LE NEUFIESME LIVRE
DE LA TROISIESME PARTIE
D’ASTRÉE
Florice finit de cette sorte les fortunes de la genereuse
Cryseide et
du gentil Arimant, laissant tous ceux qui l’avoient ouye pleins
d’admiration de leur vertu. L’un estimoit Cryseide d’avoir
mesprisé le sceptre et la couronne de Rithimer et de Gondebaut,
pour se conserver à son fidele Arimant ; l’autre admiroit les
resolutions d’Arimant à s’offrir à une volontaire mort ;
mais tous d’un commun consentement louoient la fidelité et
l’affection de Bellaris.
Un seul Hylas se moquoit de tous trois, et de tous ceux qui, ayans ouy
le discours de Florice, appreuvoient toutes ces choses : N’est-ce pas,
disoit-il, en branslant la teste, la plus entiere folie qui fut jamais,
que celle de tous trois ? Cryseide, par sa sottise, au lieu de royne,
demeure simple fille dans son pays, Arimant, par sa folie, s’opiniastre
à la recherche de ceste Cryseide, perd son temps, est
blessé, et conduit prisonnier, et en fin apres tant de peines et
d’extremes perils, le voilà prest à finir honteusement
ses jours, si la fortune ne se fust lassée de le tourmenter, et
si le roy Gondebaut ne se fust monstre plus courtois et religieux de sa
parole, que l’un et l’autre n’estoit fol. Et le bon est que le pauvre
Bellaris qui n’en pouvoit pas mais, faillit de payer pour tous. Et ne
valoit-il pas mieux que, sans se donner tant de peine, les uns aux
autres, Cryseide fust royne des Bourguignons, puis que, possedant le
cœur de Gondebaut, elle eust peu avec le temps et avec la prudence,
donner à son Arimant toute la- satisfaction qu’il eust sceu
désirer ?
Mais, Silvandre scais-tu bien d’où tout leur mal-heur et toutes
leurs peines sont procedées ? de cette seule sottise que tu
nommes [469/470] constance : elle seule les a tourmentez tant
d’années, elle seule a failly de les conduire si honteusement au
supplice, et enfin elle seule les a faict estre le jouet de la fortune
et du hazard.
Silvandre, s’oyant nommer, s’approcha de Hylas, et apres, luy respondit
: Toutes ces choses que tu racontes, Hylas, sont veritablement des
effects de ceste constance que tu blasmes, et d’autant plus estimables,
qu’ils sont accompagnez de peines, et de dangers. Ce ne sont que les
courages genereux qui mesprisent les commoditez, et les incommoditez,
pour ne se dementir de leur devoir, et pour parvenir à
l’accomplissement de leurs desseins. – Ce ne sont, dit Hylas, que les
esprits peu sages qui courent apres l’ombre du bien, et laissent le
bien mesme. Arimant n’est-il pas bien obligé à ceste
constance qui, jeune, l’a engagé au service de Cryseide, et
vieux, par apres la luy a donnée ? c’est donner à un
chien qui n’a point de dents un os qui est bien dur à ronger.
N’eust-il pas mieux valu pour ce gentil chevalier qu’il fust
demeuré dans Eporede, pour la consolation de ce pauvre pere qui
l’aimoit, que non pas le faire mourir de douleur, ou pour le moins
rendre ses vieux jours si pleins de tristesse, et d’infortunes, que la
mort luy devoit estre plus agreable ? Et pour le propre contentement
qu’Arimant eust peu avoir, penses-tu que dans toute la ville il n’y
eust point de fille que Cryseide ? He ! Silvandre, mon amy, quelle
folie est celle-là de vouloir perdre son temps et son repos pour
une marchandise si peu rare qu’une fille ? S’il eust suivy mes loix,
deslors que tant de difficultez s’opposerent à ses
désirs, il les eust sagement tournez ailleurs, et se fust
addressé à quelqu’autre de laquelle la conqueste n’eust
pas esté si penible, et si peu utile.
Chacun se mit à rire des propos d’Hylas. Et Tircis prenant la
parole : Je voy bien, luy dit-il, Hylas, que tu ne seras jamais celuy
qui fera bastir un temple à la Fortune, parce que
mal-aisément en auras-tu jamais affaire. – Et moy, dit Hylas, je
voy bien que tu seras celuy que les vieilles et mal-faictes adoreront.
– Et pourquoy ? demanda Tircis. – Parce, respondit Hylas, que pour
convier les amants à les servir laides et ridées, elles
te proposeront comme un dieu, toy, dis-je, qui es si hors de sens que
de t’opiniastrer à aimer ce qui n’est plus. – Tu es inhumain,
Hylas, de representer à l’affligé avec des reproches le
subject qu’il a de tristesse. Mais soit ainsi que je sois estimé
de ces vieilles, desquelles tu parles, et proposé comme un dieu,
hé ! mon amy, [470/471] quel mal y a-t’il en cela pour moy ? ne
vaut-il pas mieux estre creu un dieu que d’estre tenu pour inconstant ?
Et quoy ? Hylas, les autels et les sacrifices ne sont-il pas agreables
aux dieux mesmes que nous adorons ? et pourquoy les hommes les
refuseront-ils ? – Et penses-tu, Tircis, respondit Hylas, que je n’aye
pas à l’advenir aussi bien des autels, et des sacrifices que toy
? Si auray, pour certain, car je me veux rendre plus adorable que toy.
Mais il n’y aura que cette difference que tu seras le dieu des vieilles
et des laides, et moy, celuy des jeunes et des belles ; et par ainsi
les sacrifices qui te seront faits, seront rances et chassieux, et les
miens, jeunes et beaux. Aux tiens, l’on ne verra que des anciennes
matrones, qui iront toutes accroupies, appuyées sur leurs,
petits bastons, avec la teste, et les mains tremblantes ; mais aux
miens, l’on n’y trouvera que des plus jeunes et plus jolies pucelles de
toute la contrée. De sorte que je cours fortune d’estre
estimé avec le temps, le dieu de plaisir, de la joye et de la
vie, et toy, celuy de l’ennuy, de la tristesse, et de la mort. Or dy
moy à cette heure, sans passion, lequel de ces deux sacrifices
te semble le plus agreable, ou le plus estimable.
Tircis vouloit respondre, lors que la venerable Chrisante ayant
esté advertie qu’Adamas passoit avec toute cette troupe si
prés d’elle, les vint rencontrer aupres du bois qui touchoit le
pré du temple d’Astrée, et par sa venue interrompit leurs
discours parce que le druide s’advança pour la saluer, et
appellant Alexis, la luy presenta comme sa fille. La venerable
Chrisante la baisant eh la joue, l’embrassa avec un extreme
contentement, et les vierges druides en firent de mesme, non point sans
a’dmirer sa beauté et sa bonne grace. Cependant la venerable
druide s’addressant à Adamas et à Leonide, les supplia de
ne la croire point avec si peu de civilité, ny de cognoissance
de son devoir, que si elle eust peu, elle ne fut allée, avec
toutes ces bergeres, luy offrir toute sorte de service, et se resjouyr
du retour de sa chere fille, mais que le commandement qu’Amasis luy
avoit fait de l’attendre, luy avoit fait perdre ce contentement. Ce que
je regrette grandement, continua-t’elle, car elle n’est point venue et,
à ce que je vois, j’eusse bien eu le loisir de retourner, puis
qu’elle ne sera pas icy si tost qu’elle pensoit, pour l’accident qui
est arrivé depuis. – Et qu’est-ce, dit Adamas, qu’il y a de
nouveau ? – Je pensois, reprit la venerable Chrisante, que vous en
fussiez adverty. Il faut que vous sçachiez qu’Argantée a
esté tué en la [471/472] presence de Galathée et
de Polemas, par un chevalier estranger, et que, sur la fin du combat,
l’un des lyons qui gardent la fontaine enchantée, cherchant
à manger, est venu sur le mesme lieu,et a donné tant de
frayeur aux chevaux qui estoient attelez aux chariots de
Galathée et de ses nymphes, que les emportant au travers des
champs, les uns se sont rompus et les autres gastez, de sorte qu’elle
qui de fortune avoit mis pied à terre pour veoir mieux ou pour
separer ce combat, fut contrainte de s’en aller à pied jusques
à Mont-verdun, où elle a sejourné, tant pour
attendre ses chariots, que la guerison du chevalier qui a tué
Argantée, et y est encore, comme je croy.
Cependant qu’ils parloient ainsi, ils furent interrompus par la veue du
jeune Lerindas, messager de Galathée, qui s’addressant au sage
druide : Mon pere, luy dit-il, la nymphe vous mande qu’elle desire
d’assister au sacrifice que vous devez faire pour le remerciement du
Guy, et craignant d’y arriver trop tard, elle vous prie de l’attendre,
et de luy mander en quel lieu vous le ferez.
Adamas oyant ce message, demeura un peu surpris, parce que se souvenant
que Galathée avoit desja veu Celadon vestu en fille, ce n’estoit
pas sans raison, il craignoit qu’elle le recogneust revenu en fille
druide. Toutesfois, ne voulant donner cognoissance de la doute
où il en estoit, il respondit froidement : Amy, tu diras
à la nymphe que je serois extremement aise d’obeyr à ce
qu’elle me commande, mais que le temps est si court, qu’il m’est
impossible de luy donner le loisir de s’y trouver. Je sçay
qu’elle ne youdroit pas que le service de Tautates fust retardé,
et que toutes choses estans prestes, et l’assemblée de tant de
bergers et bergeres, qui sont desja attendans sur le lieu, il m’est du
tout impossible de remettre le sacrifice en un autre temps, sans un
grand desordre et un tres-grand scandale ; mais que s’il luy plaist de
veoir ces belles et discrettes bergeres, je promets de les luy mener
toutes dans deux ou trois jours à Mont-verdun. Ce que je dis
pour croire que la volonté qu’elle a d’assister à ce
sacrifice, n’est que pour le desir qu’elle a de les veoir tous
ensemble. – Je vous asseure, mon pere, dit le jeune Lerindas, que je
pense que vous avez deviné, car à ce que je luy ay ouy
dire, elle avoit envie de prendre ceste occasion pour veoir si les
bergeres de Lignon sont aussi belles que je luy ay faict entendre. – Je
l’ay bien jugé ainsi, dit Adamas, parce que le sacrifice que
nous allions faire [472/473] n’est pas tel qu’il la puisse convier d’y
assister, n’estant qu’un petit remerciement que ces bergeres font,
attendant que le sixiesme de la lune de juillet, ils fassent le
sacrifice solemnel en cueillant le Guy, et auquel alors ils prendront
la hardiesse de la supplier de vouloir leur faire l’honneur d’y
assister. Tu luy diras donc, Lerindas, que la briefveté du temps
et le peu solennel sacrifice que nous allons faire, luy doit oster la
volonté d’y venir, et que toutes ces belles bergeres ne me
dédiront pas de ce que je t’ay promis.
Astrée alors prenant la parole : Je m’asseure, mon pere,
dit-elle, que nulle de nous ne vous dédira jamais, et
principalement pour aller rendre un devoir, auquel la nature et nostre
naissance nous oblige. – Vous avez raison, Astrée, reprit le
messager, de respondre pour toutes, car je croy que vous, et Diane,
estes les deux qu’elle desire le plus de voir, mais vous sur toutes. –
Si nous eussions pensé, adjousta Diane, que nos noms eussent
esté si heureux que d’estre cogneus d’une si grande nymphe, il y
a longtemps que nous eussions satisfait à ce devoir. – Vos noms
et vos beautez, dit Lerindas, ne se peuvent cacher dans ces bois
solitaires, et j’advoue que je pense avoir esté en partie cause
du desir qu’elle a de vous veoir, luy ayant dit ce que j’en ay veu. –
Elle vous croira pour homme qui se cognoist peu en beauté, dict
la bergere, lors qu’elle verra le contraire de ce que pour nous
advantager, vous luy aurez dit de nous. – Je crains plustost,
repliqua-t’il, qu’elle ne m’accuse de deffaut que d’excez en ce que je
luy en ay raconté, et parce que je sçay qu’elle m’attend
avec impatience, je m’en vay luy dire de vos nouvelles, et luy jurer
avec verité, qu’elle peut bien faire cacher toutes ses nymphes
lors que vous arriverez, si elles ne veulent qu’elles rougissent de
honte et meurent d’envie.
Leonide qui estoit aupres de Daphnide, oyant ces dernieres paroles, et
feignant d’en estre offencée : Et quoy ? Lerindas, est-ce ainsi
que vous traictez mes compagnes ? Je vous jure, dit-elle, que je le
leur raconteray. – Si vous le faictes, respondit-il, vous leur ferez
double desplaisir : l’un, de leur faire paroistre qu’elles ne sont
gueres belles, et l’autre d’ouyr une reproche qui les offence, et de
laquelle avec raison elles, ne se peuvent plaindre. Et à ce mot,
sans attendre autre response, il s’en alla courant du costé de
Mont-verdun. Et Adamas, craignant encores que Galathée vinst au
sacrifice, afin de le faire plus promptement, [473/474] se licentia de
la venerable Chrisante, qui eust bien voulu y assister, n’eust
esté qu’elle craignoit qu’Amasis ou Galathée ne vinssent
cependant à Bon-lieu.
Peu apres toute ceste troupe arriva dans le petit pré qui estoit
devant l’entrée du temple d’Astrée, où se trouva
une tres-grande assemblée de pasteurs, de bergers,et de
bergeres, avec les vacies, cubages, bardes, sarronides et druides des
lieux circonvoisins, et toutes les choses prestes qui estoient
necessaires au sacrifice. Entre les pasteurs qui s’y estoient
assemblez, le prudent Phocion et le sage Diamis estoient recommandables
pour leur venerable vieillesse, Amintor aussi, nepveu de Filidas, s’y
trouva.
Et de fortune, Daphnis, la chere amie de Diane estant le soir
auparavant arrivée avec Callirée, ne voulut faillir de
s’y trouver, tant pour assister à ce sacrifice, que pour veoir
tant plustost sa chere compagne, de laquelle elle avoit demeuré
fort long temps absente. D’aussi loing qu’elles se recogneurent,
laissans toute la compagnie, elles coururent les bras ouverts, et
s’embrasserent avec un si grand contentement qu’elles firent bien
paroistre l’absence n’avoir eu guere de pouvoir sur l’affection
qu’elles se portoient, et apres s’estre quelque temps tenues de ceste
sorte, et apres s’estre reprises par deux ou trois fois, Astrée
et Phillis, qui survindrent, les contraignirent de se separer, afin de
participer aux caresses qu’elles se faisoient. – Voyez, ma compagne,
luy dit Diane, ce que j’ay acquis depuis que vous ne m’avez veue :
voicy deux autres Daphnis que j’ayme comme ma vie, et que je veux que
vous aymiez aussi, estant tres-asseurée que pour vos merites, et
pour l’amour de moy, elles vous aimeront comme vous m’aimez. Alors
Astrée et Diane reconfirmant ceste asseurance par cent
protestations d’amitié, et Daphnis la recevant d’un semblable
cœur qu’elle luy estoit offerte, elles contracterent une
société entre elles, qui jamais depuis ne se separa.
Cependant Adamas, curieux de sçavoir si tout ce qui estoit
necessaire pour le sacrifice estoit prest, trouva que les vacies a
voient esté soigneux de preparer tout ce qu’il falloit. De sorte
qu’apres s’estre lavé et les mains, et le visage, dans la
fontaine qui estoit à l’entrée du temple de
l’Amitié, et s’estant revestu de blanc, et couronné de
verveine, et luy et les vacies, cubages, sarronides, et autres,
ordonnez pour le sacrifice, ils se chargerent tous des choses avec
lesquelles on vouloit sacrifier. Le sage Adamas portoit en sa main le
rameau du’Guy, qui avoit esté cueilly l’année [474/475]
auparavant. L’un des vacies portoit la serpe d’or avec laquelle ce Guy
avoit esté coupé, un autre, le linge blanc dans lequel il
avoit esté recueilly, un autre avoit entre ses bras un faisceau
de sabine, et un autre de verveine, apres les deux qui portoient le
pain et le vin, qu’ils dévoient sacrifier. Et en fin deux
taureaux blancs, couronnez de sabine, et de verveine, et couverts des
fleurs, presque par tout le corps, estaient conduits par huict
victimaires couronnez aussi, et ceinturez de verveine et de sabine.
Le sage Adamas, toutes ces choses ainsi preparées, et les
faisant toutes passer d’ordre devant luy, venoit avec une
gravité digne de celle de grand druide comme il estoit, et
faisant trois tours, suivy de tout le reste des bergers et des
bergeres, à l’entour du pré sacré, vint poser avec
un grand respect le Guy sur un autel qui estoit dressé au pied
du chesne bien-heureux sur lequel le nouveau guy se voyoit, et autant
en firent ceux qui estoient chargez des choses que nous avons
racontées.
