LE SIXIESME LIVRE
DE LA QUATRIESME PARTIE
D’ASTRÉE
Mais Silvandre, apres s’estre mis dans le bois pour fuir la
compagnie d’Alcandre et de son frere, alla roulant toute la nuict
jusqu’à la pointe du jour que de fortune estant arrivé
sur le bord de Lignon le sommeil l’assoupit tellement que les soleil
estoit desja assez haut lors que quelques chiens des trouppeaux voisins
l’esveillerent en courant des loups qui de fortune ce jour là
estoient venus pres de leurs parcs. Autrefois qu’il n’avoit point le
cruel ennuy qui l’affligeoit, s’il eust ouy la voix de ces chiens, il
eust esté le plus diligent de tous les bergers à courre
pour la conservation de son trouppeau ou de celuy de ses amis. Mais
à ce coup il ne s’en esmeut non plus que s’il n’y eust point eu
d’interest, qui montre que la plus forte passion fait que nostre eme
mesprise la plus foible. Et de fortune, presque en mesme temps, un
vacie de ceux qui souloient servir à l’Oracle de Montverdun, et
qui estoit de la cognoissance de ce berger, passant pres de luy, et ne
voyant point qu’il se mist en devoir de secourir les chiens, s’en
estonna grandement, et d’abord eut quelque opinion qu’il se trouvast
mal, parce que ce n’estoit pas sa coustume d’en user ainsi.
Mais s’approchant de luy et ne recognoissant à son visage aucune
marque de maladie, d’autant qu’il dissimula son ennuy quand il le vit
approcher : Et quoy ? Silvandre, luy dit-il, que veut dire que vous ne
faites point de conte de poursuivre ces ennemis communs de nos
trouppeaux ? – Je ne sçay, respondit froidement le berger, de
quels ennemis vous parlez, me semblant qu’il y en a de tant de sortes
que celuy qui voudrait se resoudre de les poursuivre tous
n’entreprendroit pas une petite affaire. [271/272] – Vrayment, reprit
le vacie, je cognois bien que ce n’est pas sans raison que les dieux
nous menacent de quelque grand et tres-grand malheur, car il n’y a
point de signe plus asseuré de la ruine d’une contrée que
quand Tautates luy oste les grands personnages par le conseil et la
valeur desquels elle estoit conservée, ou bien quand ceux qui y
restent perdent le soing de son bien et de sa defense. – Et pourquoy,
adjousta Silvandre, dites-vous ces paroles ? – Parce, respondit le
vacie, qu’il y a desja plusieurs jours que toutes les victimes que nous
sacrifions se trouvent, tellement defectueuses, qu’elles estonnent tous
les sacrificateurs. Jamais de mon temps telle infortune n’est
arrivée, et je la dis infortune, parce que c’est un presage des
plus mal-heureux qui nous puisse arriver. Et maintenant je voy que
Silvandre, qui souloit estre l’un des plus curieux de toute cette
contrée à la conservation de son bien, en mesprise le
soing, et semble que son mal ne le touche non plus que s’il n’y avoit
point de part. – II ne faut pas, reprit alors Silvandre, que vous
preniez nul augure de mes actions, car outre que le Ciel ne veut pas
que l’on prenne garde à une personne si malheureuse que je suis,
encore le peu que je vaux ne doit pas estre considerable.
Le vacie alors luy respondit : Il y peut avoir de l’excez, aussi bien
à se mespriser qu’à se trop estimer, et quelquefois ces
paroles sont autant de signes de vanité et d’ambition, que les
louanges que de sa propre bouche on s’attribue, comme ce sage ancien
fit bien entendre à celuy qui, pour monstrer qu’il mesprisoit
les habits et les parures somptueuses, portoit un manteau tout
percé de vieillesse, lors qu’il luy dit : Cache-la bien, cette
ambition, car je la vois paroistre par les trous de ton manteau. Prenez
garde aussi, Silvandre, qu’en parlant de vous moins avantageusement
qu’il ne se doit, vous ne soyez accusé d’une mesme faute. Chacun
qui cognoist Silvandre sçait assez son merite et sa
capacité, et en quelle estime il est dans cette contrée ;
c’est pourquoy d’en dire mal contre l’opinion de chacun, c’est ou se
vouloir, declarer son ennemy, ou vouloir donner occasion d’estre
loué davantage.
Et à ce mot, sans attendre la responce du berger, il continua
son chemin laissant Silvandre en quelque sorte honteux de l’estime
qu’il faisoit de luy. Cette pensée l’arresta quelque temps en ce
lieu. En fin revenant tousjours à celle qui le touchoit plus
vivement, et considerant l’inevitable accident qui luy estoit survenu,
et combien innocemment, il creut qu’il falloit que le Ciel fust
[272/273] irrité contre luy, et que par ce chastiment il le
vouloit faire rentrer en la consideration de soy-mesme, afin que se
tournant à celuy de qui toutes les vrayes consolations peuvent
venir, il en receust le remede qu’il devoit attendre de luy seul. Cette
opinion
fut cause que tout à coup se jettant à genoux et tendant
les mains au Ciel, il l’invoqua à son aide, et en mesme temps se
resolut de consulter l’Oracle de la vieille Cleontine. Sur ce dessein,
il passa
la riviere de Lignon, alla à Mont-verdun, consulta l’Oracle, et
en receut une telle responce.
ORACLE
Ton présent desplaisir bien tost se finira,
Mais celle que tu veux, Paris l’espousera,
Et tu ne doit pretendre
D’accomplir tes désirs qu’en la mort de Silvandre.
Lors que ce triste berger receut cette cruelle response, il
demeura bien immobile, mais non pas insensible comme un rocher, car le
ressentiment qu’il en eut fut tel qu’apres s’estre croisé les
bras, il ne donna fort long-temps aucun signe de vie, sinon par les
larmes qui luy sortoient des yeux ; de sorte que les vacies et les
eubages qui s’y trouverent presents furent touchez de tant de
compassion, qu’il n’y en eut un seul qui ne s’efforçast de luy
donner quelque consolation, mais à tous il respondit avec le
silence, tournant seulement les yeux sur celuy qui parloit, mais, d’une
façon si pitoyable qu’il n’y avoit celuy de qui il n’arrachast
des larmes pour accompagner les siennes. En fin une partie du jour
estant passée, il sortit de Mont-verdun sans dire un seul mot,
et se retira de cette sorte dans le grand bois qui touche la grande
allée, non point pour autre dessein que pour estre aupres du
lieu oû Phillis luy avoit fait ce cruel message, luy semblant
que tant plus la veue de ce lieu luy augmenteroit son desplaisir et
tant plustost aussi finiroit-il sa miserable vie oû il
n’esperoit jamais avoir aucun contentement.
De fortune, en ce mesme temps, Alexis, Astrée, Diane et Phillis,
y estoient arrivées pour y passer, selon leur coustume, la
grande chaleur du jour, et Phillis fut la premiere qui apperceut le
berger, qu’aussi tost elle monstra à ses compagnes. Elle voulut
l’appeller, mais Diane l’en empescha : Parce, disoit-elle que je ne
veux pas [273/274] qu’il pense que j’aye esté jalouse. Cela me
seroit de trop d’importance, et mesme ayant affaire avec un esprit
comme celuy de ce berger, qui incontinent en tirera des consequences
qui ne seront pas petites. – Que voulez-vous donc, reprit Phillis, que
nous fassions ? Si faut-il bien avoir pitié de sa peine. – Je le
veux, adjousta la bergere, mais il faut aussi avoir pitié de
Diane, et me semble que ce n’est pas une affaire de si peu d’importance
pour moy qu’elle ne merite bien d’y faire consideration.
A ce mot, elle s’en alla’vers Astrée et Alexis qui estoient un
peu retirées, et leur proposa la difficulté qu’elle
trouvoit en cecy. – C’est un grand cas, adjousta Alexis, qu’il y a une
grande peine à cacher une verité. – Comment ? reprit
Diane, de quelle verité, madame, vous plaist-il de parler ? –
Vous voulez, respondit Alexis, que Silvandre ne sçache point que
vous l’aimez, et pour luy cacher cette verité, vous cherchez
tous ces artifices : ne vaut-il pas mieux vivre franchement avec luy
comme vous voyez que cette belle bergere et moy en usons ? – Vrayment,
madame, encore que j’aymasse Silvandre, il me feroit bon voir de le
dire aussi librement que vous en parlant d’Astrée, dit Diane,
mais fay-je non plus que vous difficulté de dire que je l’ayme
aussi cette bergere. – Vous voulez dire, repliqua Astrée, que,
parce je suis fille comme vous, cela vous est permis, mais que
direz-vous, ma sœur, de Phillis et de Lycidas ? – Je diray, ma sœur,
adjousta Diane, que si Bellinde ma mere approuvoit le mariage de
Silvandre et de moy, comme Artemis, celuy de Phillis et de Lycidas,
peut-estre n’en ferois-je non plus de difficulté que Phillis en
fait. Mais sçachant bien que c’est une chose impossible,
pourquoy dois-je faire paroistre à ce berger ma bonne
volonté qui ne luy peut estre qu’infructueuse, et me rapporter
beaucoup de mal ; car je sçay que je ne feray jamais election
d’un mary que ce ne soit par le consentement de Bellinde, et je suis
encore plus certaine que jamais elle ne consentira à celuy de
Silvandre et de moy.
Alexis alors prenant la parole : Je ne sçay, dit-elle, de quelle
humeur est Bellinde comme ne l’ayant jamais veue, mais je trouve
Silvandre si accomply, que je ne puis m’imaginer que si Bellinde le
cognoissoit, elle n’approuvast cette alliance ; car croyez-moy qu’il
vaut mieux avoir un homme que du bien, j’entends un homme tel que
Silvandre, de qui les estimables qualitez sont telles que,
mal-aysément puis-je croire s’en pouvoir trouver [274/275] un
semblable en toutes les Gaules. – 0 madame ! s’escria Diane, que la
vertu maintenant a peu de credit si elle n’est authorisée de la
richesse ! Mais outre cela, mes parens ne consentiront jamais que je
sois donnée à une personne qui n’est point cognue et de
qui la naissance est si desastreuse qu’il ne sçait luy-mesme ny
qui est son pere, sa mere, ny sa patrie. – Cette consideration est
grandement forte, reprit Astrée, mais s’il est vray que les
rosiers portent des rosés, qui peut-on penser, voyant une belle
rose, qui l’ait produite, qu’un rosier ? Et de mesme, voyant Silvandre
si plein de perfections, y a-t’il quelqu’un qui puisse entrer en doute
qu’il n’ait un pere tres-vertueux et tres-estimable.- Ces conjectures
sont bonnes, respondit Diane, mais ce n’est pas à moy, ny
à les mettre en avant, ny à les fortifier et maintenir.
Cependant voyons, je vous supplie, comme j’ay à me conduire en
cette affaire, afin que, puis que vous jugez toutes que je le dois
mettre hors de la peine oû il est, je n’entre pas en une plus
grande. Pour moy, continua-t’elle, mon opinion seroit que toute la
faute en fut rejettée sur Phillis. – Sur moy ? reprit-elle
incontinent, et se retirant d’un pas. Et, ma sœur, quelle coulpe y
ay-je que j’en doive estre accusée ? – N’est-ce pas vous, dit
Diane en sousriant, qui iuy avez fait tout le mal en le luy disant ? –
Voicy une raison admirable, dit Phillis, c’est moy qui luy ay fait tout
le mal en le luy disant ? et pouvois-je ne luy point dire, puis que
vous m’en aviez donné la charge, et que vous m’en aviez si fort
pressée qu’il me sembloit que je ne serois jamais assez à
temps pour le luy dire ?
– Je voy bien, respondit alors froidement Diane, qu’on peut bien
donner une charge à quelqu’un, mais non pas la prudence ny la
discretion avec laquelle il s’en faut acquitter. Et s’il vous plaist,
monsieur l’ambassadeur, lors que je vous envoyay vers Silvandre luy
dire tout ce que la passion me mettoit en la bouche, pourquoy vous,
à qui cette passion ne troubloit point le jugement, ne
consideriez-vous qu’il falloit un peu attendre, et donner loisir au
temps ou d’allentir cette violence, ou de verifier cette doute
oû j’estois ? N’eussiez-vous pas esté tousjours à
temps à faire ce malheureux message qui faillit à luy
faire perdre la vie ? Voyez vous, bergere, je ne vous l’ay point dit
jusques à cette heure, mais il est vray que je vous ay voulu
plus de mal ces deux ou trois jours que je ne vous sçaurois dire
pour avoir si fort precipité ce que vous ne deviez faire
qu’à pas de plomb et apres en avoir esté [275/276]
priée, repriée, sollicitée et pressée
plusieurs et plusieurs fois. Et dites-moy, je vous supplie, si
Silvandre fust mort ? avez-vous opinion que j’eusse jamais eu
contentement, m’en sçachant entierement coulpable ? Et
pensez-vous que je ne vous eusse hay toute ma vie ? 0 que ceux qui font
ces offices doivent y aller avec une grande prudence ! parce que jamais
il n’en peut venir que du mal pour celuy qui les manie ; et vous qui
à l’estourdie avez secondé ma passion, vous estes
coulpable de tout le mal et en devez porter toute la peine.
Alexis et Astrée ne se purent empescher de rire d’ouyr ces
raisons, et de voir que Phillis ne sçavoit que respondre ; et
cela fut cause qu’elles la condamnerent à tout ce que Diane
desiroit. -Je vous assure, interrompit Phillis, que voicy une
ordonnance qui est bien gratieuse et de laquelle toutesfois, pour le
respect des juges, je ne veux point appeller, mais à quelle
peine seray-je condamnée ? – Elle ne sera pas si grande que la
faute, dit Diane ; je veux seulement que quand vous verrez Silvandre,
vous l’assuriez que tout ce que vous luy avez dit n’a esté que
par mocquerie et que je n’en ay jamais rien sceu. Et de bonne fortune
il est advenu que depuis ce temps je ne me suis point trouvée en
lieu oû il ait esté, de sorte qu’il ne peut rien
sçavoir de ma mauvaise satisfaction que par vostre bouche, si
bien qu’il le croira aisément, outre que, quand il parlera
à moy, j’en useray comme je soulois faire devant la trahison de
Laonice. – Je vous asseure, ma sœur, reprit Phillis, que je vous ay
bien creu fine, mais non pas tant que vous l’estes. – Non, non, dit
Alexis, ce n’est pas finesse, c’est prudence ; car Diane a
veritablement raison d’en user ainsi, et quoy que vous n’eussiez pas
fait la faute dont vous estes convaincue, vous ne devriez pas laisser
de faire ce qu’elle vous dit. – 0 madame ! respondit Phillis, je le
ferois bien plus volontiers, si je n’y estoig pas obligée, car
je suis d’une telle humeur que j’ayme mieux faire cent presents que de
payer une debte.
Cependant qu’elles parloient ainsi, Silvandre qui s’en alloit pensif,
et sans hausser seulement les yeux, vint sans y penser à travers
le bois jusques tout aupres du lieu oû ces bergeres discouroient
; et de fortune il se rencontra si pres d’elles que, quand il les
recogneut, et qu’il s’en voulut esloigner, elles y prirent garde. Et
Phillis, pour satisfaire au commandement qui luy avoit esté fait
: [276/277]
– Et bien ! Silvandre, luy dit-elle, vous souvenez-vous point du
temps que vous faillistes de faire perdre patience à Lycidas,
quand vous preniez plaisir à luy donner de la jalousie ? Et
parce qu’il ne luy respondoit point : Or, continua-t’elle, si vous en
avez memoire, prenez garde une autrefois de ne point offencer une
femme, car elles attendent longuement pour trouver une commodité
de s’en venger, et si vous ne l’avez jamais creu, vous-mesme vous en
pouvez servir, d’exemple. – Je ne sçay, respondit froidement
Silvandre, ce que vous voulez dire. – Je veux dire, reprit Phillis, que
tout ce que je vous ay dit de Diane et de sa colere, est une chose
inventée par moy pour me venger de la peine que vous donnastes
à Lycidas et à moy lors qu’il avoit pris quelque
fantaisie de l’ordinaire pratique qui estoit entre nous. – Diane,
s’escria Silvandre, ne sçait rien de tout ce que vous m’avez dit
? – Rien du tout, respondit-elle, et je vous en assure.
Diane s’oyant nommer, et feignant de ne- sçavoir que c’estoit,
s’approcha d’eux, et addressant sa parole au berger : J’entends,
dit-elle, que vous me nommez ; quelle part ay-je dans vos discours ? –
Je demeure, dit Silvandre, si confus d’ouyr et de voir ce que j’entends
et que je vois, qu’il me semble de songer.
Phillis alors, faisant un esclat de rire : Ma sœur, luy dit-elle, il
faut que vous le sçachiez de moy, ce berger n’en sçait
qu’une partie. Et sur ce point elle se mit à raconter la
jalousie de Lycidas, les peine qu’elle luy avoit données,
combien elle avoit duré,- la façon dont Silvandre en
passoit son temps. Bref, conclud-elle, en fin je pense que, si je ne
m’en fusse vengée, je n’eusse jamais eu un entier contentement.
Je sceus que Silvandre avoit accompagné Madonte sans nous en
avoir rien dit, je creus que ce sujet estoit capable de me vanger. Et
de fait, demandez-luy comme il s’en trouve, et s’il luy prendra une
autrefois envie de me donner de l’inquietude ? – Mais, moy, reprit
Diane, quelle part ay-je en toute cette affaire ? – Vous y avez eu,
respondit Phillis, toute la part qu’il m’a pleu, car je vous ay fait
dire tout ce que j’ay voulu. – Vrayment, ma sœur, dit Diane assez
froidement, je vous suis bien obligée de me faire parler, lors
que je n’y songe pas. – Pardonnez-moy, ma sœur, respondit Phillis, il
falloit que je m’en vengeasse. – O dieux ! s’escria Silvandre, se
reculant un peu, et se pliant les bras l’un dans l’autre, ô dieux
! est-il possible que tout ce que vous m’avez dit de la part de Diane
ne soit point vray ? – Non pas, reprit-elle, en un seul mot, et pour
[277/278] vous montrer que je dis vray, tenez, Silvandre,
continua-t’elle, luy rendant le brasselet qu’elle luy avoit
osté, je le vous rends et me contente des larmes que mon larcin
vous a coustées. Silvandre alors, mettant un genouil en terre,
le receut en le baisant plus de cent fois. Et Diane pour mieux couvrir
sa feinte : Mais, ma sœur, luy dit-elle, qu’est-ce que vous luy donnez
et de quel larcin parlez-vous ? – Contentez-vous, adjousta Phillis que,
comme vous n’y avez eu aucune part, il n’est pas raisonnable que vous
en ayez à la restitution.
Silvandre receut un si excessif contentement d’avoir recouvré ce
cher brassellet que, mettant en oubly pour quelque temps les extremes
occasions qu’il avoit de passer tristement le reste de sa vie, on luy
vid tout à coup changer le visage. Et se rapprochant-de Phillis
: Je ne scay, mon ennemie, luy dit-il, si je me dois plaindre davantage
du mal que vous m’avez fait en me dérobant une chose que j’avois
si chere, que vous estre obligé du bien que vous me faites en me
la rendant, car je suis bien empesché de dire lequel est plus
grand, ou le desplaisir que j’en ay receu, ou le contentement que j’en
ay maintenant.
Astrée lors, s’entremettant en leurs discours : Vrayment,
Phillis, dit-elle, je suis demeurée ravie eh oyant la vengeance
premeditée que vous avez tirée de ce berger, et j’avoue
que je n’eusse jamais pensé que vous eussiez eu un courage si
resolu au mal. – Que voulez-vous, ma sœur, dit-elle, que je vous
responde ? sinon qu’une autre fois ce berger s’empeschera mieux de me
desplaire qu’il n’a pas fait. Ne sçavez-vous pas que
l’impunité donne courage de faire de nouvelles offences ?
Alexis qui admiroit l’esprit de cette bergere, tant pour sçavoir
si bien deguiser cette affaire, que pour en avoir si promptement
inventé le sujet, et avec tant de vray semblance, demeuroit
ravie à la considerer, luy semblant que l’esprit d’un homme ne
sçauroit estre si prompt à inventer ny si fin à
dissimuler que celuy de cette fille. Et de là tirant des
consequences qui luy sembloient indubitables : Helas ! disoit-il en
soy-mesme, à quel infortuné destin est réduit
l’amant qui tombe entre de semblables mains !
– Mais, ma maistresse, disoit cependant Silvandre, s’adressant
à Diane, ne me voulez-vous pas ayder en la vengeance ? puis
qu’il s’en est fort peu fallu que vous n’y ayez perdu le plus fidelle
serviteur que vous aurez jamais. – Berger, respondit-elle, si vous m’en
croyez, vous ne songerez point à la vengeance, [278/279] mais
seulement à la vous conserver pour amie, puis que vous voyez
qu’elle se souvient si bien des offences. – Pour le moins, adjousta
Silvandre, si elle avoit aussi bonne memoire des obligations, elle se
souviendroit que ce fut moy qui remis tout en bon estât et qui
guaris (s’il se peut dire ainsi) Lycidas de la maladie d’esprit qui le
travailloit. – Et s’il vous plaist, reprit Phillis, n’en ay-je pas fait
de mesme ? Si j’eusse voulu, combien de temps vous eussay-je tenu en
cette peine et je me suis contentée de deux ou trois jours. Vous
semble-t’il que vous ne me deviez pas la vie que je viens de vous
redonner ? – Vous avez raison, maintenant, respondit froidement
Silvandre, car je ne nommeray pas vivre ce que j’ay fait depuis ce
jour-là. Mais, cruelle ennemie, si vous sçaviez de quel
malheur vous avez esté cause, je ne pense pas que le desir de
vengeance que vous avez eu contre moy ne vous laissast avoir
pitié de cet infortuné Silvandre qui ne peut plus esperer
de contentement que dans le tombeau. – Vous avez raison, berger,
respondit Phillis, de croire que cette vengeance, quoy qu’elle ait
esté conservée longuement, ne me sçauroit
empescher d’estre marrie si un tel accident vous estoit arrivé
et plus encore si c’estoit à mon occasion. – Helas ! reprit
tristement Silvandre, c’est bien à vostre occasion, mon ennemie,
et si je vous assure que ce malheur est tel que nul remede ne luy peut
donner allegement. – Il faut, respondit Diane, que le mal soit grand,
puis qu’il est sans remede, et toutesfois, s’il estoit autrement, je
condamnerois Phillis à y rapporter de son costé tout ce
qu’elle pourroit, me semblant qu’elle y est obligée, et non pas
elle seulement, mais nous toutes, voire mesme tous ceux et celles de
cette contrée, parce que sans doute nous devons toutes avoir
part au desplaisir d’un si gentil berger.
Phillis alors, interrompant Silvandre qui vouloit respondre à
ces obligeantes paroles de Diane : Non, non, dit-elle, berger,
taisez-vous, aussi bien ce que vous voulez dire ne peut de rien servir
au mal que vous avez. Mais, Diane, puis que vous jugez que je suis
obligée de guerir la douleur de ce berger, et vous aussi,
souvenez-vous en bien, et assurez-vous que de quelque qualité
que ce mal puisse estre, je me promets de le guerir, pourveu que de
vostre costé vous y apportiez le remede que vous pourrez.
Diane alors en sousriant : Vous seriez un bon mire, dit-elle, si vous
pouviez faire ces cures desesperées. – Contentez-vous, reprit
Phillis, que je la feray, pourveu qu’il vueille dire son mal.
[279/280] – Mon mal, dit alors le berger (avec la larme à l’œil)
est incurable, sinon par ma mort. – Sans vostre mort, respondit Philis,
je luy veux donner guerison, si vous avez le courage de le descouvrir,
et Diane la volonté de le guerir. – Quand vous en verrez la
grande, adjousta le berger, vous en perdrez l’esperance. – Est-il
possible, dit alors Astrée, qu’un homme tel que Silvandre ait
moins de courage qu’une fille telle que Phillis ? – Le courage qu’elle
a, respondit-il, procede d’ignorer ce que je cognois trop bien. – La
preuve, dit alors Phillis, rendra cognoissance de la presomption, ou du
deffaut que l’on vous reproche. Dites seulement vostre mal, puis que le
mire est tout prest, et le remede aussi. – Helas ! s’escria le berger,
contre le Ciel nul ne peut resister. Ce matin pressé du
desplaisir que vostre feinte m’avoit causé, j’ay esté
à Mont-verdun consulter l’oracle de la vieille Cleontine qui m’a
donné une si desesperée responce qu’il eust mieux vallu
que toute la montagne se fust renversée sur moy, puis que je ne
dois plus esperer de contentement parmy les vivants. – Et quel est cet
oracle ? dit Alexis. – Puis qu’il vous plaist, adjousta Silvandre, de
l’ouïr, je le vous diray ; et quand vous l’aurez entendu, je
m’assure que vous plaindrez la desastreuse naissance de cet
infortuné berger. Il est tel :
Ton present desplaisir bien tost
se finira,
Mais celle que tu vieux, Paris l’espousera,
Et tu ne dois pretendre
D’accomplir tes desirs qu’en la mort de Silvandre.
