre d’estre
icy. Je joue Dieu de ce que luy et moy soyons hors de la peine que
Clorange nous pouvoit donner, je voudrais bien qu’il ne luy eust pas
cousté si cher. Quand tu voudras, nous nous mettrons en chemin
pour
aller penser ses blesseures. – Je pense à la verité, me
dit-il, que
l’on ne sçauroit luy donner un meilleur remede.
Et lors, appellant Clarine, nous commençasmes à consulter
ce que nous
avions à faire pour eschapper, y ayant apparence qu’il y auroit
de
grandes gardes aux portes, et apres avoir longuement debatu, nous,
conclusmes qu’il falloit que le jeune homme allast au palais de
Rithimer [413/414] pour ouyr ce que l’on disoit, et apprendre, s’il
estoit possible, de quelle façon l’on faisoit nostre recherche,
et que
cependant nous, nous couperions les cheveux, a fin que si de fortune
nous estions trouvées, l’on ne nous peust cognoistre que
difficilement.
Cette délibération faicte, ce jeune garçon part,
et va avec une tre
grande finesse, se meslant parmy les domestiques de Rithimer, où
il
entend que tous leurs discours n’estoient que de moy. Les uns disoient
que je m’en estois fuye, et avec raison, parce que l’on ‘me vouloit
forcer d’espouser Clorange, le plus mal faict de tous les hommes de la
Gaule Cisalpine. Les autres, qui pensoient estre plus fins, alloient
murmurans contre la femme de Rithimer, disans qu’elle m’avoit fait
desrober, jalouse de l’amitié que son mary me faisoit paroistre
; et
cette derniere opinion passa si avant que - Rithimer le creut, se
souvenant qu’en semblable occasion elle en avoit desja usé
ainsi. Et
cela fut cause que, quand ma mere s’alla jetter à ses pieds,
pour le
supplier de me faire chercher avec diligence, il luy dit avec un
sousris de colere : Allez, allez, madame, et si vous ne sçavez
ou est
vostre fille, demandez-la à vostre parente. Et sans luy faire
autre
response, se tourna de l’autre costé. Cela fut cause que ma mere
redisant à sa femme ce qu’il luy avoit respondu, et le peu de
conte
qu’il en avoit fait, et d’ailleurs, ayant assez recogneu l’affection
qu’il me portoit, elle creut qu’asseurément Rithimer m’avoit
fait
desrober pour me tenir cachée en quelque lieu de-plaisir.
Quant à ma mere, elle ne sçàvoit que
soupçonner : une fois, elle
croyoit que Rithimer m’eust ravie, l’autre, que c’estoit sa femme qui
par jalousie m’eust fait desrober ; car de penser que ce fust pour
Clorange, ne sçachant point que j’eusse esté advertie de
la resolution
qu’elles avoient faicte, elle ne pouvoit s’imaginer que c’en fust la
cause. Et ainsi pour ne sçavoir lequel croire, elle croyoit ou
plustost
craignoit tous les deux. Et de là il advint que se
soupçonnant ainsi
tous trois, ils ne mirent pas grande peine à me faire chercher,
se
mocquant l’un de l’autre, quand il y en avoit quelqu’un qui proposoit
qu’il le falloit faire.
Ce soupçon fut celuy qui me donna la commodité de sortir
le lendemain
un peu avant midy, outre qu’estant un jour de marché, il nous
fut aisé
de nous mesler parmy la foule et mesme n’y ayant personne aux portes
qui eust charge de prendre garde à nous. Dieu sçait si
nous pressasmes
nos chevaux ! Quand nous fusmes hors des faux-bourgs de la ville, nous
allasmes repaistre dans un bois des provisions que ce jeune homme avoit
apportées, et de là reprenant nostre chemin, nous
marchasmes toute la
nuiçt, et jusques au lendemain qu’il es toit plus de midy, que
nous
allasmes loger dans une maison des amis d’Arimant, auquel ce jeune
homme donna une lettre de sa part, et où nous receusmes toute la
bonne
chere qu’il se peut dire. Mais j’estais tellement assoupie du travail
[414/415] du chemin, et de la longue veille, que je m’endormois en
mangeant ; nous reposasmes donc le reste du jour et toute la nuict
suivante. Je croy, quant à moy, que ce fut sans m’esveiller, je
sçay
bien pour le moins que le soleil estoit fort haut que j’estois encor au
lict. Et lors que ce jeune homme me vint appeller, il me sembla que la
nuict avoit esté bien plus courte que de coustume. Nous
reprismes donc
le chemin, et marchasmes jusques à la nuict, que nous
arrivasmes, un
peu apres les vingt-quatre heures, en la ville des Lybicins, avec le
contentement que vous pouvez penser.
