LE QUATRIESME LIVRE
DE LA QUATRIESME PARTIE
D’ASTRÉE
Diane et Phillis qui ce matin disnerent avec Astrée pour
tenir compagnie à Alexis, estans sorties de table, les
advertirent, lors qu’elles demandoient à quoy elles passeroient
le reste de la journée qu’une certaine estrangere estoit venue,
qui desiroit passionnément de voir Astrée : De sorte,
dirent-elles, que si vous ne vous hastez de l’aller voir, assurez-vous
qu’elle vous devancera, et si cela advient, il se faut resoudre de
l’avoir tout aujourd’huy sur les bras. Alexis qui craignoit grandement
de semblables divertissements : Mon Dieu ! luy dit-elle, mon serviteur,
n’attendons pas qu’elle vienne, car de tout le jour nous ne nous en
desferions, et infailliblement, s’il me faut contraindre si longuement,
je seray encore plus malade que je n’ay esté ce matin.
Astrée se mit à rire de l’ouyr ainsi parler : Et ma chere
maistresse, luy dit-elle, commandez ce qu’il vous plaist que nous
fassions. – Je serois d’avis, respondit Alexis incontinent, que
reprenant nos propres habis, nous fussions plus diligentes à les
aller trouver qu’elles à venir vers nous.
Cette proposition ne fut pas plustost faite qu’elle fut
executée, et cela d’autant plus promptement, que Diane qui les
conduisoit, sembloit se haster plus que de coustume, pour le plaisir
qu’elle prenoit de parler à cette estrangere, qui disoit tant de
mal des hommes, desquels elle n’avoit pas une moins mauvaise opinion,
quoy qu’elle la sceut couvrir plus discrettement. Lors que Florice
recognut d’assez loing ces bergeres : Vous verrez, dit-elle, [159/160]
Dorinde, que voicy un effet de la courtoisie d’Astrée, qui ayant
sceu que vous la vouliez voir, vous a voulu devancer. – Je serois bien
honteuse, respondit-elle, que ces discretes bergeres eussent pris cette
peine à mon occasion, mais je confesse que je meurs d’envie de
les voir. – S’il est ainsi, reprit Circéne, et si vous ne voulez
estre accablée de trop de courtoisie, je suis d’avis que nous
allions à leur rencontre le plus loing que nous pourrons, afin
qu’elles cognoissent que si vous eussiez sceu leur dessein, vous
eussiez esté la premiere à les aller voir.
A ce mot, ces quatre estrangeres se prenants par les mains,
s’acheminerent au grand pas vers ces belles bergers, qui les receurent
avec un visage si ouvert, et avec des tesmoignages de tant de bonne
volonté, que Dorinde ne sçavoit ce qu’elle devoit la plus
admirer en elles, ou la beauté, ou la courtoisie. Alexis aussi
ne fut pas peu estimée, qui sçavoit si bien contrefaire
la fille, qu’une seule de ses actions n’en dementoit point le nom. Et
parce que Dorinde s’apperceut que toutes portoient en respect et de
l’honneur à cette druide, elle eut opinion qu’il falloit qu’elle
en fist de mesme ; s’adressant donc à elle : Voicy, Madame, luy
dit-elle, un de mes souhaits accompli ; car il y a long-temps que j’ay
desiré voir Lignon, et les belles filles qui demeurent sur ses
bords, et il semble que le Ciel favorisant mon dessein m’ait d’abord
voulu faire voir tout ce qui y est de meilleur. – J’avoue, quant
à moy, respondit la druide, que, quand vous voyez Astrée,
Diane, Phillis, et Daphnis vous n’avez plus rien à rechercher
sur les bords de ce Lignon ; que le Ciel a voulu favoriser par-dessus
tous les autres fleuves de l’Europe, n’y ayant rien qui ne cede
à ce que vous avez devant vos yeux.
Astrée alors prenant la parole : Ces louanges, dit-elle, qu’il
plaist à cette belle druide nous donner, sont des tesmoignages
de l’honneur qu’elle nous fait de nous aymer, et mes compagnes et moy
les recevons en cette qualité, quoy qu’elles surpassent de
beaucoup ce que nous pouvons valoir. Mais vous, belle bergere, ne vous
y laissez pas tromper, de peur que cette creance ne fust cause de vous
faire moins estimer le reste des bergeres de ces rivages, car ne pensez
pas, qu’encore que celles qui sont icy n’ayent guiere de beauté,
les autres en soient de mesme, m’assurant que pour peu que vostre
commodité vous permette d’y sejourner, vous confesserez qu’elles
ne doivent point estre mesprisées. Et quant à nous, vous
nous aimerez, s’il vous plaist, non pas en [160/161] qualité de
belles, mais de bonnes filles, et qui desirons estre les premieres que
nos coustumes nous obligent de rendre aux estrangeres de vostre merite.
– Astrée, dit alors Dorinde, car je cognois bien que vous estes
Astrée, nulle autre bergere ne pouvant estre si accomplie et en
beauté, et en bonne grace, belle Astrée, dis-je, il est
vray que les incommoditez du voyage que j’ay fait me semblent trop
petites, recevant une si grande recompense que celle-cy, et qu’il n’y a
rien qui ne me rende un contentement parfait, sinon que, quand je
considere ce que je dois à vostre courtoisie j’ay honte de me
voir avec si peu de moyens pour m’en pouvoir acquiter.
Leurs discours eussent duré davantage, si Florice qui se
faschoit de demeurer si long-temps au soleil, qui donnoit tout à
plain en ce lieu, ne les eust interrompus, offrant à la druide
et à ces bergeres de se retirer à l’ombre de sa cabane
qui estoit assez proche de Lignon, et couverte de plusieurs grands
arbres avoit la fraischeur de la riviere et de l’ombrage. Se prenant
donc toutes par les mains, elles s’y acheminerent pour y passer une
partie du jour, attendant que la chaleur fut un peu abbatue, et parce
que Diane se ressouvint de la promesse que l’estrangere luy avoit
faite, de luy dire le sujet qu’elle avoit de haïr les hommes et
qu’en l’humeur où elle se trouvoit, il n’y avoit discours qui
luy pust estre plus agreable : Belle bergere, luy dit-elle, apres
qu’elles se furent toutes assises, nous avons une coustume parmy nos
bois, que nous pensons devoir tout ce que nous avons promis, et nous
tenons ces obligatons si assurées, que nous en demandons aussi
librement le payement, que si nous en avions contracté par
escrit. C’est pourquoy nous ne trouverez point estrange si je vous
somme en la presence de cette bonne compagnie, de me payer ce que vous
me devez, me semblant qu’outre vostre promesse, le temps, le lieu, et
toutes choses vous y convient. – Encore que je n’y fusse point
obligée de parole, respondit Dorinde, je ne laisserois pas
d’obeïr à tout ce que vous desireriez de moy, et en cecy je
ne suis marrie, sinon que ce que vous voulez entendre, ne merite pas
que vous employez le temps à l’escouter. Toutesfois, puis qu’il
vous plaist de le sçavoir, j’ayme mieux faillir en vous
obeyssant, que de ne pas satisfaire à vostre volonté.
Et lors, apres s’estre teue pour quelque temps, elle reprit la parole
de cette sorte. [161/162]
HISTOIRE
DE DORINDE , DE PERIANDRE,
DE MERINDOR, ET DE BELLIMARTE
C’est avecque beaucoup de raison que les sçavans Mires ont
accoustumé de dire que les maux interieurs sont les plus
dangereux et les plus difficiles à guerir, parce que la veue n’y
pouvant penetrer, il faut que la seule conjecture serve à
recognoistre quels ils sont : et de plus, les passages estans plus
libres pour se saisir du cœur et des parties plus nobles, ils les
infectent plus aisément, et s’en saisissent beaucoup plustost
que ceux qui sont hors de nous. Ce que nous pouvons dire des maux de
l’ame, aussi bien que de ceux du corps, parce que ceux qui nous
viennent des choses qui sont hors de nous, les biens, les faveurs
d’autruy, la santé, la maladie, et bref tous les accidens sur
lesquels la fortune a souveraine authorité, et je nomme celles
qui sont en nous, tout ce qui dépend de nostre volonté,
et des puissances de nostre ame. Car c’est peu de mal que celuy que la
fortune peut faire à une personne resolue, et qui a fait dessein
de ne manquer pour chose quelconque à ce qu’elle doit, mais au
contraire, il n’y peut point avoir de maladie qui soit petite. Lors que
la volonté et l’entendement sont infectez et corrompus, et
d’autant plus en sont les accidens à craindre, qu’il faut que la
guerison en vienne par la partie qui donne naissance au mal.
Je dis ces choses, belles et discrettes bergeres, pour les avoir
éprouvées en moy-mesme, et recognue à mes
dépens que l’entendement preoccupé trompe la
volonté qui est aveugle, et qui se porte à tout ce qu’il
juge bon sans jamais s’en départir, que cet entendement ne
change lu jugement qu’il a fait. Mais, ô Dieu ! de tous les
venins qui s’emparent plus aisément de nous et de toute nostre
ame, y en a-t’il quelqu’un plus dangereux et moins évitable que
celuy de la tromperie, ou plustost de la trahison des hommes, car comme
s’ils estoient nos ennemis jurez, que ne font-ils pour empoisonner nos
ames de leurs venins? Si nous avons un courage grand et relevé,
ils mettent les genoux, voire le ventre en terre, nous honorent, nous
reverent, et nous adorent, ils sont nos esclaves, ils ne veulent vivre
que pour nous obeyr, et ne vou-[162/163]droient pas changer leur
servitude à l’empire de l’univers. S’ils rencontrent une ame
plus abbaissée, et qui veuille vivre plus doucement, quels
services ne luy rendent-ils point? en quoy ne se transforment-ils
point? à quoy ne se plaisent-ils pas? et qu’est-ce qu’ils
n’inventent point pour luy donner du plaisir? Quelles sortes de bals ne
recherchent-ils? de quels habits ne s’agencent-ils point, et quels
soings n’employent-ils pour se rendre agreables à celles qu’ils
ont entreprises? Mais pourquoy toutes ces peines et tous ces artifices?
pour plaire enfain à celles qu’ils veulent gaigner, et apres les
pouvoir tromper, ou plustost les faire mourir de regret et d’ennuy de
leur perfidies et de leurs trahisons. Si jusques icy l’on n’avoit point
eu de cognoissance de ce que je dis, je m’assure que l’histoire que
vous desirez ouyr de moy n’en rendra que trop de tesmoignage, et que je
rediray d’autant plus volontiers que je suis bien aise, puis que ce
malheur m’est advenu, que celles qui m’entendront se puissent rendre
à mon exemple, et plus avisées et plus prudentes, par la
cognoissance qu’elles auront des insignes trahisons des hommes.
Sçachez donc, madame, et vous belles et discrettes bergeres, que
je suis née dans l’ancienne ville de Lyon, où mes ayeuls
ont tousjours tenu l’un des premiers rangs. Mon pere s’appelle
Arcingentorix, et ma mere Acinie. Celle-cy me laissa que j’estois
encore en la garde de ma nourrice; mais mon pere, avec un tres-grand
soing, me fit eslever en tous les honnestes exercices qui sont propres
aux filles de ma qualité, comme à dancer, à
chanter, et à jouer de divers instrumens, avec lesquels il
rendit ma jeunesse si recommendable, que plusieurs enfans de chevaliers
et de druides me rechercherent et me voulurent avoir en mariage. Mais
mon pere qui avoit dessein de me loger bien avantageusement, et que me
voyoit encore fort jeune, alloit retardant tousjours de me donner
à ceux qui me demandoient, pour voir si quelqu’autre plus
relevé ne se presenteroit point, et j’avoue que quelquefois je
m’en suis dépitée, blasmant en ce temps-là la
prudence de mon pere, que je loue maintenant, maintenant, dis-je, que
j’ay cognu combien la fille est miserable qui est mise soubs la
servitude des tyrans, que les peres nous nomment des maris, mais qui
sont en effect les vrays bourreaux de la tyrannie des hommes.
Le premier qui jetta les yeux sur moy, ou duquel pour le moins je me
pris garde, ce fut un nommé Teombre, qui depuis espousa Florice.
J’estois alors en un aage si innocent, que quand j’eusse [163/164] creu
tout ce qu’il eust pu me dire, je ne pense pas que j’eusse esté
punissable, mais la mauvaise grace de cet homme (et cela soit dit sans
vous offenser, Florice), le bas aage que j’avois encore qui me rendoit
insensible à semblables recherches, et bref le peu de temps
qu’il s’y arresta me deffendirent des mauvais desseins qu’il pouvoit
avoir sur moy, car fust qu’auparavant il eust desja servy cette belle
Florice, qu’il espousa depuis, ou que bien-tost apres il vinst à
l’aymer, tant y a que sa recherche ne servit à autre chose
qu’à m’apprendre, si j’en eusse bien sceu faire mon profit, que
tous les hommes sont trompeurs, et que le plus constant ressemble au
cameleon qui change de couleur selon les objects sur lesquels il passe.
Presque en mesme temps, Periandre, jeune chevalier, et fort aymable
pour les bonnes qualitez qui estoient en luy, et qui couvroient les
mauvaises conditions qui sont en tous les hommes, me voulut faire
croire qu’il avoit de l’amour pour moy. Et parce que la maison de son
pere n’estoit guiere esloignée de celle où je demeurois,
il avoit beaucoup de commodité de me voir, et de me rendre tous
les tesmoignages de bonne volonté qu’il luy plaisoit. J’estois
veritablement bien jeune, et peu capable de sçavoir que c’estoit
que d’aymer; toutesfois, le soing qu’il y mit, le temps qu’il y
employa, et ce que tous nos domestiques m’en disoient, me firent croire
qu’il me vouloit du bien, sans que ma capacité pour lors me pust
rien faire entendre ny soupçonner davantage. Et voyez combien
les enfans sont obligez à leurs peres, et combien ils doivent
remercier le Ciel quand il leur en donne de sages et bien avisez. Si
Arcingetorix eust voulu precipiter mon mariage, comme font plusieurs
peres, qui ne desirent que de se descharger de leurs filles, c’est sans
doute qu’il m’eust donnée par l’adveu de chacun à ce
Periandre, que, plustost que d’avoir espousé, j’aymerois mieux
maintenant avoir esleu un glaive pour m’oster avec la vie le cœur de
l’estomac.
Le sage dessein donc que mon pere avoit, fut cause de dilayer ce
mariage, que plusieurs jugeoient fort à propos, tant pour
l’aage, que pour la noblesse et la valeur de la propre personne de
Periandre, mais plus encore pour les biens qu’il avoit, qui est la
chose que presque tous les peres considerent le plus. Et cette affaire
allant en longueur, il avint que quelque temps apres, Hylas, je ne sais
comme je le dois nommer, chevalier ou pastre de l’isle de Camargue en
la Province des Romains, ou Galloligures, arriva de fortune à
Lyon. [164/165]
– Il n’y a personne, interrompit Astrée, en
cette compagnie qui ne le cognoisse fort bien, estant depuis quelque
temps devenu berger sur son rives de Lignon. Dorinde alors en sousriant
: Puis que vous le cognoissez toutes, reprit-elle, et qu’il demeure le
long de ces heureux rivages, je pense estre exempte de vous raconter
les tromperies et les malices qu’il m’a faites. – Nous sçavons,
adjousta Diane, l’amour qu’il vous a portée, la tromperie qu’il
fit du miroir où il avoit fait mettre sa peinture, et bref tout
ce qu’il a eu à demesler, et avec vous, et avec Periandre,
jusques à son départ de Lyon. – Je sçay, respondit
Dorinde, qu’il n’est guiere avare de raconter ses faits heroïques,
mais je ne sçay s’il aura dit la verité. – N’en doutez
point, ma parente, reprit Florice, j’ay sceu tout ce qu’il en a dit, et
il est certain qu’avec le don d’inconstance il na point celuy du
mensonge. – Pour n’estre donc point ennuyeuse, continua Dorinde, et
pour n’user de redite, je tairay ce qui m’avint avec luy, et seulement
je remarqueray qu’en ordre Hylas a esté le deuxiesme qui m’a
trompée, parce que Periandre qui avoit esté le second
à m’aymer, n’avoit pas encore achevé sa trahison. Mais
j’avoue, que de tous ceux dont j’ay esté deceue, il n’y en a
point de qui je me plaigne moins que de Hylas, parce que librement il
me protestoit qu’il m’aymeroit fidelement tant que cette humeur luy
continueroit, mais qu’estant passée, le Ciel ny la terre
n’avoient point d’assez forts liens pour le retenir; si bien que ce
libre adveu qu’il m’en a fait m’empesche de le blasmer. Et quand je me
souviens de son changement, j’en accuse le deffaut general de tous les
hommes, entre lesquels je mets Hylas pour le moins trompeur de tous.
Mais puis que vous avez sceu ce qui s’est passée entre luy,
Periandre, Florice et moy, je reprendray le discours où je
m’assure qu’il l’a laissé : je veux dire lors que Teombre emmena
Florice hors de la ville, et que Criseide, la belle estrangere,
s’eschappa des prisons du roy Gondebaut, m’assurant, madame, qu’il ne
vous peut avoir rien dit davantage, puis que dés lors il laissa
les rives de l’Arar pour suivre la belle Transalpine Criseide, ainsi
qui plusieurs disoient.
