LE SEPTIESME LIVRE
DE LA QUATRIESME PARTIE
D’ASTRÉE
Cependant que ces choses se passoient ainsi sur les rives de
Lignon, Dorinde et ceux qui l’avoient accompagnée à
Marcilly, furent incontinent apres le souper conduits par Clindor et
Leontidas dans leurs chambres, tant pour ce qu’ils estoient lassez de
la longueur du chemin qu’ils avoient fait, que d’autant que l’heure les
y convioit. Et resolurent, devant que se donner le bon-soir, que le
matin Periandre et Merindor seroient conduits vers le grand Druide pour
le supplier de les presenter à la Nymphe, leur semblant que la
protection qu’ils luy vouloient demander estoit si juste, qu’il ne
feroit point de difficulté de joindre ses prieres aux leurs. Et
apres, si la Nymphe l’avoit agreable, Dorinde à quelque heure du
jour pourroit luy dire le sujet de son voyage. Cette resolution prise,
chacun se retira dans la chambre qui luy avoit esté
preparée, Dorinde, Florice, Palinice et Circene, ayants voulu
estre ensemble afin de se pouvoir mieux entretenir dés la pointe
du jour. Dorinde qui avoit trop de sujet d’inquietude, ne pouvant
reposer, esveilla ses compagnes, et se mettants toutes dans un lict,
apres s’estre baisées et caressées comme leur
amitié les y convioit, elles se firent mille petites demandes
curieuses, ausquelles ayant esté satisfait d’un coste et
d’autre, en fin Florice reprenant la parole, dit à Dorinde :
Mais, ma parente, d’où pensez-vous que procede le desir que le
roy Gondebaut fait paroistre de vous avoir entre ses mains ? car nous
ne sçavons point quel interest il peut avoir en vous. – O
Florice, respondit Dorinde en souspirant, si vous sçaviez ma
miserable fortune, vous ne me feriez pas cette demande ; j’avois desja
commencé de vous en raconter quelque chose en la presence
d’Alexis et [351/352] d’Astrée, mais la survenue des gens de
Gondebaut m’empescha de continuer. Je vous assure que je ne croy pas
qu’une plus desastreuse fille que Dorinde soit jamais née en ces
contrées. – Il me semble, reprit Palinice, qu’il seroit bien
necessaire que vos amies en sceussent quelque chose, puis que la
puissance de Gondebaut y estant meslée, ce ne sera pas une
petite prudence, si vous pouvez vous conserver. – Helas! dit Dorinde,
avec les larmes aux yeux, si je n’esperois en la justice du Ciel,
mal-aisément pourrois-je attendre quelque salut. – Et
toutesfois, adjousta Circene, vous devez vous aider vous-mesme en tout
ce que vous pourrez, car j’ay ouy dire que les dieux qui ont
donné la prudence aux hommes pour s’en servir en semblables
occasions, se plaisent d’ayder et d’assister de leurs faveurs ceux qui
sans se perdre de courage essayent de vaincre les coups de la fortune,
soit avec la prudence, soit avec la force. – C’est pourquoy, continua
Florice, il est à propos que nous sçachions cette
affaire, afin que, joignant les forces de nostre esprit avec vostre
jugement, nous puissions et vous bien conseiller, et vous servir en
tout ce qui dépendra de nous, car croyez-moy, ma parente, que
deux yeux voyent plus que ne fait pas un seul, et il me semble que nous
ne sçaurions avoir une meilleure commodité que cette-cy,
puis que peut-estre y a-t’il plusieurs choses qu’il ne seroit pas
à propos de publier, et qu’estans seules comme nous sommes,
autre que nous ne pourra entendre.
Dorinde qui vid bien qu’il estoit necessaire qu’elles sceussent ce
qu’elles luy demandoient, et qu’il estoit impossible d’en trouver une
meilleure commodité, apres s’estre teue quelque-temps, reprit la
parole de cette sorte.
HISTOIRE DE DORINDE,
DU ROY GONDEBAUT, ET DU PRINCE SIGISMOND
Il y a des personnes, ô mes cheres compagnes, qui sont tant
aymées du Ciel que leurs bon-heurs surpassent leurs desirs, et
d’autres, au contraire, que la fortune hait de sorte qu’elle leur
envoye des desastres plus grands qu’elles ne sçauroient penser.
Je puis dire avec beaucoup de raison que je suis de ce dernier ordre,
puis que jamais je ne me suis imaginé mal-heur qui ne me soit
advenu, et bien souvent encore j’en ay eu de ceux que jamais personne
n’eust preveus. Et toutesfois, comme j’espere [352/353] que vous
jugerez par ce qui me reste à vous raconter de ma miserable vie,
je ne pense en estre coulpable, sinon qu’en tant que je n’abrege point
mes jours par quelque violente resolution, et que mon destin n’est
prolongé que pour faire voir jusqu’où peut arriver
l’infortune d’une personne malheureuse.
Vous sçavez, aussi bien que moy peut-estre, mes compagnes, que
Gondebaut eut trois freres, à sçavoir Chilperic, Godomar,
et Godegesile, desquels il ne luy reste plus que Godegesile, le plus
jeune, seigneur de la Bourgogne superieure, car les autres deux ayants
fait un grand amas de Germains, s’estoient emparez du royaume par le
gain de la bataille qui fust donnée dans les champs Authunois,
que Gondebaut et le jeune Godegesile perdirent, et pensant estre roy
paisibles de tout l’Estat, renvoyerent de là le Rhin leurs
troupes auxiliaires, lors que Gondebaut, les voyants desarmez, et vivre
sans soupçon de luy qu’ils croyoient mort, tout à coup
les vint assieger dans Vienne, ayant r’allié promptement toutes
les forces de son party, et les pressa de sorte qu’il contraignit les
habitans de luy rendre le ville, et Chilperic entre ses mains, auquel,
le jour mesme de son entrée, il fit trancher la teste et
precipiter sa femme dans le Rhosne avec une pierre au col, et puis fit
brusler tout vif Godomar dans une tour où il s’estoit
sauvé. Or Chilperic laissa deux filles, l’aisnée
nommée Mucutune, et l’autre Clotilde, toutes deux si jeunes que
sans doute leur aage innocent obtint le pardon de l’offense que leur
pere avoit faite. Et toutesfois Mucutune, peu apres, fut mise par le
commandement du roy entre les Vestales pour y passer une vie
retirée et solitaire. Quant à Clotilde, sa beauté
et sa discretion furent telles qu’elles la firent estimer de chacun et
particulierement du roy, qui l’ayma autant que si elle eust esté
son propre enfant ; et de fait, Sigismond son fils, ne luy estoit pas
plus cher que cette belle princesse. Ce jeune prince avoit esté
desja marié avec Amalberge fille de Thierry roy des Ostrogots,
de laquelle, quoy qu’ils eussent demeuré peu de temps ensemble,
car elle mourut bien-tost apres, il eut toutesfois un fils et une
fille, l’un nommé Sigerie, et la fille Amasinde. Je vous ay
voulu rafraischir la memoire de ces choses, de peur que, si le long
temps que vous estes demeurées parmy ces bois et ces rives de
Lignon vous les avoit fait oublier, vous voiis en puissiez souvenir,
parce que la memoire est grandement necessaire, pour ce que j’ay
à vous dire. [353/354]
Or le roi Gondebaut, apres plusieurs conquestes tant de là les
Alpes que sur les Gallo-Ligures et autres nations estrangeres, jugeant
qu’il luy devoit bien estre permis de donner en fin quelques jours aux
jeux et aux passe-temps, se resolut de montrer aussi bien la grandeur
de sa majesté par les exercices de la paix qu’il en avoit fait
paroistre la force par ses exploits belliqueux à tous ceux
contre lesquels il avoit tourné ses armes. II choisit à
ce dessein sa grande et riche ville de Lyon, où il fit proclamer
Tinel ouvert durant les Baccanales, preparant tant de spectacles dans
les cirques, tant de tournois et de behours, et tant de combats sur
l’eau que sa magnificence fit estonner tous ceux que la
curiosité y avoit amenez. Mais pour rendre les jeux et les
assemblées plus agreables, il pensa que ce qui luy manquoit le
plus, estoit une Cour de dames, car, luy estant veuf dés
long-temps, et la princesse Amalberge femme du prince Sigismond estant
morte depuis deux ans, il n’y avoit point de dames qui demeurassent
dans la maison royale. Cela fut cause qu’il se resolut de retirer de
Vienne la jeune princesse Clotilde sa niepce, où il l’avoit
tousjours fait nourrir depuis la mort de Chilperic son pere, d’autant
que, pour Amasinde fille du jeune Sigismond, elle estoit encore presque
au berceau, Sigerie son frere qui estoit son aisné, n’ayant pas
plus de quatre ans. Clotilde venue en la presence de Gondebaut, sceut
user d’une si grande prudence, et parut si belle et si agreable aux
yeux de chacun, que le roy augmenta de beaucoup la bonne volonté
qu’il luy portoit, et comme s’il eust oublié qu’elle estoit
fille de Chilperic, il ne faisoit point de difference d’elle à
ses propres enfans. Mais ce qui est un peu extraordinaire, cette bonne
volonté avec laquelle il aimoit Sigismond et Clotilde presque
egalement, au lieu de faire naistre entr’eux de l’envie et de la
jalousie (comme elle fait bien souvent parmy les personnes d’un tel
âge) elle causa en eux un effet tout contraire, les liant de
nœuds si estroits d’amitié, que celuy du parentage estoit le
moindre.
D’abord que Clotilde fut arrivée, et qu’on luy eut fait sa
maison, la Cour parut de beaucoup plus belle, parce que Gondebaut mit
à son service douze jeunes filles des principaux de son royaume,
qu’il sembloit avoir curieusement choisies entre les plus belles et les
plus agreables qui fussent en tous ses Estats. Je fus esleue de ce
nombre, non pas pour mon merite, mais plustost pour le lieu d’où
j’estois née, ou bien pour donner plus de moyen à la
fortune de m’affliger et de me persecuter. [354/355]
En ce temps là, je pensois estre entierement exempte des
importunitez de Periandre pour sa legereté, de Bellimarte pour
sa tromperie, et de Merindor pour le change qu’il m’avoit donné
de son frere pour luy. Mais aussi-tost qu’avec le temps la
deformité de mon visage se perdit, ne voilà pas Periandre
qui revient vers moy ! et comme si de tout le temps qui s’estoit
passé depuis mon mal, il n’eust fait qu’un sommeil, il
s’esveille, et veut que je le croye mon serviteur, s’efforçant
de me le persuader avec les mesmes paroles dont il souloit autrefois
user, devant que sa legereté me fut cogneue, sans espargner ny
serment ny protestation, pour fortifier ce qu’il disoit.
D’autre costé Alderine vint à mourir pour mon mal-heur,
laissant ce trompeur de Bellimarte en liberté, seulement, comme
je croy, pour me remettre en la mesme peine où ses desseins et
l’authorité du roy m’avoient si longuement tenue.
Et pour comble de ma misere, il ne falloit plus sinon que ce mocqueur
de Merindor en fist de mesme. Et comme si la fortune m’eust voulu
surcharger de tous les plus pesants fardeaux qu’elle peut mettre sur
tous les mortels, ne voilà pas, quelques mois apres, que cet
effronté, comme s’il eust beu toute l’eau du fleuve d’oubly, et
qu’il eust pensé que j’en eusse fait de mesme, me vient trouver,
et avec un visage riant, me tend les bras d’abord, fait semblant de
s’estonner de ce que je ne veux plus vivre avec luy, comme je soulois
faire devant sa trahison, et se plaint de moy a chacun de mon
changement et de mon humeur inesgale. O dieux ! et en quel pays ouyt-on
jamais parler d’une telle impudence ! Et veritablement on la peut dire
telle en tous trois, mais beaucoup plus en Merindor, parce que, si
Periandre m’avoit quittée, lors que la maladie me rendit
affreuse, et s’il estoit depuis revenu, quand le beau temps m’avoit
rendu ce que le mal m’avoit osté, il estoit en quelque sorte
excusable, d’autant que ce n’estoit pas moy qu’il avoit aymée,
mais ce peu d’esclat qu’il nommoit beauté, et en cela il y avoit
quelque espece d’excuse pour luy. Quant à Bellimarte, quoy qu’il
commist une tres-grande et insigne mechanceté, si trouvois-je
encore des excuses pour luy, d’autant que c’estoit en fin l’affection
qu’il me portoit, et la bonne estime qu’il avoit de moy, qui le
poussoient à me vouloir espouser, encore qu’il fust desja
marié. Mais pour Merindor, je ne sceus jamais trouver autre
excuse, sinon qu’il estoit homme, et que, comme tel, il luy estoit
permis d’estre inconstant et trompeur, et tou-[355/356]tesfois j’avoue
que je ressentis plus vivement la desloyauté de cettuy-cy,
d’autant que ç’avoit esté avec moins de raison, et que
j’avois plus d’inclination à luy vouloir du bien qu’à
tous les autres.
Doncques durant ces Baccanales, il advint que le roy un jour, apres
avoir donné le plaisir à la princesse Clotilde et aux
dames, de divers jeux et spectacles, s’alla promener dans ces beaux
jardins de l’Athenée où le Rhosne et l’Arar
s’assemblants, il se fait une plage tres-agreable entre ces deux grands
fleuves, que depuis les roys ont embellie de toutes sortes d’artifices,
la peuplant d’arbres, l’enrichissant de fontaines somptueuses, et
l’embellissant de parterres et de diverses allées qui, se
perdans d’une confusion tres agreable les unes dans les autres,
presentent tousjours quelque chose de nouveau à l’œil curieux de
celuy qui s’y promeine. II est bien vray qu’en ce temps là les
arbres se ressentoient encore de la rigueur du froid, d’autant que la
saison n’estant encore guiere avancée, n’avoit eu le loisir de
leur rendre l’agreable verdure de laquelle le prochain hyver les avoit
despouillez. Mais le roy, pour en couvrir le deffaut, ayant fait ouvrir
les voûtes où il faisoit conserver grande quantité
d’orangers, les fit arranger si industrieusement le long des
allées qu’il sembloit que l’esté fust revenu au lieu du
printemps.
