LA VRAYE ASTRÉE
DE MESSIRE HONORÉ D’URFÉ
QUATRIESME PARTIE
LIVRE PREMIER
Depuis que Galathée, par la violence d’une extréme
jalousie, avoit esloigné de sa presence la nymphe Leonide, elle
avoit diverses fois desiré de la revoir encore auprés
d’elle,
tant parce que son bon naturel luy remettoit bien souvent devant les
yeux l’affection et la fidelité de cette fille, que, d’autant
que sa passion s’estant peu à peu remise, son jugement
preoccupé avoit repris ses forces, et luy avoit fait
recognoistre qu’elle n’estoit pas si coulpable qu’en l’excez de son
desplaisir elle l’avoit jugée. Outre que les tesmoignages que
Silvie avoit tousjours si sagement rendus de sa compagne, lors que
Galathée luy en avoit parlé, n’avoient pas eu peu de
force à descharger Leonide de la fuitte de Celadon.
Mais ce qui tout à fait luy fit oublier toutes les occasions
quelle avoit eues d’estre en colere contre cette nymphe, ce fut la mort
de Clidaman, et l’entreprise de Polemas, qui se vouloit emparer et de
sa personne et de ses Estats parce que les grandes passions ont cela de
propre d’envelopper en elles les moindres desplaisirs, de telle sorte
que nostre ame mesme n’y replie pas sa pensée pour les
considerer. Et la Nymphe estoit tellement offensée contre la
hardiesse et la trahison de Polemas, que toutes choses luy eussent
esté douces, pourveu qu’à son gré elle l’en eust
peu faire chastier, monstrant bien par ce ressentiment combien un
courage genereux peut difficilement supporter une indigne violence.
Et voyez comme le Ciel se mocque de la finesse des hommes, et avec
quelle facilité il change le conseil des plus rusez à
leur dommage, puis que l’artifice dont Polemas avoit usé
à ruiner [9/10] Lindamor auprés de Galathée,
venant
à estre descouvert, fut cause qu’elle l’ayma
davantage ; et la temeraire entreprise sur laquelle il avoit
jetté les fondemens de sa future grandeur, qu’il desseignoit
d’eslever par la ruine de celle de Lindamor, fit renouveller en
Galathée l’amour presque aneantie qu’elle avoit portée
à ce chevalier, et r’asseurer cette affection qui avoit
esté tant esbranlée par les artifices, et de luy, et de
Climante.
Mais parce que Lindamor estant fort esloigné d’elle, ne pouvoit
si promptement estre le tesmoin des faveurs que cette amour
renouvellée luy preparoit, Galathée mouroit d’impatience
de n’avoir personne à laquelle elle peust ouvrir son cœur, sans
crainte de descouvrir ce qu’elle cognoissoit bien estre tres-necessaire
de celer. Car lors qu’elle jettoit les yeux sur ceux qui estoient
autour d’elle, elle n’y voyoit personne qui fust capable de recevoir ce
secret, d’autant que pour Silvie et sa nourrice, qui sçavoient
une grande partie de ses plus secrettes passions, l’une luy sembloit
trop jeune, et l’autre trop aagée ; car encores que
l’affection de toutes deux, et leur fidelité luy fussent assez
cogneues, voire mesme la prudence et sagesse de Silvie, plus qu’il ne
sembloit pas que son jeune aage peust comporter, si est-ce que ces
affaires d’estat luy sembloient estre un trop pesant fardeau pour les
leur confier.
Cette consideration estoit cause qu’elle alloit recherchant un bon
sujet pour r’appeller Leonide auprés d’elle, se ressouvenant
bien
qu’elle n’avoit jamais eu occasion de soupçonner, ny sa
fidelité, ny son affection, sinon pour le sujet de Celadon,
duquel ayant maintenant l’esprit assez esloigné, pour les
nouveaux accidens qui estoient survenus, et desquels elle estoit tant
agitée, il sembloit qu’elle en eust mesme perdu la memoire. De
sorte que ne pouvant blasmer en elle que ce qui ne la touchoit presque
plus, et au contraire y ayant plusieurs choses qu’elle ne se pouvoit
empescher d’estimer plus qu’en toutes celles qui la servoient elle
regrettoit la perte qu’elle en avoit faite, et s’accusoit en quelque
sorte de trop de promptitude, avec dessein de ne perdre point
d’occasion de la r’appeller, et de la mieux traitter à
l’advenir. II est vray que, d’autant que naturellement chacun desire de
couvrir les fautes qu’il a faites, et qu’elle n’eust pas voulu estre
blasmée de legereté, ny d’inconsideration en cet
esloignement de Leonide, elle alloit cherchant avec un soing extreme
quelque bonne occasion de la faire revenir, sans qu’on se peust
appercevoir du [10/11] sujet qui l’avoit separée d’elle ;
si bien que quand on luy dit que le trompeur Climante estoit revenu, et
qu’elle entendit le desir qu’avoient Amasis et Adamas, de
sçavoir si c’estoit le mesme faux druyde qui les avoit desja
trompées, elle dit que Leonide mieux que tout autre le pourroit,
recognoistre, quoy qu’elle sceust bien que Silvie en avoit autant de
cognoissance, qu’elle, et pour ne perdre cette occasion donna charge au
grand druide de la luy ramener promptement sans luy faire aucun
semblant de tout ce qui s’estoit passé.
Leonide, au contraire, quand son oncle luy fit entendre la
volonté de Galathée, voulut bien luy obeir, pour ne
donner point une trop claire cognoissance du mescontentement qu’elle y
avoit receu, mais avec resolution de revoir les douces rives de Lignon
le plus-tost qu’il luy seroit possible, tant pour se desmesler de la
confusion qu’elle sçavoit estre en la suitte de la Nymphe, que
pour revoler tant plustost à l’agreable liberté en
laquelle elle avoit vescu si doucement entre ces discrettes et belles
bergeres. Et quoy qu’en ce dessein elle ne se disoit pas à
elle-mesme le principal subject qui luy faisoit desirer son retour, si
est-ce que veritablement c’estoit pour revoir Celadon qu’elle y avoit
laissé, desguisé des habits et du nom d’Alexis fille
d’Adamas le grand druide, et parmy les gentilles bergeres de ce rivage.
Car encor qu’elle eust fait tout ce qu’il luy avoit esté
possible pour se despouiller de cette affection, si avoit-elle bien
recogneu que l’ame mal-aisément peut r’avoir la liberté
qu’une
fois elle a soubsmise à une puissante amour, parce qu’elle ne se
pouvoit separer de sa passion, quoy qu’elle cogneust bien qu’il n’y
avoit point d’esperance que jamais Celadon se pust guerir de celle
qu’il avoit pour Astrée, monstrant bien par la l’opinion estre
fausse de ceux qui croient n’y avoir point d’amour sans esperance.
Lors que Leonide arriva en la maison de son oncle Adamas, quoy qu’il
fust encore assez matin, si trouva-t’elle chacun prest à partir
: car le druide qui sçavoit bien qu’aux importantes affaires la
diligence est requise, et qu’elle se peut dire celle qui leur donne la
vie et l’accomplissement, dés la pointe du jour avoit mis ordre
à tout ce qui estoit necessaire, tant pour faire porter Damon
avec le moins d’incommodité qui se pourroit pour ses blesseures,
que pour le faire conduire et Madonte aussi en asseurance à
Marcilly, où il les accompagna avec Leonide et plusieurs
solduriers qu’Amasis pour leur seureté luy avoit envoyez,
feignant toutesfois que c’es-[11/12]toit pour l’honorer, et non pas
pour craindre que par les chemins il luy fust fait aucun outrage.
Silvie, et la pluspart de ses compagnes qui sçavoient le retour
de Leonide, la vindrent attendre à la derniere porte du
chasteau, où elles luy firent tant de demonstrations de bonne
volonté, qu’elle recogneut bien que veritablement elles
l’aimoient, si toutesfois quelque vraye amitié se peut trouver
dans la Cour. Mais sur toutes Silvie l’embrassa et baisa plusieurs
fois, sans se pouvoir lasser de luy donner des tesmoignages de son
affection ; et soudain qu’elle eut salué Amasis, qui la
receut avec un tres-bon visage, et qu’elle eut baisé les mains
à Galathée, qui luy fit des caresses extraordinaires,
elles se demeslerent le plus discrettement qu’elles peurent de leurs
compagnes, et se retirerent à part, où elles se rendirent
compte de tout ce qui s’estoit passé depuis qu’elles n’avoient
esté ensemble.
II est vray que Leonide luy raconta bien avec quel repos d’esprit elle
avoit passé le peu de jours de son esloignement en la compagnie
des belles et discrettes bergeres de Lignon, et luy dit des merveilles
de la beauté, des vertus et de la courtoisie et civilité,
particulierement d’Astrée, de Diane et de Phillis. Mais, plus
fine en cela que sa compagne, elle ne luy dit pas un mot de Celadon,
luy semblant que c’estoit peu de discretion de se fier en cette jeune
fille d’une chose qui estant sceue luy pouvoit rapporter tant de
desplaisir et de confusion. Et lors que Silvie luy demanda des
nouvelles d’Alexis, la pensant fille d’Adamas, elle luy en parla assez
froidement, et comme avec nonchalance, la luy despeignant pour une
bonne fille, et de qui l’esprit correspondoit entierement à la
profession de druide en laquelle elle avoit esté tousjours
eslevée. Damon et Madonte furent cependant receus avec tout
l’honneur qu’Amasis et Galathée leur purent rendre, tant pour
leur merite, que pour obliger Damon à les assister en ces
urgentes affaires qu’elles prevoyoient. Incontinent qu’il fut mis dans
le lict, et que les chirurgiens l’eurent visité, ses playes
furent trouvées si belles, quoy que le bransle de la lictiere
les eust un peu alterées, qu’ils jugerent tous qu’en peu de
jours il seroit entierement guery. Et, à la verité, outre
que ses blessures, quoy que grandes, n’estoient pas dangereuses, sinon
par la grande perte de sang qu’il avoit faite, encore avoit-il
trouvé un si bon remede à tous ses desplaisirs, en
rencontrant Madonte, et recognoissant en elle une aussi entiere
affection qu’il eust sceu desirer, que chacun jugea par la prochaine
[12/13] guerison de ses playes, que le meilleur remede pour guerir le
corps, c’est d’en commencer la cure par le cœur. Madonte, de son
costé, qui, au rapport de chacun, et par l’experience, recogneut
le profit que ce chevalier recevoit de son bon visage, estoit
ordinairement auprés de luy, le comblant de toutes sortes
d’honnestes
faveurs, et prevoyant qu’elle seroit contrainte de demeurer quelque
temps en ce lieu pour donner loisir à la guerison de Damon, elle
se resolut de changer d’habits, et de prendre celuy des nymphes, qui
veritablement estoit tres-advantageux, pour n’estre point differente de
toutes les autres ; et parce aussi qu’elle cogneut que Damon en
seroit bien aise, comme plus conforme à sa qualité. Et
certes elle parut si belle en ses nouveaux habits, qu’elle fit bien
paroistre qu’une grande beauté ne reçoit pas peu
d’avantage de leur ageancement.
La nuict estant venue, d’autant que Galathée avoit
commandé à Leonide de coucher dans sa chambre, lors
qu’elle fut au lict, et qu’elle vid que toutes les autres estoient
retirées, elle l’appella, et luy faisant prendre une bougie,
comme voulant quelque service d’elle, la fit passer sous ses rideaux,
où l’ayant contemplée quelque temps sans luy rien dire,
en fin avec un œil sousriant : Et bien, Leonide, luy dit-elle,
estes-vous tousjours en colere contre moy ? – Contre vous, madame ?
respondit Leonide en luy baisant la main. Et pourquoy me faictes-vous
cette demande, puis que si cela m’estoit advenu, je penserois avoir
perdu l’entendement ? Je vous supplie tres-humblement de croire que
Leonide ne se mescognoistra jamais, de sorte qu’elle ne vous rende
tousjours l’honneur et le respect qu’elle vous doit. Mais, madame,
dit-elle, avec un petit sousris, vous oserois-je faire la mesme demande
?
– Vous le pouvez juger, respondit la nymphe, puis que je traicte avec
vous comme vous voyez ; mais faisons icy une confession entiere,
afin que nous n’ayons jamais plus occasion de nous rien reprocher.
Veritablement vous avez esté en colere contre moy, et moy contre
vous : quant à moy, j’advoue que je l’ay esté par
jalousie, et, vous, Leonide, pourquoy ? – Si vous voulez,
repliqua-t’elle, madame, que je l’aye esté, il faut de
necessité que ce soit pour cette jalousie. – Comment, reprit
Galathée, vous estiez jalouse de moy ? – Nullement,
respondit-elle, madame, mais si j’estois en colere, c’estoit pour voir
que vous estiez jalouse, et que vous me soupçonniez d’une faute
dont je n’estois point coulpable. – Or, dit alors la nymphe, je veux
que tout le passé soit oublié, [13/14] et que s’il y a eu
un peu de promptitude de mon costé, vous l’excusiez, et en
accusiez l’erreur où j’estois, car il est certain que j’avois
opinion que ce que le druide m’avoit dit estoit chose aussi certaine
que si la bouche de l’oracle l’eust proferé. – Ah ! madame,
reprit Leonide, que c’estoit un grand abuseur que ce druide, et que
s’il vous eust pleu de me croire, vous eussiez aisément
averé sa
meschanceté ! – Que voulez-vous que je vous die sur cela ? luy
respondit-elle, j’estois tellement abusée par ses paroles, que
tout ce qu’on me disoit au contraire m’estoit une offence. – Et depuis,
adjousta Leonide, avez-vous sceu la verité ? – O ma mie, dit la
nymphe en souspirant, que j’ay bien eu le loisir d’apprendre à
mes despens qu’il est un trompeur ! – J’en loue Dieu, madame, dit
Leonide, car vous aurez recogneu par la mon innocence. – Ne parlons
plus de ce qui vous touche, repliqua la nymphe, j’en suis entierement
hors d’opinion. Et croyez que si j’eusse peu trouver plustost la
commodité de vous rappeler prés de moy, je l’eusse
faict ; mais je ne voulois point qu’on pust soupçonner en
sorte quelconque le subject de nostre mauvais mesnage. Et toutesfois
je vous jure, Leonide, que je ne vous ay jamais voulu mal ; je me
suis bien offencée contre vous pour la raison que je vous ay
ditte, mais pour cela je n’ay laissé de vous aimer plus que
toutes les autres qui sont en mon service ! Et s’il ne faut pas que je
laisse de vous blasmer un peu, de la façon dont vous traictastes
avec moy ; car avouez la verité, vous fistes sauver
Celadon, et vous sçaviez bien que j’en estois abusée, et
n’aviez-vous pas tort de vous opposer si fort à mes volontez ?