Sçachez donc que Periandre, se voyant seul aupres de moy, et luy
semblant d’avoir le champ plus libre, ayant perdu ce rival qu’il avoit
tousjours grandement redouté, il se donna tellement à
moy, pour le moins en apparence, que son amour n’estoit incognue
qu’à ceux qui ne la vouloient pas sçavoir. Dés que
j’estois [165/166] éveillée, quelqu’un des siens ne
failloit jamais de me venir donner le bon-jour de sa part, et
m’apportoit tantost des fleurs, tantost des fruicts les plus rares et
les plus nouveaux de la saison. Soudain que je sortois du logis pour
aller au Temple, il estoit si soigneux de se trouver à ma porte,
que jamais je n’y allois sans estre accompagnée de luy; l’apresdinée il n’y avoit jardin où il n’essayast de faire
assemblée pour m’y conduire, et jamais le soir le bal ne
manquoit, ou en mon logis, ou en la maison de celles de mes amies que
je luy disois. Et la nuict estoit bien fascheuse, je veux dire bien
pluvieuse ou accompagnée de vents et d’orages, s’il ne venoit
faire la musique ou de voix ou de divers instruments au bas de mes
fenestres. Tous ses domestiques ne portoient couleurs que les miennes et
luy-mesme n’entra jamais en tournois ny en behours que chargé de
mes faveurs; c’est ainsi qu’il se disoit mon serviteur, et je confesse
que ces discours flattoient de sorte ma jeunesse peu experte, que je me
donnay tellement à luy, que je ne sçay ce que je n’eusse
pas fait pour luy complaire, et cela d’autant plus que mon pere,
considerant le merite de ce jeune chevalier, et l’affection qu’il me
faisoit paroistre, se laissoit peu à peu emporter contre son
dessein à me le faire espouser.
Ce fut en ce temps-là, que deux chevaliers tournerent les yeux
sur moy : l’un estoit estranger et s’appeloit Bellimarte, l’autre, des
rives de l’Arar et nostre voisin, et se nommoit Merindor. Le premier
estoit venu avec le roy Gondebaut de delà les Alpes, et estoit
Goth, pour me tesmoigner, comme je croy, qu’en quelque region qu’un
homme naisse, il ne peut estre exempt du deffaut de son sexe, je veux
dire d’estre volage, inconstant et trompeur. Ce Bellimarte estoit celuy
qui avoit tenu prisonnier Arimant, le serviteur, et depuis le mary de
l’infortunée et bien heureuse Criseide, je l’ay nommée
telle pour les malheureux, et heureux évenements qu’elle
ressentit tant que leur amour dura. Et si ce n’estoit que le discours
en seroit trop long, je vous les raconterois, et je m’assure que vous
en feriez un mesme jugement. – Il ne faut pas, interrompit
Astrée, que vous en preniez la peine, nous les avons desja ouys,
une partie par Hylas, et le reste par la belle et discrette Florice. –
J’en suis bien aise, dit Dorinde, car cela sera cause que vous
entendrez mieux ce que j’ay à vous dire. [166/167]
Ce Bellimarte
donc, apres qu’il eut esté debouté de toutes les
pretentions qu’il avoit sur Arimant, ainsi que Florice vous aura pu
dire, il s’addressa en particulier au roy, et luy representa les longs
services qu’il lui avoit rendus, les signalez exploits où il
s’estoit trouvé, les dangers qu’il avoit passez, les blessures
qu’il en avoit rapportées et desquelles il luy monstra en son
estomach plusieurs grandes cicatrices, et puis le supplia de
considerer, que de toutes choses il n’en avoit eu autre avantage, que
l’honneur d’avoir employé tout son aage, et le peu de bien que
ses parents luy avoient laissé, au service du grand roy des
Gaules, qu’il tenoit cet honneur bien cher, et qu’il ne le voudroit pas
changer à quelqu’autre recompense qu’on luy pust donner, mais
que si cela estoit honorable pour Bellimarte, il ne l’estoit pas
à la grandeur ny à la majesté de Gondebaut, parce
que c’estoit une marque et un tesmoignage qu’il n’estoit pas bon
maistre, puis que l’ayant servy si longuement et si fidellement, il
n’en avoit autre gratification, sinon d’estre tenu pour son serviteur.
Il adjousta à ces considerations plusieurs autres discours, qui
toucherent de sorte le cœur genereux de ce roy, qu’apres avoir
rejetté la faute de cette tardive recompense sur luy-mesme qui
n’avoit jamais rien demandé, pour luy faire paroistre quelque
effect de sa bonne volonté, il luy donna la charge des
solduriers estrangers, que pour la garde de la ville, il entreteoit
dans Lyon, charge à la verité, et si honorable et si
profitable, qu’il le recompensa tout en un coup, outre toutes ses
esperances, et avec laquelle, luy, qui estoit homme bien avisé
pour ses affaires, se releva de sorte par dessus ce qu’il pouvoit sans
outrecuidance aspirer aux meilleures alliances de toute la
contrée.
Toutes ces choses advinrent cependant que j’estois si soigneusement
recherchée par Periandre. Et parce que Bellimarte se vouloit
appuyer dans la province où il avoit une charge si avantageuse,
il fit dessein de prendre quelque alliance, qui fist telle qu’il en
retirast plustost de l’assistance des parents, que de l’argent du
mariage. Cela fut cause qu’il jetta l’œil sur moy, et à telle
heure, que depuis j’en receus tant de peines et d’ennuis, que je ne
sçay comme j’en puis souffrir la memoire. En mesme temps
Merindor revenant d’un long voyage, me vid par malheur dans une
assemblée qui se faisoit pour les nopces de Parthenopés,
et dés lors commença aussi de me rechercher, de sorte que
Periandre [167/168] qui avoit esté seul quelque temps en ce
dessein, se vid tout à un coup mieux accompagné qu’il
n’eust pas voulu. Il est vray que Merindor y alloit avec plus de
discretion que Bellimarte, qui s’appuyant sur l’authorité qu’il
avoit aupres du roy et en ville, me rechercha d’abord tout ouvertement,
luy semblant, encore que Periandre se fust declaré devant luy,
que toutesfois les advantages que la fortune luy donnoit par-dessus ce
jeune homme, pourroient tant sur Arcingentorix, qu’il le choisiroit
plustost que Periandre.
Au contraire, comme si par cette recherche
Periandre eust de beaucoup augmenté son affection, il me fit
depuis paroistre plus d’amour que de coustume, soit que veritablement
les difficultez augmentent le desir, ou que ce qu’il faisoit au
commencement seulement par amour, il y fust poussé, et par
l’amour, et par la honte qu’un autre luy ravist la proie qu’il avoit
chassée si longtemps, de sorte qu’avec mon consentement il se
resolut de me faire demander à mon pere. J’y consentis, je
l’avoue, parce que la recherche de Bellimarte ne m’estoit pas fort
agreable, le grand âge qu’il avoit plus que moy, et sa rude
façon ne ressentans que le fer et le sang, me faisoient presque
avoir frayeur de luy ; et celle de Merindor ne m’estoit pas encore bien
cognue, car la discretion dont cestuy-cy usoit au commencement estoit
telle, qu’il estoit malaisé de recognoistre si c’estoit à
bon escient, ou pour passe-temps qu’il me recherchoit.
Periandre, donc
ne perdant point de temps, fait parler à Arcingentorix de nostre
mariage, et à la premiere ouverture propose la carte blanche
à mon pere, et tasche, à ce qu’il sembloit, d’en tirer
une favorable response. Mon pere le remercie de cette bonne
volonté, et apres luy fait response, que quand il voudra marier
sa fille, il la traittera en fille, et non pas en personne de laquelle il
se veuille seulement desfaire, qu’à la verité il n’a pas
pas encore pensé à me marier, luy semblant que mon
âge ne le pressoit point, que toutesfois, pour faire paroistre
combien il estimoit son alliance, il luy promettoit que dans un mois il
luy en donneroit toute resolution. Toutes ces choses ne se purent faire
si secrettement, que Bellimarte et Merindor n’en fussent advertis, et
cela fut cause que tous deux se resolurent de traverser ce
traicté par toutes les voyes qui leur seroient possibles, et ne
jugeans pas qu’il y en eust une meilleure que de me gaigner, croyant
bien qu’Arcingentorix ne me marieroit jamais contre mon gré, ils
se declarerent encore plus ouvertement qu’ils n’avoient point fait.
[168/169]
Il me souvient qu’en cette resolution Merindor me rencontrant
un matin dans le Temple, où Periandre m’avoit conduite, et
d’où il ne faisoit que de sortir, se mettant à genoux
aupres de moy : Est-ce, me dit-il, belle Dorinde, pour prier les dieux,
ou pour les remercier, que vous estes icy ? Je ne sceus au commencement
que luy respondre, comme celle qui n’entendoit point ce qu’il vouloit
dire ; et parce qu’apres l’avoir quelque temps regardé sans luy
dire mot, je retournay à mes prieres, il repliqua : Que veut
dire ce silence ? est-ce un tesmoignage de mépris, ou d’estre
importunée ? – Ny l’un, ny l’autre, luy dis-je, j’estime trop
Merindor, mais c’est que veritablement je ne vous entends pas, car que
me dites-vous de priere et de remerciement ? – Je vous demande,
adjousta-t’il, si vous venez prier les dieux qu’ils vous fassent
espouser Periandre, ou si vous les remerciez de ce qu’ils l’ont desja
fait ? – Ny l’un, ny l’autre, luy respondis-je en sousriant, ne sera
jamais cause de me les faire beaucoup importuner. – Que vous estes
dissimulée, dit-il, de parler de cette sorte ! – Mais que vous
estes incredule, repliquay-je, si vous ne me croyez pas ! – Et
pourquoy, reprit-il, me niez-vous une chose qui n’est plus
cachée à personne ? – Pourquoy, luy respondis-je, en
tournant la teste de l’autre costé, me la demandez-vous si vous
la sçavez, et si vous ne me voulez pas croire ? – Je
sçay, me dit-il, ce que tous sçavent, mais je vous
demande ce que vous seule me pouvez dire. Dites-moy donc de quelle
façon vous recevez ce mary ? – Comme une fille, luy dis-je,
reçoit celuy que son pere luy donne. – Pleust à Dieu,
adjousta-t’il, avec un grand souspir, que ce fust seulement par
obeissance, et non pas de volonté ? – Ma volonté, luy
respondis-je, sera tousjours toute telle que celle d’Arcingentorix :
Mais dites-moy, Merindor, quel interest y avez-vous qui vous puisse
faire souspirer ? – Je puis bien souspirer, me dit-il, de ce que je ne
cesseray jamais de pleurer. Et à ce mot je vy que les yeux luy
rougissoient, et qu’il sembloit qu’ils nageassent dans les larmes. Et
parce qu’il ne vouloit, comme je croy, que pour ce coup j’en sceusse
davantage, il s’en alla hors du Temple sans me rien dire, me laissant
toutesfois avec assurance qu’il m’aymoit, et que ce mariage luy
touchoit au cœur ; mais cela ne fit guiere d’effect en moy, d’autant
que je m’estois du tout dediée à Periandre, me semblant
que ses merites et son affection m’y obligeoient. Le peu de conte que
je fis du desplaisir que Merindor avoit fait [169/170] paroistre en
s’en allant, le toucha si vivement, qu’à demy desesperé
d’estre jamais aymé de moy, tant que Periandre vivroit, il fut
deux ou trois fois en volonté de s’en prendre à luy, pour
voir, ce disoit-il, auquel des deux le sort me donneroit. Lors qu’il
estoit plus avant en cette pensée, il fut rencontré par
l’un de ses amis, auquel il avoit le plus confiance, fust pour
l’amitié qu’il luy portoit, de laquelle il luy avoit rendu
plusieurs tesmoignages, fust pour la sagesse et prudence dont il usoit
en toutes ses actions, son aage luy ayant acquis cette reputation
envers tous ceux qui le cognoissoient. Euphrosias donc, car c’estoit
ainsi que ce sage amy se nommoit, voyant Merindor le chappeau
enfoncé, les yeux contre terre, le manteau troussé soubs
le bras en confusion, et marcher à grands pas le long de la rue
sans prendre garde à personne, cognut bien qu’il avoit quelque
affaire qui le tenoit en peine ; et parce qu’il sçavoit assez
que sa jeunesse et son courage le portoient bien souvent à de
trop violentes resolutions, desquelles le repentir venoit ordinairement
trop tard, il s’approcha de luy : Et quoy, Merindor, luy dit-il, le
tirant par le bras, estes-vous resolu aujourd’huy de ne parler point
à vos amis ? Merindor à cette voix, et se sentant
retenir, s’arresta tout court, et comme s’il fut revenu d’une extase,
regarda froidement Euphrosias, et apres avoir demeuré quelque
temps muet : Je vous supplie, luy dit-il en fin, pardonnez cette faute
à la mauvaise humeur qui me tient. – Je le veux, respondit son
amy, mais à condition que vous, adjousta Merindor, je vous
supplierois de l’entendre, ayant autant de besoing de vostre sage
conseil que j’eus de ma vie, mais retirons nous à part, de peur
que quelqu’un entende nos discours. A ce mot, estans entrez dans une
grande place qui est au devant de l’Athenée, il le prit par le
bras, et commença de luy dire la naissance de son amour, le
progrez et l’estat où alors elle estoit, puis luy fit entendre
celle de Periandre et de Bellimarte. Mais quand il vint aux discours
qu’il m’avoit tenus dans le Temple, et ceux que je luy avois respondus
en faveur de Periandre, il entra en une telle passion, que le sage et
prudent Euphrosias cognut bien que l’affection qu’il me portoit estoit
trop grande pour en divertir son amy, ny par les raisons ny par les
prieres ; et cela fut cause que pour éviter des deux maux qu’il
en prevoyoit, celuy qui estoit le plus dangereux, il jugea qu’il le
falloit seulement retirer [170/171] de la haine qu’il portoit à
Periandre, et remettre au temps la guerison entiere du mal. C’est
pourquoy, au lieu de le reprendre avec un visage severe, comme il avoit
accoustumé, il luy respondit en sousriant : Par vostre foy,
Merindor, est-ce là tout le sujet que vous avez d’estre si hors
de vous ? – Comment, dit Merindor, ne vous semble-t-il point que j’en
aye occasion, puis que l’affection que je porte à Dorinde est
telle, qu’il m’est impossible de m’en retirer ; et toutesfois je voy
devant mes yeux ce voleur qui me vient ravir mon bien. – Et ne
sçavez-vous point, respondit Euphrosias, de remede à cela
? – Je n’y en voy point d’autre, adjousta Merindor, que de ravir la vie
à celuy qui me veut oster le bonheur, sans lequel aussi bien je
ne puis vivre. – O Merindor ! s’escria Euphrasias, que vous prenez bien
cette affaire à rebours ? dites-moy, je vous prie, avez-vous
opinion que Dorinde aime Periandre ? – Comment, dit incontinent
Merindor, si j’en ay opinion ? mais serois-je pas le plus incredule du
monde, si je ne le tenois pour tout assuré ? – Or, reprit le
sage amy, ne prenez-vous pas bien à rebours cette affaire, puis
que vous pensez pour acquerir la bonne volonté de Dorinde, qu’il
faille que vous fassiez mourir la personne du monde qu’elle ayme le
plus ? Ne voyez-vous pas que la passion vous deçoit, et que tant
s’en faut, c’est un moyen pour vous faire haïr autant que la mort
? – Et quel remede y a-t’il, adjousta Merindor, si cestuy-cy n’est pas
bon ? – Il n’est pas bon sans doute, respondit Euphrosias, mais
dites-moy, je vous supplie, pourquoy pensez-vous qu’il fust necessaire
de faire mourir Periandre ? – Parce, dit-il, que l’amitié
qu’elle luy porte est cause qu’elle ne m’aymera point. – Or, reprit
incontinent Euphrosias, faisons que cette raison soit pour vous fassiez
en sorte que Periandre ne soit point aymé d’elle, parce qu’elle
aymera Merindor.
– Oh ! s’escria Merindor, que vous estes gratieux ! Mais
c’est-là la peine, comment faut-il faire pour parvenir à
ce bon-heur ? – Faites, respondit Euphrosias, comme Periandre a fait,
et mieux encore. Avez-vous opinion que le Ciel vous doive moins
favoriser que quelqu’ autre chevalier de vostre aage ? – Mais, dit
Merindor, elle ayme Periandre. – Tant mieux, respondit Euphrosias,
c’est signe qu’elle n’est pas insensible aux coups d’Amour, et pourquoy
penserez-vous que vos services ne doivent estre aussi heureux que les
siens ? Voyez-vous, Merindor, puis [171/172] que vous aymez Dorinde, et
que vous ne pouvez vous en retirer, resolvez-vous à la tant
aymer, que cette amour la convie, ou plustost la contraigne à
vous aymer aussi. – O mon cher amy ! dit Merindor en souspirant, qu’il
est difficile de parvenir à la fin de cette entreprise, car quoy
que je vous aye dit de Periandre, il est certain qu’en mon ame je ne
pense pas qu’elle en fait, n’est que pour rendre l’obeïssance
qu’elle doit à son pere. – tant mieux, adjousta Euphrosias, car
si elle ne l’ayme point, vous la gagnerez beaucoup plustost n’estant
encore engagée à personne. – Mais, ô dieux ! dit
Merindor, si Periandre n’y a rien pu avancer, quelle esperance dois-je
avoir ? – Et quoy, repliqua Euphrosias, est-ce à dire que ce
qu’une personne mal-heureuse ou mal-faite, ne peut pas faire, une autre
plus heureuse, ou de plus de merite ne le puisse obtenir ? Non, non
Merindor, l’amour des femmes est une de ces choses où il ne faut
jamais chercher de raison, ny de laquelle il ne faut jamais desesperer,
et soyez tres-assuré qu’il y a une certaine heure au jour en
laquelle elles ne peuvent rien refuser, et c’est pourquoy l’Oracle est
tres-veritable, qui fut respondu à un amant qui demandoit ce
qu’il avoit à faire pour vaincre la cruauté de sa Dame.
Ayme,
ose, et continue.