Ce fut en ce temps-là, et en ce mesme lieu que Periandre,
Bellimarte et Merindor firent resolution de renouveler leurs
importunitez, et, comme si c’eust esté par gageure, vindrent
vers moy au mesme ordre qu’ils m’avoient trompée. Periandre,
comme le premier trompeur, fut aussi le premier à parler de
cette sorte : C’est bien aujourd’huy le jour, belle Dorinde, de vos
victoires et de vos triomphes, car par tout où vous jettez les
yeux, il n’y a rien que vous ne voyez ceder à vostre
beauté. Je le regarday froidement, et puis sans luy rien
respondre, je tournay la teste de l’autre costé, et continuay de
me promener avec mes compagnes. Mais sans s’estonner de cette froideur,
il revint devant moy, et me retenant par ma robe : Comment, me dit-il,
belle dame, vous ne me respondez point ? – Est-ce moy, respondis-je
alors desdaigneusement, à qui vous parlez ? – Et comment,
repliqua-t’il, puis que je vous ay nommée par le nom qui vous
est le mieux deu, en pouvez-vous douter ? – Et s’il vous plaist, luy
dis-je en le regardant entre les yeux, dites-moy, je vous supplie,
comment m’avez-vous nommée ? – Par vostre propre nom, dit-il,
n’avez-[356/357]vous pas ouy que je vous ay nommée belle Dorinde
? – Belle Dorinde ? repliquay-je incontinent, il n’y en a plus icy qui
ait ce nom ; ne sçavez-vous pas bien qu’elle mourut de la petite
verole ? II rougit à ce mot, et toutesfois il respondit : Mais
depuis elle est ressuscitée. – Si elle est ressuscitée
pour d’autres, je n’en sçay rien, mais assurez-vous, luy dis-je,
qu’elle est à jamais morte pour vous. Et apres ce mot, quoy
qu’il me voulust dire, je ne daignay jamais tourner la teste de son
costé.
Alors Bellimarte, voyant son compagnon hors de combat, s’approcha de
moy, et me voulut prendre soubs les bras, mais feignant de ne l’avoir
point veu encore, je tournay les yeux sur son visage, et le regardant
ferme, je luy dis : Seigneur Bellimarte, Alderine que vous cherchez
n’est pas icy. – Alderine, me respondit-il, a esté cause une
fois de mon malheur, que sa memoire, maintenant qu’elle n’est plus, ne
me soit pas autant malheureuse qu’elle m’a esté. – Les dieux,
luy dis-je, sont si bons, que tousjours du mal d’autruy ils en font le
bien de quelqu’autre, et ce malheur duquel vous vous plaignez a
esté mon bon-heur, de sorte que je serois bien ingrate si j’en
perdois jamais le souvenir. – Mais en effet, adjousta-t’il, vous
sçavez bien que veritablement elle est morte, et qu’il n’y a
plus d’Alderine, ny pour vous ny pour moy. – Seigneur Bellimarte, luy
dis-je assez froidement, vivez en repos de ce costé-là,
et vous assurez qu’encore qu’il n’y ait plus d’Alderine pour moy, je ne
prendray jamais envie de vous espouser, de peur d’estre une autre fois
l’Alderine de quelqu’autre Dorinde.
A ce mot Bellimarte me quitta aussi honteux que Periandre, et
incontinent Merindor vint prendre sa place, et j’avoue, comme je vous
ay dit, que c’estoit celuy de tous contre qui j’estois la plus
offensée. Madame, me dit-il, apres avoir fait une grande
reverence, je loue Dieu que la fortune m’ait maintenant donné le
pouvoir absolu de vous assurer que je suis vostre tres-humble
serviteur. – Sont-ce, Merindor, luy respondis-je, les paroles
desquelles vous aviez instruit vostre frere quand vous me l’envoyastes
? – Belle Dorinde, reprit-il incontinent, quand j’ay souhaité ce
bon-heur à mon frere, ç’a esté pour ne vous
pouvoir en ce temps-là rendre un plus grand tesmoignage de mon
affection, mais maintenant que je suis libre, je vous parle pour ce
Merindor qui vous a tousjours aimée, et qui mourra avec cette
passion. – Merindor, l’interrompis-je avec un peu d’impatience, ces
assurances que vous me [357/358] donnez seroient bonnes pour en tromper
quelqu’autre que Dorinde, et toutesfois, si j’avois une sœur, pour
n’estre point ingrate du bon office que vous m’avez voulu rendre, je la
conseillerois de recevoir vostre bonne volonté ; mais pour moy,
n’y pensez plus, car un tres-bon astrologue m’a assurée que le
mariage de vous et de moy n’est point fait dans le Ciel. Et lors, me
tournant vers mes compagnes, sans vouloir plus parler à eux,
nous nous mismes à danser et à sauter aux chansons, selon
l’ancienne coustume des Gaulois. Plusieurs chevaliers de la Cour
ouyrent leurs discours et mes responses. Et d’autant qu’il y en a
tousjours un grand nombre qui ne font qu’aller espiant ce qui se fait
en semblables assemblées, pour apres en entretenir le roy, et
par ce moyen s’insinuer en ses bonnes graces aux despens d’autruy, ils
ne manquerent pas de le luy aller incontinent redire, et le roy, qui
prist plaisir à mes reproches, les raconta à diverses
personnes, se mocquant de ces trois chevaliers.
Mais voyez si ce n’est pas avec raison que j’ay dit que la fortune qui
à quelques-uns donne plus de bon-heur qu’ils n’en peuvent
desirer, me donne plus de malheur que je ne puis imaginer ! Car qui
eust jamais pensé que ces reproches que j’avois faites avec tant
de raison à ces outrecuidez, me deussent rapporter tant de
peines et de travaux que depuis j’ay ressentis ? Et toutesfois il
advint que le roy les treuvant à son gré, et oyant
raconter la grande affection que ces chevaliers me portoient, conceut
quelque bonne opinion de moy et depuis ce jour ne me vid jamais sans
m’en faire la guerre. O dieux ! que ces faveurs, quelque temps apres,
me cousterent cher ! car je ne sçay comment le roy trouva suject
d’amour en moy, et s’y opiniastra, comme vous entendrez, pour mon
extreme mal-heur, vous protestant que je ne m’en pris garde que si
tard, qu’il me fut impossible d’y remedier.
Les grands roys et les grands princes, encores qu’ils ayent ce pouvoir
de commander aux hommes, qu’on dit estre un assaisonnement qui rend de
bon goust toutes les viandes, pour ameres qu’elles soient, si est-ce
que d’autant plus que le Ciel a eslevez par dessus ceux ausquels ils
commandent, d’autant plus aussi les a-t’il rendus inferieurs en la
liberté dont jouissent les personnes privées ; parce que,
tout ainsi que les tours plus eslevées sont veues de plus loin
que les cabanes et les cahuettes des bergers, aussi la grandeur des
roys est tellement à la veue de tous, qu’ils ne peuvent faire un
pas, qu’ils ne soient aperceus de chacun, ny [358/359] une moindre
action qui ne soit sujet à la censure de tout le peuple, et cela
est cause qu’il est presque impossible qu’une dame en puisse estre
recherchée qu’incontinent toute la Cour ne s’en
apperçoive.
Gondebaut qui avoit en plusieurs autres occasions espreuvé
à ses despens cette incommodité qui suit et poursuit les
grands princes, voulant essayer d’y rapporter quelque remede, car il
sçavoit bien que s’il faisoit autrement, Argingentorix et le
reste de mes parens s’en offenseroient, et que mesme la princesse
Clotilde auroit un tres-juste suject de se plaindre, fit dessein d’user
en cette recherche de tant de prudence qu’il pust tromper les yeux des
plus clair-voyants. Quant à moy, qui estois entierement
ignorante du dessein du roy, et qui n’avois les yeux tendus que sur
cette sage princesse, je taschois par toutes mes actions de gagner ses
bonnes graces, et je m’aperceus par beaucoup de faveurs qu’elle me
faisoit, que je ne m’estois point travaillée en vain, dont
j’avois un si grand contentement, que chacun le pouvoit lire en mon
visage. Et je cogneus bien alors le proverbe estre veritable qui dit
qu’il n’y a meilleur fard que le contentement, car il est certain qu’il
me sembla que j’avois un autre visage, et que je n’estois plus celle
que je soulois estre, et mon jugement n’estoit pas seul, puis que mes
compagnes m’en disoient autant, et mesme la sage princesse qui, par ses
faveurs, en estoit la cause principale.
Le roy cependant qui avoit tous ses desseins à me rendre
malheureuse, demeura quelques jours bien empesché, ne
sçachant par où commencer pour me faire en quelque sorte
cognoistre son intention, car me voyant si jeune, il ne sçavoit
si j’aurois assez de retenue pour me sçavoir bien taire. Un soir
en fin que l’on dançoit, et que selon la coustume on va
desrobant celle qui danse, le roy à son tour s’approcha de moy
et aussi-tost qu’il me toucha la main : J’aymerois mieux, dit-il, avoir
desrobé le thresor que je tiens que d’avoir conquis toutes les
Gaules. Je luy respondis en sousriant : Seigneur, le larcin que vous
dites, en toute sorte est fort petit, mais il est encore beaucoup
moindre au prix d’un si grand empire. – Si ce que vous estimez si peu,
me dit-il en me serrant doucement la main, se pouvoit aussi-tost
acquerir que j’aurois conquis toutes les Gaules, je vous promets, ma
belle fille, que dés cette heure mesme je mettrois le harnois,
que je ne laisserois jamais, que je n’en eusse fait la conqueste
entiere. Et à ce mot, sans attendre ma response, il passa vers
une autre. J’avoue [359/360] que je demeuray un peu surprise de cette
harangue ; toutesfois ne me pouvant persuader qu’il y eust quelque
chose en moy qui pust arrester ny les yeux ny les pensées du
roy, je creus que c’estoit la coustume de parler ainsi à toutes,
et seulement pour envoyer le temps, et en cette creance, je ne fis pas
plus de fondement sur ses paroles.
Le roy cependant qui demeuroit aux escoutes pour voir ce que je ferois,
n’en oyant point de nouvelle, creut que j’avois plus de jugement que
celles de mon aage n’ont pas accoustumé d’avoir. Et comme l’un
des principaux enchantemens d’amour, c’est de flatter le cœur qui aime,
et luy faire prendre à son advantage plusieurs actions que la
personne aimée fait sans y penser, ce mesme amour fit ce mesme
enchantement dans l’ame du roy, et luy persuada que la cognoissance
qu’il m’avoit donnée de sa bonne volonté m’estoit
agreable. Cela fut cause que devenu plus assuré de ma
discretion, et plus hardy à se descouvrir, un jour que nous
estions dans les jardins de l’Athenée, et que mes compagnes
estoient un peu separées de moy, il y vint voir la princesse qui
se promenoit. Et parce que j’estois seule, et presque aupres de la
porte, essayant de prendre d’un arbre une fleur qui estoit un peu trop
haute, il s’arresta pour me la cueillir, et puis me la donnant :
Recevez, me dit-il, cette fleur, ma belle fille, pour gage du cœur que
je vous ay desja donné. Et sans s’arrester davantage aupres de
moy, il alla trouver la princesse qui desjà, l’ayant aperceu,
venoit au devant de luy. J’advoue que cette seconde declaration ayant
esté devancée de celle que je vous ay racontée,
faillit de m’ouvrir entierement les yeux. Toutesfois j’estimois de
sorte les pensées de ce prince estre esloignées de ce qui
me pouvoit toucher, que je demeurai encore en mon aveuglement, sans
toutesfois me relascher à personne de chose quelconque. Et cela
fut cause que, cognoissant par ces deux tesmoignages que je me
sçavois taire, il pensa qu’il estoit temps de s’assurer en ma
discretion, si bien que de là à quelques jours que
Clotilde se preparoit pour se desguiser et danser soubs des habits de
nymphes, dryades, nappées et nayades, il fit semblant d’avoir la
curiosité de voir comme cette jeune princesse s’habilloit. Et
par ce qu’il feignit qu’il ne falloit pas que ces preparatifs fussent
veus de plusieurs, il y vint tout seul, et d’abord s’arrestant à
louer Clotilde, qui veritablement estoit une tres-belle princesse, et
en qui la nature n’avoit non plus esté avare des beautez de
l’esprit que de celles [360/361] du corps, il fit semblant de nous
vouloir toutes voir, et expres, il reprenoit quelquefois aux unes
quelque chose, et en adjoustoit à d’autres.
Et ayant ainsi passé devant toutes, et qu’il vid que chacune
estoit empeschée à se bien ageancer, il s’approcha de
moy, et me dit fort bas : Quant à vous, ma belle fille, vous
estes si belle qu’on n’y sçauroit rien adjouster, ny diminuer,
sans vous faire tort. La honte m’empescha de luy respondre, et luy qui
s’en aperceut a la rougeur qui me monta au visage : Si vous estes,
continua-t’il, aussi discrete à l’advenir que yous l’avez
esté jusqu’icy, je vous rendray la plus grande et la plus
heureuse de vostre race. Et à ce mot, s’approchant encore plus
pres de moy, il me mit dans le sein un petit billet avec tant de
promptitude que si je ne l’eusse senty, peut-estre ne m’en fusse-je pas
pris garde.
Ce fut bien à ce coup que je devins aussi rouge que si j’eusse
eu le feu au visage, et je ne doute point, pour peu que l’on m’eust
regardée, qu’il y eust personne qui ne s’en fust aperceu, mais
toutes mes compagnes estoient de telle sorte empeschées à
s’accommoder qu’elles ne virent pas mesme lors que le roy sortit. Je ne
doutay plus depuis ce jour là du dessein de Gondebaut, car je
n’estois pas si ignorante des recherches des hommes, comme vous avez pu
entendre, que je ne l’eusse bien recognu d’un autre, dés la
premiere declaration qu’il m’en fit, mais de luy j’advoue veritablement
que jusqu’à cette fois je ne me l’estois pu imaginer. Ce fut
bien alors que ma peine n’y fut pas moindre qu’avoit esté mon
ignorance, ne sçachant comme j’avois à me conduire en une
affaire tant importante pour moy ; car de la cacher à Clotilde,
je craignois de faire une grande faute et de laquelle je pouvois
encourir un grand blasme, de la luy dire aussi, je prevoyois que je me
rendrois entierement Gondebaut ennemy, et cette princesse grandement
offensée contre luy. D’autre costé je sçavois
combien les hommes estoient trompeurs, et la preuve que je venois d’en
faire estoit encore si fraische que je l’avois tousjours devant les
yeux. Outre ces considerations, pourquoy pouvois-je penser que le roy
me voulust rechercher, sinon pour me ruiner d’honneur ? consideration
qui me pressa de telle sorte que je faillis de porter à l’heure
mesme à Clotilde la lettre qu’il m’avoit mise dans le sein, mais
quelque demon m’en empescha, me remettant devant les yeux la confusion
où je [361/362] mettrois cette princesse, et comme je
troublerois toutes ses resjouyssances.