Que faut-il ? ô dieux ! continua le berger, que j’espere,
puis que tous mes espoirs sont pour un Paris, et que faut-il que je
desire, puis qu’en ma mort seule tous mes desirs se doivent accomplir !
O Diane ! dit-il alors se jettant à ses pieds, permettez-moy,
puique vous devez estre à un autre, que devant que ce malheur
m’advienne, je le devance par mon tresca, afin que je ne meure mille
fois le jour d’un plus cruel supplice que ne peut estre la mort.
Diane qui veritablement aymoit ce berger, et qui jamais ne s’estoit pu
imaginer de pouvoir vivre avec Paris d’autre façon qu’avec un
frere, quoy que discrette, ne se pust empescher de donner cognoissance
du desplaisir que cet oracle luy r’apportoit par quelques larmes que
par force le cœur luy envoya aux yeux, [280/281] dont Phillis et
Astrée s’apperceurent bien. Mais comme elle estoit sage et bien
advisée, incontinent elle se remit au mieux qu’elle put, et
parce que cet oracle avoit rendu toute cette troupe muette, horsmis
Silvandre qui ne cessoit point de se plaindre et de mouiller la main de
Diane de ses pleurs, Phillis, quelque temps apres, reprit ainsi la
parole : Cet oracle est en apparence bien estrange, mais en effect,
s’il plaist à Diane, il est entierement à vostre
advantage. – A son advantage ? dit Diane. – O dieux ! s’escria
Silvandre, à mon advantage ? Sans doute, pourveu que la mort
dans un moment m’oste de cette misere. – Non, non, adjousta Phillis, il
est du tout à vostre advantage, pourveu que Diane le vueille. –
Ou je n’entends point, dit Diane, le langage dont nous parlons, ou les
paroles de cet oracle ne peuvent despendre de ma volonté.
– Et si tout en despend, dit Phillis, vous ayderez-vous de cette
volonté ?
Diane alors demeura sans respondre quelque temps, qui donna occasion
à Astrée et à Alexis de prendre la parole, et
s’addressant à Diane, luy dire que non seulement elle y estoit
obligée parce qu’elle l’avoit promis, mais encore d’autant que
si cet oracle se remettoit à sa volonté, il sembloit que
les dieux le luy commandoient. – Si les dieux, dit alors Diane, me le
commandent, et si Alexis et Astrée me l’ordonnent, puis-je le
refuser avec quelque raison ? – Vous le ferez donc, reprit Phillis. –
Je le feray, respondit Diane, puis que toutes vous le auge ainsi, et
que vous dites que c’est la volonté de l’oracle. – J’en veux,
adjousta Phillis, un serment de vous, car je vous cognois assez pour
douter de vostre preud’hommie. Jurez-en par le dieu de Lignon, et par
le guy de l’an neuf, et que ce soit entre les mains de cette druide,
dit-elle en montrant Alexis.
Silvandre qui jusques en ce temps là n’avoit point haussé
les yeux, et voyant que Phillis montroit Alexis, qu’elle nommoit druide
et qui toutesfois estoit vestue en bergere. – Vous vous trompez,
bergere, luy dit-il, voicy la druide, se tournant vers Astrée.
Elles se mire à sourire, voyant qu’il les mescognoisoit : Et
bien, dit Phillis, ce sera entre les mains de toutes deux. Et lors elle
destacha d’un arbre voisin un rameau de chesne et le leur presenta.
Diane alors, mettant la main dessus : Je promets, dit-elle, grande
druide, par le guy de l’an neuf, et par le dieu de Lignon, sur ce
rameau de chesne, et entre vos mains, de vouloir tout ce qui sera
necessaire pour rendre cet oracle à l’advantage [281/282] de
Silvandre, pourveu qu’il ne faille que j’y contribue autre chose que de
volonté. – Or Silvandre, levez-vous, dit Phillis, apres avoir
remercié Diane de la faveur qu’elle vous fait, et doresnavant
estimez-vous le plus heureux berger de Lignon, et oyez comme le dieu
vous annonce toute sorte de contentement par cet oracle. Pour le
premier vers, oû il vous assure que vostre present desplaisir
bien tost se finira, il ne faut pas le vous mieux expliquer que
l’evenement l’a desja fait, puis que la peine oû vous estiez de
la mauvaise satisfaction de Diane vous a esté assez promptement
ostée. Quant au second qui vous semble si cruel, il a
esté dit, pour estre entendu d’autre façon qu’il ne
semble pas, et presque tous les oracles sont de cette sorte, et le tout
est sur la force de ce mot, espousera, car il s’entend de deux
façons : nous disons qu’un mary espouse sa femme, et que le
druide espouse le mary et la femme. Et c’est de cette sorte qu’il faut
entendre que Paris espousera Diane, mais avec vous, c’est à dire
que perdant l’esperance de l’avoir, il se fera druide comme son pere
Adamas, et ce sera luy qui vous espousera ensemble. – Mais, interrompit
Silvandre en souspirant, mais tu ne dois pretendre D’accomplir tes
desirs qu’en la mort de Sylvandre ? – O ignorant berger, reprit
Phillis, ne nous as-tu cent fois enseigné que celuy-là
meurt en soy-mesme qui en ayme parfaictement quelqu autre. Et c’est
pourquoy l’oracle t’advertit que tu ne dois pretendre l’accomplissement
de tes desirs qu’en la mort de Silvandre, c’est à dire en aymant
de telle sorte Diane, ainsi que tu dois, que tu meures en toy-mesme.
Astrée et Alexis, frappant des mains ensemble : C’est sans doute
ainsi, s’escrierent-elles, que se doit entendre cet oracle, et il ne
reste plus sinon, Diane, que vous satisfaissiez à vostre
promesse. La bergere qui peut-estre n’estoit pas moins contente du
discours de Phillis que Silvandre pouvoit estre, quoy qu’elle en
donnast moins de cognoissance : Je ne voy pas, dit-elle en sousriant,
que j’aye rien à faire en cecy. – Non pas, dit Phillis, si ce
n’estoit point de vous de qui tout cet oracle dépend.
Pensez-vous, continua-t’elle, que Silvandre puisse vivre en vous et
mourir en soy-mesme si vous ne le voulez ? L’amour (ô ma sœur)
est un de ces mestiers qui ne se peut faire par une seule personne. De
plus, pensez-vous que Paris vous puisse espouser avec Silvandre si vous
ne le voulez ? Il faut pour ne faire point mentir le dieu, et ne point
aussi contrevenir à vostre serment, que vous vueilliez tout
[282/283] ce que l’oracle veut, c’est à dire que non seulement
Silvandre vous aime, mais que vous l’aimiez aussi de telle sorte qu’il
puisse vivre en vous et vous en luy. – Ah ! ma sœur, dit Diane se
retirant d’un pas, et se tournant un peu de l’autre costé. –
Non, non, dit Phillis en s’approchant d’elle, et la prenant par le
bras, il n’y a point en cela de milieu, il faut ou estre parjure ou
faire ce que je dis, autrement il n’y a point de salut pour ce berger.
– Ma sœur, dit Diane avec une honneste rougeur, et tenant les yeux
baissez, que voulez-vous que je fasse ? – Je ne veux point que vous
fassiez chose quelconque, mais je veux seulement que vous la vueilliez,
car tout ce que je vous demande ne consiste qu’en la volonté.
Et parce que Diane se teut, et qu’il sembloit que sa mine et son
silence fussent un tesmoignage de ne le vouloir pas. – Ma sœur, luy dit
Astrée, il ne faut plus consulter si vous le devez ou non,
vostre serment est trop grand pour y contrevenir, il falloit y songer
devant que de l’avoir fait. Maintenant le dieu de Lignon, et toutes les
deitez de ces forests escoutent vostre responce pour cognoistre quelle
est la crainte que vous avez d’eux.
Alexis adjousta à ces paroles plusieurs autres semblables, pour
la convier à observer sa promesse, car outre le serment qu’elle
avoit fait, elles sçavoient bien toutes que l’effect de son
serment ne luy estoit point desagreable, et que seulement elle desiroit
de l’effectuer, en sorte qu’en le disant elle n’eust point de honte.
Phillis qui estoit fine, et qui lisoit jusques dans son cœur : Or sus,
dit-elle, c’est assez consulté, venons à la resolution.
Je vous appelle devant les dieux en observation du serment que vous
avez fait. – Et qu’est-ce, dit Diane en sousriant, que j’ay promis ? –
Vous avez juré, respondit Phillis, de vouloir tout ce qui seroit
necessaire pour rendre cet oracle à l’advantage de Silvandre. –
Il est vray, dit Diane, je l’ay juré, et que faut-il que je
vueille ? – Il faut, reprit Phillis, comme je vous ay desja dit, que
vous aymiez de sorte Silvandre, qu’il puisse vivre en vous, et vous en
luy. – Cela, respondit-elle, outre-passe mon serment. – Non fait,
repliqua Phillis, car l’amitié ne consiste qu’en la
volonté. – Il faut, dirent alors Astrée et Alexis, il
faut, Diane, qu’absoluement vous le vueilliez. Ainsi Diane s’estant
longuement fait presser : Et bien ! dit-elle, puis que vous me
l’ordonnez, je le veux. – Il faut, adjousta Phillis, expliquer cette
volonté et dire : Je veux aymer de telle sorte Silvandre, que
doresnavant, [283/284] comme il vivra en moy, je veux vivre en luy. – O
dieux ! dit Diane, n’est-ce point trop ? – Ouy bien, dit Silvandre,
pour mon merite. – Mais non pas, adjousta Phillis, pour son affection,
ny pour satisfaire à l’oracle. – Et bien ! dit alors Diane, je
veux, ma sœur, tout ce qu’Alexis, Astrée et vous m’ordonnez ;
mais s’il y a de la faute, qu’elle soit sur vous, et sur le conseil que
vous me donnez. – Soit ainsi, dit Phillis, mais de plus j’ordonne que
pour assurance de vos paroles Silvandre par vostre consentement vous
baise la main avec protestation de ne sortir jamais de vostre
obeissance.
Silvandre se rejettant à genoux, transporté de trop de
contentement, estoit si surpris de ce bonheur inesperé que
prenant la main de Diane, et la baisant, il ne pust de long-temps dire
une seule parole, et sembla que comme le trop de clarté
esblouit, cette joye aussi, qui pour luy estoit sans mesure, luy eust
presque osté l’usage de la raison. Il est vray que ce silence et
ce transport estoient plus eloquents qu’il n’avoit jamais esté,
car ils declaroient mieux la grande de son affection qu’il n’avoit
jamais sceu faire par toutes ses paroles. Et si ce n’eust esté
qu’Alexis et les bergers le releverent, il eust longuement esté
en cette extase amoureuse, sans penser seulement à ce qu’il
faisoit. Diane de son costé n’estoit guiere moins esmeue, quo
qu’elle le fit beaucoup moins paroistre. Mais Phillis qui s’en prit
garde et qui luy vouloit ayder à la couvrir : Et bien !
Silvandre, luy dit-elle, seray-je tousjours vostre ennemie ? Et vous
semble-t’il point que je me sçache bien venger des outrages
qu’on me fait ?
Le berger alors revenant un peu en soy-mesme : J’avoue, Phillis,
respondit-il, que vous estes la plus aymable ennemie qui fut jamais. –
Mais avouez de plus, adjousta-t’elle, que j’ay autant de puissance que
les plus grands dieux, car en quoy voyons-nous mieux paroistre la force
qu’ils ont qu’au bon-heur, et au mal-heur qu’ils donnent quand ils
veulent ? Et n’est-il pas vray que quand j’ay voulu, je vous ay rendu
mal-heureux, et quand il m’a pleu, je vous ay faict le plus heureux
homme qui soit sur la terre ? Et qu’est-ce que la fortune peut plus que
moy, si du mal-heur au bon-heur, je ne mets point plus de distance que
celle de ma volonté ? – Je confesse, ô puissante bergere,
dit Silvandre, que si vostre authorité s’estend aussi bien sur
les autres que sur moy, il n’y a point de doute que l’on vous doit
dresser des autels. – Pour le moins, reprit-elle, si les autres ne le
doivent pas faire, vous ne [284/285] nierez pas que Silvandre ne me
doive adorer. – Si parmy nous, respondit en sousriant le berger, on
pouvoit adorer plusieurs dieux, Phillis sans doute me seroit une
deïté adorable ; mais puis que cela n’est pas et que nous
n’en pouvons avoir qu’un, je seray excusable si je ne vous rends pas ce
devoir. – Je me contente bien, dit alors Phillis, que vous n’adoriez
qu’une deïté au Ciel, et une en la terre. – Aussi fay-je,
repliqua le berger, Tautates au Ciel et Diane en terre. – Ah ! ingrat,
s’escria Phillis, et ne m’estez-vous pas plus redevable qu’à
cette Diane, puis que si vous en avez quelque contentement, c’est de
mes mains que vous le recevez ? – Je serois ingrat, reprit Silvandre,
si je ne recognoissois pas ce que je vous dois, mais je le serois
encore davantage, si j’esgalois les obligations que je dois à
Diane à celles que je vous ay ; car il est certain que je ne
vous en ay point que pour l’amour d’elle, et celles que je luy dois ne
sont qu’à sa seule consideration sans que vous y ayez aucune
part. Et pour ce, desabusez-vous en cela, Phillis, tous les biens que
vous me faites, je les reçois de vous, comme venants d’elle, et
autrement je ne les estimerois pas des biens. – A ce que je voy, reprit
Phillis en sousriant, j’ay bien perdu mon temps à vous obliger,
puis que tous mes biens-faits vont au conte de cette bergere. – Que
voulez-vous ? respondit Silvandre, que j’y fasse, si telle est
l’affection que je luy porte, que de la vie mesme que le Ciel me donne,
je ne luy en puis sçavoir gré, ny l’en remercier, sinon
d’autant qu’il me donne le moyen de servir et d’adorer cette belle
Diane à qui tous les humains doivent rendre les mesmes hommages.
Ce fut de cette sorte que Diane donna une assurée cognoissance
à Silvandre qu’elle l’aimoit, et depuis ce jour elle ne fit plus
de difficulté de vivre avec luy comme Astrée souloit avec
Celadon et Phillis avec Lycidas, quand il n’y avoit point d’autres
tesmoins que ceux qui à cette pois s’y estoient rencontrez ; si
bien qu’il disoit depuis fort souvent, qu’il n’eust jamais esté
heureux, s’il n’eust jamais esté malheureux.
Le contentement qui se lisoit aux yeux et aux actions de Silvandre
estoit tel qu’Astrée et Phillis ne le pouvoient assez admirer,
et considerant combien son visage estoit changé en peu de temps,
elles en tiroient un argument infaillible de sa veritable affection.
Quant à la feinte druide, elle alloit mesurant la grandeur de la
joye de Silvandre à celle qu’elle recevroit si, en
qualité de Celadon, et non pas d’Alexis, elle recevoit de
semblables [285/286] declarations de la bonne volonté
d’Astrée. Mais lors que tout à coup Silvandre se prit
garde du changement des habits d’Alexis et d’Astrée : J’avoue,
s’escria-t’il tout estonné, que la tromperie de Phillis m’avoit
aussi bien osté les yeux que l’entendement, n’ayant jusques icy
recognu le desguisement. – O Silvandre, s’escria Phillis, assurez-vous
qu’une femme trompera cent hommes quand il luy plaira, et pour cela
vous devez conserver mon amitié bien soigneusement.
Toute la troupe se mit à rire, et continuant à se mocquer
de l’aveuglement de Silvandre, en se promenant ils se trouverent, sans
y penser, sur l’endroit mesme du rivage de Lignon d’oû Celadon
s’estoit jetté dans l’eau, dequoy Astrée s’estant
apperceue : Fuyons, dit-elle, fuyons ce lieu desastreux, et auquel, ce
me semble, il ne peut jamais arriver que du malheur. La druide recognut
bien que c’estoit l’endroit oû elle avoit receu les cruels
commandements qui, de Celadon, l’avoient contrainte de prendre le
personnage d’Alexis, et il luy fut presque impossible de n’en point
tesmoigner de ressentiment ; mais ne se pouvant imaginer que sa bergere
nommast ce lieu malheureux pour ce sujet : Et pourquoy, luy dit-elle,
mon cher serviteur, nommez-vous cet endroit de Lignon de cette sorte ?
Astrée alors, sans luy respondre, la regarda quelque temps, et
changeant un peu de couleur, ne pust s’empescher de souspirer, ce que
Diane appercevant : Madame, luy dit-elle, Astrée a raison de
l’appeller malheureux, parce qu’elle a failly de s’y noyer estant
tombée de ce tertre dans la riviere avec tant de danger que,
sans le prompt secours qui luy fut donné, à jamais cette
contrée eust esté privée de la plus belle fille
qu’elle ait jamais eue. – Et comment, reprit Alexis, advint cet
accident ?
Phillis alors ne voulant point que Silvandre se prist garde du trouble
d’Astrée : Les mal-heurs, dit-elle, ne doivent jamais estre
racontez en un temps si heureux que celuy oû nous sommes. – Tant
s’en faut, adjousta Silvandre, l’on dit que la memoire des travaux
passez apporte du contentement. – Ouy bien, reprit Astrée, quand
les travaux que l’on raconte ne travaillent plus, mais ceux pour
lesquels je donne le nom de mal-heureux à ce lieu ne seront
jamais en ma memoire sans un regret infine. Et, Silvandre, voyez si
j’en ay du sujet : lors qu’inconsiderement je tombay dans cette eau, le
pauvre Celadon me voulant ayder s’y noya, et quelque maladvisé,
portant la nouvelle fausse de ma [286/287] mort à mon pere et
à ma mere, fut cause qu’incontinent apres ils moururent tous
deux, et si promptement, qu’à peine en avoy-je commencé
de pleurer l’un qu’il me fallut recourir aux larmes pour l’autre.
Les yeux d’Astrée commençoient de rougir, et leurs
paupieres de s’empouller, et malaisément eust-elle pu cachier
guiere plus long-temps un torrent de pleurs que ce cuisant desplaisir
luy arrachoit du cœur, n’eust esté qu’elles ouyrent un berger
qui chantoit, et qui contraignit cette belle troupe de tourner le
visage vers luy pour le recognoistre. Incontinent que Diane y jetta les
yeux, elle dit : Je suis la plus trompée du monde, si ce berger
que nous oyons, et la troupe qui est avec luy ne vient en ce lieu pour
m’y trouver. – Et pourquoy, reprit Alexis, vous viennent-ils chercher
icy ? – Je le vous diray, respondit-elle, mais oyons la chanson qu’il
dit. Et lors, parce qu’il estoit assez pres, et qu’il chantoit fort
haut, ils ouyrent tels vers.
SONNET
Il trouve par tout la representation
de luy et de sa maistresse.
I
Arbres qui tousjours vers
Desdaignez les hyvers,
Comme vous est mon cœur
En mesprisant toute estreme rigueur :
II
Rocher d’eternité A jamais
arresté,
Filinte est comme toy
Dans les liens d’une eternelle joy.
III
Neiges de qui les eaux
S’escoulent en ruisseaux,
[287/288]
Pressé de mes mal-heurs,
Mon cœur aussi s’escoule tout en pleurs.
IV
Et vous, sommets chenus,
Jusqu’au ciel parvenus,
Vous estes bien plus bas
Que les desseins de mon cœur ne sont pas.
V
Glaçons qui resistez
Aux soleils des estez,
Avec plus de froideurs
Delphire encor s’oppose à mes ardeurs.
VI
Desert qui ne produits
Jamais herbes ny fruicts,
Delphine à qui la sert
Est tout de mesme un sterile desert.
VII
Et bref en quelques lieux
Que je tourne les yeux,
Partout je n’apperçoy
Que le portraict de Delphire ou de moy.
– Je ne me suis nullement deceue, reprit Diane, aussi tost que ce
berger eut finy de dire ces vers, car les dieux m’ont esleue pour les
juger sur quelque differend qu’ils ont ensemble, et c’est le bon que
dés hyer qu’ils vindrent m’en prier, je leur promis de me
trouver icy à cette mesme heure, et je vous jure que depuis je
ne m’en estois pas ressouvenue. – Par là, ma maistresse, dit
Silvandre, vous devez tirer une tres-grande assurance que la
volonté des dieux est que vous les jugiez, vous ayant conduite
icy tant à propos sans y penser. – Mais, adjousta Phillis,
con-[288/289]siderez comme ils sont bons mesnagers, s’estans servis
d’un mesme voyage de Diane pour remettre en repos Silvandre, et ces
autres bergers desquels vous parlez.
Personne ne respondit rie, parce que la trouppe de ces estrangers
estoit si proche que Diane fut contrainte par civilité de les
aller saluer, et peu apres Alexis, Astrée et Phillis en firent
de mesme. – Et lors vous voyez, dit Diane, comme je suis personne de
parole, y ayant desjà quelque temps que je suis icy, oû
cette bonne compagnie, dit-elle montrant Alexis et ses compagnes, ont
voulu venir, non seulement pour la curiosité de sçavoir
le sujet qui vous conduit vers moy, mais aussi pour m’aider à
donner un jugement plus equitable sur ce que vous avez à me
proposer. – Nous avons bien de la honte, belle et discrette bergere,
reprit Delphire, de vous avoir fait attendre, mais l’obligation que
nous avons à toute vostre trouppe est encore plus grande, puis
que tout nostre repos despendant de ce que vous ordonnerez, il n’y a
point de doute que nous desirons sur toute chose que le jugement que
vous ferez soit juste et equitable. – Mais, ô nostre juge,
interrompit Tomantes, que sera-ce si ceux qui seront condanne ne
veulent observer l’ordonnance ? Et ma demande n’est pas hors de raison,
car j’ay veu cette belle fille, continua-t’il, montrant Delphine, si
peu soucieuse d’observer les loix que tout le reste des humains tient
pour inviolables que je crains grandemente qu’elle ne sera guiere plus
religieuse en ce que vous luy ordonnerez, si c’est contre son
gré. – O Tomantes ! s’escria Delphire, cette reproche est
insupportable, et si ce n’estoit que bien tost j’espere que nostre juge
me vengera des autres outrages que j’ay receus de vous, je luy
demanderois justice de cette injure. – Vous avez tant
accoustumé, reprit Tomantes, de vous plaindre sans raison, que
je ne trouve pas estrange qu’à cette heure vous en fassiez de
mesme, ny moins que vous soyez estonnée de m’ouyr parler si
franchement, ayant toute ma vie vescu avec vous sous les loix d’un si
grand respect que les plaintes seulement ne m’estoient pas permises en
mes plus grandes peines. Mais ne voyez-vous que maintenant nous sommes
devant nostre juge, et qu’il faut qu’il sçache et vos cruautez
et mes supplices pour en juger sainement ? – Je ne veux point entrer en
discours avec vous, dit Delphire, mais seulement je diray à
nostre juste juge, qu’à vos paroles elle peut aisément
juger qu’il est vray que la supreme injustice, c’est de cacher la
justice. Et ensemble je la supplieray [289/290] de ne vouloir point
perdre plus de temps à vous escouter, mais qu’elle l’employe
à ce que les dieux luy ont ordonné.
Cependant que Delphire et Tomantes parloient ainsi, Diane s’estoit
desja assise sur un tertre un peu relevé, et Alexis,
Astrée, Phillis et les autres bergeres commençoient
toutes à choisir leurs places afin d’ouir le differend qui
estoit entr’eux, ce qui fut cause que Filinte et Asphale en firent de
mesme avec Silvandre. Et lors Diane : Il me semble, dit-elle, belle
bergere, et vous, gentil berger, que si vous desirez quelque chose de
moy, il seroit necessaire que vous me fissiez entendre vostre
differend, et que pour ce subjet il faudroit que vous esleussiez
quelqu’un qui dist la verité de ce qui s’est passé entre
vous, et puis chacun pourroit dire ses raisons. – Belle et discrette
bergere, dit alors Asphale, nous sommes quatre bergers et deux bergeres
qui avons interest au jugement que vous devez faire, et c’est pourquoy,
si vous le trouvez bon, Androgene, dit-il, le luy monstrant du doigt,
ou moy, vous raconterons ce qui touche Tomantes, Filinte et Delphire,
et apres, ou Filinte, ou Tomantes vous rapporteront le differend de
Dorisée, d’Androgene et de moy. – Il me semble, respondit Diane,
qu’il est plus à propos, pour abreger, que les bergeres fassent
ce premier rapport, que non pas les bergers qui ordinairement
sçavent trop bien desduire leurs raisons. Et pour ce,
Dorisée, c’est à vous à qui j’en donne la charge,
et non seulement pour ce qui concerne Delphire, mais pour ce qui vous
touche aussi, ne pouvant entrer en doute qu’une si discrette bergere ne
nous vueille dire la verité qu’aussi bien nous sera assez
justifiée par la bouche mesme de ceux qui, apres qu’elle aura
parlé, nous rapporteront leurs raisons.
Dorisée alors, apres avoir fait une grande reverence, se remit
en sa place, et puis ayant demeuré quelque temps sans parler,
elle commença de cette sorte.