Avec de semblables discours, Euphrosias divertit son amy du dessein
qu’il avoit de rendre du desplaisir à Periandre, et le remplit
tellement d’esperance, qu’il recommença de me rechercher avec
tant de soing, que Periandre et Bellimarte ne se purent empescher d’en
entrer en quelque jalousie, parce que jusques-là il ne s’estoit
point declaré si ouvertement, que l’on pust juger que sa
recherche outrepassast les limites de la bienveuillance, mais certes
depuis il leur fit bien paroistre que son dessein estoit different de
ce qu’ils l’avoient estimé, et cela fut cause que de leur
costé ils s’efforcerent de le tenir le plus esloigné
qu’ils pourroient, mais sur tous Periandre qui avoit eu la response de
mon pere, que je vousay dite, pretendoit avoir desja quelque part en
moy, plus grande que celle de serviteur. Et sans mentir il avoit
raison, car en ayant depuis plusieurs fois ouy parler à mon
pere, qui inclinoit grandement à me donner à luy, je me
laissay peu à peu lier de telle sorte à l’opinion de
devoir estre bien tost sa femme, que je l’estois desja entierement de
volonté. [172/173] Cependant que ces trois personnes se
debattoient de cette sorte à qui me gaigneroit, le terme que mon
pere avoit pris pour respondre à Periandre s’escoula, et luy qui
montroit d’attendre avec une impatience extreme ce jour qu’il nommoit
bien-heureux, le soir mesme ne manqua point de venir trouver mon pere
avec trois de ses plus proches parens ; et d’abord se jettant à
ses genoux, le supplia, comme s’il y fut allé de sa vie, de
vouloir luy rendre response, ainsi qu’il leur avoit promis : Mais,
disoit-il, seigneur, si elle n’est pas telle que demande le desir que
j’ay de vous faire service, il suffit que vous m’en fassiez signe, car
à mesme temps je ne vous osteray pas seulement la veue de ce
mal-heureux, mais luy osteray à luy-mesme celle de tout le
monde, le precipitant luy et tous ses desseins dans le profond de
l’Arar.
Il accompagna ces paroles avec de telles actions, qu’il n’y avoit
personne qui ne creust qu’elles sortoient d’un cœur tres-veritable, et
mon pere, comme les autres, deceu de cette opinion, luy tendant la main
pour le relever : Mon fils, luy dit-il, car pour tel vous veux-je tenir
desormais, levez-vous, et croyez que si j’avois quelque chose de plus
cher que Dorinde, je le donnerois à jamais. Periandre ravy de ce
contentement, baisa la main d’Arcingentorix plus de cent fois, avec de
si grandes demonstrations d’amour, qu’il n’y avoit personne en la
compagnie qui ne jugeast son affection extreme. En mesme temps mon pere
me fit appeler, et me prenant par la main, me mena où estoit
Periandre : Ma fille ; me dit-il, je veux que tu aymes ce chevalier,
comme celuy qui doit estre ton mary, et à qui dés à
cette heure je te donne, et d’aujourd’huy en huict jours je veux que le
mariage s’en fasse. A ce mot Periandre s’avançant me vint saluer
: Et moy, dit-il, je reçoy, vous pour mon pere et seigneur, et
elle pour mon espouse et ma dame.
Jugez, Madame, et vous sages et belles bergeres, s’il se pouvoit croire
que des promesses faites si solemnellement, et avec tant de
demonstrations de contentement, ne deussent estre à jamais
inviolables ! Mais (ô honte du genre humain !) oyez la perfidie
de tous les hommes sous la personne de cestuy-cy. Ces huicts jours que
Arcingentorix avoit pris pour la conclusion de mes nopces, furent
diversement employez : car mon pere ne cessa de preparer tout ce qui
estoit necessaire pour mon mariage ; ceux de la ville, pour montrer
combien nostre famille y estoit aymée et honorée,
[173/174] firent divers desseins de danses, de tournois, et de behours
; Bellimarte estoit à toutes heures aux oreilles de Gondebaut pour
destourner l’effect de ce mariage ; mais Merindor les passa , une
partie en regrets et en pleurs, une partie à maudire moy et mon
pere, et l’autre partie à me predire plusieurs choses de
l’inconstance de Periandre , de sa dissimulation, et de sa perfidie,
que depuis je n’ay trouvées que trop vrayes, et ausquelles je ne
voulois alors prester l’oreille, me semblant que ce seroit offencer
l’amour qu’il me portoit, et que j’avois pour ce trompeur. Quant
à Periandre, il estoit tant empesché autour de la ville
pour me faire passer le temps, qu’il me pensoit à autre chose,
pour le moins en apparence. Pour moy j’advoue, que la façon dont
il vivoit, m’obligeoit de sorte que je n’avois plus d’autres
pensées qu’à luy estre agreable. Or voyez, sage druide,
comme le Ciel se mocque de nos desseins, et comme il les change en peu
d’heure quand il luy plaist !
Durant ce temps, ou fust que je prisse
mal pour trop danser, ou pour manger des fruicts, ou plustost, comme je
croy, que j’eusse esté en quelque maison qui ne fust pas bien
nette, ou pour mieux dire, que le Ciel le voulust ainsi, pour m’oster
avec si peu de mal de l’eternelle misere où j’eusse passé
le reste de ma vie, si cet accident ne me fust arrivé, ne
voylà pas que le sixiesme jour estant escoulé, sur la
minuict je prends un grand mal de teste, avec une fievre si ardante,
qu’elle me mit toute en feu, et qui me continua plusieurs jours, et
tousjours avec un tel assoupissement, que l’on ne me pouvoit esveiller.
Et apres m’avoir tourmentée quelque temps de cette sorte, un
matin que les mires me venoient visiter, ils me trouverent le visage
tout couvert de taches rouges, et qui peu à peu se grossissants,
s’empoullerent de telle sorte, que veritablement elles me rendirent
affreuse. C’est un mal que les petits enfans ont accoustumé
d’avoir ; et de fortune en ce temps-là plusieurs filles de mon
aage, dans la ville, en estoient affligées, parce que c’estoit
environ le temps que l’on va cueillir le Guy, le sixiesme de la lune de
Juillet, qui cette année se rencontra bien avant dans le mois
d’Aoust.
Cette maladie survenue ainsi inopinément, rompit tous les
desseins qui avaient esté faits, car j’en fus de sorte tourmentée que plusieurs pensoient que j’en mourrois. Periandre au
commencement me vint voir deux ou trois fois, et montroit d’avoir un
tres-grand desplaisir de mon mal pour le retardement, disoit-il,
[174/175] de nostre mariage, mais deslors que la petite verolle parut,
c’est ainsi que l’on nomme ce mal, il ne rentra jamais plus dans mon
logis. Il envoyoit quelquefois sçavoir comme je me portois, mais
pour luy il n’approcha pas seulement ma porte, tant il avoit d’horreur
de moy, ou de peur de prendre mon mal.
Tant que la grande furie me dura, j’advoue que je ressentis fort peu la
façon dont il usoit, quoy qu’il n’y eust personne qui l’entendit
qui ne le trouvast estrange, mais j’estois tellement preoccupée
de la douleur, que je n’avois le loisir de demander ce que Periandre
faisoit. Lors que je commençay un peu à respirer, et que
la grande violence s’alla assoupissant, il est vray que je demanday de
ses nouvelles, et que sçachant le peu de souvenir qu’il avoit de
moy, je creus incontinent que Merindor m’avoit dit vray, quand il
m’avoit predit l’inconstance de Periandre. Et toutefois je ne pouvois,
tant j’estois faite à la bonne foy, m’empescher de chercher des
raisons pour l’excuser : quelquesfois je me figurois que quelques
affaires l’avoient emmené hors de Lyon, et qu’il souffroit
autant de déplaisir que moy de ne sçavoir point de mes
nouvelles ; d’autresfois j’entrois en opinion que mon pere eust
changé de volonté, et qu’il luy eust fait deffendre de me
voir ; quelquesfois je disois qu’il estoit malade, et que le peu de
soing de ceux de ma maison estoit cause que nous n’en estions point
advertis. Bref je me tournois de tous costez pour essayer de me tromper
moy-mesme. Mais en fin ma maladie allant en longueur, et ce perfide
continuant tousjours de vivre de cette sorte, je ne fus que trop
assurée du changement de sa volonté.
Pensez, madame, et vous, belles bergeres, que c’est que le ressentiment
de cette offense ne me fit point dire ! Au commencement je pleuray sans
en parler à personne, et cachois mes larmes à chacun,
mais quand je vis que tous en parloient, et blasmoient sa tromperie, il
me fut impossible de n’en donner plus de tesmoignages que je n’eusse pas
voulu. La foiblesse où le mal m’avoit reduite, avec celle qu’ont
naturellement celles de nostre sexe, et plus encore de mon aage, ne me
permit pas de le mieux cacher.
Au contraire, Merindor, comme s’il eust augmenté son affection
par la grandeur de mon mal, estoit continuellement à la porte de
ma chambre pour essayer de me voir, si on le luy eust voulu permettre,
et dés qu’il sceut que j’estois hors de danger, à y
amener la musique, tantost de voix, et tantos d’instruments, [175/176]
afin de me faire passer les heures plus doucement. Et parce qu’il
sçavoit le changement de Piandre, je me souviens qu’un jour il
fit chanter à la porte de ma chambre ces vers sur ce sujet.
Stances
Un Amant inconstant.
I
Ce jeune amant, ô Dieu !
pourra-t’il bien
Rompre le nœud qu’il disoit Gordien,
Pour se rendre infidelle ?
S’il peut le faire, Amour, jamais son cœur
Digne ne fut d’une flame si belle,
Ny d’un si beau vainqueur.
II
Pourra-t’il bien le quitter, ce
bel œil,
Sans que mourrant incontinent de deuil,
Il en paye l’amande ?
Ah ! pour certain, s’il en a le pouvoir,
Jamais ses yeux une beauté si grande
N’ont merité de voir.
III
Pourra-t’il bien, apres l’avoir
aymé,
S’en éloigner sans en estre blasmé
Comme un perfide insigne ?
Amour, dy moy, s’il en esteint les feux,
Ce cœur changeant n’estoit-il pas indigne
D’estre bruslé par eux ?
IV
Dés le moment qu’un cœur
en est atteint
Jamais depuis le feu ne s’en esteint,
Il va bruslant sans cesse. [176/177]
Combien en sont icurables les coups,
Vous le sçavez, quand ce bel œil vous blesse,
O grands dieux ! comme nous.
V
Que pleust au Ciel que cet
extreme bien
Fust destiné quelquesfois d’estre mien,
Par quelque Astre propice !
Ah ! je voudrois jusqu’à l’éternité
Faire égaler l’amour et le service
De ma fidelité.
Et parce qu’il eut opinion que je ne les avois pu assez bien ouïr
à cause de la quantité des voix, il me les fit presenter
par une fille des miennes, qui estoit venue sur la porte de ma chambre
pour écouter la musique ; et toutesfois j’avois esté si
attentive, que je n’en avois pas presque perdu une parole. Je ne fis
pour lors semblant de cognoistre ce qu’il vouloit dire, quoy que j’en
eusse de tres-grands ressentiments, mais lors que je fus seule, j’avoue
que considerant le peu de soing que Periandre avoit eu de moy, et
l’oubly où il sembloit m’avoir mise, je creus que je devois
grandement mépriser une telle humeur ; et plus encore, lors
qu’estant hors du lict, et que je n’osois sortir de la chambre pour
avoir le visage tout changé, comme ce mal a accoustumé de
le laisser ordinairement, il n’envoya pas seulement sçavoir
comme je me portois. Ce fut bien alors que je me resolus de n’estre
jamais à luy plus que j’avois esté, et si, de fortune, je
luy avois donné quelque place en mon ame, de l’en
éloigner de sorte, que la pensée mesme ne m’en pust
jamais revenir. Ce seroit perdre le temps de vous dire de quelles
reproches j’usois contre luy, quelque resolution que je pusse prendre,
des déplaisirs que je ressentis de cette separation, car il est
vray que je m’estois de sorte assurée sur l’affection qu’il
m’avoit promise, que je ne pensois devoir jamais finir mes jours qu’en
sa compagnie, et maintenant me voyant deceue et delaissée pour
une maladie, je ne pouvois assez me plaindre, d’avoir esté tant
indignement trompée, ny assez admirer en luy l’inconstance, ou
plustost la trahision de tous les hommes.
Et toutesfois, quoy que j’eusse cent et cent autres fois juré et
[177/178] protesté de ne me soucier jamais de luy, et que quand
il reviendroit je ne daignerois le regarder, si est-ce que je ne me pus
empescher de luy faire demander quelle estoit la cause de cette si
prompte separation. Et celle qui la luy demanda fut une fille qui me
servoit, et en laquelle nous nous estions fiez, et luy et moy, durant
toute la recherche qu’il m’avoit faite. Mais sa réponse fut bien
gracieuse : D’où vient, Periandre, luy dit cette fille, que vous
ne voyez plus Dorinde, ny ne demandez point de ses nouvelles ? – Et
quoy, répondit-il, Dorinde vit-elle encore ? – Eh ! ma fille,
repliqua Periandre, tu te trompes, ou tu te mocques de moy, elle est
morte pour certain, mais on m’a bien dit que mourant, elle a
laissé en sa place une certaine laide fille, que pour l’amour
d’elle l’on a nommé Dorinde, mais la belle Dorinde que j’aymaois
est assurément morte, et j’en ay eu tant de regret, que je ne
veux point aller voir cette-cy, pour n’avoir occasion de pleurer encore
l’autre, pour laquelle j’ay jetté tant de larmes. – Et quoy
Periandre, reprit la fille toute estonnée de cette
réponse, vous ne vous contentez pas de vous separer
d’amitié, mais encore vous vous mocquez du mal de Dorind ? –
Dorinde, reprit-il incontinent, comme je te dis, n’est plus au monde,
voudrois-tu que je l’allasse aymer dans le cercueil ? Et quant à
celle qui est en sa place, ha ! ma fille , elle est si laide, que je la
quitte à qui la voudra. Et à ce mot, sans attendre autre
réponse, il s’en alla d’un autre coste.
Jugez, madame, si ce discours me fut difficile à supporter ! Et
toutesfois il fallut boire cette amertume sans faire presque semblant
de la trouver de mauvais goust, mais n’estoit-il pas le plus cruel du
monde, de donner des coups si sensibles sur de si profondes blessures ?
car le regret estoit bien en moy assez grand, d’avoir perdu par cette
maladie, ce que l’on m’avoit persuadé qu’il y avoit d’aymable en
mon visage, sans y adjouster celuy de me voir trompée par la
personne de qui je l’attendois le moins. De là à quelque
temps mon pere me vint voir, et non pas à la verité sans
avoir les larmes aux yeux, me voyant si changée, et parce que je
m’en apperceus : Mon pere, luy dis-je, ne vous affligez point de la
perte de ce qui ne se pouvoit conserver longuement, et au contraire,
resjouissez-vous, je vous supplie, avec moy, de quoy par une chose de
si peu de prix, je me suis rachetée de la plus
mal-[178/179]heureuse fortune, que miserable fille eust pu jamais
avoir. Et
là-dessus je luy racontay ce que. Periandre avoit fait et dit,
et adjoustay-je apres, me jettant à ses genoux : Mais, mon pere,
si j’ay jamais fait chose par mon obeissanv´ce qui vous ait
esté agreable, je vous supplie de me promettre que vous ne me
commanderez jamais d’estre plus proche à ce perfide que je l’ay
esté jusques icy. – Comment ? Dorinde, me dit-il en me relevant,
et me baisant au front, si je te le promets, mais de plus je te
commande de ne me nommer jamais son nom, que comme celuy du plus
indigne chevalier qui vive.
A ce mot mon pere s’en alla et me laissa avec une satisfaction extreme
de la promesse qu’il m’avoit faite. Et deslors je commençay de
faire plus d’estat de Merindor, que je n’avois jamais fait, me semblant
que la façon dont il avoit vescu, m’obligeoit de le preferer
à tout autre ; parce qu’encore que Bellimarte n’eut point
manqué de m’envoyer visiter, ny d’estre soigneux de m’envoyer
tous les remedes qu’il pouvoit apprendre pour le soulagement de mon
mal, si est-ce que son humeur estoit si contraire à la mienne,
qu’il m’estoit impossible de me contraindre à l’aymer.
Cependant je m’allois guerissant, non pas que je n’eusse le visage si
gasté, que veritablement je n’estois plus cognoissable, et
quelquesfois me regardant moy-mesme dans un miroir, je demeurois
estonné de me voir, et cela estoit cause que l’on tenoit
curieusement fermée la porte de ma chambre, afin que personne
n’y pust entrer que ceux qui me servoient, esperant tousjours que
peut-estre le temps y apporteroit quelque amandement. Mais Merindor qui
sembloit avoiren mon mal augmenté l’affection qu’il avoit
auparavant pour moy, et qui ne bougeoit de mon antichambre, avec
diverses sortes de musique, ainsi que je vous ay dit, un jour que
j’estois seule avec cette fille qui avoit parlé à
Periandre, et que la porte estoit mal fermée, il entra si
promptement où nous estions, qu’il fust plustost à genoux
devant moy que je n’y eus pris garde. De fortune j’avois le masque sur
le visage, mais je ne me pouvois cacher les yeux, sinon avec les mains,
et les mains estoient si gastées, que j’avois honte de les
montrer, n’ayant eu le loisir de mettre mes gands. Si je fus surprise,
vous le pouvez penser, je fis tout ce qui me fut possible pour me
sauver dans un cabinet qui touchoit mon lict, mais il m’embrassa de
telle sorte les jambes, qu’il me fut impossible de me bouger du siege
où il m’avoit trouvée. – Mon Dieu ! [179/180] Merindor,
luy dis-je, que vostre curiosité m’importune, et que vous
m’eussiez fait de plaisir de ne vous souvenir non plus de moy que
Periandre ! – Comment, me respondit-il, voudriez-vous bien limiter les
effects de mon affection à la foible amitié de celuy que
vous nommez ? Ah ! madame, pardonnez-moy, s’il vous plaist, cette
offense n’est guiere moindre envers moy, que la sienne envers vous. –
Envers moy ? repris-je incontinent, je vous assure, Merindor, que si
cette-cy ne vous touche pas davantage que celle de Periandre me peut
donner d’ennuy, vous n’en ressentirez guiere de mal, car quant à
moy, à peine me souviens-je de son nom, tant s’en faut que
quelque action des siennes me puisse offencer. Mais parlons d’autre
chose, je vous supplie, et me dites qui vous a donné l’envie de
me voir en l’estat où je suis, puis que plustost, si vous m’avez
aymée, vous en deviez fuyr l’occasion.