Je me resolus donc de laisser passer les jours qui restoient des
Baccanales, et puis de chercher quelque bonne occasion de le faire
entendre à Clotilde, qui me faisant l’honneur de me tenir en ses
bonnes graces, me donneroit le meilleur conseil que je sçaurois
prendre. Et de peur que le papier que le roy m’avoit mis au sein ne se
perdist ou ne fust veu de quelqu’un, je courus l’enfermer dans une
layette où j’avois accoustumé de tenir plusieurs autres
choses semblables, et quoy que ma curiosité fust assez grande,
si est-ce que le dessein que j’avois fait m’empescha de le decacheter.
Quand je revins, je trouvay mes compagnes presque toutes en estat de
danser, et la princesse qui me vid la moins advancée, m’appella
paresseuse, et elle-mesme prist la peine de m’aider, tant elle avoit de
particuliere bonne volonté pour moy.
Le roy cependant, de qui l’amour n’estoit point d’autre naturel que
sont tous ceux des hommes, desquels les commencements ne sont
qu’impatiences et que transports, n’avoit rien devant les yeux que
cette violente passion qui s’estoit d’autant plus accreue en luy que
mon silence luy avoit fait concevoir un espoir qui n’estoit pas petit.
II estoit incessamment apres à rechercher les moyens qu’il y
devoit tenir, et ne faisoit que penser et repenser mille chimeres sur
ce sujet. En fin, revenant le soir bien tard du bal, lors que tous les
chevaliers qui l’avoient aydé à mettre au lict furent
retirez, il appella un jeune homme qui le servoit en la chambre, et
auquel il se fioit grandement pour semblables affaires. II le fait
mettre à genoux au chevet de son lict, luy découvre la
passion, qu’il avoit pour moy, et luy commande en mesme temps sur sa
vie de la tenir secrette, et de chercher les moyens necessaires
à son contentement. Ce jeune homme qui estoit accoustumé
à semblables discours, ne s’estonna pas de la violence de cette
affection, car depuis peu il en avoit bien veu d’aussi ardente que
cette-cy, quand le roy aima Cryseide, mais il jugea bien qu’il y auroit
de la peine : Parce, luy dit-il, seigneur, que cette fille a desja
esté recherchée de plusieurs, et de fortune elle a
tousjours esté trompée de tous, de sorte que malaisement
se fiera-t’elle à quelqu’un.
Le roy qui, suivant en cela la coustume de ceux qui ayment, se flattoit
de cette opinion que j’avois de la bonne volonte pour luy, luy
respondit avec assurance qu’il ne se mist point en peine [362/363] de
cela, et que desja il avoit rompu cette glace, estant bien
assuré que je sçavois qu’il m’aimoit, et que peut-estre
ne luy voulois-je point de mal, mais que toute la peine n’estoit plus
que de me pouvoir faire entrer en confiance de quelqu’un, par le moyen
duquel il me pust faire entendre bien au long tout ce qu’il desiroit
que je sceusse, parce qu’on avoit de telle sorte les yeux sur luy, quil
ne pouvoit parler à moy qu’à mots interrompus, et avec
une continuelle crainte que Clotilde ou mes compagnes s’en aperceussent
; que cette doute l’empeschoit de me donner loisir de luy respondre, ny
de venir à quelque conclusion avec moy. Et pour ce,
adjoustoit-il, pensons un peu s’il seroit à propos de nous
servir de Periandre, de Merindor ou de Bellimarte, ausquels il est
permis de l’entretenir autant qu’ils veulent, car encore qu’ils en
soient amoureux, je sçay qu’ils n’oseroient aller au contraire
de ce que je leur commanderay.
Ardilan, tel estoit le nom de ce jeune homme, apres y avoir quelque
temps pensé sans dire mot, luy respondit en fin de cette sorte :
J’ay ouy, seigneur, tout ce qu’il vous a pleu de me dire, et ensemble
j’ay songé un moyen par lequel j’espere que vous pourrez
parvenir à ce que vous desirez. Premierement je ne suis point
d’opinion que vous vous serviez de ces trois chevaliers que vous avez
proposez, pour plusieurs raisons, car je laisse à part qu ils
[sic!] en sont grandement amoureux, et que chacun d’eux l’a voulu
espouser, puis que vous sçavez qu’ils n’oseroient manquer
à vos commandemens. Mais il faut que vous croyez que Dorinde ne
s’y fiera jamais, d’autant qu’ils l’ont desja trompée, qu’elle
les hait, et en fin qu’elle ne leur voudra jamais estre de tant
obligée, qu’elle ne leur puisse refuser tout ce qu’il luy plaira
sans crainte de leur langue. Si bien que je croy qu’il n’y a pas un
plus assuré moyen pour ruiner toute cette affaire que de la
mettre entre les mains de l’un de ces trois, ayant tousjours ouy dire
que si l’on veut obtenir quelque grace de quelqu’un, il la faut faire
demander par une personne qui luy soit agreable, et si l’on veut
persuader quelque chose, que celuy y doit estre employé qui est
tenu pour homme de bien ; mais ceux desquels vous parlez sont ses
ennemis, pour le moins elle les estime tels, et il n’y en a un seul
qu’elle n’ait esprouvé pour trompeur. Devant toute autre chose
donc, il faut rejetter leur entremise, et puis il faut prendre garde de
ne parler jamais plus à elle en lieu où vous puissiez
estre veu, parce que la jalousie de ses compagnes, ou plustost l’envie,
pour peu [363/364] quelles s’en apercoivent, en fera faire un si grand
esclat dans la Cour, que vous serez contraint pour mille considerations
de vous en retirer ; et en fin, il est necessaire de gagner quelqu’un
qui soit aupres de sa personne, et en qui elle se fie. Et apres y avoir
bien pensé, je n’en trouve point de plus propre que la fille qui
la sert à la chambre, parce que celle-là trouvera toutes
les commoditez qu’il luy plaira de parler à elle, et qu’encore
qu’on les voye souvent en conseil, on n’en entrera point en doute,
outre que Dorinde, se fiant desja en cette fille, elle pourra luy
persuader aisément tout ce que vous voudrez, et d’autant que la
plus grande difficulté de ce dessein, c’est de gagner celle que
je dis, je vay songeant une ruze qui nous en fera venir à bout.
II faut, seigneur, au commencement l’esblouir avec ce metal auquel si
peu de personnes peuvent resister, et puis je suis resolu de luy
persuader que je suis amoureux d’elle, et que je la veux espouser ;
elle n’est pas trop laide, si bien qu’elle le croira facilement, outre
que presque toutes les femmes, pour peu qu’on leur die de leur
beauté, en croyent ordinairement beaucoup, et par ces deux
moyens, je prendray accés aupres d’elle.
Le roy, oyant la proposition d’Ardilan, la trouva si bonne et en fut si
aise que, luy semblant d’avoir desja tout ce qu’il desiroit, il se leva
à moitié sur le lict, et l’embrassant le tint long temps
contre son sein, luy disant : Je voy bien, Ardilan, que veritablement
tu m’aymes, et que sans toy je n’aurois jamais contentement, mais sois
assuré que je recognoistray tes services de telle sorte que
comme je te tiens pour le meilleur serviteur qui fut jamais, tu
advoueras aussi qu’il n’y eut jamais un meilleur maistre que le tien.
Et puis se remettant dans le lict : Va donc, mon amy, dit-il, songe
à cette affaire, je te la remets entierement entre les mains, et
pour ce qu’il faut donner à la fille de chambre de Dorinde,
demain nous chercherons quelque chose qui soit à propos.
Le lendemain, Ardilan, pourveu de tout ce qui luy estoit necessaire, ne
manqua point de chercher les moyens de parler à Darinée
(tel estoit le nom de la fille qui me servoit) et parce que c’estoit en
une saison en laquelle il semble que chacun soit hors du sens, et qu’en
ce temps-là estre sage soit une espece de folie, il en trouva
bien-tost la commodité parmy ces desbauches et ces desguisements
d’habits, car le soir mesme, il s’habilla en fille, et avec quelques
autres jeunes hommes revestus comme luy, alla porter ce qu’ils
appellent un momon dans le logis de mon pere, où il [364/365]
avoit esté adverty que ce soir Darinée estoit allé
[sic!] souper, ainsi qu’elle faisoit bien souvent.
C’est la coustume, comme vous sçavez, de ce lieu, et comme je
crois aussi de tout le reste de la Gaule, que ces momons entrent si
librement dans toutes les maisons, que jamais on ne leur demande qui
ils sont, et soudain ils mettent sur la table un mouchoir où est
l’argent qu’ils veulent jouer, et font tout ce qu’ils ont à
faire, sans parler, car s’ils disoient un mot, ils perdroient tout ce
qu’ils jouent. Ardilan estant donc entré dans la maison
d’Arcingentorix, l’un de ses compagnons qui avoit Ia charge de jouer,
posa l’argent et les dez sur la table. Soudain plusieurs chevaliers,
qui ce soir soupoient avec mon pere, se mirent à jouer contre
luy ; et cependant Ardilan fit un tour de salle pour voir si
Darinée y estoit. De fortune il trouva qu’elle dansoit en une
autre salle avec plusieurs filles, il se mit au dessoubs d’elle pour la
prendre par la main, et d’autant qu’il estoit dispos, et qu’il dansoit
fort bien, il attiroit les yeux de toutes les filles et
particulierement de Darinée qui, desireuse infiniment de le
recognoistre, le considera long-temps. Et cela fut cause que la danse
estant finie, elle le fit asseoir aupres d’elle pensant que ce fust une
fille, luy faisant mille demandes pour le faire parler et ses compagnes
aussi. Tant qu’il pensa que les autres le pourroient descouvrir, il ne
leur respondit qu’avec des signes, mais quand elles furent
lassées de l’importuner, et qu’elles se separerent un peu,
prenant la main de Darinée, et faisant semblant de la baiser, si
le masque ne l’en eust empesché, il luy dit assez bas : Est-il
possible, Darinée, que vous ne cognoissiez pas la personne du
monde qui vous ayme le mieux ? Elle qui avoit fort peu de cognoissance
de luy et qui peut-estre ne l’avoit jamais ouy parler, demeura bien
estonnée de ces paroles, et d’en mescognoistre la voix ; c’est
pourquoy, plus curieuse encore qu’elle n’avoit point esté :
Mais, la belle fille, luy dit-elle, si ce que vous dites est vray,
pourquoy ne voulez-vous pas que je vous cognoisse ? – Parce, dit-il,
que je vaux si peu que, quand vous me cognoistriez, je crains que vous
me mesprisiez. – Ce n’est point, dit-elle, ma coustume d’estre si peu
civile envers les personnes qui ont le merite que j’ay recognu en vous.
– Ce sera donc, reprit-il, sur cette assurance que je vous diray que je
suis Ardilan, qui suis, depuis le jour que vostre maistresse vint
à la Cour, de telle sorte devenu vostre serviteur, que je ne
pense pas avoir jamais contentement [365/366] que je ne recognoisse que
vous ayez agreable le service que vous ay voué.
Mais à quoy perds-je le temps de vous raconter toutes ces
choses, puis que pour le subjet de mes malheurs il suffit que je vous
die que, devant partir d’ensemble, Darinée qui pensoit cette
recherche estre veritable, et qui la jugeoit tres-advantageuse pour
elle, consentit d’en estre servie, à condition qu’il ne la
trompast point, comme elle avoit veu que plusieurs personnes m’avoient
traictée. Ardilan qui estoit fin, luy fit tant de protestations
et tant d’assurances qu’elle qui n’avoit pas plus d’esprit qu’il luy en
falloit, fit aisément tout ce qu’il voulut. Et pour l’interesser
encore davantage, il luy mist au doigt une bague, et la pria de la
garder pour l’amour de luy ; elle en fist quelque difficulté au
commencement, parce qu’il luy sembloit qu’elle valoit trop, mais il la
pressa de sorte, qu’en fin elle la retint, à condition que je ne
le trouverois point mauvais. – Comment ? Reprit incontinent le
ruzé, seriez-vous bien tant à la bonne foy que de luy
parler de semblables choses ? – Mais vous, luy dit-elle, penseriez-vous
bien que j’y voulusse manquer ? – Hé ! ma fille, repliqua-t’il,
que je ne m’estonne pas qu’il y ait si peu d’affection qui ayent la fin
desirée, car il n’y a rien qui ruyne tant toutes sortes
d’affaires que les divulguer, d’autant que s’il y en a quelques-uns qui
desirent le bien d’autruy, il y en a cent fois autant de ceux qui
l’envient, si bien que quand la chose qui est advantageuse leur vient
aux oreilles, ils n’ont point de repos qu’ils ne l’ayent entierement
divertie, et qu’ils n’en fassent rompre les traictez avec tant
d’artifice que ceux là mesmes ausquels ils font le mal les en
remercient comme d’une grande grace. Ma fille, continua-t’il, apres
s’estre teu quelque temps, voulez-vous que nous vivions toujours
ensemble comme je le desire avec passion ? n’en parlez à
personne que vous n’y soyez du tout resolue, autrement assurez-vous que
les envies et mesdisances de la Cour sont telles qu’elles renversent
tout ce qu’elles jugent estre au gré ou à l’advantage de
quelqu’autre. – Mais, dit Darinée, si ma maistresse en est
advertie par quelqu’autre, quelle occasion n’aura-t’elle pas de me
tancer et se douloir de moy ? – O ma fille ! respondit Ardilan, et
comment le sçaura-t’elle, si vous n’en parlez à personne
? Car quant à moy, je n’ay garde d’en ouvrir la bouche, puis que
je vous prie de ne le point publier, et que je le crains grandement
pour plusieurs raisons que je vous [366/367] diray une autrefois. Mais
aussy pourquoy le dire à Dorinde ? Est-ce pour en prendre son
advis ? O Darinée ! qu’elle a bien plus de faute de prendre
vostre conseil que vous le sien ! et que, si elle eust tousjours
esté aussi sage que Darinée, elle n’eust receu les
desplaisirs desquels vous parliez tantost. J’ay peur que l’on prenne
garde à nous, cela est cause que je ne vous en puis dire
maintenant ce que j’en sçay, mais la premiere fois que je
parleray à vous, je vous en veux entretenir bien au long, et
lors vous verrez que toute la faute vient de son costé, et que
toutesfois nous pouvons encore y apporter du remede, pourveu qu’elle
vous vueille croire.
A ce mot, il la laissa seule, sans attendre qu’elle luy respondit,
bien-aise d’avoir pour ce coup plus fait qu’il n’eust osé
esperer.