Confessez-le seulement, Leonide, car à cette heure je ne m’en
soucie plus. – Madame, respondit-elle avec un petit sousris, vous avez
bien envie de me faire avouer une faute que je n’ay point commise, et
que je ne ferois difficulté de confesser maintenant que vous n’y
avez plus d’interest. Mais je vous proteste que je ne fis autre chose
que changer Celadon en Lucinde, et vous-mesmes approuvastes mon
dessein, lors que je l’habillois en fille. Mais pourquoy vous
l’eusse-je voulu faire perdre, et quel interest y pouvois-je avoir ? –
Si vous n’y en aviez point, reprit la nymphe, pourquoy me
poursuiviez-vous continuellement pour le laisser retourner vers son
Astrée ? – Plusieurs raisons, respondit Leonide, me le faisoient
faire. Premierement je craignois que cet homme ne fust veu parmy nous,
car quelle offence n’eussiez-vous point faitte à vostre
reputation si l’on en eust eu cognoissance. Puis, l’ingratitude et le
[14/15] mespris de ce berger me desplaisoient grandement, me semblant
qu’il estoit indigne de l’honneur que vous luy faisiez, et qu’il
sçavoit si mal recognoistre. Mais ce qui m’y faisoit le plus
opiniastrer, c’estoit que je sçavois asseurément que vous
estiez
trompée, et que ceste trahison avoit esté inventée
par ce meschant homme Polemas, avec le druide, ou pour mieux dire, avec
cet abuseur Climante. – Et comment sçaviez-vous si
asseurément,
dit-elle, cette meschanceté ? – Je le vous dis bien en ce
temps-là, madame, respondit-elle, mais la passion vous empescha
de me croire. Vous m’envoyastes chercher Adamas pour la maladie de
Celadon, et, de fortune, arrivant fort tard dans un logis, je fus mise
pres de la chambre où Polemas et Climante tous seuls se
treuverent couchez ; et le matin, qu’ils ne pensoient estre
escoutez de personne, j’ouis toute la tromperie qu’ils vous avoient
ourdie. Que s’il vous eust pleu de la verifier alors, vous l’eussiez
fait fort aisément, car ce trompeur estoit encores dans le bois
de
Savignieu, où il continuoit ses finesses. – Ah ! Leonide,
repliqua la nymphe, je m’en souviens, mais malaisément
l’eussions-nous peu si bien faire, que le temps seul me l’a depuis fait
recognoistre. Car il faut que vous sçachiez qu’Amasis en estoit
aussi abusée que moy, et que jamais elle n’eust souffert que ce
meschant homme eust esté chastié comme il le merite. Mais
voyez comme il n’y a rien de si caché que le temps ne descouvre
: ma mere a depuis recogneu que c’est un imposteur, d’autant que tout
ce qu’il nous a dit de Clidaman, s’est trouvé entierement faux,
si bien que maintenant elle le hayt autant que vous et moy le
sçaurions hayr. – Je suis bien aise, reprit Leonide, que la
meschanceté de cet homme ait esté recogneue, et plus
encore, que vous ne soyez plus en l’erreur où il vous avoit
mise ; mais j’eusse eu un grand contentement de le voir
chastié pour faire peur aux autres, ses semblables. – Ne vous en
mettez point en peine, dit Galathée, je croy que vous en verrez
bien-tost la vengeance ; car il faut que vous sçachiez
qu’il est revenu depuis quelques jours, et que c’est le suject que j’ay
pris pour vous faire retourner icy. – Comment ? madame, s’escria d’aise
Leonide, cet imposteur est revenu ? – Il l’est, vous dis-je, repliqua
la nymphe, et il a bien des affaires de plus d’importance, à ce
que l’on croit, car c’est le grand conseiller du traistre et
outrecuidé Polemas. – Mon Dieu ! madame, adjousta Leonide, que
vous me rendez contente lors que je vous oy parler ainsi de ces deux
meschants hommes ! Mais, s’il m’est permis de le vous demander, [15/16]
qu’est-ce qu’ils ont fait de nouveau ? – Ah ! m’amie, dit incontinent
la nymphe, ce sont des choses telles que, quand vous les entendrez,
vous demeurerez ravie de la perfidie et outrecuidance de nous
deux ; mais le silence est tellement important en cecy, qu’il n’y
va rien moins que de nostre perte de toutes, et de la ruine de toute la
contrée. Et toutesfois, pour vous tesmoigner que je ne suis plus
mal satisfaite de vous, et qu’au contraire, je vous ayme plus encore
que je ne soulois faire, car, en vostre absence, j’ay mieux recogneu
l’amitié que vous me portiez et vostre discretion, je veux vous
confier une chose, qu’il n’y a qu’Amasis, Adamas, et moy qui la
sçachions.
Et lors, s’estant teue quelque temps, elle reprit ainsi : Vous
sçavez, Leonide, que, lorsque cet affronteur estoit au
commencement à Savignieu, ma mere, aussi bien que nous toutes,
alla sçavoir de luy ce qui arriveroit du voyage de mon pauvre
frere Clidaman. Ce trompeur, entr’autres choses, luy dit, qu’apres
avoir acquis beaucoup d’honneur et de gloire, il reviendroit en
santé, et plein de contentement. Tout au contraire, il y a
quatre ou cinq jours que nous eusmes des nouvelles de Lindamor, par
lesquelles il nous advertit que Clidaman est mort, et luy tellement
blessé, qu’il a esté contraint de s’arrester avec la
reyne Methine dans la cité des Rhemois. – O dieux ! madame,
s’escria Leonide, Clidaman est mort ? – Parlez bas, respondit-elle, de
peur que quelqu’un ne vous entende, car il le faut tenir encores
caché pour quelque temps, si nous ne voulons tomber sous la plus
indigne tyrannie qui se puisse imaginer. – Et pourquoy, madame,
dit-elle, avez-vous cette doute, et de qui craignez-vous l’insolence ?
– De celuy, respondit la nymphe, qui a eu desja la hardiesse et le
courage de me tromper, j’entends de Polemas. II faut que vous
sçachiez que cet outrecuidé, porté d’une
presomption incroyable, a non seulement eslevé ses desseins
à m’espouser, comme vous avez entendu par sa bouche, et par
celle de Climante, et comme nous avons appris par diverses
conjectures, mais de plus, à m’espouser, quoy que ce fust contre
ma volonté. Et à cet effet, il a premedité de loin
une tres-insigne trahison et contre moy et contre tout l’Estat, afin de
se rendre maistre à mesme temps de tous les deux. Vous avez sceu
les meschantes actions qu’il a faictes contre Damon, et nous avons
esté adverties qu’il a de tres-grandes intelligences avec
Gondebaut le roy des Bourguignons, sans nostre sceu, et il n’y a point
de doute que desjà il eust esclos sa trahison, [16/17] n’eust
esté qu’il redoute Clidaman, mais s’il en sçavoit la
mort, il n’y auroit plus rien qui le retinst. Et c’est pourquoy Amasis
a escrit à Lindamor de venir en la plus grande diligence qu’il
luy seroit possible, à quoy je m’assure qu’il ne manquera
pas ; mais il y a si loin d’icy où il est, que nous en
sommes grandement en peine. Nous voyons que Polemas a tous nos ambactes
et solduriers à sa devotion, parce que ma mere, pensant bien
faire, luy a donné un si ample pouvoir qu’il a eu le moyen de se
les obliger en diverses occasions à nos despens. – Je vous
asseure, madame, dit alors Leonide toute estonnée, que vous avez
raison de dire que ce sont des affaires de grande importance, car je ne
crois pas qu’il y en ait pour vous qui le puissent estre davantage. –
Or m’amie, reprit Galathée, ce traistre qui ne sçait pas
encore la perte que nous avons faitte va temporisant, et cependant a
fait revenir celuy que vous appellez Climante, au mesme lieu où
il souloit estre. Quant à moy, je croy que c’est pour essayer si
par quelqu’autre ruse il pourra point attirer ma volonté pour
espouser Polemas. Et Adamas qui estoit, comme je croy, adverty par vous
de la meschanceté de cet homme, a supplié Amasis de le
faire bien recognoistre, et si c’est le mesme abuseur, le vouloir faire
prendre, car par luy on sçaura toute la trahison de Polemas, y
ayant grande apparence, puis qu’il se fie en luy de ce qui me touche,
qu’il ne luy aura pas caché le reste de son dessein. Nous
estions en la maison d’Adamas quand ce dessein fut fait, et parce que
je desirois grandement que vous ne fussiez pas plus long temps
esloignée de moy, je dis qu’il n’y avoit personne qui se pust
mieux acquitter de toute cette affaire que vous, qui avez fort souvent
parlé à luy. Cependant nous sommes venues icy, et faisons
tout ce que nous pouvons pour trouver quelque asseurance, mais nous
sommes de telle sorte desnuées d’hommes de deffence, que nous ne
sçavons de quel costé nous tourner, outre que ce meschant
qui, comme je vous disois, a ourdy cette trahison de loix, nous a
reduittes à tel poinct que nous ne sçavons de qui nous
asseurer. Voila, m’amie, l’estat de nos affaires, qui est bien
deplorable à qui le considere, car nous avons perdu Clidaman, et
tous nos plus asseurez sujects sont, ou morts avec luy, ou hors de
l’Estat, et nous sommes presque entre les mains d’un insolent, de qui
l’outrecuidance nous menace d’une servitude insupportable. A ce mot, la
Nymphe ne put retenir les larmes, ny Leonide [17/18] aussi, qui, apres
avoir essuyé ses yeux, luy respondit : De toutes les plus
extremes trahisons, il faut advouer, madame, que celle-cy est l’une des
plus insignes, et qui, outre cela, estant meslée avec une si
grande ingratitude, il faut esperer que le Ciel ne permettra jamais
qu’elle parvienne à la fin que le meschant desire. Les dieux
sont trop justes pour le favoriser en un tant injuste dessein, et vous
verrez qu’ils vous envoyeront en cette necessité du secours,
d’où peut-estre vous l’attendez le moins ; ayez, madame,
cette confiance en eux, et vous asseurez qu’ils ne vous delaisseront
point. Outre que vostre cause est telle que, quand il n’y auroit
personne pour la deffendre que les femmes de ce lieu, je croy que nous
serions suffisantes de la maintenir contre tous les hommes de la terre,
et pour moy, il me semble qu’en semblable occasion je serois plus
vaillante que Lindamor. Mais, madame, puis que vous m’avez
envoyé querir, pensant que je vous puisse estre utile en cette
affaire, quel service vous plaist-il que je vous rende ? – Il faut, dit
la nymphe, que vous alliez recognoistre cet abuseur, sçavoir si
c’est luy ou quelqu’autre, et si c’est Climante, comme je le croy. Je
veux que vous feigniez que je sois grandement desireuse de pouvoir
conferer avec luy de quelque chose qui m’est de grande importance, et
s’il est possible, vous le fassiez venir icy pour parler à moy,
car, si nous l’y pouvons tenir, il n’en sortira pas quand il voudra.
Oui si vous ne le pouvez, parce que les meschans sont tousjours sur la
mesfiance, prenez jour avec luy où je puisse le trouver en ce
lieu-là, d’autant que, comme vous sçavez, il y a de
certains jours qu’il se tient caché ; et si on y alloit
avec main forte, et qu’il n’y fust pas, ce seroit l’effaroucher, et
perdre l’occasion de l’avoir.
Apres quelques autres semblables discours, Galathée vouloit que
Leonide s’en allast reposer. Mais tout à coup la rappellant :
Encor faut-il, luy dit-elle, que je sçache des nouvelles de vos
belles bergeres de Lignon, et quelle a esté vostre vie depuis
que vous avez esté esloignée de moy. – Madame, luy
respondit-elle, que vous plaist-il que je vous en die, sinon que ce
sont bien les plus belles, les plus discrettes, et les plus aymables
filles que je vis jamais ? Et croyez moy que leur conversation est
telle que qui s’ennuyera de vivre en leur compagnie, sera sans doute de
bien mauvaise humeur. Figurez-vous, madame, que cet âge
doré que l’on nous va despeignant pour nous faire envier le
bon-heur des premiers hommes, ne sçauroit ayoir eu tant de
douceurs, ny tant [18/19] de contentemens qu’il s’en rencontre
auprés
d’elles. – Vrayment, Leonide, adjousta la Nymphe, vous en parlez de
façon que vous me feriez prendre envie de devenir bergere. –
Madame, reprit Leonide, je ne doute point que si une fois vous aviez
gousté le repos et la tranquilité qui s’y retrouve, vous
ne vous en separeriez pas aisément. – Et toutesfois, continua
Galathée, encor se trouve-t’il parmy elles des soings et des
inquietudes ; car n’est-il pas vray que, quand elles perdirent
Celadon, elles en ressentirent du desplaisir ? – II est impossible,
repliqua Leonide, qu’estant au monde, elles ne soient subjettes aux
tributs de l’humanité, mais je les appelle heureuses, et
exemptes d’inquietude, quand je considere nos peines et les leurs, les
leurs, dis-je, qui, au prix des nostres, ne semblent point estre d’une
qualité sensible. – Je ne sçay, reprit Galathée,
comme vous les estimez si petite ; si me semble-t’il avoir ouy dire que
non seulement Astrée, mais tous ceux du hameau, en ont
porté un tres-grand deuil – Il faudroit respondit Leonide,
qu’elles fussent insensibles, si la perte d’un berger tant accomply ne
les avoit touchées. – Je m’asseure, reprit alors assez finement
Galathée, que si la perte leur a esté ennuyeuse, le
recouvrement leur en a esté tant plus agreable.
Leonide recogneut incontinent le sujet qui faisoit ainsi parler la
Nymphe. C’est pourquoy elle respondit fort froidement : C’est sans
doute,
que ce recouvrement, duquel vous parlez, leur eust rapporté
beaucoup de contentement, car ce berger estoit grandement aymé
de tous ceux qui le cognoisssoient. – Et comment ? interrompit la
Nymphe, Celadon n’est-il pas retourné vers elles ? – Nullement,
madame, dit Leonide, avec la mesme froideur, et tant s’en faut, elles
n’y pensent presque plus. – Et Astrée, reprit Galathée,
n’en parle point ? – Si fait, dit Leonide, mais jamais, si quelqu’autre
n’en commence le discours. – Et quoy ! ne l’aimoit-elle plus, dit la
Nymphe, ou quelqu’autre a-t’il pris sa place ? – Je croy, respondit
Leonide, qu’elle l’aimeroit bien en vain, car l’opinion de chacun est
qu’il soit mort. – Je vous assure, continua alors Galathée, que
je plains sa perte, si cela est vray, car c’estoit un des plus
accomplis hommes de sa condition. Et il faut que je vous die la
verité : la tromperie de Climante me donna bien au commencement
la volonté de le cherir, mais depuis que je le vis, ses propres
merites m’y convierent bien davantage. Cest dommage, s’il est mort,
qu’il ait si peu vescu, et quoy que vous m’en sçachiez dire, je
croiray difficilement, quelque mine qu’en [19/20] fasse Astrée,
qu’elle n’en ayt toute sa vie le regret bien profond dans le cœur, car
moy qui n’y suis pas tant obligée qu’elle, je ne m’en puis
souvenir sans desplaisir. Mais, adjousta-t’elle, il est tard,
retirez-vous, et vous souvenez d’aller demain avec vostre compagne
Silvie recognoistre si c’est Climante, et non point quelque autre
abuseur comme luy, qui est auprs de nos jardins de Montbrison, car
cette affaire nous touche un peu davantage.