Et en disant ces paroles, je le relevay de terre, et luy fis apporter
une chaise, ne le voulant souffrir devant moy à genoux : Madame,
me respondit-il, mon affection est celle-là qui ne m’a jamais
laissé en repos, que je n’aye satisfait à la
curiosité que tout homme qui ayme bien a de voir ce qu’il ayme
et qu’il adore ; et ne vous figurez, je vous supplie, que je vous ayme
avec cette condition de ne vous plus aymer, quand vous ne serez pas
aussi belle que vous souliez estre. Cette sorte d’amour, que j’estime
plustost devoir estre nommée trahison, n’est pas recevable dans
le cœur qui ayme bien, puis que la vraye affection n’a point d’autre
terme que l’eternité, n’y d’autre condition que d’aymer Dorinde,
telle qu’elle est, et telle qu’elle puisse jamais devenir.
Voyez, sage et belle druide, combien aysément on juge autruy par
soy-mesme ! On dit coustumierement qu’un chien qui a esté
bruslé craint l’eau froide, et toutesfois, moins sage que ces
animaux, je venois d’estre trompée par les belles paroles de
Periandre, et je ne pus m’empescher d’adjouster foy aux flatteries de
Merindor, me semblant qu’un homme bien né, et mesme un chevalier
qui doit plus que les autres hommes avoir soing d’estre veritable,
parloit avec le cœur en la bouche. Je l’avoue donc, je creus en partie
ce que je ne devois point croire du tout, et je commençay de me
figurer que je pourrois vivre heureusement avec luy ; mais pour dire la
verité, je m’y resolus beaucoup plus promptement par despit de
Periandre, croyant bien que je prenois une grande vengeance de luy en
me donnant si tost à un autre, maladvisée que j’estois de
vouloir me vanger, en me faisant une plus grande [180/181] offense,
mais l’imprudence qui suit ordinairement le peu d’experience, me donna
ce conseil si peu judicieux, et que depuis je paiay de tant de peines
et de tant de larmes.
Je luy respondis donc en cette sorte : Pensez-vous, Merindor, que ceux
qui veulent se faire aymer en disent moins que vous ? – Je pense bien,
dit-il, que ceux que vous dites peuvent se servir de mesmes paroles,
puis que moy, qui en ay la volonté, j’en use, comme vous voyez.
– Mais, adjoutay-je, si tous ceux qui ont ce mesme desir parlent comme
vous, et si presque tous ceux-là trompent les personnes qui se
fient en eux, quelle assurance dois-je prendre en vos paroles, si elles
ne m’en donnent point davantage que celles qu’autrefois Periandre m’a
dites et redites si souvent, et par lesquelles il a mis tant de peine
d’ourdir son insigne trahison ? – Si mes paroles, repliqua Merindor,
n’estoient point accompagnées de quelque tesmoignage plus
assuré, j’avoue qu’apres la tromperie de Periandre, ce seroit
une espece d’imprudence d’adjouster foy à ce que je vous dis,
mais est-il possible, Dorinde, que je sois si malheureux que vous
n’ayez pris garde à mes actions, depuis le premier jour que je
vous vis, qui fut le mesme que le Ciel me donna à vous ? – Vous
avez raison, luy respondis-je incontinent, et je serois trop
mescognoissante si je niois que vostre procedé ne m’eust
obligée autant que celuy que je vous ay dit a fait le contraire.
Mais voulez-vous que je vous confesse la verité ? j’ay opinion
que les hommes font gloire de tromper celles qui se fient en eux. -Si
cela est, dit Merindor, je proteste, madame, que dés icy je ne
suis ny ne veux plus estre homme, et que d’oresnavant ce tiltre me sera
odieux, autant que celuy de meschant et de traistre. – Est-ce à
bon escient, luy dis-je, que vous proferez ces paroles ? – Mais,
madame, me respondit-il, est-ce à bon escient que vous me faites
cette demande ? Est-il possible, continua-t’il, qu’encores vous soyez
en doute de l’affection de Merindor ? Non, non Dorinde, ne
démentez point vos yeux, vos oreilles, ny vostre jugement, et je
m’assure que tous ensemble vous diront que Merindor vous ayme, et que
s’il eust deu changer, il l’eust fait plus raisonnablement que
Periandre, n’ayant jamais eu la moindre faveur des infinies, dont vous
avez comblé ce perfide amant. – Je le confesse, luy dis-je,
Merindor, et prenant garde à l’amitié que vous m’avez
fait paroistre dés le commencement que vous m’avez veue, et que
depuis vous avez continuée durant mon mal, j’ay dit bien souvent
en moy-mesme : Que n’eust-il [181/182] point fait s’il eust recognu
autant de bonne volonté en moy, que j’en ay fait paroistre
à ce trompeur de Periandre ? Mais cela ne suffit pas à
m’assurer que vous ne changerez point, car tous les hommes par un seul
m’ont appris que c’est la beauté qu’ils ayment, et non pas la
personne où est cette beauté, de sorte que, quand par
quelque accident cette beauté se perd, leur amour incontinent en
fait de mesme. – O Dieu ! Dorinde, s’escria-t’il, que vous estes
injuste juge, de prononcer pour un seul cette sentence contre tous les
hommes ! Ne voyez-vous point, en quelque estat que vostre mal vous ait
reduite, si je ne vous ayme, ou plustost si je ne vous adore pas ? –
Peut-estre, luy dis-je, vous m’aymez encore, parce que vous n’avez
point veu mon visage, et que vous ne croyez pas qu’il soit si difforme
que le mal me l’a laissé, mais pour vous guerir de cette maladie
je veux bien vous le faire voir, à condition que vous plaindrez
ma perte avec moy, et qu’apres vous me laisserez en repos souffrir
toute seule mon mal.
A ce mot je détachay l’épingle qui tenoit mon masque, et
luy fis voir ce visage qui ne retenoit rien de celuy que je soulois
avoir, que le nom de visage seulement ; ce que je fis avec ce dessein
que me voyant telle que j’estois, il perdroit l’amour qu’il avoit pour
moy, et par ainsi je n’en serois plus importunée ny
trompée, ou bien s’il continuoit à m’aymer, je pourrois
avoir assurance que jamais ma laideur ne le feroit changer, estant
impossible que je pusse empirer. Je pris garde qu’aussi-tost qu’il me
vid il demeura muet et grandement estonné, et incontinent les
larmes luy vindrent aux yeux, ne s’en pouvant empescher, quelque
contrainte qu’il se fit, mais peu apres il reprit la parole de cette
sorte : J’avoue, madame, que le mal veritablement vous a plus mal
traittée, que personne sans vous avoir veue ne sçauroit
imaginer, mais que ce changement puisse me divertir de l’affection que
je vous porte, si vous le croyez, madame, vous ne me faites pas une
petite offence, outre qu’il sembleroit qu’en cette opinion vous
voulussiez approuver l’action de Periandre, ou pour le moins l’excuser.
Soyez desormais assurée, je vous supplie, que la mort seule, et
non pas les accidens de la fortune a le pouvoir d’amortir cette flame,
que vos vertus et vos merites ont allumée en Merindor. Je ne
nieray pas que vostre beauté ne m’ait appelé à
vous, et qu’elle ne m’ait donné la volonté de vous
servir, mais depuis que je m’en suis approché, et que j’ay eu le
bon-heur de recognoistre ce que vous valez, ô Dorinde ! qu’il y a
bien eu d’autres liens plus forts que ceux de [182/183] vostre visage
qui m’ont retenu en vostre service, et que ceux-là sont foibles
au prix de ceux que je dis !
Je serois trop longue si je vous racontois, madame, tous les discours
que nous eusmes sur ce sujet, et vaut beaucoup mieux que je les couvre
du silence, puis qu’aussi-bien, fort tost-apres, les couvrit-il
d’oubly. Tant y a, qu’à ce coup encore je creus qu’il se pouvoit
trouver quelque homme qui ne fust point trompeur ; et avec cette
croyance je me liay veritablement avec luy d’amitié, de sorte
que devant qu’il partit de ma chambre, je luy en donnay d’assez grandes
assurances, si les paroles pour le moins en avoient le pouvoir : La
façon, luy dis-je, de laquelle vous avez vescu avec moy
dés que vous m’avez veue, et l’asseurance que vous medonnez que
mon visage ne vous fait point de peur, ny ne diminue point l’affection
que vous avez eue pour moy, m’oblige à vous estimer et à
vous aymer, plus que je n’eusse pas creu pouvoir faire apres une si
grande tromperie que celle de Periandre. Et si vous continuez, comme
vous avez fait jusques icy, assurez-vous, Merindor, que je vous aimeray
et estimeray autant que vostre merite m’y oblige. – Ah ! Dorinde,
reprit-il incontinent, cette promesse ne me contente guiere, puis que
si vous ne m’aymez qu’autant que j’auray de merite, j’ay peur que
vostre amitié ne sera guirer grande. – Vous sçavez bien,
luy dis-je en sousriant, qu’au contraire elle seroit infinie, mais pour
vous contenter, je vous diray que si vous ne Periandrisez point, je
vous aimeray autant que vous le sçauriez desirer.
Oyant cette assurance, Merindor se jetta à mes genoux, me prit
par force la main, et quoy que toute marquée encore des taches
de mon mal,me la baisa diverses fois avec tant de remerciements, que
par cette action il me donna plus de cognoissance de son amour, que mes
paroles ne luy en avoient pu rendre de ma bonne volonté, et je
ne croy pas que sans la survenue de mon pere, il eust encore
cessé de me remercier ; mais la crainte que nous eusmes qu’il ne
le trouvast mauvais, fut cause que l’oyant venir il se remit en sa
place, et avec plus de respect et de froideur que je ne vous
sçaurois dire, faisoit semblant presque de ne me cognoistre pas.
Mon pere sousrit en entrant, parce, comme je croy, qu’il l’avoit
entreveu à mes genoux, ou peut-estre quelqu’un de nos
domestiques le luy avoit dit, qui me convia de luy dire tout ce qui
s’estoit passé entre nous, le luy racontant encore plus
avantageusement pour Merindor qu’il n’estoit pas, et mon discours
[183/184] et ma franchise furent tant agreables à mon pere, que
me tirant à part, il me demnanda si veritablement j’aymois ce
chevalier, et si je croyois qu’il m’aymast, et luy ayant répondu
que la façon, dont il avoit traitté envers moy, si
differente de celle de Periandre, m’avoit grandement obligée, et
que pour ce qui estoit de luy, je pensois qu’il m’aimoit, puis qu’il
n’y avoit plus rien en moy qui le pust convier d’en faire le semblant,
s’il n’estoit pas vray, ayant pour le moins rapporté ce bien de
ma maladie, que je ne serois plus trompée de personne pour ma
beauté. – Si cela est, me répondit-il, j’aymerois mieux
ce party que celuy de Piandre, encore qu’il n’eust pas esté
traistre. – Seigneur, luy di-je n’auray jamais de volonté que la
vostre. – Il ne faut, me dit-il, rien precipiter, mais aussi il ne faut
rien mépriser, voyons à quoi il se portera, et puis nous
prendrons la resolution telle que nous jugerons estre à propos.
Et à ce mot, se tournant vers Merindor, il luy fit tout le bon
visage qu’il pust, le remerciant pour moy, du soing qu’il avoit eu de
mon mal, et me commandant de l’aymer et honorer comme il m’y obligeoit.
Depuis ce jour, la porte ne fut plus deffendue à Merindor,
pouvant dés que j’estois vestue y entrer sans difficulté
à toutes heures, et luy qui ne perdroit point d’occasion, estoit
presque du matin jusques à la nuict dans ma chambre, avec tant
d’apperance d’affection, qu’il sembloit que ma laideur la luy eust fait
accroistre. D’autre costé Bellimarte qui sceut que ce chevalier
me voyoit, pensant qu’il luy en devoit bien estre permis autant,
quelques jours apres fit demander s’il pouvoit venir, et mon pere ne le
luy osa refuser, puis qu’il l’avoit permis à Merindor, et de
cette sorte une apres-disnée il me vint voir, mais estant
advertie de sa venue, je pris et mon masque et mes gand, avec
protestation de ne les point oster, tant qu’il demeureroit en ma
chambre.
Les discours de Bellimarte furent plustost d’homme d’Estat que
d’amoureux, et quoy qu’il vid bien que le mal m’avoit grandement
changée, si ne fit-il pas semblant de s’en soucier. Au
contraire, quelques jours apres il sollicita de sorte le roy Gondebaut,
qu’il parla à mon pere de nous marier ensemble. Et parce que
Bellimarte estoit d’une nation estrangere, et qui n’estoit guiere
aymée parmy nous, et que mon pere ne desiroit point faire
alliance avec ce barbare, mais plustost avec Merindor, qu’il jugeoit
avoir beaucoup de merite, et de qui les biens ny les parens ne luy
estoient [185] point incognus, il supplia le roy de luy pardonner s’il
ne consentoit à ce mariage ; parce que je luy estois
restée comme le support de sa vieillesse, et que de me marier
à un estranger qui n’avoit rien dans ses Estats, ce n’estoit pas
pout en avoir jamais du soulagement. Que si je luy avois desobey en
quelque chose, il neme voudroit pont chastier plus rudement que de
m’allier à cet homme, pus qu’il vaudroit autant que je fusse
à jamais bannie de sa presence, qu’outre cela j’estois en aage
d’avoir un choix et une volonté, et qu’encore qu’en toute autre
occasion il ne me permettroit pas que j’en fisse paroistre, toutesfois
en cette-cy il ne me le pouvoit dénier, puis que c’estoit pour
toute la vie, et pour estre à jamais ou heureuse ou malheureuse
; que de m’y forcer contre ma volonté il ne l’entreprendroit
jamais, d’autant que ce seroit abuser de l’authorité que
Tautates luy avoit donnée sur moy, et dont le Ciel le puniroit
sans doute, faisant tumber sur luy et sur sa maison le juste chastiment
de cette faute. Que pour conclusion il supplioit le roy de se souvenir
des services que luy et ses ancestres luy avoient rendus si fidelement,
et pour recompense de tous, qu’il luy fist cette grace de ne vouloir
point me contraindre encecy.
Le roy que aimoit Bellimarte, et qui pensoit de se l’obliger encore
davantage en le rendant son sujet, répondit à tous les
points que mon pere luy avoit opposés, et à chacun il
trouvoit d’assez bonnes raisons pour couvrir l’authorité absolue
de laquelle il vouloit user en cette affaire, et quant à ce que
Bellimarte n’avoit rien dans ses Etats, et qu’estant estranger, cela
seroit cause qu’il ne me verroit jamais, il respondit qu’il luy
donneroit tant de biens dans son royaume, qu’il ne prendroit point
envie d’en sortir jamais, et que Bellimarte montroit assez d’avoir ce
dessein par la recherche qu’il faisoit de moy, de qui la beauté
n’estoit pas maintenant telle, qu’elle luy pust donner la
volonté de m’espouser par amour, mais seulement par raison
d’Estat, et pour avoir une alliance en une contrée où il
estoit estranger ; que cette resolution seroit cause qu’il se redroit
plus traitable envers tous nos parens, qu’autre qui se pust presenter.
Que quant au choix et à la libre volonté qu’il me vouloit
laisser en cette occasion, c’estoit une grande imprudence de le faire,
d’autant que la jeunesse et la sagesse ne pouvoient jamais estre
ensemble, et qu’estant encore si jeune que j’estois, il feroit une
grande faute de me laisser faire [185/186] un choix que je ne pourrois
faire qu’avec imprudence, qu’au contraire il estoit obligé par
le tiltre de pere de me donner un mary tel qu’il doit estre, et non pas
me le laisser eslire à yeux clos, et sans jugement. Que si j’y
faillois, ce seroit de cette faute qu’il devoit attendre les justes
chastimens desquels il parloit ; comme complice de ma perte et de mon
éternel malheur ; que si les loix ordonnent des tuteurs qui ont
le soing du bien, et de ceux qui sont en bas aage, pouvoit-il croire
que pour faire un contract qui doit durer toute la vie, il ne faille
point de personne sage et prudente pour conduire cette jeunesse mal
advisée et imprudente ? Qu’à cette occasion l’on void si
peu de mariages faits par amour estre à la fin heureux, et
presque tous ceux qui sont faits par le conseil d’autruy, et de
l’authorité des sages peres estre ordinairement comblez de toute
sort de bonheur et de felicité.
Et quant aux services que luy et les siens luy avoient rendus, il luy
faisoit bien paroistre d’en avoir bonne memoire, puis qu’il prenoit la
peine de me vouloir marier à une personne qu’il aymoit et
estimoit, et que s’il ne s’en fust souvenu, il n’eust pas fait le choix
de moy plustost que de tant d’autres qui estoient dans ses Estats, et
aussi riches, et aussi bien alliées, mais qu’en cette action il
avoit creu de s’acquitter d’une partie des services qu’il avoit receus
de luy et de sa maison. Bref, que puis qu’il s’en estoit meslé
si avant, il desiroit que le mariage s’en ensuivit, ou autrement il
auroit occasion de se douloir de luy. Et à ce mot il laissa mon
pere si estonné, qu’il ne put, ny n’osa luy respondre une seule
parole.