Cependant, deux ou trois jours apres qu’Ardilan eut parlé
à Darinée, quelque bon demon me remit devant les yeux le
danger qu’il y avoit de garder plus longuement ce papier que le roy
m’avoit donné ; de sorte que deux ou trois fois je fus preste
à le jetter dans le feu sans le lire, afin d’esteindre ainsi une
flamme dans une autre flamme, ou bien de le porter à Clotilde,
et me descharger par là de tout ce qu’on m’en pourroit imputer
de blasme. Mais, à la premiere opinion, je disois en moy-mesme :
si je le brusle, peut-estre n’y a-t’il rien qui m’offense, et le roy
venant à le sçavoir, aura occasion de se douloir de ce
mespris, car que luy respondray-je lors qu’il n’en parlera ? II vaut
donc mieux le lire et puis le brusler. Mais si Clotilde aussi en a
quelque vent, ou par le roy, ou par quelqu’autre, combien en seray-je
blasmée ? Et il ne faut point douter que Gondebaut mesme ne soit
celuy qui peut-estre le luy dira, s’il void que je ne vueille consentir
à tout ce qui luy plaira, ou s’il vient à changer
d’humeur, comme Merindor et Periandre m’ont assez appris à mes
despens, que la plus longue constance d’un homme ne dure qu’autant que
ses yeux ne voyent rien qui leur plaise davantage. En cette doute, en
fin je me resolus d’aller vers Clotilde, et luy faire voir cette
lettre, mais la supplier de n’en parler à personne. Cette
princesse, disois-je en moy-mesme, me fait l’honneur de m’aymer, je
m’assure qu’elle ne fera rien qui ne me soit advantageux ; mais soit
ainsi que le roy l’entende, ne sçait-t’il pas que mon devoir m’y
oblige ? Je m’assure que si promptement il m’en veut mal, lors qu’il
aura passé cette humeur, il sera le premier à m’estimer
et à dire que j’ay eu raison.
En cette resolution, je prends la lettre, et m’en vay trouver [367/368]
Clotilde. De fortune elle estoit dans son cabinet où elle
passoit le temps avec plusieurs de mes compagnes, et parce qu’elle me
faisoit l’honneur de m’aimer plus cherement que pas une des autres,
aussi-tost qu’elle me vid, elle s’en vint à moy. Et comme entre
les jeunes personnes il y a tousjours mille petites nouvelles à
se raconter, elle me tira aupres d’une fenestre un peu separée,
où elle me raconta non seulement tout ce qu’elle avoit fait
depuis que je ne l’avois veue, mais encore, comme je croy, tout ce
qu’elle avoit pensé, et puis me dit : Mais vous, Dorinde,
qu’avez-vous fait depuis que vous n’avez esté pres de moy ? Je
veux que vous m’en rendiez compte jusqu’à la moindre
pensée. – Madame, luy dis-je, je le feray une autre fois tant
qu’il vous plaira, mais pour ce coup il faut que je vous supplie de me
permettre que je vous entretienne d’une chose qui est de plus grande
importance ; et parce que je ne voudrois pas que personne s’en
aperceust, je vous supplie d’entrer dans vostre arriere-cabinet, et
m’appeller, afin que toute seule vous puissiez voir et ouyr ce qui est
à propos que vous sçachiez.
Cette jeune princesse, curieuse de sçavoir ce que je luy voulois
dire, et desireuse aussi de me contenter, fit tout ainsi que je l’avois
suppliée, et renfermée dedans, elle s’assit, et en mesme
temps je me mis à genoux devant elle, comme j’avois
accoustumé, et la suppliay tres-humblement devant que faire
semblant de ce que je luy dirois, de bien prendre garde à ce qui
en pourroit arriver, que ce qui me convioit de le luy descouvrir estoit
le desir que j’avois de ne point sortir de mon devoir, et de me
conduire en toute chose comme elle me commanderoit. Et lors je luy
monstray non seulement la lettre du roy, mais je luy dis encore tout ce
qui s’estoit passé en ces deux ou trois rencontres, que
Gondebaut avoit parlé à moy, ce que je fis avec tant de
franchise qu’elle cogneut bien qu’il n’y alloit point de ma faute. Mais
ce qui la contenta le plus, ce fut de voir la lettre encore
cachetée, dequoy apres m’avoir grandement louée, elle
l’ouvrit, et leut qu’elle estoit telle.
LETTRE
DU ROY GONDEBAUT A DORINDE
Vous ne trouverez pas estrange que quelqu’un vous
ayme, puis [368/369] que vous l’avez desja tant esté, mais si
ferez bien peut-estre, quand vous considererez que celuy que vous avez
maintenant vaincu, ne l’a jamais esté des plus puissans de la
terre. Que si jusques icy il n’y a rien eu d’invincible à mes
armes, ordonnerez-vous, ma belle fille, que la victoire que je souhaite
avec plus de passion, me soit desniée par vous, à qui
j’offre, avec ma couronne et mon sceptre, tous mes lauriers et mes
triomphes ?
Clotilde demeura longuement muette apres la lecture de cette lettre, et
en fin reprenant la parole : Dorinde, me dit-elle, il ne falloit pas me
prier avec tant d’instance que je ne parlasse à personne de
cette affaire, elle m’est d’assez d’importance pour ne la point
publier, et parce que vous m’en demandez conseil, et que je suis
obligée de vous le donner, non pas à la volée mais
tel que je le voudrois recevoir de quelque autre en semblable occasion,
je veux toute cette nuict pour y bien songer.
Nous nous separasmes de cette sorte, et pour ne faire point
soupçonner à mes compagnes que ce fust quelque chose bien
secrette, la sage princesse sortit en riant et me commanda d’en faire
de mesme, comme si nous n’eussions parlé que des contes
ordinaires pour rire.
Vous sçavez qu’il y avoit quelque temps que le prince Godomar
jeune frere de Sigismond, estoit allé voyager par les Cours des
roys voisins, apprendre les coustumes et mœurs des estrangers, et
cognoistre et leurs forces et leurs provinces, et que pour faire profit
de ses voyages, il avoit mené avec luy ce grand et prudent
Avite, qui avoit non seulement esté son gouverneur, mais celuy
aussi de son frere Sigismond. Or ce jeune prince depuis peu estoit de
retour au grand contentement du roy et de tous ses peuples, car
veritablement Sigismond et Godomar, ayans esté si bien
instruicts, donnoient une grande esperance d’eux à ceux qui les
voyoient. Ce prudent gouverneur, sur toutes les choses qu’il leur avoit
le plus recommandées, ç’avoit tousjours esté
l’amitie et concorde entr’eux, leur remonstrant que les petites choses
s’accroissent par l’union, et les grandes se diminuent par la discorde,
que celle qui avoit esté entre leur pere et ses freres, outre
l’horreur qu’elle avoit rapportée à toutes les Gaules de
leur ambition et inimitié, encore avoit-elle failly de leur
faire perdre entierement leur Estat. Que cette playe saigneroit
longuement dans leur maison, si eux, avec un contraire dessein, n’y
remedioient, c’est-[369/370]à-dire en s’entr’aymans autant que
les autres s’estoient hays. Ces sages remonstrances avoient eu tant de
pouvoir sur les esprits de ces jeunes princes, qu’on ne sçauroit
s’imaginer une plus grande amitié ny union que celle qui estoit
entr’eux. Mais d’autant que ce sage homme recognust bien à la
physionomie et aux actions, quoy qu’enfantines, de Clotilde, qu’elle
seroit un jour une tres-grande et tres-prudente princesse, il creut que
c’estoit l’avantage de ces deux princes de se lier d’une estroite
amitié avec elle, puis que celle que le sang et la
proximité pouvoient faire naistre entr’eux estoit fort foible,
pour les homicides et cruautez extremes que leurs dissentions avoient
produites.
Ces bons advis et les bonnes qualitez de Clotilde qui n’avoit rien qui
ne fust grandement aymable, furent cause que ces princes l’aymerent de
telle sorte, que les racines de la haine de leurs peres furent non
seulement arrachées entierement, mais de plus, ces jeunes cœurs
se lierent ensemble d’une si forte affection qu’ils avoient autant de
soing de la conservation l’un de l’autre que de la leur propre. II n’y
avoit rien de secret entr’eux, et d’autant qu’ils cognoissoient
l’humeur de Gondebaut un peu violente et sanguinaire, ils se trouvoient
bien souvent ensemble pour prendre conseil de ce qu’ils avoient
à faire, et sur toute chose, suivoient ordinairement le prudent
advis du sage gouverneur. Et toutesfois, comme il y a de certaines
inclinations aveugles qui nous portent plus à aymer une personne
qu’une autre, il est certain que la princesse avoit quelque affection
plus grande envers le prince Sigismond, qu’envers son frere Godomar, et
cela fut cause que cette fois, le trouvant à propos, elle ne
voulust parler qu’à luy seul de mon affaire. Elle luy raconte
donc tout ce qui s’estoit passé, luy monstre la lettre du roy,
et luy demande ce qu’il est d’advis qu’elle me die et qu’elle fasse.
D’abord Sigismond en demeura grandement estonné, et apres il luy
demanda comme elle avoit sceu toute cette recherche, et de quelle facon
je l’avois receue. A quoy la princesse respondit : Dorinde s’y conduit
comme elle doit, et contentez-vous qu’elle n’y fera rien que par mon
advis, car c’est elle de qui j’ay receu cette lettre toute
cachetée, et qui m’a advertie de tout ce que je vous ay dit.
Or voyez, je vous supplie, combien il est dangereux de donner de telles
cognoissances aux jeunes hommes ! Jamais Sigismond n’avoit
tourné les yeux sur moy que pour me regarder indifferemment
comme toutes mes autres compagnes, et si j’estois tous- [370/371] jours
en lieu où il me pouvoit bien considerer, car je n’abandonnois
gueres Clotilde d’où il ne bougeoit une grande partie du jour,
et oyant ces discours, comme si l’amour de son pere eust deu allumer la
sienne, il commença de me desirer.
O Dieu ! mes cheres compagnes, ne vous estonnez point si je dis si
souvent qu’il y a des personnes ausquelles il arrive plus de bon-heur
qu’elles n’eussent osé esperer, et d’autres ausquelles des
infortunes accourent qu’on n’eust jamais pensées ; car ne
suis-je pas une de ces mal-heureuses à qui il semble que la
fortune ne vueille espargner une seule infortune ? Qui jamais eust
pensé que Clotilde, en blasmant le pere d’une faute, eust
donné envie au fils de la commettre ? Ne faut-il pas advouer que
sans mon mal-heur cela ne fust jamais advenu ?
Voilà donc ce jeune prince qui fait dessein sur moy, et d’autant
qu’il ne sçavoit si sa recherche me seroit aussi desagreable que
celle de son pere, il resolut de cacher pour le commencement cette
affection à Clotilde, sçachant assez qu’elle l’en
destourneroit en tout ce qui luy seroit possible, et peut-estre en
feroit de mesme envers moy. II se met donc à des-appreuver
grandement le dessein du roy, monstre de s’en estonner, et de treuver
si peu de sujet d’amour en moy, qu’il luy sembloit que j’estois la
fille de toute la Cour qui luy en donneroit le plus tard ; et puis
revenant à ce qui estoit de Gondebaut : Ma sœur, luy dit-il, car
c’est ainsi qu’il la nommoit, il faut bien prendre garde que cette
recherche ne passe plus avant, car, encore que Dorinde en ait
usé jusques icy comme elle a deu, si est-il à craindre
qu’une longue poursuite ne luy fasse changer de dessein. Une place
resiste bien aux premiers et seconds efforts, qui sera forcée en
fin aux troisiesmes, outre qu’il faut que vous sçachiez que
l’amour est un mal contagieux, et qui se prend bien souvent l’un de
l’autre. – Mon frere, respondit la sage princesse, je suis fort peu
informée de la qualité de cette maladie, mais j’en ay
bien l’opinion que vous dites, et c’est pourquoy j’ay desiré
d’en avoir vostre advis. – En cecy, respondit le prince, je vay fort
retenu, tant parce que c’est une affaire qui touche le roy, que c’est
un roy encore qui est mon pere ; mais l’honneur de nostre maison, et le
vostre particulier, ma sœur, m’obligent de vous en parler plus
librement que je ne ferois pas. Je vous diray donc que je prevoy, veu
l’humeur du roy, qu’il pourroit arriver beaucoup de mal de cette
affaire, si vous ne vous opposez à la naissance de cette
affection, et ayez cette creance pour [371/372] assurée que
quand elle aura pris ses racines profondes, vous ne les arracherez
jamais, ou si vous le faictes, ce sera avec de si grands efforts que
mal-aisément en aurez-vous du contentement. Laisser prendre
force au mal, c’est chose fort dangereuse en toutes maladies, mais en
amour plus qu’en toutes les autres. Voilà donc mon advis pour le
commencement. Si nous voyons que le mal fasse progres, il faudra
recourir à d’autres remedes que le temps et les occasions nous
produiront. Mais sur tout prenez garde que Dorinde ne se trompe
elle-mesme, ou qu’elle ne vous trompe, car l’amour est si fin que bien
souvent il se saisist d’un cœur sans qu’il s’en aperçoive, et si
cela advenoit, assurez-vous, ma sœur, que vous travailleriez apres
longuement en vain. – Ce malheur, respondit la princesse, pourroit bien
arriver, mais je ne le crains pas, car Dorinde est si sage fille, que
mal-aisément penseray-je qu’elle manque jamais à ce
qu’elle doit, ny à elle, ny à moy.
Le lendemain, aussi-tost que Clotilde m’eust retirée à
part : J’ay pense, me dit-elle, Dorinde, à vostre affaire, ou
pour mieux dire à nos affaires, car j’y ay ma part aussi bien,
et peut-estre mieux que vous. II faut que vous monstriez quelle vous
estes en cette occasion, et que vostre prudence et vostre courage se
fassent paroistre : vostre courage à mespriser tout ce qui peut
nuire à vostre reputation, et vostre prudence à le
mespriser ; en sorte que le roy ne se puisse offenser, ny contre vous,
ny contre moy. Pour le premier poinct, vous devez vous representer que
le roy ne vous recherche que pour vous ruyner, et qu’aussi-tost que
l’on s’en apercevra, vous estes perdue d’honneur, car quel dessein
pourroit-il avoir qui ne fust ruyneux pour vous ? Souvenez-vous des
genereux ancestres desquels vous estes yssue, et avec combien de peines
et de hazards, ils ont acquis la reputation qui en est demeurée
à vostre race, et ne vueilliez avoir si peu de courage d’estre
la premiere qui mette une honteuse tache à vostre maison. Et
pour ce qui est de la prudence, il faut, Dorinde, combattre cet ennemy,
non pas en luy resistant ou bien en l’offensant, mais en le fuyant.