Tels furent les premiers discours que Galathée tint à
Leonide en particulier, desquels elle demeura assez bien satisfaite. Et
toutesfois il luy sembla recognoistre que la Nymphe n’estoit pas si
bien guerie du mal que Celadon luy avoit fait, qu’elle en faisoit le
semblant ; et sur cette opinion, elle se resolut de ne luy rien
descouvrir de ce berger qui luy en pust renouveller le souvenir,
sçachant assez qu’un flambeau nouvellement esteint se rallume
mesme par la fumée. Et parce qu’elle ne vouloit point manquer au
commandement qu’elle luy avoit fait, estant de si grande importance,
apres l’avoir dit au grand druyde qui luy donna quelques enseignements
pour mieux abuser ce trompeur, elle s’accompagna de Silvie, et le plus
tost qu’elle put, s’y en alla, avec tant de contentement de voir son
innocence recogneue, que ce fut presque tout le discours que par les
chemins elle eut avec sa compagne.
Lors qu’elles arriverent sur le
lieu, elles furent au commencement en doute que ce fust Climante, car
elles y trouverent toutes choses tellement changées, qu’elles
n’y recognoissoient rien de ce qu’elles y avoient veu autrefois,
d’autant qu’au lieu de ce petit temple fait de clisse, et couvert de
feuillages et de rameaux, elles y en trouverent un tout en bois, assez
petit toutesfois, mais beaucoup plus long que large. L’enclos n’estoit
que de clayes avec plusieurs fenestres, faites, à ce qu’il
sembloit, expressement, non seulement pour donner jour à l’autel
qui estoit à l’un des bouts, mais aussi, afin que ceux qui
estoient dehors pussent plus aisément voir tout ce qui estoit
dedans.
Ce changement à la verité au commencement les estonna, et
toutesfois enfin, voyant les portes du temple closes, elles prirent
resolution d’y heurter pour en apprendre des nouvelles
asseurées. Elles
monterent donc huict ou dix degrez qui estoient au devant du temple, et
lors qu’elles furent sur le replein, elles virent par les fenestres qui
estoient aux deux costez de la porte, un autel à l’autre bout du
temple, et au devant, sur un petit marche-pied, un homme qui estoit en
oraison, [20/21] qu’elles ne purent si tost recognoistre, parce qu’il
avoit le dos tourné de leur costé.
Mais, d’autant que
cette machine estoit petite, et que celuy qui estoit en prieres releva
sa voix, elles ouyrent qu’il disoit : S’il est ainsi, ô puissante
et redoutable deité, je t’en demande un signe. Et ayant redit
par trois fois ces mesmes paroles fort haut, elles virent qu’à
la derniere fois, le feu se prit de luy mesme sur l’autel, avec la
mesme promptitude qu’il souloit faire autrefois ; qui donna
cognoissance aux deux nymphes que c’estoit ce mesme abuseur qu’elles
alloient cherchant, Et elles ne se trompoient nullement, car les ayant
apperceues de loing, il s’estoit mis en cet estat, pour mieux se
couvrir du manteau de la saincteté. Mais elles, feignants de ne
recognoistre point son artifice, proferoient entr’elles assez haut des
paroles pleines d’admiration qu’elles faisoient toutesfois semblant de
vouloir dire bas ; luy, qui les oyoit, se resjouit grandement en
son cœur, croyant qu’elles n’eussent point encore recognu sa finesse.
Et pour les mieux abuser par ces nouvelles malices, d’autant que le feu
ne s’estoit pas comme l’autre fois aussi-tost esteint qu’allumé,
mais au contraire, s’estoit espris à quelque bois sec qui estoit
arrangé sur l’autel en façon de sacrifices, il feignit de
tourner la teste vers elles au bruit qu’elles avoient faict. Et parce
qu’elles luy demanderent l’entrée du temple, et de pouvoir
parler à luy, il se tourna incontinent vers l’autel, fit
semblant de prendre de l’eau lustrale, et s’en laver les yeux et les
aureilles prophanées, ainsi qu’il feignoit, pour avoir veu ces
nymphes, et ouy leurs paroles pendant son sacrifice. Et r’alumant
encore mieux le brasier qui estoit sur l’autel, y mettant d’autre bois,
et y jettant de la verveine avec quelques fueilles de guy et de chesne,
lors qu’il creut que ce feu avoit pu faire l’effect qu’il desiroit, il
releva la voix fort haut, et dit : Si tu le veux, ô grande et
redoutable deité, qu’elles entrent dans ton sainct temple,
ouvres-en toy-mesmes les portes, et leur y donne l’entrée. A
peine eut-il proferé ces paroles que, sans que personne touchast
les portes ; elles s’ouvrirent d’elles-mesmes, donnant un si grand
estonnement aux deux nymphes, qu’encores qu’elles sceussent bien que
c’estoit un meschant et un abuseur, si est-ce qu’elles ne purent
s’empescher d’avoir peur, en voyant une telle ouverture sans que
personne fust auprés. Et cela fut cause qu’elles demeurerent
quelque
temps en doute si elles y devoient entrer, jusques à ce que
luy-mesme, avec ses ornemens de druide, et un [21/22] visage plein de
gravité, les en vint solliciter, puis que c’estoit une grace
particuliere, que la deité qui estoit en ce lieu leur vouloit
faire. Leonide et sa compagne s’estans rasseurése, et feignans
de luy porter un grand respect, et de marcher avec une grande reverence
dans l’enclos du temple sans estre nettoyées ny par l’eau
lustrale, ny par aucune autre ceremonie, comme elles avoient
esté l’autre fois, le suivirent jusqu’auprés de l’autel,
où s’estans mises à genoux à l’imitation de cet
imposteur, elles y demeurerent jusques à ce qu’il se releva pour
leur dire : Leonide, et vous, Silvie, la deité que je sers en ce
lieu à eu agreable vostre venue en son sainct temple, car
m’ayant adverty que vous veniez et m’ayant ordonné de vous y
laisser entrer sans vous purifier, ny par des parfums, ny par l’eau
lustrale, j’en suis demeuré estonné. Et cela a
esté cause que je luy ay demandé un signe de cette
volonté extraordinaire, et soudain il a allumé luy-mesme
le feu du sacrifice que je luy avois preparé ; et lors que
vous estes arrivées, ne pouvant encore me persuader que vous y
dussiez entrer de cette sorte, je l’ay supplié qu’il vous
ouvrist luy-mesme les portes de son temple, ce qu’il a fait
miraculeusement, comme vous voyez. Maintenant, dit-il, se tournant
contre l’autel, Ô puissante et redoutable deité, si tu as
eu agreable que ces nymphes soient venues t’adorer dans ton enclos
sacré, comme tu en as donné cognoissance par l’ouverture
des portes, fay nous voir par quelque signe, que tu veux bien qu’elles
y demeurent, et fassent leurs prieres et supplications. Lors qu’il
profera ces paroles, le feu du sacrifice qui brusloit sur l’autel
estoit esteint si bien que presque en mesme temps les portes, comme
miraculeusement, se refermerent d’elles-mesmes, dont les nymphes furent
saisies d’un grand estonnement, quoy qu’elles sceussent bien que cet
homme estoit un affronteur, s’imaginans que ce qu’il feignoit de faire
par la puissance du Ciel, il ne le fist au contraire par quelque
sortilege ou enchantement. Cela fut cause que, toutes effroyées,
elles voulurent sortir de ce lieu, qu’elles pensoient estre plein de
meschants demons. Mais il les retint par les bras toutes deux, leur
remonstrant que les portes estans closes par la volonté du dieu,
ce seroit l’offencer que les ouvrir, sinon quand il luy plairoit ;
mais qu’elles luy fissent entendre le sujet qui les faisoit venir vers
luy, afin que tous ensemble ils le pussent prier de luy vouloir
inspirer ce qu’il avoit à leur respondre. [22/23]
Encores que les nymphes eussent une tres-grande peur, si est-ce qu’en
partie par force, et en partie de resolution, se donnans courage l’une
à l’autre, Leonide, non pas toutesfois sans begayer, luy fit
entendre le desir de la Nymphe Galathée, le suppliant, si
c’estoit sa volonté de l’aller trouver, que ce fust le plustost
qu’il luy seroit possible, parce qu’elle avoit à luy communiquer
une affaire de telle importance, que le retardement n’en pouvoit estre
que tres-dommageable. Climante alors, avec un visage severe, et plein
de gravité : Nous ne sommes pas, dit-il, ô sages nymphes,
comme le reste des hommes, qui peuvent disposer d’eux-mesmes à
leur volonté, car nous qui nous sommes donnez au service du
Ciel, ne devons ny ne pouvons ordonner de nous que ce qu’il luy
plaist ; mais je diray bien plus encore, il m’est particulierement
deffendu de sortir des limites qui n’ont esté marquées
par cette divinité, sinon par son expresse permission. C’est
pourquoy je ne puis vous faire response que je n’aye consulté
l’oracle, et si vous revenez en ce lieu dans cinq jours, vous
sçaurez ce qu’il m’aura respondu. Et cependant, pour avoir
quelque cognoissance de sa future volonté, faisons un petit
sacrifice, et luy offrons du guy sacré, de la vervaine, et de la
sabine, qu’il a tant agreables. A ce mot, prenant quelques feuilles de
chesne, il en fit des chappeaux en façon de guirlande, qu’il
leur mit sur la teste, et rallumant le feu dessus l’autel plus grand
encore qu’il n’avoit point esté, il y jetta dedans quelques
petits brins de ce qu’il avoit dit, et puis se remettant à
genoux, fit quelques prieres, ou fit semblant d’en faire à basse
voix. Et lors qu’il vid qu’il estoit temps : O grande et redoutable
deité, dit-il à haute voix, s’estant relevé et
tenant le coing de l’autel, si les prieres et supplications de ces
nymphes te sont agreables, ouvre leur les portes de ton sainct temple,
afin qu’apres t’y avoir adoré, elles se puissent retirer en
leurs maisons avec contentement et satisfaction. Les nymphes oyans ces
paroles, prirent particulierement garde aux actions de Climante, pour
essayer de recognoistre si à l’ouverture de ces portes il n’y
rapportoit aucun artifice de son costé ; mais il leur
sembla que miraculeusement elles s’ouvrirent d’elles-mesmes, car il ne
fit aucune action, ny des mains, ny du reste du corps, qui leur en
pust-faire soupçonner chose quelconque. L’ouverture donc du
temple estant faitte par un moyen tant extraordinaire, cet imposteur,
prenant les deux nymphes par les mains : Allez, ames pures et nettes,
leur dit-il, et vous vantez que [23/24] le Ciel vous ayme, et que vous
luy demanderez peu de choses qu’il vous refuse. Et, les reconduisant
hors de ce lieu, apres quelques petites ceremonies, il joignit les
mains, leva les yeux au ciel, et s’en retourna au mesme lieu, où
à leur arrivée elles l’avoient veu. Et parce qu’elles
estoient grandement effrayées de l’opinion de cet enchantement,
elles s’en esloignerent le plus promptement qu’elles purent, leur
semblant qu’elles avoient tousjours quelque demon qui les suivoit. Mais
Climante qui eut opinion que peut-estre elles se tenoient
cachées dans quelque buisson prés de là, pour voir
ce
qu’il feroit, d’autant que c’est le naturel du trompeur de penser qu’on
le veut tousjours tromper, il amortit le feu qui estoit sur l’autel, et
y jetta de l’eau dessus pour le rafraichir, et presque aussi-tost les
portes se fermerent d’elles-mesmes, ce que les nymphes quoy que de
loing, purent bien appercevoir, parce qu’au bruit qu’elles firent en se
fermant, ces filles tournerent la teste, et virent qu’elles estoient
closes. La peur qu’elles avoient eue les fit retourner plus vistement
qu’elles n’estoient venues, et lors qu’elles pouvoient parler, ce
n’estoit que de la meschanceté de cet homme qui se servoit du
manteau de pieté avec tant d’impieté.
Galathée
n’estoit point encores sortie du lict, lors que Leonide et Silvie
revindrent, car il estoit encore assez matin, et quand elles se
presenterent devant elle, elles avoient encore de frayeur le visage si
changé, qu’au commencement Galathée eut peur qu’elles
n’eussent faict quelque fascheuse rencontre. Mais quand elles luy
eurent raconté tout ce qu’elles avoient veu, et ensemble la peur
que ces portes en s’ouvrant et en se fermant leur avoient faicte, elle
ne put s’empescher de rire, de voir qu’elles trembloient en le
racontant. Je vous asseure, madame, adjousta Silvie, quand elle vid que
la Nymphe se mocquoit d’elle, que de mon naturel je ne suis guere
peureuse, mais j’avoue que ces portes ne se sont jamais ouvertes et
refermées d’elles-mesmes, que de frayeur les cheveux ne me
soient herissez en la teste, et je croy qu’il n’y a personne qui, les
voyant, n’en eust autant ressenti. – Mon Dieu ! madame, reprenoit
Leonide, figurez-vous de voir maintenant la porte de vostre chambre se
fermer et s’ouvrir d’elle-mesme, et confessez la verité si vous
n’auriez point de peur ; et puis jugez si la nostre a esté
sans raison, nous voyant avec cet homme que nous sçavons estre
tres-meschant, car c’est sans doute que cela ne se peut faire que par
quelque enchantement. – Voyez-vous, respondit la Nymphe, c’est un homme
fin et plein d’artifice, il aura faict ce [24/25] que vous avez veu si
subtilement, qu’il vous aura trompé les yeux. – Non, non,
madame, reprit Silvie, cela pourroit bien estre pour la premiere et la
derniere fois que nous estions hors du temple, mais quand nous avons
esté dedans auprés de luy, il est impossible, car ma
compagne et
moy y avons pris garde de si prés, qu’il n’a pas fait un clin
d’œil que nous n’ayons remarqué. – Tant y a, madame, continua
Leonide, que nous vous asseurons que c’est bien ce mesme Climante que
vous avez veu, et qu’il faut croire n’estre pas en ce lieu-là
pour neant, car soit enchantement ou non, asseurez-vous qu’il
n’employeroit pas tant de peine ny d’artifice, si ce n’estoit pour
quelque dessein d’importance. – Mais en fin, reprit la Nymphe, quand
a-t’il promis de venir ? – Comment, madame, respondit Silvie, promettre
de venir ? Il n’est pas personne qui marche sans la trompette des
dieux ; il en veut, dit-il, consulter son oracle, et nous a dit
que dans cinq jours, si nous l’allons treuver, il nous dira si le dieu
qu’il sert luy veut permettre de sortir des limites qu’il luy a
marquées. Mais je commence desjà d’apprehender d’aller
vers un homme, qui, à ce que je crois, a autant d’esprits
à son commandement, que les autres ont de cheveux à la
teste.