Mais vous sçaurois-je représenter combien fut grand celuy
d’Arimant,
lors que je l’allay embrasser dans son lict ! Il fut tel que ses playes
se l’ouvrirent, et recommencerent à saigner, de sorte qu’il
faillit d’y
demeurer ; et je croy qu’il avoit tant de joye de me voir en sa maison
que, si je ne m’en fusse prise garde., il n’en eust rien dit pour ne me
point effrayer, mais luy voyant le visage tout changé, je luy
demanday
s’il ne se trouvoit point mal : Ce n’est rien, me dit-il, mon
frère
(c’est ainsi que depuis nous nous appellasmes tousjours) il faut
seulement faire venir le chirurgien, cependant que vous poserez vos
bottes, car je ne laisseray de soupper avec vous, encore que je sois au
lict. – C’est ainsi que je l’entends, luy dis-je, et appellant le
chirurgien, apres que je l’eus embrassé, je me retiray un peu
dans ma
chambre.
Mais vous pourrois-je bien dire les discours de Clarine, et les
gratieuses rencontres qu’elle faisoit ? Je croy qu’il seroit
malaisé,
parce qu’ayant esté tousjours en frayeur jusques là, il
sembloit
qu’elle fust revenue de la mort à la vie. Cependant que nous
allions
gaussans ensemble, l’on nous vint advertir qu’Arimant avoit perdu tant
de sang que ses playes s’estoient beaucoup empirées, et que le
danger
en estoit grand. Je courus toute effrayée vers luy, mais je
trouvay que
le sang estoit desja estanché, et le chirurgien me pria de le
laisser
en repos pour toute la nuict, que le mal n’estoit pas grand, mais qu’il
le pourrait devenir si l’on n’y prenoit garde.
Je fus donc contrainte de me retirer sans le voir, et je vous supplie,
Hylas, considérez ce que peut l’amour ! Le jour precedent, que
je
n’avois faict que la moitié du chemin, j’estois si
lassée, et si outrée
de sommeil, que je ne pouvois tenir les yeux ouverts, et à ce
coup que
j’en avois fait encore autant, je ne peus clorre l’oeil de toute la
nuict, mais de temps en temps j’en- [415/416] voyois sçavoir
comme se
portoit Arimant, sans reposer, que le matin qu’il me fut permis de le
voir. – Et quoy, mon frere, luy dis-je, vous vous estes trouvé
mal, et
vous ne vouliez pas nous le dire ? – Je sentois bien, me dit-il en
sousriant, que mes playes saignoient, mais je vous advoue que j’estois
bien aise de perdre un peu de sang pour vous, en eschange de celuy que
vous avés employé pour moy. – Ah ! luy dis-je, mon frere,
nos desseins
estoient bien- differents ; car, alors que j’ay perdu le mien, c’estoit
pour me conserver à vous, et vous à cette heure vous
perdiez le vostre
pour vous ravir à moy.
Mais, Hylas, que vay-je vous racontant toutes ces choses par le menu,
puis que ce temps qu’entre tous ceux de ma vie, je puis dire avoir
esté
le seul heureux, est tellement changé qu’il rie m’en reste que
la
memoire pour le regretter ? Je le passeray donc sous silence, pour ne
redire mes contentemens en une saison où il n’y en a plus pour
moy. Et
vous diray, qu’apres avoir demeuré six sepmaines en ce lieu pour
donner
loisir aux blesseures d’Arimant de se guerir, son pere luy manda qu’il
le revinst trouver, car ayant sceu le duel qu’il avoit fait contre
Clorange, il estoit en continuelle peine pour luy, non seulement pour
les blesseures qu’il avoit receues, mais aussi pour la hayne de
Rithimer.