Tout amour est de telle nature qu’il se laisse plus aisément
surmonter par la fuite que par la resistance, mais plus encore l’amour
des roys que toutes les autres, d’autant que les princes puissans ne
peuvent avoir un plus grand desplaisir que quand ils trouvent quelque
chose qui leur resiste, leur semblant que c’est grandement offenser
leur puissance que de leur en opposer une qui arreste le cours de leurs
volontez. Je vous conseille donc qu’usant de la [372/373] prudence, et
non point de la resistance, vous fuyiez cet ennemy, c’est à dire
que vous évitiez toutes occasions de vous trouver en lieu
où Gondebaut puisse parler à vous. Et s’il advient qu’il
en trouve quelqu’une, feignez de n’entendre rien en ce qu’il vous dira,
et de ne vous jamais persuader qu’il vous aime, voire jusques-là
de ne point entendre que c’est à dire qu’aimer. Peut-estre que,
si vous vous conduisez de la sorte, il s’en destournera de luy-mesme,
ou pour le moins s’en lassera, et sur tout souvenez-vous qu’il ne s’y
passe chose quelconque dont je ne sois advertie, et soyez
assurée que tant que vous en userez ainsi, je ne vous
abandonneray pas.
Ce fut le sage conseil que Clotilde me donna, et que je me resolus
d’observer religieusement, tant pour les raisons qu’elle m’avoit
alleguées, que pour avoir este si mal-traittée de tous
ceux qui m’avoient tenu le mesme langage que je voyois dans la lettre
du roy. Je remerciay donc le mieux qu’il me fut possible la princesse
de l’honneur qu’elle me faisoit, et confirmay encore les sermens que
j’avois faits de ne sortir jamais de ses commandemens, avec les
protestations plus grandes que je pus imaginer. Et apres luy avoir
baisé la main, pour tesmoignage de l’affection que j’avois
à son service, nous sortismes du cabinet, afin que, si de
fortune quelqu’un y prenoit garde, il ne pust soupçonner que
nous eussions traicté d’affaires plus importantes que de nos
passe-temps ordinaires.
Or le roy demeura quelques jours sans parler à moy, fust qu’il
attendit de voir quel effect auroit eu sa lettre, ou que, m’en prenant
garde, je ne luy en donnasse pas la commodité qu’il eust
desirée. Mais Ardilan cependant ne perdoit point de temps,
parce, comme il estoit fin et ingenieux, qu’ayant trouvé moyen
de parler à Darinée presque tous les matins lors qu’elle
alloit au temple, il l’avoit de sorte gaignée, et par ses belles
paroles, et par ses presents, que cette fille estoit entierement
à luy, et le tout avoit esté conduit si finement par eux,
que jamais personne de la Cour ne s’en estoit aperceue. Le roy d’autre
costé, depuis qu’il s’en estoit descouvert à cet homme,
sous l’esperance qu’il luy avoit donnée et pour ne faire point
recognoistre son dessein, se tenoit tellement retiré que n’eust
esté ce que j’en avois dit à Clotilde, elle ne s’en fust
jamais pris garde. II passoit fort peu de jours, qu’à quelque
heure elle ne prist la peine de m’en parler, et de s’enquerir de moy,
s’il n’y avoit rien de nouveau, et tousjours me donnant quelque bon
[373/374] advis comme j’avois à me conduire. Et une fois en fin
qu’il y avoit desja assez long-temps que nous n’en oyions plus parler,
je luy dis que je croyois que le roy auroit changé d’opinion,
puis qu’il demeuroit muet si longuement, mais elle, mettant la main sur
sa bouche : Non, non, m’amie, me dit-elle, ce feu se couve plus ardent
soubs la cendre, vous le verrez esclorre lors que vous y penserez le
moins. N’ayez point opinion d’estre hors de ce danger, que vous ne
voyez que Gondebaut en ayme une autre alors je le croiray,
sçachant assez que les nouvelles penses effacent les premieres.
Mais jusqu’à ce que nous voyons ce que je dis, demeurons plus
soigneusement sur nos gardes, et asseurons-nous que l’ennemy fait
semblant de dormir, lors qu’il se prepare à une plus dangereuse
attaque.
La forest d’Erieu, que quelques-uns nomment de Mars, est
esloignée de la ville d’une bonne lieue et demie, comme vous
sçavez et d’autant qu’elle est en lieu plain, et que les arbres
de haute fustaye laissent le dedans du bois fort net et fort
aisé à y courir à cheval, Clotilde, qui se
plaisoit infiniment à l’exercice de la chasse, y alloit souvent
lors que le temps estoit beau, et que les veneurs luy venoient
rapporter qu’il y avoit quelques bestes dans les toiles, et presque
tousjours elle y alloit à cheval si la chaleur du soleil le luy
permettoit.
Avez-vous point veu, mes compagnes, comme l’on peint Harpalyce, cette
genereuse fille Thracienne, lors qu’à course de cheval elle
poursuivoit en pleine campagne le cerf dispost, ou, le javelot au
poing, elle attaquoit les plus furieux sangliers ? Figurez-vous que nos
habits estoient encore plus beaux, car nos robbes de couleurs, toutes
chargées et d’or et d’argent, jointes au corps, les manches
à demy-couppées, les escharpes en broderie
r’attachées à gros chattons sur l’espaule, le reste
flottant au gré du vent, les chappeaux dont les cordons de
pierreries estinceloient autant que les rayons du soleil, les pennaches
qui couvroient presque une partie du chappeau, nos cheveux qui, relevez
et annelez au droit du front, s’en alloient ondoyant le long de nos
joues comme si c’eust esté par nonchalance, les tours de perles
qui separoient le col de la gorge, et les pendants d’oreille, qui
sembloient autant d’estoilles esclattantes, bref, tout le reste de
nostre habit augmentoit de sorte la beauté naturelle qui pouvoit
estre en nous, que veritablement nous y avions toutes un tres-grand
advantage.
C’estoit la coustume que nous allions, comme il nous plaisoit,
[374/375] ou ensemble ou separées, pourveu que nous fussions
tousjours à la veue de nostre gouvernante, et lors que quelque
chevalier nous vouloit entretenir, il le pouvoit tant que le chemin le
lui permettoit. Ce jour, Merindor estoit aupres de moy, et sans que je
luy respondisse, alloit continuant ses ordinaires importunitez.
Gondebaut qui avoit tousjours l’œil sur moy, soudain que, nous eusmes
passé le pont du Rhosne, et que nous commençasmes
d’entrer dans la plaine, ne faisant pas semblant de me regarder,
appella Ardilan, et luy commanda qu’aussi-tost que je mettrois pied
à terre pour entrer sur les échaffauts aupres des toiles,
pour voir le combat des chevaliers et des sangliers, il fist semblant
qu’un fer fust mal attaché au cheval que je montois, et qu’il y
mist un clou si avant dans le pied, que le pauvre cheval ne se pust
soustenir dessus qu’à grande peine.
II faut que vous sçachiez que cette chasse se faisoit de telle
sorte que les bestes estans enfermées, apres les avoir
travaillées quelque temps, et fait revenir cent fois devant les
yeux des dames, s’il s’y rencontroit quelque sanglier qui fust grand,
l’on abattoit les toiles du costé où il faisoit le plus
beau courre, et avec les chiens on le prenoit à force.
Or ce jour, apres que plusieurs chevaliers eurent fait voir leur
courage et leur adresse en la mort de plusieurs sangliers, le roy qui
avoit le dessein que je vous diray, leur commanda à tous de
sortir, et de monter à cheval, et faisant abbattre les toiles du
costé d’une grande plaine, il contraignit un grand sanglier de
sortir, et incontinent, et les dames et les chevaliers se mirent apres
les veneurs. Merindor, comme c’estoit la coustume, me mit à
cheval, et puis alla rendre ce mesme devoir à ma compagne. Quant
à moy, qui voyois desja Clotilde bien esloignée, je
poussay mon cheval qui, encore qu’à moitié
estropié du clou qu’Ardilan luy avoit mis dans le pied, ne
laissa de galopper sans que je m’en prisse garde, mais à la
premiere fois que quelque mauvais passage me contraignit d’aller le
pas, je fus toute estonnée qu’à peine le pauvre cheval
pouvoit toucher la terre du pied. Cela fut cause que Merindor et ma
compagne m’attraperent bien tost, et que nous ne pusmes joindre
Clotilde qui au grand galop alloit suivant la chasse. Le roy qui tout
expres estoit demeuré bien loing derriere avec fort peu de gens,
nous atteignit bien tost, et feignant de ne savoir quel estoit le mal
de mon cheval, me demanda comme il s’estoit blessé, et si ce
n’avoit point esté en sautant quelque fossé. Je luy
[375/376] dis que je ne sçavois pas ce qu’il pouvoit avoir, mais
que je craignois fort, s’il continuoit de marcher ainsi, que je ne
ferois pas grand voyage sans beaucoup de temps. II fit semblant de
regarder si en toute la compagnie il n’y avoit point de cheval sur
lequel je puisse monter, mais ils se trouverent tous trop vicieux, ou
pour le moins trop incommodes. II n’y avoit plus rien qui donnast de
l’incommodité au roy que Merindor, et toutesfois il s’estoit
reculé avec beaucoup de respect, mais il ne laissoit d’avoir
tousjours les yeux sur nous. Cela fut cause qu’il luy commanda de
courre apres Clotilde, et avertir nostre gouvernante que je ne pouvois
joindre la trouppe, afin qu’elle donnast ordre de m’envoyer un autre
cheval, ou qu’elle me vinst tenir compagnie, n’estant pas à
propos de me laisser ainsi seule. O Dieu ! comme quelquefois ceux qui
font plus de semblant de vouloir mettre l’ordre, sont ceux qui en
desirent plus de desordre ! Merindor partit à course de cheval,
et ma compagne par respect demeura derriere nous, où quelque
chevalier de la suitte du roy l’alloit entretenant. Mais luy, sans
vouloir perdre temps : Et bien ! ma fille, me dit-il, que
respondrez-vous à la lettre que vous avez eue de moy ? Quel
jugement donnerez-vous de ma vie ou de ma mort ?
Je previs bien, soudain que je vis le roy, que je serois
attaquée, et qu’il n’y avoit point moyen d’éviter cette
rencontre, de sorte que j’allois songeant en moy-mesme quelle response
je luy ferois. J’avois bonne memoire de ce que Clotilde m’avoit dit, et
j’y estois bien resolue, mais les Baccanales n’estoient pas encore
passées et je craignois de faire esclat, qui estoit ce qu’elle
m’avoit le plus deffendu, de sorte que j’estois bien en peine. En fin
je me resolus de remettre la response que je luy voulois faire à
un autre temps, si bien que je luy dis avec un visage assez riant :
Seigneur, la response que vous voulez de moy, je ne la puis faire
à cette heure, et je vous supplie tres-humblement de ne m’en
point vouloir presser de quinze jours, et lors vous sçaurez qui
me le fait faire. – J’attendray, me respondit-il, tant qu’il vous
plaira, mais je croy bien que ce delay est inutile. Toutesfois, ma
belle fille, puis que vous le voulez ainsi, et que je ne veux jamais
aller au contraire de vostre volonte, promettez-moy qu’en ce
temps-là vous me ferez assurément response. – Seigneur,
luy repliquay-je, je vous le promets sur tout ce que je puis jurer de
plus assuré. – Or, ma belle fille, me dit-il alors en sousriant,
il faut que vous sçachiez que pour avoir le moyen de parler
à vous, c’est moy qui ay rendu vostre [376/377] cheval en
l’estat que vous le voyez, et jugez par là que je n’auray point
faute d’invention pour en trouver encore la commodité quand il
me plaira. – Permettez-moy, seigneur, luy respondis-je, de vous dire
que vous estes bien mauvais de faire estropier ce cheval qui n’en peut
més. – Souvenez-vous, ma fille, reprit-il incontinent, que je
vous aime d’une si entiere affection qu’il n’y a rien que je ne fasse
pour avoir vos bonnes graces. – Vous vous donnez, luy dis-je, beaucoup
de peine pour une chose qui ne le vaut pas ; mais, seigneur, puis que
vous avez fait le mal à ce pauvre cheval, je vous supplie
ayez-en pitié, et le guerissez. Et je dis ces dernieres paroles
pour rompre le discours où il alloit entrer. – Vous pensez
peut-estre, repliqua-t’il, que j’aye autant de puissance que vous qui
pouvez guerir quand il vous plaist les blessures que vous faites. – O
seigneur, interrompis-je, nous parlerons de cecy une autrefois, mais
cependant parlons de ce pauvre animal qui ne me peut plus porter. –
Cette compassion, dit-il, seroit bien mieux employée ailleurs,
mais puisque vous l’ordonnez ainsi, je ne veux pas desobeir au moindre
de vos commandements. Et lors, se tournant vers Ardilan, il luy
commanda de faire venir un mareschal, et parce qu’il en avoit tousjours
quantité qui suivoient ses chevaux, il luy en presenta un
incontinent : Voy-tu, mon amy, luy dit-il, le pied de ce cheval, il y a
un cloud que je vois plus haut que les autres, oste-le luy, car c’est
sans doute celuy-là qui l’a blessé. Le mareschal mettant
pied à terre cogneut bien que le roy disoit vray, et parce qu’il
estoit fort entendu en son mestier, il l’eut bien tost tiré sans
le rompre, dequoy le cheval fut tellement soulagé qu’il n’eut
pas fait vingt pas qu’il ne s’en sentit presque plus.
Cependant Merindor avoit fait son message, et la gouvernante revenoit
avec luy, et me faisoit conduire un autre cheval, dequoy le roy
s’estant apperceu : Voicy, me dit-il, la fin de tout le contentement
que j’auray d’aujourd’huy. Et poussant son cheval, se mit à
courre par le mesme chemin que Merindor venoit, me laissant seule avec
ma compagne et deux chevaliers qui s’arresterent avec nous. Luy
cependant ayant rencontré Merindor et sa compagnie : Allez,
allez, luy dit-il, vous n’aviez pas pris garde que le cheval estoit
encloué, vous verrez qu’il est presque guery. Le roy leur dit
ces paroles en galoppant et sans s’arrester, pour monstrer qu’il ne
s’en soucioit guiere, et passant plus outre atteignit bien tost la
chasse, parce que le sanglier avoit donné dans un fort où
il se faisoit battre encore. [377/378]
Or considerez combien les hommes nous sont mortels ennemis, et quelle
peine ils prennent à nous ruiner ! Mais, ô dieux ! qu’il
est malaisé de se garder de leurs trahisons, et mesme quand on
tombe entre les mains d’une personne ruzée et qui a une grande
authorité ! J’avois assez de cognoissance de leurs tromperies,
et les blessures de leurs perfidies me saignoient encore dans l’ame, je
n’avois point faute d’un tres-bon conseil, et la resolution en estoit
prise, comme je vous ay dit. Et toutesfois je ne me pouvois empescher
d’avoir les flatteries de Gondebaut agreables, et de me plaire aux
soubmissions d’un si grand roy. De sorte que je conseilleray tousjours
celles qui me voudront croire de se deffendre de tels ennemis, commes
des sirenes en ne les point escoutant.