Apres quelques autres semblables discours que Galathée ne
pouvoit ouyr sans rire, elle leur commanda de ne parler à
personne de ce qu’elles estoient allé faire vers luy, sinon
à Adamas ; qu’elles pouvoient bien raconter à chacun
les choses merveilleuses qu’elles y avoient veues, publiant partout la
saincteté de ce druide. Car il ne peut pas estre, disoit la
Nymphe, s’il a quelque grand dessein, qu’il n’y ait icy quelqu’un de sa
part pour ouyr ce qu’on dit de luy, afin de le luy rapporter. Et lors
qu’il sçaura les admirations que vous en ferez, il s’asseurera
davantage, voyant que ses artifices sont estimez des miracles, et c’est
ce qu’il faut faire, pour le dessein que nous avons. Que si nous en
venons à bout, comme nous l’esperons, hous pourrons dire, quoy
qu’il soit bien ruzé, qu’il aura trouvé des personnes
encores plus fines qu’il n’est pas. Climante, d’autre
costé ; continua le reste du jour en ses feintes devotions,
afin que si quelqu’un de fortune survenoit, il ne fust surpris en
quelque action qui pust dementir le tiltre de saincteté qu’il
s’usurpoit. Mais lors qu’il fut bien nuict, et qu’il creut que personne
ne le pourrolt plus recognoistre, il ferma bien son temple et revestu
d’autres habits, il prit le chemin à travers les bois, dont il
estoit fort pratic, pour aller vers Polemas luy faire entendre [25/26]
tout ce qui s’estoit passé, et pour consulter avec luy, comme il
avoit à se conduire en la demande que Galathée luy avoit
faite. Polemas receut un grand contentement de sçavoir que la
nymphe eust encores volonté de parler à Climante, luy
semblant que c’estoit un tesmoignage infaillible, qu’elle n’avoit
point recognu ses artifices, dont jusques alors il avoit esté
grandement en doute. – Je croy pas, adjousta Climante à ce que
venoit de dire Polemas, que les hommes les plus fins, et les plus rusez
n’eussent esté deceus aussi bien que ces filles ; car, si
jamais un dessein a esté conduit avec une extréme
prudence, pour ne pas dire cautele, il faut advouer que ç’a
esté le nostre. Et quant à moy, quelque opinion que vous
en ayez eue, je ne me suis jamais sceu persuader qu’elles ayent
soupçonné qu’il y ait eu de la tromperie en tout ce que
je leur ay fait voir, y ayant observé de telle sorte toutes les
choses necessaires, que si un autre m’en avoit autant fait, je crois
que j’y aurois esté aussi bien abusé qu’elles. Mais si
par Ie premier artifice elles ont esté trompées,
asseurez-vous que par ce second elles l’ont bien esté encore
davantage. Cependant qu’ils parloient ainsi, Polemas fut adverty qu’un
messager le venoit trouver pour quelques nouvelles d’importance. Cela
fut cause qu’interrompant leurs discours, et faisant retirer Climante
dans un cabinet voisin, il commanda qu’on le fist entrer : Seigneur,
luy dit le messager, apres l’avoir salué, et qu’il se vid seul
ayec luy dans la chambre, vostre fidelle serviteur Meronte vous salue,
et m’a commandé de ne donner cette lettre qu’entre vos mains,
luy dit-il, en la luy presentant, et, de plus, m’a donné charge,
apres que vous l’aurez leue, de vous dire quelque chose de sa part pour
vostre service. Polemas alors, l’ayant decachetée, et leu que ce
n’estoit qu’une lettre de creance, le prenant par la main, le tira le
plus prés qu’il put de la porte du cabinet où estoit
Climante, afin qu’il le pust ouyr, s’asseurant bien que c’estoit
quelque chose qu’il seroit necessaire de luy communiquer, parce que ce
Meronte estoit l’un des principaux bourgeois de la ville de Marcilly,
qu’il s’estoit acquis de longue main pour l’un de ses plus affidez.
Interrogeant donc celuy-cy, qui estoit son fils, il sceut de luy
l’arrivée de Damon et de Madonte, l’honneur et les caresses
qu’Amasis et Galathée leur faisoient, le soing que toutes deux
avoient de ses blesseures, et l’opinion que les chirurgiens en avoient.
Apres, il luy rendit compte de tous les gens de guerre qui se
trou-[26/27]voient dans la ville, de quelle façon les gardes se
faisoient, le peu d’apparence qu’il y avoit qu’Amasis et Adamas fussent
entrez en doute de quelque entreprise ; et bref, il l’assuroit que
toutes les fois qu’il luy plairoit, il luy ouvriroit une porte sans
aucune difficulté. Polemas receut ces nouvelles avec beaucoup de
contentement ; et apres avoir remercie Meronte de la continuation
de sa fidelité et de son affection, il le conjura de vouloir
continuer, avec asseurance qu’en temps et lieu il le recompenseroit, de
sorte qu’il auroit tousjours occasion de l’aymer. Que, quand il seroit
temps, il se serviroit de ses offres, comme de la personne du monde, en
laquelle il se confioit le plus. Et lors, mettant la main dans un
cabinet où il tenoit expressement de l’argent pour ses
recompenses secrettes, et luy en donnant une poignée : Recevez,
luy dit-il, ce tesmoignage de ma bonne volonté, attendant que
l’occasion se presente de faire davantage pour vous.
Et puis, s’en revenant au mesme lieu : Mais, luy dit-il, n’y a-t’il
rien de nouveau à la Cour ? – Seigneur, luy respondit ce jeune
homme, on ne parle d’autre chose que d’un druide, qui vit avec tant de
saincteté dans certain bois auprés de Montbrison, que les
dieux luy octroyent tout ce qu’il leur demande. Je ne scçaurois
vous dire les choses que l’on en raconte, car elles sont les plus
extraordinaires qu’on ait jamais ouy dire. Et ce qui encores l’a mis le
plus en reputation, ç’a esté le voyage que Leonide fit
hier vers luy, qui en rapporte des choses si merveilleuses, qu’elle en
ravit en admiration tous ceux qui l’oyent. – Mais, entr’autres choses,
dit Polemas, que dit-elle particulierement y avoir veu ? – Seigneur,
respondit-il, elle en dit beaucoup : entr’autres, elle parle de
certaines portes du temple qui s’ouvrent, et qui se ferment
d’elles-mesmes à la seule parole de ce sainct personnage. Pour
moy, comme vous sçavez, je ne vay gueres souvent au chasteau, et
tout ce que j’en sçay n’est que par ouy dire, mais c’est la
verité, que l’on en raconte de grandes merveilles. – Or bien,
luy dit en fin Polemas, vous vous en retournerez vers vostre pere, et
luy direz le contentement que j’ay reçu des nouvelles qu’il m’a
fait sçavoir par vous, qu’un jour je luy donneray des
tesmoignages de ma bonne volonté, comme j’en ay desja tant
receus de son affection et de sa fidelité, qu’il continue de
m’advertir de toutes choses pour petites qu’elles soient, et sur tout,
et vous et luy soyez secrets. Et à ce mot, le licenciant, il
s’en revint vers Climante qui, ayant ouy ce message, ne pouvoit
s’empescher de rire de l’opi-[27/28]nion qu’ils avoient tous conceue de
luy. II faudroit bien aussi, continua-t’il, que ces filles fussent plus
fines que la finesse mesme, si elles avoient recogneu l’artifice duquel
j’y ay usé. – Mais, reprenoit Polemas, dites-moy, je vous
supplie, comment ce feu allumé sur un autel si esloigné
de ces portes les peut-il faire ouvrir ou refermer, comme ce jeune
homme raconte ? Car j’advoue, qu’encores que, lors que vous entreprites
cet ouvrage, vous me l’avez dit plusieurs fois, si est-ce que je ne
puis comprendre comme cela se peut faire si facilement. – II est
certain, dit Climante, que ces artifices se peuvent mieux comprendre
par la veue, que par le discours ; et toutesfois celuy-cy est
assez aisé, pourveu que vous me veuilliez escouter un peu
attentivement.
Et lors, s’estant teu pour quelque temps, il reprit de cette sorte :
Figurez-vous cette machine à laquelle j’ay donné la forme
d’un petit temple ou sacraire, estre de la longueur de trente pieds ou
environ, et large de douze ou treize. La base sur laquelle je l’ay
posé est haute de neuf ou dix pieds, de sorte que pour monter au
plan où sont les portes, il y peut avoir douze ou treize
marches ; j’ay esté contraint de faire la base ainsi haute,
pour avoir lieu d’y mettre les artifices qui estoient necessaires. Les
portes sont legeres, et s’ouvrent ou ferment fort
aisément ; les
deux pivots sur lesquels elles tournent vont jusques en bas, et l’autel
qui est à l’autre bout de la machine est creux, et les jointures
en sont tellement serrez, que l’air mesme n’y sçauroit entrer.
Au dessous, dans la base, il y a une grande peau de bouc, dont le col
avec un canal entre dans le creux de l’autel, mais le tout clos avec un
tres-grand soing, parce que c’est en cela que gist presque tout
l’artifice. A cette peau de bouc est attachée une corde, qui,
soustenue par une poulie, se va entortiller aux deux pivots, parce que
cette corde se separe en deux sur la fin : entre la peau de bouc, et la
poulie, il y a un poids tel que j’ay jugé estre necessaire pour
fermer la porte. Or voicy tout l’artifice : aussi-tost que le feu, qui
est allumé sur l’autel, s’eschauffe, l’air est chassé de
cette chaleur dans la peau de bouc, par le canal. La nature de l’air,
c’est d’estre leger, et par ainsi cette peau, s’enflant et s’eslevant,
attire en haut ce poids qui baissoit la corde, et ainsi les pivots
relaschez par les cordes qui se haussent, ouvrent les portes ; et,
au contraire, le feu venant à s’estaindre, et l’air retournant
en sa place, la pesanteur du poids tirant les cordes en bas, fait
tourner les pivots, et les portes se referment. II faut en cela avoir
le jugement de cognoistre le temps [28/29] que l’autel est assez
eschauffé, et aussi, quand il est assez refroidy, pour commander
aux portes à temps de s’ouvrir ou de se refermer ; car il
n’y a personne qui, en voyant l’effect, s’il ne sçait
l’artifice, ne croye que ce soit une chose surnaturelle. Et, en cette
occasion, je me puis veritablement louer de ma fortune, car je n’avois
pas si tost proferé la parole, que les portes s’ouvroient ou se
refermoient, et cela si à temps, que je pris bien garde que
Leonide et Silvie en estoient si effroyées, que presque elles en
trembloient.
– J’avoue, dit alors Polemas, qu’un homme d’esprit ne se peut
achepter, et qu’il n’y a au monde qu’un Climante, ne croyant pas
qu’autre que luy ait jamais pense à un si bel artifice. Et quant
à moy, je ne doute point que ces filles n’y ayent bien
esté trompées, car je pense estre un peu plus difficile
à decevoir qu’elles, et toutesfois je confesse que je n’eusse pu
me demesler de cet artifice. Mais mon cher amy, continua-t’il en
l’embrassant, quelle fin pensez-vous que doive avoir nostre dessein ? –
La plus heureuse, sans doute, dit-il, que nous puissions desirer, car
encores que des choses futures le jugement soit fort incertain, si
est-ce et je vous supplie retenir cecy de moy, que presque
infailliblement un commencement heureux est suivy d’une heureuse fin.
Et que sçaurions-nous desirer à ce commencement de plus
heureux ? Dans cette contrée, tout est à vous ;
dehors il n’y a prince voisin qui ne vous ayme, et qui ne vous
favorise. Tous ceux qui vous pourroient nuire sont bien loin de vous,
et tellement embarrassez aux affaires d’autruy, qu’ils nous donneront
tout le loisir que nous voudrons pour faire les nostres. Et le bon,
c’est que Clidaman, qui en quelque sorte nous pourroit nuire, employe
son temps auprés d’un prince tant esloigné de nous, que
son
secours ne luy peut jamais estre guere utile, au lieu que vos amitiez
et vos confederations sont avec ceux qui ne sçauroient estendre
la main qu’ils ne vous touchent ; si bien que nous n’avons
à faire qu’à des femmes, qui, à la verité,
sont redoutables en amour, mais grandement inutiles en la guerre. –
Mais, reprit Polemas, si ne me nierez-vous point qu’Adamas, duquel nous
n’avons jamais pu gaigner la bonne volonté, est un puissant
ennemy, pour le credit qu’il a en cette contrée, et que
l’authorité d’Amasis, et l’esprit aliené de
Galathée, nous seront un grand empeschement. – Souvenez-vous,
respondit Climante, que toute chose agit selon sa nature, et qu’Adamas
vous peut nuire en paroles, tant que vous ne viendrez point aux [29/30]
effects ; mais aussi-tost que les armes parleront, asseurez-vous
que les livres se tairont. Et quant à Amasis, elle aime de sorte
Galathée, qu’elle ne contredira jamais à ce que sa fille
voudra. – Mais, interrompit incontinant Polemas, c’est bien là
qu’est la grande difficulté, car Galathée, qui est jeune
et volontaire, n’a pas la consideration qu’elle devroit avoir pour son
contentement, et pour le bien et repos de ses Estats, mais elle a
d’autres desseins bien esloignés des miens. – Et qu’en
sçavez-vous ? reprit Climante. Peut-estre desire-t’elle plus que
vous ce que vous voulez, mais elle n’en sçait trouver les moyens
: n’est-il pas vray qu’autrefois elle vous a aymé ? – II est
vray, respondit-il, mais Lindamor, je ne sçay comment, me
l’osta de la main. – Or souvenez-vous, adjousta Climante, que ce qui a
esté une fois, le peut bien estre deux. Le naturel d’une femme,
et mesme qui est jeune, c’est de vouloir tout, et ne vouloir rien : je
veux dire que sa volonté se laisse emporter à tous les
objects qui luy semblent bons, beaux, ou nouveaux, mais sans s’obliger
à pas un solidement ; de sorte que quand quelque chose se
presente à ses yeux, elle le reçoit autant qu’il luy
plaist, et ainsi elle veut tout, mais elle ne veut rien, parce que
cette volonté est en cela comme un navire sur une plage, sans
nul ancre. Et toutesfois, si par les conjectures nous pouvons avoir
quelque cognoissance des choses cachées, dites-moy, je vous
supplie, si elle n’avoit dessein d’observer ce que je luy ay dit,
à quelle occasion auroit-elle esté si curieuse de
m’envoyer Leonide, pour me prier tant instamment de l’aller trouver ?