Ce lieu estoit celuy où le temple d’Astrée avoit
esté faict des petits arbres pliez les uns sur les autres, en
façon de tonne par le berger Celadon. Et parce que, pour
y’parvenir, il falloit passer par le temple de l’Amitié, ainsi
que nous avons dit, plusieurs de ceux qui suivoient le sacrifice,
furent contraints de s’y arrester, pour estre le temple d’Astrée
trop petit pour tenir une si grande troupe, et d’autant plus que les
deux taureaux, et les huict victimaires tenoient une grande place. Et
toutesfois Adamas fut, contrainct d’y faire le sacrifice,parce que
l’arbre où estoit le Guy portoit presque toute la tonne de ce
temple, et il falloit, selon la coustume, que le remerciement se fist
au pied de l’arbre ainsi favorisé du Ciel.
Apres que le grand druide eut faict ranger tous les sacrificateurs, et
qu’il vit tout le peuple en devotion, faisant apporter un grand brazier
allumé dans un vaze d’argent, et le posant sur l’autel, il prit
trois fueilles de guy, trois petits brins de verveine, et autant de
sabine, et les jettant dans le feu, il dit en tenant le coin de l’autel
:
C’est à toy, ô grand Hesus, Belenus, Tharamis, que ce
peuple devot rend graces du present que tu luy fais de ton Guy
salutaire, et c’est à toy, comme à son seul Tautates, que
dans ce bois sacré il offre en sacrifice de remerciement le pain
et le vin que je te presente, ensemble le sang et la vie de ces
taureaux blancs : l’un pour tesmoignage, que c’est de toy de qui nous
recognois- [475/476] sons la conservation de nos vies, et l’autre, pour
monstrer la sincerité avec laquelle nous t’adorons et te
consacrons les plus pures et plus entieres victimes que nous ayons.
Comme Hesus, rends les courages si hardis, et les bras si forts de nos
chevaliers, et de nos solduriers, qu’ils puissent non seulement nous
defendre de nos ennemis, mais en obtenir tousjours la victoire. Comme
Belenus, sois le dieu des hommes, et les conserve pour en estre servy
et adoré. Comme Tharamis, nettoye-nous et nous purge de nos
fautes. Et enfin, comme Tautates, sois tousjours nostre seul et unique
Dieu, en nous renvoyant cette déesse Astrée par la
presence de laquelle nous esperons toute sorte de benedictions.
A ce mot, il jette dans le feu un peu de pain, et de vin, et fit signe
aux victimaires de frapper, lesquels selon la coustume demanderent
à haute voix : Ferons-nous ? Et leur ayant respondu qu’il estoit
temps, deux avec les maillets les frapperent sur la teste, et deux en
mesme temps les esgorgerent. Deux receurent le sang dans des vazes, et
deux leur tenoient les jambes, de peur qu’en debattant. elles ne
blessassent les victimaires. Enfin les vacies les faisant emporter dans
le pré sacré, les ouvrirent, visiterent les entrailles et
les trouverent entieres, et de bon augure ; dequoy tous joyeux et
contents, ils vindrent faire leur rapport au grand druide devant toute
l’assemblée laquelle, apres que l’autel eust esté
arrosé du sang, et qu’il en eust jetté un peu dans le
brazier, remercia le grand Tautates d’avoir eu agreable ce sacrifice,
et leur remerciement, le suppliant de ne se vouloir point lasser de
leur faire tousjours de nouvelles graces. Et le signe de 1a fin du
sacrifice estant faict, chacun plein de joye et de contentement, la
plus grande partie des vieux bergers se retira en son hameau.
Cependant les victimes estans mises en pieces, et le feu en ayant
consommé une partie selon la coustume, le reste fut cuit et
mangé, tant par les vacies et autres sacrificateurs que par les
bergers qui se voulurent mettre en leur troupe, ne demeurant dans le
temple d’Astrée qu’Adamas avec Daphnide, Alcidon et les bergers
et bergeres qui estoient venus de compagnie. Et parce que Daphnide qui
estoit accoustumée de voir faire les sacrifices à la
façon des Romains, estoit curieuse de sçavoir pourquoy
l’on usoit en cette contrée d’autres ceremonies : Madame, luy
dit-il, encore que cette contrée des Segusiens que nous
appellons FOREST, soit en son estendue des plus petites de la Gaule, si
est-ce que [476/477] le grand Dieu monstre d’en avoir un plus grand
soing, car sans parler des autres, les Galloligures, qui est ceste
contrée que communément l’on nomme à ceste heure
la Province des Romains, d’autant qu’elle a eu une si grande
affinité avec les Romains, et que ses principales villes sont
colonies des Focenses peuples Grecs, et adonnez à la
pluralité des dieux, encores que dés le commencement,
comme Gaulois, ils n’eussent que la religion de nos peres, toutesfois,
ainsi que l’abus peu à peu se va coulant en toutes choses, de
mesme ont-ils laissé glisser parmy leurs ceremonies et leurs
sacrifices les fausses et idolatres opinions de ces divers peuples, et
ont faict un meslange de la religion des Gaulois, des Romains et des
Grecs, qui les rend non seulement differents de l’ancienne, mais aussi
de toutes les autres desquelles elle a esté corrompue. Au
contraire, cette petite contrée de Forests, n’ayant jamais eu
communication avec les peuples estrangers, sinon avec quelques Romains,
a esté plus soigneuse que je ne vous sçaurois dire, de
conserver entiere et pure celle qu’elle a receue de ces vieux qui,
apres avoir longuement flotté sur les eaux, et qui, à
cette occasion, furent nommez Gaulois, vindrent descendre par 1’Ocean
Armorique, et apporterent la vraye et pure religion qu’ils avoient
apprise de ce grand amy de Tautates qui seul avec sa famille fut
sauvé de l’inondation universelle. Or celuy-cy leur avoit
enseigné qu’il n’y avoit qu’un seul Dieu qu’il nommoit Tautates,
et lequel par des surnoms il appeloit quelques fois Hesus,
c’est-à-dire Dieu fort et puissant, Belenus, c’est-à-dire
Dieu-homme, parce qu il n’y a de tolites les creatures mortelles que
l’homme seul qui le recognoisse, ou peut-estre pour un mystere
caché de la naissance d’un homme-Dieu, Tharamis,
c’est-à-Dieu repurgeant et nettoyant les ‘ fautes des vivans. Et
cette croyance a tousjours esté conservée pure entre nous
jusques en ce temps, et peut-estre nous pouvons nous vanter d’estre le
seul peuple des Gaules qui ayt eu ce bonheur, car les uns, par force,
les autres, de bonne volonté, et par la communication qu’ils ont
eue les uns des Romains, les autres des Visigots, les autres des
Vandales, Alains, Pictes et Bourguignons, ont perdu ceste pureté
que nous avons tousjours retenue, et en nostre croyance, et en nos
sacrifices. Cependant qu’Adamas parloit de ceste sorte avec Daphnide et
Alcidon, leur descouvrant les plus secrets mysteres de sa religion,
Astrée tenant sous les bras Alexis, luy alloit monstrant
[477/478] toutes les raretez de ce temple qu’elle avoit veues avant que
la bergere, et que toutesfois elle feignoit d’admirer. Et mesme, quand
Phillis luy dit que ce temple avoit esté faict d’une main
incogneue, et qu’il n’y avoit berger en toute la contrée qui
sceust celuy qui y avoit travaillé. – Si est-ce, respondit
Alexis, que cet œuvre n’est pas le travail d’un jour. – Et toutesfois,
respondit Astrée, jamais personne ne s’en est pris garde, qu’il
n’ait esté parachevé comme vous le voyez. – Mais, madame,
continua-t’elle, dites-moy, je vous supplie, estes-vous de la mesme
opinion que nous sommes ? considerez un peu la peinture de la
déesse Astrée, à qui diriez-vous qu’elle ressemble
? – A la plus belle bergere du monde, respondit Alexis. – Vous n’estes
donc pas, reprit Astrée, de l’opinion de nous toutes, car ces
bergeres m’asseurent, et quant à moy, il me semble qu’elles ont
bien quelque raison, que ce visage a beaucoup du mien. – II est
tres-certain, repliqua Alexis, et je le dis bien aussi comme vous, car
il est vray que ce portraict semble avoir esté pris sur vostre
visage, et que cela ne vous empesche pas d’estre la plus belle bergere
du monde. – Je reçois cette louange de la bouche d’Alexis, dit
Astrée, parce que je desire d’estre telle qu’elle me dit, pour
luy pouvoir estre agreable, et qu’elle n’estant pas bergere, mais
druide, je ne pense luy faire point de tort en l’acceptant. – Quand je
serois bergere, respondit Alexis, vous ne devriez faire de
difficulté de la recevoir, puis qu’elle vous est si bien deue,
et que, quand vous en feriez quelque difficulté par un excez de
modestie, enfin la raison vous y contraindroit par le jugement de tous.
Mais, belle bergere, ne parlons pas d’advantage d’une chose que
personne ne peut nier, et voyons, je vous supplie, ce qui est sur cet
autel, que je croy vous avoir esté dressé par les Pans et
Egypans de ceste contrée sous le nom de la déesse
Astrée.
La bergere, oyant parler de ceste sorte Alexis, demeuroit encore plus
ravie que de coustume, car il luy sembloit d’ouyr tout à faict
parler Celadon quand il luy tenoit de semblables discours, et ceste
ressemblance luy donnoit tant de contentement qu’elle ne le pouvoit
cacher à ses compagnes. Et en mesme temps qu’elles
s’approcherent de l’autel, Diane et Phillis en firent de mesme, ayans
avec elles Daphnis, qui estonnée de ce que ses compagnes luy
disoient de ce lieu, alloit avec elles considerant tout ce qui y
estoit. Et de fortune Diane jettant la main sur l’un des petits
rouleaux de papier, dont il y en avoit quantité sur [478/479]
l’autel, et le desployant, elles trouverent qu’il y avoit de tels vers.
MADRIGAL
Enfer d’amour.
Quel enfer plein de rigueur
A des peines plus cruelles
Que celles que dans le cœur
Je sens pour vous eternelles ?
Les tenebres, les fureurs,
Les fers, les feux, les horreurs ;
Bref, toute chose est establie
Pour le tourment de là bas
Si ce n’est que je n’ay pas
Cette eau qui fait qu’on oublie.
Diane qui tenoit le papier, et qui le laissoit lire
à Phillis et
Astrée : II me semble, ma sœur, luy dit-elle, que je cognois
cette escriture. – Elle est de Celadon, respondit Phillis, et je vous
asseure que j’entre en la plus grande resverie du monde quand je vois
ce qui est en ce lieu. Astrée rougit, oyant nommer Celadon, mais
plus encores Alexis qui toutesfois, pour mieux se desguiser, luy
demanda : Et qui est ce Celadon, duquel vous parlez ? – C’est, dit
Diane, ou pour mieux dire, c’estoit le plus gentil berger de toute
cette contrée, et qui par malheur se noya. – En quel lieu,
adjousta Alexis, et comment ? – Ce fut, interrompit Astrée, dans
le mal-heureux Lignon. Mais parlons d’autre chose, et voyons ces autres
rouleaux.
Et prenant d’entre les mains de Daphnis celuy qu’elle commençoit
de desployer, elle trouva que c’estoient des vers, et toutesfois
escrits d’une autre main ; et parce que le caractere estoit assez
difficile, elle les remit à Diane, qui les leut tout haut. Ils
estoient tels.
SONNET
Que nul ne se peut empescher d’aymer Celadon.
Attaint jusques au cœur d’outrage et de desdain,
Pendant que Celadon alloit faisant la plainte [479/480]
Qu’il avait si long-temps en son ame contrainte,
Une nymphe grava ces regrets de sa main.
Si ce gentil berger arrousant son beau sein
De ses pleurs les tesmoins d’une amitié non feinte,
Celle dont il se deult de pitié n’est atteinte,
Qu’Amour ses feux esteigne, il les allume en vain.
Celle qui le verra sans aymer ce visage,
D’une tygre cruelle aura bien le courage ;
Mais s’il en est amant, sans qu’aussi tost apres
Elle n’aille bruslant d’une seconde flame,
Outre qu’elle a sans doubte un rocher pour une ame,
II faut croire qu’Amour n’a ny flames ny traicts.
Ces vers avoient esté escrits par la nymphe
Leonide, lors que ne
pouvant persuader à Celadon de laisser la triste vie qu’il
passoit en ce lieu, elle le venoit visiter presque tous les jours ; et
parce qu’elle ne pouvoit chasser de son ame la passion qu’elle avoit
pour luy, esmeue de pitié de le voir en cest estat, elle
escrivit ces vers pour tesmoignage du ressentiment qu’elle en avoit.
Lors que Phillis ouyt le nom de Celadon : Pour certain, dit-elle, c’est
bien icy le lieu des merveilles, car il ne faut point douter que tout
ce qui est icy ne soit faict pour Celadon, et toutesfois nous
sçavons bien qu’il est mort. – Et comment le sçavez-vous
? adjousta Alexis. Astrée l’interrompant : II n’en faut point
douter, dit-elle, je l’ay veu mourir, et depuis, quelque temps apres,
j’ay veu son esprit. Mais mon Dieu ! ma compagne, continua-t’elle,
laissons-le en repos. Et lors s’en voulant aller, Diane la retint, en
luy disant : Les vers que je viens de lire sont escrits d’une autre
main ; mais voyez ce qui est dans ce papier, si je ne me trompe, ce
sont les mesmes caracteres que les premiers. Et lors elles leurent
toutes ensemble telles paroles :
SOUSPIRS
I
Souspirs, enfans de ceste pensée qui sans cesse me tourmente, comment par vostre violence n’esteignez-vous le feu de mon ame, [480/481] ou comment ne l’allumez-vous de telle sorte qu’il me puisse consumer entierement ?
II
Souspirs, qui souliez estre le soulagement de celuy de qui la douleur vous conçoit, pourquoy à mon dommage changez-vous ceste coustume, rengregeant les cruels, desplaisirs qui me tourmentent ?
III
Souspirs, si vous sortez du profond de mon cœur avec une si grande peine, pourquoy ne l’emportez-vous plustost où vous allez, afin de me donner, ou la mort, en me la ravissant, ou la vie, en la portant au lieu où est la source de ma vie ?
IV
Souspirs, puis que c’est mon cœur qui vous donne naissance, et que l’Amour est celuy qui vous envoye vers celle où vous allez, pourquoy ne m’en rapportez-vous des nouvelles, afin de conserver la vie de celuy de qui vous naissez ?
V
Souspirs, qui naissiez autrefois dans l’excez de mon contentement, comment prenez-vous à ceste heure naissance dans le plus fort accez de mes desplaisirs ?
VI
Souspirs, les tesmoings d’une ame qui desire, comment sortez-vous de mon cœur, puis que tous mes espoirs estans perdus, tous mes desirs doivent estre estouffez !
Mal aysément ces belles bergeres eussent peu
laisser un seul de
ces rouleaux qui estoient sur les autels, sans les desployer et les
lire, si Adamas qui alloit declarant à Daphnide et à
Alcidon les secrets du temple de l’Amitié et de celuy de la
déesse Astrée ne les eust interrompues. Elles donc, pour
luy faire place, sor- [481/482] tirent hors de ce lieu, et encores que
personne de la troupe n’en peust sçavoir plus de nouvelles
qu’Alexis, si est-ce qu’il n’y en avoit pas une qui en fist plus
l’estonnée, leur demandant fort curieusement toutes les moindres
choses qu’elle y voyoit.
Estans sorties, elles trouverent Hylas pres de la fontaine, qui s’y
estoit assis pour ne vouloir non plus entrer dedans ce temple à
cette fois qu’à la premiere. D’abord qu’Alexis le vit, ne
sçachant pourquoy il ne les avoit suivies : Et que faictes-vous
icy, mon serviteur, luy dit-elle, cependant que nous venons de voir le
plus beau lieu qui soit en ceste contrée ? – Ma maistresse,
respondit-il, j’ay pensé que je vous donnerois plus de desir de
me revoir, quand je vous priverois pour quelque temps de ma veue. – II
ne faut point, repliqua-t’elle, que vous usiez de cet artifice, car je
ne sçaurois le desirer plus que je fais continuellement. – Si
cela estoit, reprit Hylas, vous fussiez demeurée icy aupres de
moy, et n’eussiez pas preferé la curiosité de visiter ce
lieu champestre au contentement que vous pouvez recevoir d’estre aupres
d’Hylas. – Je pensois, adjousta Alexis en sousriant, que mon serviteur
estoit si religieux envers les deitez bocageres, qu’il seroit des
premiers et des plus avancez aupres de leurs autels ; et le croyant
desja bien avant dedans ce temple, je l’y suis allé chercher. –
Si vous ne me cediez point autant en affection, dit Hylas, que vous me
devancez en merite, vous eussiez bien pris garde que j’estois
demeuré à la porte, puis que j’ay bien veu quand vous
estes entrée dedans. – Et vous, mon serviteur, dit incontinent
la druide, ne me permettez-vous pas de vous reprocher que, si vous
aviez autant de bonne volonté pour moy que j’en ay pour vous,
puis que vous avez veu que j’allois dans ce lieu sacré, vous m’y
eussiez suivie, comme tres-volontiers je me fusse arrestée icy,
si j’eusse pensé que vous y fussiez demeuré ? – Ceste
reproche n’est pas raisonnable, respondit Hylas. Que sçay-je si
le Dieu à qui ce bois est consacré, a agreable que j’y
entre ? ne voyez-vous ce qui est escrit sur ceste porte ?