Soudain que je fus arrivée, je ne manquay point de raconter
à Clotilde tout ce que Gondebaut m’avoit dit, et ce que je luy
avois respondu, et elle jugea que j’avois fait fort prudemment. Mais
lors que je luy dis sa ruze, d’enclouer mon cheval pour parler à
moy : O Dieu ! me dit-elle, Dorinde, voyez avec quel artifice il vous
recherche, je crains en cecy quelque grand mal-heur, et je vous diray
librement que s’il ne s’en retire quand vous luy aurez fait entendre
vostre resolution, je suis d’opinion que l’on vous marie. – Madame, luy
respondis-je, je m’y conduiray en sorte que j’espere que vous n’en
aurez jamais que du contentement, mais pour me marier, je vous supplie
tres-humblement que ce soit le dernier remede. Je hay tellement tous
les hommes, que je ne croy pas pouvoir vivre avec un mary, que comme la
plus miserable fille de la terre.
A ce mot nous fusmes interrompues, parce qu’on la vint advertir que les
tables estoient couvertes. Clotilde dés le soir mesme en
advertit Sigismond, qui voyant la franchise de mes discours, cogneut
bien que je n’avois point encore de bonne volonte pour le roy. Mais
craignant que je ne changeasse et desirant de le prevenir : Ma sœur,
luy dit-il, j’ay envie de parler à elle, je cognoistray mieux
que vous son intention, car il faut que vous sçachiez que si
elle a cette recherche desagreable, le roy y travaillera longuement en
vain ; que si, au contraire, elle s’y plaist, toute la peine que nous y
prendrons sera inutile, et vous vous mettrez en grand danger. – Je ne
la croy pas si fine, respondit Clotilde, qu’elle se pust bien cacher
à moy ; toutesfois essayez ce que vous dites, je m’assure
qu’elle ira bien plus retenue avec vous qu’avec moy. Remettez-vous en
sur moy, dit-il, et [378/379] vous verrez que dans deux ou trois fois
je vous en diray des nouvelles.
Le roy d’autre costé fit entendre le soir mesme à Ardilan
tout ce que je luy avois dit, et à l’heure mesme ils resolurent
qu’il estoit necessaire que Darinée fust advertie de l’affection
que le roy me portoit, parce que le fin Ardilan l’ayant entierement
gaignée, fust par les dons, fust par les promesses de mariage
qu’il luy faisoit, il n’y avoit pas apparence qu’elle ne fist tout ce
qu’il luy ordonneroit. Mais pour rendre l’entremise un peu plus
honorable, ils furent d’advis de faire semblant que le roy me vouloit
espouser, pensant non seulement de tromper soubs cette proposition
Darinée, mais aussi de m’attirer sous cette esperance à
tout ce qu’ils desireroient.
Le lendemain Ardilan ne manqua point de trouver la commodité de
parler à Darinée, et apres quelques discours de son
affection, et luy avoir fait de nouvelles assurances de mariage, il luy
dit : Mais, Darinée, pour vous faire entierement cognoistre
combien je veux estre inseparablement à vous, je vous veux
remettre entre les mains un secret qui est de telle importance pour moy
que, s’il estoit sceu, mon entiere ruine s’en ensuivroit, et je veux
bien me lier de telle sorte à vous par cette franchise, que vous
ne puissiez jamais penser qu’il y ait quelque chose qui m’en separe.
Sçachez donc, Darinée, que le roy est tellement amoureux
de Dorinde qu’il n’a contentement ny repos que quand il la void, et
toutesfois il en use avec tant de discretion que je ne pense pas que
personne s’en soit encore pris garde. – Sans mentir, respondit
Darinée avec beaucoup d’admiration, vous m’estonnez de me dire
que le roy aime ma maistresse, puis qu’il est bien malaisé que
telles personnes puissent avoir de l’amour sans qu’on s’en
apperçoive bien tost, mais elle, comment l’a-t’elle receu ? – Je
ne sçay, luy respondit-il, elle ne luy en a point encore fait de
response. Elle seroit bien malavisée si elle rejettoit une
fortune tant advantageuse. – Advantageuse, respondit incontinent
Darinée, et comment l’entendez-vous ? – Advantageuse sans doute,
repliqua-t’il, et peut-estre de telle sorte que vous vous en estonnerez
plus encore que vous n’avez fait ; car il est certain que si elle fait
envers luy ce qu’elle doit, le roy est resolu de l’espouser. – Le roy,
interrompit-elle en joignant les mains dans son giron, est resolu
d’espouser Dorinde, et par ainsi ma maistresse seroit reyne des
Bourguignons ? – Elle la sera sans doute, luy dit-il, si elle [379/380]
sçait bien mesnager cette fortune. – O Ardilan ! luy dit-elle,
en luy mettant un bras au col, tu te mocques de me dire ces choses. –
Je vous proteste, adjousta-t’il, sur la foy que je dois au roy mon
maistre, je ne me mocque point, et que vous en verrez les effects tels
que je dis, si elle est bien conseillée. Et comment le
trouvez-vous tant estrange ou tant impossible, si vous vous souvenez de
l’affection qu’il a portée à Cryseide, lors qu’il la
voulut espouser, et vous semble-t’il que cette estrangere fust de
meilleure maison, ou eust plus de merite que Dorinde ? Non,
Darinée, croyez-moy, je ne vous ments point, le roy y est
resolu, il me l’a dit plusieurs fois avec de telles paroles que je
sçay bien que c’est son intention. Mais je vous diray la
verité, je crains que vostre maistresse ne soit mal
conseillée, et qu’au lieu d’estre reyne des Bourguignons, elle
ne se rende la plus malheureuse fille de ce royaume ; car si elle en
fait semblant à Clotilde, c’est une chose assurée qu’elle
la conseillera mal, pour plusieurs raisons, mais principalement parce
qu’elle ne supportera jamais qu’avec un desplaisir extreme, qu’une
personne qui luy est de tant inferieure, devienne sa dame et
maistresse, et qu’il faille qu’elle obeysse à celle qui luy
obeyt maintenant. Et de plus il faut que vous sçachiez, mais
cecy, ma chere Darinée, il faut que vous n’en fassiez point de
semblant, il faut, dis-je, que vous sçachiez qu’elle veut un mal
de mort au roy, et que cette hayne est irreconciliable, car Chilperic
son pere ayant voulu ravir la couronne des Bourguignons à
Gondebaut son frere aisné, il prit si mal ses mesures qu’il se
laissa assieger dans Vienne où, apres avoir esté pris, il
perdit la vie par le juste commandement du roy. Et quoy que ce
chastiment luy fust donné avec beaucoup de raison, si est-ce que
Clotilde en a la blessure bien cuisante dans le profond du cœur ; et je
ne crois pas que jamais elle l’oublie, de sorte que non seulement en
cette-cy, mais en toutes les autres occasions qu’elle pourra, elle
essayera de luy rendre du desplaisir. Et c’est en quoy il est
necessaire que vostre maistresse se prenne bien garde de ne luy parler
de chose quelconque qui concerne le roy, si elle ne veut ruiner toute
cette affaire. – Vrayement, dit Darinée, vous m’avez
raconté quelque chose que je suis bien-aise d’avoir entendue,
car elle est pleine de grande importance, et puis que vous m’en avez
parlé si avant, je voy bien que vous desirez que je m’en mesle,
et je vous promets que je le feray, tant parce que ce me sera tousjours
un tres-grand contentement de faire chose que vous ayez agreable,
[380/381] que d’autant que le roy, ayant le dessein que vous me dites,
fait un honneur à ma maistresse qu’elle seroit tres-mal
avisée de refuser. – Dans peu de jours je vous en diray
davantage, cependant, prenez garde que cette affaire ne se descouvre
devant qu’elle soit entierement resolue, car cela pourroit y mettre
beaucoup d’empeschement.
Tels furent les discours qu’Ardilan tint à Darinée, qui
les creut si assurément que depuis je cognus bien estre vray ce
que j’avois si souvent ouy dire à mon pere, je veux dire que,
quand un prince en veut tromper quelqu’autre, il faut premierement
qu’il abuse l’ambassadeur qu’il luy envoye, parce que cettuy-cy ayant
opinion que ce qu’il dit soit vray, il invente des raisons, et les dit
avec une assurance toute autre que s’il pensoit mentir.
Darinée aussi qui, par l’esperance de mon mariage qu’elle
croyoit assuré, prevoyoit de futures grandeurs et pour moy et
pour elle, pardessus tout ce que nous pouvions esperer, mouroit
d’impatience de m’en pouvoir parler. Je cognoissois bien qu’elle en
alloit cherchant la commodité, mais d’autant que je pensois que
ce fust pour quelques affaires domestiques, et que jamais je n’eusse
pensé qu’elle eust eu cognoissance de cette affaire, je ne m’en
souciay pas beaucoup. Le soir toutesfois que nous nous trouvasmes
toutes seules, parce que je l’aymois pour sa fidelité et pour
son affection, la voyant si desireuse de m’entretenir : Et bien ! luy
dis-je, Darinée, qu’y a-t’il de nouveau ? Elle me respondit en
sousriant : Pour vous, madame, il n’y a rien de nouveau à ce que
je croy, mais seulement pour moy qui avoue n’avoir eu jamais tant de
contentement que quand j’ay appris cette nouvelle. – Et dequoy veux-tu
parler ? luy dis-je, car quant à moy, je ne sçay ce que
tu veux dire. – Vous estes bien, me repliqua-t’elle, la plus
dissimulée du monde quand vous parlez de cette sorte, mais
pensez-vous qu’il y ait quelqu’un soubs le ciel qui vous ayme plus que
moy ? Je proteste, madame, que je ne le cede pas mesme à
l’amitié que vous vous portez et toutefois vous avez bien le
courage de vous cacher à Darinée, Darinée, dis-je,
qui ne se soucie ny de pere ny de mere pour vous servir, et qui a mis
sous les pieds tous les liens de parentage, et toutes les obligations
qu’on y peut avoir, pour n’avoir jamais autre pensée que d’estre
aupres de vous ! J’avois bien quelque occasion de me plaindre si je
voulois, mais Dieu ne vueille que je fasse cette faute de desappreuver
chose quelconque que vous avez agreable ! – Je te jure, [381/382] luy
dis-je, en sousriant, que je ne sçay dequoy tu te plains. – Et
je vous jure, me respondit-elle de mesme façon, que vous parlez
au plus loin de vostre pensée. Mais pourquoy, madame, vous
cachez-vous à moy d’une chose que je desire autant que vous ?
Croyez-vous que je ne le sçache pas ? Vous estes bien deceue,
car j’en sçay peut-estre plus de particularitez que vous-mesme.
– Dy moy pour le moins, luy respondis-je, dequoy tu veux parler ? – Et
bien ! dit-elle, puis que vous voulez que ce soit moy qui vous die ce
que vous me deviez avoir dit il y a long temps, je le veux bien,
à condition qu’une autrefois vous ne vous tiendrez plus si
cachée à vostre fidelle Darinée. Avez-vous
opinion, madame, continua-t’elle, que je ne sçache que, Dieu
mercy ! le roy est amoureux de vous ? – De moy ? interrompis-je, et luy
mettant la main sur la bouche, tay-toy, folle, ne parle point de cela,
tu ne sçais ce que tu dis. Darinée alors se retirant d’un
pas : Je ne sçay ce que je dis ? reprit-elle, si fay, je vous en
assure, je le sçay, et je le sçay si bien, que je vous
diray encore qu’il ne tiendra qu’à vous, que vous ne soyez reyne
des Bourguignons.
A ce mot de reyne je rougis, et mettant une main sur les yeux : Je
pense, luy dis-je, que tu n’es pas bien sage, et si quelqu’un t’oyoit
tenir ce langage, que penseroit-il de toy et de moy ? – Je vois bien,
respondit-elle, que personne ne nous escoute, mais croyez-moy que si
j’estois en vostre place, j’aurois bien-tost conclud cette affaire, et
vous souvenez que (dittes et faites tout ce que vous voudrez) jamais la
fortune ne vous fera plus de grace qu’elle vous en presente. Comment,
ma maistresse, pouvoir estre Reyne des Bourguignons et ne la vouloir
pas estre ! Vous dites que vous pensez que je sois folle, souvenez-vous
que vous la serez bien davantage, si vous ne vous prevalez du bon-heur
qui se presente. Elle continua encore ce discours avec de semblables
raisons, de sorte que je ne pus m’empescher de sousrire, voyant
l’affection dont elle en parloit. Mais lors qu’elle me vid sousrire,
moitié en colere, elle bransla la teste en me disant : Et bien,
bien ! ma maistresse, vous riez de ce que je vous dis, voulez-vous
gager que vous regretterez, les larmes aux yeux, de ne m’avoir pas
voulu croire ?
Je ne me pus empescher de rire alors tout à fait, qui fut cause
que presque en colere à bon escient, elle s’en voulut aller,
jurant que, puis que je me mocquois d’elle, elle ne me parleroit jamais
d’affaire quelconque, ny me n’advertiroit jamais de chose qu’elle
[382/383] ouyst dire ; mais je la retins, desireuse de sçavoir
au long ce qu’elle disoit, et comme elle l’avoit sceu. Je luy dis donc
en la retenant par la robbe : Mais, Darinée, ne veux-tu pas que
je rie quand tu me dis quelque chose qui me plaist ? Penses-tu que
d’estre reyne, ce soient de si mauvaises nouvelles qu’il en faille
pleurer ? II est vray que tu le dis d’une facon que je ne sçay
si tu en parles à bon escient, ou si tu te mocques. Dy moy, je
te prie, bien au long cette affaire et comme tu la sçais. –
Madame, reprit-elle alors avec une affection que je ne sçaurois
vous representer, je vous dis que, veritablement, si vous voulez, le
roy Gondebaut vous fera reyne des Bourguignons, et qu’il ne tiendra
qu’à vous que cela ne soit bien-tost. – Et que faut-il que je
fasse ? luy respondis-je. – Il faut seulement, dit-elle, que vous
vueilliez espouser le roy qui vous ayme plus que sa vie. – Et comment,
adjoustay-je, sçais-tu ce que tu dis ? – Or, respondit-elle
incontinent, c’est ce que vous ne sçaurez pas devant que vous
m’ayez dit si vous le voulez ou non, car si vous refusiez ce que l’on
vous offre, à quoy faire voulez-vous sçavoir qui vous le
presente ? – Et peux-tu douter, Darinée, luy dis-je, me je ne
reçoive volontiers la couronne des Bourguignons, s’il y a
apparence que je la puisse avoir ? Il faudroit bien que j’eusse perdu
le sens si je faisois cette faute, mais la difficulté n’est pas
en ma volonté, c’est en celle du roy qui peut-estre se mocque de
moy. – Le roy, me respondit-elle, ne se mocque point, et si vous voulez
vous conduire comme vous devez, je mettray la vie, et l’autre encore
que j’attends apres cette-cy, que vous en verrez l’effect plustost
peut-estre que vous ne pensez.