Non, croyez-moy, ou je suis le plus trompé qui vive, ou il
me semble de lire dans son cœur, qu’elle attend avec une impatience
extréme de me voir, pour se remettre entierement entre mes
mains. Asseurez-vous que je luy ay donné l’allarme bien chaude,
quand je luy ay dit que, si elle espousoit autre que celuy que les
dieux luy ordonnoient, elle seroit la plus malheureuse qui ait jamais
vescu. – Mais, repliqua Polemas, si elle s’aperçoit de vostre
finesse ? – Mais, respondit Climante tout en colere, si le ciel tomboit
? II y a bien apparence de faire cette doute ! Je veux que vous
sçachiez, que Climante a bien tant d’artifice que, s’il avoit
entrepris de faire remarier Amasis avec luy, il en viendroit à
bout. Polemas alors, avec un esclat de rire : O pleust à Dieu
que je fusse tesmoin de ce beau mariage, et que vous le fussiez du mien
avec Galathée ! – Je me contente bien, respondit-il froidement,
d’avoir Leonide. – O mon cher amy, dit incontinent [30/31] Polemas, en
cas que le mien se fasse, je la vous la promets. – Et moy, adjousta
Climante, dans peu de jours je vous donneray, Galathée, ou j’y
perdray la vie.
Et sur ce discours, ils mirent en avant s’il feroit
venir Galathée vers luy, ou s’il iroit vers elle. Et en fin ils
conclurent qu’il estoit plus à propos qu’il allast vers la
Nymphe, parce que de la faire venir dans le temple, il estoit à
craindre que, luy voulant faire voir ces ouvertures des portes, quelque
chose ne jouast pas si bien, ny si à propos que de coustume, qui
gasteroit tout le mistere ; outre que les choses merveilleuses qui
adviennent plusieurs fois, se rendent en fin meprisées. Et de
plus, voulant faire croire que c’est le dieu qui les ouvre et referme,
il sembleroit qu’à ne faire jamais qu’une mesme chose, il y
aurait quelque defaut ; qu’au contraire, l’allant trouver en son
palais, il seroit hors de toutes ces peines, et n’auroit à
penser qu’à ce qu’il auroit à luy dire. Sur cette
resolution ils se separerent, pleins d’espoir, et l’un et l’autre, de
voir bien-tost l’heureuse fin qu’ils desiroient à leur
entreprise.
Mais Polemas qui avoit un esprit vif, un tres-bon jugement, et un
courage plein d’ambition, quoy qu’il fist semblant de remettre sur la
conduite de Climante toute l’esperance qu’il avoit conceue, si est-ce
qu’il ne laissoit rien en arriere qu’il jugeast estre necessaire pour
en venir à bout, de sorte qu’encores qu’il vist quelque
apparence en la ruse de cet homme, si ne laissa-t’il de pourvoir
à ses affaires, afin que, si l’artifice ne faisoit l’effect
pretendu, il pust en venir à bout par la force. Et de fait,
outre qu’il s’estoit acquis tous les ambactes et solduriers de la
province, encore en entretenoit-il plusieurs secrettement, et dedans et
dehors l’Estat. II s’estoit rendu maistre de tous les lieux forts, et
de tous les ponts et passages, avec une si grande prudence, que nul ne
s’en estoit pris garde qu’apres. Et pour ne faire rien à la
volée, il n’y avoit roy ny prince autour de luy, avec lequel il
n’eust une tres-estroitte intelligence, et duquel il n’eust promesse
d’estre assisté, en cas qu’il les en requist. A toutes ces
prevoyances, il en adjousta encor une qui n’estoit pas petite, à
sçavoir un tres-grand amas de toutes sortes de munitions, et
d’instrumens de guerre.
Et par ce que le fait de toutes les
intelligences, et de toute l’entreprise se reposoit sur luy, et qu’il
n’avoit pas du temps, assez pour l’employer à ces choses
particulieres, il fit choix de quatre [31/32] hommes, qu’il avoit
grandement interessez au bon-heur de sa fortune, sur lesquels il s’en
deschargea. Ces quatre confidens estoient Peledonte, auquel il donna
charge de sa cavalerie ; Argonide, qu’il commit à son
infanterie ; Listandre, aux machines de guerre ; et Ligonias
aux munitions et vivres : ces quatre personnages sçavoient le
dessein de Polemas, et s’estoient de longue main liez avec luy d’une si
estroicte amitié, que leurs fortunes et leurs vies estoient
communes.
Soudain que Climante s’en fut allé, il les fit appeller, et
voulut sçavoir de chacun particulierement, de combien de gens il
pourroit faire estat, si dans huict ou dix jours il en avoit affaire.
Peledonte l’assura que s’il luy donnoit ce terme, et qu’il luy permist
de les assembler dés ce jour là, il luy promettoit mille
cinq cens hommes de cheval, tous habitans dans le pays, et deux mille
estrangers. Argonide, douze mille, que piquiers, qu’ils nommoient
piquenaires, qu’arbalestiers, qu’ils appelloient cranequiniers,
qu’archers ou frondeurs, et six mille estrangers. Ligonias luy promit
avoir de quoy entretenir tout ce nombre d’hommes, pour quatre mois, de
toutes sortes de vivres. Et Listandre, qu’il avoit tant de machines, de
traicts, d’arcs, et artilleries, qu’il n’en sçauroit dire le
nombre, mais que, quand il luy plairoit visiter l’arcenal, il le
verroit si bien garny, qu’il s’assuroit qu’il en demeureroit content.
Or, mes amis, leur dit-il en les embrassant, j’ay bien tousjours
esperé que vous auriez plus de soin de mes affaires que je n’en
sçaurois avoir ; c’est pourquoy je m’en suis reposé
sur vous. Peut-estre n’aurons-nous pas affaire de tous ces preparatifs,
car il semble que le Ciel veuille que nous parvenions à nostre
dessein avec douceur, et non par la force. Je le desirerois, tant pour
le bien de cet Estat, que d’autant qu’il semble que cette voye est plus
convenable ; toutesfois, il se faut preparer à tout, car
j’ay resolu, dans huict ou dix jours, d’estre, ou Cesar, ou nul. Je
vous supplie donc, et vous conjure de tout mon cœur de revoir tous en
quel estat sont les choses dont vous avez voulu prendre la charge, et
les tenir en tel poinct, qu’il n’y ait rien à dire, si nous en
avons affaire. Et adjoustant à ces paroles plusieurs grandes
promesses, ils se separerent, en attendant qu’il fust temps de mettre
en effect ce qu’ils luy avaient promis.
Mais cependant que l’ambition
de Polemas faisoit jouer tous ces ressorts, et que tout estoit prest de
s’envelopper dans un dan-[32/33]gereux trouble, Amour pour cela ne
laissoit pas de vouloir avoir part en cette contrée, car il ne
donnoit ny treve ny paix à Celadon, que Leonide avoit
laissé revestu des habits d’Alexis, fille du grand druide
Adamas, dans la maison d’Astrée, sans que ny elle ny ses
compagnes, quoy que tres-fines et tres-avisées, le pussent
recognoistre, tant il estoit bien deguisé. Mais ce qui estoit
encore plus estrange, Lycidas, son propre frere, ny pas un de ses
parens ny plus particuliers amys, n’en eurent jamais aucun
soupçon ; et cela fut cause que Phocion, lors qu’Adamas le
conduisit en sa maison, ne fit aucune difficulté de le loger
dans la chambre mesme où couchoit Astrée.
Et de fait, cette belle bergere et sa compagne Phillis, lors que
Leonide partit pour s’en aller à Marcilly, ainsi qu’Adamas luy
avoit mandé par le commandement de Galathée, firent tout
ce qu’elles purent pour se r’endormir ; car, outre qu’à
peine les premiers rayons de l’aurore ne faisoient que de poindre,
encore le desiroient-elles, pour laisser plus longuement reposer ce
berger deguisé, et qu’elles pensoient estre un peu malade. Mais
la nouvelle affection, ou plustost l’ancienne affection, mais
renouvelée, qu’Astrée portoit à ce berger, le
croyant fille druide, et la ferme resolution qu’elle avoit faitte de la
suivre parmy les vierges des Carnutes, et y consacrer le reste de ses
jours au service du grand Tautates, la pressoient de telle sorte,
qu’elle ne pouvoit plus ny penser ny s’arrester à imagination
quelconque, qu’à celles qui naissoient de ce desir. D’autre
costé la gentille Phillis, qui sçavoit en quelle peine la
belle et sage Diane vivoit depuis la malicieuse invention de Laonice
contre Silvandre, vouloit mal à toute sorte de repos qui
l’empeschoit d’aller vers elle, pour essayer de soulager son ennuy,
sçachant assez par experience quelle est la douleur qui procede
des blessures de la jalousie.
Mais si ces inquietudes travailloient ces
belles bergeres, Celadon, qui estoit couché dans leur mesme
chambre, n’y estoit pas avec plus de repos, car repassant par sa
memoire, qu’autrefois Astrée luy avoit ordonné de ne se
faire jamais voir à elle sans son commandement, la resolution
qu’il avoit prise, d’observer religieusement cette ordonnance, les
raisons avec lesquelles le sage Adamas luy avoit fait consentir de
quitter la vie solitaire et sauvage qu’il avoit commencée,
l’artifice dont Leonide et le druide s’estoient servis pour le
conduire, non seulement dans son hameau et parmy ses parents, mais dans
la maison mesme d’Astrée, et la ruse enfin [33/34] par laquelle
maintenant ils le contraignoient de demeurer seul auprés d’elle,
luy
embrouilloient ; la teste de tant de diverses imaginations, que
bien souvent ce pauvre berger ne sçavoit quel conseil ny quelle
resolution eslire. Car, encores qu’il eust eu desjà souvent ces
mesmes pensées, si n’en avoit-il pas este tant agité,
lors que par les diverses raisons de la nymphe et du druide ; il y
estoit fortifié et assisté par leur presence ; mais
maintenant qu’il se voyoit tout seul en ce lieu, il luy sembloit estre
abandonné à toute sorte de perils, sans aucun support ny
secours humain. II consideroit qu’il estoit parmy des personnes qui
avoient eu tant de cognoissance de luy, et cette cognoissance acquise
par une si longue et estroitte familiarité, que c’estoit presque
une chose impossible de se pouvoir cacher longuement à leurs
yeux, apprenant mesme par leurs ordinaires discours combien elles
avoient encores fraische la memoire de tout ce qu’il vouloit qu’elles
ne recognussent pas. Et quoy que la preud’hommie du grand druide
Adamas, qui l’avouoit pour sa fille, mist un voile bien espais devant
les yeux des plus clairvoyans, et authorisast grandement sa feinte, si
est-ce qu’il sçavoit bien que les yeux qu’il entreprenoit de
decevoir avoient la veue si bonne que, si une seule de ses actions ou
de ses paroles venoit à dementir le nom de fille qu’il prenoit,
et mesme de fille druide, de l’institution et coustume desquelles il se
cognoissoit assez ignorant, il estoit tres-asseuré que son
artifice seroit incontinent descouvert.
Et sur cette consideration, il se representoit avec quelle prudente
ignorance il falloit qu’il fist semblant de ne sçavoir ny
cognoistre presque chose quelconque qui concernast l’estat de
berger ; combien se monstrer nouveau en ce qui luy estoit tant
ordinaire, et combien se feindre ignorant de leur façon de
vivre, de leurs exercices ordinaires, et de toutes les choses plus
particulieres qui s’estoient passées entr’elles, mesme de
n’avoir cognoissance de pas un de ses parens ny de ses anciens amis, ny
des lieux où il avoit si longuement vescu, car, pour peu qu’il
se fust mepris en cela, il sçavoit bien que le visage d’Alexis
avoit tant de conformité avec celuy de Celadon, et ses paroles,
et ses façons estoient si semblables à celles de ce
berger perdu que sans doute elles eussent recognu parmy ses
deguisements, et le vray visage, et les vrayes
paroles de Celadon. Mais ce qui le tenoit encores en une grande doute,
c’estoit qu’il jugeoit bien que, s’il ne mettoit un rude mors à
sa passion, il couroit fortune quelle ne le portast quelquefois [34/35]
plus outre qu’il n’estoit pas necessaire pour demeurer dans les limites
de son deguisement. Et cette pensée avoit esté bien
souvent cause que, dans ses plus grandes felicitez, il n’avoit
osé donner congé à son ame de jouir d’un entier
contentement. Car combien de fois avoit-il commandé à sa
bouche et à ses mains, de ne se point licentier outre mesure,
encore que, comme fille, il luy pust bien estre permis, lors qu’il
estoit seul avec sa bergere, de peur qu’elle ne recognust que la
bouche, et les mains de Celadon estoient empruntées par cette
trop licentieuse druide ! Et combien de fois avoit-il destourné
ses yeux des beautez qui luy souloient estre cachées, et
desquelles alors, sous le nom d’Alexis, la veue luy pouvoit estre
permise, de crainte que cette curiosité ne fist
soupçonner ce qu’avec tant de soing il essayoit de cacher le
plus.
Apres que toutes ces considerations eurent longuement roulé dans
son esprit, et que plus il y pensoit, et plus il luy sembloit y
remarquer une hydre renaissante de diverses difficultez, le meilleur
conseil qu’il sceut eslire, fut la resolution de demeurer en ce lieu le
moins qu’il pourroit, cognoissant assez que c’estoit un dessein
impossible d’y penser demeurer long-temps, et n’y estre point recognu,
la foiblesse humaine ne permettant pas qu’un homme pust longuement user
d’une prudence si grande que continuellement elle pust estre tendue
à se garder de cheoir ou, pour le moins, de chopper en un chemin
si mal-aisé et si raboteux.
Cette resolution faite, il delibera
pour tirer quelque advantage de l’entreprise qu’Adamas avoit si bien
acheminée, d’employer de sorte le temps qu’il demeureroit en ce
lieu, qu’un seul moment n’en fust inutilement dependu. Pour en estre
donc bon mesnager, il alla longuement cherchant en soy-mesme en quoy il
le devoit plus soigneusement employer ; et il luy sembla qu’il
estoit tres à propos d’engager tousjours davantage cette bergere
en l’amitié qu’il cognoissoit qu’elle avoit pour luy, jugeant
avec beaucoup de raison que, venant apres à le recognoistre pour
tel qu’il estoit, mal-aisément pourroit-elle consentir à
un second esloignement. Et d’autant qu’il s’avoit bien que nous sommes
grandement poussez, par l’exemple des personnes que nous estimons,
à faire des choses ausquelles nous ne consentirions point
autrement, il fit dessein de luy tesmoigner une amour, non pas telle
que les filles ont accoustumé de se porter les unes aux autres,
mais la plus ressemblante qu’elle pourroit à celle que Celadon
souloit [35/36] avoir pour Astrée, afin de l’attirer par son
exemple à une semblable affection, et apres, l’emporter
insensiblement de l’amitié à l’amour.