Alors Alexis feignant de n’y avoir encore prins garde, elle y tourna
les yeux, et vit en escrit.
Loing, bien loing, prophanes esprits,
Qui n’est d’un sainct amour espris,
En ce lieu sainct ne fasse entrée :
Voicy le bois où chaque jour [482/483]
Un cœur qui ne vit que d’amour
Adore la déesse Astrée.
– Et que voulez-vous dire par là ? continua Alexis.
– II veut
dire, interrompit Silvandre, que, n’estant point espris d’un sainct
amour, il n’ose mettre le pied en ce lieu sacré, de peur de le
prophaner, et en cela, madame, il se monstre plus religieux que
parfaict amant. – Est-il possible, mon serviteur, reprit Alexis, que
Silvandre ait dit la verité ? – Ma maistresse, respondit Hylas
tout en colere, avez-vous envie que je vous ayme plus que je n’ay fait
jusques icy ? – J’en serois bien aise, dit Alexis. – Esloignez donc de
vous, dit-il, ces brouillons d’amour, car tel peut-on bien nommer ce
berger, qui nous vient embrouillant l’esprit par ses resveries.
Chacun se mit à rire dela colere de Hylas, et luy, sans
s’arrester aux autres, se retournant vers Silvandre : Penses-tu que je
ne sois point entré, dit-il, dans ce bois, pour estre plus
religieux que parfaict amant ? – Lequel, respondit Silvandre,
veux-tu que je croye ? – Lequel que tu voudras, repliqua Hylas. – Or je
diray donc, reprit Silvandre, que, non point pour estre religieux, mais
pour avoir peur du chastiment, tu n’as osé entrer en ce lieu
sacré, non plus à ce coup que la premiere fois que nous y
fusmes. – Je ne veux pas desavouer, respondit Hylas, que je ne craigne
la main d’un dieu courroucé ; mais je dis bien que, quand cela
seroit, ma crainte est plus estimable que ton outrecuidance, car ne
sçais-tu pas qu’il n’y a personne qui ne soit atteinte de
quelque imperfection de l’humanité. Hé ! mon amy,
penses-tu estre si parfaict qu’il n’y ait point de souilleure en toy ?
Et cela estant, avec quelle effronterie oses-tu mettre le pied dans ce
lieu deffendu ? – Je confesse, respondit Silvandre, que ce que tu dis
de l’imperfection humaine est en moy, mais non pour cela en toutes les
autres personnes qui vivent, estant tres-asseuré, qu’il y en a
en ceste compagnie qui sont sans imperfection. Mais cela ne me peut
empescher l’entrée de ce lieu sainct, puis qu’en la condition
qu’il demande à ceux qui y peuvent entrer, je suis certain que
je n’ay point de deffaut qui soit en l’amour, la mienne estant telle,
que j’aimerais mieux la mort, que d’y souffrir aucun manquement. –
Belle imagination ! je vous asseure, s’escria Hylas. Et dis-moy,
Silvandre, où sont ces parfaictes personnes que tu nous vas
imaginant ? – Tu as raison, respondit [483/484] Silvandre, de demander
où elles sont. Je croy que malaisément les
sçaurois-tu recognoistre, et toutesfois il y en a tant icy que
je ne me puis empescher de te les nommer.
Qu’est-ce que tu reprendras en Phillis ? – Elle est trop gaye, dit
Hylas. – Et en Astrée ? adjousta le berger. – Elle est trop
triste, respondit Hylas. – Et en Diane ? continua Silvandre. – Elle est
trop sage, repliqua-t’il. – Et en Alexis ? reprit le berger. – Elle
sçait trop, dit Hylas. – Et en Leonide ? continua Silvandre. –
Trop ou trop peu, respondit Hylas. – Et en Celidée ? adjousta
Silvandre. – Sa vertu me faict horreur, repliqua-t’il. – Mais que
diras-tu de Florice ? dit le berger. – Qu’elle a un mary jaloux,
respondit-il. – Et quoy de Palinice ? reprit Silvandre. – Qu’elle croit
aisément d’estre aimée, dit Hylas. – Et de Circene ?
reprit le berger. – Qu’elle esmeut sans resoudre, repliqua-t’il. – Et
que reprendras-tu en Carlis ? dit Silvandre. – Qu’elle m’a trop et trop
aymé, respondit Hylas. – Et en Stiliane ? adjousta Silvandre. –
Qu’elle est trop fine, dict Hylas. – Et en Daphnide ? continua le
berger. – Qu’elle a perdu, respondit Hylas, ce qui la faisoit estimer
plus belle. – Et de Laonice, qu’en diras-tu ? dit Silvandre. – Que je
ne l’ayme plus. – Et de Madonte ? dit le berger. – Qu’elle ressemble
trop à Diane, respondit-il. – O dieux ! s’escria Silvandre,
est-il possible que je ne puisse proposer personne où tu ne
trouves quelque chose à redire ? – Vous avez oublié, dict
alors Diane, parmy nous la bergere Stelle. – II est vray, reprit
Silvandre, et que veux-tu dire de celle-là ? – J’avoue, dit
alors Hylas, que si ceste bergere continue à me plaire comme
elle a faict depuis ce matin, je la trouveray bien à mon
gré. – Comment, mon serviteur, dit incontinent Alexis, et me
voudriez-vous bien quitter pour elle ?
Hylas, apres avoir quelque temps pensé en luy-mesme, respondit
froidement : Ma maistresse, je ne vous veux pas quitter, mais je
pourrois bien vous donner compagnie. – Comment ? reprit Alexis, vous ne
vous contentez pas de moy ? je me plaindray de vous à tout le
monde. – Vous aurez tort, respondit Hylas, car ne m’avez-vous pas dit
que vous vouliez que la loy fust esgale entre nous ? – II est certain,
repliqua Alexis. – Or, si elle doit estre esgale, reprit-il, il me doit
bien estre permis en vous aymant, d’en aymer encore une autre, puis que
vous en faictes de mesme. – Et qui voyez-vous que j’ayme, dit-elle,
sinon vous ? – Et [484/485] qu’est-ce, respondit-il, que vous faictes
donc tout le jour avec cette villageoise d’Astrée ? – O mon
serviteur ! s’escria-t’elle, c’est une fille. – Et bien ! dit Hylas, et
moy aussi j’aimeray une fille. – Ah ! mon serviteur, dit la druide en
riant, si vous estiez fille comme moy, cela seroit bien bon, mais
autrement j’ay grande occasion d’estre jalouse. – Ma maistresse,
respondit froidement Hylas, demeurons sur ceste loy esgale, que vous
avez accordée, qui doit estre entre nous. – Jamais, dit-elle, je
ne consentiray que cet outrage me soit fait. – Et moy, repliqua Hylas,
je ne veux point me relascher d’un seul de mes privileges. – De sorte,
interrompit Diane, que voicy le commencement d’un grand divorce. –
Quant à moy, dit Astrée, je ne puis qu’y gaigner
beaucoup, quoy qu’il en advienne, car si cela est cause que leur
amitié se separe, me voilà seule à posseder ceste
belle dame ; et si elle ne se separe point, et qu’il soit permis
à Hylas d’aimer aussi Stelle, j’auray tousjours un peu plus de
loisir de me voir seule, cependant qu’il ira entretenir ceste nouvelle
maistresse. – Et moy, dit Hylas, je ne puis aussi qu’y gaigner
beaucoup, car si nostre amitié se rompt, je demeureray libre, et
si elle continue, au lieu d’une, j’auray deux personnes qui m’aymeront.
– Si bien, adjousta Alexis, qu’il n’y a de la perte que pour moy,
d’autant que, si Hylas cesse de m’aimer, je perds l’amitié d’une
personne que je cheris infiniment, et si elle me demeure avec ceste
condition d’en pouvoir aymer un autre, je demeureray avec un demy
serviteur, puis que ceste Stelle m’en ostera la moitié ; de
sorte que de quelque costé que ceste piece tombe, ce sera
tousjours dans mon jardin. Mais, mon serviteur, n’y a-t’il point de
moyen que vous soyez tout à moy, sans que Stelle y ait part ?
Alexis disoit ces paroles avec une froideur telle, que l’on eust
jugé qu’elle en parloit à bon escient. Hylas, de qui la
constance commençoit à se lasser, et qui pensoit
d’offencer grandement l’humeur qu’il avoit tousjours eue : Voyez-vous,
ma maistresse, dit-il, il faut se resoudre, je ne puis demeurer
incertain. Laisserez-vous Astrée, ou prendray-je Stelle, ou bien
romprons-nous le marché ? car en fin je suis marchand de parole
: la loy que vous avez establie égale entre nous, m’oblige de
m’opiniastrer à ce que je dis.
Quelque force qu’Alexis se fist, si ne peut-elle s’empescher de rire
des discours d’Hylas ; et parce qu’elle demeuroit trop à
[485/486] luy respondre : Et quoy, reprit-il, vous vous amusez à
rire au lieu de me faire response ? – Ne le trouvez estrange, dit
Alexis, je ne me vis jamais en une semblable affaire, car j’aymerois
mieux estre seule, que d’estre mal accompagnée. – C’est à
vous à choisir, respondit Hylas. – Mais, mon serviteur, vous me
mettez le marché si librement et si souvent en la main, que je
croy que vous avez desjà resolu de me quitter.
Toute la troupe de ces bergers et bergeres s’estoit assemblée
autour d’eux pour ouyr cette plaisante dispute, et entre les autres
Stelle y estoit accourue qui, s’oyant nommer et sçachant que
c’estoit pour elle que Hylas parloit ainsi : Madame, dit-elle,
s’addressant à Alexis, consentez seulement que Hylas me serve,
car ce sera vostre advantage, puis qu’ayant recogneu mon peu de valeur,
il fera beaucoup plus d’estime de vostre mérite. – Belle et
courtoise bergere, respondit Alexis, j’aurois peur qu’il n’en advinst
au contraire. – Puis, adjousta Stelle, que j’ay le courage d’entrer en
cette preuve, il me semble que vous, madame, qui avez tant d’advantage
par dessus moy, n’en devez pas faire difficulté. – Toutesfois,
reprit Alexis, quand Silvandre luy a demandé que c’est qu’il
pourroit reprendre en moy, il y a trouvé du defaut et de vous il
n’a sceu que dire. – C’est peut-estre, respondit la bergere, qu’il
trouvoit trop de choses à desappreuver. – Non, non, adjousta
Alexis, c’est que l’amour a de coustume de boucher les yeux à
.ceux qui aiment bien. – En fin, interrompit Hylas, en quoy se
conclurra tout ce long discours ?
Alexis qui se contentoit des importunitez que l’affection d’Hylas luy
avoit rapportées, l’empeschant bien souvent de parler, et de
demeurer seule avec Astrée, et prevoyant qu’avec le temps elle
pourroit encores l’incommoder d’advantage, elle pensa qu’il estoit bien
temps de s’en défaire, mesme que la raison qui le luy avoit
faict souffrir, la pouvoit convier maintenant au contraire, car
ç’avoit esté pour faire mieux croire qu’il fust fille ;
et cette opinion estant de sorte en l’ame de chacun, elle creut n’estre
plus necessaire de souffrir cette contrainte.
Et parce qu’elle demeura quelque temps à songer à toutes
ces choses, et que l’humeur d’Hylas n’estoit pas d’avoir tant de
patience : Ma maistresse, luy dit-il, ou resolution, ou congé. –
Mon serviteur, respondit Alexis, nous qui sommes druides, ne nous
hastons pas tant que les autres personnes, car en toutes [486/487] nos
affaires, avant que de les resoudre, nous consultons tousjours
l’Oracle. – Et quoy ? ma maistresse, reprit Hylas, vous ne faites rien
sans luy en demander congé ? – Chose quelconque, dit-elle. – De
sorte, adjousta Hylas, que quand, apres vous avoir servie longues
années, ou pour le moins quelques lunes, si pour recompense je
vous demande un baiser, il faudra faire un sacrifice pour consulter
l’oracle ? – O mon serviteur ! respondit en riant Alexis, nous ne
demandons point ce congé à l’oracle, car nous
sçavons desja qu’il ne le veut pas. – Comment ? s’escria Hylas,
apres un long service, il n’est pas seulement permis d’avoir le baiser
d’une main ? – Rien du tout, repliqua la druide. – Et qu’est-ce donc,
dit Hylas, que je dois esperer apres vous avoir longuement aymée
et servie ? – Le contentement, dit-elle, de m’avoir aymée. – Je
ne trouve pas, dit Hylas, que ce plaisir soit si grand qu’il me puisse
payer la despense qu’il faut que je fasse en ce voyage. – Ah ! mon
serviteur, dit la druide, je voy bien que vous m’allez eschapper, et
que je ne vous tiens gueres plus. – Vous n’avez jamais faict paroistre
d’avoir tant de cognoissance, dit-il, qu’à ce que vous dites
maintenant ; car il est vray que s’il y a quelque courtoisie en vous
pour les services que vous avez receus de moy, permettez que je vous
baise ou la main ou la robe. – Encores, respondit Alexis, que j’aye
beaucoup de regret que vous me quittiez, et que les loix des druides
soient en quelque sorte contraires à ce que vous me demandez, si
ne veux-je point que le gentil Hylas se separe d’avec moy, sans en
avoir eu ce qu’il en a demandé, et pource je vous permets et ma
main et ma robbe. A ce mot, Hylas se jettant à genoux : Et moy,
dit-il, je recois ceste faveur pour tesmoignage de l’estime que je fais
d’Alexis comme de la plus parfaicte en qualité de druide qui fut
jamais.
Et luy ayant baisé et la main et la robbe, il s’en courut vers
Stelle, à laquelle prenant la main : C’est à vous, belle
bergere, dit-il ; à qui je viens offrir toutes les faveurs
qu’amour m’a faict obtenir de toutes celles que j’ay aymées ; et
afin que vous ne croyez pas que j’en sois pauvre, recevez en premier
lieu ces deux baisers que ceste belle druide m’a donnez. – Si les
autres, interrompit Silvandre, ne sont pas plus grandes que celle-cy,
je croy, Hylas, que tu n’as guere dequoy te vanter. – Et quoy ?
respondit Hylas, tu n’estimes point la faveur qu’Alexis m’a faite ? –
J’estime, continua Silvandre, ce que la belle Alexis a fait pour
[487/488] toy, mais en qualité de rançon et non pas de
faveur. – Et qu’est-ce, reprit Hylas, que tu veux dire ? – J’entends,
continua Silvandre, que ceste sage et belle druide, pour se rachepter
de l’importunité qu’elle reçoit de toy, a esté
bien aise de te permettre de baiser sa main et sa robbe, comme pour sa
rançon et pour estre à l’advenir libre et exempte de ce
qui la travailloit si fort. – Je serois bien trompé, dit Hylas,
si tu disois vray. Mais je sçay, Silvandre, que dés
long-temps tu es mon ennemy, je ne veux donc point croire à tes
paroles, non plus que je ne te conseille pas d’adjouster foy aux
miennes, quand je diray quelque chose contre toy. Mais vous, ma
maistresse, dit-il, s’adressant à Stelle, ne vous arrestez point
aux discours de ce berger, autrement je suis asseuré que vous ne
m’aimerez guere.
Stelle qui n’estoit pas ignorante de l’humeur de Hylas, et qui
toutesfois ne la trouvoit point desagreable : Mon nouveau serviteur,
luy dit-elle, je cognois de sorte Silvandre, qu’il ne faut pas que vous
m’en disiez d’avantage. Mais, continua-t’elle, est-ce à bon
escient que vous voulez estre mon serviteur ? – Comment ? reprit Hylas,
pensez-vous que je sois dissimulé comme vos bergers de Lignon ?
Non, non, ma maistresse, sçachez que j’ay le cœur dans la
bouche, et que toutes mes paroles sont tres-veritables, et de fait, ne
voyez vous pas que soudain que je n’ay plus aymé Alexis, je le
luy ay dit ? – Je croiray de vous, continua la bergere, tout ce que
vous m’en dites, et plus encores s’il s’en peut. Mais puis qu’il est
ainsi, je veux que de mesme vous en croyez autant de moy, et afin que
nous vivions avec du contentement, je desire que nous fassions des
conditions ensemble, lesquelles nous serons obligez d’observer, et que
nous appellerons loix d’Amour. Et parce que je veux que vous puissiez
vous en souvenir, et moy aussi, il faut que nous les mettions par
escrit, de sorte qu’avant que nous fassions l’entiere resolution de
nous aymer, je suis d’advis que nous ayons du papier et une escritoire.