L’authorité d’un prince souverain donne un grand coup dans
l’esprit d’un fidele subjet, quelque courage et quelque resolution
qu’il ait faite au contraire, et mesme quand ce qu’il demande a quelque
apperance de raison ; car il est certain que naturellement le sujet
doit obeir à son prince, et il faut que les choses ausquelles il
luy peut desobeyr, soient entierement, ou contre l’honneur, ou contre
le grand Tautates ; en toute autre, je croy qu’il n’y peut point avoir
de bonnes excuses, et qui ne soient rejettées par les personnes
de jugement. Mais en cette-cy mon pere ne pouvoit se prevaloir de pas
une de ces raisons pour fortifier la volonté qu’il avoit de ne
me point donner à cet estranger, et toutesfois il aymoit autant
la mort que de me voir entre ses mains. Quelquefois il faisoit dessein
de dire qu’il m’avoit desja donnée à Merindor, mais
incontinent il le changeoit, parce que lors que le [186/187] roy luy en
avoit parlé, il ne luy avoit pas dit. D’autrefois il prenoit
resolution d’en faire le mariage secrettement, s’assurant que quand il
seroit fait, Gondebaut ne le sçauroit rompre, mais soudain il en
prevoyoit tant de malheurs, et pour luy et pour nous, qu’il changeoit
d’opinion ; car il sçavoit bien que la cholere du roy ne se
lasseroit jamais de se vanger à nos despens. Quelquefois il luy
prenoit envie de me mettre parmy les Vestales, mais quand il se
representoit de me voir ainsi recluse et desja ensevelie devant
qu’estre morte, il ne pouvoit s’y resoudre, outre qu’en le faisant, il
voyoit le curroux du roy aussi animé contre luy, que si tout
ouvertement il luy desobeissoit. En fin ne sçachant quel party
prendre, il alla plusieurs jours flottant incertain et irresolu, mais
si travaillé qu’il en faisoit pitié à tous ceux
qui le voyoient.
Cependant Bellimarte qui avoit esté adverty par le roy de toutes
les difficultez que mon pere faisoit, prit conseil de quelque sage et
prudent amy de me gaigner avec de la pluye d’or, comme on dit que Danae
la fut par Jupiter, je veux dire, encore que son naturel ne fust pas
d’estre fort liberal, que toutesfois en cette occasion ill se vainquit
soy-mesme, en me faisant des presens et à mon pere, d’autant que
c’est la coustume des vieux d’estre avares , et le naturel des jeunes
filles d’estre desireuses d’avoir ce qui est de nouveau pour s’en
parer, et en faire monstre et ostentation parmy leurs compagnes. Et il
y a apparence que le roy fut de cet advis, car nous sçavions
bien que Bellimarte ne pouvoit pas de soy-mesme me donner les petites
curiositez qu’il m’envoyoit, ny les grands et riches presents qu’il fit
plusieurs fois à mon pere.
O qu’il est vray ce que l’on dit, que les prieres arrachent la foudre
des mains de Jupiter, et que les dons ravissent la liberté de
celuy qui les reçoit ! Bellimarte n’eust pas continué
douze ou quinze jours de cette sorte, que les presens eurent plus
d’éloquence et plus d’authorité que le roy. Il n’y avoit
ny filles aupres de moy, ny serviteurs aupres de mon pere qui ne
fussent tellement gaignez, qu’ils ne parloient plus que de son merite
et de sa valeur, tous les autres n’estoient pas dignes de le regarder,
et quoy qu’auparavant il fut si des-agreable, ceux-là mesme qui
l’avoient jugé tel, estoient les premiers à dire le
contraire et à prescher ses louanges, mais ce qui m’estonna
davantage, fut de voir mon pere peu à peu se porter à ce
qu’il avoit tant des-approuvé. – Ma fille, me disoit-il, cet
homme n’est pas si estrange que [187/188] nous nous l’estions
figuré, ceux qui ont dit qu’il ne faut jamais faire jugement
d’une personne devant que de le bien cognoistre, l’ont dit avec
beaucoup de raison ; car qui est-ce qui n’eust esté
trompé en cetuy-cy, de qui la naissance a esté parmy les
barbares, la nourriture dans le sang et les cruautez, la façon
tant sauvage, et la rencontre presque effroyable, et toutesfois sa
conversation et son humeur sont toutes autres, qu’à l’abord on
ne les longuement consider´, que nous ne ferions point mal de
conteneter le roy, puis qu’il desire cette alliance, elle ne nous peut
estre qu’avantageuse, il peut en un jour nous relever par-dessus tous
nos predecesseurs, et en un jour aussi, quand il luy plaira, nous
rabaisser par-dessous tous ses serviteurs. Il fait mauvais resister
à la volonté de celuy auquel le Ciel nous commande
d’obeyr, la ruine de celuy qui en fait la faute en est infaillible ;
quant à moy, j’y ay resisté, ne croyant pas cet homme tel
qu’il est, mais maintenant que j’ay cognu que c’est avec raison que le
roy le favorise, je voy bien que j’ay eu tort de ne luy point obeyr, et
de mécognoistre le bien que par sa bonté il nous
pourchassoit.
O dieux ! que l’enfance a peu de fermeté en son propre jugement,
et qu’aisément elle se laisse emporter aux raisons de ceux qui
les leur sçavent representer avec quelque artifice, comme la
medecine dans le vase duquel les bords sont couverts de miel ! J’aymois
Merindor, et je n’avois nulle bonne volonté pour Bellimarte, et
toutesfois les discours de mon pere me firent remettre entierement
à ce qu’il luy plaisoit. Il est vray qu’estant seule, et me
souvenant de l’amitié de Merindor, et avec quelle fermeté
il m’avoit recherchée durant l’horreur de ma maladie, je ne me
pus empescher de le plaindre et de le regretter. Et soudain que cette
resolution fut prise, mon pere me commanda de ne me laisser plus voir
à luy si ordinairement que de coustume. J’avoue que je regrettay
la perte de ce chevalier en qui j’avois recognu tant d’amitié ;
mais Bellimarte qui par ses presents avoit aveuglé les yeux de
mon pere, fut cause que je me resolus d’obeyr à celuy qui devoit
avoir tout pouvoir sur moy. Il est vray que touchée de quelque
compassion je fis dessein d’en advertir Merindor, afin que de bonne
heure il se retirast de ma recherche, et essayast de se divertir
ailleurs.
Le lendemain donc qu’il vint l’apresdinée essayer de me voir
comme de coustume, soudain que je sceus qu’il estoit à la porte
[188/189] de ma chambre, je suppliay mon pere de trouver bon que je le
fisse entrer, et que je peusse luy faire entendre la resolution que
nous avions faite, afin qu’il ne fust pas plus long-temps abusé
; que l’honneste recherche qu’il m’avoit faite, les esperances qu’il
luy avoit données, les merites et la qualité de ce
chevalier meritoient bien qu’on luy donnast quelque sorte de
contentement. Mon pere loua grandement mon dessein, et pour nous donner
plus de commodité, apres l’avoir fait entrer dans ma chambre, il
se retira dans la sienne, et nous laissa avec mes filles dire tout ce
que nous voudrions. Merindor, au commencement, voyant ce renouvellement
de faveurs, rentra en de grandes esperances, croyant que puis que mon
pere mesme estoit celuy qui luy donnoit cette entrée, il devoit
avoir fait quelque resolution pour son contentement ; mais le voyant
sortir, et puis remarquant en mon visage et en mes façons une
grande froideur, il perdit bien-tost cette nouvelle opinion, et mesme
lors que l’ayant fait asseoir auprés de moy, je commençay
de luy parler de cette sorte :
Vostre merite et la bonne volonté que vous m’avez fait paroistre
m’obligent, Merindor, de vous honorer et estimer autant que chevalier
de cette contrée, et voudrois par quelque bon service vous
pouvoir rendre tesmoignage que j’en ay du ressentiment. Hier j’ouys les
vers que vous vintes chanter soubs ma fenestre, qui m’ont
conviée de vous mettre hors de la doute où peut-estre
vous estes entré, pour m’avoir veue un peu rtirée de
vous. Sçachez donc, Merindor, que tant que j’ay eu quelque
opinion de faire approuver nostre mariage à mon pere, j’ay vescu
avec vous, ainsi qu’une honeste liberté me l’a pu permettre ;
mais maintenant que l’esperance m’en est du tout ostée, je
croirois commettre une tres-grande erreur, et qui pourroit avoir le
tiltre de perfidie, si je vous abusois plus longuement par ces petites
caresses, qui amusent et trompent les jeunes personnes qui ayment. Ne
croyez pas, je vous supplie, que si c’eust esté à mon
choix, je n’eusse plustost esleu Merindor pour passer le reste de ma
vie avec luy, que tout autre que mon bon-heur m’eust jamais pu
presenter, et ayez la mesme creance d’Arcingentorix ; car si
l’élection luy en eust eté remise, soyez certain,
Merindor, qu’il est venu à propos d’en parler, je l’ay tousjours
veu tant disposé à vous aymer et honorer, que je ne
sçay ce qu’il n’eust pas fait, pour donner cognoissance à
chacun de l’estime qu’il fait de vostre [189/190] merite, et sans
doubte il eus testé trop content et moy trop heureuse, s’il eus
testé ainsi destiné, que j’eusse deu passer mes jours
avec une personne telle que vous estes. Le Ciel en a autrement
disposé, et s’est servy en la tyrannie qu’il a voulu exercer sur
moy, de celuy à qui il ne nous est pas permis de resister. Car
sçachez, continuay-je les larmes aux yeux, que Gondebaut me
force d’espouser Bellimarte. – O dieux ! Dorinde, s’escria Merindor,
frappant des mains l’une contre l’autre, Gondebaut veut que vous
espousiez Bellimarte ? Il le veut, luy dis-je froidement, et je vous
assure qu’Arcingentorix et moy avons fait tout ce que nous avons pu
pour rompre ce ruineux dessein, et qu’il n’y a point d’autre moyen que
la mort. – Puis, respondit-il incontinent, qu’il y a encore ce remede,
tout n’est pas desesperé.
Et sans me dire autre chose ny me vouloir escouter, il sortit si
promptement de ma chambre, qu’il donna bien cognoissance de quelque
violente resolution. Je l’appellay plusieurs fois, courus après
luy jusques à la porte, craignant qu’en cette furie il ne fist
quelque chose de mal à propos, mais tout fut inutile, car il
s’en alla si promptement, qu’il sembloit qu’il eust des aisles. Mon
pere qui n’estoit pas loing de là, m’oyant parler si haut, vint
vers moy, et sçachant comme ce jeune chevalier estoit party,
craignit qu’il ne s’en prist à Bellimarte ; et qu’apres, le roy
n’en rejettast toute la coulpe sur nous. Et cette consideration fut
cause qu’allant au logis de Bellimarte, il luy fit entendre le plus
discrettement qu’il pust ce qui s’estoit passé entre Merindor et
moy, afin d’en estre deschargé s’il en advenoit du mal.
Bellimarte qui estoit homme de corage, et qui avoit toute
l’authorité et la force en la main, luy respondit qu’il ne s’en
mit point en peine, et que si Merindor sortoit de son devoir, il
sçauroit bien l’y remettre.
Cependant ce jeune chevalier, transporté d’extreme passion,
s’alla mettre dans son logis, où s’enfermant dans sa chambre, il
se mit à se promener à grands pas, tant hors de soy-mesme
qu’il ne sçavoit ny ce qu’il faisoit, ny où il estoit, et
apres avoir fait plusieurs tours sans dire mot, en fin ne pensant pas
estre ouy de personne, il commença de parler fort haut de cette
sorte : Doncques Dorinde sera possedée par un autre, et Merindor
le verra et le suppotera ? Doncques l’authorité d’un tyran
prevaudra pardessus mes services, et par la force m’enlevera ce qui
m’est justement deu ? Il y aura un remede à mon malheur, et je
ne mettray [190/191] pas le sang et la vie pour empescher que cet
outrage ne me soit faict ? Et là s’arrestant un peu, tout
à coup il recommençoit à marcher et à dire
: Il ne sera pas vray que ce voleur de mon bien en jouysse sans
l’achepter au prix de son sang et de ma vie, il faut si je dois vivre
qu’il meure ; et fort à propos, m’a dit Dorinde, que la mort
seule en estoit l’unique remende. Mais, disoit-il, encore plus
transporté qu’au commencement, s’il est ainsi, à quoy
retardons-nous davantage, et pourquoy ne mettons-nous la main à
l’œuvre qui m’est inevitable, si je n’ayme mieux tourner le fer contre
moy-mesme ?
Merindor pensoit estre seul dans sa chambre et n’estre ouy que des
murailles, mais de bonne fortune Euphrosias, son sage et tres-cher amy,
un peu auparavant l’estant venu chercher, s’estoit endormy en
l’attendant sur son lict, et ne s’estoit esveillé que quand il
avoit commencé de parler si haut. Et d’autant qu’il cognissoit
bien la prompte colere de ce chevalier, l’oyant parler avec tant de
passion, il fut bien aise d’apprendre de cette sorte le sujet de son
courroux, et aussi de luy laisser un peu descharger le cœur par les
paroles qu’il proferoit ; sçachant bien que de s’opposer aux
premiers mouvements de nostre ame, ne sert quelquefois que d’allumer
davantage le feu de la colere. Mais lors qu’il vid qu’apres quelques
autres paroles semblables à celles que je vous ay dites, il
vouloit sortir pour les executer avec la mesme impetuosité qu’il
les avoit proferées, il se leva promptement, et le courut
retenir par le bras, le priant d’ouyr ce qu’il vouloit dire.
Merindor ne sçachant si c’estoit un homme ou quelque esprit,
surpris de frayeur, faillit à tomber de sa hauteur, mais
reprenant incontinent ses esprits, et recognoissant son cher amy : Eh !
mon Dieu, luy dit-il, d’où je pensois estre seul ? –
Promenons-nous un peu ensemble, luy respondit le prudent amy, et lors
que vous m’aurez respondu à ce que j’ay à vous dire, je
satisferay apres à vostre curiosité. Et lors il continua
: Est-il possible, Merindor, que l’amitié que je vous ay
tousjours portée, et celle que vous m’avez promise, vous
permette de faire d’extremes resolutions sans m’en parler, et sans vous
y servir de moy ? Pensez-vous que je vous ayme si peu, ou me tenez-
vous pour tant inutile, qu’aux affaires de telle importance, ou je ne
vueille, ou je ne puisse point vous servir ? – Pourquoy, interrompit
Merindor, me tenez-vous ce [191/192] langage ? – Parce, dit-il, que
j’ay ouy tout ce que vous venez de dire, pensant n’estre entendu de
personne, et la dangereuse et honteuse resolution que vous avez prise
sans m’en parler, ny seulement vous donner le loisir d’y bien penser.
Avez-vous opinion que je ne sçache pas que le roy veut que
Dorinde soit à Bellimarte, et que le pere mesme y consent, et
peut-estre d’autres encore que vous ne croyez pas ? Toute la ville
n’est pleine que de ce bruit, et j’estoit venu vous trover expres pour
vous le dire, si vous n’en estiez point encore adverty, afin que vous
vous resolussiez, non seulement à la volonté du roy, mais
à celle du Ciel, contre laquelle aussi bien ne
sçauriez-vous resister. Car, Merindor, il faut que vous
sçachiez que les mariages sont faits au Ciel, et s’accomplissent
en terre. – Les mariages, dites-vous, reprit incontinent Merindor, sont
faits au Ciel ? – N’en doutez point, repliqua Euphrosias, et c’est pour
cela que nous en voyons de tant inesperez. – Je vous assure, dit alors
Merindor, que si cela est, on peut dire qu’il se fait d’aussi mauvais
marchez au Ciel qu’en terre : mais pour tout cela, si ne concluray- je
pas qu’il faille que Bellimarte possede Dorinde, et que Merindor vive.
– Il faut, reprit Euphrosias, que ce que les dieux veulent ordonner de
nous soit fait ; mais dites-moy, Merindor, quel seroit vostre dessein ?
– D’oster la vie, dit-il, à qui me veut ravir mon contentement.
– Mais, adjousta Euphrosias, quel profit vous en reviendra-t’il ? – Oh
! s’escria le jeune chevalier, que la vengeance est douce ! – La
vengeance, reprit le sage amy, est veritablement douce lors qu’elle
n’augmente pas l’offence que nous avons receue. Mais si vous tuez
Bellimarte, n’est-il pas vray que le moindre chastiment que vous en
devez attendre, c’est de ne demeurer jamais en lieu où Gondebaut
ait quelque pouvoir, et si cela est, que deviendra l’amour que vous
portez à Dorinde ? Et n’est-ce pas par la vengeance que vous
voulez prendre, aggrandir l’offense que vous avez receue ? je
n’estimeray jamais celuy-là sage qui se creve les deux yeux pour
en oster un à son ennemy. – Et quoy donc ? dit Merindor, je
verray sans ressentiment Bellimarte posseder celle qui par raison ne
doit estre qu’à moy ? – Je ne dis pas cela, respondit-il, au
contraire, si vous me voulez croire, j’espere que nous la pourrons
avoir, cette tant desirée Dorinde. Pourquoy pensez-vous que le
roy porte avec tant de passion Bellimarte ? croyez-vous que ce soit
pour faire du mal ? Nullement, c’est pour gratifier Bellimarte en une
affaire où il ne [192/193] pense que personne ait interest sinon
Arcingentorix. Et de luy le roy n’en fait pas grand estat, encore qu’il
soit des principaux de cette contrée, parce qu’il n’est plus en
aage de le pouvoir servir, et qu’au contraire Bellimarte le peut faire.