Et lors qu’Arimant receut ce commandement de son pere, ce fut en mesme
temps que ses playes estoient du tout gueries. Le mal qu’il avoit eu,
et l’incommodité de ses blesseures avoient esté cause que
tous les
desseins qu’il eust peu avoir sur moy avoient esté prolongez
jusques à
ce qu’il sortirait du lict. Et maintenant qu’il n’avoit plus de mal,
lors qu’il me tesmoignoit de m’en vouloir presser, je ne pouvois luy
remettre devant les yeux, sinon qu’il considerast que j’estois sienne,
et que la cognoissance que je luy en avois donnée, n’estoit pas
si
petite qu’il en peust douter. Que ce qu’il demandoit de moy n’estoit
pas raisonnable, sinon avec les conditions qui en pouvoient oster toute
sorte de blasme, qu’il pouvoit bien penser que quand je m’estois remise
entre ses mains, ç’avoit esté avec dessein de me donner
entierement à
luy, ainsi que j’avois faict, et que je faisois encore, mais que je le
suppliois d’avoir un peu d’egard à ce que et luy et moy nous
nous
devions, parce que si je luy devois toute sorte de contentement et de
satisfaction, il me devoir aussi la conservation de la seule chose qui
me pouvoit rendre digne de luy, qui estoit mon honnesteté. Et
lors
qu’il me respondoit qu’il n’avoit jamais eu autre [416/417] dessein, et
qu’il aymeroit mieux la mort, que de vouloir de moy chose quelconque,
que sous les conditions de m’espouser, je luy representois alors qu’il
estoit impossible de faire le mariage au lieu où nous estions,
à cause
que si Rithimer le sçavoit, comme il seroit impossible qu’il ne
le
sceust, il n’y auroit rien qu’il ne fist pour se venger de ceste
injure, qu’il falloit donc nous mettre en lieu où il n’y eust
pas tant
de danger ; qu’outre cela, encore seroit-il bon que son pere en fust
adverty ; parce qu’encores que nous fussions tous deux resolus de
passer outre, quoy qu’il ne le voulust pas, si estoit-il raisonnable de
luy rendre ce devoir, que les dieux avoient grandement agreable le
respect et l’obeyssance que les enfans rendoient à leur pere, et
que
cela seroit cause qu’ils beniroient nos intentions et nos desseins.
Bref, Hylas, je sceus luy representer mes raisons, de sorte que me
prenant entre les bras, et me baisant : II est impossible, me dit-il,
de resister à ce qu’il vous plaist, faictes, et ordonnez de ma
vie, et
de mon contentement comme il vous plaira. Et quand il receut le
commandement de son pere de s’en retourner. – Ne voyez-vous pas, luy
dis-je, comme Dieu commence à bien-heurer nostre dessein, puis
que nous
allons au lieu où nous le pourrons achever plus facilement
?
II se mit donc en chemin et m’emmena, avec luy, mais parce qu’il ne
vouloit que son pere me cogneust avant qu’il eust accordé son
mariage,
il changea mon nom, et m’appella Cleomire, disant que j’estois Gaulois
Transalpin, favorisé en cela de la langue gauloise que j’avois.
Et pour
prendre suject de me tenir aupres de luy, il disoit que je luy, a vois
sauvé la vie au combat qu’il avoit faict avec Clorange, ayant
empesché
que deux des siens, qui s’estoient cachez au lieu où le duel
avoit esté
faict, ne luy fissent supercherie, m’estant si genereusement
opposé à
tous les deux, qu’encore qu’il fust si blessé,qu’à peine
se pouvoit-il
tenir debout, toutesfois je les avois forcés de se sauver
à la fuitte
et que cet acte l’avoit tant obligé qu’il ne vouloit jamais se
séparer
de moy.
Considerez, Hylas, comme la personne qui ayme se va imaginant des
sujects d’obligation, car il faut que vous sçachiez qu’Arimant
estoit
si aise que chacun le pensast ainsi, que j’ay opinion qu’en fin
luy-mesme le croyoit aussi bien que les autres !
Nous fismes nostre voyage heureusement, et arrivasmes à
Eporedes, où le
pere d’Arimant nous receut avec tant de bon visage qu’il faisoit bien
paroistre l’amitié qu’il portoit à ce fils. [417/418]
Mais quand il sceut que j’estois Cleomire, duquel son fils luy avoit
escrit la valeur et l’assistance imaginée, je ne sçaurois
vous dire les
remerciemens et les offres qu’il me fit, car veritablement c’estoit un
tres-honorable chevalier et plein de toute vertu, digne du nom qu’il
portoit.Je fus bien aise, et Arimant aussi, de voir ce bon
commencement, ayant esperance que bien-tost le progrez de ceste
amitié
nous porteroit à l’heureux accomplissement que nous desirions.