– Ma future maistresse, dit Hylas, c’est ainsi que vous voulez que je
vous appelle, jusques à ce que nous ayons passé nos
conditions par escrit, je prevois tant de contentement de nostre future
amitié, que je ne voudrois pas dilayer d’avantage ; et si j’ay
bonne memoire, il y doit avoir à ceste porte une escritoire,
quant à du papier, j’en trouveray bien assez dans ma panetiere.
Je vous supplie, mettons la main à l’œuvre. Et à ce mot,
il s’en courut à la porte du temple, où il trouva celuy
[488/489] avec lequel il avoit falsifié les loix d’amour, et
lequel il avoit retourné en sa place, lors qu’inutilement il
l’estoit venu querir, pour escrire l’epitaphe du vain tombeau de
Céladon.
Toute la troupe qui oyoit ceste nouvelle façon d’aimer, ne se
pouvoit empescher de rire, et mouroit d’envie de voir quelles seroient
leurs conditions ; et cela fut cause que chacun chercha du papier, de
peur qu’à faute d’en avoir, ils ne remissent la partie à
une autre fois. Et en fin toutes choses estans prestes, Hylas dit qu’il
vouloit estre celuy qui escriroit les conditions. Mais Stelle respondit
qu’il estoit plus raisonnable que ce fust elle, parce que
ç’avoit esté elle qui avoit esté la premiere
à les proposer. En fin, apres une longue dispute, Hylas accorda
qu’elle les dicteroit, pourveu qu’elle ne les fist point escrire qu’il
n’y eust consenty article par article. Mais cela estant arresté,
il fallut sçavoir qui les escriroit, parce qu’Hylas craignoit
que Stelle n’en escrivist plus qu’elle n’en prononceroit, et Stelle au
rebours, ayant peur qu’Hylas n’en escrivist moins, ils ne vouloient
point se fier l’un à l’autre.
Ceste dispute ne se pouvoit faire sans un extreme plaisir pour toute la
compagnie. Et parce qu’Astrée voyoit que sa chere druide en
rioit de bon cœur, elle dit à Silvandre qu’il les pouvoit bien
relever tous deux de ceste peine : Je le ferois, dit-il, belle bergere,
si la vraye et parfaicte affection que je porte à Diane, pouvoit
souffrir que ma main peust escrire des choses si contraires à la
fidelité et pureté de mon amour ; et à la
verité, j’eslirois aussi-tost la mort, que de permettre que l’on
vist de semblables conditions avec l’escriture de Silvandre. – Non,
non, trop scrupuleux amant, dit Hylas, ne t’excuse point de ceste
peine, je t’en descharge fort librement ; aussi la veritable amour qui
doit estre entre ceste bergere et moy, ne sçauroit supporter
qu’une personne de si differente humeur fust secretaire de ses
ordonnances.
Corilas qui avoit ouy tout ce discours, et qui desiroit infiniment de
voir Hylas et Stelle liez ensemble d’affection, luy semblant que deux
personnes plus semblables ne se pouvoient jamais assembler : Donne-moy,
Hylas, ceste charge, dit-il, et sois certain que je n’escriray que ce
que tu accorderas. Et vous, Stelle, vous n’en devez point faire de
difficulté, puis que vous sçavez bien que j’entends assez
vostre langage, pour ne vous faire pas redire deux fois un mesme mot.
Et ayans tous deux consenty, prenant la plume et le papier, [489/490]
il s’assit en terre, et escrivit sur ses genoux les articles qui
s’ensuivent, lors toutesfois que tous deux estoient bien d’accord.
Les douze conditions
avec lesquelles Stelle et Hylas
promettent de s’aymer à l’advenir.
L’experience estant celle qui rend les personnes prudentes, et qui apprend à mettre les remedes necessaires pour eviter les inconveniens, où l’on a veu que les autres se sont auparavant perdus, nous ayant enseignez par les divers evenemens que nous avons remarquez entre ceux qui s’ayment, que le plus souvent toutes leurs amertumes et dissensions ne proviennent que de la tyrannie que l’un veut exercer sur l’autre, nous, Stelle et Hylas, sommes tombez d’accord de ce qui s’ensuit.
PREMIEREMENT
Que l’un n’usurpera point sur l’autre ceste souveraine
authorité, que nous disons estre tyrannie.
Que chacun de nous sera en mesme temps et l’amant et l’aymé, et
l’aymée et l’amante.
Que nostre amitié sera eternellement sans contrainte.
Que nous aymerons tant qu’il nous plaira.
Que celuy qui voudra cesser d’aymer, le pourra faire, sans reproche
d’aucune infidélité.
Que quand nous voudrons, sans nous separer d’amitié, nous
pourrons aymer qui bon nous semblera, et tant qu’il nous plaira,
continuer ceste amitié, ou la quitter sans congé.
Que la jalousie, les plaintes et la tristesse seront bannies d’entre
nous, comme incompatibles avec nostre parfaite amitié.
Qu’en nostre conversation nous serons libres, et sans nous contraindre,
chacun fera et dira ce qu’il luy plaira, sans nous incommoder l’un pour
l’autre.
Que pour n’estre point menteurs, ny esclaves, en effect, ny en parole,
tous ces mots de fidelité, de servitude et d’eternelle
affection, ne seront jamais meslez parmy nos discours.
Que nous pourrons tous deux, ou l’un sans l’autre, continuer, ou cesser
de nous entre-aymer. [490/491]
Que si ceste amitié cesse, de l’un des costez, ou de tous les
deux, nous pourrons la renouveller, quand bon nous semblera.
Que pour nous adstraindre à une longue amour ou à une
longue hayne, nous serons obligez d’oublier et les faveurs et les
outrages.
Ces articles estans escrits de ceste sorte : Et bien ! Hylas, luy dit
Stelle, ces conditions vous sont-elles agreables ? – Et à vous ?
respondit Hylas. – Quant à moy, repliqua la bergere, je ne les
eusse pas faict escrire, si elles ne m’eussent semblé
tres-justes et tres-raisonnables. – Quant à moy, interrompit
Silvandre, j’y en voudrois adjouster encore une. – Et laquelle,
respondit Hylas ? – Que, quand bon vous semblera, reprit Silvandre,
vous n’observerez pas une de toutes celles que vous avez escrites,
autrement vous contrevenez à vostre intention, car elle n’est
que de vous aymer sans contrainte. Or si vous estes obligez d’observer
ce que vous avez escrit, n’estes-vous pas contraints à suivre ce
qui est escrit ? – Ma future maistresse, dit Hylas, apres y avoir un
peu pensé, je croy que veritablement ce berger ne parle pas du
tout sans raison. – Et quoy ! mon futur serviteur, dit Stelle,
voudriez-vous changer d’opinion pour l’advis que Silvandre vous donne ?
Silvandre, dis-je, que vous publiez par tout vostre grand ennemy. – La
honte, respondit Hylas, par laquelle vous me voulez empescher de
recevoir les conseils que je crois estre bons, n’a guere de puissance
sur moy, y ayant fort long-temps que l’une des principales maximes, que
te tiens pour la conduite de ma vie est celle-cy :
Qui voit son bien, et ne le veut,
A tort, puis apres, il se deult.
Et quant à ce que vous dites que Silvandre est mon
ennemy, je le
vous avoue. Mais y a-t’il rien de pire qu’un serpent, et toutesfois
ceux qui ont la cognoissance des proprietez de chaque chose, ne
laissent de s’en servir en leurs receptes pour le salut des hommes ; et
les plus sages n’.ont-ils pas accoustumé de tirer beaucoup de
profit de leurs propres ennemis ? Et par ainsi, ne me dites plus, si je
veux changer d’opinion pour Silvandre, mais voyons, si ce qu’il dit est
bon ou mauvais. Quant à moy, qui suis nourry dans une pure et
entiere liberté, il me fascheroit fort que deux doigts de papier
barbouillé, comme celuy que vous avez faict escrire, me peust
astreindre à changer de vie. Et toutesfois [491/492] il est
certain que, si nous lisons ce qui est mis icy, nous nous obligeons
à observer ces articles, et toute obligation est en effect une
contrainte, si l’on n’adjouste la condition que Silvandre nous a
proposée. – Quant à moy, reprit Stelle, je consens
qu’elle soit adjoustée aux nostres, car ma liberté m’est
aussi chere qu’à vous la vostre. Mais parce que je crains qu’il
n’y ait quelque malice cachée sous ces paroles, qu’on y mette en
l’escrivant : Condition adjoustée par Silvandre. – J’appelle de
ce jugement ; s’escria incontinent Silvandre, car je ne veux estre dans
vos conditions, ny pour conseil, ny pour tesmoing. – Tu ne peux pas
empescher, dit Hylas, que par force tu ne sois tous les deux, puis que
chacun void que tu es tesmoing de ce que nous faisons, et que chacun a
ouy que c’est par ton conseil que nous adjoustons cette treiziesme
condition à celles que nous avions desja accordées.
Et parce que toute cette troupe fit une grande risée et le
bruict en vint jusques à Daphnide et Alcidon, qui parloient avec
le sage Adamas, ils sortirent par curiosité hors de ce temple
champestre ; aussi bien avoient-ils desja visité les raretez de
ce lieu. Et parce que les bergers et bergeres continuoient de rire,
s’addressant à Silvandre qu’ils voyoient le plus de tous en
action, il leur respondit que Hylas et Stelle luy vouloient faire un
tort et qu’il supporteroit moins aisément que le trespas. Et
lors, leur raconta tout ce qui s’estoit passé, et mesme leur fit
voir les conditions escrites et approuvées d’un costé et
d’autre. Et d’autant continua-t’il, qu’en me mocquant de cette nouvelle
façon de contracter amitié, je leur ay dit qu’il y
falloit adjouster :
Que quand bon leur sembleroit, ils n’observeroient pas une de ces
conditions ils veulent joindre cet article aux leurs, mais soubs le nom
de Silvandre.
Le druide, Daphnide et Alcidon, ne pouvoient se garder de rire tant de
voir ces gracieuses conditions, que de la colere de Silvandre, et de la
honte qu’il avoit d’estre nommé en ce contrat d’importance. Et
d’autant que plus il en faisoit de refus, Hylas et Stelle
s’opiniastroient davantage de l’y mettre, Adamas prenant la parole :
Mes enfans, leur dit-il, voulez-vous que j’ordonne sur vos differents ?
– Quant à moy, dit Hylas, j’y consents, et pour Stelle, et pour
moy. – Et moy, adjousta Silvandre, je n’y consents pas seulement, mais
je l’en supplie et conjure. – Dites-moy donc, Hylas, reprit le druide,
pourquoy voulez- [492/493] vous que Silvandre soit mis pour tesmoing de
vos conditions, et pour autheur de celle que vous y voulez adjouster ?
– Parce, respondit Hylas, que j’ayme la verité et que je ne suis
point ingrat. Or la verité est, qu’il est tesmoing des
conditions que Stelle et moy avons faictes, et que nous ayant donne ce
bon advis, nous serions ingrats si nous ne recognoissions de le tenir
de luy. – Et vous, Silvandre, que respondez-vous au contraire ? dit
Adamas. – Je dis, adjousta Silvandre, qu’encore que je sois present,
toutesfois je ne veux pas estre tesmoing, et que par raison je n’y puis
estre contrainct. Car le grand Tautates n’est-il pas partout ? et
toutesfois, quand l’on faict quelque meschanceté, le prend-on
pour tesmoing ? – Et pourquoy, interrompit Hylas, ne seroit-il pas
tesmoing ? – Parce, dit-il, qu’il en doit estre juge, et chastier
telles meschancetez ; de mesme je ne puis pas estre tesmoing. – Si ne
seras-tu pas aussi nostre juge, reprit Hylas, car nous aurions assez de
cause pour recuser ton jugement. – Si je n’en suis le juge, continua
Silvandre, j’en seray l’accusateur, ce que je ne pourrois pas estre, si
j’estois tesmoing. Et quant à l’ingratitude de laquelle il
parle, elle seroit bien plus grande, s’il pense de m’avoir de
l’obligation en m’offencant si cruellement que non pas en taisant mon
nom, que je prendray au contraire pour une tres-grande recompense.
Alors le sage druide, ayant quelque temps passé le temps
à les faire disputer, ordonna de cette sorte : Mes enfans, apres
avoir meurement consideré vos differents, Je juge les conditions
de vostre future amitié estans toutes pour conserver la
liberté de laquelle vous y pretendez jouyr, il ne seroit pas
raisonnable qu’elles l’ostassent à d’autres, ny qu’elles les
obligeassent par force à choses contre leur volonté. Et
pour ce, de tous ceux qui sont presents, ceux-là en seront les
tesmoings qui les voudront estre, et les accusateurs aussi, qui en
voudront prendre la peine. Et parce que vous jugez cet article estre
digne d’estre adjousté aux autres que vous avez desja faict
escrire, et que n’estant de vostre invention, vous ne voulez point vous
en attribuer l’honneur, et que d’autre costé Silvandre n’y veut
pas estre nommé, j’ordonne qu’il sera escrit, mais de cette
sorte.
Treiziesme et dernier Article.
Adjousté par advis et conseil, aux conditions avec
lesquelles
[493/494] Hylas et Stelle promettent de s’aymer à l’advenir, et
lequel ils jurent d’observer le plus religieusement.
Que toutesfois nous, Stelle et Hylas, sommes si soigneux de nostre
liberté, et tant ennemis de toutes sortes de contraintes, qu’il
nous sera permis, quand bon nous semblera, de n’observer une seule de
toutes les conditions cy-dessus escrites et accordées.
Ainsi termina le different de ces gentils bergers, avec le contentement
de tous, par le sage advis du druide, non point sans plusieurs plaisans
discours sur ce propos et l’opinion que la plus-part eut que cette
amitié seroit de durée, puis que ny l’une ny l’autre des
parties n’avoit dequoy se plaindre. Corilas, les voyant ensemble, et se
tenir par les mains, en signe de leur contentement : Or va, dit-il,
Stelle, te voilà arrivée où ton humeur te devoit
avoir conduite il y a long-temps ! Et toy ! Hylas, tu peux dire
qu’apres avoir longuement cherché, tu as trouvé ce qui
t’estoit necessaire, et je recognois que veritablement le Ciel est
juste puis que parmy tant de divers evenemens, il vous a non seulement
conservé l’un pour l’autre, mais en fin vous a liez ensemble
d’une mutuelle affection.
L’amitié d’Hylas et de Stelle se commenca de cette sorte. Au
commencement par jeu, mais en fin elle continua à bon escient,
car Stelle estoit une fort agreable bergere, et qui avoit un esprit
vif, et Hylas, de son costé, estoit de la plus douce compagnie
qu’on peust imaginer, et leurs conditions estoient si favorables, et
pour le serviteur et pour la maistresse, qu’il n’y avoit rien qui leur
peust rapporter le moindre mescontentement ; de sorte que peu à
peu vivant avec cette franchise, ils conceurent, et l’un et l’autre,
une amitié plus grande qu’ils n’avoient pensé, ny jamais
ressenty pour quelqu’autre subject que se fust presenté devant
leurs yeux.
Cependant le disner estant prest, et les tables dressées
à l’ombrage du bois, et le plus pres de la fontaine que la
commodité du lieu leur avoit permis, toute la troupe s’assit. Il
est vray que les Vacies, Bardes, Sarronides, Eubages et Druides se
mirent à une table separée, où ils mangerent ce
qui leur appartenoit du sacrifice ; mais Adamas, pour rendre plus
d’honneur à Daphnide et à Alcidon, mangea d’un autre
costé avec eux, et avec le reste des bergers et bergeres qui
estoient restez en ce lieu. Tant que [494/495] le repas dura, l’on ne
parla que des raretez de ce lieu, et de la saincteté de ce
boccage sacré.
Mais le disner finy, et le soleil estant encores trop haut pour se
pouvoir mettre en chemin, afin d’aller au grand pré où
toute la troupe des bergers ou bergeres devoit se rendre pour les jeux
rustiques qu’on avoit accoustumé de faire apres les sacrifices,
Adamas eut opinion que la chaleur du jour se passeroit plus
aisément aupres de la fraischeur de cette fontaine, si l’on y
pouvoit trouver quelque honneste divertissement. Et se souvenant du
jugement que Diane estoit obligée de faire sur la recherche de
Silvandre et de Phillis, il pensa que le temps et l’occasion estoient
tres à propos maintenant, et d’autant plus que Daphnide, qui ne
s’arrestoit en ceste contrée que pour avoir plus de cognoissance
de la douce vie de ces bergers et bergeres, seroit bien aise d’ouyr ce
different, et le jugement que Diane en donneroit.