Car il faut que vous sçachiez que la pluspart des prices font de
leurs subjects comme nous faisons des chevaux qui sont devenus vieux en
nous servant ; le plus de faveur que nous leur faisons, c’est de les
mettre au coing d’une escuyerie sans nous en plus soucier, au lieu que
des autres nous sommes soigneux de les faire bien traitter et bien
panser. Croyez, Merindor, que les princes font la mesme difference de
ceux qui ne leur peuvent plus faire service, et de ceux qui sont en
aage et en estat de leur en pouvoir rendre ; et c’est ce qui me fait
dire, que si vous faites entendre au roy l’interest que vous avez en
cecy, il y fera consideration, et vous verrez que s’il ne fait rien
pour vous, pour le moins il ne vous nuira plus.
Le sage Euphrosias luy representoit toutes ces choses, non pas qu’il
les creust, et qu’il ne pensast bien que le roy y estant engagé
de parole, difficilement s’en departiroit-il ; mais seulement pour
refroidir un peu l’ardente colere qui estoit allumée en l’ame de
Merindor, esperant que si cetter premiere impetuosité pouvoit
estre un peu alentie, il pourroit puis apres le remettre plus
aisément à la raison. Et de fait, advint que Merindor
considerant ce qu’il luy disoit, et voyant qu’il y avoit quelque
apperence, commença de donner un peu de lieu à la raison
; et en fin ils ne partirent point d’ensemble qu’il ne fust resolu de
suivre entierement ce qu’Euphrosias luy diroit, jusques à ce que
toutes les esperances fussent perdues, estant lors resolu d’effectuer
le premier dessein, et à mesme temps adviserent entr’eux
d’employer pres du roy ceux qu’ils pensoient y avoir plus de credit. Et
le sage amy luy faisoit toute chose plus facile, et luy promettoit
diverses assistances de plusieurs personnes desquelles il se faisoit
fort, encore que cela ne fust pas , sçachant assez qu’il n’y a
rien qui soit meilleur pour persuader ce que nous voulons, que de
donner de grandes esperances à ceux qui desirent quelque chose
grandement.
Mais, madame, oyez, je vous supplie, comme le Ciel se joue des hommes,
et comme la fortune en fait comme il luy plaist ! Lors que Merindor fit
parler au roy Gondebaut pour le supplier de ne vouloir point forcer
Arcingentorix à donner sa fille à Bellimarte à
cause de l’interest qu’il y avoit, il respondit qu’il [193/194] n’avoit
point creu d’interesser Merindor quand il en avoit parlé, et que
s’il ne l’avoit point fait encore, il ne le feroit pas à
l’advenir à sa consideration, mais qu’y estant obligé de
parole, il ne s’en pouvoit plus retirer sans qu’il y allast beaucoup de
son authorité. Voylà Merindor entierement
desesperé de ce costé-là, et Bellimarte tellement
assuré d’estre mon mary, que les articles du mariage estioent
desja accordez, et ne failloit plus que nous presenter au Temple.
Qui n’eust creu que cette affaire ne pouvoit plus se rompre ? Mais
voyez quelle est la noire malice et l’extreme perfidie des hommes ! Et
vous, belle druide, et vous, sages et discrettes bergeres, apprenez
jusqu’où peuvent aller les tromperies qu’ils nous font ! Ne
voylà pas, lors que toutes choses estoient prestes, et que desja
chacun s’estois mis en ordre pour aller au Temple, qu’une honnorable
matrone, accompagnée de deux filles et de trois escuyers vint
à la porte de nostre logis, quoy qu’avec beaucoup de peine, pour
la grande foule du peuple qui y estoit accouru, et faisant demander mon
pere, apres l’avoir salué avec beaucoup de civilité :
Seigneur, luy dit-elle en haussant la voix en sorte que ceux qui
estoient autour d’elle la pouvoient ouyr, je viens vous advertir que ma
fille que je tiens icy par la main, et qui s’appelle Alderine, est
femme et legitime espouse de Bellimarte le Visigoth, et que quatre ans
sont passez qu’il l’espousa publiquement dans Gergovie, ainsy que font
foi les attestations des druides et comtes de la province, que je vous
feray voir en la presence du roy, aux pieds duquel je me vay jetter,
afin qu’il me soit fait justice, et que le commun droit des gens me
soit maintenu. Et à ce mot, apres luy avoir fait une grande
reverence, elle s’en alla droit à la maison royale, non point
sans un grand cry que le peuple fit oyant cette nouvelle.
Si Arcingentorix fut estonné, vous le pouvez juger, puis que
demeurant comme en extase, il ne pust jamais luy respondre un mot ;
mais remontant dans la sale où nous estion presque tous prests
à sortir, et appelant Bellimarte : Seigneur, luy dit-il tout
haut, cognoissez-vous une dame qui se nomme Alderine ? A ce mot
d’Alderine, nous prismes bien garde qu’il changea de couleur. –
Pourquoy, respondit-il, me le demandez-vous ? – Parce, repliqua mon
pere, qu’elle et sa mere sont venus à cette porte, et vous font
sçavoir qu’elles s’en vont aux pieds du roy pour luy demander
justice contre vous. – Contre moy, dit-il, et pourquoy ? [194/195] –
Parce, respondit mon pere, que cette Alderine est vostre femme, et que
vous n’en pouvez point espouser d’autre tant qu’elle vivra. A ce mot on
ouyt dans la sale une voit d’estonnement de tous ceux qui y estoient ;
et quoy que Bellimarte voulust mettre le tout en risée, et dit
que cela n’estoient point vray, et que c’estoient un coureuse à
laquelle il ne se falloit pas arrester ; ny pour elle retarder nostre
mariage, si est-ce que nul de mes parens n’en fut d’advis, et moins
encore mon pere, qui luy dit franchement qu’il auroit bien telle
creance de cette femme qu’il voudroit, mais que quant à luy il
ne consentiroit jamais que sa fille fust mariée, que cette
imposture ne fust esclaircie. Bellimarte qui estoit grandement
orgueilleux de son naturel, et qui outre cela se voyoit fort
supporté par la faveur du roy : Et moy, dit-il, Arcingentorix,
je vous dis que je ne me soucie ny de vous ny de vostre fille, et que
je cognois bien que je m’estois grandement deceu en l’alliance que je
voulois faire avec vous. Mon pere qui estoit genereux, et qui, encore
que chargé d’âge, se ressentoit des ancestres desquels il
estoit descendue : J’ayme mieux, Bellimarte, luy dit-it, que vous ayez
esté deceu, que si j’avois esté trompé en la
vostre, de laquelle je fais encore moins d’estat que vous ne
sçauriez faire, ny de ma fille ny de moy.
Dieu voulut que Bellimarte, comme je croy, n’ouist point ces dernieres
paroles, estandt desja sorty tout en colere, et Dieu sçait en
quelle confusion il laissa toute la compagnie ! Mais de son
costé il n’estoit pas moins empesché, parce que la
conscience, qui vaut mille tesmoins, le convainquoit de la mauvaise
action qu’il vouloit faire. Et Dieu sçait si cette heure ne fut
pas la plus heureuse de toute ma vie, puisque si cette dame eust
retardé un moment davantage, il n’y a point de doute que j’eusse
esté mariée avec luy ; car il estoit tres-certain que ce
perfide avoit une femme, et comme nous apprismes depuis, il l’avoit
quittée pour n’estre pas assez riche. Voyez quelle est la foy
des hommes, et combien malheureuse est la fille qui se fie en eux, puis
que cette Alderine avoit auparavant esté loguement
recherchée par luy, et avec tant de passion et d’affection, que
mal-aisément eust-on pu penser qu’il l’eust deu quitter, et
l’avarice toutefois plus forte en chassa depuis honteusement l’amour !
Tant y a, madame, qu’à ce coup je fus deliverée de ce
malheur presque miraculeusement, comme je vous ay dit ; car depuis,
Alderine, s’estant jettée aux pieds du roy, et ayant convaincu
[195/196] Bellimarte, qui nioit toute chose, il fut ordonné
qu’elle seroit tenue de luy pour sa femme legitime, et deffense luy fut
faite sur peine de chastiment de n’en espouser point d’autre, tant
qu’elle vivroit. Plusieurs s’estonnoient qu’Alderine estandt une fort
belle fille eust esté delaissée de Bellimarte, pour moy,
de qui le visage estoit un moins qu’affreux ; et quand on leur disoit
que c’estoit par avarice, ils ne le pouvoient croire que difficilement,
ayant sceu les grands presents qu’il nous avoit faits depuis peu, et
que nous avions rendus. Mais ils ne consideroient pas que les dons qui
le faisoient estimer liberal, n’estoient pas veritablement des dons,
mais des choses prestées seulement, et lesquelles ils
sçavoit bien luy devoir estre rendues, lors qu’il m’auroit
espousée, puis que non seulement ce bien-là, mais tout le
nostre aussi seroit sien, si bien que cette feinte liberalité
estoit mesme une tres-grande et tres-certaine avarice.
Merindor qui estoit aux escoutes, resolu, quand il n’y auroit plus
d’esperance, de se perdre, mais avec la perte de Bellimarte, ne fut pas
des derniers à estre adverty de cette tromperie. Et comme si la
vie luy eust esté redonnée il joignit les mains et
remercia les dieux de cette grace avec autant d’affection que d’autre
qu’il eust jamais receue d’eux ; et puis sortant de son logis s’en vint
avec le plus de haste qu’il luy fut possible au mien, où il me
dit des paroles les plus plaisantes qu’on se sçauroit imaginer,
quelquefois me demandant comme je me trouvois de mes nopces, et s’il
faisoit bon estre deux à un mary. Et parce que je ne
sçavois si j’en devois rire ou pleurer, je luy dis : Et bien,
bien, Merindor, ne vous mocquez pas tant de ce qui m’est advenu,
peut-estre que quand vous vous marierez, trouverez-vous que vostre
femme aura desjà un autre mary ? – Si cela est, me respondit-il,
le plus fort chassera l’autre de la maison, mais je vous assure bien
toutesfois, que je ne crains pas que cet accident m’arrive, si ce n’est
par vous ? – Par moy, replquay-je, et comment l’entendez- vous ? La
resolution que j’ai faitte, vous deffendra bien de ce mal, car dans peu
de jours, si mon pere me le permet, je seray l’une de ces filles, qui
n’ont d’autre soing que de garder que le feu ne meure. – Comment,
reprit-il incontinent, vous voulez estre Vestale ? – Je la veux estre
assurément, luy dis-je, pour m’oster d’entre les hommes, parmy
lesquels je n’ay jamais rencontré que la perfidie. – Vous avez
tort, respondit-il froidement, de ne me point oster du nombre de tous,
puis que je [196/197] ne croy pas avoir jamais fait action, et mesme en
l’affection que je vous ay vouée, qui puisse me mettre en ce
rang. – Un , dis-je incontinent, ne fait pas nombre, mais que
direz-vous de Teombre, d’Hylas, de Periandre et de Bellimarte ? – Je
diray, me respondit-il, que ceux-là doivent estre rayez non
seulement du rang des hommes, mais aussi du nombre des vivants ; mais
que pour cela tous les hommes en doivent estre blasmez, et moins encore
Merindor, ah ! madame, permettez-moy que je vous die que c’est une
tres-grande injustice, de chastier un nombre infiny d’innocents, pour
fort peu de coulpables, et que, puis que les fautes sont personnelles,
ceux-là seuls qui ont failly doivent en souffrir le chastiment.
– J’avoue, Merindor, luy dis-je, que vous avez raison, mais que je n’ay
pas tort, puis qu’ayant trouvé perfides et trompeurs tous les
hommes qui m’ont recherchée, j’ay raison d’en craindre autant de
tous les autres. – Voilà encore une seconde offence, me dit-il,
Dorinde, qui n’est pas moindre pour moy, que la premiere, me mettant du
nombre de ceux qui vous ont trompée ; puis que vous ne me
sçauriez oster du rang de ceux qui vous ont servie. – Jusques
icy, repris-je froidement, je ne puis pas dire que j’aye esté
deceue de vous, mais aussi ce n’a esté qu’à la fin que
les autres ont esté trompeurs ; et que sçay-je quel vous
serez en semblable occasion ?
Cependant que nous parlions de cette sorte, mon pere entra dans ma
chambre, encore tout esmeu de ce qui nous estoit arrivé, e
d’abord qu’il vid le jeune chevalier : – Et bien, luy dit-il, Merindor
en sousriant, ne vous estes-vous point mocqué de ma fille et de
moy, ayant sceu l’erreur que l’authorité du roy a failly de nous
faire commettre ? – Seigneur, luy respondit-il, je suis trop vostre
serviteur pour faire ce que vous dittes, mais au contraire, je vous
diray bien que j’ay remercié les dieux qu’ils vous ayent fait
cognoistre la meschanceté de cet homme assez à temps pour
n’en avoir pas receu le déplaisir que sa perfidie vous
preparoit. Encore que, si ce mal-heur nous fust arrivé, et je
dis nous, parce que je prendray tousjours part à vos
desplaisirs, et à vos contentements, si ce desastre, dis-je,
nous fust advenu, je jure Hesus le dieu fort, que ce meschant n’eust
jamais survescu d’une heure le moment que sa trahison eust esté
découverte, car cette espée eust lavé sa faute
avec son propre sang, sans qu’une seule goutte en eust esté
reservée. Mais, seigneur, lousons Dieu qu’il n’a point
esté necessaire d’en venir à ces extremitez, et vous
[197/198] souvenez, s’il vous plaist, à l’advenir, que nos vieux
peres ont eu raison quand ils ont dit que nul ne se doit frotter
à l’herbe qu’il ne cognoist pas. Et, seigneur, il y en a tant
dans cette province desquels vous cognoissez et les ancestres et les
bien, et qui s’estimeroient heureux d’avoit vostre alliance, pourquoy
ne vous plaist-il pas de nous en honorer ? Et si le Ciel me faisoit
assez heureux pour obtenir cette grace, dit-il, se jettant à ses
genoux, quels service ne vous rendrois-ja pas le reste de ma vie, et
quelle amour, quel devoir, et quelle affection ne recevroit Dorinde de
moy ? Dorinde, dis-je, que vous sçavez bien que j’ay tousjours
aymée et honorée, quoy qu’il luy soit pu advenir.
Ce bon vieillard qui sçavoit combien veritablement ce jeune
chevalier m’avoit tousjours fait paroistre d’amitie, mesme durant mon
mal, le voyant à cette heure parler avec tant d’affection,
creut, (mais ô Dieux ! qui n’eust aussi esté trompé
?) qu’il parloit avec la mesme franchise que ses actions
passées, et ses paroles persentes luy témoignoient ; et
pour ce, le relevant, et luy tenant une main sur l’espaule : Merindor,
luy dit-il, parlez-vous en chevalier tel que vous estes, ou bien si ce
n’est que par civilité, et en façon de courtisan ? – Je
jure, seigneur, luy respondit-il, que jamais je ne pensay à
commettre une action indigne du nom que je porte, et les paroles que je
vous dis me partent du cœur, avec tant de sincerité, que je prie
Bellenus de m’oster d’entre les hommes toutesfois et quantes que j’y
contreviendray. – Si cela est, reprit Arcingentorix, et que
veritablement Bellimarte ait une autre femme, et que vostre mere
consente à ce que vous desirez, je vous promets dés
à cette heure Dorinde pour votre espouse, et je prends les dieux
Pennates qui nous escourent, pour tesmoings de la parole que je vous
donne. – Et moy, adjousta Merindor, apres vous avoir baisé les
mains de cette grace que j’estime la plus grand que je puisse jamais
recevoir, devant ces mesmes dieux Pennates, je reçoy vostre
promesse avec les conditions qu’il vous plaist de me la faire, et
dés icy je me donne à ma dame et maistresse, et vous jure
à tous deux une affection sans fin, et une obeissance
perpetuelle. Qui est-ce, madame, et vous, belles et discrettes
bergeres, qui oyant ces protestations avec tant d’apperance de
franchise n’eust pensé qu’elles sortoient du cœur ? Mais, helas
! aussi faisoient-elles : elles sortoient bien veritablement du cœur le
plus meschant, et le plus perfide, que jamais ait eu homme [198/199]
traistre et parjure, et certes il suffiroit de dire homme, sans y
adjouster traistre et parjure, puis que je croy n’y en avoir point
d’autres sur la terre. Or donc cettuy-cy, suivant le naturel et la
coustume de tous les autres, part d’aupres de nous avec les assurances
que je vous ay dites, et en apperance plein de tant de contentement
qu’il sembloit que jamais homme ne l’avoit tant esté et s’en va
au palais pour apprendre les assurées nouvelles d’Alderine, et
de son mariage. Il s’en revint le soir mesme nous trouver, et nous en
donner les assurances, nous disant que le roy ayant veu les
attestations des druides et comtes de Gergovie, avoit fait paroistre
d’estre grandement offensé contre Bellimarte, et luy avoit
commandé de sortir de ses estats, et ne se presenter jamais
devant ses yeux ; que toutesfois quelques-uns de ses amis qui estoient
des principaux, et des plus authorisez pres de Gondebaut, esperoient
d’avoir sa grace, lors que la colere du roy seroit un peu
passée. Et il advint de cette sorte, car quelque temps apres ils
firent sa paix par le moyen mesme d’Alderine, qui se jetta aux pieds de
Gondebaut, et à laquelle il remit la faute de son mary, à
condition qu’il vivroit avec elle comme il devoit. Cependant que ces
choses advindrent, il sembla que Dieu se voulut mocquer de Periandre,
car le printemps où nous entrasmes, et quelques remedes qu’un
vieil mire me donna me remirent le teint et le reste du visage en
meilleur estat que je ne l’avois jamais eu. Et de fait, mes compagnes,
dit-elle, se tournant, vers les trois estrangeres, voyez-vous pas qu’au
lieu d’estre empiré, il semble estre en meilleur estat que vous
ne l’avez jamais veu ? Et il advint que, tout ainsi que ma laideur
avoit chassé loing de moy Periandre, mon visage s’estant remis,
le r’appella bien-tost apres. Vous pourrois-je dire la joye et le
contentement de Merindor, voyant que de jour en jour j’allois reprenant
ce que j’avois perdu, et ne pouvant à ce qu’il disoit souffrir
un plus long dilayement à la conclusion de nostre mariage, il
pressa de sorte mon pere qu’il luy donna congé d’aller trouver
sa mere pour avoir son consentement, n’y ayant plus rien que cela qui
le pust retarder. O dieux ! quand je pense aux nouvelles protestations
qu’en s’en allant il fit et à mon pere et à moy, je ne
sçay comme depuis la terre ne s’est ouverte cent fois pour
l’engloutir !