Les premiers jours estans passez, et Arimant ne pouvant avoir repos
qu’il ne vist la conclusion de nostre mariage, nous consultasmes
longuement ensemble, de quelle façon nous devions nous y
conduire. En
fin nous fusmes tous quatre d’opinion, car Clarine et ce jeune homme
estoit tousjours de nostre conseil ; qu’il falloit que ce fust moy qui
en fisse l’ouverture au pere, parce que depuis que j’estois
arrivée, il
avoit pris une si grande creance en ce que je luy disois, que sans
doute il se laisserait porter à tout ce que je voudrais, et que
je luy
conseillerais. Je pris cette charge fort à contre-cœur,- me
semblant
que c’estoit bien contre la coustume qu’il me fallust demander un mary,
au lieu que ce sont tousjours les maris qui demandent les femmes.
Toutesfois, puis que desja ma fortune m’avoit fait rompre les coustumes
des autres femmes, je creus que mon affection m’en pouvoit bien faire
faire de mesme à ce coup, outre que voyant que c’estoit la
volonté
d’Arimant, j’eusse pensé de faire une tres-grande faute, si j’y
eusse
contredit.
Je m’en vay donc trouver le pere dans un jardin, où alors il se
promenoit tout seul, et apres l’avoir salué, et que nous eusmes
parlé
quelque temps de la beauté du lieu et de la saison, en fin je
fis
tomber le propos sur le contentement que chacun a de se voir
perpétuer
en ses enfans, et puis luy representant quel devoit estre le sien,
quand il considerait Arimant comme le plus accomply chevalier, non
seulement des Salasses et des Lybicins, mais de toute l’Emilie. – II me
respondit, que l’amitié que je luy portois me le faisoit croire
tel. –
J’advoue, luy dis-je alors, que je l’ayme plus que chevalier que j’aye
jamais cogneu, mais avant que je l’aye aimé de cette sorte, je
vous
asseure, seigneur, que je l’ay estimé tel, et que tous ceux qui
en
parlent en font le mesme jugement. Mais, continuay-je, puisque nous en
sommes, venus si avant, encore faut-il que je vous die que je me suis
fort estonné comme vous avez tant tardé à le
marier, il en est d’aage,
et je [418/419] croy que ce seroit beaucoup adjouster à vostre
contentement, si vous le voyiez marié, et bien-tost apres, pere
de
plusieurs beaux enfans. – Vous avez raison me respondit-il, je ne croy
pas que si je voyois ce que vous dites, j’eusse rien plus à
desirer ,
mais les parties sont si rares, et j’en vois si peu, qu’il faut de
necessité, attendre si le Ciel ne nous en presentera point
quelqu’un.
– Peut-estre, adjoustay-je, vous voulez trop choisir ? – pardonnez-moy,
me dit-il, mais c’est que veritablement je n’en vois point, car pourveu
que je trouvasse une fille noble et vertueuse, et qu’il n’y eust point
de reproche en sa race, je ne m’arresterois gueres à sa
richesse. – II
me semble, luy dis-je, que vous oubliez l’un des plus grands poincts. –
Et lequel ? me respondit-il. – C’est, luy dis-je, qu’ils
s’entre-aymassent bien tous deux. – II est vray, reprit-il incontinent,
mais je n’ay point mis ceste condition, parce qu’elle doit estre la
premiere presupposée, vous protestant, Cleomire, que j’aymerois
mieux
la mort, que si je voyois que la necessité de mes affaires
contraignist
Arimant d’espouser une femme indigne de luy, ou qu’il n’aymast pas,
ayant desja rompu un mariage pour avoir recogneu qu’il n’y avoit pas de
l’intention. – Vous estes, repliquay-je, vray pere en cela. Mais que
diriez-vous, seigneur, si encore qu’estranger, je vous proposois un
party en ce pays, où vous trouverez toutes les conditions que
vous
venez de dire, et qu’il ne tiendra qu’à vous que vous n’ayez
quand vous
voudrez ? – Je dirois, me respondit-il tout estonné, que vous
avez eu
plus d’esprit que tant que’nous sommes. – Non pas cela, luy dis-je,
mais peut-estre plus de commodité de le recognoistre que les
autres. Or
si vous l’avez agreable, je le vous proposeray, mais avec cette
condition, que vous me ferez l’honneur de recevoir, ce que je vous en
diray, comme d’une personne qui vous honore infiniment, et qui ayme
Arimant plus que toutes les choses du monde. – Vous avez rendu
tesmoignage à mon fils de ce que vous dites, me respondit-il, et
j’ay
telle creance de l’amitié que vous me portez, que vous ne devez
douter
que je ne reçoive tout ce que vous me proposerez, comme venant
d’une
personne que je dois aymer, honorer et croire plus qu’autre que je
cognoisse.