HISTOIRE
DE DELPHIRE ET DE DORISÉE
Si ceux qui ont parlé de la jalousie en avoient eu
l’experience telle que nous, ô sage et discrette bergere, ils
eussent sans doute dit qu’elle est ennemie d’amour, et que, comme le
froid est contraire au chaud, de mesme elle est directement
opposée à cette passion qui fait aymer, parce qu’elle
naist de crainte et de peur, [290/291] et par consequent froide et
peut-estre gelée, et que l’amour est tousjours bruslant et en
flamme. Et non pas comme au contraire ils ont estimé qu’elle fut
fille d’amour, et tellement necessaire à sa grandeur et à
sa conservation, que, comme l’eau que le mareschal jette sur le feu, le
rend plus vif et plus ardent, de mesme la jalousie augmente et rend
plus violente la flamme dont amour consomme les ames de ceux qui
aiment. Si vous ne m’aviez ordonné, tres-sage bergere, de vous
racompter ce qui est advenu entre Delphire, Tomantes, Asphale,
Androgene et moy, j’essayerois de rapporter quelque exemple pour
preuver ce que je dis, mais je m’assure qu’au discours que j’ay
à vous faire, vous en treuverez tant de preuves que vous
confesserez avec moy, que si l’amour peut difficilement estre sans la
jalousie, la jalousie au moins ne peut jamais estre sans effacer
l’amour.
Sçachez donc, belle et sage bergere, que Tomantes estant seul
fils de sa maison, fut eslevé fort cherement par la sage bergere
Ericanthe sa mere, et par Eleuman son pere, avec tant de soing que
jamais ils ne voulurent permettre qu’il fust nourry hors de leur
presence, leur semblant, aussi-tost qu’ils le perdoient de veue, qu’il
fust desja entierement perdu pour eux. Et parce qu’entre tous ceux de
nostre hameau, Eleuman et Ericanthe estoient les plus riches, tant pour
la quantité des troupeaux et pasturages qu’ils possedoient, que
pour un grand nombre de bergers et de bergeres que, comme pere de
famille, ils avoient en charge, sous leur conduite, le jeune Tomantes
fut instruit en tous les honnestes exercices qu’un berger de telle
qualité eust pu estre, ausquels selon son aage il alla de telle
sorte profitant qu’il n’y en avoit point en tout nostre contour qui put
s’esgaler à luy. Estant sorty des mains de sa nourrice, on luy
donna un vieil et sage pasteur pour avoir le soing de sa conduite, non
pas que pour cela il sortist de la compagnie des filles qui servoient
Ericanthe, car au contraire il demeura parmy elles jusqu’en l’aage de
dix ou douze ans, tant aimé et caressé de toutes, qu’il
sembloit que c’estoit à l’envy à qui l’aymeroit le plus,
parce qu’outre qu’il estoit tres-aymable, et avoit toutes les
conditions qui peuvent rendre telle une tendre jeunesse, encore
sçavoient-elles bien que cet enfant estoit l’amour et la delice
du pasteur Eleuman et de la sage Ericanthe leur maistresse.
Mais comme il advient ordinairement que plustost par instinct que par
election en tel aage l’on s’adonne plus à aimer une
per-[291/292]sonne qu’une autre, le jeune Tomantes n’eut point atteint
neuf ou dix ans qu’il fit paroistre une grande inclination à
aimer Delphire, qui pour lors estoit nourrie aupres d’Ericanthe et qui
n’avoit pas encore plus de sept ou huict ans. Leur aage innocent et
leur dessein sans dessein ne leur enseignant point de dissimuler, cette
bonne volonté fut cause qu’incontinent chacun s’apperceut de la
particuliere affection de Tomantes, dont Ericanthe fut tres-aise, tant
parce que la bergere estoit veritablement digne d’estre aimée et
servie de chacun, que d’autant que plusieurs jugent n’y avoir rien qui
eveille plus la jeunesse, ny qui la porte à de plus nobles
desseins que l’amour, faisant en cela l’office du fusil qui fait
estinceler un rocher de son naturel froid, et sans clairté. On
peut aisément penser quelle pouvoit estre l’affection qu’en
telle enfance ils se portoient l’un à l’autre, car je m’assure
qu’elle n’alloit plus outre qu’au plaisir qu’ils avoient de jouer
ensemble aux noisettes ou aux espingles, de se faire present de
quelques pommes ou de quelques cerises, et de s’entretenir des fables
que leurs nourrices avoient autrefois racontées en leur donnant
le laict. Tant y a que, comme de petits commencements se produisent
quelquefois de grands effects, ils advint que continuant entr’eux ces
petites enfances, Amour prist plaisir d’en faire peu à peu une
tres-belle et tres-grande affection. Le berger pouvoit atteindre sa
quatorziesme année qu’il se pouvoit dire vieil amant, quoy que
fort jeune amoureux, y ayant desja cinq ou six ans qu’il aimoit sans
qu’il sceut dire que c’estoit que l’amour. Et de fait en ce temps
là il chantoit fort souvent ces vers.
SONNET
Il ignore son mal.
Mon Dieu ! quel es le mal dont je
suis tourmenté ?
Je languis et je meurs, et toutesfois j’ignore
Quel peut estre le nom du mal qui me devore :
N’est-ce point, ô mon cœur, trop grande lascheté ?
Un vouloir estranger m’oste ma volonté,
Un œil ravit mon cœur, et je ne puis encore,
Plus j’en ressents du mal, que plus je ne l’adore,
Cherissant ma prison plus que ma liberté.
[292/293]
Quelquefois je me plais en ce qui me tourmente,
Quelquefois je me plains de ce qui me contente,
Depuis que je la vis, tout mon bien s’envola.
Depuis que je la vis, tout me fut agreable.
Je me plais, je m’ennuye en un object semblable,
Je sçay que j’ay ce mal, mais qu’est-ce que cela ?
En fin, rendus sçavans et l’un et l’autre par l’aage, ils
recognurent qu’ils s’aimoient aussi tost presque qu’ils purent
sçavoir que c’estoit qu’aimer ; et ce fut lors que,
reconfirmants par leur volonté ce qu’ils avoient fait par hazard
ou au moins par une inclination aveugle, ils commencerent de jetter les
fondements d’une veritable affection.
Les soings de Tomantes estoient grands à tesmoigner à
Delphire la bonne volonté qu’il luy portoit, mais la modestie de
Delphire n’estoit pas moindre à les recevoir avec la discretion
et avec le respect qu’elle devoit au fils d’Ericanthe. De sorte que,
comme chacun voyoit l’amour du berger, chacun aussi louoit et estimoit
la sagesse de la bergere à sçavoir si bien tenir le
milieu d’un sentier si glissant qu’elle ne pencha jamais plus d’un
costé que de l’autre : je veux dire qu’elle marcha si justement
entre l’amour et le respect, que l’on ne pouvoit cognoistre si ses
actions procedoient plus de l’affection que du devoir. L’amour de
Tomantes estoit desja recogneue de tous ceux de la maison d’Ericanthe,
et Delphire mesme n’en pouvoit presque plus douter, devant que le
berger luy eust par ses paroles fait entendre ce que toutes ses actions
alloient si fort publiant, un puissant respect le contraignant à
ce silence, lors qu’en fin son affection prenant de jour en jour plus
de force, elle luy fit rompre tous les liens qui luy retenoient la
langue.
La premiere fois qu’il prit cette hardiesse, ce fut le jour de sa
naissance qu’Ericanthe, pour remercier les dieux de le luy avoir
donné pour le support de sa maison et pour le contentement de
ses vieilles années, celebroit tous les ans à mesme jour
qu’il estoit nay.
Non point trop loing de la source de nostre gentil Lignon, Eleuman et
Ericanthe ont une demeure sur les bords de cette delectable riviere,
qu’il sembla que la nature se soit pleue d’embellir de tout ce qui la
pouvoit rendre agreable. Elle est posée [293/294] sur une coline
qui luy donne une veue, quoy qu’un peu limitée, à cause
des autres petites montagnes assez voisines, toutesfois si belle, qu’il
semble que ceux qui peignent des paysages ayent pris le patron sur sa
situation. Lignon prend son cours au bas de cette coste, que des prez
d’un costé et d’autre vont accompagnant presque autant que la
veue se peut estendre. Les saussayes qui separent ces prez, et les
petits fossez, par lesquels on desrobe les claires eaux de Lignon,
semblent autant de petits ruisseaux qui vont abreuvant ces belles
prairies. Tout le penchant de la coline est couvert de l’ombrage de
quantité d’arbres disposez en allées, par lesquelles on
descend sans incommodité du soleil, ny de la descente, jusques
sur l’agreable rivage de cette claire riviere que les fleurs presque en
tout temps esmaillent de cent diverses couleurs. Les rossignols qui
semblent avoir choisi ce lieu pour leur demeure ordinaire, le peuplent
de telle sorte qu’on jugeroit à ouyr les divers chœurs qui se
respondent à la voix les uns aux autres, qu’ils ont
abandonné tous les autres endroits de la contrée, pour
à l’envy venir chanter parmy ces arbres. Et la nature, à
tant de graces, n’ayant pas voulu estre avare de ce qui pouvoit
embellir entierement ce lieu, y a fait sourdre tant de fontaines tout
le long de ce penchant, qu’on diroit qu’elles y sont conduites par
artifice ; bref, ce lieu est la delice et le plaisir de tous les
hameaux voisins ; oû presque, tant que le beau temps le permet,
il y a ordinairement un grand concours de peuple, et mesme aux jours
qui sont particulierement dediez à quelque resjouissance, comme
estoit celuy de la naissance de Tomantes.
Il sembla que le Ciel voulut donner cognoissance à ce jeune
berger, qu’il ne l’avoit fait naistre que pour vivre au service de
cette belle fille, car ayant eu toute l’année tant de
commodité de parler à elle, et de luy faire entendre
l’affection qu’il luy portoit, il attendit toutesfois à le luy
declarer par parole au jour de sa naissance, comme s’il eust voulu dire
que le jour qu’elle le recevroit pour son serviteur, seroit celuy que
veritablement il commenceroit de vivre. De fortune, quelque temps
auparavant, un oncle de Delphire estoit mort, qui la contraignoit selon
la coustume de porter un habit de dueil ; et parce qu’entre toutes les
jeunes bergeres du hameau Delphire avoit cette grace de s’habiller et
s’ageancer le plus proprement, elle parut si belle en cet habit de
tristesse qu’il n’y eut personne qui ne tournast les yeux sur elle avec
ravissement, tant pour sa beauté que pour sa gentillesse.
[294/295] Mais entre tous Tomantes l’admiroit, ou plustost l’adoroit,
Il y avoit du plaisir à considerer ses actions, car ses yeux
estoient si occupez à la regarder, que ne pouvant la voir toute
à la fois, il alloit tournant autour d’elle, sans se pouvoir
saouler de la contempler, et de la louer. Tantost il estimoit la
blancheur de son visage, tantost la vive couleur du teint, tantost la
vivacité de ses yeux, tantost le corail de sa bouche, tantost
l’yvoir de ses dents, quelquefois sa belle taille, quelquefois la
delicatesse et blancheur de sa main, et d’autrefois l’avantage qu’elle
avoit sur toutes ses compagnes de sçavoir si bien se prevaloir
des habits et de tout ce qu’elle mettoit sur elle. – De sorte,
concluoit-il, qu’il n’y a rien de si beau ny de tant aimable que
Delphire. – Vous me racontez, respondit-elle en sousriant, une histoire
si nouvelle et si peu croyable que, quant à moy, je n’y
sçaurois adjouster foy. – Je sçay bien, reprit-il,
d’oû vient cette incredulité, c’est parce que vous ne
vous pouvez pas voir, car si le Ciel vous faisoit cette grace, je ne
vous crois point tant ennemie de la verité que vous ne fussiez
contrainte de dire que j’ay raison. – Je me suis veue plusieurs fois,
repliqua-t’elle, et dans les claires eaux des fontaines et dans
diverses glaces de miroir, mais je n’ay point remarqué ce que
vostre flatterie vous fait dire. – O Delphire ! adjousta-t’il, que ces
representations sont imparfaites, et qu’elles font de tort à
vostre beauté ! Mais aussi, comment pouvez-vous penser que ces
choses mortes et sans aucun sentiment vous puissent bien representer ?
vous, dis-je, qui estes la vie de tous ceux qui ont le bon-heur de vous
voir. Que si vous avez volonté de voir au vray quelle vous
estes, prenez un miroir vivant que je vous donneray, et je m’assure que
si vous y daignez jetter les yeux, vous vous y verrez plus belle encore
que je ne vous sçaurois dire. – Et qu’est-ce, dit la bergere,
que vous appellez un miroir vivant ? – Mon cœur, repondit-il. – Ah !
Tomantes, s’escria-t’elle, que ces miroirs sont faux et infidelles !
car outre qu’on n’y void pas ce qu’on veut, mais seulement ce qu’il
plaist à ces miroirs trompeurs. Encore n’y a-t’il point
d’assurance en leur representation, parce qu’elle n’est que telle que
la passion de l’ame la luy ordonne. – Je croy bien, reprit-il
froidement, que le cœur ne represente que ce qui est dans l’ame, mais
c’est bien aussi pour cela que je vous dis que vous verrez dans le mien
Delphire en sa parfaite beauté, parce que vous estes de sorte
empreinte dans la mienne, que rien n’y sçauroit estre plus
parfaictement. – Que [295/296] vous estes menteur ! Tomantes,
respondit-elle, et que vous vous vous mocqueriez de moy, si
j’adjoustois foy à vos paroles. – Il n’y a rien qui soit plus
honteux, reprit-il, à une personne d’honneur que d’estre
surprise en menterie. – Vous ne craignez pas repliqua-t’elle, cette
honte, car vous sçavez bien que personne ne peut voir dans
vostre cœur pour vous en convaincre. – Les actions, adjousta-t’il, sont
celles qui ouvrent les portes du cœur, et vous verrez que toutes les
miennes vous tesmoigneront que Tomantes ayme Delphine, et que jamais il
ne regardera des yeux d’amour autre beauté que la sienne. Et je
vous faits cette declaration le jour que je suis nay, pour vous rendre
tesmoignage que je croy que le Ciel m’a donné la vie pour ne
l’employer jamais qu’à vous aymer et à vous servir, et
auquel pour le moins il veut que je recommence et continue à
vivre pour ce seul sujet, ce que je proteste de faire avec tant
d’affection et de fidelité, que vous serez contrainte d’avouer
que veritablement je suis vostre serviteur.
Tomantes adjousta encore quelques paroles à celles-cy que je
laisse pour n’estre ennuyeuse, et que Delphire n’interrompit point,
parce qu’encore qu’elle eust un esprit vif et un tres-bon jugement, si
fut-elle un peu surprise et empeschée à choisir la
responce qu’elle luy devoit faire, car le respect qu’elle luy portoit,
pour estre fils d’Ericanthe, la bonne volonté qu’elle avoit
desja pour Tomantes, les vertus et l’amitié qu’elle avoit
recogneues en luy, et la crainte de manquer à son devoir, la
tenoient en cette irresolution. Et cela fut cause que Tomantes, apres
s’estre teu, et avoir attendu sa responce quelque temps, et qu’il vid
qu’elle demeuroit muette, continua de cette sorte : Je voy bien, belle
Delphire, que vostre silence me menace, et que la vie que la douceur de
vos yeux me promet n’est guiere assurée, qu’au contraire
l’augure que je devois prendre de cet habit noir que vous portez ne
sera que trop veritable à mon dommage. Et à ce mot,
changeant de couleur, la parole luy mourut en la bouche, et quoy qu’il
s’efforçast plusieurs fois de reprendre son discours, si ne le
sceut-il faire, tant il demeura confus de n’avoir point de responce.
Delphire alors, pour ne le laisser en cette peine plus longuement :
Tomantes, luy dit-elle, les paroles que je vous ay ouy proferer, sont
assez semblables à celles que d’ordinaire la pluspart des
bergers tiennent aux bergeres. Aussi veux-je croire que c’est plustost
par coustume que par dessein que vous me les dites. Et
tou-[296/297]tesfois le respect que je vous dois, et l’honneur que je
reçois de la peine que vous prenez de parler à moy,
m’obligent à les estimer, comme venant du plus gentil berger que
je cognoisse, et duquel je cheriray tousjours la bonne volonté
comme je dois, et comme elle merite. Et parce qu’elle ne voulut pas que
ce discours continuast plus avant pour cette fois, à ces
dernieres paroles, elle se mit entre ses compagnes.
Mais, ô sages bergeres, il faut que vous sçachiez que long
temps auparavant Filinte, qui est ce berger que vous voyez assez pres
de Delphire, dit-elle, le montrant de la main, et fort proche parent de
Tomantes, s’estoit rendu serviteur de cette mesme bergere et parce
qu’il avoit plus d’aage que luy, il avoit aussi eu plustost que luy la
hardiesse de se declarer pour tel. Mais d’autant que quelque urgente
affaire l’avoit contraint de partir de nostre hameau pour un assez long
voyage, il sembla que le Ciel voulut favoriser le dessein de Tomantes,
en luy ostant ce rival qui ne luy estoit pas peu ennuyeux. Filinte donc
partit plein d’amour et de desplaisir, et douze ou treize lunes apres,
revint avec le mesme amour qu’il avoit emportée, sinon que,
peut-estre elle s’estoit accreue aussi bien que son corps, mais si,
à son depart, il avoit eu opinion d’avoir quelque avantage sur
Tomantes, à son retour il cognut bien quelle mortelle ennemie
d’amour est l’absence, car il trouva tellement le dessein de son rival
avancé, et le sien reculé, qu’un autre que luy en auroit
perdu toute esperance. Toutesfois son courage genereux ne voulant ceder
à aucune difficulté, luy fist prendre resolution de
continuer ce qu’il ne pouvoit laisser imparfait, sans donner quelque
cognoissance d’estre vaincu. Il recommence donc à son retour ses
recherches, adjouste de nouvelles supplications aux anciennes prieres,
renouvelle les vieux services par de nouveaux ; et bref, se plaint
d’estre traité injustement, et presse et importune de telle
façon que, s’il n’obtient rien sur l’esprit resolu de Delphire,
il met toutesfois de grands soupçons et de puissantes jalousies
dans l’ame de Tomantes. Car, encore que veritablement Delphire
preferast à son dire Tomantes, si est-ce que la vraye amour de
ce berger ne le laissoit point vivre en repos, sçachant assez
qu’avec qui ayme bien et s’opinastre, Amour fait des miracles ; et de
là procederent tant d’inquietudes et tant de peines, que ces
deux bergers se donnerent depuis si longuement l’un à l’autre.
Et toutesfois, quoy que leur amour fut tres-grande et que la [297/298]
violence de leurs affections allast de jour en jour augmentant, si
est-ce que l’amitié qui estoit entr’eux n’en fut jamais
alterée ; en quoy ils monstrerent un tres-grand jugement,
retenant si sagement de si sensibles interests sous les loix de la
raison, ce qui estoit encore plus estimable en Filinte qui estoit le
moins aymé, et de qui l’humeur naturellement estoit assez
depiteuse. Et certes il sembloit bien qu’en quelque sorte
l’authorité d’Eleuman, et principalement d’Ericanthe, deust
rendre le party de Tomantes advantageux. Si est-ce que celuy de Filinte
n’estoit pas foible, à cause d’une sœur qui estoit nourrie par
la mesme Ericanthe, comme niepce d’Eleuman, et qui pouvoit beaucoup sur
Delphire ; et de faict, c’estoit à elle à qui Filinte
faisoit ordinairement ses plaintes.
Il advint en fin que ce berger, apres avoir remarqué en diverses
occasions la preference que cette bergere faisoit de Tomantes à
luy, et apres en avoir fait toutes les plaintes qu’il pouvoit, voyant
qu’il n’en recevoit que de nouveaux tesmoignages d’estre peu
aymé, comme il estoit prompt et d’un esprit fort sensible,
perdant toute esperance et toute patience, il se resolut de se retirer
d’un servage qu’il estimoit si honteux ; et apres avoir quelque temps
cherché la commodité de parler à elle, en fin
l’ayant trouvée en lieu oû personne ne le pouvoit ouir,
il luy tint un tel langage : Vous sçavez, Delphire, si je vous
ay aymée, et je dis que vous le sçavez, parce qu’un si
bel esprit que le vostre ne peut ne l’avoir cogneu assez clairement par
toutes mes actions, puis que mon affection a commencé dés
vostre berceau, et m’a tousjours accompagnée par tous les lieux
oû depuis j’ay esté. Vous sçavez si vos froideurs,
vos mescognoissances, ny mes absences trop longues, m’ont peu divertir
de cette affection, puis que jamais vous ne me pouvez reprocher que
rien l’ait peu diminuer. Maintenant pressé ou plustost
oppressé des mespris et des outrages que je reçois de
vous, je viens vous dire que, les treuvant insupportables, je quitte le
nom de serviteur de Delphire, et que, ce que ny le temps, ny les
absences, ny vos rigueurs n’ont peu faire, le mespris seul,
insupportable à mon courage, et duquel vous usez envers moy, le
faict entreprendre à mon juste despit. Delphire, sans
s’esmouvoir aucunement, et presque bien-aise qu’il fist cette
resolution, luy respondit avec une froideur extreme : Je n’ay jamais
creu ny desiré, Filinte, que vous eussiez la volonté de
porter le tiltre que maintenant vous quittez, et ce m’est chose tant
indifferente que si vous jugez [298/299] que parmy mes compagnes il y
en ait quelqu’une qui ait assez de merite, je vous conseille de l’aimer
et de la servir.
La froideur dont cette responce fut faite offença encore
davantage le courage de Filinte, et cela fut cause qu’il s’en alla avec
un visage renfrogné, et qui monstroit assez sa mauvaise
satisfaction. Mais d’autant que le despit est une passion qui ne laisse
jamais libre le jugement, il creut que pour se venger bien de Delphire,
il falloit essayer de divertir Tomantes de l’affection qu’il avoit pour
elle. Et comme il y a des personnes qui esperent tout ce qu’elles
desirent, et sur qui la passion a tant de puissance qu’elle leur figure
faisable tout ce qu’elles voudroient qui advinst, il s’imagina de
pouvoir luy persuader de s’en retirer ; et en ce dessein il l’alla
trouver, et apres l’avoir tiré à part : Mon frere, luy
dit-il, car c’est ainsi qu’Eleuman vouloit qu’ils s’appellassent, quoy
qu’ils ne fussent que germains, je viens vous supplier d’une grace que
vous ne devez point me refuser, parce qu’outre que je la vous demande
avec toute sorte d’affection, encore est-elle autant à vostre
avantage qu’au mien. – Mon frere, respondit Tomantes, vous devez bien
croire que tout ce que je pourray pour vostre contentement, je le feray
sans doute d’aussi bon cœur que vous le sçauriez desirer. –
Promettez-le moy donc, adjousta Filinte, car je sçay bien que si
vostre promesse ne vous y oblige, vous en ferez au commencement de la
difficulté. – Je ne vous puis rien promettre, repliqua Tomantes,
que je ne sçache que c’est, et vous ne devez pas craindre que
les difficultez me puissent jamais empescher de faire tout ce que je
pourray pour vostre contentement.
Et là-dessus, ayant esté longuement disputé d’un
costé et d’autre, en fin Filinte, voyant qu’il ne pouvoit point
l’obliger par sa promesse, se resolut de luy dire : Pour la plus grande
obligation en laquelle vous me puissiez jamais mettre, je vous supplie,
mon frere, quittez l’amitié de Delphire, ou pour le moins faites
en semblant pour quelque temps. L’orgueil l’emporte à une telle
insolence que, pour peu qu’elle continue, elle se va rendre
insupportable : il luy semble que tous les hommes qui sont en l’univers
ne sont faits que pour elle, et peu s’en faut qu’elle ne pretende que
tous les respects et les devoirs que vous et moy luy rendons de franche
volonté, ne luy soient deubs par obligation, et qu’elle ne les
demande comme un tribut qu’elle est en possession de tirer de tous ceux
qui la voyent. N’est-elle pas gratieuse avec le mespris dont elle use
et envers vous et envers moy ? Encore voudrois-je [299/300] bien
sçavoir sur quoy elle les fonde ; mais, mon frere, s’il vous
plaist de me croire, assurez-vous qu’autant qu’elle verra que nous nous
retirerons d’elle, autant s’efforcera-t’elle de se rapprocher de nous.
Il est bon d’aimer mais non pas d’estre esclave. Il y a long temps que
j’ay ouy dire que les femmes font tousjours des caresses à un
homme jusqu’à ce qu’elles sont assurées qu’elles en sont
bien aimées ; mais alors elle ne les traittent point autrement
que s’ils estoient esclaves. Obligez-moy, mon frere, de vous en retirer
comme je suis resolu de faire, et vous la verrez bien estonnée
avec sa froideur ou plustost avec son indifference.
Tomantes, en sousriant : Mon frere, luy respondit-il, je suis marry que
vous m’ayez demandé une chose impossible, car je desirerois
autant que ma propre vie de vous pouvoir contenter. Mais assurez-vous,
Filinte, que de quelque sorte qu’il plaise à la belle Delphire
de me traiter, je ne puis autre chose que le souffrir sans seulement
murmurer, tant s’en faut qu’il soit en ma puissance de me pouvoir
distraire de cette servitude en laquelle elle me detient. Et quant
à moy, je confesse que c’est avec raison qu’elle pense que tous
ceux qui la voyent sont obligez de la servir et de l’adorer, parce que
jugeant autruy par moy-mesme, il me semble qu’apres l’avoir veue, ce
seroit un grand defaut de jugement de ne vouloir finir ses jours en
cette servitude. – Et quoy ! Tomantes, s’escria Filinte, vous estes
donc opiniastre en cette honteuse resolution ? – Mon frere, mon amy,
respondit Tomantes, le sort en est jetté, j’y suis tellement
resolu que non seulement je n’ay point de volonté de faire
autrement, mais s’il m’arrivoit de le vouloir, j’en mourrois de honte.