Cette fille parloit avec tant d’assurance que j’avoue, madame, que je
commencay de croire qu’elle en sçavoit plus que moy. Et
incontinent apres, l’ambition qui ne s’esloigne guiere des courages
genereux, me vint chatouiller de sorte, qu’oubliant tout ce que la sage
Clotilde m’avoit commandé, et que je luy avois promis, je fis
resolution de suivre le conseil de Darinée, si je voyois qu’il y
eust apparence. Et pour ce, apres y avoir pensé quelque temps
sans parler et les yeux en terre, en fin je luy respondis : Voy-tu,
Darinée, si tu me parles clairement de cette affaire, et que je
voye qu’il y ait apparence à ce que tu dis, je te promets que je
feray tout ce que tu voudras ; je sçay bien que tu m’aymes et
que par ainsi tu desires mon bien et mon advancement. – Soyez-en
assurée, madame, me dit-elle, que j’ayme vostre bien et le
desire plus que vous-mesme. J’ay esté tousjours nourrie
[383/384] aupres de vous, et s’il plaist à Dieu, je finiray mes
jours en vous servant ; et ayant ce dessein, pourriez-vous bien croire
que je ne desirasse vostre bien et vostre advancement ? Or, madame,
puis que je vous voy resolue de faire en cecy ce que vous devez,
sçachez, je vous supplie, que le roy est tellement
assotté de vous que, si vous voulez, il vous espousera. Et
Ardilan, que vous cognoisez [sic!] bien, me l’est venu dire de sa part
il y a desja cinq ou six jours, et par ce que du premier coup je n’en
ay rien voulu croire, je ne vous sçaurois dire avec quelle
instance il m’a pressée. – Mais, Darinée, luy
respondis-je, en souspirant, ne sçais-tu pas combien les hommes
sont trompeurs ? Et puis qu’est-ce qui peut convier le roy à ce
que tu dis ? – Madame, me respondit-elle incontinent, tous ceux qui
jusqu’icy vous ont recherchée, ils l’ont tous fait pour leur
avantage, parce que ce leur en estoit beaucoup de vous espouser ; mais
en la recherche que le roy vous fait, si ce n’estoit l’amour qu’il vous
porte, quel advantage en pourroit-il pretendre ? et n’avez-vous pas veu
qu’il a bien voulu espouser Cryseide, cette estrangere, pour laquelle
il a fait tant d’edits et tant de poursuites, et ne valez-vous pas bien
autant qu’elle ? Vostre beauté ne cede point à la sienne,
vostre race vaut mieux, et vostre alliance aussi : pour le moins, vous
n’estes point estrangere ; vous n’estes point captive, ny n’avez jamais
esté, Dieu mercy ! le butin des soldats. Or dittes donc avec
moy, madame, si le roy a pris tant de peine pour espouser cette
Cryseide qui vous estoit tant inferieure, pourquoy, puis qu’il le dit,
n’espousera-t’il pas Dorinde, et qui a tant d’avantages pardessus cette
Cryseide ? – Mais, luy dis-je, posons qu’il soit ainsi, que veut
Ardilan que je fasse ? – Il veut, repliqua-t’elle incontinent, en
premier lieu, que vous aymiez le roy, et puis que vous preniez bien
garde d’en parler à personne, et sur tout à Clotilde, car
il faut que vous sçachiez, madame, que cette princesse a
beaucoup d’occasion de vouloir mal au roy, parce que Chilperic, qui
estoit frere du roy, voulut usurper ce royaume, mais le roy qui est si
vaillant, le prit dans Vienne et le fit mourir. Clotilde qui le
sçait, se voyant entre ses mains, n’en ose rien dire, craignant
qu’il ne la renferme parmy les Vestales comme sa sœur. Mais soyez
assurée que, si elle estoit en liberté, elle luy feroit
bien paroistre les effects de sa mauvaise volonté. Tant y a,
madame, que vous devez vous cacher plus d’elle que de personne du
monde, quand ce ne seroit que d’autant que vous estant à son
service, elle mourroit de vous voir eslevée en tel [384/385]
estat qu’il faudroit qu’elle vous obeyst et respectast, autant
qu’à cette heure vous luy rendez et de respect et d’obeissance.
Darinée me sceut de telle sorte representer toutes ces
considerations, et elle treuva en moy un esprit si disposé
à les recevoir que, devant que nous separer, je luy promis de
faire tout ce qu’elle voudroit, pourveu qu’elle s’empeschast bien que
nous ne fussions trompées. O combien il est dangereux de mettre
des personnes interessées prés des jeunes filles !
Dés lors, quelque resolution que j’eusse faite au contraire,
ayant oublié tous les sages conseils de Clotilde et les sermens
qu’elle avoit receus de moy, je fis dessein de ne luy en parler plus,
ou pour le moins de bien voir si le roy ne se mocquoit point, devant
que de luy rien descouvrir de cette derniere affaire. Darinée
transportée de joye me voyant faire cette resolution, me prit la
main : Et moy, me dit-elle, madame, je vous baise à ce coup la
main, non pas comme à Dorinde, mais comme à la reyne des
Bourguignons, telle que desja je vous tiens.
Nous nous separasmes ainsi, et dés le lendemain faisant
sçavoir à Ardilan qu’elle vouloit parler à luy,
elle raconta par le menu tout ce qui s’estoit passé entre nous,
dont il fit paroistre tant de contentement que cette sotte fille en
demeura encore beaucoup plus abusée.
Le jeune prince Sigismond, par l’advis du prudent Avite, avoit
dés long-temps secrettement acquis un des valets de chambre de
Gondebaut, par lequel il estoit adverty de tout ce qui se faisoit de
plus particulier dans sa chambre, et cela sans nul mauvais dessein,
sinon pour remedier quelquefois aux passions trop violentes du roy,
lors qu’il se mettoit en colere contre quelqu’un, ainsi qu’il y estoit
assez sujet, ou bien pour donner ordre aux affaires de l’Estat, selon
qu’il estoit adverty que ce seroit le contentement de Gondebaut. Or de
fortune, quoy qu’Ardilan fust bien fin, et qu’il se prist garde de
n’estre point ouy de personne, lors qu’il parloit au roy de telle
affaire, si est-ce qu’il ne pust si bien faire que ce jeune homme
n’entendist toute cette negotiation, parce que cettuy-cy qui n’avoit
autre dessein que d’escouter, aussi-tost qu’il voyoit que quelqu’un
parloit bas au roy, c’estoit alors qu’il avoit plus de soin de se
mettre en lieu où il pust entendre quelque chose. Cette fois
donc, d’autant qu’il avoit desja remarqué que depuis quelques
jours cet Ardilan traittoit fort particulierement quelque chose de
nouveau, et qu’il [385/386] n’en avoit encore rien pu descouvrir, il se
cacha derriere une tapisserie lors qu’il vid Ardilan, se doutant bien
que le roy estant seul, il ne failliroit pas de luy en parler. Et il ne
fut point deceu, car d’abord qu’il ne vid personne dans la chambre, il
s’approcha du roy, et au commencement luy parla assez bas, mais apres,
relevant la voix, il commença de nommer Darinée et
Dorinde, ce qui luy fit juger que c’estoit d’amour, et peu à
peu, se mettant à se promener dans la chambre, il en ouyt tout
ce qu’il pouvoit desirer, dequoy il donna incontinent advis au jeune
prince qui receut avec un contentement extreme l’advertissement. Non
pas qu’il ne luy faschast fort que le roy continuast ma recherche,
cognoissant bien qu’ayant un mesme dessein, il ne pourroit qu’en
recevoir beaucoup de peine, mais il estoit bien aise de le
sçavoir, afin d’y remedier le mieux qu’il luy seroit possible.
Il le remercia donc, et apres luy avoir fait quelque present, et
prié de vouloir continuer, avec assurance de faire pour luy de
grandes choses, quand l’occasion s’en presenteroit, il luy donna
congé.
Et le lendemain au soir que nous estions dans la chambre de Clotilde,
et que mes compagnes estoient attentives à divers jeux, et que
de fortune j’estois seule à un des bouts de la chambre, il
s’approcha de moy, et voyant que je ne prenois pas garde à luy,
comme estant entierement toute en mes pensées, il me passa les
mains devant les yeux deux ou trois fois, sans qu’au commencement je le
visse, tant j’estois distraite ailleurs. – Vrayement, me dit-il,
Dorinde, c’est à bon escient que vous entretenez vos
pensées. A cette voix je revins à moy, et me frottant les
yeux, comme si je fusse sortie d’un profond sommeil, j’allois cherchant
quelque mauvaise excuse de la faute que j’avois faite, mais luy, en
m’ostant les mains de devant les yeux : Il ne faut point, me dit-il, la
belle fille, que vous ayez honte de vous entretenir toute seule, car je
seray tousjours l’un de ceux qui soustiendront que vous faites fort
bien, puis qu’il est vray que vous ne sçauriez trouver un
meilleur ny un plus bel entretien. – Seigneur, luy dis-je, je voudrois
bien n’avoir pas tant de raison de vous desdire que j’en ay ; le
respect que je vous dois seroit cause que si vous n’aviez parlé
que de la bonté, je n’aurois pas la hardiesse de vous
contredire, parce que la bonte n’estant pas chose qui se voye, on peut
la dire telle que l’on veut, mais ayant mis en avant la beauté
de laquelle tous les yeux peuvent juger, vous me permettrez de dire que
c’est un excez, ou de courtoisie, ou de flatterie. – Si vous [386/387]
pouviez vous voir, me dit-il, avec les yeux de Sigismond, vous ne
parleriez pas ainsi. Mais laissons ce discours qui vous doit estre trop
ordinaire, car je m’assure que tous ceux qui parlent à vous,
vous en disent autant, et me respondez, je vous supplie, si vous voulez
gager avec moy que je devineray ce à quoy vous pensiez quand je
suis venu. – Il seroit bien malaisé, luy respondis-je, que vous
le puissiez faire, puis qu’à peine le pourrois-je dire
moy-mesme, et si j’osois gager avec vous, je le ferois bien sans
crainte de perdre. – Vous ne perdrez jamais rien avec moy, me dit-il,
que ce que vous.voudrez, car je suis tellement vostre que personne ne
le sçauroit estre davantage, et si vous vouliez quelque chose de
moy, quand ce seroit ma vie, elle ne vous seroit jamais refusée.
Je luy respondis en sousriant : C’est sans doute, seigneur, ce soir que
vous avez resolu de vous mocquer de moy, mais vous avez toute
puissance, et je recevray tousjours tout ce qui viendra de vous avec le
respect que je dois. – Vous auriez bien plus d’occasion, reprit-il
incontinent, de faire ce jugement de quelqu’autre que de moy, et celuy
de qui je vous parle, c’est celuy en qui vous pensiez quand je suis
venu vers vous. – Je ne sçay, repliquay-je, ce que vous voulez
entendre, et moins encore quand vous dites que c’estoit en luy que je
pensois, car je n’avois ma pensée qu’à dormir. – Vous
estes trop dissimulée, adjousta-t’il d’une voix un peu plus
basse, car vous repassiez en vous-mesme les discours que le roy vous
tint, quand il fist enclouer vostre cheval.
A ce mot veritablement je rougis, et fus si surprise que, luy le
recognoissant, il continua : Non, non, ma belle fille, ne rougissez
point de ce que je vous dis, car lors que vous sçaurez
l’affection que je vous porte, vous ne serez point marrie que je
sçache les affaires dont je vous parle, vous offrant de vous y
servir avec tant de franchise, que peut-estre ne trouverez-vous jamais
personne qui en puisse tesmoigner davantage. Et pour vous monstrer par
l’effect la verité de mes paroles, je sçay le dessein du
roy, et je vous advertis que, si vous n’y prenez garde, il vous
trompera. Mais, et ce qui est encore plus à considerer, Ardilan
est tellement descrié dans la Cour, qu’aussi-tost que l’on verra
l’accez qu’il commence d’avoir avec Darinée, chacun le jugera
à vostre desadvantage, et croyez que cet advertissement que je
vous donne est le plus salutaire que vous puissiez recevoir de
personne.
II adjousta encore quelques paroles à celles-cy qui me firent
bien cognoistre qu’il sçavoit tout le dessein du roy, et la
menée [387/388] d’Ardilan. Et parce que je creus que de le luy
nier tout à faict, ce seroit luy en faire croire davantage, et
qu’aussi il me sembloit que ce qu’il me representoit n’estoit pas sans
apparence de raison, je luy respondis : Vous me parlez, seigneur, d’une
chose que, si je pensois en vous la celant la pouvoir cacher à
moy-mesme, je mourrois plustost que de la vous advouer, mais puis que,
quoy que je fasse, je ne puis pour mon malheur en estre ignorante, je
confesse que le roy a fait ce que vous m’avez dit, et que depuis j’ay
fort bien recognu qu’Ardilan a plus de communication avec
Darinée que je ne voudrois. Mais, seigneur, quel remede y a-t’il
puis que c’est le roy, sinon de m’en aller si loing de ses Estats, que
jamais personne qui me cognoisse maintenant n’entende mon nom ? Car ne
croyez pas, continuay-je, que je ne sçache bien que le roy se
mocque de moy, mais ce qui m’en fasche, c’est que cependant chacun en
jugera ce qui luy plaira. Et puis, seigneur, que vous m’en parlez si
avant, et que le tiltre que vous portez de chevalier, outre celuy de
grand prince, vous oblige d’assister les dames affligées, je
vous supplie de me dire ce qu’il vous semble que je doive faire. – Ma
belle fille, me respondit-il, croyez que l’affection que je vous porte
ne me permettra jamais de vous refuser ny assistance ny conseil que
vous vueilliez de moy. J’ay peur que l’on ne prenne garde que nous
parlons trop longuement ensemble ; à la premiere fois que je
pourray vous entretenir, je vous en diray davantage. Cependant fuyez
l’amour du roy, et croyez-moy qu’elle est grandement ruyneuse pour
vous, et sur tout gardez-vous d’Ardilan.