– Avec cette asseurance, repris-je, je vous diray donc, seigneur, que
vous avez pres de vous, et en cette ville mesme, ce que vous cherchez
bien loing : la noblesse de la race, la vertu et l’amour que le mary et
la femme se doivent porter, et encores les biens [419/420] selon la
qualité de vos maisons, choses qui tout ensemble ne sont pas peu
considerables. – Et pour Dieu m’interrompit-il, je vous supplie,
Cleomire, nommez-la moy vistement. – C’est, luy dis-je, en rougissant
un peu, Cryseide. – Veritablement, me dit-il alors, pour sa maison et
pour son bien, je l’advoue, mais pour le reste, je ne sçay qu’en
dire,
et faut que je vous die qu’il a esté un temps, lors qu’elle
estoit icy,
que je’ l’eusse desirée, n’eust esté que sa mere est
parente de la
femme de Rithimer, lequel je ne sçay si vous en avez esté
adverty, me
veut un grand mal. – Seigneur, luy dis-je, me permettrez-vous que je
parle en sa deffence sans offencer vostre jugement ?
Et lors, m’ayant dit qu’il en seroit bien aise, je repris la parole de
cette sorte : Je ne croy pas que Cryseide ait fait que deux actions qui
vous puissent avoir donné subject de changer le jugement que
vous aviez
fait d’elle. La premiere, la resolution qu’elle fit de se couper les
veines, et mourir, plustost que d’espouser Clorange ; et l’autre, sa
fuitte hors des mains de sa mere. Mais afin que vous puissiez mieux
estre esclaircy de ces deux poincts, il faut que je vous descouvre une
chose, que sans doute vous n’avez pas sceue, et laquelle toutesfois je
vous supplie de ne trouver point mauvaise, puis que le respect qui vous
est deu, a tousjours esté conservé entier, comme vous
entendrez.
Sçachez donc, seigneur, qu’Arimant, ayant veu cette fille de
laquelle
nous parlons, et en faisant le mesme jugement que vous, recognoissant,
outre cela, quelque beauté en elle, en devint tellement amoureux
qu’il
ne laissa aucune sorte de recherche pour s’en faire aymer. La fille qui
recogneut l’honneur que vostre fils luy faisoit, apres avoir souffert
quelque temps les soings et les devoirs que les personnes qui aiment’
bien ont accoustumé de rendre, luy demanda quelle estoit son
intention.
Arimant qui en cela, ainsi qu’en toute autre chose, proçedoit en
vray
chevalier, et comme ne degenerant point de la vertu de ses illustres
predecesseurs, luy repondit qu’il pretendoit acquerir ses bonnes
graces, non point pour en abuser, mais pour se lier avec elle du lien
de mariage, comme ceux de sa condition ont accoustumé de faire.