Il vint donc trouver Astrée et Phillis, et leur ayant fait
entendre son dessein, il les pria de vouloir joindre leur credit avec
ses prieres, pour faire que Diane y consentist. – Je m’asseure,
respondit Astrée, qu’il ne l’en faudra guere soliciter, car je
sçay que ce qui l’a fait retarder si long-temps, ç’a
esté qu’il nous a semblé à toutes qu’il n’estoit
pas raisonnable que ce jugement se donnast hors de la presence de la
nymphe Leonide, puis qu’en ayant veu le commencement, il sembloit
qu’elle deust aussi assister à la fin ; mais j’ay peur que si
Silvandre s’en appercevoit, il ne nous rompe bien tost compagnie.
Phillis qui vid bien que le druide le proposoit avec raison, et qui,
outre cela, se faschoit d’employer le temps à quelqu’autre
entretien qu’à celuy de son bien-aymé Lycidas, duquel il
sembloit que les soings qu’elle rendoit à Diane, encore que
feints, la divertissoient plus qu’elle n’eust desiré : – Non
non, ma sœur, dit-elle, il faut surprendre l’ennemy quand il y pense le
moins. Et haussant la voix : Ma maistresse, dit-elle à Diane,
ceste compagnie vous demande, et je vous supplie de venir, sans vous
arrester aux discours de celuy qui parle à vous, car je
m’asseure qu’il ne vous dit rien à mon advantage. Silvandre
estoit celuy qui l’entretenoit, et qui pour ne perdre le moindre
moment, ne laissoit aucune occasion d’entretenir Diane, si bien
qu’ayant veu Paris un peu esloigné avec la nymphe Leonide, il
s’estoit approché d’elle et ne faisoit presque que commencer,
lors que Phillis l’interrompit. Dequoy tout fasché : Je
m’estonnois bien, [495/496] dit-il, si ces deux mauvais demons qui me
tourmentent continuellement, l’un pour le moins ne se trouvoit point
icy pour interrompre mon bon-heur. – Vostre bon-heur, répondit
Phillis, est tantost bien prés de sa fin, et le mien, au
contraire, bien prés de sa supreme felicité. Car, ma
maistresse, continua-t’elle, se tournant vers Diane, vous estes requise
par cette bonne compagnie de juger le merite du service de Silvandre et
de moy.
Il est certain que Diane demeura un peu surprise, car encore qu’elle
eust faict dessein de rendre ce jugement bien-tost, toutesfois elle ne
laissoit de prevoir ce qui luy pouvoit arriver en la recherche de
Silvandre, duquel elle jugeoit que l’opiniastreté ne devoit
ceder à la resolution qu’elle avoit de ne souffrir plus les
declarations d’amitié qu’il luy souloit faire. Mais le berger le
fut encore davantage, qui ne voyoit point de commodité pour
eschapper ce jugement qu’il avoit si longuement dilayé, et
lequel, estant prononcé, luy raviroit le moyen de se servir de
la feinte dont Amour s’estoit couvert pour le rendre amoureux de cette
bergere.
Ces considerations leur osterent à tous deux la parole pour
quelque temps, dequoy Phillis s’appercevant : Et quoy ! ma maistresse,
dit-elle, vous ne respondez point, et semble qu’il vous fasche de me
donner par vostre jugement la gloire que vous ne pouvez refuser
à mes services ou bien que, peut-estre, vous craignez de perdre
ce berger, et d’estre exempte de ses importunitez ? Alors Diane, pour
ne donner cognoissance du trouble qui estoit en elle, en sousriant luy
respondit : Je ne scay où vous fondez les grandes gloires que
vous pretendez pour vos services, puis que m’estans reprochez en si
bonne compagnie, quand ils seroient beaucoup plus remarquables, ils
seroient surpayez en les supportant comme je fais, ny pourquoy
voulez-vous que ceux de Silvandre ayent le nom d’importunité, et
non pas les vostres qui procedent tous d’une mesme cause ?
Silvandre, mettant un genouil en terre, et prenant la main de Diane, la
luy baisa pour remerciement d’une si juste et favorable response ; et
luy, se relevant : Ma maistresse, luy dit-il, cette bergere, ne
sçachant que c’est que d’aimer, et voyant bien que plus elle va
continuant, et plus elle monstre les deffauts de son affection, a
pensé que ce luy seroit advantage de veoir finir une preuve en
laquelle elle s’acquitte si mal. Car quelle autre occasion,
continua-t’il, se tournant vers Phillis, vous pourroit [496/497]
convier de parler de cette sorte à nostre maistresse, puis que
les services que vous luy reprochez sont si petits, que la gloire
qu’ils meritent n’en peut estre guiere plus grande, et la crainte
encore moindre que, comme vous dites, elle doit avoir de me perdre,
estans tres-asseurée que, tant que je vivray, elle ne me perdra
jamais ? – C’est ainsi, répondit Phillis, que le soldat peu
courageux fuit les occasions du peril ; et, au contraire, c’est comme
moy que le vaillant athlete recherche les plus dangereuses, et
perilleuses rencontres, à fin de donner à chacun
tesmoignage de ce qu’il vaut. Car si ce n’estoit ce que je dis,
pourquoy esloigneriez-vous, peureux soldat que vous estes, le hazard de
ce jugement qui doit rendre preuve de l’advantage que nous avons l’un
sur l’autre ? Et si Diane ne le va point retardant par l’occasion que
j’ay dicte, quelle autre est-ce que, vous et elle, pourrez alleguer
pour excuse ? – Je crains, respondit froidement Diane, que nos
rustiques discours ne rapportent beaucoup d’importunité à
cette assemblée, et mesme à la belle Daphnide et à
Alcidon, qui ne trouveront que fort maigres nos petits passe-temps de
village, estans accoustumez à des sujects plus hauts et plus
relevez.
Et parce qu’elle vouloit continuer en ses excuses : Vous vous trompez,
discrete bergere, dit Adamas, Daphnide et Alcidon sont maintenant des
bergers de Lignon, puis qu’ils en ont pris l’habit, d’autant qu’ils
sçavent bien que la grandeur du personnage que chacun fait,
n’est pas ce qui le rend estimable par dessus les autres, mais de se
sçavoir bien acquitter de celuy que nous voulons representer. Et
par ainsi, nous devons croire que, comme cette belle dame et ce gentil
chevalier ont bien sceu faire le personnage de belle dame et de
vaillant chevalier, tant qu’ils en ont porté le nom, de mesme,
maintenant qu’ils sont revestus des habits de berger et de bergere, ils
ne s’en acquitteront pas avec moins de perfection, pliant leur esprit
aux douces naifvetez des pasteurs, et à leurs innocens
exercices. Et la croyance que j’en ay eu, m’a convié de faire
cette proposition à Phillis, afin que par vostre jugement ce
nouveau berger et belle bergere apprissent quels sont les entretiens de
vos hameaux. Et cela d’autant plus que l’ardeur du soleil estant trop
grande pour nous en aller au grand Pré, où les bergers
doivent faire les exercices accoustumez apres le sacrifice, nous ne
sçaurions employer mieux le temps qu’à voir mettre fin au
different de Silvandre et de Phillis, et apres nous pourrons estre
encore à temps pour voir l’assemblée des [497/498] jeunes
bergers et bergeres. – Je sçay, mon pere, respondit Diane, que
tout ce qui vient de vous ne sçauroit estre qu’avec beaucoup de
raison, et que nous sommes obligez d’observer tout ce que vous nous
ordonnez ; c’est pourquoy je ne mettray jamais difficulté en
tout ce qu’il vous plaira, mais en cecy je supplieray seulement
Daphnide et Alcidon qu’écoutant nos petits jeux, ils en
reçoivent la simplicité pour l’ornement des leurs, et que
si nous osons les leur faire voir, ils l’attribuent à
l’obeyssance que nous en voulons rendre. – Belle bergere, respondit
Daphnide, si toutes les autres contrées de la Gaule produisoient
de semblables bergeres que celles de Forests, je croirois que les
villes auroient bien dequoy porter envie aux villages et aux bois, et
vous ne devez point faire de difficulté de nous donner part en
vos passe-temps, puis que jusques icy tout ce que nous en avons veu ne
nous a rapporté que beaucoup de contentement, et causé
beaucoup d’admiration.
Cependant le sage druide avoit commandé que l’on disposast les
sieges en rond, et qu’il y en eust un pour Diane un peu relevé,
et appuyé contre le dos d’un arbre, de qui le feuillage espais
faisoit tout à l’entour un ombrage gratieux. Et lors que tout
fut en l’estat qu’il desiroit, se faisant apporter trois guirlandes de
diverses fleurs, qui avoient esté cueillies dans le pré
sacré, il en mit une sur la teste de Diane, et de mesme sur
celle de Phillis et de Silvandre, et puis, prenant Diane par la main,
la mit en son siege, et au devant d’elle à main droicte, mais un
peu esloignée, la bergere Phillis, et Silvandre au costé
gauche, et tout le reste en rond, ayant mis les sieges de telle sorte
que l’un n’empeschoit point l’autre, mais faisoient comme une parfaite
couronne qui commençoit et finissoit où estoit Diane.
Apres avoir prié qu’on fist silence, il ordonna à Leonide
de faire entendre à ces bergeres estrangeres le commencement de
la dispute de Phillis et de Silvandre, afin qu’elles peussent mieux
juger de leur different, estant bien raisonnable qu’elle en racontast
le subject, puis qu’en partie elle en avoit esté cause. Leonide
qui n’avoit point pensé devoir faire en cette assemblée
autre personnage que celuy d’escouter, fut un peu surprise d’en avoir
un autre. Toutesfois pour obeyr au druide, apres y avoir un peu
pensé, elle prit la parole de cette sorte, se tournant vers
Daphnide : Peut-estre, madame, aurez-vous remarqué que Silvandre
et Phillis nomment Diane leur maistresse, et qu’ils la servent
[498/499] et luy rendent les devoirs ausquels la beauté et les
merites de cette bergere peuvent obliger tous les bergers qui la
voyent. Et encores que je sçache asseurément que vous
n’aurez point trouvé estrange que ce jeune berger, ayant
l’esprit et le jugement que vous luy avez recogneu, ayme et serve une
si belle et aymable bergere que Diane, je veux croire que vous ne serez
pas demeurée sans estonnement de voir que Phillis, qui est
bergere, la serve comme si elle estoit un berger, et use envers elle
des mesmes paroles et des mesmes actions que les plus ardentes passions
peuvent faire produire dans le cœur d’un amant le plus
affectionné, parce que ce n’est pas la coustume de voir une
fille servir avec de semblables soings une autre fille. Mais afin que
vous sortiez de cet estonnement, il faut que vous sçachiez que
Silvandre, tel que vous le voyez, avoit vescu parmy toutes ces belles
et jeunes bergeres si longuement, sans en aymer pas une, qu’il s’estoit
acquis le nom d’INSENSlBLE, n’y ayant personne qui le peut croire avoir
du sentiment, et n’espreuver point la force de ces jeunes beautez.
Et parce que quelques-uns s’en estonnoient, et que plusieurs
l’admiroient, Phillis, comme l’une de celles qui ne se pouvoient
imaginer qu’il n’y eust quelque deffaut en ce gentil berger, qui estant
jeune et beau, et vivant parmy tant de bergeres qui meritoient bien
d’estre aymées, toutesfois estoit insensible et ne se pouvoit
eschauffer à tant de feux, le rencontrant de fortune parmy ces
campagnes, elle ne peut s’empescher de venir aux douces reproches avec
luy, feignant de croire que, s’il n’entreprenoit point d’en servir
quelqu’une, c’estoit faute de courage ou pour recognoistre son peu de
merite. Et parce que le berger qui n’avoit ses pensées qu’au
plaisir de la chasse, et qu’au soing de ses troupeaux, soustenoit le
contraire, et que c’estoit pour avoir de meilleures et de plus douces
occupations, il fut condamné par Astrée, Diane et moy qui
nous y trouvasmes, de donner cognoissance que, si jusques en ce
temps-là il n’auroit rien aymé, ç’avoit
esté pour les occasions qu’il avoit alleguées, et non
point pour celles que Phillis luy reprochoit. Et Diane luy ayant
esté proposée comme bergere, à qui la
beauté ne manquoit point pour estre aymée, ny le jugement
pour sçavoir cognoistre son mérite, il commença de
la servir et rechercher, tout ainsi que s’il en eust esté bien
amoureux. Mais Phillis ne s’en alla pas exempte aussi de la mesme
peine, parce qu’à la requeste de Silvandre, elle fut en mesme
temps condamnée d’aymer et de servir Diane, avec [499/500] les
mesmes devoirs et les mesmes soings que les bergers ont
accoustumé de rechercher celles desquelles ils sont amoureux
passionnez, afin que trois lunes estans escoulées en cette
recherche, Diane peust juger qui des deux se sçauroit mieux
faire aymer.
Or depuis, cette honneste emulation a esté en ce berger et cette
bergere de telle sorte, qu’ils n’y ont oublié ny la peine ny le
soing de la plus ardente et veritable affection, et quoy que le terme
fust prefix de trois lunes, dans lesquelles cet essay se devoit faire
par eux, et juger par Diane, si est-ce qu’il a bien continué
d’avantage, d’autant qu’il sembloit estre bien raisonnable que, comme
j’avois esté des premieres à les condamner de rendre ce
tesmoignage de leur merite, je me trouvasse aussi au jugement qui en
seroit fait par Diane. Et cette occasion ne s’estant rencontrée
depuis que les trois lunes ont esté passées, ils ont
prolongé jusques à cette heure, qu’il semble que le Ciel
a reservé ce jugement, afin qu’avec plus de solemnité il
fust donné en vostre presence.
La nymphe Leonide finit de cette sorte. Et Daphnide, prenant la parole
: J’advoue, dit-elle, se tournant vers Adamas, que ce n’a point
esté sans estonnement que j’ay veu ces jours passez Phillis
rechercher cette belle Diane avec des paroles d’homme ; mais
maintenant, changeant cet estonnement en admiration, il faut que je die
n’avoir jamais envié le bon-heur de personne que le vostre. Je
veux dire, mon pere, que le Ciel vous ait esloigné de ces
troubles et inquietudes des affaires du monde, pour vous faire vivre
parmy la douceur et la tranquilité de cette vie. Heureux
veritablement vous pouvez vous dire d’estre nay en Forests ! heureux
d’y estre obey et aymé comme grand druide ! mais je vous dis
encores plus heureux d’estre voisin de ces aggreables rivages de Lignon
où le Ciel a voulu faire naistre les plus gentils bergers et les
plus belles et discretes bergeres qui ayent jamais porté ce nom
! – Madame, respondit Adamas, j’accorde tout ce que vous dites, et vous
proteste que je ne changerais pas mon bon-heur à celuy du plus
grand monarque de la terre, n’ayant à supplier le grand
Tautates, sinon qu’il nous le continue à longues années.
Mais pour les louanges que vous donnez à ces bergers et
discretes bergeres, je m’asseure qu’ils ne les recevront pas sans
rougir, encore qu’ils l’ayent bien aggreable, venant de vostre bouche.
Et toute la trouppe se levant et faisant la reverence à
Daphnide, pour approuver ce que le druide avoit dit : Mais, madame,
dit-il, [500/501] puis que vous avez sceu le suject de la recherche de
Silvandre et de Phillis, ne vous plaist-il pas d’en ouyr le jugement
qui en sera fait ? – Ce seroit, respondit Daphnide, me laisser avec un
grand desir que de me priver de ce contentement, et je vous supplie,
mon pere, d’ordonner qu’ils continuent et que nous en voyons la fin.
Le druide alors, se tournant vers Phillis : Ce fut vous, bergere,
dit-il, qui fustes la premiere à provoquer Silvandre au combat,
il est raisonnable aussi que vous soyez la premiere à dire les
raisons par lesquelles vous devez avoir la victoire.
Alors Phillis ayant fait une grande reverence à Diane et au
reste de la compagnie, sans se r’asseoir, commenca de parler de cette
sorte.
HARANGUE
de la bergere Phillis
Je n’eusse jamais pensé, ma maistresse, que parmy
les bergers de
cette contrée et particulierement entre ceux qui paissent leurs
troupeaux le long des rives de Lignon, il s’en trouvast quelqu’un si
remply de vanité, qu’il se peust estimer digne d’estre
estimé et mesme d’une bergere si pleine de merite que Diane,
Diane, dis-je, la plus accomplie et la plus parfaite, non seulement de
toutes celles qui ont porté la houlette, et conduit les
troupeaux, mais encore de toutes celles qui jamais ont eu le beau nom
de Diane, me semblant que la simplicité de leur ame n’a point
encore conceu une presomption si difforme, ny qu’un monstre si arrogant
n’a point jusques icy esté recogneu parmy nous. Toutesfois, vous
le voyez devant vos yeux, ma belle maistresse, non seulement avec un
cœur et un visage plein d’amour, mais la teste couverte de chapeaux de
fleurs, comme si desja il avoit emporté la victoire
qu’injustement il pretend.