Mais vous, Filinte, quel est vostre dessein ? – De vivre, dit-il, en
homme de courage, et non pas en esclave. Et afin qu’elle n’en fust
point en doute, je le luy ay dit, et l’en ay assurée, me sentant
assez fort pour supporter toute chose, sinon le mespris ; mais j’avoue
que contre ce fer, je n’ay point d’armes qui puissent resister. –
Peut-estre, reprit froidement Tomantes, quand je seray sage, je feray
la mesme resolution, mais en l’estat oû je suis, il ne le faut
point esperer.
Les discours de ces deux bergers se terminerent de cette sorte, mais il
faut rire de ce qui en advint. Filinte, voyant qu’il ne pouvoit
divertir Tomantes de sa resolution, comme si la derniere parole qu’il
luy avoit tenue luy eust ravy la memoire incontinent de tout ce qu’il
avoit dit, et à luy, et à Delphire, il ne mit pas plus
d’intervalle à se desdire de tout ce que le despit venoit
[300/301] de luy faire proferer, qu’autant qu’il demeura d’aller du
lieu oû il avoit dit ces choses à Tomantes,
jusqu’à celuy oû pour lors estoit la belle Delphire. Car,
d’abord qu’il la retrouva, il recourut aux prieres et aux
supplications, et envers elle pour oublier ce qu’il luy avoit dit, et
envers sa sœur pour interceder pour luy, la pressant et conjurant, si
elle vouloit qu’il continuast de vivre, de faire promptement sa paix.
Delphire alors, en sousriant : Je le veux, dit-elle, à condition
que vous croirez, Filinte, que ny en vous en allant, ny en revenant,
vous ne m’avez des-obligée, ny obligée.
A peine Delphire avoit achevé cette parole, que Tomantes arriva,
qui, voyant cet accord, et oyant ce que Filinte disoit, demeura si ravy
d’estonnement qu’il demandoit à Delphire et à Filinte si
ce qu’il voyoit n’estoit point un songe. – Non, non, dit le berger,
c’est chose veritable, mais figurez-vous que j’ay fait comme ces
esclaves qui essayent de rompre leurs chaisnes, et qui n’en peuvent pas
venir à bout. Mais lors qu’en particulier, Tomantes raconta
à Delphire la priere qu’il venoit de luy faire, jugez si la
bergere demeura ravie de deux si prompts et si differents mouvements.
Cependant que ces deux bergers vivoient de cette sorte, je revins des
rives d’Argent, petite riviere qui coule assez prez d’icy, et qui, avec
tant d’autres, se va rendre dans le grand fleuve de Lignon. En mesme
temps Asphale (qui est ce berger que vous voyez aupres de Filinte, et
qui est son jeune frere) fit dessein de me rechercher, plustost comme
je croy, pour dire qu’il n’estoit pas le seul de son hameau et de son
aage qui n’aimast point, que pour autre raison qui le pust convier
à cette resolution. Or, tout ainsi que, comme frere de Filinte,
il estoit tousjours presque en sa compagnie, aussi comme amie, et
peut-estre encore comme alliée de Delphire, nous estions presque
d’ordinaire ensemble. Je prins garde qu’Asphale alla longuement
incertain, sans sçavoir à laquelle de toutes mes
compagnes il se donneroit, imitant l’abeille qui, dans un jardin, va
voletant sur diverses fleurs, sans sçavoir sur laquelle
s’arrester. Car tantost il en vouloit à Delphire, quelquefois
à Filise, d’autrefois à Eritrée, et quelquesfois
à moy ; mais en fin, apres avoir tourné et
retourné, tantost vers l’une, et tantost vers l’autre, il
s’arresta à moy, pour le moins il en fit semblant.
J’avoue que si j’eusse eu dessein d’estre aymée, Asphale ne
m’eust point esté desagreable, car encore qu’il soit present, je
[301/302] ne laisseray de dire que mal-aisément
sçauroit-on rencontrer en un berger tant d’aimables qualitez que
l’on en peut remarquer en luy. Adroit en toute sorte d’exercice, propre
et gentil en ses habits, gracieux et vif en ses discours, courtois
envers les bergeres, civil envers les bergers, respectueux avec ceux
qu’il praticque, et tellement complaisant avec tous, qu’il est
impossible de s’ennuyer en sa compagnie. – Et avec tout cela,
interrompit-il, celuy de toute la trouppe qui est le moins aymé
de la belle Dorisée. – Dorisée, respondit-elle en
sousriant, n’est pas resolue d’aymer tout ce qui est aymable.
Et lors, continuant son discours : Or ce berger, dit-elle, quoy que je
luy eusse dit assez franchement mon dessein, et qu’il ne devoit point
perdre le temps en une recherche de laquelle il ne pouvoit attendre
aucun contentement, si ne laissa-t’il de s’y opiniastrer et d’esperer
que le temps qui surmonte toute chose, pourroit à la fin vaincre
ma resolution et changer ma volonté. Il ne perd donc point
d’occasion de me tesmoigner son extreme affection. Et parce qu’à
toutes heures j’estois dans la maison d’Ericanthe pour l’amitié
que je portois à Delphire, à toutes heures aussi il
parloit à moy, car estant neveu du sage pasteur Eleuman, il ne
bougeoit de sa maison, et y vivoit avec la mesme franchise qu’en la
sienne propre, de sorte qu’il eust fallu que je n’eusse point eu
d’oreilles si je n’eusse appris de luy cent fois le jour qu’il m’aymoit
et que le plus grand de ses desirs estoit d’estre aymé de moy.
Que si son opinastreté ne fit point de plus grand effect, pour
le moins par la longueur du temps elle me fit penser que peut-etre
estois-je aymée de luy, et cette opinion obtint sur moy que,
contre ma resolution, je luy permis de continuer, mais avec tant de
reserves qu’il ne s’en pouvoit contenter. Et entre les autres : que la
permission que je luy donnois de m’aymer ne me pourroit jamais obliger
à en faire de mesme envers luy ; qu’il tiendroit tellement son
affection secrette, et sur tout cette permission que je luy donnois
que, si quelqu’un venoit à la sçavoir, je la tenois
deslors pour revoquée ; qu’il vivroit avec tant de discretion en
la recherche qu’il pretendoit de me faire, que jamais il ne me feroit
paroistre de desirer de moy chose qui pust offencer mon
honnesteté ; et sur tout que je ne serois jamais obligée
de recevoir lettres de luy, et plusieurs autres semblables articles
ausquels, comme je croy, il consentit, cognoissant bien qu’il ne
pouvoit rien advancer en les refusant.
[302/303] Mais de tous, il n’y en eut point qui le contrariast
davantage que le dernier par lequel j’estois exempte de recevoir de ses
lettres : – Car, disoit-il, quand mon mal-heur m’esloignera de vous, de
quelle façon vous pourray-je faire sçavoir de mes
nouvelles ou avoir des vostres ? – Aussi bien, luy respondois-je, quand
je recevrois vos lettres, vous ne devez pas esperer que je vous fisse
avoir des miennes ; si bien que sur ce poinct-là les lettres que
je pourrois recevoir de vous, ne vous rapporteroient aucune
utilité. Et quand à me faire sçavoir de vos
nouvelles, j’en suis et seray si peu curieuse, que cette peine seroit
inutile. – Mais, repliquoit-il, ne faites-vous point d’estat du
contentement que je recevrois de parler à vous de cette sorte et
vous rendre ainsi compte de ma vie ? – A vostre retour, luy disois-je,
je la sçauray. – Mais cependant..., adjoustoit-il. – Mais
cependant, respondois-je, je me contenteray de sçavoir que vous
m’aimez tousjours, ainsi que vous me promettez. Et puis ne m’avez-vous
pas dit que vostre vie sera tousjours telle qu’il me plaira ? – Il est
vray, disoit-il. – Or, continuois-je en sousriant, quand il me prendra
volonté de sçavoir quel est vostre vie, sans avoir la
peine de lire vos lettres, j’auray bien plustost fait de me demander
quelle je veux qu’elle soit, car soudain, par ma propre responce, je la
sçauray, et en un besoin ce seroit de moy de qui vous la devriez
apprendre, quand vous en serez en doute. – Ah ! mauvaise
Dorisée, reprenoit-il, en souspirant, si vous faisiez à
bon escient ce que vous dites par mocquerie, encore ne me seroit-ce pas
un petit allegement, quand mon mal-heur me voudra esloigner de vostre
presence ; mais je voy bien que je ne dois esperer de vous que le moins
que vous pourrez faire pour moy. – Pour vostre contentement,
respondis-je soudain, je voudrois faire beaucoup, mais non pas pour
cela chose quelconque contre le mien. Et pour ce, si vous voulez
quelque complaisance de moy, faites que ce que vous desirez ne
contrarie en rien à ce que je veux, et vous pourrez esperer de
l’obtenir. – Et quoy donc ? reprenoit-il, je ne dois point esperer que
vous m’escriviez ? – Moins encore que cela, respondois-je, car je ne
veux pas mesme recevoir de vos lettres. – Cette severité,
repliquoit-il, à moitié en colere, est trop grande et je
proteste que, quoy que vous sçachiez faire, je vous en feray
voir. – Et moy, respondois-je, je proteste que je n’en verray point.
Il faisoit tout ce discours, et s’y opiniastroit si fort, parce qu’il
[303/304] sçavoit bien qu’il estoit contraint dans fort peu de
temps de m’esloigner, son pere le voulant ainsi, pour des affaires qui
luy estoient survenues dans la Province des Romains ; et de fait,
quelques jours apres, je le vis venir triste et pensif, et portant au
visage la mine d’un condamné au supplice. – Dorisée, me
dit-il, aussi-tost qu’il pust parler à moy sans estre ouy
d’autre personne. Helas ! Dorisée, voicy le dernier de mes
jours, si vous n’avez pitié d’Asphale. Luy voyant le visage tout
changé, et la couleur ainsi ternie, j’avoue qu’au commencement
j’entray en apprehension qu’il luy fust advenu quelque mal, et j’estois
si bonne que j’en ressentois du desplaisir ; mais apres luy avoir
demandé à quel sujet il parloit ainsi, et que j’eus
appris que c’estoit pour un voyage qu’il estoit contraint de faire, je
ne me pus empescher de sousrire. – Vous riez, me dit-il,
Dorisée, de ce que mon cœur pleure. Ah ! cruelle fille, si le
Ciel ne me venge de vous, je ne sçay ce que je croiray de sa
justice. – Je ne ris pas, luy dis-je, de vostre voyage ; car puis qu’il
vous desplaist, il ne me sera jamais agreable, mais si fais bien de la
dispute que nous eusmes il y a quelques jours, parce qu’il sembloit que
nous prevoyions vostre despart. – Si je pouvois esperer, me
respondit-il, que vous ne vous pleussiez jamais en ce qui me
desplairoit, je partirois le plus heureux homme qui ait quelquefois
esté contraint d’esloigner ce qu’il adore. – Prenez sainement,
adjoutay-je, ce que je vous ay dit, et vous pouvez vous en aller avec
assurance, que ce qui vous desplaira ne me sera jamais agreable. – Et
comment voulez-vous, me dit-il, que je l’entende ? – Je veux dire,
repris-je, que ce qui vous desplaira, pourveu que je n’y aye point
d’interest que pour l’amour de vous, ne me plaira jamais. – De sorte,
continua-t’il, que, parce qu’en mon esloignement vous n’avez point
d’interest, et qu’il me fasche, vous aussi vous en estes marrie ? –
Voulez-vous, Asphale, luy dis-je en sousriant, que je conclue comme
vous ? – Je ne sçay, me respondit-il froidement, ce que vous
esloignant je puis vouloir, sinon la mort, puis que mesme vous vous
opiniastrez à ne vouloir point que je vous escrive. – Je
sçay bien pour le moins, repliquay-je, que je ne recevray point
de vos lettres. – Vous estes encore, reprit-il, moitié en
colere, en cette mauvaise humeur ? Et luy ayant fait signe de la teste
qu’il estoit vray. – Et moy, continua-t’il, je jure par l’affection que
je vous porte, que vous en recevrez, quelque volonté que vous
puissiez avoir du contraire. Et parce que de mon costé
j’asseurois [304/305] que non, nous fismes gageure d’une discretion, de
laquelle il se disoit desja assuré possesseur.
Nos discours furent longs sur ce sujet et plus encore sur le desplaisir
qu’il emportoit avec luy en m’esloignant, et l’eussent bien esté
davantage, si son pere qui le vouloit faire partir le lendemain de
grand matin, ne l’eust envoyé querir par deux ou trois fois. Il
s’en alla donc trouver son pere, duquel il receut toutes les
instructions necessaires pour son voyage, et lors qu’il fust prest
à partir, il appella un berger assez aagé, et qui
dés sa plus tendre enfance avoit eu le soing de le servir. Ce
berger s’appelloit Alindre, homme fin et fort avisé, et qui en
servant Asphale luy avoit pris une si grande affection, qu’il n’avoit
nul plus grand contentement que celuy de faire chose qui luy fust
agreable. Il se renferme avec cet homme, dans une chambre, et la porte
estant bien fermée, il luy fit entendre l’affection qu’il me
portoit, le desplaisir qu’il avoit de m’esloigner, et l’extreme
contentement que ce luy seroit de me pouvoir escrire ; que, d’autant
que c’estoit chose qu’il vouloit estre secrette, il l’avoit choisi
entre tous ceux qui l’aymoient pour luy rendre ce bon office. Alindre
qui n’avoit aucun plus violent desir que de complaire en tout à
Asphale, luy dit qu’en cela, et en toute autre chose qu’il voudroit luy
commander, il ne manqueroit jamais ny d’affection ny de
fidelité. Asphale à ce mot l’embrassant : Mon cher amy,
luy dit-il, j’ay bien eu cette creance de vous, et c’est pourquoy,
comme la chose du monde qui m’est la plus chere, je la remets entre vos
mains, vous conjurant de trouver moyen aussi tost que je seray party de
luy faire voir cette lettre, dit-il, luy en remettant une entre les
mains, et prendre bien garde à l’artifice duquel vous userez. –
L’artifice, respondit Alindre, ne sera pas grand, car estant si
familier, comme je suis, chez Eleumam, j’attendray qu’elle aille voir
Delphire, qu’on m’a dit estre grandement aymée d’elle, et il ne
peut pas estre qu’en tout le jour je ne trouve moyen de la luy donner.
– Comment ? s’escria Asphale, penses-tu, Alindre, qu’elle la
reçoive de cette sorte ? Il faut, mon cher amy, qu’elle la
prenne et la voye, sans qu’elle sçache qu’elle vient de moy,
autrement elle est d’une si contrariante humeur qu’elle n’en fera rien.
– Et quoy ? reprit Alindre, elle ne consent doncques pas à les
recevoir ? – Tant s’en faut, repliqua-t’il, qu’elle y consente, qu’elle
a juré et protesté de n’en voir jamais. Et parce que je
desire plus que ma vie de luy montrer que mon affection a plus
d’industrie pour [305/306] parvenir à ce que je desire, qu’elle
n’a pas de cruauté pour m’en empescher, je te conjure, Alindre,
mon cher amy, de mettre et d’employer toutes les forces de ton esprit
à luy en faire tomber quelqu’une entre les mains ; je
sçay que tu as tant d’esprit, et que tu m’aimes tant que, si tu
veux t’y estudier, il est impossible qu’elle s’en deffende.
Pour abreger en fin, belle bergere, Alindre se chargea de deux lettres,
et luy promit que, puis que c’estoit chose qu’il desiroit avec tant de
passion, l’une ou l’autre asseurément seroit veue de cette
mauvaise et cruelle fille. Asphale part avec cette assurance ; et
Alindre cependant, plus desireux de satisfaire à sa promesse,
que peut-estre Asphale n’estoit pas, apres avoir pensé
longuement à ce qu’il avoit à faire, il se resolut
à cette finesse.
Eritrée qui est une tres honneste et discrette bergere, et en
quelque sorte ma parente, faisoit particulierement estat de m’aimer sur
toutes les autres de nostre hameau. Alindre qui sçavoit bien la
bonne volonté que cette fille me portoit, et que d’ailleurs,
quoy qu’elle eust un tres-bon esprit, elle ne l’employoit point
toutesfois à ces petites finesses desquelles on se sert le plus
communément en semblables occasions, jetta les yeux sur elle, et
fit dessein de faire qu’elle m’en donneroit la premiere, et cela
d’autant plus que de longue main il avoit une grande familiarité
avec elle. Il s’en va donc la voir plusieurs fois, l’entretient de
toute autre chose que du sujet qui le conduisoit chez elle. En fin il
la tourna de tant de costez qu’il fit qu’elle-mesme luy demanda des
nouvelles d’Asphale. – Ah ! dit-il, feignant d’avoir oublié de
luy dire quelque chose, j’ay la memoire la plus admirable qui fut
jamais. J’estois venu expres vous trouver pour un sujet que j’eusse
oublié si vous ne m’en eussiez fait souvenir en me parlant
d’Asphale. Et alors le pressant de le luy dire, il reprist ainsi la
parole, apres avoir un peu rabaissé sa voix, et comme luy
voulant parler en confiance : Vous sçavez, Eritrée, si je
suis serviteur d’Asphale, et si je serois marry de faire ny de dire
chose qui luy dépleust. Mais en ce que je veux que vous
sçachiez, non seulement je ne pense pas faire chose qui soit
contre son service, qu’au contraire je m’assure que, quand il aura
l’esprit libre de la passion qui l’occupe, il m’en remerciera comme du
meilleur service que je luy puisse faire maintenant. C’est pourquoy je
vous supplie et je vous conjure de le vouloir seulement tenir secret
jusqu’à ce qu’il soit devenu plus sage qu’il n’est pas.
[306/307]
Et Eritrée le luy ayant promis et juré : – Je croy,
continua lors le fin Alindre, que vous n’ignorez pas l’extreme
affection qu’il porte à Dorisée, car elle est telle que
personne n’en est ignorant que celuy qui ne la veut pas apprendre.
Eritrée à ce mot, pliant les espaules, montra d’en estre
bien marrie. Et lors il continua : Dieu sçait ce que je luy ay
dit et combien de fois je luy ay representé les desplaisirs
qu’il en pouvoit recevoir, et les inconveniens qui en pourroient
arriver, fust pour ce qui concerne Dorisée, de laquelle, s’il
l’aime comme il dit, il devroit au moins avoir quelque soin de
l’honneur et de la reputation, fust pour l’offence que les parens de
Dorisée pourroient recevoir, en laquelle le pere d’Asphale mesme
prendroit part pour l’ancienne amitié qui a tousjours
esté entre ces deux familles. Mais ces remonstrances n’ont servy
à autre chose qu’à faire que depuis il s’est plus
caché de moy en cette recherche que de tout autre ; et moy, pour
le contenter, j’ay fait semblant de n’en rien voir, et m’en suis
retiré le plus qu’il m’a esté possible. Or, comme vous
sçavez, il est party, et à son départ (que c’est
que la folie de ceux qui ayment !) il ne s’est pas contenté de
dire de bouche tout ce qu’il a voulu à Dorisée, car je
scay qu’il l’a entretenue devant que de partir plus de trois heures
entieres, mais encore luy a escrit des lettres qu’il a laissées
entre les mains d’un berger que vous cognoissez bien, et qui luy a
promis de les luy donner. Mais ce berger nonchalant, et peu
advisé, au lieu d’en faire ce qu’il a promis, je veux dire de
les donner à Dorisée, ou bien de les brusler, ou pour le
moins de les tenir bien cachées, il les laisse trainer sur sa
table ; et hier, que j’allay le voir pour quelques affaires que j’ay
avec luy, je les vis sur le dos de sa cheminée comme l’on tient
les lettres ordinaires et Dieu sçait qui ne les void pas ? Ceux
là seulement, discrette bergere, qui ne vont point chez luy, et
le pris, c’est que le dessus de la lettre n’est pas comme la pluspart
des autres de semblable sujet, qui n’ont sur le ply qu’un chiffre, car
à celles-cy vous voyez escrit en grosses lettres : A la belle
Dorisée. Et cela, peut-estre d’une main estrangere ? Non, non,
c’est de celle-là mesme d’Asphale, car autrement je ne les eusse
pas cognues. Or sçachant l’amitié que vous portez
à Dorisée, le parentage qui est entre vous, et de plus
que je jurerois qu’elle n’en a aucune coulpe, j’ay pensé de vous
en advertir, afin que par quelque moyen vous les puissiez retirer, et
les jetter dans le feu ; car je m’assure que la discretion avec
laquelle elles sont escrittes, n’est pas plus grande que celle avec
[307/308] laquelle elles sont gardées, et je croy que si elles
estoient veues, comme il ne faut pas douter qu’elles ne le soient ou
tost ou tard, il n’y eust quelque chose qui pust importer à la
reputation de cette sage fille qui n’en est point coulpable
.
Eritrée qui avoit escouté fort attentivement ce berger
qui estoit plus fin qu’elle : Mon Dieu ! Alindre, luy dit-elle, en luy
prenant la main, que vous m’obligez au soin que vous avez de
Dorisée ! C’est à la verité la meilleure amie que
j’aye, et que je jurerois estre innocente de toute cette affaire ; mais
ce n’est rien de m’avoir adverty de ces lettres, si vous ne me dittes
qui les a, et si vous ne m’aydez à les retirer de ses mains. –
Le berger, vous le cognoissez fort bien, dit-il, il s’appelle Atis,
celuy qui a presque tout le soing des affaires d’Asphale, mais je
n’oserois me hazarder à les prendre, parce que si cet amant
venoit quelquefois à le sçavoir, il ne me pardonneroit
jamais ce larcin. Et là, s’estant teu pour quelque temps, il
reprit ainsi : Toutesfois j’ay un fils qui a bien assez d’esprit pour
le faire s’il le veut, outre que n’estant qu’un enfant, on se prendra
moins garde de luy que de moy, et que, quand mesme on les luy verroit
prendre, on ne jugeroit pas que ce fut avec autre malice que d’enfance
; si vous voulez, j’essayeray de les luy faire prendre. Eritrée,
qui en mourroit d’envie : Et mon Dieu ! Alindre, dit-elle, faisons-le
le plus promptement que vous pourrez, car je crains que quelqu’autre
nous devance et Dieu sçait le desplaisir que j’en recevrois, et
assurez-vous que Dorisée ny moy n’en seront point ingrates. –
Comment ? reprit incontinent le cauteleux, je vous supplie,
Eritrée, que je ne sois point nommé en cette affaire, car
si Asphale en sçavoit quelque chose, il ne me verroit jamais de
bon œil. – Et bien ! dit-elle incontinent, je ne luy en diray rien,
mais je satisferay à cette debte pour toutes deux.
Alindre qui avoit desja instruit son fils de toute cette affaire et
qui, tout jeune qu’il estoit, retenoit desja de l’esprit de son pere
une partie de la finesse, le fit appeller à l’heure mesme, et en
la presence d’Eritrée luy demanda s’il avoit le courage de
prendre si finement les lettres qui estoient sur le dos de la
cheminée d’Atis que personne ne s’en apperceut. Ce jeune enfant
en sousriant : Si elles estoient dans sa poche, dit-il, et que vous me
l’eussiez commandé, je penserois d’en venir à bout. – Or
va donc, luy dit le pere, et si quelqu’un t’y surprend, garde bien de
faire semblant que je te l’aye commandé. A ce mot l’enfant s’en
voulut aller, mais Eritrée l’appella pour luy promettre quelque
chose en cas qu’il [308/309] les pust apporter, afin de luy donner plus
de courage, mais il respondit : J’aimerois mieux, Eritrée, estre
mort, que si je faisois quelque larcin pour autre consideration que
pour obeir à mon pere. Et apres en avoir encore eu le
commandement d’Alindre, il fit semblant de s’y en aller ; et d’autant
que devant qu’entrer chez Eritrée, son pere luy avoit
donné l’une de ces lettres, il ne tarda guiere à revenir,
ayant toutesfois eu assez de consideration pour mesurer le temps qu’il
falloit pour aller et revenir, et pour executer ce qu’il devoit faire :
Mon pere, dit-il, en luy presentant la lettre, s’il y en eust eu une
douzaine, je les vous eusse toutes apportées, mais je n’en ay
trouvé que celle-cy. – Et l’autre, dit le pere, qu’est-elle
devenue ? – Je n’en sçay rien, respondit l’enfant, il faut que
quelqu’un l’ait prise. – Dy la verité, adjousta le pere
d’Alindre, tu n’as pas eu la hardiesse de la prendre ?