Et lors
qu’elle luy mit devant les yeux cette haine que Rithimer vous porte, et
la proximité de sa mere avec sa femme, il repondit, que les
dieux qui
ne vouloient point d’inimitié perpetuelle, avoient peut-estre
desseigné
de reconcilier vos deux maisons par cette alliance, et qu’il
s’asseuroit que, quand vous en seriez [420/421] adverty, car il ne
vouloit rien faire en cela qu’avec vostre permission, vous l’auriez
aggreable et loueriez son juste dessein. Depuis, cette fille ayant
quelque temps resisté, et l’amour d’un costé et d’autre
s’augmentant
tous les jours, ils vindrent ensemble à ces promesses de se
donner
parole de s’espouser, pourveu que vous l’eussiez aggreable et cependant
faire tous deux tout ce qu’il leur seroit possible pour le faire
trouver bon à leurs parents. Les choses estans en ces termes,
Cryseide
est emmenée en la maison de Rithimer, où l’on luy parle
de la marier
avec Clorange. Vous sçavez, seigneur, quel homme il estoit,
c’est-à-dire le plus difforme et le plus vicieux de tous les
hommes ;
mais quand il eust esté le plus aggreable et le plus parfaict,
jugez si
Cryseide pouvoit espouser un autre, s’estant desja donnée
à vostre fils
? Et toutesfois en cecy vous remarquerez sa vertu, parce qu’elle
n’avoit rien promis qu’à condition que ceux de qui elle devoil
despendre l’eussent aggreable ; et voyant comme leur intention les
portoit ailleurs, elle resolut de se faire mourir, d’autant plus
vertueuse en ceste action que Lucresse, que celle-cy voulut prevenir la
faute pour laquelle l’autre se fit mourir. Si celle-cy n’est point une
grande preuve d’amour envers Arimant, et de vouloir conserver son
affection entiere, vous en ferez, seigneur, le jugement. Tant y a
qu’estant miraculeusement retirée du tombeau, lors qu’elle
commencoit à
se remettre de la grande perte du sang qu’elle avoit faite, elle fut
advertie par une de ses filles que sa mere, et la femme de Rithimer, la
vouloient oster de la presence de ce prince pour apres la faire
espouser à Clorange, voulust-elle ou non. Il n’y a point de
douté
qu’alors elle eust recours an mesme remede qu’elle avoit desja fait, si
Arimant ne la fust venu trouver, et ne luy eust, les larmes aux yeux,
representé qu’elle en feroit mourir deux, si elle ne se
deportoit de
ceste resolution, parce qu’il ne la survivrait point, mais qu’il valoit
bien mieux se retirer de ceste cruelle tyrannie de sa mere. Que si elle
se vouloit asseurer en luy, il luy juroit par tous les plus inviolables
sermens que, sans là rechercher de chose quelconque, il la
mettrait
secrettement parmy les Vestales, où elle pourroit vivre, en
attendant
qu’il vous peust faire appreuver leur mariage. Or, jugez maintenant,
seigneur, si ces deux actions doivent estre desappreuvées, ou
s’il y a
deffaut de generosité et d’amour en ceste fille, qui d’ailleurs
a
toutes les autres conditions que vous avez demandées ?
Je finis de ceste sorte, avec le grand estonnement du pere, [421/422]
qui fit deux ou trois tours dans l’allée où nous nous
promenions sans
dire un seul mot, cependant que j’attendois la sentence de ma vie ou de
ma mort.
En fin, relevant la teste qu’il avoit tenue contre terre assez long
temps, il me respondit de ceste sorte : J’advoue, Cleomire que vous
m’avez dit de grandes choses, et lesquelles avec raison m’ont rendu un
peu pensif. En fin considerant qu’il n’y a rien en ce monde qui soit
conduit par le hazard, mais tout par la sage providence des dieux, je
veux croire que toutes ces choses que vous m’avez racontées, ne
sont
point, advenues que par leur volonté, et cela estant, serois-je
bien si
temeraire d’y vouloir contre-venir ?
Mon fils, à ce que vous me dites, ayme Cryseide, et je juge
bien, ayant
ouy ce que vous m’en avez raconté, que son voyage vers les
Lybicins n’a
esté que pour s’approcher d’elle, ny le combat de Clorange, que
pour
n’en pouvoir souffrir les pretentions au prejudice des siennes.
Cryseide aussi a donné de tres-grands tesmoignages de l’aymer
cherement. Je veux conclure par là que les dieux qui
n’assemblent
jamais les contraires sans quelque lieu de sympathie, ne les auroient
pas poussez à ceste bonne volonté, qu’elle ne fust desja
entre eux.
Je loue, amy, l’eslection de mon fils, car Cryseide merite d’estre
aymée, et maintenant que je sçay les raisons pour
lesquelles elle a
fait ce que je desappreuvois, je l’estime au double de ce que je
faisois. Et par ainsi vous direz à mon fils, car je voy bien que
c’est
luy qui vous a donné charge de m’en parler, que puis que selon
son
devoir, il m’a porté ce respect de ne point prendre Cryseide
sans mon
contentement, je luy en sçay si bon gré que, non
seulement je
l’appreuve et loue, mais en remercie les dieux, et les prie de me
donner ce contentement que je les puisse voir bien tost tous deux
ensemble. Et encore que je prevois que Rithimer pourroit augmenter la
haine qu’il me porte, se figurant que mon fils l’aura offencé,
en luy
ravissant dans sa maison une parenté de sa femme, toutesfois
cela ne me
fera point changer d’opinion, estant résolu de les maintenir au
peril
de quoy qui m’en puisse arriver.