Mais, berger, dy-moy, je te supplie, d’où vient cette temeraire
presomption et par quelle pretendue raison l’as-tu peu concevoir ? Tes
merites au moins n’ont pas donné naissance à cette
esperance si peu raisonnable, lors que tu as consideré les
perfections de Diane, puis qu’elles sont telles que n’y ayant point de
proportion entre ce qu’elle merite et ce que tu vaux, l’amour ne peut
estre produite par des choses tant inesgales. Je m’asseure que l’ou
[501/502] trecuidance qui est en toy ne sera pas si grande qu’elle te
face nier ce que je dis, et qu’en ton ame tu ne m’advoues qu’il n’y a
rien qui puisse esgaler les perfections de nostre maistresse. Et
comment, arrogant et temeraire Ixion, ose-tu l’aymer ? Et de plus,
comment as-tu la hardiesse de penser qu’elle te puisse quelquefois
aymer, ceste belle et si belle Diane, que les yeux ne la doivent
regarder que pour l’idolatrer ?
Mais si ceste outrecuidance est grande en ce berger, l’autre que je vay
dire est bien, ce me semble, encores plus extreme. Parce que la
beauté ayant des attraits si violens, il est certain que bien
souvent elle clost les yeux à celuy qui en est touché, et
l’empesche de prendre garde à son devoir, et fait passer ses
desirs beaucoup plus outre qu’il n’est raisonnable. Mais, Silvandre,
quelle excuse peux-tu apporter qui soit bonne en la pretention que tu
as de devoir estre plus aymé d’elle que moy ? Puis que, quand je
n’aurois aucun advantage par dessus ce que tu peux valoir, encores ne
me scaurois-tu nier que chacun naturellement ne soit incliné
à aymer son semblable, et moy, estant fille comme nostre
maistresse, il est certain que naturellement elle me doit aymer
d’avantage.
Mais, outre cela, qu’est-ce qui peut faire naistre l’amour que la
longue et ordinaire pratique ? c’est par elle que les perfections sont
mieux recogneues, c’est par elle que les merites estans recogneus,
l’amour va jettant ses racines plus profondes ; et c’est par elle que
les occasions se presentent à chasque moment de se rendre les
reciproques devoirs, qui sont les veritables nourrices d’une parfaite
et entiere affection. Or, que je n’aye cette ordinaire conversation
avec elle, et que je ne l’aye eue de tout temps plus particuliere que
toy, mal-aisément le pourras-tu nier, puis qu’elle mesme le
sçait, et qu’elle te pourra à l’heure mesme convaincre de
mensonge.
Mais outre toutes ces raisons, je t’en vay dire une qui te doit clorre
la bouche, si pour le moins l’outrecuidance t’a laissé encore
quelque partie de l’entendement que tu soulois avoir. Ne m’advoueras-tu
pas que ce qui est de plus beau et de plus parfaict, est aussi plus
aymable et plus estimable ? Te voicy, berger, pris en un facheux
destroit ; si tu l’advoues, ta cause est perdue, et si tu le nies,
quelle offence ne fais-tu pas à nostre maistresse ? car nostre
sexe estant infiniment plus parfaict que celuy des hommes, il faut
qu’en cette qualité tu me cedes, et que tu con [502/503] fesses
que j’ay cet advantage par dessus toy, et pour lequel je dois estre
plus aimée. Que quand toutes ces choses ne seroient point,
n’est-il pas vray, Silvandre, que les déguisemens, les feintes
et les dissimulations recogneues ne sont jamais cause de faire naistre
l’amour ? Et toutesfois, penses-tu que cette belle Diane ne
sçache asseurément que toutes ces recherches que tu luy
fais, tous ces devoirs que tu luy rends, et bref toute cette affection
que tu t’efforces de luy faire paroistre, ne sont que pour la gageure
que nous avons faite, et ne procedent que du desir que tu as de me
vaincre, et non pas des perfections ny de son beau visage ny de son bel
esprit ? Il me semble que je t’ois desja respondre que cela est vray,
mais que cette raison est de mesme contre moy, puis que la gageure
estant reciproque, toutes les demonstrations que je luy fais de mon
affection, peuvent avoir le mesme defaut et le blasme. O berger ! que
tu te trompes ! puis que long-temps avant que nostre dispute fut
commencée, je l’aymois veritablement, et je sçay que de
mesme j’estois aimée d’elle, ce qui ne se peut dire de toy, qui
ne fais que de venir parmy nous, et n’as jamais tourné les yeux
sur bergere quelconque pour l’aymer, tant s’en faut que tu ayes
osé regarder celle-cy !
Mais dy la verité, Silvandre, ne confesseras-tu pas qu’avant
cette gageure, à peine eusses-tu peu discerner le visage de
Diane d’avec le mien, ou de quelqu’autre que ce fust des bergeres de
Lignon ? Et ne penses-tu point que ces extremes passions que tu
presentes en tes discours, ces trespas, ces languissemens, ces
transports, et bref, toutes tes folies, ou plustost déguisemens,
ne la convient point aussi tost à rire qu’à aymer ? Le
voilà, ma maistresse, ce transi d’amour ! le voilà, cet
idolatre de vos beautez qui brusle en ses discours et meurt pour avoir
trop d’affection ! C’est celuy-là mesme qui, un moment avant
nostre gageure, ne sçavoit presque si vous viviez, ou qui pour
le moins n’avoit guere plus grande cognoissance de vous, que vostre nom
luy en donnoit. Et toutesfois vous l’avez veu en mesme instant bruslant
d’amour. Quoy ! bruslant ? mais desja en cendre, voire consumé
entierement. Ne faut-il pas plustost rire de cette folie, qu’admirer
son affection, ou s’il y a lieu d’admiration en cecy, ne faut-il pas
plustost admirer l’asseurance avec laquelle il parle de cette amour, et
de laquelle il fait tant de plainte, que de compatir avec luy à
ses peines imaginaires ? Mais confessons-luy, encores qu’il y ait
quelque estincelle de vostre beauté qui, pour s’en estre trop
[503/504] approché, l’ait veritablement un peu atteint, et que
par ce moyen il soit en quelque sorte à vous, n’est-il pas vray
que c’est moy qui en dois avoir toute la recompense, puis que c’est moy
qui en suis la seule cause ?
Je puis dire avec verité, et vous le sçavez, ma belle
maistresse, que sans mes reproches, ceste gageure ne se fust jamais
faicte, et ne se faisant pas, eust-il eu ny la volonté ny la
hardiesse de vous regarder ? Si donc il veut pretendre quelque grace de
vous pour les services que depuis il vous a rendus, n’est-ce pas
à moy à qui elle se doit faire, puis que je le vous ay
donné tel qu’il est ? C’est donc moy qui avec raison dois
pretendre tout ce qu’il vaut, et qu’il merite, et quand il n’y auroit
autre occasion pour me donner cette victoire qu’il me debat, je la
devrois obtenir par celle-cy, puis que tous les devoirs, tous les
soings, et toutes les actions qui le vous peuvent rendre aimable,
doivent estre mis en mon conte, et à mon advantage.
Cesse donc, berger, de disputer avec moy une chose que tu cognois bien
m’estre deue, et devançant le jugement que tu ne peux eviter,
consens que la gloire me soit donnée, que ma fortune, ma
condition et mes merites m’ont acquise par dessus toy. Si tu le fais,
l’on cognoistra que tu ne t’es mis en cette entreprise que pour
passe-temps, et ton esprit et ton jugement paroistront en cette action,
et seront jugez de tous pour tres-estimables. Ton esprit, d’avoir sceu
si bien déguiser une fausse affection sous les actions et le
visage d’une veritable amour ; et ton jugement d’avoir sceu si bien
cognoistre l’advantage que j’ay par dessus toy. Que si tu ne le fais,
tu ne prolongeras point d’advantage le terme du chastiment de ton
arrogance, qu’autant que tu retarderas par la longueur de ta response
le jugement que nostre maistresse en fera. Et parce que je ne
sçay en quelle humeur tu es, afin d’estre bonne mesnagere du
temps, et pour haster d’autant plus la gloire qui m’est
preparée, je laisseray tant d’autres raisons que je pourrois
alleguer, et les remettray toutes au bel esprit de nostre maistresse,
m’asseurant, et qu’elle les sçaura mieux penser que je ne le
sçaurois dire, et que tout ce que je sçaurois adjouster
seroit desormais superflu, puis que desja la justice de mes
infaillibles pretentions est si claire, qu’il n’y a rien qui luy puisse
apporter plus de lumiere.
Seulement, ma maistresse, je vous supplie de vous souvenir que non
seulement Silvandre est hayssable en ses feintes, mais [504/505]
qu’ayant sceu si bien déguiser une menteuse affection, il a
rendu tous les hommes mesprisables, ou pour le moins leurs recherches
et leurs affections, nous ayant appris par la preuve qu’il en a faicte,
qu’il n’y a ny foy, ny verité parmy eux. Et ayant commis une si
grande faute, n’est-il pas bien raisonnable qu’il vous ressente juge
severe, mais juste, puis qu’il ne merite pas de vous avoir pour
maistresse favorable, n’ayant que des feintes et des dissimulations ?
A ce mot, Phillis ayant fait une grande reverence à Diane, et au
reste de la compagnie, ne voulant rien dire d’avantage, s’assit, non
pas toutesfois sans regarder d’un œil sousriant Silvandre qui estoit
tout esmeu des discours qu’elle avoit tenus contre luy, et qui
toutesfois, dissimulant le mieux qu’il pouvoit, et ayant receu le
commandement de parler, s’en alla mettre à genoux devant Diane,
où posant son chappeau de fleurs à ses pieds, s’en revint
en sa place, et sans se r’asseoir, apres avoir quelque temps tenu les
yeux sur toute la troupe, il commença à parler de cette
sorte.
RESPONSE
du berger Silvandre.
Si je n’estois devant le temple d’Astrée, et que
ceux qui nous
en ont donné la cognoissance nous ont faict entendre estre la
déesse de la justice, et si j’avois un moindre juge que Diane,
non seulement compagne, mais la plus chere et plus particuliere amie
d’une autre Astrée, j’aurois tres-grande occasion de craindre la
perte de cette cause, et d’en redouter le prochain jugement, non pas
tant pour les paroles si bien fardées de cette bergere, ny pour
toutes les raisons desguisées qu’elle a voulu rapporter contre
moy, quoy qu’avec une artifice tres grande, que pour me recognoistre
deffaillant en la plus forte et principale raison qui me seroit bien
necessaire. Car le differend duquel nous disputons est fondé sur
le seul poinct : à sçavoir, qui de nous deux se
sçaura mieux faire aymer à cette belle Diane que nous
avons esleue pour le centre où tous nos services et toutes nos
affections doivent tendre. Voilà le poinct que nous allons
cherchant, et qui est si mal-aisé d’estre approché, que
je le tiens presque impossible, s’il ne plaist au grand Tautates de se
monstrer aussi bien Tharamis, en purifiant de [505/506] sorte mon
amour, et la nettoyant si bien de toute imperfection qu’elle puisse
meriter d’estre offerte à cette belle Diane, qu’il s’est faict
paroistre Hesus, c’est à dire puissant, en la rendant si belle,
et si parfaicte qu’il n’y a rien parmy les mortels qui puisse
égaler ny sa beauté, ny sa perfection. Peut-estre vous
pourriez-vous estonner, ma maistresse, qu’estant en ce lieu si sainct
et dedié à la deesse de la justice, et en la presence de
la plus chere et familiere amie d’une juste Astrée, j’ose
pretendre un favorable jugement, puis que j’advoue que cette raison
principale et plus necessaire me deffaut.
Mais oyez, s’il vous plaist, mon juge, surquoy je fonde ma juste
pretention. Le propre de la justice n’est pas seulement de juger
rigoureusement selon les loix qui nous sont données, mais apres
avoir consideré la veritable puissance de chasque chose,
establir avec equité la loy naturelle, que celuy qui faict tout
ce qu’il peut n’est obligé à rien d’advantage, et que
s’il ne parvient jusques où il seroit necessaire, l’on ne doit
pas le luy imputer à quelque faute ou manquement, mais
l’attribuer aux ordonnances de la nature qui s’est pleue de les
establir de ceste sorte. Et tant s’en faut qu’il soit blasmable pour ce
manquement, qu’il est grandement à estimer d’estre parvenu
jusques au point que nul autre de son espece ne peut outrepasser, et
où il y en a fort peu qui puissent arriver. Si ce point m’est
accordé, que je croy, ma belle maistresse, ne me pouvoir estre
mis en doute, pourquoy feray-je difficulté de me presenter au
throsne de ceste juste amie d’Astrée, encores que je ne puisse
attaindre à la perfection que la beauté de Diane demande
pour estre dignement aymée, puis que mon affection est
veritablement parvenue jusques au terme où jamais autre
n’arriva, et que jamais amant n’outrepassera ?
Pourquoy donc, injurieuse Phillis, pensant favoriser et fortifier vos
foibles et mal-fondées pretentions, me blasmez-vous sans raison
? puis que si je ne puis aymer avec plus de perfection celles que
j’avoue, et que je recognois trop bien en Diane, ce n’est pas ma faute,
mais de la nature qui ne m’a voulu donner ny plus d’esprit, ny plus de
capacité, et de laquelle toutesfois je ne puis me plaindre, puis
que c’est une loy commune à tous les mortels, si ce n’est que,
comme mes yeux et mes desirs se sont eslevez à un subject qui
surpasse en merites toutes les œuvres de ses mains, il semble qu’il
eust esté raisonnable qu’elle m’eust aussi donné plus de
puissance d’aymer, et plus de capacité pour le [506/507] pouvoir
faire plus dignement. Mais ceste sage nature ne l’ayant voulu de ceste
sorte, il faut croire que ç’a esté pour quelque grande
raison, et peut-estre pour monstrer plus clairement la tres-grande
beauté de Diane qui, me contraignant de l’aimer (action à
la verité qui est par dessus ce que les hommes peuvent et contre
cette reigle d’égalité que vous proposez, Phillis, devoir
estre entre ceux à qui il est permis de s’entr’aymer), fait voir
sa grandeur par les effects, puis que la force doit estre tres-grande,
qui esleve quelque chose par dessus les loix que la nature luy a
imposées.
Doncques, bergere, si vous n’estes jalouse de la gloire de Diane, vous
ne devez point treuver mauvais que je l’aime, ny m’accuser d’arrogance,
puis que c’est la force de sa beauté qui m’y contraint, et qu’en
cela la grandeur de ses perfections se faict mieux cognoistre à
tous ceux qui me voyent. Et ne me demandez plus, je vous supplie,
comment je l’ose aimer ? J’advoue que j’en suis aussi ignorant que
vous, mais cette ignorance ne m’empesche pas que je ne sois le plus
perdu d’amour que tous ceux qui ont jamais aimé. Et quand vous
me dites que cette Diane est telle que les yeux ne doivent la regarder
que pour l’idolatrer, pourquoy ne dites-vous adorer ? puis que s’il y a
quelque chose en terre qui pour ses perfections merite les autels et
les sacrifices, je croy que c’est cette Diane que je n’idolatre pas
comme vous, mais que j’adore pour la vraye Diane en terre, qui esclaire
dans la ciel, et qui commande dans les enfers.
Mais quand vous me demandez, d’où vient la temeraire pretention
que j’ay d’estre aimé d’elle, et qu’en cela vous me nommez
monstre d’arrogance et de presomption, vous faictes bien paroistre que
vous scavez fort peu que c’est que l’amour, ny quels sont les effets
qu’il produit en ceux qui le recognoissent. Vous m’avez cent fois
advoué que l’amour est de soy-mesme bon, et je ne pense pas que
vous vueillez maintenant dire le contraire, vostre silence me fait
croire que vous y consentez. Et, à la verité, ce seroit
autrement contrevenir au jugement de tous ceux qui en ont parlé
avec raison, car, si rien ne peut produire que son semblable, amour
procedant de cognoissance du bon et du beau, ne peut estre aussi que
fort bon et fort beau. Mais ce qui est bon et beau, ne peut-il estre
veu et cogneu sans estre aimé ?
Je ne vous estime pas si hors de raison que vous le vueillez dire, mais
quand cela seroit, je vous convaincrois par les mesmes paroles que vous
venez de dire ; et en voicy les mesmes mots. [507/508] La
beauté, dites-vous, a des traits si violents que bien souvent
elle clost les yeux à ceux qui la voyent, et faict passer leurs
desirs beaucoup plus outre qu’il n’est raisonnable. Si donc ce qui est
beau et bon ne peut estre veu sans estre aimé, et si l’amour est
beau et bon, pourquoy appellez-vous en moy arrogance, ce qui est
raisonnable en tout autre, disant que c’est une temeraire pretention
que celle que j’ay, aymant cette belle, de pouvoir estre aymé
d’elle, puis que, si elle cognoist mon amour, et l’amour estant bon,
comment voulez-vous qu’elle cognoisse en moy ce qui est bon sans
l’aimer ? Ce seroit un deffaut en elle de jugement, lequel je ne pense
pas que personne que vous luy puisse reprocher.