L’enfant qui estoit dressé au badinage : Si vous me voulez
pardonner, dit-il, je vous diray la verité. Et lors, le luy
ayant promis : Quand je suis entré, reprit-il, je n’ay veu
personne dans la chambre, cela a esté cause que je me suis
hasté de prendre un tabouret, parce que je ne pouvois pas
atteindre à la cheminée qui estoit trop haute, mais la
crainte que j’ay eu d’estre surpris, et la haste avec laquelle j’ay
pris ces deux lettres, ont esté cause que, quand je les ay eues,
il y en a eu une qui, je ne sçay comment, m’a glissé de
la main dans le feu, et parce que j’ay eu peur de faire du bruit, ou
bien que quelqu’un ne survinst qui me vid prendre ce papier dans le
feu, et m’ostast celuy que je tenois en la main, j’advoue la
verité que je l’ay laissé brusler et m’en suis venu avec
celuy-cy que j’ay caché dans le fond de mon chapeau.
Eritrée alors, pour l’excuser : Il n’importe, luy dit-elle, mon
petit amy, puis qu’elle est bruslée, j’en suis aussi contente
que si tu nous l’avois apportée. Et puis se tournant avec un
contentement extreme : Mon Dieu ! dit-elle au fin berger, que je suis
joyeuse que cette affaire soit si bien reussie et que personne n’ait
veu ces lettres ! Et parce qu’Alindre vid bien qu’elle estoit en
impatience de se voir seule, il luy donna le bon-jour, et en luy
remettant la lettre, la conjura encore que personne ne sceust qu’il
s’en fust meslé.
Alindre ne fut pas plustost hors de son logis, qu’elle prist le chemin
du mien. Et parce que pour lors, de fortune, il y avoit grande
quantité d’estrangers qui estoient venus voir mon pere, elle ne
sçavoit comme faire pour me donner cette lettre, et me raconter
le bon office qu’elle pensoit m’avoir fait, et je pris bien [309/310]
garde qu’elle avoit quelque chose qui la pressoit, mais ne pouvant
juger ce que c’estoit, en fin m’approchant d’elle, je pris le loisir de
luy demander s’il y avoit quelque chose de nouveau. – Je meurs d’envie,
dit-elle, de parler à vous, et il est necessaire pour vostre
service que ce soit le plustost que vous m’en pourrez donner la
commodité.
Vous pouvez penser, sage bergere, si ces paroles me mirent en peine, et
en curiosité ; car, encore que je sceusse bien qu’Eritrée
estoit une fille sans malice, et de qui l’esprit n’estoit pas de ces
rusez qui font profession de percer les nues, si est-ce que je
sçavois aussi qu’elle estoit tres-sage fille, et qui m’avoit
tousjours grandement aimée. Je me demeslay donc le plustost que
je pus de ceux qui estoient dans le logis, et la prenant par la main,
je me retiray dans un cabinet oû personne n’entroit qu’avec moy.
Et à peine eus-je le loisir de pousser la porte qu’elle me dit :
O ma chere parente, que j’ay esté en peine de recouvrer ce
papier, et le retirer d’un lieu oû il ne vous pouvoit rapporter
guieres davantage ! Et en me disant ces paroles, elle me donna la
lettre, et me dit : Lisez ma chere parente, et puis je vous raconteray
toute l’histoire. Moy, qui n’avoit jamais veu de l’escriture d’Asphale,
je n’en cognus aucunement le caractere, Et quoy que je fusse fort
estonnée de voir ce qui estoit escrit au-dessus, si ne pensay-je
jamais à la gageure que j’avois faire, y ayant desja quelque
temps qu’il estoit party, et que pour dire le vray, je n’avois jamais
creu que ce jeune esprit se ressouvinst de ce qu’il avoit gagé.
Je l’ouvris donc sans y penser, et leus qu’il y avoit tels mot.
LETTRE
D’ASPHALE A DORISÉE
C’est amour qui m’a faict
trouver cette voye pour vous continuer les assurances de ma
fidelité. Et pour vous rendre preuve qu’en vain vous vous
opiniastrez contre luy, puis qu’il n’y a rien de si difficile qu’il ne
surmonte. Soyez donc contente, belle Dorisée, que, comme par son
moyen j’ay gagné nostre gageure, de mesme par mon extreme
affection, je puisse changer ce courage qui vous rend insensible
à mes passions.
Vous sçaurois-je redire, ô belle et sage bergere,
l’estonnement que j’eus en lisant ce qu’il escrivoit de gageure, quand
je vins à [310/311] me souvenir de celle d’Asphale ? Vous pouvez
croire qu’il fut extreme, et toutesfois je ne crois pas qu’il fut
gueres plus grand que celuy d’Eritrée, quand luy jettant les
bras au col et l’embrassant, je m’escriay : Ah ! ma parente, que
m’avez-vous fait ? Ceux qui ont donné cette lettre sont plus
fins et rusez que nous ne sommes pas. – Comment, me dit-elle, en se
reculant d’un pas, que voulez-vous dire de finesse et de ruse ? Je vous
jure, ma parente, que je n’ay jamais eu tant de peine, que de retirer
cette lettre d’entre les mains de ceux qui l’avoient. Et lors sans me
donner le loisir de parler : Non, non, dit-elle, je ne me mocque point,
assurez-vous qu’il a bien fallu user de finesse pour l’oster du lieu
oû elle estoit. Et continuant son discours elle me raconta tout
ce que vous avez ouy, mais avec tant de franchise et de bonté,
que je ne me pus empescher d’en rire à bon escient, dequoy elle
estoit presque en colere contre moy, luy semblant que je luy faisois un
grand tort de ne croire pas tout ce qu’à si bon marché on
luy avoit persuadé. Et parce que je recognus la bonne
volonté avec laquelle elle y avoit marché: Ma parente,
luy dis-je, l’obligation que je vous ay de la peine que vous avez voulu
prendre pour moy n’est pas petite ; mais assurez-vous que si j’ay
à m’acquitter de cette debte, il faut qu’Asphale en paye la plus
grande partie, car vous luy avez fait gagner la gageure qu’il avoit
avec moy. Et lors je luy racontay assez particulierement tout ce qui
s’estoit passé entre nous, et par mesme moyen, luy fis entendre
l’artifice d’Alindre, dont elle demeura si surprise, que la pauvre
fille ne pouvoit assez admirer cette trahison.
Je vous ay fait tout ce discours, belle et sage bergere, pour vous
faire entendre de quelle façon Asphale, Tomantes et Filinte
traitoient avec Delphire et moy, et quelle occasion nous pouvions avoir
de pretendre qu’ils ne se deussent point engager ailleurs. Et
toutesfois oyez ce qui en est advenu.
Thomantes, depuis que Filinte eut rendu tesmoignage que le despit luy
avoit arraché par force les paroles qu’il avoit dites à
Delphire, s’acquit un si puissant credit aupres de ma compagne, que
veritablement son rival avoit raison de croire qu’il fust mieux veu que
luy. Et parce que Delphire bien souvent luy remettoit devant les yeux
ce qui s’estoit passé, et que Tomantes mesme le luy reprochoit
à tous coups, il disoit quelquefois tels vers pour sa descharge.
[311/312]
SONNET
Il se repent de s’estre repenty.
Il est vray, la rigueur
quelquefois trop extreme
Dont envers moy Delphire arme sa cruauté,
A fait qu’en mon tourment j’ay souvent souhaité
Ou bien de n’aymer plus, ou non pas tant que j’ayme.
Mais, ô Dieu ! qu’ay-je dit ? et quel est ce
blaspheme ?
Pourroit-on bien la voir avec tant de beauté,
Et cesser de l’aimer par quelque lascheté,
Ou n’esgaler l’Amour à sa beauté supreme ?
Que je me voudrois mal, et qu’avecque raison
Je m’irois accusant d’extreme trahison,
Quand quelquefois pressé par l’excez de l’outrage,
Je me repents d’avoir à l’amour consenty,
Si changeant aussi tost d’humeur et de courage,
Je ne me repentois de m’estre repenty !
Toutesfois Delphire qui ne pouvoit approuver ces violents despits
qui le transportoient, ne laissoit de s’en souvenir, et d’en rire
quelquefois avec luy. Durant ce temps, le sixiesme de la lune vint,
jour, comme vous sçavez, destiné à cueillir le guy
de l’an neuf ; et de fortune ceux qui l’estoient allé chercher
par nos boccages sacrez, en trouverent dans celuy qui es le plus pres
de nostre hameau. Cela fut cause que non seulement nous, mais tous nos
voisins, s’en resjouyssoient pour nous, comme c’est l’ordinaire de ceux
qui s’entrayment, d’estre bien aises du bien les uns des autres,
d’autant que quand le guy sacré est envoyé du Ciel en
quelque lieu, il y ameine tousjours des biens infinis.
On se prepara donc suivant la coustume à faire des jeux pour
honorer le jour qu’on le devoit cueillir. Entr’autre resjouyssance, on
proposa des prix pour la course, pour la luitte, pour la barre, et pour
la fleche ; et les jeunes bergers, avec un soing extreme,
s’accomodoient de ce qu’ils pensoient estre necessaire sept ou huict
jours auparavant qu’ils se voulurent essayer. Filinte demanda une
faveur à Delphire qu’elle luy refusa avec les meilleures excuses
qu’elle pust trouver, mais luy qui estoit hardy, et qui pensoit que
[312/313] le plus grand plaisir en amour estoit comme à la
chasse, de prendre à force ce que l’on poursuit, jettant la main
sur le collet de la bergere, luy prist une fleur de talque que la sœur
du berger y avoit attachée. Delphire qui jugea qu’il valoit
mieux la luy laisser prendre de cette sorte devant tout le monde, que
si c’estoit en particulier, apres la luy avoir demandée deux ou
trois fois : Et bien, dit-elle, je diray que ce que la sœur m’a
donnée, le frere me l’oste. Mais Filinte, sans s’amuser à
ce qu’elle disoit, s’en alla pour se la faire attacher au chapeau vers
sa sœur, oû de fortune Tomantes se trouva qui, recognoissant
cette fleur et croyant que Delphire la luy eust donnée de bonne
volonté, on conceut une si grande jalousie, qu’un accez de
fievre si violent le saisit, qu’il fut contraint de se mettre au lict.
Ce mal si prompt mit en alarme la sage bergere Ericanthe, qui fut cause
que l’on fit peu de resjouyssance en cet essay oû Filinte se
trouva, Eleuman ayant une telle authorité dans tous le hameau,
que s’il n’en est maistre comme seigneur, on peut dire qu’il l’est
comme pere de famille. Et parce qu’Ericanthe estoit bien aise que
Tomantes fut visité de nous, et que Delphire n’y avoit encore
point esté, elle me pria d’y aller avec elle. Estans pres de sa
chambre, nous ouismes qu’il parloit assez haut, et d’autant qu’on nous
avoit dit qu’il estoit seul, afin d’ouyr ce qu’il disoit, nous allasmes
le plus doucement que nous pusmes , de peur de l’interrompre, et nous
en estant approchées, nous ouismes qu’il disoit en souspirant
tels vers, si haut, que de la porte nous les pusmes entendre.
STANCES
I
A quel mal desormais puis-je
estre reservé,
Puis que je ne meurs pas d’une si grande offence ?
Quel amant a jamais tant d’outrage esprouvé
Sans mourir de douleur ; ou perdre patience ?
II
J’avois creu jusqu’icy, quand
j’estois mal traitté,
Qu’elle ne cognoissoit l’amour ny mon service,
[313/314] Et l’allois excusant en cette cruauté,
Comme un cœur innocent qui fait mal sans malice.
III
Il me sembloit de voir qu’elle
tenoit chacun
D’un dessein sans dessein dedans l’indifference,
Et je me consolois par le malheur commun,
Attendant que le temps meurist sa cognoissance.
>IV
Lors que sa cruauté
m’outreperçoit le cœur,
Cruauté pour tout autre à souffrir impossible,
Je ne me plaignois pas des coups de sa rigueur,
Mais que son aage encor la rendoit insensible.
V
Mais cet aveuglement maintenant
est desfait.
Il ne faut plus qu’helas ! moy-mesme je m’abuse,
Elle cognoist Amour, et sçait bien quel il est,
Et le pris que j’y voy, c’est, helas ! qu’elle en use.
VI
Elle cognoist Amour ! A mes
despens mes yeux
Ont en cecy mon ame à la fin decillée.
Que ne permettiez-vous que je fusse, ô bons dieux !
Plus aveugle, ou bien elle un peu mieux conseillée !
VII
Sans l’ouyr et le voir je ne
l’eusse pas creu,
Tant j’estois abusé de ses feintes merveilles,
Mais ensemble l’ouyr, apres l’avoir bien veu,
Pourrois-je dementir mes yeux et mes oreilles ?
Peut-estre eust-il continué cette plainte, n’eust
esté que Delphire, à dessein, à ce qu’il me
semble, fit du bruit, ne voulant pas, comme [314/315] je crois, que
pour lors j’en sceusse davantage. Elle toussa donc assez haut pour se
faire ouyr, et comme si c’eust esté contre sa volonté : O
que je suis marrie, dit-elle, de cette importune toux ! – Il n’importe,
luy dis-je, feignant de ne le cognoistre pas, car aussi la
pensée oû il estoit ne faisoit qu’empirer son mal. Et
à ce mot, poussant la porte, nous entrasmes dans la chambre.
Nous le trouvasmes à la verité en un mauvais estat, car
outre que la fievre estoit tres-ardente, et qu’il avoit une tres-grande
inquietude, encores luy vismes nous tout le visage couvert de larmes,
que l’imagination qu’il avoit eue luy avoit arrachées du cœur.
Cette veue, quoy qu’il s’essuyast les yeux le mieux qu’il pouvoit, put
bien toucher ma compagne, puis que je jure que j’en fus tellement esmue
de pitié que, ne sçachant ce que Delphire luy avoit fait,
et toutesfois me doutant bien que c’estoit d’elle qu’il se plaignoit,
je luy voulois presque mal de le traiter de cette sorte, et tournant
les yeux contre elle, sans parler, je luy demandois du secours pour ce
berger. Elle toutesfois sans s’esmouvoir, et avec une discretion
admirable, s’approchant de son lict : Et quoy ! Tomantes, luy dit-elle,
estes-vous resolu de nous tenir longuement en peine de vostre mal ?
Le berger alors, s’estant un peu relevé, comme nous voulant
remercier de la faveur que nous luy avions faite de le venir visiter :
Mon mal, luy respondit-il, est trop heureux, puis que de si belles
bergeres en daignent prendre du soin. Et lors, nous ayant fait apporter
des sieges. – Mais Tomantes ! luy dis-je, si vostre mal dure, vous
serez cause que les resjouyssances du guy de l’an neuf ne seront pas
grandes. – Un si mal-fortuné berger, respondit-il, comme est
Tomantes, ne doit pas rapporter ce desplaisir à tant de belles
bergeres qui y ont interest, et qui auroient trop de regret que leurs
faveurs ne fussent veues en si bonne compagnie.
Delphire jusques alors n’avoit point pensé que la plainte ny le
mal du berger procedast de cette fleur de talque que Filinte luy avoit
prise, et fut tres-aise de l’avoir appris afin de l’en desabuser.
Toutesfois, ne desirant pas que je sceusse ce differend, elle fit
semblant de ne le point entendre, et changeant de discours, luy dit la
peine qu’Ericanthe avoit de son mal et que toute la maison en estoit
troublée. Et puis luy racompta combien ceux qui s’estoient
essayez ce jour-là aux exercices avoient eu peu d’assistans.
Bref, elle luy dit tout ce qu’elle put pour le resjouir, et pour le
desabu-[315/316]ser de l’opinion qu’il avoit qu’elle favorisast Filinte
plus que luy, sans toutesfois que par une de ses paroles je pusse juger
qu’elle eust interest en ce qu’il avoit dit des faveurs. Et parce que
je n’estois pas ignorante que ce berger l’aimoit, et que je
sçavois assez combien les discours particuliers et qui ne sont
point ouys d’autres personnes, sont agreables à ceux qui ayment
bien, je voulus leur donner la commodité de dire ce qu’ils
voudroient sans les contraindre, et pour ce sujet je fis semblant
d’aller par la chambre, visitant tout ce qui y estoit, et me monstrois
plus curieuse en semblable chose que je n’avois jamais esté.
Delphire qui fut bien aise de le pouvoir desabuser, sans perdre le
temps, parce qu’elle craignoit que quelqu’autre ne survinst,
s’approchant davantage de luy. – Et quoy, luy dit-elle d’une voix assez
basse, et d’un œil assez riant, est-il possuble, Tomantes, que vous
soyez jaloux ? – Mais, respondit-il, est-il possible, Delphire, que
vous traitiez Filinte comme vous faites, et que vous aymant comme je
fais, je ne le sois pas ? A ce mot la bergere ne se put empescher de
rire. – O dieux ! dit-il, bergere, vous riez de ma douleur, que dois-je
esperer de ma fortune ?
Delphire se remettant alors sur le serieux. – Je ris à la
verité, reprit-elle, d’une chose de laquelle vous en ferez de
mesme quand vous en sçaurez la verité. – Comment ?
repliqua-t’il, pouvez-vous croire que je doive rire de voir que la
personne pour qui seulement je veux avoir de l’affection, donne la
sienne à quelqu’autre, et que j’aye devant mes yeux veu Filinte
paré et chargé de vos faveurs, sans que j’en meure de
desplaisir ? Ah ! Delphire, si vous avez creu cela de moy, vous m’avez
plus offencé par cette pensée que par la faveur que vous
luy avez donnée. Car en le favorisant plus que moy, vous avez
non seulement donné cognoissance que je luy cedois en bon-heur,
mais en ce jugement vous me faites cognoistre que vous avez eu et avez
encore une tres mauvaise opinion de l’amour que je vous porte, offence
qui m’est d’autant plus insupportable qu’il n’y en eut jamais une plus
injuste.
Delphire alors en luy mettant la main sur la sienne. – Donnez-vous
repos, luy dit-elle, Tomantes, et assurez-vous qu’en cecy je n’ay
offencé ny vous ny l’amitié que vous me portez. Ce que
vous appellez faveur, a esté un larcin, et un larcin encore fait
avec violence, et duquel je ne me suis pu deffendre. Tant de personnes
en sont tesmoins, que je ne m’arresteray pas davan-[316/317]tage
à verifier ce que je dis, puis que toute la chambre estoit
pleine de bergers et de bergeres, de qui, si vous ne me croyez, vous
pourrez apprendre la verité. Et cela estant ainsi, comme
veritablement il est, n’ay-je pas occasion de rire qu’une chose tant
inopinée, et sans que j’y aye pu remedier, vous ait donné
tant de sujet de plainte ? Non, non, Tomantes, tant que vous vivrez
avec moy comme vous faites, j’auray plus d’esgard à vostre
satisfaction que vous ne jugez pas. Et s’il y avoit lieu de plainte en
cecy, je trouve que c’est moy qui me devrois plaindre de vous, comme
offencée d’avoir eu si mauvaise opinion de la bonne
volonté que je vous porte ; mais d’autant que je juge que tout
vostre desplaisir n’est procedé que de vostre affection je le
prens aussi pour un tres-agreable gage de l’amitié que vous
m’avez promise. – O Dieu ! dit le berger, en luy baisant la main, que
les extremes contentemens en amour sont proches des plus grands
desplaisirs ! Cette declaration me rend la, que l’opinion que j’avois
conceue me ravissoit ; mais, ô trop aymée Delphire, vous
puis-je point demander encore sans vous importuner, une grace qui me
rende du tout heureux. – Dites, respondit la bergere, et vous verrez
que si elle despend de moy, je desire vous satisfaire. Luy rebaisant
alors la main : Je vous supplie, luy dis-je, et vous conjure par
vous-mesme, car il n’y a rien qui vous doive estre plus cher, puis
qu’il n’y a rien en l’univers qui vous vaille, je vous conjure, dis-je,
de vouloir retirer cette feuille de talque, car je ne la
sçaurois jamais voir entre les mains de ce ravisseur sans
alteration. – Je vous promets, Tomantes, respondit-elle, que tant pour
vostre repos que pour ma satisfaction, j’y rapporteray tout ce qui
despendra de moy, et que vous sçaurez les efforts que j’y auray
faits.
Elle le laissa avec cette assurance, parce que presque en mesme temps
quantité de bergers et de bergeres y survindrent, qui, aussi
bien les eussent empeschez d’en pouvoir dire davantage. Cette visite
eut plus de pouvoir sur cet amant que toutes les ordonnances des mires
qui l’estoient venu voir, car le lendemain il sortit du lict sans avoir
plus aucun ressentiment de son mal.
Mais Delphire n’oubliant pas la supplication de ce berger, ne vid pas
plustost Filinte qu’elle fit tous ses efforts pour r’avoir la fleur de
talque, feignant que c’estoit parce qu’elle la vouloit garder pour
l’amour de celle qui la luy avoit donnée. Mais Filinte qui ne se
pouvoit repentir du larcin qu’il avoit fait : Voyez-vous, luy dit-il,
Delphire, ne faites point estat de r’avoir ce que j’ay [317/318]
gaigné de bonne guerre, si vous n’en payez la rançon. –
Et quelle rançon, dit-elle, voulez-vous de moy ? – Donnez-moy,
adjousta-t’il quelque nœud, ou quelqu’autre ruban que vous ayez
porté. – Je n’ay rien, respondit-elle, à vous donner. –
Ny moy, reprit Filinte, à vous rendre, estant mesme bien marry
de ne vous avoir desrobé rien d’avantage. – Et que
voudriez-vous, dit-elle, m’avoir pris ? – Le cœur, repliqua-t’il. – O !
pour ce larcin, respondit-elle froidement, je ne vous en demanderay
jamais la restitution, il n’est point en prise pour personne. – S’il ne
l’est point pour moy, adjousta-t’il, ne le puisse-t’il jamais estre
pour autre. – Tous ces discours, dit alors Delphire, sont bons, mais le
talque que je vous demande vaut mieux, et je ne sçay quelle
satisfaction vous pouvez avoir de retenir quelque chose de quelqu’un
contre sa volonté. – Et quoy ? respondit-il froidement, c’est
donc contre vostre volonté que je le porte. – Il me semble,
reprit-elle, que mes prieres vous en doivent donner assez de
cognoissance.
Alors il me pria de luy prester des ciseaux, ce que je fis, sans
sçavoir ce qu’il en vouloit faire ; tout froidement il les
prist, et de mesme froideur ayant pris son chapeau, il coupa cette
fleur en cent pieces et les jetta au feu. – Et puis tenez, me dit-il,
en me rendant mes ciseaux, aymez-les bien, elles ont faites la
vengeance du desplaisir que vous aviez receu de moy. – Je les aymeray
bien, respondit-elle, pour avoir osté de vostre chapeau une
chose qui n’y estoit pas bien seante, et qui ne vous y servoit que
d’incommodité.
Il partit sans luy respondre, tout en colere, et depuis demeura
long-temps sans parler à elle, mais il y avoit du plaisir de les
voir ensemble, car il ne pouvoit s’empescher de venir oû elle
estoit, et ordinairement se mesler dans ses discours, et luy dire, sans
parler à elle, tout ce que son despit luy mettoit en la bouche ;
toutesfois en tierce personne, et adressant tousjours sa parole
à une autre, et Delphire luy respondoit de mesme, avec tant de
plaisir pour ceux qui les escoutoient, qu’ordinairement, quand on les
voyoit ensemble, chacun s’approchoit d’eux pour ouyr leurs reproches.
Ce divorce dura jusqu’au jour que l’on devoit cueillir le guy ; mais ce
jour-là il la vint trouver si matin qu’à peine
estoit-elle entrée dans la chambre d’Ericanthe : – Delphire, luy
dit-il, vostre colere durera-t’elle encore ? – Ma colere,
respondit-elle, n’a jamais commencé contre vous, mais c’est
peut-estre de la [318/319] vostre que vous voulez parler ? – Ce
pourroit bien estre, reprit-il en sousriant, car puis que je n’ay rien
qui ne soit à vous, ma colere sans doute doit estre la vostre. –
Si vous l’entendez ainsi, adjousta Delphine, je crains que vous ne vous
mescontiez, car je ne sçay qui peut faire quelque chose mienne,
si je ne la veux pas. – Ah ! Delphire, repliqua-t’il, qu’il y a de
choses que nous avons par force ! Ne dit-on pas : une telle personne
à la fievre, elle a la haine de chacun, elle a une extreme
pauvreté ? Et toutesfois je m’assure qu’elle ne les voudroit
point avoir. – Et vous voulez dire, reprit Delphire, que j’ay de cette
sorte vostre colere ? – Non seulement, dit-il, ma colere, mais mon ame,
mais mon cœur, mais mon affection, mais bref Filinte tout entier. –
Prenez garde, respondit froidement Delphire, que vous ne soyez
contraint de tirer de là une conclusion qui vous fera encore
despiter. – De vous, adjousta-t’il, je ne prends rien que comme il vous
plaist ; mais que sçauriez-vous dire sur ce sujet qui m’en put
donner occasion ? – Dieu me garde, repliqua la bergere, d’y penser,
mais si vous me le permettez, je diray que de ces choses que vous dites
qu’on a par force, l’on s’efforce tant que l’on peut de s’en deffaire,
de sorte que si ce que j’ay de vous, ainsi que vous me voulez
persuader, est de cette qualité, considerez vous-mesme quelle
conclusion l’on en peut tirer. – Cruelle et mesprisante bergere,
s’escria-t’il, ne vivrez-vous jamais sans me donner des cognoissances
de vostre peu de bonne volonté ? Je me voy bien esloigné
de mes pretentions : j’avois esperé que ce matin j’obtiendrois
une faveur, pour me trouver aux jeux et exercices qui se feront
aujourd’huy en qualité de vostre berger, et je vois au contraire
que vous me mesprisez tousjours davantage. – Vous avez tort, dit alors
froidement Delphire, le mespris ne m’est jamais entré dans l’ame
pour chose qui vous touche, j’honore trop, et vostre personne, et tout
ce qui est de vostre maison, mais je suis contrainte de respondre
à ce que vous me dites. – Or, reprit-il, alors je cognoistray
bien si vous dites vray, car si vous n’avez point à mespris que
je sois recognu aujourd’huy pour vostre berger, vous me donnerez ce
nœud que vous avez sur la teste, pour témoignage de vostre bonne
volonté. – J’ay peur, dit-elle, qu’apres vous n’empruntiez mes
ciseaux pour le descouper comme vous fistes la fleur de talque que vous
m’aviez prise. – Peut-estre, continua-t’il, courroit-il la mesme
fortune, si vous me le vouliez oster. – Vous ne devez point douter,
adjousta Delphire, que si vous me l’aviez ravy comme [319/320] vous
aviez pris le talque, je n’en fisse de mesme. – Si ne faut-il pas pour
cela, reprit Filinte, que vous pensiez que d’aujourd’huy je vous laisse
en repos sans que je n’aye ce nœud.