Mais quand il
voulut mettre cette pensée en effect, il y trouva bien plus de
difficulté qu’il ne s’estoit proposé, estant bien
mal-aise qu’il se fist paroistre amoureux de cette bergere, sans luy
donner une opinion qui ne fust moins honneste, que ne pouvoit souffrir
le nom qu’il prenoit de vierge druide.
Ce cahos et cette confusion de
tant de difficultez l’agiterent de telle sorte qu’il ne put s’empescher
de souspirer diverses fois, assez haut pour estre entendu de ces deux
bergeres, qui n’ayans pu clorre l’œil pour dormir, l’avoient toutesfois
tenu clos pour en faire le semblant, afin de ne point interrompre son
repos ; mais l’oyans maintenant souspirer, et cognoissans qu’il
estoit esveillé, Astrée ressentit bien qu’il est vray
qu’une grande affection est continuellement en crainte. Car, quoy
qu’elle sceut qu’encores qu’Alexis dist avoir du mal, ce n’estoit que
pour couvrir la longueur de son sejour auprés d’elle, si ne
pust-elle
s’empescher de craindre que quelque mal veritable ne fit naistre les
souspirs qu’elle entendoit. Et cette doute fut cause que, se tournant
doucement du costé de Phillis qu’elle sçavoit bien ne
dormir pas : Ma sœur, luy dit-elle le plus bas qu’elle pust, n’oyez
vous point les souspirs d’Alexis ? J’ay peur que son mal ne soit plus
grand qu’elle ne nous dit. – Je les ay ouys, respondit Phillis, il y a
desjà quelque temps, et j’ay eu la mesme apprehension.
Toutesfois, il me semble que ce sont plustost souspirs d’une personne
souciée, que non pas de malade ; car ceux qui procedent de
maladie sont plus semblables à une violente respiration, que non
pas aux souspirs ordinaires que la passion arrache de l’estomach, et
tels que sont ceux que j’ay ouys. – Je ne sçay, adjousta
Astrée, si nous devons parler en sorte qu’elle nous entende, car
je crois que ce n’est pas un petit service, que d’interrompre de
fascheuses pensées ; et toutesfois, si elle dormoit, il ne
faudroit pas l’esveiller. – Asseurément, reprit Phillis, elle ne
dort
point, car elle s’est diverses fois tournée dans son lict. Mais
peut-estre demeure-t’elle sans parler, pour la mesme consideration qui
nous a fait si longtemps estre muettes à son occasion, je veux
dire, de peur de nous esveiller.
Astrée impatiente, pour voir si sa compagne disoit vray,
entr’ouvrit un peu le rideau de son lict, mais elle ne le put faire si
doucement, qu’Alexis ne s’en prist garde, qui, parmy toute la confusion
[36/37] de ses pensées, avoit tousjours son cœur vers elle, et
qui n’eust pas si long temps demeuré dans le lict où elle
estoit, n’eust esté, pour faire croire à Phillis,
qu’encores que son mal ne fust pas grand, il estoit toutesfois
veritable. Astrée, qui cognut par l’ouverture qu’Alexis fit
incontinent de son lict, qu’elle ne dormoit pas : Madame, luy dit-elle,
nous sommes en peine de vostre santé, pour vous avoir ouy
plaindre, depuis que Leonide vous a esveillée. – Mes cheres
filles, respondit Alexis, je ne vaux pas la peine que je vous donne, et
le soing que vous avez de moy est tel que, si j’avois un mal beaucoup
plus grand, il seroit entierement capable de le guarir. Et toutesfois,
si vous le trouvez bon, je seray bien aise de ne point sortir de la
chambre ce matin, pour essayer si un petit mal de teste, qui semble
s’estre augmenté depuis que la nymphe s’en est allée, ne
s’allegera point par le repos. – Madame, adjousta Phillis, je crois
avoir ouy dire, qu’au mal que vous avez, le dormir est un des plus
souverains remedes. – J’ay fait, repliqua la druide, tout ce que j’ay
pu depuis le départ de Leonide, mais il m’a esté
impossible de clorre l’œil, et il me semble que le silence, et les
fascheuses pensées me le redoublent, si bien que je croy que le
meilleur est de se divertir, ayant ouy dire plusieurs fois, que le mal
bien souvent s’en va, quand il void que l’on ne se ressouvient pas de
luy. – Et que faudroit-il donc, madame, que nous fissions, dit
Astrée, pour faire perdre le souvenir de ce fascheux mal ? – II
faudroit, respondit Alexis, que vous vinssiez vous habiller
auprés de
moy, et que, comme c’est la coustume de toutes deux, pour vos agreables
entretiens, vous fissiez escouler le temps, qui ne sera que trop long,
si ce mal me continue. – Pour m’aller habiller auprés de vous,
madame,
dit Astrée, je le feray par vostre commandement, n’y ayant pas
apparence qu’autrement j’en eusse la hardiesse, mais pour entreprendre
de vous entretenir, et accourcir ces fascheuses heures, je suis bien
marrie de n’en avoir pas l’esprit. Toutesfois je ne laisseray de m’y
essayer, car quelquefois le Ciel, qui favorise les bonnes intentions,
supplée au defaut que nous avons ; et puis, quoy qu’il en
arrive, nostre excuse sera, ce me semble, recevable, quand nous dirons
que c’est pour vous obeyr.
Et, à ce mot, se jettant hors du
lict, elle se mit sa robe sur les espaules ; mais Alexis, qui
avoit bonne memoire qu’elle luy avoit promis de s’habiller ce
jour-là des habits de druide, l’en empescha en la sommant de sa
parole : Ma belle fille, luy dit-elle, vous [37/38] sçavez bien
que vostre promesse vous oblige à faire aujourd’huy le
personnage de fille druide. Ce me sera un extréme contentement
de vous voir vestue de mes habits. – Madame, respondit-elle, que
direz-vous de moy, si je commets cette faute ? car, en effect, c’est
une trop grande outrecuidance à une bergere. – A une bergere ?
repliqua Alexis, cela pourroit estre ; mais non pas à une
bergere telle qu’est Astrée, de qui le merite surpasse celuy de
toutes les druides que je cognois. Et pource, si vous me voulez
obliger, laissant toutes ces considerations à part, faites, je
vous supplie, puis que pour l’amour de vous j’ay esté bergere,
et la seray, tant qu’il vous plaira, que pour l’amour de moy vous soyez
aujourd’huy druide. Et à ce mot, luy tendant les bras : Si
j’estois vestue, continua-t’elle, je ne vous donneray pas la peine de
venir icy, mais puis que mon mal me retient au lict, approchez-vous, ma
belle fille, afin que je vous ayde à vestir.
La bergere alors,
toute honteuse, pour luy obeyr, s’approchant d’Alexis, se laissa aller
entre les bras de ce berger, qui s’estant desjà relevé
sur le lict, et bien serré l’ouverture de sa chemise pour cacher
le defaut de son sein, il la receut avec un si grand ravissement, qu’il
fut bien à propos que Phillis cependant fust dans la ruelle de
son lict où elle s’habilloit, car il eust esté à
craindre si elle l’eust veu, qu’elle n’en fust entrée en quelque
soupçon. Et quoy qu’Astrée n’eust pas moins d’esprit ny
de
jugement que sa compagne, si est-ce qu’elle n’y pensa point, pour la
honte qu’elle avoit de se trouver en chemise devant cette druide, et
que ses caresses luy estoient desjà presque passées en
coustume, outre que l’extreme affection qu’elle luy portoit, luy
faisoit prendre en bonne part tout ce qui procedoit d’elle.
Celadon
eust bien voulu continuer plus longuement ses caresses, mais les
considerations qu’il venoit de faire le contraignirent de s’en retirer
plustost qu’il n’eust pas voulu ; et luy aydant à vestir,
il n’y eut ny beauté du sein, ny presque de tout le reste du
corps, qui ne fust permise à ses yeux qui, ravis de tant de
perfections, desiroient que tout Celadon fust comme un autre Argus,
couvert de divers yeux, pour mieux pouvoir contempler tant de parfaites
raretez. Ce ravissement luy occupoit de façon l’esprit que, sans
penser à ce qu’il faisoit, il luy mit et remit deux ou trois
fois à rebours les manches de cette robe, devant que la luy
donner comme il falloit ; dequoy Astrée, qui ne prenoit pas
garde d’où les fautes procedoient, ne se pouvoit empescher de
sousrire et, à chaque [38/39] fois, payer sa peine de plusieurs
caresses, desquelles elle ne se pouvoit lasser, et que cette craintive
druide n’osoit presque luy rendre, de peur de se relascher en des
actions que le personnage d’Alexis peut-estre luy defendoit, si bien
qu’avec raison elle pouvait appeller l’amour plus avare, lors qu’il luy
estoit plus prodigue de ses faveurs.
Phillis cependant s’habilloit le plus viste qu’il luy estoit
possible ; et parce qu’elle n’y mettoit pas beaucoup d’artifice,
elle se trouva toute vestue, qu’Alexis avoit à peine mis encore
sa robe à la belle Astrée. Dequoy se sousriant : Je voy
bien, leur dit-elle, que si vous demeurez autant à tout le reste
de l’habit, Astrée pourra estre vestue, quand les autres iront
se coucher. – Et quoy ! respondit Astrée, le temps, ma sœur,
vous dure-t’il de sorte que vous ne vous souveniez pas du dessein que
nous avons fait de l’employer pour divertir le mal de la belle Alexis.
– Si c’est vostre dessein, repliqua-t’elle, d’employer le temps
à quelque chose, je dis que vous avez raison ; mais si
c’est pour faire passer le temps à cette belle druide, je trouve
que c’est un maigre divertissement que le vostre. Que si vous me le
voulez permettre, je vous iray querir un second, qui vous pourra mieux
assister que moy ; outre que vous sçavez bien, ma sœur,
que, puis que vous n’y pouvez pas aller, nous commettrions une grande
faute, si l’une de nous deux n’alloit luy rendre ses devoirs en cette
occasion. – Et de quoy parlez-vous ? adjousta Alexis, si toutesfois je
ne suis point importune en le demandant. – Ce seroit nous, reprit
Astrée, qui serions importunes, madame, en le vous disant ;
il ne faut pas vous donner la peine d’ouyr nos petites affaires. Et
lors, faisant signe à Phillis : Allez, ma sœur, continua-t’elle,
et l’asseurez que nous croyons toutes, que ce que l’on a dit est
entierement faux. Phillis alors, en s’en allant : Je ne vous demande
point, dit-elle, où je vous retrouveray à mon retour,
voyant cette belle Alexis si empeschée à vous rendre
druide, et prevoyant que vous ne le serez guere moins tantost à
la faire bergere, qu’il est croyable que vous ne bougerez pas de cette
chambre. – Si son mal, respondit Astrée, luy permet de sortir,
vous nous pourrez trouver dans le petit bois de couldre, me semblant
qu’elle s’y plaist davantage que par tout ailleurs, autrement, quand
vous demeurerez jusques au soir, asseurez-vous que vous nous trouverez
ensemble.
A ce mot, Phillis sortit de la chambre. Et Alexis, avec un visage riant
: Ne dites point, reprit-elle, que je me plaise davantage dans [39/40]
le petit bois de couldre, que par tout ailleurs ; car en quelque
lieu que sera la belle Astrée, croyez, ma fille, que je me plais
plus que je ne sçaurois dire, et qu’au contraire, lors que je
suis esloignée d’elle, il n’y a lieu qui ne me soit tres
desagreable. – C’est à moy, madame, reprit la bergere, que vous
devez laisser dire ces paroles, à moy, dis-je, qui n’ay autre
contentement que celuy d’estre auprés de vous, ny autre plus
grand
desir que d’acquerir l’honneur de vos bonnes graces. – Ne desirez
point, repliqua Alexis, ce que vous possedez si absolument. – Si le
Ciel, adjousta la bergere ; m’a voulu rendre si heureuse, par
dessus toutes mes esperances, je confesse, madame, que je n’ay rien
plus à souhaiter, sinon que la conservation de ce bien, duquel
vous m’assurez, et de pouvoir employer les jours qui me restent en vous
servant, sans vous jamais esloigner ; et, pour cet effect, j’ay
desjà supplié la nymphe Leonide de me favoriser et de son
credit et de son advis. Et quoy que les obstacles qu’elle me propose
luy semblent ne pouvoir estre surmontez, si est-ce que je les trouve si
petits pour obtenir un si grand bien, que, s’il n’y en a point
d’autres, je tiens la chose presque sans difficulté. Car, pour
la contrarieté de mes parens qu’elle estime estre un puissant
empeschement au bon-heur que je recherche, puis que le Ciel m’a ravy et
mon pere et ma mere, quel parent me reste-t’il qui puisse tyranniser ma
volonté, et m’empescher de me dedier au service de Celuy que,
par les loix naturelles, tous les humains sont obligez de servir ? Et
c’est bien pour cela que je me mocque des pretentions de Calidon, quand
il me pense desjà sienne, parce que, dit-il, que mon oncle
Phocion trouve bon qu’il m’epouse, car je sçay assez
jusqu’où va l’obeyssance et le respect que je luy dois ; et
je sçay qu’il est si sage et si advisé, qu’il n’en
pretend pas davantage que je luy en rends.
Mais, madame, ce n’est pas
de la que ma peine procede, ny la doute en laquelle je vis maintenant :
c’est de sçavoir avec quel artifice je pourray gaigner vostre
volonté, et celle des anciennes druides, pour estre receue parmy
les autres vierges des Carnutes, afin que je ne vous esloigne jamais.
Et c’est ce que je vous demande, madame, avec toutes les plus humbles
et plus affectionnées supplications que je vous puisse faire. –
Belle bergere, respondit Alexis, je ne puis assez vous remercier de la
bonne volonté que vous me portez, faisant telle estime de vostre
bienvueillance, que je souhaitte aussi ardemment que vous, que nous
puissions passer [40/41] le reste de nostre vie ensemble ; et pour
tesmoignage de ce que je vous dis, soyez asseurée qu’il ne
tiendra qu’à vous que nous ne nous separions jamais. Mais j’ay
bien peur, quand je vous diray ce qu’il faudra faire, que vous ne
changiez de volonté et de dessein. – Ah ! madame, s’escria
Astrée, ne me faites jamais ce tort d’avoir une telle creance de
moy ; mais, au contraire, soyez asseurée qu’en la vie et la
mort cette resolution me continuera. – Je croiray tousjours de vous,
dit Alexis, tout ce que vous voudrez, et mesme quand ce sera une chose
si advantageuse pour moy, et tant selon mes desirs. Il est vray que,
comme la preuve des choses que nous souhaittons nous est toujours
agreable, je ne veux point manquer de satisfaire à ce que vous
m’avez demandé.