Advouez donc, Phillis, si vous ne voulez l’outrager grandement, que,
cognoissant l’amour que je luy porte, elle l’aime, et que ma pretention
n’est point outrecuidée, ny moy un monstre si difforme que vous
me depeignez. Que si vous m’opposez que cette raison ne preuve qu’elle
m’ayme, mais seulement l’amour que je luy porte, je vous responds,
bergere, que cette amour que sa beauté a produit en moy, est un
accident inseparable de mon ame, de telle sorte que l’une ne peut
subsister sans l’autre. Et quand je dirois qu’ils sont tellement
changez l’un en l’autre, que mon ame est cette amour et cette amour est
mon ame, je dirois une verité tres-certaine, car il n’est pas
plus vray que je vis avec ceste ame qui me donne la vie, qu’il est
asseuré que je ne sçaurois vivre sans cette amour que je
luy porte.
Que si vous repliquez que, quand cela me seroit accordé,
toutesfois il ne s’ensuivroit pas que cette belle Diane me deust aimer,
parce que peut-estre elle n’a pas encore veu, ny cogneu cette amour, je
vous respondray, bergere, que je croy bien qu’elle n’en a pas
veritablement encores recogneu la grandeur, ou plustost l’extreme
immensité, car c’est ainsi qu’il faut nommer cette affection
avec laquelle j’ayme, ou plustost j’adore ma maistresse, parce qu’il
n’y a point d’assez grands services, ny d’assez grandes demonstrations
pour la pouvoir faire recognoistre entierement. Mais je ne puis douter
que ce bel esprit qui est en elle, n’en ayt clairement remarqué
et cogneu une grande partie, puis que si mes actions ne l’ont peu si
bien faire que je l’eusse desiré, vos reproches et vos paroles
m’y ont aidé quelquefois, sans que vous y ayez pensé ; et
mesme, en la presence de toute ceste honorable assemblée, vous
luy venez de dire que je me presente devant elle avec un cœur et un
visage plein d’amour. Les tesmoignages que nostre [508/509] ennemy rend
de nous quand ils nous sont advantageux sont bien plus croyables que
ceux que les personnes indifferentes rapportent. De sorte que ma belle
maistresse ne doutera nullement que, quand vous direz que j’ay le cœur
plein d’amour, et qu’à tous propos vous la nommerez nostre
maistresse, cela ne soit tres-veritable, puis que c’est un tesmoignage
que je n’ay point mendié, et qui par consequent ne luy peut
estre suspect.
Et ne faut que pour fuyr la rigueur de l’equité qui est en elle,
recognoissant le peu de raison que vous avez de debattre ceste gloire,
avec moy, vous recouriez aux faveurs que la nature vous a faictes,
alleguant que, comme fille, elle doit plustost aymer une fille qu’un
berger, et qu’en cette qualité vous avez de l’advantage par
dessus moy. Car au contraire il est bien plus naturel à une
fille d’aymer un berger, que non pas une autre fille comme elle, et
d’effect, si nous voulons rechercher les loix que la nature nous donne,
nous les trouverons tousjours exactement observées parmy les
animaux, qui n’usent pour leur conservation que de ces seules
ordonnances. Que si nous voulons considerer ce qu’ils font, avec qui
est-ce que la genice contracte amitié ? choisit-elle dans tout
le troupeau une autre genice comme elle, pour belle qu’elle puisse
estre ? La colombe s’allie-t’elle avec une autre colombe ? Mais la
tourterelle, de qui regrette-t’elle la perte d’un eternel veufvage ?
n’est-ce pas de celuy à qui dés le commencement elle
s’est appariée ? Vous le sçavez, Phillis, aussi bien que
moy, et l’experience ordinaire vous empesche d’en douter. Mais les
choses plus insensibles n’observent-elles pas cette loy de nature ? La
palme peut-elle estre contente qu’elle ne soit aupres du palmier ? Et
si elle en est esloignée, d’autant qu’elle est attachée
par les racines, et qu’elle ne peut s’en approcher, on la void pancher
et ses branches et tout le tronc du costé où il est, et
où elle voudroit bien aller, s’il luy estoit permis.
Ce n’est donc pas, ô Phillis, par les loix de la nature, comme
vous dites, que Diane vous doit aymer plus que moy, car si elle les
vouloit suivre, elle ne tourneroit pas seulement les yeux de vostre
costé. Que si toutesfois vous voulez qu’il soit ainsi, je vous
accorde, bergere, qu’elle vous ayme comme fille, mais consentez aussi
qu’elle m’ayme comme son serviteur. Vous ne pouvez pas y contredire,
car il n’est pas plus vray que vous estes fille, qu’il est tres-certain
que je suis son serviteur, ny il n’est pas plus naturel qu’une fille
aime une fille, que chacun aime celuy qui l’aime ; [509/510] par ainsi,
et vous et moy, aurons obtenu ce que nous demandons. Mais je voy bien
que maintenant vous changerez d’opinion, et que sans plus recourre
à cette amitié naturelle, puis qu’elle ne peut estre
à vostre advantage, vous rechercherez celle qui vient de
l’eslection. Et d’effect voilà qu’incontinent vous dites qu’elle
vous doit aimer plus que moy, parce que l’ordinaire conversation que
vous avez avec elle, plus estroitte que je n’ay pas, augmente l’amour,
soit parce que les perfections de la personne aimée sont mieux
recogneues, soit d’autant que l’on a plus de commodité de se
rendre ces devoirs mutuels, qui conservent et augmentent l’amour.
Mais, Phillis, ny mesme par cette voye vous ne parviendrez à ce
que vous pretendez, car elle vous en esloigne encore plus que l’autre,
d’autant que par la premiere raison vous pouvez peut-estre demander son
amitié comme estant fille, mais par celle-cy, vous courez
fortune de rencontrer la haine, au lieu de l’amour. Il est vray,
bergere, que la practique d’une personne aimable la faict aimer
d’avantage, mais il est tres-certain aussi que celle d’une personne
desagreable la fait encores plus hayr, d’autant que, comme par
l’ordinaire practique, nous venons à la cognois-sance des
perfections, de mesme par elle nous descouvrons mieux les imperfections
cachées. Et par cette raison, il advient presque tousjours que
ceste estroite pratique rompt plus d’amitiez, qu’elle n’en augmente, et
qu’il semble que les petits esloignemens rendent l’amour beaucoup plus
violente. Je ne voudrois pas, ô mon ennemie, expliquer d’avantage
ce poinct, si je pensois que vous ne voulussiez vous en servir à
mon desadvantage ; mais cela me contraint de dire que vous avez fait
comme ces mauvais orateurs qui, au lieu de soustenir la cause de leurs
cliens, descouvrent les raisons qui leur sont contraires. Comment,
bergere, pouvez-vous penser que la conversation ordinaire vous face
plus aimer ? puis qu’au rebours, c’est par elle que vous faites voir
les deffauts de vostre amitié qui sont tres-grands, et lesquels
vous ne pouvez nier, puis que cent et cent fois je vous en ay
convaincue en presence de ma belle maistresse.
Il seroit trop long, mon juge, et la recherche que j’en pourrois faire,
vous seroit trop ennuyeuse, si je voulois vous en faire souvenir par le
menu, outre que je l’estime inutile, puis que vous avez assez bonne
memoire, me semblant vous avoir ouy dire plusieurs fois que vous vous
en souviendriez en temps, et lieu. C’est à ceste [510/511] heure
le temps, ô ma belle maistresse, et voicy le lieu qu’il le faut
faire, tant pour monstrer que vous estes juste, que pour donner
tesmoignage que vous avez memoire de ce que vous promettez.
Punissez-la, cette glorieuse bergere, tant pour son outrecuidance, que
parce que les perfections qui sont en vous ne peuvent souffrir les
deffauts d’une si parfaicte amitié que la sienne.
Et par ainsi, ô Phillis, vous cognoistrez que l’advantage que
vous pretendez de ceste particuliere practique, vous est plus ruineuse
que favorable. Et à la verité ce que vous avez
allegué en cela a plus du reproche que de la raison ; puis que
vous estes plus prés de ma belle maistresse que moy, vous
sçavez bien qu’il n’est pas raisonnable, et que j’en ay assez de
desplaisir, sans que pour l’augmenter, vous me le remettiez devant les
yeux.
Et toutesfois, ny mesme en cela vous n’avez point d’advantage par
dessus moy, au contraire, je pense que si toutes choses sont bien
considerées, je l’auray par dessus vous, puis que la demeure que
vous faictes aupres d’elle, c’est seulement le jour, et encore de ce
temps-là vous en employez une grande partie hors de sa presence,
soit aux affaires de vostre maison, ou à d’autres
divertissemens, desquels vous ne pouvez vous desrober, et par ainsi
bien souvent ce que vous donnez à ma belle maistresse, c’est la
moindre partie du jour. Mais moy, au contraire, quand est-ce que le
jour me surprend que je ne sois aupres d’elle ? Quand est-ce que la
nuict me vient trouver ailleurs ? Et quels divertissemens m’en peuvent
separer ? Il faut, bergere, que vous sçachiez que tant s’en faut
que ces choses qui sont hors de moy, m’ayent peu trouver en autre part
qu’avec elle, que moy-mesme je ne me suis jamais pris garde d’avoir
esté en quelqu’autre lieu depuis que j’ay commencé de
l’aymer continuellement.
Phillis ! je la voy, continuellement je la contemple, et
continuellement je l’adore, et vous pouvez dire que vous estes plus
souvent aupres d’elle que je ne suis ? O bergere ! ostez ceste opinion
de vostre ame, et croyez qu’elle-mesme n’y a peu estre plus souvent que
moy, et si je ne craignois de dire trop et par dessus la creance de la
plus grande partie de ceux qui m’escoutent, je dirois avec
verité que je suis encore plus souvent aupres d’elle
qu’elle-mesme. Et il est vray que j’y suis plus souvent, car elle,
quelquefois se divertit par la presence des autres bergeres,
quelquefois pour parler à elles, et quelquefois pour leur rendre
les devoirs d’amitié et de courtoisie, et quelquefois pour les
soucis [511/512] des affaires domestiques, au lieu que moy, je suis
continuellement attaché aupres d’elle comme Promethée sur
son rocher, ou plustost comme le corps et l’ame le sont ensemble par
les liens de la vie ; car il n’est pas plus naturel au corps de mourir
aussi tost que l’ame s’en separe, qu’il seroit asseuré que je
mourrois, si je me separois un moment de cette belle pensée.
Je voy bien, bergere, que vous riez de m’ouyr dire que je suis
continuellement aupres de ma maistresse, puis que vous croyez que cela
n’estant que de la pensée, je suis personne qui me contente fort
des imaginations. Que voulez-vous, Phillis, que j’y fasse ? J’avoue que
si j’y pouvois estre et de la pensée et du corps, je serois
encore plus content ; mais si vous diray-je bien que de la façon
que j’y suis, j’y suis plus parfaictement que vous, puis que le plus
souvent que vous y estes de la presence, vous en estes infiniment
esloignée par la pensée, qui vous emporte ordinairement
fort loing de là, ne laissant où il semble que vous
soyez, que le corps, qui est la moindre partie de vous, au lieu que la
mienne n’ayant ny desir, ny contentement qu’aupres d’elle, elle n’en
part jamais, pour quelque divertissement qui se puisse presenter.
Que si vous dites que ces pensées sont bien incapables et bien
inutiles pour la servir, puis que ce ne sont que des imaginations, ah !
bergere, prenez garde que par mesme moyen vous ne blasmiez ces
intelligences qui n’adorent le grand Tautates qu’avec la pure
pensée, et qui continuellement ne parlent et ne conversent avec
luy que par la voye de la contemplation ! Et vous semble-t’il que le
moyen avec lequel je suis aupres de Diane soit inutile, et tant
incapable de la servir, puis que je la sers et l’adore en terre comme
ces pures pensées servent et adorent le grand Tautates dans le
Ciel. Ce seroit un blaspheme de le penser, et plus grand encore de le
dire, et duquel je m’asseure vous ne demeureriez pas longuement impunie.
Vous voyez donc, ô Phillis, combien cette raison que vous avez
alleguée est meilleure pour moy que pour vous ; croyez que celle
que vous dites de l’avantage du sexe duquel vous estes favorisée
par-dessus le mien, n’est pas moins confusion. Car j’advoue, et je
l’advoue avec verité, que les femmes sont veritablement plus
pleines de merite que les hommes, voire de telle sorte que, s’il est
permis de mettre quelque creature entre ces pures et immortelles
intelligences, et nous, je croy que les femmes y doivent estre, parce
qu’elles nous surpassent de tant en perfection, que [512/513] c’est en
quelque sorte leur faire tort que de les mettre en un mesme rang avec
les hommes, outre que nous pouvons avec raison les estimer un juste
milieu pour parvenir à ces pures pensées (c’est ainsi que
les plus sçavans les nomment presque ordinairement), puis que
nous apprenons par l’experience que c’est d’elles que toutes les plus
belles pensées que les hommes ont, prennent leur naissance, et
que c’est vers elles qu’elles courent, et en elles qu’elles se
terminent. Et qui doutera qu’elles ne soient le vray moyen pour
parvenir à ces pures pensées, et que Dieu ne nous les ait
proposées en terre pour nous attirer par elles au Ciel,
où nos druides nous disent devoir estre nostre eternel
contentement ? Quant à moy, je l’avoue, je le croy, et je suis
prest à le maintenir jusques à la fin de ma vie, mais que
pour cela vous deviez estre plus aimée de ma maistresse, ô
bergere ! rayez cette opinion de vostre creance, tant s’en faut, je
croy qu’il doit faire un contraire effect.
Nous avons dit que, quand quelque chose faict tout ce que la nature luy
permet de pouvoir faire, et qu’elle s’esleve à toute la hauteur
où elle peut naturellement se hausser, elle est grandement
estimable ; et maintenant je dis que celuy qui fait moins que ce que
naturellement il peut faire, doit estre beaucoup plus blasmé, et
mesme quand c’est une chose de soy-mesme louable, que si par la
naturelle impuissance il laisse de la faire. Par cette raison, comment,
bergere, ne serez-vous bien fort taxée, estant née fille,
qui est un sexe si parfaict, qu’il tient le milieu entre ces purs
entendemens et nous, d’aymer si imparfaictement que vous faites, et
mesme un suject si plein de perfection ?
Je tiens pour certain que Diane, si quelquefois elle a daigné
jetter les yeux sur nous, et je croy que sa douceur, sa bonté et
sa courtoisie naturelle le luy a fait faire bien souvent, je tiens pour
asseuré, dis-je, qu’elle n’a jamais consideré mon extreme
affection sans l’estimer, ny la foiblesse de vostre amitié, sans
la blasmer, car elle a veu la mienne si parfaite et entiere, et
tellement exempte de toute reproche, qu’elle n’a peu moins faire que de
louer grandement qu’un sexe tant imparfait que celuy des hommes, ait
peu en moy comporter une si parfaite amour que la mienne. Et au
contraire, elle n’a peu considerer en vous une amitié si pleine
de deffauts et de manquemens, sans mesestimer celle qui est cause que
le sexe des femmes, qui est de tant avantagé de la nature par
dessus le nostre, soit tant inferieur en l’amour à celuy d’un
homme. [513/514]
Mais voicy d’autres raisons, ma maistresse, qu’elle allegue contre moy,
qui ne sont guere plus à son advantage, pour m’accuser envers
Amour du crime de leze-majesté. Elle dit que toutes les
demonstrations que j’ay faictes de vous aymer, n’ont esté que
des feintes et des desguisemens, et il luy semble de bien prouver cette
calomnie, quand elle dit que c’est par gageure que je vous ayme, et
qu’auparavant je ne vous aimois point. Mais je vous supplie, mon juge,
prenez bien garde aux mauvaises consequences qu’elle tire de ses
presuppositions. J’avoue, Phillis, que c’est par gageure que j’ayme
Diane, et que ceste gageure a donné commencement à mon
affection, mais faut-il conclure pour cela que mon amour ne soit que
dissimulation, ou que pour n’en avoir point aimé d’autres
auparavant, je n’ayme point maintenant Diane ? Nullement, bergere, car
encore que par gageure on coure à qui atteindra plustost le
terme proposé, faut-il croire que l’on ne coure pas pour cela
à bon escient ? Au contraire, n’est-ce pas la gageure, et le
desir de vaincre, qui nous fait faire des efforts veritables, qui
semblent presque par dessus nos forces en nous attachant des aisles aux
pieds, tant la naturelle inclination que chacun a en soy de surmonter,
a de force en toute personne bien née ? Ne dites donques plus,
mon ennemie, que mes extremes passions, que mes trespas et mes
transports soyent des déguisements, des feintes et des
dissimulations ; car il est vray que j’ay aymé par gageure, mais
il est encore plus certain que mon affection est tellement veritable et
asseurée, que je ne suis pas plus vrayement Silvandre, que je
suis avec toute verité serviteur de cette belle Diane.