Et à ce mot, il voulut porter la main dessus, mais la bergere
qui y prenoit garde, se recula, et s’alla mettre aupres de la sage
Ericanthe, oû toutesfois il la suivit et l’alloit pressant
d’avoir ce nœud. – Non, non, dit Delphire, vous ne l’aurez pas,
qu’Ericanthe ne me le commande. – Je ne l’auray pas, repliqua-t’il,
qu’Ericanthe ne vous le commande ? Et vous avez opinion que. si vous le
me donniez par commandement, je le voulusse recevoir ? Non, non,
ingrate Delphire, desabusez-vous en cela, il n’y a faveur en vous que
je voulusse, si je l’avois par autre voye que celle de vostre propre
volonté. Je veux des dons d’amour et non pas des tributs
d’obeissance. Et à ce mot dépitant et se faschant, il
s’en alla. Et par hazard il sembla que tout ce jour il eut la fortune
si contraire, que rien ne luy reussissoit à son contentement, ce
qu’il imputoit, disoit-il, à son peu de courtoisie.
Au contraire, Tomantes continuant la recherche de cette bergere avec
une modestie tres-grande, et souffrant sans reproche, ny presque sans
se plaindre tout ce qu’il plaisoit à cette orgueilleuse fille,
faisoit mourir de jalousie Filinte qui, le voyant si patient, et
jugeant toute chose selon son humeur, ne se pouvoit imaginer qu’une
personne qui ayme bien pust souffrir les cruautez de celle qu’il ayme
avec tant de silence, sans qu’il y fust attaché par quelque
grande obligation, de sorte qu’il en tiroit des conclusions grandement
avantageuses pour son rival.
Cette opinion le tourmenta et le pressa si fort que, presque hors de
luy-mesme, il s’en vint un jour trouver cette bergere, et quoy qu’il y
eust assez long-temps qu’il n’eust parlé à elle, si
est-ce qu’en l’abordant il luy tint ce langage : Resolvez-vous qu’il
faut qu’une de ces trois choses arrive bien-tost : car, ou il faut que
je change, ou il faut que vous changiez, ou il faut que je meure. La
bergere froidement luy respondit : Que je change, il est impossible ;
que vous mouriez, ce seroit dommage ; que vous changiez, c’est ce qui
m’importe le moins et qui dépend du tout de vostre
volonté. – O dieux ! s’escria-t’il, et avec toute cette
cruauté il faut encore que j’ayme cette insensible ! Et à
ce mot, enfonçant son chapeau, il s’en alla plus
transporté de colere qu’il n’avoit point esté. Mais tout
ainsi que cet esprit estoit prompt au courroux, de mesme estoit-il
facile à apaiser, car lors qu’il estoit en sa plus grande furie,
[320/321] si seulement Delphire parloit à luy, il estoit remis,
et sembloit qu’il n’avoit plus de memoire de toutes les offences, ny de
tous les outrages dont il avoit esté en colere.
Toutes choses jusqu’à ce point passerent avec assez d’avantage
pour Tomantes, et il eust eu tort s’il n’eust avoué qu’il estoit
l’un des plus heureux bergers des rives de Lignon ; et je croy
qu’Asphale, n’eust esté qu’il estoit absent, en eust pu dire
autant, s’il eust sceu que de tous ceux qui me voyoient, il n’y avoit
berger duquel l’amitié me fust plus chere que la sienne, mais
depuis ce temps la jalousie et par consequent les inquietudes
s’emparerent tellement de leurs ames que je pense qu’ils ont eu peu de
repos, et ne nous en ont laissé guieres davantage. Aussi est-ce
le sujet qui nous conduit devant vous, sage bergere, suivant la reponse
de l’oracle.
Asphale, comme je vous ay dit, estoit absent, et Tomantes fut
contrainct presque par un mesme destin de s’esloigner de Delphire, et
de fortune ce fut pour aller en la mesme Province des Romains oû
Asphale estoit desja. Je serois peut-estre importune si je redisois les
discours de ce jeune berger, et les plaintes qu’il fit devant que de
partir ; et peut-estre plus temeraire encore si j’entreprenois de le
pouvoir faire, car il est vray que toutes les asseurances qu’il put
donner à cette bergere d’une constante et durable affection, il
le fit avec tant d’apparence que ces paroles luy partoient du cœur, que
celuy qui ne les eust pas creu, eust esté aussi incredule
qu’eust esté trompeur et infidelle le berger qui les eust
proferées, et qui apres se fust laissé emporter à
l’inconstance. Il partit en fin accompagné des vœux et des
regrets de la pluspart de ceux qui demeuroient. Et parce qu’Eleuman le
sage pasteur le voulut voir partir, et qu’il n’ignoroit pas la bonne
volonté que son fils portoit à cette bergere, quand il le
vid un peu esloigné , il se tourna vers elle et comme par jeu :
Il s’en va quant à luy, dit-il, et personne de ces belles filles
ne le plaint. Et pource que, disant ces paroles, il avoit les yeux sur
Delphire, elle fit comme un petit sousris, qui fut remarqué de
plusieurs. Et depuis, quand Filinte fut revenu, car il estoit
allé accompagner Tomantes, et que l’on luy redit : – Cruelle
ingrate ! ingrate, insensible ! luy dit-il, quelle injustice est la
vostre ou comment le Ciel en peut-il souffrir une si grande en vous ?
Tant de services que Tomantes vous a rendus meritent-ils que vous riez
quand il s’en va et qu’il vous laisse avec tant de desplaisir. Mais le
plaisir estoit que veritablement il [321/322] s’offençoit de
l’offence qu’il luy sembloit qu’elle avoit faite à son rival. Et
voyez l’humeur de ce jeune berger ! tant que Tomantes fust
esloigné, il ne se passa jour qu’il n’en fist souvenir Delphire.
Et quelquesfois qu’il luy rendoit quelque petit service : – Je veux,
disoit-il, que celuy-cy soit mis sur le compte de Tomantes. Mais ce qui
n’est presque pas croyable, quand Tomantes estoit present, Filinte se
depitoit pour la moindre parole de Delphire ; au contraire durant son
absence il trouvoit tout bon, et se monstroit si patient que rien ne le
pouvoit alterer.
Tomantes qui esloigné envoyoit continuellement sçavoir
des nouvelles de Delphire, apprit incontinent combien Filinte avoit
changé d’humeur. Et cette nouvelle commença de luy
toucher un peu le cœur, et la fortune voulut que luy et Asphale se
rencontrans d’une mesme contrée en un pays estranger, se
lierent, comme c’est la coustume, d’une plus particuliere amitié
qu’ils n’avoient jamais eue, de sorte que, presque tousjours l’un ou
l’autre avoit un homme par les chemins qui leur rapportoit de nos
nouvelles. Et le mal-heur voulut que ceux qui escrivoient à
Asphale luy mandoient quelquesfois des nouvelles de Delphire telles
qu’ils s’imaginoient, et ceux qui en donnoient à Tomantes
escrivoient des miennes selon leur opinion, ne sçachant point
l’estroite amitié qu’ils avoient contractée. Et eux qui
les recevoient toutes pour vrayes, les croyoient et s’en affligeoient.
A Asphale donc, ils escrivirent que Filinte avoit tellement
gagné Delphire, qu’il n’y avoit plus de place pour Tomantes ; et
à Tomantes, ils manderent que depuis son départ,
Androgene estoit devenu tellement amoureux de moy, qu’il sembloit que
je n’eusse plus des yeux que pour le voir. De sorte que ces deux
pauvres bergers, lors que peut-estre ils avoient plus de sujet d’estre
contents de nous, c’estoit le temps qu’ils pensoient en avoir davantage
de s’en plaindre, ils se conseilloient et consoloient ensemble, et je
m’assure que ce n’estoit pas tousjours sans bien parler de nostre
humeur changeante.
En fin ayant tous deux hastées ou plustost precipitées
leurs affaires afin de s’en revenir, nous eusmes nouvelles de leur
retour. Ericanthe attendoit ce fils avec tant d’impatience, qu’elle
alla au devant de luy jusqu’en la ville de Boen. Je sçay que ce
jour-là Delphire se trouvoit mal, et qu’elle avoit fait dessein
de ne point sortir du logis. Filinte ne pouvant souffrir que Thomantes
receust ce desplaisir, la vint prier et supplier par tous les services
qu’il luy avoit jamais rendus, de vouloir tenir compagnie à
Ericanthe [322/323] en cette occasion, qu’il s’assuroit qu’elle luy
feroit chose tres-agreable, et que pour son particulier il luy en
auroit une obligation tres-grande ; et joignit à ces paroles
tant de supplications qu’en fin il obtint ce que personne n’avoit pu
faire. Mais lors que Tomantes sceut, par le rapport mesme de Delphire,
que la faveur qu’il avoit receue avoit esté par l’intercession
de Filinte, il en conceut encore une plus grande jalousie. Et cela fut
cause que depuis il alla remarquant les actions plus particulierement,
et de luy, et de Delphire, et d’autant plus que son rival s’estoit
rendu familier avec toutes les bergeres, d’autant plus aussi
touchoit-il vivement Tomantes, qui ne pouvoit s’imaginer que cette
familiarité ne procedast d’amour et non pas d’habitude ;
toutesfois à son commencement il n’en fit point de semblant,
dissimulant sa passion le plus discrettement qu’il luy fust possible.
Asphale aussi qui avoit l’esprit plein des nouvelles qu’on avoit
escrites à Tomantes de l’amitié d’Androgene et de moy,
sans m’en faire semblant, alloit remarquant toutes nos actions, et de
chacune en tiroit des consequences qui n’estoient guieres à mon
avantage. Et je ne sçay comme il advint en ce mesme temps,
qu’estans dans la chambre d’Ericanthe, oû il y avoit une bonne
compagnie et de bergers et de bergeres, Androgene voulut parler
à moy, comme c’est la coustume qu’en semblables
assemblées on s’addresse plustost à ceux avec lesquels on
a de la familiarité, que non pas à des estrangers. Mais
parce que je pris garde qu’Asphale nous regardoit, ne luy voulant point
donner l’occasion de mescontentement, je me tournay de l’autre
costé sans luy dire mot.
Et voyez comme quelquefois on se trompe, et de quelle façon on
deçoit le dessein et l’intention ? Cette action remarquée
par luy, luy fit soupçonner tout ce qu’il ne voyoit pas et qu’on
luy avoit mandé estre entre Androgene et moy ; et le pis, ce fut
que cet autre berger ayant bien recognu que je fuyois de parler
à luy pour la consideration d’Asphale, ne rechercha plus la
commodité de parler à moy durant toute cette
assemblée ; mais y ayant un grand miroir sur la table qui
s’appuyoit contre la muraille, ce discret berger y jetta la veue
dedans, et de fortune en mesme temps je m’y regardois, de sorte qu’il
est vray qu’Androgene plia les espaules, comme pour se plaindre de la
façon dont je le traittois, et que moy, pour ne le desobliger
point entierement, je luy fis quelque signe de l’œil, qui peut-estre
luy donna du contentement. Mais je proteste que ce fut seulement pour
le desir que j’avois [323/324] de cacher la bizarre humeur d’Asphale,
et le malheur ne voulut-il pas que de fortune il prist garde à
tous ces signes, et s’en picqua de telle sorte, s’imaginant par
là quelque grande intelligence entre nous que, sortant du logis,
il ne se laissa voir de tout le soir ?
Peut-estre trouverez-vous estrange, discrette bergere, que Tomantes et
Asphale qui à leur depart avoient si peu de part en nostre bonne
volonté, à leur retour, la pretendissent toute entiere ?
Mais il faut que vous sçachiez que, durant leur absence, ils
obtindrent plus sur nostre amitié que cependant qu’ils estoient
continuellement pres de nous, et cela d’autant qu’il nous sembloit
qu’estant dans nostre hameau, ils ne voyoient rien qui valust mieux que
nous, et que s’ils nous servoient, c’estoit presque à faute
d’autre ; qu’outre cela, nous ayant tousjours devant les yeux, l’objet
present les arrestoit en ce devoir, et la honte d’estre nommez
inconstans et infideles les empeschoit, autant que leur affection, de
nous quitter. Mais lors qu’ils furent esloignez, nous n’oyions parler
que de la beauté de ces Gallo-liguriennes, de leur courtoisie,
et de leurs attraits, parmy lesquels toutesfois nous voyions qu’ils
demeuroient immuables, et que tant s’en faut, leurs recherches plus
ardentes et plus soigneuses nous tesmoignoient leurs affections plus
grandes que nous ne les avions pas estimées, si bien que par nos
responses, ils cognurent que leur absence leur avoit acquis ce que la
presence leur avoit desnié.
Et cela estoit cause que leur semblant que la moindre faveur que nous
faisions à quelque autre, c’estoit leur oster ce qui estoit
à eux, ils ne pouvoient sooffrir que nos yeux s’employassent
presque à voir autre chose que leur visage ; jugez quelle
apparence il y avoit, et comme il estoit possible qu’estants veues de
plusieurs, nous puissions n’en regarder qu’un seul ! Toutesfois ces
bergers, ou plustost ces tyrans, nous voulurent obliger à cette
contrainte, et quelquefois nous en firent ouvertement des reproches ;
mais parce que Delphire ny moy ne jugions pas estre à propos de
nous bannir de chacun, nous fismes semblant de ne les point entendre,
et continuasmes de vivre non seulement avec Filinte et Androgene, mais
avec tous les autres qui nous recherchoient, desquels le nombre
n’estoit pas petit, de la mesme façon qu’il nous sembla que nous
devions pour ne point donner de sujet à personne de mal parler
de nous, ce qu’ils trouverent si mauvais qu’apres avoir fait un conseil
entr’eux deux comme ils devoient se gouverner, ils resolurent de se
mettre sur la froideur, et apres, faire semblant [324/325] d’en aimer
d’autres. Mais en fin ne pouvans trouver sujet, en l’election duquel il
ne leur semblast perdre en le prenant en nostre place, quittans
là toute autre recherche, ils se mirent sur l’indifference ; et
pour conclusion, parvindrent en suivant ce chemin jusqu’à
l’incivilité, car telle se pouvoit dire la façon dont ils
usoient envers nous, puis que non seulement ils laisserent toutes les
recherches et tous les soings qu’ils souloient avoir de nous, mais lors
qu’ils nous rencontroient dans le logis de la sage Ericanthe ou
ailleurs, ils ne faisoient pas seulement semblant de nous voir
.
Que si quelquefois nous nous trouvions en lieu oû il leur fut
impossible de tourner les yeux ailleurs, c’estoit avec une peine et
avec une espece de mespris qu’ils nous rendoient le salut, et il estoit
bien aisé de juger à leur façon que tout ce qu’ils
faisoient n’estoit que par contrainte, avec indifference ou par maniere
d’acquit.
Cette estrange façon de proceder fut cause que chacun y prit
garde, et presque tous ceux qui en oyoient parler, les blasmoient
d’inconstance et de legereté, mais eux, au contraire,
maintenoient qu’ils estoient les mesmes qu’ils souloient estre, qu’ils
n’avoient point changé, et qu’ils nous aimoient et honoroient
autant qu’ils avoient jamais fait, mais que les affaires ausquelles ils
estoient contraints de s’employer pour la conservation du bien de leur
famille les divertissoient et les empeschoient de mettre tout le temps
à ces petits soings qu’ils nous souloient rendre.
Il faut, ô sage Diane, que Delphire et moy confessions, qu’apres
en avoir divers fois parlé ensemble, car nous semblant que
courant une mesme fortune, les mesmes remedes nous seroient utiles,
nous resolumes, pour oster toute excuse à ces deux esprits
volages, de nous retirer de tous ceux qui leur pouvoient donner quelque
ombrage, et afin de le faire honnestement, nous prismes l’occasion
telle que je vous diray.
Eleuman et Ericanthe se plaisoient grandement de voir faire des
representations par ceux qui estoient d’ordinaire en leur maison ; et
de fortune, Delphire, comme la bergere de tout le hameau qui a le plus
bel esprit, avoit ordinairement l’un des meilleurs personnages. Il
advint qu’en la suite du jeu qui se representoit, Delphire avoit
à dire à un berger, qu’il ne devoit jamais rien esperer
en son amitié, par hazard elle vid Filinte qui n’en estoit pas,
mais qui assez prés du theatre escoutoit et admiroit Delphire.
Et jugeant bien que c’estoit celuy qui donnoit plus de jalousie
à [325/326] Tomantes, lors qu’elle vint sur les vers que je dis,
au lieu de les prononcer contre le berger auquel elle parloit, selon le
cours de sa representation, elle se tourna tout à faict à
Filinte, et comme s’il eust esté de la fable, et que c’eust
esté luy à qui elle devoit parler, elle luy dit ces vers
:
Amour ne peut sur une vraye amour
Anter une autre amour :
Il faut que l’une meure.
Et pour moy je le jurre
Que mille morts je m’eslirois plustost
Que de t’aymer jamais.
Perds-en toute esperance !
Ton amour m’importune,
Et je la hay, berger,
Si ce que tu me dis
Est chose veritable
Autant comme tu m’aymes !
Le visage que Delphire tourna vers Filinte, les yeux et les gestes
qu’elle luy addressa, furent cause que non seulement ce pauvre berger
le recognut, mais Tomantes aussi, et presque tous ceux qui luy virent
faire cette action, qui fut cause que presque chacun d’eux tourna les
yeux sur luy, qui n’osa en si bonne compagnie faire paroistre le
dépit qu’il en conceut.
Quelques jours apres que nous estions sur le bord de la claire riviere
de Lignon, et que nous passions le temps le long du gravier, j’attendis
qu’Asphale, Androgene et plusieurs autres bergers et bergeres fussent
autour de moy, et lors tenant une petite baguette en la main j’escrivis
sur le gravier : J’AYME. Pour lors Androgene par dessus mon espaule
alloit lisant ce que je marquois dessus le sable, et pensant que ce mot
fut grandement à son advantage : – C’est à moy, dit-il,
en sousriant, à qui vous escrivez cette parole ? – Il est vray,
respondis-je. Et je vis qu’à ce mot Asphale rougit. – Mais
sçavez-vous bien, continuay-je, ce qu’il signifie ? – J’entends
bien ce mot, respondit-il. – Non faites peut-estre pas, repris-je,
l’intelligence de celuy qui l’escrit, car je veux dire que
l’amitié que vous pensez que je vous porte, est comme cette
escriture que vous voyez, luy dis-je, (et en mesme temps passant le
pied dessus) et que vous ne voyez plus. Asphale et tous ceux [326/327]
qui m’ouyrent, firent un esclat de rire qui surprit peut-estre autant
Androgene que ce que je luy avois dit.
Il me semble, sage et discrette bergere, que ces deux actions de
Delphire et de moy devoient contenter ces amans mutinez, si pour le
moins ils meritoient d’avoir ce nom d’amant. Au contraire voyans que
presque nous estions celles qui les recherchoient, abusant de nostre
honte, ils en firent une chanson que chacun d’eux s’attribuoit, et en
la meilleure compagnie qu’ils nous trouvoient, c’estoit la premiere
chose qu’ils mettoient en avant. Elle estoit telle :
STANCES
I
La voicy, la volage,
Qui s’en revient vers moy !
Mais je gage
Que c’est avec dessein de rompre encor sa foy.
II
Une inconstance estrange
Fit qu’elle me quitta ;
En eschange
Ce qui me la redonne est ce qui me l’osta.
III
Elle ne pouvoit croire
Ce qu’alors je valois,
C’est ma gloire
Qu’en changeant elle a veu qu’elle perdoit au choix.
IV
Mais combien l’inconstance
Va son cœur decevant !
Elle pense
Que comme elle chacun se tourne au premier vent.
[327/328]
V
Toutesfois, qui l’en blasme
Est injuste en cecy,
Estant femme,
Je l’excuse en disant que toutes sont ainsi !
VI
Car toutes de nature
Sont d’un espritleger ;
Sans parjure
Je jure qu’en amour leur propre est de changer.
VII
Que si l’on leur void suivre
Un dessein constamment,
C’est de vivre
Plustost avec un œil qu’avec un seul amant.
Ne vous semble-t’il point que cette chanson fut un digne payement
de la peine que Delphire et moy avions prise de leur tesmoigner nostre
bonne volonté ? Ingrats et mescognaissans qu’ils estoient de
traiter avec de semblables paroles des personnes ausquelles l’on
pouvoit reprocher le moins le crime qu’ils leur imputoient, et duquel
avec raison on les pouvoit plus justement blasmer ! Or voyez, sage
bergere, quel effet elle fit en nous : nous nous resolusmes toutes deux
de ne faire non plus d’estat d’eux que si jamais nous ne les avions
veus. Et afin que personne ne pust juger que nous en voulussions user
de cette sorte pour avoir l’esprit diverty ailleurs par quelque
nouvelle affection, en mesme temps nous nous retirasmes de toute sorte
de practique, non pas toutesfois tout à coup, de peur qu’un si
prompt changement ne donnast sujet à quelques-uns de le trouver
estrange.
Mais voyez, belle et sage bergere, combien ceux qui nous reprochent
l’inconstance sont eux-mesmes inconstans : nous n’eusmes pas vescu deux
lunes avec cette froideur que, comme si nostre glace, par un contraire
effort, eust rechassé le feu dans leur ame, les voylà qui
reviennent à nous avec les prieres et les
sup-[328/329]plications, et je ne sçay si je dois dire avec les
mesmes importunitez desquelles ils avoient autrefois accoustumé
d’user. Filinte et Androgene qui avoient tousjours continué de
vivre avec nous d’une mesme façon, furent les premiers à
s’opposer à leur retour, disant que cette inconstance estoit
trop grande pour estre recevable ; que si l’on ne chastioit ces volages
esprits par des demonstrations grandes, il n’y auroit plus de foy ny de
loyauté parmy les bergers. Nostre humeur qui estoit assez
disposée à ne les plus recevoir, nous fit aysément
consentir à l’opinion de Filinte et d’Androgene, et en cette
resolution, toutes les fois qu’Asphale ou Tomantes s’approchoient de
nous, nous leur remettions devant les yeux leur inconstance, et eux, au
contraire, pour monstrer qu’il n’y a si mauvaise cause qui ne trouve
quelqu’un qui la soustienne, essayoient par diverses raisons à
maintenir qu’ils n’estoient point inconstans, et demandoient que l’on
leur dist que c’estoit que la constance, et dans quels termes et dans
quelles limites elle estoit renfermée ; que, jusques à ce
qu’il en fust fait une regle ou plustost une loy, l’on ne pouvoit point
dire qu’ils y eussent contrevenu. Cette dispute passa si avant qu’en
fin nous sentans importunées de leurs crieries, nous prismes
tous ensemble resolution d’aller à l’Oracle pour y mettre une
fin, par la responce duquel nous fusmes renvoyez vers vous, sage et
belle bergere, de laquelle nous attendons le juste jugement, afin que
nous puissions quelquefois estre delivrées de si pesans, pour ne
point dire insupportables fardeaux.
Dorisée finit de cette sorte son discours, et apres avoir fait
une grande reverence, se remit en sa place pour attendre ce que la
bergere Diane en ordonneroit qui, apres avoir demandé l’opinion
d’Alexis, Astrée, Philis, Silvandre et quelques autres,
ordonnerent que Tomantes et Asphale diroient les raisons par lesquelles
ils pensoient soustenir qu’ils ne fussent point inconstans. Et Tomantes
parla de cette sorte pour tous deux.