Je m’asseure, Hylas, que vous ne douterez point que ceste response ne
me donnast le plus grand contentement que j’eusse peu desirer, et
jugez-le, puis-que me jettant à ses genoux, je le remerciay pour
son
fils et pour Cryseide, ne m’osant encores [422/423] declarer, que ce ne
fust par l’avis de mon cher Arimant, auquel incontinent apres je m’en
allay raconter l’effet de ma commission avec tant de plaisir et de
satisfaction que, me prenant entre ses bras, je croyois qu’il ne se
saouleroit jamais de me remercier et de me baiser. En fin nous
resolumes, puis que j’avois dit à son pere que j’estois parmy
les
Vestales, qu’il ne falloit point me declarer, de peur d’estre surprise
en menterie. Car le mensonge a cela de propre que quand il est
recogneu, il faict mescroire la verité. Et que pour eviter le
courroux
de Rithimer, et de ma mere aussi, il seroit à propos de celer
nostre
mariage quelque temps, et cependant l’on essayeroit de le leur faire
trouver bon. Le pere d’Arimant approuva encores ces advis, et deslors
remit tout à la volonté de son fils.
Or voyez, Hylas, comme les hommes proposent et les dieux disposent. Qui
eust pensé que nos affaires ne deussent avoir la fin la plus
heureuse
que l’on sçauroit imaginer ? Et toutesfois les contrarietez que
jusques
icy nous avons racontées, ne sont que jeux aupres de ce que j’ay
à vous
dire. Car Arimant et moy desirans de terminer heureusement nostre
dessein, nous faignismes d’aller querir Cryseide, et partismes apres
avoir faict faire des habits de femme, et tout ce qui estoit necessaire
pour les nopces, et nous en allasmes dans une des villes des Caturges,
pour y demeurer autant de temps que nous pouvions juger qu’il en
falloit, pour faire croire au pere que nous estions allez querir bien
loing celle qui estoit avec nous.
Mais ne voilà pas le malheur qui voulut qu’en ce mesme temps
Gondebaut,
le roy des Bourguignons, ayant passé les Alpes avec une
puissante
armée, s’estoit jette par le costé des Coties dans le
territoire des
Taurinois et des Caturges, tellement à l’impourveu, qu’il les
trouva
tous sans deffenses, et sans soupçon de devoir estre attaquez ?
Et par
fortune, le lendemain que nous fusmes arrivez, il donna luy-mesme en
cette ville, où tout ce que l’on peut faire, ce fut de fermer
les
portes contre la surprise des premiers. Mais, incontinent apres, toute
l’armée arrivant, ce que peurent faire les habitans, ce fut de
se
rendre à quelques conditions si peu avantageuses, qu’ils
n’amenderent
leur marché en rien, sinon que les femmes, encores que
prisonnieres, ne
furent point forcées, ny les temples pillez comme on avoit faict
ailleurs ; mais pour le reste tout fut à la discretion du
soldat. O
dieux ! Hylas, quelle cruauté de voir les filles emmenées
captivés
d’entre les bras de [423/424] leurs meres, leur tendre les bras en
pleurant ! Mais, ô dieux ! quelle extreme et plus qu’extreme
inhumanité, voir les femmes arrachées violemment des
mains de leurs
maris, sans, que les prieres, les supplications, les larmes, ny les
offres de tous leurs biens les peust rachepter !
Je ressentis ce malheur, c’est pourquoy j’en puis parler comme
experimentée, car de fortune, ce jour-là, je m’estois
vestue en femme,
et me sembloit bien que je n’estois point trop mal, encores que mes
cheveux un peu courts m’empeschassent de me pouvoir si bien coiffer que
j’eusse desiré, et le pauvre Arimant ne se pouvoit lasser de me
caresser, comme s’il prevoyoit que ce seroit la derniere fois. La ville
incontinent fut distribuée en quartiers, et chacun
assigné à quelque
troupe, laquelle, non point en foule, mais peu à peu, mettoit
hors des
maisons qui luy estoient escheues en partage tout ce qu’il y avoit de
bon, fust meuble, chevaux, ou personnes.