Sçachez, bergere, que la difficulté n’est pas grande de
parvenir à ce que vous desirez, pourveu que vous le veuilliez.
Et voyez comme en cela je suis contraire à l’opinion de Leonide
: il faut seulement que vous fassiez deux choses, l’une, que vous
m’aymiez autant que je vous ayme, et je vous diray l’autre quand je
cognoistray que vous aurez mis en effet cette premiere proposition.
Astrée, alors, avec un visage riant, et baisant la main d’Alexis
en signe de remerciement : Si la seconde chose, dit-elle, que vous me
voulez proposer m’est aussi aysée que la premiere, vous avez
raison, madame, de dire que la difficulté n’y est pas grande.
Car permettez-moy, je vous supplie, de vous assurer que, si je n’ayme
la belle Alexis, non pas seulement plus que moy-mesme, mais plus encore
que l’amour ne fit jamais aymer autre personne quelconque, voire plus
que tout autre cœur n’a eu puissance jusques icy d’aymer, je veux que
les dieux me refusent l’honneur de vos bonnes graces, en la possession
desquelles je mets le comble de mon contentement. – Et avec tout cela,
repliqua Alexis, avez-vous opinion de m’aymer plus que je ne vous ayme.
– O madame ! reprit Astrée, ne me juger pas si
outrecuidée, que je pense meriter une si grande affection de
vous. Je m’estimeray trop heureuse, si seulement je suis assurée
que celle que je vous porte ne vous est point ennuyeuse, ny par sa
grandeur, ny par ma petitesse. – Belle bergere, dit la druide,
despouillez-vous de cette doute, si vous ne voulez que je croye que
vous estes aussi bien deceue en la grandeur de l’amitié que vous
pensez me porter, qu’en la foiblesse que vous estimez en celle que j’ay
pour vous ; car soyez certaine qu’il n’y a point d’amour qui
puisse esgaller [41/42] la mienne, et en cela je ne puis estre
trompée comme vous, parce que je sçay par experience ce
que j’en dis. Je pense vous avoir desja raconté que j’ay
autresfois aymé une fille, et lors, j’eusse juré qu’il
estoit impossible à tous les humains d’egaler cette
amitié ; mais maintenant, quand je la compare à
celle que j’ay conceue pour vous, j’ay honte de l’erreur où je
vivois alors, la trouvant si petite, qu’au prix de celle-cy, elle n’est
presque pas sensible. Et vous, au contraire, qui n’avez encor rien
aymé, vous pouvez aisément estre persuadée que
cette
affection est tres-grande, encore qu’elle ne le soit pas, d’autant que
jusques icy vous n’en avez jamais esprouvé d’autre qui, par sa
comparaison, vous en puisse faire donner un bon jugement.
– Madame, dit la bergere, cette dispute que je vois entre nous, est de
celles où la victoire apporte du dommage, et que d’estre vaincu
c’est estre victorieux. Et toutesfois si ne veux-je point quitter les
armes si aysément, non pas que je ne vous veuille ceder en tout
ce qu’il vous plaira, mais parce que ce seroit un grand defaut en moy
si, estant de si loin devancée de vous en merite, je permettois
encore de l’estre en affection. C’est pourquoy vous trouverez bon,
madame, que je die que si par la comparaison on peut juger de la
grandeur d’une amitié, je dois bien avoir cette permission. Moy,
dis-je, qui ay commencé d’aymer presque dés le berceau,
et qui ay continué depuis avec tant d’opiniastreté, que
ny les difficultez, ny le temps, ny les absences, ny les commandemens
de ceux qui pouvoient disposer de moy, ny bref, chose quelconque, ne
m’en ont pu divertir, que la seule mort. Et toutesfois je jure, et je
le jure avec verité, que je vous ayme beaucoup plus que tout ce
que j’ay aymé jusques icy. Et quoy que cette parole soit trop
glorieuse dans la bouche d’une bergere, ayez agreable que je la
prononce, puis que les autres qui ont plus de respect, ont aussi, ce me
semble, moins d’affection et d’amour. A ce mot, Alexis, avec un visage
riant, ouvrant les bras, et Astrée en faisant de mesme, elles
s’embrasserent avec un temoignage de si bonne volonté qu’il ne
falloit, pour le contentement de toutes deux, sinon qu’Alexis osast
dire : Je suis Celadon. Mais en fin la crainte qui accompagnoit
toujours la druide, ne luy laissant pas gouster sans quelque amertume
la douceur de ces caresses, elle eut peur que cette trop grande
felicité ne la transportast de telle sorte, que la bergere ne
vint à recognoistre ce qu’elle estoit. Et cela fut cause que se
retirant un peu avec une honneste [42/43] rougeur qui luy vint au
visage, et apres s’estre teue quelque temps, elle profera ces paroles,
mais avec une pudeur si bien representée que, si quelqu’une de
ses actions avoit pu donner quelque doute de ce qu’elle vouloit cacher,
elle estoit suffisante de la tenir eternellement en cette tromperie :
Mais, belle bergere, luy dit-elle, qu’est-ce que la violence de
l’affection que je vous porte, ne vous fera point juger de moy, si de
fortune la vostre ne la vous fait excuser ? Et en disant ce mot, elle
mit la main sur son visage, comme le cachant de honte. Et toutesfois,
continua-t’elle, je vous jureray par la grande Vesta, et par la Vierge,
que les Carnutes disent devoir enfanter, que je suis tellement
esloignée de toutes ces affections, que plusieurs autres filles
de mon àge pourroient ressentir que jamais je n’ay aymé
homme quelconque pour ce subject, et que toutes mes passions ont
tousjours esté employées en l’amitie d’une fille, que
j’ay veritablement aymée, autant que je pouvois aymer alors,
mais non pas à l’esgal de ce que je vous ayme maintenant. Et il
faut que vous riez de mon humeur : je prenois autant de plaisir
à estre caressée d’elle, que si j’eusse esté un
homme, et non pas une fille. Et c’est le bon, que je sens renouveller
ceste mesme humeur en moy, quand je suis auprés de vous, ce que
je ne
sçay à quoy attribuer, sinon à l’excez de
l’affection que je vous porte, et que je ne voudrois pas toutesfois
vous estre desagreable ny ennuyeuse.
Astrée alors, monstrant bien en son visage le contentement que
ces paroles luy donnoient, luy respondit : Ce seroit à moy,
madame, d’user de ces excuses envers vous, qui avec raison dois
craindre de vous estre importune, par la trop grande liberté que
mon affection me donne ; car j’avoue avoir aymé un berger,
mais je diray bien, avec verité, de n’avoir jamais eu tant de
contentement de parler à luy, et d’en recevoir quelque
tesmoignage de bonne volonté, que je fais d’estre auprés
de
vous. – O Dieu ! dit Alexis, combien dois-je remercier la bonté
du Ciel, qui ayant voulu me sousmettre à cette affection que je
vous porte, vous en a de mesme donné une semblable, afin que je
puisse vivre auprés de vous, avec toute sorte de contentement et
d’honneste liberté sans estre retenue par les doutes que je vous
ay dites, et qui pouvoient mesler quelque amertume parmy les douceurs
d’une si heureuse vie !
Et lors, luy tendant la main : Vous voulez donc
bien, continua-t’elle, ma belle bergere, que nous vivions, quand nous
serons en [43/44] particulier, avec la mesme franchise que nous avons
fait jusques icy. Je dis, en particulier, car devant le reste des
bergers et des bergeres, il est à propos d’estre un peu plus
retenues, pour ne leur donner occasion de soupçonner de nous
chose qui nous puisse estre desavantageuse. – Comment, reprit la
bergere, si je le veux ? Mais ne seroit-ce point me faire mourir de
regret, que de me le defendre ? Mais, madame, puis que vous voyez que
j’observe si bien la premiere chose, que vous m’avez ditte estre
necessaire pour avoir le bon-heur de demeurer eternellement
auprés de
vostre personne, que tardez-vous à me dire l’autre que vous
m’avez promise, afin qu’en l’effectuant, je me puisse dire la plus
heureuse fille qui fust jamais ? – Belle bergere, luy respondit Alexis,
il n’est pas encore temps que je la vous die ; mais puis que je
vous voy en cette volonté, je vous promets que, quand je
penseray qu’il sera à propos, je vous la feray sçavoir,
sans que vous ayez la peine de me la demander. Et cependant, pour
essayer si cette vie nous sera aussi agreable que nous nous
l’imaginons, je suis d’avis que dés à cette heure nous
commencions à vivre comme nous devons faire le reste de nos
jours, je veux dire avec l’honneste liberté que deux parfaites
amies doivent avoir ensemble. Et en premier lieu, rayons, je vous
supplie, de nos discours, tous ces mots de madame et de druide,
afin
que l’amitié qui doit estre à jamais entre nous commence
d’user de ses privileges. – Vous me permettrez, s’il vous plaist,
madame, dit Astrée, qu’en quelque lieu et en quelque
qualité que je puisse estre, je vous rende tousjours les
respects que je vous dois. Et tant s’en fant que cela m’empesche de
jouyr des contentemens que j’espere auprés de vous, que ce sera
me les
augmenter de beaucoup, quand je penseray que je demeure dans les termes
de mon devoir. – Vous vous trompez, respondit Alexis, et si vous pouvez
cela sur vous, je ne le puis pas sur moy, qui ne veux souffrir qu’une
personne qui doit estre une autre moy-mesme use de ces paroles qui
temoignent qu’il y a de la difference. Car si le principal effect de
l’amour a toujours esté l’union, pourquoy voulez-vous que nous
souffrions que ces tyrannies, que l’on deguise du nom de respect et de
civilité, nous empeschent ce meslange et cette union parfaite de
volontez qui doit estre entre nous ? J’ordonne donc qu’Astrée
sera Alexis, et qu’Alexis sera Astrée, et que nous bannirons de
nous, non seulement toutes les paroles, mais toutes les moindres
actions qui peuvent mettre quelque difference entre nous. Et vous
verrez [44/45] que nous n’aurons pas vescu longuement ensemble avec
cette franchise, que l’amitié que vous me portez s’augmentera au
double.
– Vous me permettrez donc, madame, repliqua Astrée, de vous en
demander un commandement, afin que l’obeyssanee qu’en cela je vous
rendray, couvre la faute que j’y pourrois commettre. – S’il ne faut que
cela, adjousta Alexis, pour vostre contentement, je vous le commande,
avec promesse que je vous fay de n’y contrevenir de ma vie. Et parce
qu’il est bien à propos que nous nous conformions à la
façon des personnes avec lesquelles nous voulons vivre,
sçachez, bergere, que la coustume des filles druides qui sont
aux Carnutes, est de ne s’appeller jamais par leurs propres noms, mais
par d’autres que l’amitie qu’elles se portent leur fait inventer, et
qui temoignent la bonne volonté qu’elles ont les unes pour les
autres ; et ces nouveaux noms parmy elles sont appellez des
alliances, comme si l’on vouloit dire que par là on se lie de
plus fort devoirs et de plus forte affection. Je suis donc d’avis que
nous en fassions de mesme, tant pour nous obliger par cette nouvelle
confirmation d’amitié à une plus entiere amour, que pour
faire paroistre à ces filles, quand nous serons parmy elles, que
non seulement nous sçavons et apprenons leurs coustumes, mais
que nous les voulons religieusement observer. Et quand j’y ay bien
pensé, je n’en trouve point une qui, ce me semble, nous puisse
estre plus à propos que celle de maistresse et de serviteur, tan
par ce que ce ne sont point paroles recherchées, et qui ne
soient ordinaires parmy elles, que d’autant qu’elles temoignent je ne
sçay quoy, que veritablement et vous et moy ressentons l’une
pour l’autre. – Je reçoy, dit Astrée, cet honneur avec
mille sortes de remerciement, et avec protestation et vœu que je fais
à la deesse Vesta, comme esperant luy estre un jour
dediée, qu’à jamais non seulement de nom, mais d’effect,
je vous tiendray pour ma maistresse, et je seray vostre serviteur.
Alexis alors en sousriant : Je voulois, respondit-elle, que ce fust
vous qui eussiez le nom de maistresse, mais puis que vous avez choisi,
je le vous laisse pour commencer à vous rendre tesmoignage que
je ne veux que ce qui vous plaist. Et lors, luy tendant la main :
Donnez-moy, continua-t’elle, mon serviteur, la vostre, en signe que
vous accepez ce nom, et que jamais vous ne romprez l’estroite alliance
que nous faisons maintenant, et de laquelle nos mains ainsi
serrées ensemble seront à jamais le symbole. Et en mesme
temps, je jure et voue au grand Tautates [45/46] Amour, qui est celuy
que nous servons et adorons parmy les Carnutes, qu’eternellement je
veux vivre avec vous, comme avec la seule personne que je veux aymer
parfaittement, et de laquelle aussi je veux seulement estre
aymée de cette sorte.
Astrée, alors : Non point une main, dit-elle, mais je vous donne
tous les deux, et de plus, le cœur et l’ame, pour tesmoignage que pour
vous seule je veux aymer l’Amour, et le hayr pour tout autre, vous
vouant et consacrant tous mes desirs et toutes mes affections. Et si je
n’observe inviolablement ce que je promets, ou si je dements
quelquesfois envers vous l’honorable nom que j’ay receu, je prie ce
mesme Amour Tautates que vous avez reclamé, que non seulement il
me fasse hayr par toutes les creatures de la terre, mais s’il est
juste, qu’il m’offre à la cruaué de toutes les plus
farouches, pour assouvir leurs rages et leurs inhumanitez sur moy.
A ce mot, toutes deux s’embrasserent, et se baiserent, pour assurance
de ce qu’elles avoient promis, avec tant d’affection, qu’elles ne
pouvoient presque mettre fin à leurs caresses.
Cependant Phillis
s’en estoit allée chez Diane, pensant la trouver encores dans le
lict, mais le mal de la bergere estoit trop violent, pour luy donner un
si long repos. II y avoit desjà long temps qu’elle s’estoit
levée, et qu’apres avoir mis ordre à son petit menage,
elle estoit sortie avec son troupeau, et sans autre compagnie que celle
de ses pensées. De fortune, elle s’en alla sur le mesme endroit
du rivage de Lignon, où l’accident de Celadon estoit advenu,
lors que la jalousie de la bergere Astrée le contraignit de se
jetter dans le profond de l’eau. Apres s’y estre donc assise, et que
sans dire mot elle eut longuement tenu œil sur le courant de la
riviere, sans faire autre action qui donnast cognoissance de vie, que
celle de respirer, en fin, revenant comme d’une profonde lethargie, et
jettant un grand souspir : Ainsi, dit-elle, vont courant dans le sein
de l’oubly toutes les choses mortelles !