HARANGUE
DE TOMANTES
Nous voyons et cognoissons bien, ô nostre tres-juste juge,
que c’est avec raison que vous nous ordonnez de vous dire les moyens
que nous avons, Asphale et moy, non seulement pour monstrer nostre
innocence, mais aussi pour convaincre du blasme qui nous [329/330] est
imposé nos propres accusateurs ; parce qu’il est autrement
impossible que l’esprit humain vienne à la cognoissance d’une
verité qui est mise en doute, l’artifice de ceux qui ont le tort
estant si grand à desguiser leurs mauvaises raisons, que
malaisément en peut-on voir le vray visage, si ce n’est par les
oppositions et responces de ceux qui sont oppressez. Mais nous voyons
et cognoissons bien aussi que, nous qui, jusques icy, avons mis toute
nostre estude à bien aymer, et non pas à le bien dire,
tant s’en faut, à qui le plus souvent et nostre discretion, et
la rigueur de celles que nous avons servies, ont entierement deffendu
la parole, malaisément pourrons-nous assez bien dire ce que si
parfaitement et si religieusement nous avons observé d’autant
que, s’il est vray que personne ne se doit mesler que du mestier qu’il
a appris, et auquel il fait profession, n’est-il pas vray, ô
nostre juge ! que n’ayant jamais fait autre profession que d’aimer sans
le dire, nous serons maintenant bien empeschez de prendre un autre
personnage et de recourir aux paroles pour verifier nos actions,
ausquelles nous avions remis toute nostre eloquence et toute nostre
persuasion.
Cette consideration nous feroit grandement redouter l’issue de cette
entreprise, sçachant assez que nous avons à faire contre
des personnes qui, au rebours de nous, se sont tousjours plus
estudiées à bien dire sans aymer qu’à bien aymer
sans le dire, et que, maintenant que toutes les armes desquelles nous
devons nous servir, ne sont que des paroles, estant les leurs propres,
et ausquelles elles sont exercées, il est certain qu’elles s’en
sçauront beaucoup mieux ayder, et qu’elles auront un tres-grand
advantage sur nous , si nostre juste juge, par sa prudence et par son
bon jugement, ne balance la sincerité de nos raisons toutes nues
contre l’artifice et le bien dire de nos adversaires. Et sur cette
confiance nous prendrons la hardiesse de les representer
naïvement, et le plus brievement qu’il nous sera possible.
Mais quand tout est bien consideré, quelles accusations, Asphale
mon amy, sont celles que l’on fait contre nous et desquelles nous
puissions prendre quelque occasion de crainte ? Si l’on nous blasmoit
de trop aimer, Si l’on nous accusoit de nous estre laissez transporter
à une trop violente affection, Si l’on disoit que nous passons
les limites de tout amour, Si l’on se plaignoit que l’excés de
nostre passion nous rend importuns, voire mesme insupportables en
nostre continuelle recherche, cette accusation peut-estre seroit
estimée vraysemblable , et il faudroit que nous missions
[330/331] peine à nous en descharger. Mais de nous accuser de ne
point aimer celles que nul ne peut voir sans adorer, n’est-ce pas se
mocquer de nous et de ceux encore, si je l’ose dire, qui l’escoutent ?
Peut-on dire qu’Asphale n’aime point, de qui l’affection a
surmonté une si longue absence ? Que si l’esloignement, comme
l’on dit, est la vraye mort d’Amour, quelle doit-on penser l’amour qui
n’est point morte en cette longue absence, sinon que veritablement elle
est immortelle ? Immortelle donc est celle d’Asphale pour
Dorisée, immortelle celle de Tomantes pour la belle Delphire,
qui non seulement a resisté à l’absence, mais aux
rigueurs de cette belle qui peut-estre eussent esté
insupportables à tout autre, mais à une si grande
longueur de temps duquel on dit que le bransle ruine toutes les choses
plus fermes et plus constantes, mais encore à toutes les
difficultez qui se sont rencontrées, voire à toutes les
impssibilitez qui se sont opposées à son dessein.
O dieux ! et qui se peut souvenir que Tomantes a aimé cette
belle Delphire dés le berceau, et en un aage, s’il se peut dire
ainsi, qu’elle n’estoit capable de cognoistre, ny de faire recognoistre
l’amour, et que l’on puisse penser, maintenant que, comme un
embrasement universel, ses yeux portent le feu par tout oû ils
daignent jetter leurs rayons, ce mesme Tomantes s’en puisse retirer, et
ne l’aimer plus ? Qui peut avoir veu ce Tomantes vaincre toutes les
rigueurs et le mespris de Delphire, mespriser la longueur du temps et
surmonter toutes les difficultez qui se sont opposées à
son affection ? Et maintenant que cette belle monstre d’avoir agreable
sa bonne volonté, que les difficultez se sont esvanouies, et que
le temps semble estre arrivé au point qu’il a tant
desiré, qui peut rappeller ces choses, dis-je, en sa memoire, et
croire que ce mesme Tomantes ne l’aime plus ?
Veritablement ces accusations sont tant hors du sens commun que, comme
elles sont faites sans raison, aussi ne peut-on trouver raison pour
leur respondre, sinon de dire avec tous les plus sçavants que,
s’il ne faut point disputer contre ceux qui nient les principes, il ne
faut non plus le faire contre ces personnes qui mettent ces oppositions
en avant ; et toutesfois elles remplissent le Ciel et la terre de leurs
plaintes, et du blasme qu’elles nous imputent, et veulent que par force
nous confessions que nous ne les aimons point. Voyez quelle humeur est
la leur ! elles veulent mieux sçavoir que nous ce que nous
faisons. L’amour est un acte de la volonté : or y a-t’il
quelqu’un qui ait les yeux si clair-voyants [331/332] qu’il puisse
mieux voir ma volonté que moy-mesme ? Mais comme, ô dieux
! la nature humaine est bien plus penchante à croire le mal que
le bien, si une seule fois nous leur disions : O Delphire, et vous
Dorisée ! sçachez que nous ne vous aimons point,
incontinent elles le croiroient ! Et nous leur disons et redisons mille
et mille fois : Belle Delphire, Tomantes meurt d’amour pour vous, et,
Belle Dorisée, Asphale est entierement à vous. Et
pourquoy ; incredules, nous respondez-vous qu’il n’est pas vray ? Quoy
donc ? vous ne nous croirez que quand nous mentirons et vous
n’adjousterez foy, sinon aux paroles qui seront à nostre
prejudice ? Nous avons pour le moins cet advantage pardessus vous et
qui n’est pas un foible tesmoignage de l’amour que vous niez estre en
nous, c’est que, si une seule fois vous nous disiez : nous vous aimons,
nous le croirions incontinent, et n’en ferions jamais aucun doute. Et
d’oû vient cette foy et cette creance ? D’amour, d’amour,
dis-je, qui nous fait croire en vous la verité, comme toutes les
autres vertus en la personne aymée. Mais comme le menteur se
prend et se coupe soy-mesme de son propre tranchant, ces belles n’ont
jamais voulu avour que nous les ayons aymées ; tant s’en faut,
elles l’ont tousjours nié, maintenant elles nous appellent
inconstans.
Si ce dernier outrage est veritable, nous avons, ce me semble, ô
mon cher Asphale, de quoy nous contenter, car c’est conclure au moins
selon leur opinion, que maintenant nous les aymons, car si nous les
avions aimées autrefois, et que nous devinssions inconstants,
c’est sans doute qu’il faudroit conclure que nous ne les aimerions
plus. Mais puis qu’elles maintiennent que nous ne les avons point
aymées par le passé, qu’est-ce à dire, quand elles
nous appellent inconstants, sinon advouer qu’à cette heure nous
les aimons ? Et en ce sens, ô belles bergeres, nous accorderions
vostre dire, si ce n’estoit qu’encore qu’amour arrachede vos bouches
cette verité contre vostre intention, toutesfois nous ne voulons
pas advouer que nous ne vous ayons point aymées, car au
contraire, nous disons et nous maintenons que jamais il n’y eust une
plus entiere affection que celle qu’Asphale et Tomantes vous ont
portée, et emporteront avec eux dans la sepulture.
Or la plus grande preuve qu’elles disent avoir contre le defaut de
nostre affection, c’est que nos actions ne tesmoignent point que nous
les aymions. Considerez, ô nostre juste juge ! considerez,
dis-je, comme ce blasme est mal fondé, et combien mal
aysément [332/333] nous y pouvons remedier. Lors que nos actions
ont esté de feu et toutes d’impatience, elles nous ont tousjours
dit que nous ne les aymions point. Ausquelles falloit-il que nous
recourussions pour leur persuader la verité de nostre affection,
sinon au contraire ? Nous nous sommes donc mis sur la froideur et sur
la patience, mais comme oublieuses du jugement qu’elles avoient fait,
les voylà qui nous accusent encore plus asprement de faute
d’amour ! O dieux ! et que faut-il que nous fassions, si pour nostre
malheur les deux contraires font un semblable effet en ces injustes
ames ? Ny le chaud, ny le froid ne peut tesmoigner nostre amour : qui
est-ce donc qui le pourra faire ?
Ces considerations toutesfois, ou plustost ces contradictions n’ont
laissé de nous mettre en peine, non pas que tous ceux qui voyent
et pesent chasque chose avec un sain jugement puissent jamais entrer en
doute de nous, mais parce qu’y ayant plus de ceux qui sont inclinez
à mal juger d’autruy que de ceux qui tiennent la balance juste,
il s’ensuit qu’envers la plus grande partie des hommes, nous
demeurerons blasmez et diffamez. Et ce qui plus nous pese encore, ou
plustost qui nous est du tout insupportable, c’est que ces belles
puissent nourrir une si sinistre opinion de nous en leurs ames, n’y
ayant jamais rien eu que nous ayons recherché avec plus
d’ambition que de leur persuader le contraire. Et c’est pourquoy,
encore qu’en toute chose nous sçachions bien que nous leur
devons ceder, en celle-cy toutesfois nous avons esté contrains
de leur contredire opiniatrément, et en venir jusques au
jugement d’autruy, ce que nous ne voudrions pas qui fust pris pour
deffaut d’amour et de respect, mais plustost pour un excez d’affection
qui nous emporte par dessus toute sorte de devoir. Et en cet excez nous
avons souvent demandé, puis qu’elles maintiennent que nous
sommes inconstans, qu’elles nous accordent donc premierement
qu’autrefois nous les avons aymées, et puis, qu’elles nous
prescrivent les limites dans lesquelles un amant doit demeurer pour ne
point contrevenir à cette constance, afin que, comme avec une
juste regle, l’on peut juger si la ligne est droite en les approchant
l’une de l’autre, de mesme, ô nostre juge ! l’on puisse voir si
nous sommes inconstans ou non. Les dieux sont ceux qui nous envoyent
vers vous, les dieux soient ceux qui vous conseillent et inspirent
à nous enseigner la verité.
Mais cependant nous requerons et conjurons Amour d’oster [333/334] des
ames de ces belles l’incredulité qui fait condamner nos actions,
puis que, si veritablement elles sont differentes de ce qu’elles
souloient estre, ce n’est pas changement de volonté, mais la
contrainte de nos affaires qui en est cause, et qui, nous tenant
l’esprit distraict, nous empesche de pouvoir continuer les mesmes
petites recherches, desquelles nous les avons si souvent
importunées, et ausquelles nous pouvions employer le temps, lors
que ce temps-là ne nous estoit point necessaire pour la
conservation de nostre famille. N’est-il pas vray que chasque âge
a ses propres actions ? Et la nature nous enseigne que les fleurs sont
propres au printemps, et les fruicts à l’esté. Que si
l’on ne voyoit sur les arbres tout le long de l’année que des
fleurs, on diroit qu’en vain ils fleuriroient. Et pourquoy n’en
diroit-on de mesme de nous si nous estions tousjours sur des petites
fleurs qui sont propreset naturelles à la naissance de l’amour ?
Il faut, quand on est plus advancé en âge, que cet amour
apporte des fruicts, s’il ne veut contrevenir aux lois de la nature.
Mais peut-estre, quoy qu’elles n’en dient rien, ce qui leur fait
concevoir cette opinion, c’est que la conversation qu’elles nous voyent
plus particuliere que nous ne soulions pas avoir avec d’autres, leur
fait penser que nostre affection s’estend de mesme à les aymer.
S’il est vray qu’un amant doive estre une personne farouche et sans
communication, nous avouons qu’elles ont raison, mais le nom d’amant ne
signifiant pas sauvage, loup garou, ny barbare, nous ne voyons pas sur
quelle raison leur opinion puisse estre appuyée.
Toutes ces doutes et toutes ces justes raisons que nous avons de nous
douloir des jugemens qu’elles ont faits de nostre affection nous font
recourir à vous, ô sage bergere, et nous parlons des
jugemens qu’elles ont faits au desadvantage de nostre affection. Car de
tout ce dont elles nous blasment et accusent, comme Asphale et
Tomantes, nous n’en oserions faire aucune plainte, souffrant avec le
respect que nous devons tout ce qu’il leur plaist, mais quand elles
nous accusent comme amans, alors nous ouvrons la bouche, non pas pour
les accuser ou nous en plaindre, mais seulement pour gemir comme ceux
qu’une douleur trop sensible afflige et tourmente par dessus leur force
; autrement nous dirions, quand elles nous reprochent cette chanson,
que la force de la douleur nous a arrachée de la bouche, que
veritablement leur changement en avoit esté cause, et qu’encore
nous allions cherchant [334/335] quelque espece de raison pour les
excuser, en disant que toutes faisoient ainsi, afin que cette
inconstance ne fust point tant desappreuvée en elles seules.
Nous dirions que tant de services receus et peut-estre recognus assez
clairement pour n’estre plus mis en doute, ne meritoient pas qu’un
Filinte, durant l’esloignement de Tomantes, fust mis en sa place, ny
qu’un Androgene prist celle d’Asphale. Que les faveurs qu’en nostre
absence, et l’un et l’autre en ont eu, nous donneroient un tres-ample
et tres-veritable sujet de les accuser de ce qu’elles nous blasment.
Que si, estants presents et à vos yeux mesmes, chacun, comme
nous, a veu ce que le moins nous devions voir, je parle de ces
gratifications à nostre desadvantage, que la plainte que cette
chanson en a faite, ne les doit pas tant offencer, que le silence les
doit avoir obligées, avec lequel en nostre absence nous avons
souffert les nouvelles que l’on en escrivoit de tous costez. Que si
elles nous veulent croire, que Delphire se souvienne de ce qu’elle a
escrit à Tomantes, de Dorisée et d’Androgene, et que
Dorisée ait memoire de ce qu’elle a mandé à
Asphale, de Delphire et de Filinte.
Et parce qu’elles diront qu’une fille ne peut ny ne doit empescher que
quelqu’un l’aime, pourveu que ce soit avec la discretion qui est
requise, et le respect et l’honneur qui se doivent, nous demandons,
ô nostre tres-juste juge, vostre jugement sur ces quatre demandes
: à sçavoir, si celle qui se plaist à estre
aimée et servie de plusieurs, demeure dans l’observance des loix
de la constance ; et si cette pluralité d’amants leur est plus
permise, qu’aux hommes la pluralité d’amantes ; si les loix de
la constance ordonnent que l’amant, depuis qu’il se dit tel, doit fuir
la veue et conversation de toutes les autres bergeres, et bref, quels
sont les termes et limites de cette constance tant reclamée de
tous, et si cognue de si peu de personnes, afin que ces belles bergeres
recognoissent que, comme nous sommes tres-jaloux de vivre en vrais
amants, de mesme elles ne doivent pas estre offensées, si nostre
affection ne peut endurer de si sensibles outrages que ceux que nous
recevons, et desquels jusqu’icy nous n’avons osé faire aucune
plainte. Et en toutes ces choses vostre beau jugement ayant assez
recognu l’affection, et l’inviolable fidelité de ces deux
amants, que vous ordonnerez qu’ils soient receus de leurs bergeres
comme ils meritent. Ainsi dit Tomantes, et apres avoir fait une
profonde reverence, s’alla asseoir en sa place. Diane alors [335/336]
ordonna à Delphire de respondre à ce que Tomantes avoit
dit si toutesfois elle y vouloit contredire quelque chose. Alors
Delphire prit la parole de cette sorte.
RESPONCE
DE DELPHIRE A TOMANTES
Nous ne trouvons point estrange, belle et discrette bergere,
d’ouyr une si grande abondance de paroles sortir de la bouche de
Tomantes, tant en son nom qu’en celuy d’Asphale, car s’il est vray que
celuy qui ayme bien sçait fort peu dire ce qu’il ressent, il
semble que par les contraires celuy qui ayme peu ne puisse jamais
mettre fin à son discours. Que si jusqu’à cette heure
l’on n’en a point veu l’experience, il faut seulement prendre garde
avec quel torrent de paroles Tomantes vient de desduire, non pas ses
raisons, mais ses desraisons, s’il m’est permis d’user de ce mot. Et
quoy que pour la mesme consideration, je veux dire, parce que
Dorisée ny moy n’aimons point, il nous seroit permis de
respondre bien au long à leurs oppositions, si est-ce que nous
ne le ferons pas, tant parce que ce seroit abuser de la patience de
nostre juge, et de ceux qui nous escoutent, que d’autant que les choses
qu’ils ont dites ont si peu de fondement que ce seroit faire tort au
jugement de Diane de les convaincre avec plusieurs raisons, puis que si
aisément elle en peut voir et descouvrir la fausseté. Et
veritablement, c’est une chose si claire, que nous ne leur respondrions
point, si ce n’estoit que par obeissance il faut que nous le fassions,
puis que nostre juste juge nous l’a ainsi ordonné.
Pour commencer donc : A quoy penses-tu, Tomantes, quand tu t’escries de
devoir parler de ton affection ? Toy, dis-tu, qui as accoustumé
autant d’aimer sans le dire, que nous de le dire sans aimer ? A quoy
penses-tu, dis-je, puis que tu avoues que si une seule fois nous avions
dit, Dorisée et moy : nous vous aimons, vous le croiriez
à jamais ? Hé ! berger, si nous sommes tant
accoustumées de le dire, de quoy te plains-tu ? Vous
voilà tous deux satisfaits, et à quoy [bon] importuner
l’oracle et affliger cette assemblée de tant de paroles, puis
que nous avons tant accoustumé de le dire. Mais, ô nostre
juge, j’entends la force et l’artifice de son argument : il ne dit pas
absolument que nous avons accoustumé de le dire, mais seulement
que nous avons accoustumé autant de [336/337] dire que nous
aimons, sans toutesfois aimer, qu’eux, d’aimer sans le dire. Et parce
qu’ils n’ont point accoustumé d’aimer, il s’ensuit que ny nous
aussi n’avons point accoustumé de le dire, et de cette sorte ils
ont quelque raison, car il est bien malaisé de bien parler d’une
chose que l’on ignore, tesmoing tout le discours que Tomantes vient de
faire, auquel il n’y a pas plus de paroles que de contradictions.
Mais or sus, avouons leur, pour leur donner quelque satisfaction,
qu’ils sont bien empeschez de parler sur ce sujet, parce que, si
autrefois ils aimoient, comme ils disent, ils aimoient sans le dire, et
que maintenant qu’ils n’aiment point, ils sont toutesfois contraints de
le dire. Et bien ! Tomantes, et toy Asphale, estes-vous contents ? Vous
le devez estre pour le moins, puis que l’on vous accorde ce que vous
demandez, mais à quoy sert cela à nostre differend ? Rien
du tout, et non plus que les tesmoignages que ce berger rapporte pour
prouver qu’ils nous ont aimées, car ils seroient peut-estre
valables, si les hommes, je veux dire ceux de leur aage, se
conduisoient avec raison, et l’on pourroit de là inferer quelque
chose de ce qu’il veut dire. Mais pour eux qui font tout au hazard,
tout par humeur, et rien avec les justes regles de la raison, que
peut-on tirer de là, sinon qu’alors leur humeur estoit telle
pour nous affliger et persecuter, et que maintenant elle est toute
differente ?
Mais dira-t’on : A quoy [bon] se donner tant de peine ? Mais
respondrons-nous, qui peut trouver la raison de ce qui n’a point de
raison ? Je diray que c’est par opiniastreté, ou pour tromper,
ou pour estre ambitieux du nom d’amant, sans en vouloir avoir l’effet,
ou bref, pour quelque autre pire ou plus pernitieux dessein. Qu’est-ce
que raisonnablement on ne peut pas soupçonner de personnes si
desraisonnables ? Mais, disent-ils, nous sçavons bien que nous
aimons ? et y a-t’il quelqu’un qui sçache mieux nostre
volonté que nous-mesmes ? Mais, ô nostre juge, et qui peut
douter que d’autres ne la sçachent mieux ? Y a-t’il quelqu’un
qui puisse bien juger s’il a l’esprit preoccupé de quelque
passion ? Or ces bergers ont leur passion ordinaire qui les emporte,
quelle apparence y a-t’il qu’ils puissent faire un bon jugement de ce
qui les touche ? mais nous qui sommes sans passion en ce qui les
concerne, nous en pouvons juger sainement et sans reproche. Et pour
exemple, ceux qui verront Adraste ne jugeront-ils pas mieux de sa folie
que luy-mesme, et pour vous montrer que non [337/338] seulement ils ne
sçavent ce qu’ils font, mais non pas mesme ce qu’ils veulent,
voudroient-ils et cesseroient-ils de vouloir une mesme chose sans y
mettre plus d’un moment d’intervale ?
Mais, ô dieux ! s’escrient-ils, que la nature humaine est plus
penchante à croire le mal que le bien ! Il falloit dire : le
naturel des hommes, et particulierement celuy de Tomantes et d’Asphale,
car pour nous nous ne croyons ny mescroyons que ce qui se doit. Et pour
vous montrer qu’il est ainsi, nous vous confessons que, si vous nous
disiez que vous ne nous aimez point, nous le croirions sans doute, car
ordinairement chacun croit ce qu’il desire, et de plus que nous
sçavons par experience que vous ne sçavez pas aimer.
Quand vous nous dites que vous nous aymez, nous n’en croyons rien,
parce que nous sçavons que tout homme est menteur, que c’est un
mestier que celuy d’aimer, que vous n’appristes, ny ne sceustes jamais
faire, et parce en fin que toutes vos actions dementent vos paroles, et
lors que vous nous dites quelque chose à vostre advantage, nous
n’y adjoutons point de foy, car nous sçavons que vous vous
flattez. Quand c’est à vostre desadvantage, nous le croyons,
sçachant assez d’ailleurs qu’il est veritable, et vous
semble-t’il que nostre croyance soit conduite avec raison, et non pas
celle que vous dites avoir en nous, de laquelle aussi vous vous
dementez incontinent ?
Et voyez, ô nostre juge, la belle ostentation: l’amour,
dient-ils, qui est en nous, nous fait croire que vous estes veritables,
parce que l’amant doit croire toutes les vertus en la personne
aimée. Hé ! Tomantes, si vous nous croyez veritables,
pourquoy ne tenez-vous pour assuré que je n’aime point Filinte,
ny Dorisée Androgene, puis que si souvent nous vous l’avons dit
? Quoy ! un miroir su lequel par mesgarde on aura jetté l’œil,
ou une faveur qui vous sera faicte, et que pour la tenir cachée
on mettra à conte d’un autre, vous feront perdre cette creance
que nous sommes veritables ? Et ne voyez-vous pas que, quand vous nous
appellez menteuses, cette injure vous dement, et vous convainc par vos
mesmes paroles, car si l’on doit croire en la personne aimée
toute vertu, et que la verité en soit une, n’est-il pas vray
qu’avec cette reproche vous dites en mesme temps que vous ne nous aimez
point ?
Mais tous ces poincts seroient ennuyeux, si je voulois les rapporter
par le menu, pour montrer leurs contradictions. Il suffira que
briefvement je responde à ceux qui semblent avoir plus de
[338/339] force. Il faut. disent-ils, que si nous ne vous avons point
aimées par le passé, maintenant que vous nous nommez
inconstants, vous vueilliez dire que nous vous aymons. Si nous parlions
d’amour, ô bergers, vous auriez peut-estre quelque raison, mais
sans seulement tourner nostre pensée sur l’amour, ou sur la
hayne, nous vous appelons inconstants, c’est à dire que vous
avez changé de vie, et en cela vostre inconstance y est toute
indubitable. Et ce que nous vous reprochons, vous ne le desadvouerez
pas devant toute cette assemblée, de sorte que nous ne sommes
pas obligées à la preuve d’une chose qui n’est point mise
en doute, et il ne faut excuser ce changement sur la mauvaise raison
alleguée, qu’ayant eu des actions toutes de feu, et voyant que
nous ne croyons point d’amour en vous, vous avez recouru aux
glaçons. Car outre que cette raison est faite pour rire, encore
ne la faut-il point alleguer, puis que vous sçavez bien en
vostre ame, que tous ces feux dont vous parlez, sont imaginaires, et
seulement pour agencer vostre discours, et qu’il ne faut point trouver
estrange si, quand vous avez seulement fait semblant de nous aymer,
nous ne l’avons pas voulu croire, ny si tant de veritables tesmoignages
de vostre peu de bonne volonté nous ont persuadé la
verité. Mais en pouvions-nous douter ; outre les froideurs et
les glaçons qui estoient en vous, et outre la recherche que vous
faisiez des autres devant nos yeux ? N’est-il pas vray que la voix du
peuple, c’est la voix de Dieu ? Et ne dis-tu pas, Tomantes, que chacun
le disoit ? Voulois-tu que nous dementissions nos yeux et nos oreilles,
pour croire le contraire de ce que vos actions nous tesmoignoient ?