Je ne ferois que vous ennuyer, madame, de redire icy par le menu tout
ce qu’il fist ; tant y a que, comme si, en m’éloignant, il eust
perdu la memoire, et de moy, et de tous ses sermens, trois [199/200]
lunes apres son départ, il m’envoya un de ses freres avec la
lettre que je vous vay lire ; car je l’ay tousjours gardée
soigneusement pour le convaincre de sa perfidie.
Et lors, mettant la main dans sa panetiere, elle en tira un papier
où elle leut telles paroles :
LETTRE
DE MERINDOR A DORINDE
Pleust á Dieu, belle Dorinde, que je ne fusse plus au monde, ou
bien que je ne fusse point fils de celle qui est ma pere, pour le moins
que je fusse mon frere mesme, afin que, comme vostre tres-humble
serviteur, je pusse obtenir le bon-heur que je luy desire, puis qu’il
ne me peut estre permis, estant celuy que je suis. L’offre que tant
à regret je vous fait de luy, tesmoignera bien à chacun
que veritablement les mariages sont ordonnez dans le Ciel.
N’estes-vous point estonnées, reprit Dorinde, discrettes et
bellles bergeres, d’ouir que Merindor m’ait escrit cette lettre, lors
que par raison il le devoit moins faire ; car s’il avoit à me
quitter, il me semble que ce devoit estre lors que je devins laide, et
que Periandre en fit de mesme. Mais à quelle raison
mépriser l’horreur de mon mal, ne se soucier point de la
difformité de mon visage, et me rechercher en ce temps-là
avec tant d’ardeur et de violence, pour apres me quitter en une saison
où ce que l’on appelloit beauté en moy m’avoit
esté rendu, et qu’il sembloit que rien ne pust plus nous separer
que sa seule volonté, ou plustost legereté ? J’avoue la
verité, je fus tellement touchée de cette action, que
deslors je juray au grand Tautates de jamais ne me fier en homme
quelconque et de fuir d’oresnavant de telle sorte tous ceux que en
porteroient le nom que je n’aurois jamais ny amitié ny praticque
avec eux. Mon pere qui sceut ces nouvelles s’en offença autant
que moy et cela fut cause que sans mettre en grande deliberation la
demande que le frere de Merindor luy fit de moy ; il le renvoya avec
une fort prompte resolution : à sçavoir que sa fille
n’estoit ny pour Merindor, ny pour son frere, et qu’il en avoit
disposé ailleurs. Et parce que son frere m’avoit escritte, par
le congé de mon pere, je la luy fis. Elle estoit telle :
[200/201]
RESPONSE
DE DORINDE A MERINDOR
Pleust à Dieu, infidelle Merindor, que vous ne fussiez point en
terre, ou que je n’eusse jamais eu des yeux pour vous voir, ou pour le
moins que je fusse homme pour quelque temps, et non pas une fille !
afin que, comme vostre mortel ennemy, je pusse tirer de vostre perfidie
la vengeance que je puis bien desirer, mais qui ne m’est permise,
estant telle que je suis. L’offre que vous me faites de vostre frere,
et que je refuse, tesmoignera à chacun, que le mariage de luy et
de moy n’a point esté fait dans le Ciel ; pour le moins je vous
assure qu’il ne s’accomplira jamais en terre.
Or, madame, ne voylà pas, continua-t’elle trois des plus
insignes infidelitez, sans que parle des autres, qui ayent jamais
esté faites contre une fille ? et quand je n’eusse jamais eu
autre suject de cognoistre la perfidie des hommes, n’est-il pas vray
que celles que je vous-ay racontées sont telles qu’il faudroit
estre du tout sans yeux, et sans cognoissance pour se fier jamais
à personne, qui en ait le nom ou la figure ? Et toutesfois ce
seroit peu de chose, si seulement ces trois ennemis ne m’avoient donne
que ce suject des les hair, mais oyez encore, je vous supplie, ce que
la haine que je porte à ce perfidie animal que l’on appelle
homme est fondée sur une tres-juste raison.
Dorinde vouloit continuer le discours qu’elle avoit commencé,
quand un grand bruit de personnes à cheval l’en destouna : ces
belles bergeres n’ayant pas accoustumé de voir en leurs hameaux
semblables assemblées, accoururent toutes par curiosité
sur la porte, et avec elles Dorinde, et les autres estrangeres en
firent de mesme. Elles virent donc passer le long du chemin qui
touchoit presque la porte de cette cabane douze ou quinze personnes
assez bien montées, et qui estoient armées à la
façon des Bourguignons, ayant un petit habillement de teste, et
des manches de maille, avec une cotte d’armes en escailles, et un petit
javelot à la main droite, avec un leger escu à la main
gauche. Ces gens marchoient en foule et toutesfois à leur teste
estoit celuy qui sembloit les conduire, ce qui se pouvoit juger, fust
à la bonté de son cheval, qui estoit beaucoup plus beau
que ceux des autres, [201/202] fust à la beauté de ses
armes qui estoient presque toutes dorées, et à un grand
pannache, qui le rendoit remarquable entre tous ses compagnons. Cette
trouppe marchoit assez viste, et cela estoit cause du bruit que les
armes et les pieds des chevaux faisoient ; car quant à eux ils
ne parloient quiere haut, quoy qu’ils tinssent bien quelques discours,
qui mal-aisément pouvoient estre entendus. Lors qu’ils passerent
pres de cette cabane, ils jetterent les yeux sur ces bergeres qui
s’estoient curieusement avanceés sur la porte, et les voyants si
belles, ils s’arresterent un peu, ravis presque de voir de si beaux
visages en ces lieux champestres. Et comme ils portoient atteutivement
les yeux sur elles, tout à coup celuy qui les commandoit : O
Dieux ! s’escria-t-il, ne voilà pas Dorinde ? Elle qui s’ouyt
nommer, remarquant le visage de celuy qui avoit parlé, le
recognut incontinent pour l’avoir veu fort souvent pres du roy
Gondebaut, et cela fut cause que craignant quelque violence, elle se
retira dans la cabanne pour essayer de s’y cacher. Mais luy,
assuré encore davantage par cette action que c’estoit Dorinde,
se jette incontinent en terre, et cinq ou six de ses compagnons avec
luy, et entrant indiscrettement parmy ces files, vindrent où
Dorinde s’estoit retirée, qui toute tremblante de peur, se
cachoit le visage avec les mains et estoit devenue pasle comme la mort.
Celadon vestu en fille druide, eust bien voulu alors avoir des armes
pour essayer de repousser l’injure que ces estrangeres sembloient
vouloir faire à cette belle fille, et ne pouvant toutesfois
supporter qu’en sa presence quelque outrage luy faict, car encor que
berger il ne pouvoit dementir sa naissance, il usa premierement de
remonstrances et de prieres, et voyant qu’il n’estoit point
escouté, et qu’au contraire ils s’efforçoient d’emmener
cette fille toute esplorée hors de la cabanne, il ne se pust
empescher de joindre la force à la parole, et sortant des termes
de fille, resister en homme à cette violence. Le capitaine, et
ses solduriers se fussent bien deffaicts aisément de luy, s’il
eussent creu que c’eust esté un homme, mais le croyant une fille
druide, le respect du sexe, et l’honneur et la reverence qu’ils
portoient à son habit, les faisoit aller avec plus de
consideration. Toutes les autres filles virent l’effort de cette
druide, à son exemple essayoient de sauver Dorinde, et il n’y a
point de doute que cette foible deffence les eus longuement entretenus,
n’eust esté qu’en fin le capitaine se mettant en colere, fit
signe que sans consideration de ces filles [202/203] ils usassent de
force et qu’ils emportassent Dorinde. Par fortune alors Celadon tenoit
par les bras cet homme, et avec tant de force qu’il ne se pouvoit
défaire de ses mains, et Astrée, et Diane estoient aux
deux costez de Dorinde, et la retenoient par les bras ; mais les
solduries qui avoient eu le signe de leur chef, poussants et l’une et
l’autre assez rudement, contraignirent ces bergeres de la lascher, et
avec tant de violence qu’Astrée tomba. Au cry qu’elle fit, la
feinte druide tourna la teste, et la voyant tant indignement
traittée, elle devint furieuse comme un lyon outragé, et
laschant celuy qu’elle tenoit, courut à l’insolent qui luy avoit
fait un si grand outrage, qu’elle jugea estre celuy qui emportoit
Dorinde hors de la cabanne, auquel elle donna un si grand coup de poing
sur le visage que tout estourdy elle le contraignit de lascher Dorinde
qui estoit desja hors de la porte, et apres avoir chancelé deux
ou trois pas, il alla tomber entre les jambes des chevaux de ses
compagnons, qui le foulerent de sorte aux pieds, sans le vouloir faire,
que depuis il ne fit pas grand effect contre ces belles filles.
Le capitaine cependant n’estant plus entre les mains de cette druide
que s’en estoit revenue pour relever Astrée, et voyant qu’on
avoit mis Dorinde hors de ce lieu, en sortit aussi pour la faire
enlever, ainsi qu’avoit esté son dessein ; mais lors qu’il fut
dehors, il vid que ses compagnons qui estoient à pied couroient
parmy les champs apres elle, qui sembloit avoit des aisles aux pieds,
tant la peur luy donnoit de vitesse. Au commencement il en rioit, car
il ne croyoit pas qu’en fin elle ne fust prise. Mais cependant qu’il
regardoit cette novelle chasse, telle pouvoit-on dire la fuitte de
Dorinde, et la poursuitte de ces gens, ils virent paroistre six
chevaliers, qui bien armez et bien montez venoient par le mesme chemin
qu’ils avoient fait. Au commencement ils alloient d’un train tel qu’on
a accoustumé de marcher quand on veut faire voyage, mais quand
ils virent tant de personnes courre apres une fille, ils s’advancerent
tous ensemble au galop, pour s’opposer à l’outrage qu’ils
jugeoient bien qu’on luy vouloit faire. Ils ne purent toutesfois y
arriver si tost, que desja Dorinde ne fust prise, et parce qu’elle ne
pouvoit se deffendre d’autre façon, ils virent qu’elle se jetta
à genoux, leur tendit les mains, et se mit aux prieres et aux
supplications ; ces solduriers au contraire sans compassion la prirent
et la vouloient emmener lors que ces chevaliers y arriverent, qui
esmeus de pitié, sans toutesfois cognoistre [203/204] encore
Dorinde, s’opposerent à cette violence. Mais tout à coup
l’un d’entr’-eux jettant les yeux sur elle, et la recognoissant : Ha !
canaille, dit-il, et indignes de porter les armes, puis que vous les
employez si mal, cessez d’outrager celle que chachun doit servir et
honorer. Ou autrement, continua-t-il, mettant la main à
l’espée, je vous chastieray comme vous meritez. – Seigneur
chevalier, respondit l’un d’entr’eux, le roy Gondebaut nous a
commandé de faire ce que nous faisons, et personne ne se doit,
ny se peust opposer à sa volonté.
Et à ce mot, sans se soucier de la menace du chevalier, le
voyant peu accompagné, et que son capitaine et ses compagnons
venoient à son secours, il continua son chemin, dequoy le
chevalier fut tant outré de colere, qu’il luy donna un si grand
coup sur l’espaule, que la chemise de maille ne pus empescher qu’il
n’entrast bien avant dans la chair. Et en mesme temps le voyant un peu
separé de Dorinde, le heurta de telle sorte avec le cheval,
qu’il l’envoya tumber à quatre ou cinq pas de là.
Cependant les autres chevaliers s’avancerent contre le capitaine et sa
trouppe, qui sans leur dire mot les attaquerent furieusement : il est
vray que ceux-cy estans miex montez et mieux armez et chevaliers au
reste de plus de courrage, quoy qu’ils fussent beaucoup moins en
nombre, ne laisserent de les traitter de sorte que le combat ne dura
pas un quart d’heure, d’autant que le chef ayant esté
tué, les autres bien-tost apres se mirent en desroute, et
s’enfuirent, qui ça, qui là, à la plus viste
course de leurs chevaux. Il est bien vray que ce qui fut cause d’une si
prompte victoire fut qu’une partie des premiers estoient à pied,
et n’avoient pu reprendre leurs chevaux, qui s’estoient esgarez par les
champs. Mais, comme il advient presque tousjours qu’en un combat les
uns par leur mort achettent le prix de la victoire à leurs
compagons, aussi advint-il, que de ces six chevaliers il y en eust deux
de tuez, et un tellement blessé qu’à peine se pouvoit-il
tenir à cheval. Dorinde qui avoit veu ce secours tant
inesperé, encore qu’il luy semblast bien de recognoistre la voix
de celuy qu’elle avoit ouy parler, mais n’en estant pas bien
assurée, à cause que le heaume l’en empeschoit un peu, se
retira vers ses compagnes toute tremblante, un peu moins
espouventé toutesfois qu’elle n’estoit quand elle se vid saisir
avec tant de violence. Mais quand on luy raconta la fin du combat, car
elle s’estoit retirée dans le fonds de la cabanne, et que peu
apres on luy dit que l’on apportoit l’un de ses chevaliers [204/205]
qui l’avoient defendue grandement blessé, elle sortit toute
esplorée pour le recevoir et le secourir en tout ce qui luy
seroit possible. Et par ce que ses trois compagnons luy avoient d’abord
osté le heaume pour luy donner de l’air, aussi-tost qu’elle
jetta l’œil dessus, elle recognut que c’estoit Bellimarte, dequoy elle
fut tellement surprise, qu’elle ne sçavoit si ce qu’elle voyoit
n’estoit point un songe. Mais cependant les trois chevaliers le
poserent sur un lict, et en mesme temps ostant tous leurs habillemens
de teste, il y en eut deux qui se vindrent jetter à genoux
devant elle, et luy prenant chacun une main, les lui baiserent en signe
d’obeissance plusieurs fois, sans qu’elle leur dit une seule parole,
tant elle estoit surprise de les voir ; car l’un d’eux estoit Merindor,
et l’autre Periandre : O dieux ! s’escria-t-elle en fin, quand elle
pust parler, ô dieux ! est-il possible qu’il faille que je sois
tant obligée aux trois hommes qui me font hayr tous les hommes !
Merindor alors prenant la parole : Ne vueillez pas, ô Dorinde,
luy dit-il, par vos desfaveurs ordinairs amoindrir le contentement que
le Ciel nous a donné de vous avoir si à propos rendu
tesmoignage que nous vous aymons plus que vous ne le voulez pas estre
de nous. – Et puis, continua Periandre, que le Ciel nous a esleus pour
vous rendre ce petit service, soyez contente de croire qu’il ne pouvoit
faire eslection d’autres qui vous eussent voué tant d’affection
que nous, et comme tels, recevez de bon cœur la volonté que nous
avons eue de mettre nostre vie pour repousser la violence que l’on vous
a voulu faire. – Quant à moy, interrompit Bellimarte, tournant
lentement la teste vers elle, je proteste que je perds cette-cy pour
vostre service, et si vous voulez que je tienne cette mort plus chere
que je n’ay jamais estimé la vie, belle Dorinde, dittes
seulement : Va en paix, Bellimarte. Dorinde n’avoit point encore ouvert
la bouche pour leur respondre, lors que tournant les yeux sur
Bellimarte, et luy voyant le visage terny d’une pasleur mortelle , et
les yeux tout changez, elle embrassa tout à coup Merindor, et
Periandre, et n’ayant le loisir de parler à eux, courut vers
Bellimarte, qui donna signe de tant de contentement, que chacun le
remarqua au changement de ses yeux et son visage, mais sur tout lors
qu’elle luy prit la main, et qu’elle luy dit : Si le Ciel a
destiné tes jours pour estre finis en ce secours que ta valeur
m’a donné, sois certain, Bellimarte, que je n’en perdray jamais
la memoire, et si les dieux, comme [205/206] je les en supplie, te la
veulent prolonger pour mon contentement, sois assuré que je ne
seray jamais ingratte envers Bellimarte. – Madame, s’efforça-t’il
alors de luy dire, c’est peu de chose de vous donner une vie qui me
doit estre rendue, mais vous devez faire plus d’estat de cette ame que
je vous donne, puis que je ne la veux jamais r’avoir ny retirer des
mains de la belle Dorinde. A ce mot, il voulut luy baiser la main, mais
il n’en eut pas la force ; car en mesme temps il devint froid et pasle,
et le sang luy venant à defaillir, il demeura mort entre les
bras du chevalier qui le tenoit sur le lict, et qui, les larmes aux
yeux, faisoit pitié à tous ceux qui le regardoient.