Arimant, sçachant ceste honteuse capitulation, crioit par la
ville
qu’il valoit mieux mourir que de faire un acte si lasche, que les murs
estoient encor debout, que les ennemis n’avoient pas des aisles pour
voler par dessus, que nos flesches n’estoient point encores faillies,
ny nos arcs rompus. Qu’il leur promettoit, luy seul, de conserver la
ville, jusques à ce que Rithimer les vinst secourir, qu’il
estoit desja
en chemin, et que ceste lascheté leur seroit à jamais
reprochée. Bref,
voyant qu’il n’ay avoit plus de remede, et que personne ne s’esmouvoit
à ses paroles, il met la main à l’espée, et crie
en pleine rue que les
principaux avoient trahy, et vendu le peuple que quant à eux,
ils
n’auroient point de mal, et que tout tomberoit sur les plus foibles,
qu’il valoit mieux les offrir à l’ennemy et sauver tout le reste.
Il cria et se tourmenta de sorte que quelques-uns se r’allierent aupres
de luy, avec lesquels il s’alla saisir d’une porte qu’il defendit si
bien que le roy Gondebaut fut contraint de passer d’un autre
costé, où
les habitans le conduisirent. Et par ainsi, trahy par ceux du lieu,
cependant qu’il repoussoit l’ennemy qu’il avoit en testé, il se
sentit
chargé par les espaules si furieusement, qu’en fin la vertu
estant
surmontée par le grand nombre, et il faut dire par presque tout
le
camp, il luy fut impossible de resister. Car, apres avoir soustenu
toute l’armée, et estre demeuré sans flesches ny autre
sorte d’armes,
il fut contraint de venir aux mains, où il fut emporté
par le grand
nombre des ennemis, qui toutesfois [424/425] ne sceurent jamais le
prendre que, chargé de coups, il ne tombast par terre, desirant
de
mourir plustost que de me voir entre les mains de ceux qu’il nommoit
barbares.
Quant à moy, en mon malheur, encor puis-je dire que j’eus de la
bonne
fortune, car l’endroit de la ville où je me trouvay fut
marqué pour le
quartier du roy Gondebaut, et ceux qui estoient pour luy me prirent
avec un bon nombre d’autres dames qui, toutes, aussi bien que moy,
furent emmenées en cette ville sous bonne garde, avec esperance
que sa
generosité nous donnera aussi bien la liberté, que
jusques icy par sa
vertu nostre pudicité nous a esté conservée.
Voylà, Hylas ! ce que vous avez desiré de sçavoir
de moy et de ma
fortune, laquelle je m’asseure vous ne trouverez pas peu estrange, puis
qu’apres tant de travaux, et lorsqu’il sembloit que je devois par
raison esperer quelque repos, et quelque contentement au cours de ma
vie, le Ciel au contraire m’a voulu oster la liberté, et tout ce
que
j’avois jamais aymé, qui sont les deux choses les plus
estimées et les
plus cheres entre les hommes, ne me laissant la vie que pour me faire
mieux et plus longuement ressentir la perte qu’elle m’a fait faire, et
le miserable estat où elle m’a réduite.
Ainsi la belle Cryseide, dit Hylas, fondant toute en pleurs, m’alloit
racontant sa fortune, et j’avois pris tant de plaisir au recit qu’elle
m’en avoit faict, qu’il ne me sembloit point qu’il y eust un quart
d’heure qu’elle eust commencé à me le raconter, et
toutesfois il se
trouva estre si tard, que toutes ses compagnes se voulurent retirer. Je
les accompagnay jusques sur le bord de l’Arar, où les aydant
à monter
sur des petits batteaux pour passer de l’autre costé, je ne peus
m’en
retirer qu’elles ne fussent de l’autre costé du fleuve, tant la
veue de
cette belle estrangere m’estoit
douce et agreable. Je me retiray en fin plus remply d’amour
que je n’avois jamais esté, mais avec une extreme
satisfaction de savoir que cette belle avoit appris
à aymer, et que toutesfois ses affections n’est-
oient plus employées, puis qu’Arimant
estoit mort ; qui ne me donna pas
une petite esperance de pouvoir
parvenir à ce que je desirois.
[425/426]