Cette Astrée, à qui les meilleurs esprits ont
eslevé des autels, et qui se peut vanter d’avoir porté sa
gloire jusqu’au poinct de se faire bastir des temples en toutes les
parties de l’univers, orpheline, depuis deux ans, se vient jetter aux
pieds de V. M. pour y trouver le secours que son innocence merite.
Elle n’attend sa protection que de vous : Polemas tient toute sa
province occupée par l’injustice de ses armes ; et Celadon,
languissant encore sous les habits d’Alexis, n’oseroit faire paroistre
en sa necessité, que les traicts de la foiblesse d’une fille.
Si bien, Madame, que si vostre pitié ne fait pour elle un
glorieux effort, il est presque impossible qu’elle ne perisse avec
infamie, et qu’elle ne soit desormais la honte et la fable de ceux qui,
[3/4] depuis sa naissance, n’en avoient osé parler qu’avec
admiration. II y a quelque temps que la France ne la void que sous un
habit deschiré par lambeaux, et sous un visage capable de faire
mourir d’horreur ceux qui n’auroient pas accoustumé de voir des
monstres, mais aujourd’huy qu’elle a retrouvé les mesmes graces,
dont son pere avoit appris de l’embellir, elle croit que sans
effronterie elle peut se presenter devant vous, et sans temerité
esperer que V. M. luy accordera quelques-uns de ses regards, qu’elle ne
donne qu’aux plus belles choses.
Que si cet incomparable soing, sur lequel s’appuye la seurté de
cet empire, vous permet quelquefois, Madame, de souffrir son entretien
innocent, peut-estre vous fera-t’elle avouer qu’il y peut avoir de
douces heures en la vie, et que ce n’est pas le moindre divertissement
que V. M. puisse choisir, en attendant que Louys, ce roy qui regne
encor plus absolument dans nos ames que sur nos corps, revienne
chargé des lauriers qui luy restoient à cueillir, vous
rendre compte de ses triomphes.
Pour moy, Madame, qui luy sers de guide au dessein qu’elle a de se
donner à vous, je jure que je ne l’eusse jamais entrepris, si je
n’eusse bien creu que mon obeissance excuseroit ma temerité, et
que tout le monde pourroit un jour recognoistre que le plus glorieux
advantage que j’en espere, c’est de pouvoir protester solemnellement,
Madame,
que je suis de Vostre Majesté,
Tres-humble, tres-obeissant, et tres-fidelle serviteur et subjet,
BARO. [4/5]