Cette derniere action de Bellimarte attendrit de telle sorte le cœur de
Dorinde qu’oubliant la faute qu’il avoit autrefois commise pour elle,
et renouvellant la memoire de l’affection que par tant de recherches il
luy avoit tesmoignée, elle ne put s’empescher d’accompagner son
trespas de peurs d’amitié et de compassion, office qu’elle luy
rendit fort longuement, et eust continué encore davantage, si
ses compagnes esmeues de pitié ne l’eussent ostée par
force d’aupres de son corps. Se voyant donc contrainte de le laisser :
Or adieu, luy dit-elle, Bellimarte, et si veritablement tu avois mis
ton bon-heur à estre aimé de moy, va-t’en content dans
les champs Elysiens, et sois certain que tu es plus heureux en ta mort,
que tu ne les fus jamais en ta vie. Ces paroles furent
accompagnées de larmes, pour tesmoigner qu’elles estoient
veritables, et qu’il avoit mieux acquis son amitié en mourant
qu’il ne l’eust jamais obtenue en toute sa vie. Durant toutes ces
choses, une grande partie des bergers des hameaux voisins estoient
accourus, les uns avec des espieux, et telles armes de chasse, les
autres avec des arcs et des flesches, comme ils avoient
accoustumé, quand on faisoit des assemblées
générales dans la forest d’Issoure ou ailleurs ; de sorte
qu’en peu de temps la trouppe se trouva grande autour de cette petite
cabanne. Mais l’estonnement de tous ne fut pas moindre, quand els
entendirent la violence que les premiers avoient voulu faire à
cette belle estrangere, et le secours que les derniers luy avoient
donné tant à propos, et plus encore, quand ils virent les
marques que ceux-cy avoient laissées de leur courage et valeur.
Et parce que Periandre et Merindor virent Dorinde entre les mains de la
druide et des bergeres, ils penserent qu’ils penserent qu’ils devoient
luy donner le loisir de seicher ses larmes, et rendre cependant
à leurs compagnons [206/207] morts les derniers devoirs ausquels
leur sont obligez ceux qui les suivivent ; et cela d’autant plus que
Periandre y avoit perdu un germain, et Merindor un frere, qu’ils
avoient tousjours grandement aymez. Laissant donc le chevalier qui
n’avoit jamais abandonée Bellimarte aupres de son corps, ils
sortirent hors de la cabanne accompagnez de plusieurs bergers, et s’en
allerent parmy les morts chercher leurs parents. Ils les trouverent
tous deux assez prés l’un de l’autre, l’un percé d’un
javelot, qui estant glissé par dessous la cotte de maille, et ne
trouverant point de resistance, estoit entré de bas en haut
jusques au cœur ; l’autre, qui estoit le frere de Merindor, se trouva
engagé soubs son cheval mort, et avoit le coup soubs le bras
droit, où la maille trop foible avoit esté percée,
et le fer luy sortoit de l’autre costé de l’espaule. Mais ce qui
estoit à noter pour cognoistre leur valeur, c’estoit qu’autour
d’eux on voyoit quatre des ennemis morts, et eux encore l’espée
serée dans la main avec des visages qui, bien que morts,
sembloient toutesfois menacer. Les plaintes et les regrets de Merindor
et de Periandre furent à la verité tres-grands, et
l’eussent esté encore davantage, si quelques druides accompagnez
de quantité d’eubages et de vacies, ne fussent en mesme temps
survenus en ce lieu, y estants acourus au bruit de ce tumulte pour
l’appaiser par leur authorité, comme en semblables occasions ils
avoient accoustumé de faire. Ceux-cy donc ayants appris la juste
et gerereuse deffence qu’ils avoient faite de cette estrangere, apres
les en avoir grandement louez et remeriez au nom de toute la
contrée, essayerent avec toute sorte de raison de les consoler,
et parce qu’ils estoient abbouchez sur leurs parents morts, et que la
douleur leur empeschoit d’ouir, ou pour le moins d’entendre les sages
raisons de ces sacrificateurs, ils les prierent de permettre que selon
leur coustume ils rendissent à ces genereux chevaliers le
pitoyable office que l’on devoit à leur valeur. Ce fut bien
à toute force qu’ils le permirent, et non pas sans les embrasser
et baiser diverses fois, en leur disant le dernier adieu. Desja une
partie des druides ayant esté advertis qu’il y avoit encore un
de leurs compagnons mort dans la cabanne prochaine, l’estoient
allé querir, et l’avoient apporté pres de ceux-cy, qui
tous trois ensemble furent despouillez et lavez dans la riviere de
Lignon. Et cependant les druides firent avec diligence relever sur le
lieu mesme du combat trois tombeaux de gazon, et revestus [207/208] des
plus commodes et plus proches pierres qu’ils treuverent, et parce que
quelques bergers avoient desja recueilly les corps de ceux qui avoient
voulu faire cette violence à l’estrangere, et qui estoient
demeurez morts sur la place, les druides ordonnerent que pour pompe
funebre de ces trois vaillants chevaliers, quand on les porteroit sur
les espaules pour les enterrer, on traisneroit les autres sur des
clayes apres eux, comme en triomphe, et qu’apres que les chevaliers
auroient esté mis honorablement dans leurs tombeaux, ceux-cy
seroient bruslez comme pour victimes aux dieux infernaux et à
leurs manes. Cette ceremonie fut faite avec tant d’ordre et avec tant
d’honneur que Merindor, Periandre et le chevalier amiy de Bellimarte
eurent occasion d’adoucir leur deuil en quelque sorte. Dorinde, durant
toute cette ceremonie, n’estoit bougée de la cabanne pour la
peur qu’elle avoit eue, et de laquelle elle ne pouvoit encore se bien
ravoir ; et les bergeres, Astrée, Diane, et Phillis, et la
déguisée druide, luy tindrent compagnie avec Florice,
Circéne et Palinice, qui toutes ne pouvoient assez s’estonner de
cet accident tant inaccoustumé en cette contrée. Et lors
que Periandre et Merindor revenoient avec les druides pour luy raconter
comme ils avoient achevé le pitoyable office à leurs
parents, ils virent venir un berger qui, à ce qu’il monstroit,
sembloit avoir beaucoup de haste. Lors qu’il fut un peu plus pres, il
fust recognu pour Hylas ; mais Periandre n’en ouist pas plustost le
nom, qu’il ne s’escria : O dieux ! dit-il, est-ce point Hylas, qui est
de l’Isle de Camargue, l’un des hommes du monde, qui est de la plus
agreable humeur ? – C’est celuy-là mesme, respondit le plus
vieil druide, et il y a quelques lunes qu’il arriva en cette
contrée, de laquelle il a trouvé le sejour si plaisant,
que je ne croy pas qu’il ne parte jamais. Periandre alors se tournant
vers Merindor : Mon frere, luy dit-il, allez nous attendre aupres de
Dorinde, et luy dittes, si elle vous demande de mes nouvelles, que vous
m’avez laissé aupres Hylas ; je m’assure qu’elle en recevra un
plaisir extreme, car, quant à moy, il faut que je l’aille
embrasser, comme l’un de mes meilleurs amis. Et à ce mot, il
s’avança au grand pas vers Hylas qui le voyant venir ne le
cognut point, tant à cause des armes qui le desguisoient que
pour ne penser pas trouver en ce lieu, l’une des personnes qu’il aymoit
le mieux. De sorte que Periandre luy tendit les bras, l’embrassa et le
baisa à la joue, sans qu’il sceut que ces [208/209] caresses
venoient de Periandre. Mais lors qu’il luy dit : Est-il possible,
Hylas, que pour estre devenu berger de Forests, vous ayez entierement
oublié vos bons amis ? La voix luy fit recognoistre le visage
qu’il avoit mescognu, et cela fust cause que transporté de trop
de contentement, il luy sauta au col, car il s’estoit un peu
reculé pour le mieux voir, et luy fit tant de caresses qu’il
sembloit estre hors de luy-mesme. En fin Periandre luy dit : Or voyez,
Hylas, si je n’ay pas bien raison de me douloir de vostre
mescognoissance, puis que non seulement vous m’avez oublié
absent, mais encore quand vous me voyez, vous ne sçavez qui je
suis, et toutesfois je ne me suis pas contenté de vous venir
chercher, mais pour vous témoigner combien veritablement je vous
ayme, j’y suis venu accompagné de la personne du monde que vous
aymez le plus. – Periandre, luy respondit Hylas, distinguez de quelle
sort de personne vous voulez parler, est-ce d’homme ou de femme ? Car
si c’est d’homme, vous ne me pouviez faire un plus grand plaisir que de
vous accompagner de vous-mesme, n’y en ayant point que j’ayme davantage
que Periandre ; et si c’est de femme, il faut, si c’est celle-là
que j’ayme le mieux, que vous ayez trouvé Stelle non pas trop
loing d’icy, car c’est elle à qui je me suis donné. – Et
quoy ? reprit Periandre, vous ne vous souvenez plus de la belle Dorinde
? – De Dorinde ? repliqua incontinent Hylas, je voy bien, mon amy, que
vous avez oublié la coustume de Hylas. Il faut que vous
sçachiez que son nom est à peine demeuré dans ma
memoire ; depuis ce temps-là, j’ay veu tant de Criseides, tant
de Madontes, tant de Laonices, tant de Phillis, tand d’Alexis, et sur
tout une certaine Stelle, que mes yeux esblouis à la lumiere de
tant de nouvelles clartez ne peuvent voir ces obscuritez de vostre
ville de Lyon. – Je voy bien, dit alors Periandre en sousriant, que
vous estes aussi bien Hylas sur les rives de Lignon que dessus celles
de l’Arar. – Il est vray, dit la voir, pour juger seulement si j’ay eu
autrefois le goust dépravé ou non. – Si vous la voulez
voir, adjousta Periandre, il faut entrer dans cette cabanne, où
vous la trouverez encore toute effrayée de l’accident qui luy
est arrivée. – Et quel est-il ? respondit Hylas. – C’est, reprit
Periandre, que, sans Bellimarte, Merindor et moy, quelques solduriers
et ambarctes du roy Gondebaut la vouloient enlever, mais nous nous y
sommes trouvez si à propos que nous leur avons fait quitter uns
si belle prise. Il est vray que le [209/210] pauvre Bellimarte y est
mort, et le frere de Merindor, et j’y ay perdu un germain. – Comment ?
reprit Hylas, c’est donc vous qui avez si mal traicté ces gens
du roy Gondebaut ? Je vous supplie, si cela est, menez-moy vers
Dorinde, car il est necessaire que je l’advertisse de quelque chose que
j’ay apprise, et pour laquelle vous voyez que je venois si viste en ce
lieu. Ils estoient alors tot contre la cabanne, de sorte qu’à ce
mot Hylas y entra, qui voyant toutes cs bergeres autour de
l’estrangere, jugea bien que ce devoit estre Dorinde ; mais feignant de
ne la cognoistre pas : Où est, dit-il, cette nouvelle bergere de
Lignon qui à son abord vient souiller la pureté de nos
rivages avec ces sacrifices sanglants ? Dorinde alors recognoissant
Hylas se leva pour le saleur, bien-aise de l’avoir renconré en
ce lieu, où il luy sembloit d’avoir bien affaire de toute sorte
d’assistance. Et en l’abordant, elle luy dit : Est-il possible, Hylas,
que mon visage soit si changé que cet habit ait le pouvoir de
faire mescognoistre à vos yeux celle qu’autrefois votre cœur
cognoissoit si fort ? – Je croy bien, respondit Hylas, que si mon cœur
estoit icy, il vous pourroit dire des nouvelles de ce que vous nous
demandez ; mais n’y estant point, je ne croy pas qu’il y ait personne
qui vous puisse bien respondre. – Comment ? adjousta Dorinde, vostre
cœur n’est pas icy ? Et qui est le larron que le vous a desrobé
? – Des larrons, repliqua-t’il, je m’en sçay bien garder, mais
mon malheur, et ma mauvaise influence m’ont sousmis à de
certaines larronnesses, contre lesquelles il m’est impossible de me
deffendre, et le pis est qu’elles sont d’une humeur que la premiere
chose de laquelle elles se saisissent, c’est le cœur, de sorte que peu
souvent puis-je demeurer avec ce meuble-là en ma maison. – Je
croy, reprit froidement Dorinde, que s’il estoit vray qu’en effet ces
larronnesses vous le derobassent, il y auroit long-temps que les
dernieres venues n’en trouveroient en vous. – Vous vous trompez,
interrompit Florice, car celles qui le desrobient, trouvant que c’est
un si mauvais meuble, le luy rendent incontinent ; voylà
pourquoy il y en a tousjours pour les dernieres venues. – Vous vous
trompez vous-mesme, adjousta Hylas, et vous eussiez beaucoup mieux
pensé si vous eussiez dit que d’autant qu’il est impossible que
deux cœur puissent demeurer ensemble, sans que le plus fort chasse bien
tost le plus foible, celles qui dérobent mon cœur sont
contraintes de laisser venir le leur vers moy, qui en fin devient le
mien mesme, et depuis n’en bouge plus, jusqu’à ce que [210/211]
quelque autre larronnesse me le vient desrober pour me donner le sien
propre. Et c’est pourquoy, Dorinde, si vous avez affaire de vostre
cœur, que vous m’envoyastes quand vous pristes le mien, demandez-le
à Florice, et vous Florice, demandez le vostre à Criseide
quand vous la verrez, et que Criseide demande le sien à Madonte,
et Madonte, si elle veut ravoir celuy que j’eus d’elle, qu’elle le
cherche en Laonice, et qui aura affaire de celuy de Laonice le trouvera
en cette Phillis. Mais vous, Phillis, si vous voulez le vostre pour le
donner à quelque berger, dites à cette belle druide
qu’elle vous le rende ; car quant au sien que j’avois, il est
maintenant en la possession de Stelle, qui par un eschange bien-heureux
m’a donné le sien avec tant de courtoisie et de bonne grace, que
je le garderay tant qu’il me plaira. – Mais Dorinde, interrompit
Periandre, nous parlerons de ces cœurs une autre fois que nous aurons
plus de loisir. Cependant Hylas vous vient advertir que vous n’estes
pas assurée en ce lieu, c’est pourquoy il me semble qu’il seroit
à propos d’y pourvoir de bonne heure. – Vous avez bien fait, dit
alors Hylas, de m’en faire souvenir, cette nouvelle bergere m’ayant
representé je ne sçay quoy du temps passé, qui me
faisoit oublier le present. Je vous diray donc qu’estant un peu loing
d’icy couché dans un buisson, où j’attendois la bergere
que j’ayme, qui devoit mener ses trouppeaux en ce lieu-là, j’ay
veu quatre hommes à cheval qui s’en venoient en grand desordre,
et fort effrayez. Et de fortune l’un d’eux avoit un coup d’espée
sur une main, qui luy faisoit perdre beaucoup de sang, ce qui les a
contraints de mettre pieds à terre tout aupres du lieu où
j’estois, en ayants laissé un qui prenoit garde si personne les
suivoit, l’autre tenoit les chevaux, et le troisiesme rompant quelque
mouchor, et prenant un peu de boue et de terre grasse, l’a mis sur la
blessure pour estancher le sang. Et cependant, j’ay ouy que l’un d’eux
disoit que s’ils alloient un peu viste, ils rencontreroient encore
leurs compagnons aupres de Ponsins, où ils s’estoient separez,
avec lesquels ils pourroient revenir faire leur vengeance, et emmener
cette fille que le roy Gondebaut a tant d’envie de ravoir. Aussi-tost
qu’ils ont esté partis, je m’en suis venu sur le mesme chemin
d’où je les avois veu venir, le long duquel j’ay
rencontré quelques bergers qui m’ont raconté une partie
de ce qui est arrivé en ce lieu où je suis venu expres
pour vous dire que si vous avez volonté de ne tomber plus entre
leurs mains, vous devez vous oster d’icy. [211/212] – O dieux !
s’escria Dorinde, les yeux pleins de larmes, est-il possible que mesme
en ces lieux champestres la fortune ne me vueille laisser en repos ?
Periandre alors, prenant la parole : Madame, luy dit-il, quand nous
sommes partis de Lyon, nous avons bien esté advertis que vous
estiez suivie de plusieurs des gardes du roy Gondebaut, c’est pourquoy,
si vouus croyez mon advis, vous vous mettrez en lieu où il ne
vous puisse point etre fait de force. Il est bien certain que tant que
Merindor, ce chevalier et moy vivrons, nous vous deffendrons contre
tout l’univers, mais nous ne sommes que trois, et le grand nombre de
ceux qui vous cherchent pourroit bien nous oster la vie, et vous faire
apres quelque outrage qui seroit un plus grand mal que celuy de nostre
perte, que l’on ne devroit regretter que pour vous avoir esté
inutile. Lycidas alors qui y estoit survenu à ce bruit un peu
devant qu’Hylas arrivast : Madame, dit-il, nous vous offrons tous de
vous servir contre qui que ce soit qui vueille vous faire outrage, mais
je ne laisseray de vous dire qui pour éviter un plus grand
malheur, il seroit bon que vous fussiez conduite dans la grande ville
de Mareilly, où celles de vostre merite sont honorées et
respectées de chacun. Mesme la grande Nymphe Amasis et
Galathée vous y caresseront, selon leur coustume, et sans doute
vous deffedront contre toute sorte de violence. Chacun approuva
grandement cet avis, et parce que Dorinde faisoit difficulté de
se mette entre les mains de ces chevaliers toute seule, Florice,
Palinice, Circéne et Celidée s’offrirent de l’y
accompagner, pourveu que quelques bergers vinssent avec elles, pour ne
revenir point seules le lendemain. Hylas, Lycidas, Tamire, Calidon et
Corylas s’y presenterent fort librement, et cela fust cause que sans
perdre davantage de temps, apres que ces estrangers eurent dit adieu
à Alexis, Diane, Astée et Phillis, et aux
autres bergeres qui s’y trouverent, ils se mirent
tous en
chemin. Les trois chevaliers, montez et armez comme
ils estoient venus, demeuroient un peu esloignez
de la trouppe, en estat de les defendre, si
l’on les fust venu attaquer, et les autres
bergers aydans à marcher aux quatre
bergers, et Tamire à sa
chere Celidée.[212/213]