Et là, s’estant teue quelque
temps, apres elle reprenoit ainsi : O que celuy-là estoit bien
veritable, qui disoit que jamais une mesme personne ne passa deux fois
une mesme riviere ! puis que non seulement depuis que je suis sur ce
rivage, l’eau que je voy couler n’est pas la mesme qui couloit quand
j’y suis arrivée, mais, helas ! ny moy-mesme, je ne suis pas la
mesme. Diane que j’estois, quand je suis venue icy ! Le temps, par une
puissance à laquelle personne ne peut resister, va poussant et
chassant toutes choses devant luy ; et le soleil mesme, qui est
celuy qui mesure le temps, [46/47] suivant le bransle universel de tout
ce qui est en l’univers, est chasse par le temps, et n’est plus au
mesme poinct auquel il estoit quand j’ay commencé de parler. Et
qu’est-ce donc, ô Diane, continuoit-elle, en relevant un peu la
voix, qu’est-ce donc, puis que tout change et rechange, qui te semble
tant extraordinaire en une chose tant ordinaire ? Si c’est une loy
generale en tout ce que la nature a produit, n’es-tu pas injuste de la
trouver mauvaise en une personne particuliere ? Tu es bien
desraisonnable de l’observer toy-mesme, et ne vouloir qu’un autre en
fasse autant !
Et à ce mot, demeurant quelque temps sans parler,
elle reprenoit apres de cette sorte : Dis tu pas que ce n’est pas toy
qui changes, mais que ce sont toutes les autres choses qui changent
envers toy, et que tu es la mesme que jadis tu soulois estre ? Ah !
flateuse de toy-mesme, ressouviens-toy quelle tu estois, devant que le
pauvre Filandre t’eust veue, quelle tu devins par sa recherche, et
quelle tu vesquis apres sa déplorable perte ! Considere ton
humeur, quand Silvandre, ou plutost quand ce trompeur commença
si malheureusement à te regarder, quelle tu t’es rendue par sa
dissimulée affection, et quelle tu te treuves maintenant par la
cognoissance de sa trahison ! Et advoue par force que si les autres,
comme on dit, changent d’humeur et de complexion de sept en sept ans,
les années en toy sont changées, non seulement en des
mois, mais en des heures, voire mesme en des moments.
Ce fut bien cette
pensée qui la toucha vivement, car n’ayant jamais eu cette
opinion, et cognoissant toutesfois qu’elle estoit tres-veritable, elle
demeura ravie de tant d’estonnement, qu’elle ne put de long-temps
proferer une seule parole. En fin, comme sortant d’un profond sommeil,
elle reprit de cette sorte : Que tu n’es pas changée !
disoit-elle, comme par admiration. Ah ! Diane, tu l’es de telle sorte,
que presque, quand je te considere de prés, je ne te recognois
plus, ne trouvant rien en toy de cette premiere Diane, que tu soulois
estre, que le seul nom de Diane. Et responds-moy, je te supplie, ne te
souviens-tu plus, combien autrefois tu avois eu en horreur les
flateries des hommes, combien tu mesprisois celles qui s’en laissaient
decevoir, ou qui seulement adjoutoient quelque foy à leurs
paroles ? As-tu perdu la memoire des sages conseils que sur de
semblables accidens tu donnois à tes compagnes ? ou bien as-tu
opinion que ton jugement doive avoir pour toy d’autres sentimens qu’il
n’a pas eu pour elles ? Ah ! desabuse-toy, Diane, en cecy, et confesse,
que si tu ne juges, [47/48] en ce qui te touche, ce que tu as
jugé contre les autres, sans doute tu es à cette heure
differente de celle qu’autresfois tu soulois estre ! Et reviens un peu
en toy-mesme, et me responds, s’il n’est pas vray que, du temps que tu
estois cette premiere Diane, tout ce que ce trompeur berger eust pu
faire, ne feust esté qu’indifferent ? Et pourquoy donc, si tu es
encore celle-là mesme, te fasche-t’il qu’il ayme Madonte, qu’il
l’aille suivant, et qu’il s’en soit allé avec elle sans ton
congé ? Si tu advoues que cela te fasche, confesse de mesme que
tu n’es plus cette Diane, qui autresfois ne s’en fust point
souciée ; que si tu le nies, n’est-il pas vray que ta
conscience mesme te condamne ? Mais, reprenoit-elle incontinant, si je
ne suis plus Diane, que suis-je donc devenue ? Le contraire,
respondit-elle, de cette Diane, que je soulois estre. O dieux ! quel
deplorable changement, et combien m’eust-il esté plus
utilé et plus honorable de clorre mes jours en ce premier estre,
que non pas en celuy auquel je me vois maintenant reduite !
Lors qu’elle estoit plus avant en cette consideration, et que
quelquefois, selon qu’elle la touchoit plus vivement, elle relevoit
sans y penser la voix, de sorte qu’on pouvoit ouyr des paroles, quoy
que confuses, de son violent déplaisir, elle en fut divertie par
la survenue de quelques bergers et bergeres qui alloient disputant
entr’eux, avec une grande vehemence ; car encore qu’elle fut
grandement occupée en ses fascheuses pensées, si est-ce
qu’ils faisoient un tel bruit, qu’elle les ouyt d’assez loing pour
avoir le loysir de se retirer sans estre veue d’eux, derriere un assez
gros buisson, qui estoit tout joignant le chemin, ce qu’elle fit, avec
dessein de les laisser passer outre, et apres, s’en revenir en ce mesme
lieu continuer l’entretien qu’ils luy avoient interrompu. Mais elle fut
bien deceue, d’autant que, comme s’ils l’eussent fait expres, pour la
distraire de ses fascheuses pensées, ils s’assirent sur le mesme
endroit du rivage d’où Diane ne faisoit que partir, ce qui luy
donna volonté de s’en aller tout à fait, jugeant bien
qu’ils n’estoient pas venus en ce lieu, que ce ne fust avec resolution
d’y demeurer quelque temps.
Mais, d’autant qu’elle craignoit d’estre veue en s’en allant, et
peut-estre contrainte de demeurer avec eux, selon les loix de
l’hospitalité, qui s’obseryoient religieusement sur les rives de
Lignon, elle pensa qu’il valoit mieux les laisser remettre en discours,
afin qu’estants attentifs à leur dispute, elle pust se derober
sans estre apperceue. Passant donc les yeux à travers le
buisson, elle vid [48/49] qu’ils s’estoient assis en rond, et que ceux
desquels les visages estoient tournez de son costé estoient des
bergers et des bergeres qui ne luy estoient pas entierement incognus,
quoy qu’ils fussent de quelques hameaux assez esloignez du sien, comme
les ayant veus assez souvent aux jeux et sacrifices generaux où
ils avoient accoustumé de s’assembler. Et lors qu’elle
s’estonnoit le plus dequoy ils estoient venus s’arrester en ce lieu,
comme si c’eust esté par un dessein premedité, elle ouyt
qu’il y eut un berger d’entr’eux qui reprit la parole de cette sorte :
O Delphire ! que vous estes severe juge, de condamner ainsi une
personne sans avoir ouy ses raisons ! – Mais, Taumantes, respondit la
bergere, vous estes bien plus gracieux de penser que je ne
sçache pas que vous avez plus de peine à me deguiser de
mauvaises excuses par vos feintes raisons, que je n’en auray à
les convaincre de fausseté aussi-tost que vous les aurez
inventées. – Si les dieux, reprit le berger, eussent cognu que
vostre ame interessée eust pu donner un bon jugement sur le
differend qui est entre nous, ils ne nous eussent pas ordonné de
venir chercher en ce lieu le juge qu’ils nous ont destiné. – Les
dieux, repliqua la bergere, ne m’en ont pas voulu establir juge pour le
sujet que vous dittes, car asseurez vous, Taumantes, que je n’y suis
nullement interessée, mais parce, que comme il leur plaist que
les louables actions des hommes soient divulguées, pour
commencer de leur donner quelque recompense de leur vertu, de mesme
veulent-ils bien souvent, que celles qui sont blasmables soient
publiées pour un premier chastiment de l’erreur, et de la faute
qu’ils ont commise. – Si les chastimens et la recompense, dit le
berger, se devoient attendre de leurs mains, selon la qualité de
nos actions, o Delphire ! que j’ay pitié de vous ! et que vous
vous trouverez foible pour supporter la pesanteur des peines qui sont
deues à vostre cruauté ; et je ne sçay comme
mon cœur qui a tant desaccoustumé de gouster le bien, sera
capable de recevoir ceux qui luy sont preparez, puis qu’ils sont sans
nombre et sans mesure, s’ils doivent repondre à mes affections
et à ma fidelité. – Si nous rencontrons un juste juge,
adjousta la bergere en sousriant, j’ay peur que vous me ferez plus de
pitié que d’envie. – Ce seroit un changement bien estrange,
repliqua le berger, si vostre ame se laissoit atteindre à la
pitié du mal que quelqu’autre me feroit ; puis que jamais
elle n’en a pu estre touchée pour tant de peines que vostre
rigueur m’a fait souffrir. – Si ces reproches, respondit-elle soudain,
sont veritables, j’estime [49/50] davantage mon jugement, d’avoir si
bien sceu recognoistre la qualité de vostre feinte
affection ; et si elles sont fausses, vous estes d’autant plus
à blasmer, que vostre legereté et vostre inconstance vous
ont fait mecognoistre les obligations que vous m’avez. Mais, Taumantes,
continua-t’elle, mettons fin quelquefois à ces discours. Je voy
bien que vous le faites pour plaire à quelques-uns de cette
compagnie ; asseurez-vous que les plus sains jugements ne sont pas
ceux qui les appreuvent. – Je sçay bien, reprit le berger, qu’il
n’y a rien qui fasche tant celuy qui a tort, que d’ouyr parler de ce
qui le touche, parce que c’est tousjours luy representer le peu de
raison qu’il a, et qu’au contraire, celuy qui a la justice de son
costé ne se peut taire de l’injustice qu’on luy fait. Et
toutesfois, puis que vous me commandez de ne plus parler, je le feray
pour vous obeyr ; mais vous me permettrez bien, s’il vous plaist,
de chanter.
Et, sans attendre sa réponce, d’autant qu’il avoit la voix assez
bonne, il chanta ces vers :
STANCES
I
Dieu ! qu’est-ce que de
Moy ? je
voy cette cruelle,
D’un plus aspre desdain s’armer de jour en jour ;
Et comment se peut-il que mon service en elle
Soit pere de la hayne, estant fils de l’amour ?
II
L’orgueilleuse qu’elle est,
regardant son
visage
Avoir plus de beautez qu’on ne peut estimer,
Peut-estre contre moy s’offense en son courage
De ne me voir qu’un cœur, et que je l’ose aymer.
III
Delphire, avec raison vous estes
en colere,
Mais contre la nature armez vostre courroux,
Car me faisant pour vous, devoit-elle pas faire
Autant de cœurs en moy, que de beautez en vous ? [50/51]
IV
Toutesfois, si mon œil peut dire
à ma
pensée
Tant de perfections qui vous font admirer,
Glorieuse beauté, cessez d’estre offensée
Que, n’ayant que ce cœur, j’ose vous adorer.
V
Un soleil dans le ciel d’un eclat
admirable
Reluit plus que ne font tous les feux de çà bas ;
De vous aymer aussi mon cœur est plus capable
Qu’un million de cœurs sans luy ne seroient pas.
VI
Qui peut taxer les dieux ?
C’est leur
pouvoir supreme
Qui fait que je vous ayme outre ma volonté.
N’est-ce pas commander à mon cœur que je l’ayme,
Faisant voir à mes yeux vostre extreme beauté ?
VII
Si toutesfois, poussé d’un
excez de
justice,
Quelqu’un ma passion veut aller accusant,
Qu’il s’en vienne vous voir, et puis qu’il me punisse,
Si vous voyant, son cœur en peut bien estre exempt.
A peine ce berger eut achevé ces vers, que Delphire luy dit
: II ne faut point un meilleur tesmoignage du changement que vous avez
fait, que celuy que vous en donnez, en mesprisant rmes commandemens, ce
qu’autresfois vous n’eussiez osé faire, quand il fust
allé de votre vie, car chanter ou parler, quand on dit ce qui a
esté defendu, c’est toujours, ce me semble, une mesme faute. Le
berger ne respondit rien, mais pliant les espaules, fit signe qu’il
avoit la langue liée ; et cela donna occasion à un
autre berger de la troupe de prendre la parole pour luy, et dire : Ne
vouloir pas que celuy qui souffre se puisse plaindre dans l’effort de
son tourment, c’est, ce me semble, un excez de cruauté. – Je
croy [51/52] ce que vous dites, respondit la bergere, mais aussi ne me
nierez-vous pas que de souffrir la plainte importune de celuy qui n’a
point de mal ne soit un excez de patience. – Mais repliqua-t’il, puis
que vous ne voulez pas que Taumantes parle, à quel dessein
estes-vous venus en ce lieu ? – Nous y sommes venus, reprit-elle,
non pas pour disputer, comme nous faisons, mais pour y trouver le juge
que l’oracle nous a promis. – Et à quoy pourrez-vous bien
recognoistre ce juge, repliqua-t’il, ny sçavoir
asseurément si
c’est icy le lieu où vous le devez trouver ? – Du lieu, adjousta
Delphire, il n’y a point de doute, parce qu’il est fort bien
nommé, nous ayant dit que c’estoit où Celadon estoit
tombé dans l’eau ; et il n’y a personne en tout ce rivage
qui ne sçache bien que c’est icy le lieu malheureux, ayant
esté assez remarque de tous pour un si desastreux accident.
Quant au juge, nous ne pouvons non plus y estre trompez, parce que
l’oracle est tel.
ORACLE
A
l’endroit qu’on dit que dans l’eau
Celadon a faict son tombeau,
Vous aurez un juge propice.
Sans qu’on le voye il vous verra,
Vostre different il orra,
Et vous fera justice.
Voylà, reprit le mesme berger,
un oracle assez obscur, car
si vous ne voyez point celuy qui doit estre vostre juge, comment
entendra-t’il qu’il le doive estre ? – II l’est bien encore plus que
vous ne dites, respondit Delphire, car il faut, à ce que nous a
dit depuis Cleontine, que, sans que nous parlions à luy, il
l’entende de nous. II est vray que nous n’y pouvons point estre deceus,
car les dieux luy ordonnent, sur peine de leur desobeyr, qu’aussi-tost
qu’il sçaura qu’il est nostre juge, il ayt à nous en
advertir. –
Mais, interrompit encores ce berger,
comment le
sçaura-t’il,
si vous ne le luy dites, et comment le luy
direz-vous, si
vous ne le cognoissez pas ? – Pour demeler ces
difficultez, dit Delphire, il n’y a personne qui
le puisse mieux faire
que le dieu, duquel
cet oracle a esté rendu. [52/53]