Et ne faut penser qu’encores qu’auparavant je n’eusse point d’amour
pour elle, maintenant aussi je n’en aye point. Qui voudroit tirer cette
conclusion de cette sorte, pourroit de mesme dire que Phillis n’est
point au monde, parce qu’autrefois elle n’y a point esté, car,
bergere, s’il vous disoit : avant que de naistre, vous n’estiez point
née, doncque vous ne l’estes point encore, il diroit comme vous,
lors que pour preuver que je n’ayme point Diane, vous dites qu’il y a
cinq ou six lunes que je ne l’aymois point. Si vous disiez qu’il n’y a
pas longtemps que cette amour est née, vous diriez vray, et je
l’avouerais avec vous, non pas sans beaucoup de regret d’avoir vescu un
si long aage sans l’avoir employé en son service ; mais quand
vous taschez de preuver que je ne l’ayme point, parce qu’il y a quelque
temps que je ne [514/515) la cognoissois point, et qu’est-ce dire autre
chose, sinon que celuy qui n’est pas nay aujourd’huy, ne naistra jamais
plus ?
Or maintenant, voyez, ma maistresse, comme elle se contredit sans y
penser, mais ne vous en estonnez point, car c’est le propre du mensonge
et de la calomnie de se contredire, et d’estre diverse, au lieu que la
verité est tousjours une. Mais confessons luy, dit-elle, que
vostre beauté l’ait attaint un peu, et que par ce moyen il soit
en quelque sorte à vous. Et quoy ! Phillis, vous dites que vous
avez de l’amour pour cette belle Diane, et que l’ordinaire pratique que
vous avez d’elle vous donne plus de commodité d’en recognoistre
les perfections, et comment entendez-vous ce que vous venez de dire ?
Confessons luy, dites-vous, que vostre beauté l’ait attaint un
peu, et que par ce moyen il soit en quelque sorte à vous. Est-il
possible, si vous avez recogneu les perfections de Diane, que vous
puissiez croire que l’on les puisse aimer un peu ? O ignorance de la
force de sa beauté ! jamais il ne part de sa main un coup qui ne
porte jusques au cœur, et le cœur n’est jamais attaint que la blesseure
n’en soit mortelle. Vous pourriez parler de cette facon des communes
beautez qui se remarquent en quelques autres bergeres, et lesquelles,
quand elles esgratignent un peu la peau, l’on pense qu’elles ont fait
une tres-grande preuve de leur force, mais de celle de Diane ? ô
que les coups vous en sont bien incogneus, puis que vous en parlez de
cette sorte ! Apprenez de moy, ô mon ennemie, que le lezard qu’on
dit ne demordre jamais, et que la remore qui peut arrester la violence
d’un vaisseau qui a le vent à pleines voiles, s’attachent avec
moins de fermeté que ces perfections, depuis qu’elles ont
touché un cœur. Soyez tres-asseurée que les nœuds
Gordiens qu’on estimoit indissolubles, peuvent estre desnoués
plus aisément que ceux desquels elle lie une ame quand une fois
elle l’a prise. Et croyez pour chose tres-veritable que le feu dont nos
druides nous disent que tout l’univers à la fin doit estre
embrasé, cede et en grandeur et en violence à la moindre
estincelle de celuy dont ses yeux bruslent ceux qui les voyent.
Et ne dites plus, peu experimentée bergere, que l’on peut
l’aymer un peu, ou que l’on peut estre en quelque sorte à elle.
Tous ceux qui l’aimeront, ce sera extremement, et tous ceux qui seront
à elle, le seront entierement. Et lors que vous dites que je
l’ayme un peu, vous confessez sans y penser que je suis le plus
amoureux homme du monde, et par consequent qu’il n’y a rien qui se
puisse [515/516] égaler à la grandeur de mon affection.
Que si ces paroles peuvent faire, je pense, que ce seront ceux qui ne
sçauront quels sont les effects d’amour ou qui n’en auront
jamais ressenty les blesseures, car les autres compatiront à mon
mal par le sentiment qu’ils auront du leur. Mais à vous,
Phillis, il est permis de parler de ceste sorte, et de vous moquer de
la grandeur de mon affection, qui vous estes trouvée un suject
incapable d’en estre touchée, ou plustost qui n’avez jamais
tourné les yeux sur le suject qui peut faire mourir d’amour tous
ceux qui le verront.
Mais, ma maistresse, voyez, je vous supplie, quel reproche mon ennemie
me fait pour preuver que je ne vous aime point, ou pour faire mespriser
mon affection, et jugez par là si elle a ouy parler quelquefois
d’amour ! N’est-elle pas bien gracieuse quand elle m’accuse de n’avoir
jamais rien aimé que vous, et que vous estes la premiere qui
m’avez surmonté ? J’advoue que voicy un blasme duquel je n’ay
jamais ouy parler, et duquel toutesfois je me dis librement coulpable ;
car il est vray que vous avez esté non seulement la premiere et
la seule que j’ay aymée, mais de plus que vous serez encore la
seule et la derniere que j’aymeray jamais. Et s’il advient autrement,
escoutez bien, mon ennemie, afin que vous continuyez à m’accuser
de ceste faute. Et s’il advient, dis-je, autrement, ô soleil qui
m’esclairez ! ô air qui me laissez respirer ! et vous, ô
terre qui me soustenez et qui me nourrissez ! couvrez mes yeux
d’eternelles tenebres, estouffez mon cœur parjure, et m’engloutissez
dans vos abysmes comme indigne de veoir de vivre, ny d’estre veu ! Je
monstreray par mon unique affection que comme il n’y avoit rien qui
fust capable de m’apprendre à aymer que la seule beauté
de Diane, de mesme il n’y a point d’autre cœur qui puisse jamais
arriver à l’aymer ; et j’apprendray aux plus sçavans par
l’eternelle durée de mon amour, qu’ils se trompent, quand ils
nous enseignent que tout ce qui a eu commencement doit avoir une fin,
car, ô Phillis, cette affection que vous vous vantez d’avoir veu
naistre, ne vous servira pas seulement, mais tous les siecles à
venir.
Que si cette unique et eternelle affection est estimable, si celle
à qui elle s’adresse m’en veut faire quelque grace, et comment,
bergere, pouvez-vous dire qu’elle vous soit deue ? Est-ce comme vous
presupposez que vos reproches ont esté cause de cette amour, et
que tout ce qui en est procedé, vous doit estre attribué
comme à celle qui en est l’origine ? Prenez garde, Phillis, que
cela vous [516/517] estant accordé, il ne soit fort à
vostre desavantage, car ceux qui sont cause du mal en doivent estre
chastiez ; mais si, comme vous dites, ma maistresse se doit plustost
mocquer de moy, que d’avoir esgard à ma peine, il s’ensuivra que
ce sera de vous de qui elle se rira, et non pas de Silvandre, puis que
vous vous en attribuez toute chose.
Mais n’ayez peur, bergere, je ne veux pas vous quitter mes justes
pretentions à si bon marché. Lors que quelqu’un faict par
autruy quelque chose, il faut considerer quelle est l’intention de
celuy qui la faict faire, car si son intention est bonne, il ne doit
point estre blasmé du mal qui en arrive, pourveu que d’ailleurs
il n’en soit point coulpable, non plus que si son dessein estoit
mauvais, il ne doit point avoir part à la gloire ny au profit
qui en procede. Or si vous m’accordez ce que je dis (je croy que
personne ne le peut nier), voyons, avant que vous donner ny louange ny
blasme, quelle estoit vostre intention, lors que nostre gageure fut
proposée par vous. Nous n’aurons pas, ma maistresse, beaucoup de
peine à le descouvrir, car elle-mesme nous l’a dit : les
desguisemens, a-t’elle dit, et les feintes recogneues apportent de la
haine. Mais Diane sçait que toutes tes recherches ne procedent
que de la gageure que tu as faite, et que tout ce qui s’en est ensuivy
n’est que par feinte, donc elle te doit vouloir mal.
Voyez vous, ma maistresse, comme elle a pensé qu’en cette
gageure je n’userois que de feinte et de dissimulation, et puis l’on
est louable ou blasmable par l’intention. Ne la condamnerez-vous pas
coulpable de tous les desguisemens, de toutes les dissimulations et de
toutes les feintes dont elle m’accuse, et desquelles elle pensoit que
je me deusse servir ?
Et n’ay-je pas juste raison de dire : C’est vous, ô Phillis, qui
par la gageure m’avez donné feintement à cette belle
Diane, mais c’est mon cœur qui veritablement m’a donné à
elle par la cognoissance qu’il a eu de ses perfections ? Doncques
à vous se doivent les chastimens avec lesquels les feintes et
les tromperies doivent estre chastiées, et à mon cœur les
faveurs et les graces qu’une veritable affection peut meriter.
Ne me dites donc plus que je vous quitte cette pretendue victoire, pour
monstrer mon esprit et mon jugement : mon esprit, ayant sçeu si
bien desguiser une fausse affection, sous le visage d’une veritable
amour ; et mon jugement, pour avoir si bien recogneu l’avantage que
vous avez par dessus moy. Car au contraire, [517/518] je monstrerois
à tous que je n’ay point d’esprit, si j’avois aymé
feintement ce qui est le plus digne en l’univers d’estre parfaictement
aymé, et je donnerois cognoissance de n’avoir point de jugement,
si je ne cognoissois bien l’avantage que ma vraye et parfaite affection
me donne par dessus la vostre, feinte et si pleine de defauts.
Je veux, bergere, que vous confessiez vous-mesme le contraire de ce que
vous me reprochez, et que vous soyez la premiere qui direz, voyant la
durée de mon amour et sa perfection, qu’il n’y a point
d’affection, pour mal commencée qu’elle soit, et à qui
par gageure ou pour passe-temps on se laisse embarquer, qui ne puisse
se rendre tres-veritable et tres-asseurée, puis que celle-cy,
à qui un gratieux essay a donné naissance, s’est rendue
telle en moy, que les années et les siecles qui peuvent mesurer
toute l’estendue du temps auront moins de durée en l’univers que
ceste affection en mon ame.
Mais, ô mon ennemie, toutes ces considerations et tous ces
discours sont bien en vain, ce me semble, puis que ce n’est qu’entre
nous que nous debattons à qui aura la victoire, ce n’est pas
là où gist la difficulté. Je ne doute point que ce
chapeau de fleurs que j’ay mis aux pieds de Diane ne me fust acquis
avec raison, s’il falloit que quelqu’un de nous eust ceste victoire que
nous pretendons. Mais helas, ô Phillis ! j’ay grand peur, et ce
n’est pas sans raison, si je crains qu’elle ne sera ny à l’un,
ny à l’autre ; car tout ce que nous avons allegué pour
meriter son amitié, pourroit bien avoir lieu pour le regard de
quelque autre, mais pour Diane nullement, Diane, de qui les perfections
et les merites surpassans toutes les forces de la nature, mesprisent
aussi toutes les loix qu’elle donne aux mortels.
Et par ainsi, quand nous disons que l’amour se doit payer par l’amour,
et que les longs et fideles services sont dignes d’estre recogneus, ce
sont veritablement des raisons pour les hommes, et qui les obligent
à les ensuivre, mais nullement pour Diane, en qui le Ciel a
voulu mettre tant de graces que, la relevant par dessus les mortels,
elle l’a voulu esgaler à ceux qui habitent parmy les estoilles.
A qui faut-il donc que je m’adresse ? et à quoy faut-il que je
recoure ? M’addresseray-je à l’amour, et recourray-je à
la justice avec laquelle toutes les choses sont balancées, et
recompensées. Mais comment ne sera-ce inutilement, puis qu’amour
n’a rien affaire avec Diane, et que ce qui est juste pour toute
[518/519] autre seroit injustice pour elle ? Adressons-nous, ô
Silvandre, et recourons à elle-mesme, et laissans là
toutes les autres puissances et toutes les autres raisons, disons luy.
A ce mot, il se jetta à genoux devant Diane, et puis, luy
tendant les mains, il continua :
0 Diane ! l’honneur non seulement de ces Forests et de ces rivages,
mais la gloire de tous les hommes, et l’ornement de tout l’univers,
vous voyez devant vous un berger, qui non seulement vous ayme, et vous
offre son service et sa vie, mais vous adore, et vous sacrifie et son
cœur et son ame, avec une si entiere affection, ou plustost devotion,
que tout ainsi que la nature ne peut plus rien faire qui se puisse
esgaler à vous, aussi l’amour ne sçauroit plus allumer
une si grande ny si parfaicte affection dans quelque autre cœur que ce
soit. Et toutesfois le grand Tautates s’est pleu à vous
advantager de telle sorte par dessus les œuvres de ses mains, qu’encore
que je sçache bien que cette extreme amour et entiere devotion
me pourroit faire esperer avec raison de toute autre quelque grace et
quelque faveur, et ne le recevant point, donner lieu à mes
plaintes et à mes doleances, si recognois-je bien que pour vous,
cela ne peut estre, à qui tous les cœurs et tous les services
des mortels sont deus, et qui ne peuvent vous estre refusez sans
offence, ny, vous estans rendus, meriter rien de plus avantageux pour
nous, sinon qu’en vous aimant, servant, et adorant, nous vous rendons
les devoirs ausquels tous les hommes vous sont obligez.
Aussi je ne me presente pas maintenant devant vos yeux pour vous
demander quelque recompense de mes services, ny de mon affection, tant
pour la consideration que je viens de dire, que d’autant qu’il n’y en a
point qui soit digne d’elle que le seul honneur d’estre aymé de
vous. Et cette demande seroit une outrecuidance trop extreme, et par
dessus toutes mes esperances, mais seulement pour vous supplier par la
chose du monde que vous avez la plus aymée, et ( si jusques icy
rien n’a esté assez heureux pour avoir eu cette faveur), je vous
requiers par la personne bien-heureuse que le destin vous ordonnera
d’aymer, de vouloir seulement rendre un favorable, mais juste
tesmoignage que je sçay veritablement bien aymer, et qu’il n’y a
personne qui ayme mieux que Silvandre, ny qui merite mieux d estre
aymé par une vraye amour et parfaite affection.
Silvandre acheva de parler de cette sorte, et sans se vouloir [519/520]
relever, quelque signe que Diane luy fist de la main, il voulut
attendre à genoux son jugement. Et parce que Phillis vouloit
repliquer sur ce que Silvandre luy avoit respondu, Adamas, voyant que
l’heure de partir pressoit, luy dit qu’elle ne le pouvoit plus faire,
parce qu’il n’avoit tenu qu’à elle de dire tout ce qu’il luy
avoit pieu. De sorte que Diane, apres avoir quelque temps
consideré ce qu’elle avoit à dire, parla enfin de cette
sorte.
JUGEMENT
de la bergere Diane
L’amour estant l’une de ces choses, desquelles les effets
doivent
rendre plus de tesmoignage que les paroles, et le different qui est
entre Phillis et Silvandre estant de cette qualité, nous n’avons
pas voulu mettre moins de soing à remarquer leurs actions et
toutes les choses qui se sont passées jusques icy depuis le
commencement de leur gageure, qu’à bien peser les raisons
maintenant alléguées par tous les deux.
Et ayant bien meurement balancé et consideré le tout, et
usant du pouvoir.qui en cet endroict nous a esté donné,
NOUS DISONS et declarons que veritablement Phillis est plus aymable que
Silvandre, et que Silvandre se sçait mieux faire aymer que
Phillis. Et pour ne laisser personne en doute de nostre intention, NOUS
ORDONNONS que Phillis s’asseoira dans le siege où je suis, et
que Silvandre me baisera la main ; et en fin, que Phillis rendra son
chapeau de fleurs au sage Adamas qui le luy a donné, et
Silvandre reprendra le sien de mes mains, et le portera tousjours
à l’avenir, en le renouvellant lors qu’il flestrira, afin que
cette marque luy en demeure eternelle parmy les autres bergers.
A ce mot, elle se leva et alla prendre Phillis par la main, et luy
faisant rendre son chapeau de fleurs au druide, la fit asseoir
dans le siege où elle estoit, et relevant la guirlande de Sil-
vandre, la mit sur la teste au berger, et luy tendit la
main tout à genoux qu’il estoit, afin qu’il la>
baisast, ce qu’il fit avec tant de contentement et de transport,
que la bergere cogneut bien (si elle ne l’avoit faict
encore) que ce n’estoit point un baiser qui procedast
d’une feinte affection.
[520/521]