Nous n’avons, dis-tu, jamais rien recherché avec plus
d’ambition, que de leur persuader le contraire ? Ah ! nostre tres-juste
juge, qu’à ce coup ce berger a bien confessé la
verité sans torture ! mais en y a-t’il une plus grande que la
propre conscience ? Il est vray, bergere, je l’avoue avec toy, il n’y a
rien que vous ayez plus recherché que de nous persuader que vous
nous aymez, mais persuader seulement, et non pas aymer. O qu’il y a
long-temps que nous avons recognu cette ambition en vous ! et si encore
ce n’a pas esté assez à temps, tant y a que nous nous
consolons, qu’il vaut mieux tard que jamais.
Mais la belle excuse pour couvrir leur changement ! Si nos actions,
disent-ils, sont differentes de ce qu’elles souloient estre, ce sont
nos affaires qui nous divertissent. Doncques, Tomantes, si autrefois tu
demeurois aupres de moy, c’estoit pour ne sçavoir [339/340]
[339/340] oû employer le temps ailleurs ? O la grande obligation
que je t’en ay ! ne t’en dois-je pas une grande recompense ? Mais,
ô nostre juge, voyez un peu ces peres de famille qui ont la
charge de toute leur maison sur les espaules, comment ? de leur maison,
mais de toute nostre communauté ou plustost de toute la
republique des Gaules ! O dieux ! qu’ils sont affairez, et que c’est
faire une grande offence contre le bien public de les distraire ou leur
faire perdre seulement un moment de temps !
Or sus, peres de famille sans enfans ! or sus, directeurs du peuple
sans avoir affaire ! nous vous l’accordons, que vous ne pouvez plus
employer en ces petites recherches que vous dites, le temps qui vous
est si cher, et si utile au public. Mais pourquoy n’y employez-vous pas
celuy que vous perdez en ces particulieres conversations que vous dites
avoir de certaines personnes ? Quoy donc ? quand vous ne sçaurez
que faire, vous serez aupres de nous, et ce sera aux heures que toute
autre practique vous sera deffendue ? je suis bien d’avis, si cela est,
que vous n’y veniez point du tout, et vous devez croire que l’amour ne
se doit jamais faire par acquit. C’est un de ces mestiers qui veulent
la personne toute entiere : si vous estez si affairez, meslez-vous des
affaires, et laissez l’amour en repos, car ce dieu est si grand que
c’est luy faire outrage que de luy donner le temps qui vous reste apres
avoir servy les autres dieux. II veut avoir les premices de toutes
choses, et s’il en reste, il veut bien que l’on en sacrifie aux autres,
mais apres qu’il en aura pris ce qui luy aura pleu ; c’est aux autres
ausquels il faut donner son refus. Et faut bien sur ce discours que tu
sçaches, Tomantes, qu’il est vray que pour tout autre, chasque
âge a ses propres actions, mais non pas pour l’amour, car dans
les vergers d’amour, l’on voit, si tu ne le sçais, tous les
arbres porter en mesme temps et la fleur et le fruict. Ne vois-tu pas
qu’amour rend les jeunes aussi sages que les vieux, et les vieux aussi
folastres que les jeunes ? c’est pour te faire voir qu’en luy il n’y a
point de distinction d’âge, mais que tout âge est un mesme
âge. Et n’as-tu jamais pris garde que les plus tendres fleurs
d’amour sont des fruicts tres-savoureux ? car les esperances, que
sont-ce autre chose que des fleurs ? Mais ces esperances ne
surpassent-elles pas tous les autres contentemens que hors d’amour une
ame puisse avoir ? O Tomantes ignorant d’amour ! ne dis plus une si
grande absurdité, qu’il faut, quand amour est avancé en
âge, qu’il a porté des fruicts et non pas des fleurs, s’il
ne veut contrevenir [340/341] aux lois de la nature, ses fleurs sont
des fruicts, et ses fruicts sont des fleurs, parce que tousjours les
contentemens dans les esperances sont presens, et dans les contentemens
se renouvellent tousjours les esperances. Et c’est pourquoy
quelques-uns ont donné l’oranger pour symbole à l’amour,
parce qu’il porte et le fruict et la fleur ensemble.
Vous voyez, nostre juste juge, combien ces amans pretendus
sçavent peu que c’est qu’amour, et qu’avec raison ils vous
demandent que vous leur fassiez entendre que c’est que la constance,
car la cognoissant aussi peu que l’amour, il ne se faut pas estonner
s’ils l’offencent et l’outragent grievement, et toutesfois, tous
ignorans qu’ils en sont, ils maintiennent qu’ils ont observé les
loix de la constance. Si cela est, n’est-il pas vray qu’ils sont
constans par hazard et non pas de resolution et de dessein ? Mais s’ils
estoient appellez devant le trosne rigoureux de cet amour, et qu’on
leur demandast qui leur a donné la permission de se dire amans,
et de s’attribuer un tiltre si honorable, puis qu’ils ne sçavent
pas mesmes les moindres devoirs de celuy qui veut aymer, que
pourroient-ils attendre autre chose qu’un tres-rigoureux chastiment
d’avoir usurpé un nom qui leur est si peu convenable ? Ah ! que
si l’amour estoit un mestier juré, qu’il faudroit bien qu’ils y
fissent encore un tres-long apprentissage devant que d’en pouvoir
exercer le mestier si ce n’estoit à cachette !
Et parce que c’est l’ordinaire que ceux qui sont atteints de quelque
vice, voudroient que chacun en fust de mesme taché, afin que
l’on ne leur pust rien reprocher, ils proposent quatre doutes, nous
voulans, par la premiere, taxer de leur mesme erreur, par la seconde,
excuser leur faute, et par les deux dernieres, s’instruire de ce qu’ils
sçavent si peu. Nous ferions la responce telle qu’ils meritent,
si ce n’estoit que c’est à vous, nostre juge, à qui ils
la demandent, et de laquelle nous vous supplions les vouloir gratifier
; non pas soubs esperance qu’à l’advenir ils s’amendent, mais
seulement pour faire voir à chacun de combien ils se sont
fourvoyez du droit sentier, et avec quelle severité nous avons
tousjours observé les loix qu’ils demandent maintenant
d’apprendre, maintenant, dis-je, qu’ils devroient estre capables de les
enseigner à tous ceux qui les voudroient apprendre, si
veritablement ils eussent eu autrefois quelque esprit d’amour.
Et d’autant qu’ils font un grand fondement contre nous sur les lettres
que nous leur avons escrites, nous vous supplions, ô [341/342]
nostre juge, de leur commander de les faire voir, afin que vous
puissiez cognoistre que, quand nous leur avons mandé quelque
chose sur le sujet qu’ils disent, ç’a seulement esté en
façon de nouvelles qui courent, et non pas qu’on assure pour
veritables. Quoy donc ? tout ce qui se dit, et qui vole par la bouche
des hommes, doit estre tenu pour chose assurée ? O Tomantes ! si
cela estoit recevable, combien te ferois-je voir de lettres qui m’ont
esté escrites durant ton sejour parmy les Gallo-ligures, de tes
nouvelles affections. Mais si je n’en ay rien creu, et si seulement je
ne t’en ay jamais fait semblant, ne t’ay-je pas enseigné
qu’à mon exemple tu en devois faire de mesme ? Et si, comme tu
viens de dire, on doit croire toute vertu en la personne aimée,
puis-je penser que je sois aimée de toy, puis que tu me
reproches la legereté et l’inconstance, vice d’autant plus
honteux à une fille, que son contraire est la qualité la
plus requise en nous ?
Or, nostre tres-juste juge, vous avez ouy les requestes que ces deux
bergers vous font, nous y adjoutons encore nostre supplication, afin
que l’on ne die plus que sur les rives de Lignon il y ait des bergers
tant ignorants d’amour que ceux-cy, ou que, pour le moins, il leur soit
defendu de se plus usurper tant induement l’honorable nom d’amant
qu’ils veulent porter, et duquel ils sont tant indignes. Mais pour
nous, nostre voyage seroit icy grandement inutile, si nous n’en
retirions que les declarations qu’ils desirent. C’est pourquoy nous
demandons, en vertu du pouvoir que l’oracle vous a donné, et
pour chastiment des fautes qu’ils ont commises contre nous en feignant
d’aimer sans aimer, que vous leur defendiez de jamais se souvenir de
Dorisée ny de Delphire, et que se contentans d’avoir si
longuement abusé de nostre patience, desormais ils s’adressent
ailleurs, pour plus heureusement pratiquer les enseignemens que vous
leur donnerez, si toutesfois, ce que je ne croy pas, ils prennent
jamais envie de les observer.
Delphire dit ainsi, et avec une honneste rougeur apres avoir
salué son juge et le reste de l’assemblée, se remit en sa
place, pour attendre l’ordonnance de Diane. L’on ouyt lors un murmure
universel parmy ceux qui l’avoient ouye, les uns appreuvant et les
autres desappreuvant ses raisons, mais toutes en general admirant son
bel esprit, et la modestie avec laquelle elle avoit parlé. Et
parce que Diane ne pensoit pas qu’il y eust personne qui eust rien
à dire davantage, elle vouloit commencer à demander
particuliere-[342/343]ment l’opinion des bergers et des bergeres,
desquels elle vouloit avoir l’advis, lors que Filinte et Androgene se
leverent, qui la supplierent de les vouloir ouyr, devant que prononcer
son jugement, parce qu’ils n’estoient pas les moins interessez en toute
cette affaire. Diane alors se remettant en son lieu, commanda à
Filinte de parler pour tous deux. Et quand le bruit fut cessé,
pour luy obeyr, il commença de cette sorte.
HARANGUE
DE FILINTE
Si ceux qui aiment bien sçavent peu dire de leur affection,
comme cette belle bergere vient d’assurer, vous ne trouverez pas
estrange, ô nostre juge, que, suivant cette regle generale,
Filinte sçache peu parler de l’amour qu’il porte à
Delphire, ny Androgene à Dorisée, puis que leur passion
est si recogneue qu’elle n’est point mise en doute de personne qui y
ait quelque interest. Vous ne le trouverez point estrange, dis-je, ny
lors que vous viendrez à prononcer vostre jugement, le deffaut
de mes paroles ne sera point cause qu’il soit moins à nostre
advantage, puis que par la bouche mesme de nos parties, vous apprenez
que Delphire et Dorisée ont esté aymées de nous
avec tant d’affection et de fidelité, qu’elles n’y ont jamais pu
trouver de manquement ny de remarquable deffaut.
Quant à moy, j’ay commencé d’aimer Delphire devant que
Tomantes eust presque des yeux pour la regarder, et Androgene a servy
Dorisée, lors qu’Asphale montroit par son inconstance de se
lasser d’un si glorieux service. Cette premiere affection que j’ay eue
devant tout autre pour cette belle bergere merite que, comme fils
aisné, je sois le premier partagé, et cette derniere
d’Androgene, que, comme survivant, et digne successeur, il herite du
bien qu’il recherche. Ce n’est pas que pour avoir esté le
premier, je n’aye toujours continué et ne continue encore ny
qu’Androgene, pour avoir esté le dernier, n’ait commencé
son service de bonne heure, mais c’est que l’un et l’autre ont
tousjours vescu avec un respect et une observation si grande envers ces
belles bergeres, que nous avons patiemment souffert les faveurs
qu’à nos yeux elles ont fait à ces deux volages et
inconstants. J’avoue que le despit m’a quelquefois fait concevoir des
impres-[343/344]sions de colere, et pour dire ainsi, m’a fait mutiner
contre les indues rigueurs que cette belle me faisoit souffrir ; mais
qu’elle die elle-mesme si, en la plus grande furie de mon mal, j’ay
pour cela jamais fait action qui ne fust toute bruslante d’amour. Car,
ne parler point à elle de quelque temps, et soudain qu’elle
tournoit les yeux sur moy, revoler encore plus promptement à mon
devoir, qu’est-ce que cela signifie, sinon que mon affection estoit
encore plus forte que sa rigueur ? Et si Androgene, voyant la
preference que Dorisée faisoit d’Asphale à luy, n’a
laissé de continuer avec tant de discretion et de
fidelité, n’a-t-’il [sic!] pas rendu preuve que rien ne le
pouvoit divertir de cette amour et de ce fidele service ?
On dit que la goutte d’eau par succession de temps cave le marbre le
plus dur, et un service si longuement continué se froissera-t’il
inutilement sur le marbre insensible de leur cœur ? Doncques nous
serons les seuls qui servirons sans recompense, et qui semerons la
terre sans esperance de moisson ? Doncques, pour nous seuls, Amour sera
ingrat, et pour nous seuls, avare envers ceux qui le serviront
fidelement ?
Nostre juge, considerez quelle apparence de raison ou quelle justice au
regne de ce dieu se pourroit trouver, si une si grande injustice nous
estoit faite. Nous nous sommes quelquefois consolez, Androgene et moy,
lors que sans raison nous avons veu ces deux volages obtenir des
recompenses, au lieu des chastimens qu’ils devoient justement attendre,
avec cette opinion, qu’il faut combattre devant que vaincre, et suer
longtemps sous la peine et le travail devant que triompher. Mais il
faut avouer que maintenant deux choses nous estonnent : l’une, de voir
ces deux inconstants triompher devant que avoir travaillé ; et
l’autre, que nous ne pouvons vaincre la rigueur de ces cruelles, apres
avoir tant et si longuement combattu. Et si rien de tout cela ne nous
met en si grande admiration que la pretention, pour ne dire
outrecuidance, avec laquelle Tomantes et Asphale osent esperer, voire
demander, comme chose qui leur soit deue, d’estre aimez de ces deux
belles filles, puis que, si jamais Amour a eu le courage de venger les
outrages qui luy sont faits, c’est contre eux qu’il doit lascher les
traits de sa justice pour les rendre exemplaires à tous ceux qui
abusent du nom d’amant.
Je m’estonne, Tomantes, qu’apres avoir receu tant de graces de
Delphire, desquelles la moindre pouvoit fixer un cœur de [344/345]
Mercure, toutesfois si ce n’avoit point esté à toy
qu’elles eussent esté faites, te voylà sur les
mesfiances, sur les reproches, et sur la retraite. Je ne sçay
que dire, Asphale, qu’à ton depart tu t’en ailles sans estre
aimé, et qu’à ton retour tu te trouves possesseur des
bonnes graces de Dorisée, et que pour la rencontre des yeux
d’elle, et d’Androgene dans un miroir, tu ne te souviennes plus de tant
de faveurs, et qu’en perdant la memoire, tu perdes aussi et l’amour et
le ressentiment que tu dois avoir de tant de graces receues, et qui ne,
pouvoient estre meritées, ny par toy, ny par personne du monde.
Mais ce que j’ay trouvé le plus estrange, c’est que tous deux
ayans fait ces fautes si remarquables, fautes en amour irremissibles,
vous ayez toutesfois la hardiesse, il faudroit dire l’effronterie de
revenir vers ces belles, et au lieu de leur demander des chastimens et
des supplices, pretendre et demander les mesmes faveurs et les mesmes
graces que vous avez si ingrattement desdaignées. Je demeure
veritablement ravy de vous voir disputer contr’elles à qui a le
tort. Je demeure encore plus estonné, que vous ayez la hardiesse
d’enquerir l’Oracle, et de voir l’assurance avec laquelle vous vous
presentez devant un juge pour luy demander justice. Car si cette
justice vous est faite, que pouvez-vous attendre de plus advantageux
que d’estre bannis du regne d’amour, ou plustost condamnez à
tous les supplices que des ingrats et mescognoissans ont jamais meritez
?
Les voilà, ô nostre juge, ces fideles amants, qui, apres
avoir esté comblez de faveurs et de graces, non seulement se
sont ingrattement separez du service qu’ils devoient continuer jusques
au cercueil, mais ont mesprisé celles qu’ils devoient adorer,
mais de plus se sont mis sur les outrages et la medisance.
Quoy ? Tomantes, tu as bien eu la hardiesse de dire a Delphire :
La voicy la volage
Qui s’en revient vers moy,
Mais je gage
Que c’est avec dessein de rompre encor sa foy.
Et tu penses que cette mesme Delphire ait le courage de revenir
encore une fois vers toy, pour s’ouyr faire une plus cruelle reproche,
si tu la peux inventer ?
Et toy, Asphale, tu as bien osé dire à Dorisée :
[345/346]
Une inconstance estrange
Fit qu’elle me quitta ;
En eschange,
Ce qui me la redonne est ce qui me l’osta.
Et tu oses croire que cette belle fille puisse supporter de te
revoir aupres d’elle sans rougir de ta honte ?
Dieux bons ! en quel siecle sommes-nous venus, puis que ceux qui
faillent et qui outragent l’innocence, non seulement n’en apprehendent
pas les chastimens, mais en pretendent des loyers et des recompenses !
Laissez, laissez, infideles amants, à Androgene et à
Filinte à demander les recompenses et les loyers, si toutesfois
celuy qui fait ce a quoy il est obligé, merite des loyers et des
recompenses ; car veritablement ce sont ceux qui dans le reigne d’Amour
ont tousjours servy affectionnément, et perseveré
constamment, sans jamais dementir l’honorable nom qu’ils ont pris
dés le commencement.
Reprochez-nous quelle faute nous avons faite durant tout le cours de
cette affection, et si vous pouvez trouver en nous une tache, nous
confesserons que nous devons estre chastiez comme vous, quoy que vos
erreurs et ingratitudes soient sans nombre. Je sçay que vous
m’opposerez comme j’ay dit quelques effects du despit ; mais si je
n’eusse bien aimé, pourquoy me fusse-je despité, ou pour
mieux dire, quelle patience ne se fut rompue aux efforts que j’ay
supportez ? Aymer avec tant d’affection que mon cœur aime, et non
seulement ne voir aucune apparence de bonne volonté en Delphire,
mais de cognoistre qu’elle preferoit à ma parfaite amour les
feintes et les dissimulations d’un Tomantes ; qu’elle luy mettoit en
compte de faveur les deffaveurs qu’elle me faisoit, et bref, la
sçavoir si indignement trompée, pouvois-je moins que de
me despiter sinon contr’elle, au moins contre l’astre qui dominoit au
jour de ma naissance ? Car contr’elle, jamais despit, jamais colere ne
m’est entrée dans l’ame ; tousjours l’amour, tousjours
l’affection et tousjours le respect y ont eu la place qu’ils ont deu y
avoir. Je n’en veux point de juge estranger comme toy, je la demande
elle seule pour tesmoin, et pour juge, afin qu’elle en die ce qu’elle
en sçait, et en juge comme il luy plaira ; car ny de son
tesmoignage, ny de son jugement, je n’appelleray, ny ne reclameray
jamais, pourveu qu’elle me laisse libre la permission de l’aimer, de la
servir et de l’adorer. [346/347]
Bien faisons nous une protestation icy, Androgene et moy, devant toute
cette troupe, que si Tomantes et Asphale ne sont chastiez des
ingratitudes et des infidelitez desquelles ils sont atteints et
convaincus, et si au contraire Filinte et Androgene ne reçoivent
le loyer et la recompense de leur affection et fidelité, il ne
faut plus que desormais dans le reigne d’Amour on espere qu’aucun
outrage, ny aucune injure soit punie ny chastiée, ny qu’aucun
bien-fait soit recognu ny recompensé, puis que ces bergers ayant
passé les limites de toutes les plus grandes offences, auront
esté laissez sans peine et sans chastiment, et nous sans loyer
et recompense.
Lors que Filinte eut parlé et qu’il se fut remis en son lieu,
Asphale et Dorisée voulurent reprendre la parole pour luy
respondre ; mais Diane fit signe de la main que chacun se remist en sa
place, et que l’assemblée estoit assez informée de tout
ce que les parties pourroient dire. Et se levant, elle tira à
part Alexis, Astrée, Phillis, et Silvandre et leur demandant
leur advis sur le differend de ces bergers et bergeres, apres avoir
assez long-temps discouru ensemble, en fin se remettant en sa place,
elle prononça un tel jugement.
JUGEMENT DE DIANE
L’amour, comme tout ce qui est en l’univers, se conserve et se
perfectionne par le mouvement et par la contrarieté. Et d’autant
que ce mouvement ne se peut faire aux choses qui d’elles-mesmes sont
fermes et stables, sans quelque agent exterieur, le mouvement aussi et
l’agitation qui peuvent conserver et perfectionner l’amour, qui de
soy-mesme est ferme et stable, ayants à venir d’un moteur
estranger, ne peuvent avoir leur naissance que de la jalousie, fille
à la verité d’amour, mais naturelle, et non pas legitime,
et toutesfois presque inseparable. Aussi voyons-nous que c’est de cette
jalousie que ces petits divorces et ces petites dissentions naissent,
que les plus sages ont tousjours dit estre des renouvellemens d’une
plus grande amour. Il faut toutesfois entendre que cette jalousie en
doit bien estre la mere, mais non pas long-temps la nourrice ; car si
elle continue de leur donner longuement le laict, au lieu de petites
dissentions, et de petits divorces, on la void changer en de grandes
desunions, et dange-[347/348]reuses haines, qui trainent tousjours en
fin la mort indubitable de l’amour. Or en ce differend esmeu par devant
nous entre Delphire et Dorisée d’une part, Tomantes et Asphale
d’autre, et Filinte et Androgene d’autre, l’on voit ces diverses sortes
de dissentions et de divorces. Car entre Filinte et Delphire, l’on ne
void pas ces petites et veritablement amoureuses dissentions,
desquelles amour prend de si douces et de si agreables forces et
accroissement. Entre Tomantes et Asphale envers Delphire et
Dorisée, ne se voyent que ces desunions et dissentions trop
longuement nourries par une opiniastre jalousie, desquelles en fin si
l’amour n’est morte, elle a esté pour le moins en l’agonie de la
mort. Et au contraire, que void-on en Androgene, qu’une patiente
tolerance, qui pourroit estre soupconnée de peu d’amour, sans la
perseverance avec laquelle il a continué et continue encore
d’aimer.
Toutes ces choses longuement debattues, et meurement considerées
par nous, à qui la charge en a esté commise par la voix
de l’Oracle : Nous declarons que Tomantes et Asphale sont atteints et
convaincus d’avoir erré contre les loix d’Amour, et contre ce
qu’ils doivent au nom d’amant, en laissant si longuement nourrir ces
dissentions par leur jalousie inconsiderée. Que Filinte et
Androgene, au contraire ont montré en toutes leurs actions une
exacte observance de tous les devoirs de veritables amants.
En d’autant que l’impunité des crimes, et les bonnes actions non
recogneues sont cause de la ruine de tous estats et de toutes
republiques : Nous ordonnons, en vertu du pouvoir à nous
donné, que tous les services que jusqu’à ce jour Tomantes
et Asphale ont rendus en qualité d’amants et de serviteurs
à Delphire et à Dorisée, et que toutes les peines
et les inquietudes qu’ils ont souffertes en les aimant, et en les
recherchant, seront comme non advenues et mises toutes à neant,
sans que pour ces choses ils puissent pretendre à l’advenir
aucune recognoissance ny gratification.
Et au contraire, nous ordonnons que les services que Filinte et
Androgene ont rendus à Delphire et à Dorisée,
toutes les peines, les patiences, impatiences et inquietudes qu’ils ont
souffertes en les aymant et en les recherchant, demeureront en leur
force et valeur, et leur serviront à l’advenir envers elles
comme de raison.
Et neantmoins, d’autant que la repentance appelle presque par force le
pardon, Nous ordonnons que, si Tomantes et Asphale [348/349] se
repentent de leur faute, et veulent de nouveau aimer et servir Delphire
et Dorisée, elles seront obligées de les recevoir comme
amants et serviteurs nouveaux, qui commenceront à meriter
quelque chose envers elle dés le jour qu’ils recommenceront
à les servir.
Et passant outre, et en suite de ces supplications à nous faites
par les dits Tomantes et Asphale touchant leurs quatre demandes, Nous
disons : à la premiere, que, sans offenser la constance, la
bergere peut souffrir, mais non pas rechercher, ny desirer d’estre
servie de plusieurs. A la seconde, que cette pluralité de
serviteurs non recherchez, ny desirez, mais soufferts, ne peut
licentier l’amant à la pluralité des dames, si ce n’est,
ce qui n’est pas croyable, qu’elles fussent aussi souffertes, et non
desirées ny recherchées. A la troisiesme, que non
seulement l’amante, mais l’amant aussi, doivent vivre parmy tous, mais
à un seul, imitant en cela le beau fruit sur l’arbre qui se
laisse voir et admirer de chacun, mais gouster d’une seule bouche. Et
à la derniere, que celuy outrepasse les limites de la constance,
qui fait chose dont il s’offenseroit si la personne aimée en
faisoit autant.
Et afin qu’à l’advenir il ne se voye plus sur les bords de la
riviere
de Lignon une si crasse et honteuse ignorance parmy
les
bergers, Nous voulons et ordonnons que les sus-dites
demandes et resolutions seront escrites par Silvandre
au bas des Tables des loix d’Amour, avec l’ad-
vis et opinion de tous ceux qui voudront
s’y sous-crire, afin qu’elles se voyent
à jamais dans le temple de
la déesse Astrée. [349/351]