Tels furent les premiers discours qu’il me tint, et parce qu’il
s’estoit apperceu que Clotilde avoit jetté les yeux deux ou
trois fois sur nous, il s’en alla en mesme temps vers elle luy raconter
ce qui s’estoit passe entre nous. Mais il se garda bien de luy dire les
assurances qu’il m’avoit données de sa bonne volonté,
seulement il luy fit entendre ce qu’il m’avoit dit du roy, et
qu’Ardilan commençoit de parler à Darinée.
Et voyez s’il estoit fin ! Exprés pour faire qu’elle essayast
avec plus de peine de me divertir du roy, il fit semblant d’avoir
recogneu que je n’estois pas tant esloignée de cette recherche
que je luy faisois paroistre, et qu’Ardilan estoit si fin et si
cauteleux, que si l’on n’y prenoit bien garde, il m’y embarqueroit
insensiblement. Clotilde qui veritablement ne vouloit point que je
fusse trompée, luy promit d’y avoir l’œil de telle sorte que ny
elle ny [388/389] moy ne serions point deceues, mais aussi que de son
costé il prist la peine de luy ayder, car il leur seroit bien
plus aisé, lors que tous deux y travailleroient, de divertir les
desseins du roy, et de recognoistre les finesses de cet homme.
O dieux ! que c’est une cruelle destinée que la nostre, d’estre
contraintes de vivre parmy nos ennemis ! car quel ennemy plus cruel
pouvons-nous avoir que l’homme, puis que jamais il ne se lasse de nous
travailler ? Si ce n’eust esté cet impitoyable naturel qu’ils
ont tous, pourquoy le roy, en l’aage où il estoit, ne m’eust-il
laissé vivre en repos au service de cette sage princesse ?
Pourquoy Ardilan eust-il pris la peine de gaigner Darinée avec
tant de soing ? Mais pourquoy le jeune Sigismond eust-il laissé
tant d’autres bons desseins qu’il pouvoit avoir pour tromper et
Clotilde et moy ? Quand j’ay long-temps pensé sur ces choses, il
faut en fin que j’advoue estre vray ce que l’on dit, que tout l’univers
se maintient par des choses contraires, et que nostre contraire, c’est
l’homme, ou pour mieux dire que les dieux ne voulans pas qu’il y eust
en terre un parfait contentement pour nous, y ont produit des hommes
seulement pour nous tourmenter.
Et voyez, je vous supplie, jusques où passa la finesse et
l’artifice de ce jeune prince ! Depuis ce jour, il ne trouva jamais
occasion de parler à moy, qu’il ne me fist de nouvelles
assurances de sa bonne volonté, et cependant il faisoit
soubsmain que Clotilde me parloit continuellement contre Gondebaut et
contre Ardilan, et ils y travaillerent bien de telle sorte, qu’enfin je
commençay d’entrer en doute des promesses du roy, me semblant
que les raisons que Sigismond m’alleguoit avec tant d’apparence de
bonne volonté n’estoient point mauvaises, mais ce qui m’estonna
le plus, ce fut les longueurs et les dilayemens du roy depuis ma
response. Et parce que j’avois jusques alors tenu caché à
la princesse le dernier discours qu’Ardilan avoit fait à
Darinée, je me resolus en fin de le luy declarer, tant parce que
j’eus peur que le prince qui en sçavoit quelque chose ne le luy
dist, et qu’elle n’en fust offensée contre moy, que pour estre
tres-assurée que la princesse m’aymant comme elle me faisoit
paroistre, elle se resjouiroit de ma future grandeur, s’il y avoit
apparence que la promesse que l’on me faisoit pust avoir effect, ou
qu’autrement elle m’ayderoit à me desabuser.
Un soir donc qu’elle estoit dans le lict, et que suivant sa coustume,
elle m’appella, je luy dis, non pas sans rougir : Cette bougie,
[389/390] madame, que je tiens en la main, car tant que j’estois
à genoux aupres d’elle, j’avois accoustumé d’y en avoir
une, vous fera bien voir que j’ay honte de ce que j’ay à vous
dire ; mais mon devoir qui est plus puissant, me contraint de vous
faire un discours qu’il est necessaire que vous entendiez.
Sçachez donc, madame, que ce matin Darinée m’a
porté une parole de la part du roy qui est bien gratieuse, (et
je feignois que c’estoit le jour mesme, de peur qu’elle ne creust que
je le luy eusse voulu celer), mais, madame, je ne sçay si
j’auray la hardiesse de la vous dire. Clotilde en sousriant, comme en
colere me respondit : Le roy ne se lassera-t’il jamais de m’offenser en
vous desobligeant ? J’advoue que c’est trop opiniastrer un meschant
dessein. Mais, Dorinde, dites hardiment ce que c’est, et croyez
qu’autant que je suis en colere contre luy, autant vous en
sçay-je bon gré. N’est-ce pas encore quelque lettre ? – O
madame ! luy dis-je, c’est bien autre chose qu’une lettre. – Est-ce
point, reprit-elle, quelque present ? – C’est bien, repliquay-je, un
present, et des plus grands qu’il puisse faire, mais il n’est qu’en
discours. – Si vous vous repaissez de paroles, adjousta-t’elle, je
m’assure que vous aurez bien le moyen de vous maintenir en bon poinct,
car c’est une viande de laquelle il ne vous laissera jamais avoir faute
! Mais en effet, qu’est-ce que Darinée vous a dit de sa part ? –
Je vous supplie, luy dis-je en sousriant, d’en rire donc devant que je
vous le die, car je vous assure que ce message le vaut. Sçachez,
continuay-je, apres m’estre teue quelque temps, que Darinée
toute empressée est venue me trouver dans le lict, pour me dire
que le roy me veut espouser. Jugez, madame, si je me suis
mocquée d’elle, autant qu’Ardilan a fait de moy, lors qu’il luy
est venu porter ces nouvelles. – Le roy, reprit Clotilde, vous veut
espouser ? – Ardilan, repliquay-je, l’a juré avec mille serments
à Darinée, et luy a donné charge de me le dire. –
O ma fille ! s’escria incontinent la princesse, donnez-vous garde de le
croire, c’est une pure meschanceté, le poison est caché
sous le sucre, ce n’est que pour vous ruyner. Et pour vous le faire
paroistre, dittes à Darinée qu’elle fasse response
à ce cauteleux, que si le roy a ce dessein si honorable et si
avantageux pour vous, il faut seulement qu’il me le die, et que pour
certain je n’y contrediray jamais. S’il en fait refus, croyez, qu’il
vous veut tromper, car à quelle occasion le roy se voudroit-il
marier à cachette, ou encore qu’il le voulust, comment
pourroit-il penser qu’une telle action pust demeurer secrette ? Non,
[390/391] Dorinde, soyez assurée que ce n’est pas le dessein du
roy, mais celuy-là seulement d’Ardilan qui ne se soucie
d’engager son maistre, à quelque prix que ce soit, pourveu qu’il
obtienne ce qu’il desire. C’est pourquoy je suis d’advis que si vous ne
voyez promptement les effects de ces paroles, vous deffendiez si
absolument à Darinée de parler à Ardilan qu’il
n’ait plus sujet d’esperer de vous pouvoir tromper. Et sur ce discours,
continua-t’elle, je m’estonne que Darinée ait eu si peu
d’entendement que d’avoir voulu non seulement se charger de le vous
dire, mais de l’escouter ; et assurez-vous qu’il faut que cet homme
l’ait gaignée, ou par presens, ou par quelqu’autre artifice. Et
si cela est, je suis d’advis que vous vous defassiez d’elle le plustost
que vous pourrez, car ce n’est pas fait sagement que de nourrir aupres
de soy des personnes de cette humeur. – Madame, luy respondis-je
froidement, je ne manqueray point en chose quelconque que vous m’ayez
commandée. Et quant à ce qui est de Darinée, c’est
la verité que j’en suis demeurée aussi estonnée
que vous estes, et n’eust esté que je vous en voulois donner
advis, pour sçavoir comme j’avois à m’y conduire, elle ne
s’en fust pas allée sans response, mais j’espieray de telle
sorte ses actions, que j’en descouvriray la verité.
Quelques jours s’escoulerent devant que j’eusse le courage de rompre
entierement avec le roy, car l’esperance d’une telle grandeur de
laquelle j’estois chatouillée, me faisoit aller dilayant.
Cependant le jeune Sigismond, qui estoit adverty de ce que je vous ay
dit, feignant de me vouloir destourner de l’amour du roy, ne perdit pas
la moindre occasion de me faire paroistre la sienne, mais toutesfois
avec tant de discretion que Clotilde ne s’en pouvoit appercevoir. Au
contraire il monstroit de desappreuver de sorte cette façon de
vivre, qu’elle eust plustost creu toute autre chose, que non pas
Sigismond amoureux ; mais lors qu’il estoit en lieu où personne
ne pouvoit ouyr ses discours, il ne cessoit jamais de me donner de
nouvelles asseurances de sa bonne volonté ; et j’avoue que si
j’eusse eu à choisir, l’amour du fils m’eust bien fait quitter
celle du pere. Et cela fut cause que je ne dis jamais à Clotilde
celle qu’il me portoit, quoy que je cogneusse bien que je le devois
faire, mais la crainte, outre cela, que j’eus de mettre contre moy en
mesme temps et le pere et le fils, m’empescha de le luy dire.
Un jour que nous estions dans les jardins de l’Athenée, car
desja [391/392] la rigueur de l’hyver estoit passée, et les
arbres commençoient de reprendre leur chevelure, Sigismond, qui
depuis quelque temps estoit tousjours parmy nous, me prit sous le bras,
et m’ayant un peu separée de mes compagnes : Ma belle fille, me
dit-il, je m’assure que vous ne pouvez plus douter de l’affection que
je vous porte ; et cela estant, est-il possible que vous n’ayez point
pitié de moy ? – Seigneur, luy dis-je, encore que ce que vous me
dites soit en vous jouant, si est-ce que je ne laisse pas de vous estre
grandement obligée dequoy vous prenez la peine de le dire, de
quelque façon que ce soit, et je le reçois de cette sorte
du prince Sigismond, avec le respect que je dois. – Si je pensois,
adjousta-t’il, que vous crussiez ce que vous me dites, je jure que je
me plaindrois bien fort de vous, mais je sçay que cette response
est ordinaire dans la bouche des belles qui vous ressemblent, et c’est
pourquoy je vous conjure par la chose du monde que vous estimez le
plus, de me dire si vous ne cognoissez pas assurément que le
prince Sigismond est amoureux de vous. – Vostre desir, luy dis-je, est
trop fort pour ne retirer la verité de mon ame, pour
cachée que je l’y voulusse tenir. Sçachez donc, seigneur,
qu’il est vray que je croy que vous ne me voulez point de mal, mais
comment en voudriez-vous à une personne qui vous honore comme je
fay ? – Vous avez raison, ma belle fille, reprit-il incontinent,
d’avoir cette creance, car il n’y a rien au monde d’assuré si
mon affection ne l’est, et j’eslirois plustost de me hayr moy-mesme,
que de ne vous aymer point. – Cette creance, luy dis-je, ne vous peut
servir de rien, et me peut estre fort desadvantageuse. – Cette creance,
reprit-il, est ce qui me peut donner le plus grand contentement que
j’espere en toute ma vie, et ne vous peut jamais rapporter aucun
desplaisir, et vous en pouvez tirer une assurance infaillible, puis que
jamais chose qui vous puisse estre ennuyeuse ne me sçauroit
plaire. – Je sçay bien que le prince Sigismond, luy
respondis-je, est la mesme courtoisie, et qu’il est serviteur de toutes
les dames. – Il est vray, reprit-il incontinent, que j’honore toutes
celles de vostre sexe, mais pour l’amour de vous. – Mais, seigneur, luy
dis-je en l’interrompant, cette peine que vous prenez, si vos paroles
sont veritables, ne vous sera-ce pas un travail inutile, et à
moy un honneur bien cher vendu si l’on vient à s’en appercevoir,
car que pouvez-vous esperer de moy, et quels discours n’en fera-t’on
point à mon desadvantage, si on le sçait ? – Dorinde, me
respondit-il alors, avec un visage plus serieux, [392/393] je ne vous
diray pas comme le roy, que je vous espouseray, car je ne vous
tromperay jamais, mais je vous diray bien par ma foy, que je voudrois
vous pouvoir espouser, et je ne croy pas que, quand ce que je dis
viendroit à estre sceu de tout le monde, il y eust personne qui
vous en pust blasmer ; au contraire, puis que nul homme d’honneur n’a
cette envie pour personne qu’il n’honore et n’estime beaucoup, je crois
qu’on n’en sçauroit faire de jugement qui ne vous fust
advantageux. Quant à l’utilité que j’en pretends, vivez,
ma fille, avec cette creance que je vous estime si fort, que je n’en
veux autre chose que le contentement de vous aimer, et si avec cette
cognoissance vous preniez quelque volonté d’avoir agreable cette
affection, je pourrois dire que mon plus grand desir seroit accomply.
Je voulois luy respondre, lors qu’une de mes compagnes me vint dire que
Clotilde avoit affaire de moy. Cela fut cause que nostre discours fut
interrompu, dequoy je ne fus pas marrie, car je voyois bien que
l’affection et la soubmission de ce jeune prince, commençoient
de m’embarrasser. Mais, ô dieux ! avec combien de soing celles de
nostre aage se doivent-elles garder de semblables rencontres ! Je
venois d’estre deceue de trois ou quatre personnes, je n’estois pas
encore hors de la tromperie que le pere me brassoit, et je ne
sçay comment je me laissois peu à peu prendre aux
flatteries du fils ! Et le pis, c’estoit que je le cognoissois et ne
m’en pouvois garantir.
Depuis ce jour, ce prince continua de sorte cette recherche, que
Clotilde faillit de s’en prendre garde, mais luy, qui estoit et fin et
advisé, aussi-tost qu’il s’en appercevoit, demeuroit tellement
retiré, et avec une telle indifference en ce qui estoit de moy,
qu’elle en perdoit incontinent l’opinion, outre que de mon costé
j’aydois à cet artifice en tout ce que je pouvois,
l’advertissant quand quelquefois il se descouvroit trop, et le
conjurant autant qu’il m’estoit possible de vivre avec discretion. Et
je ne prenois pas garde que ces advertissemens estoient autant
d’assurances que je luy donnois de la bonne volonté que j’avois
pour luy, ce qui luy donna tant de hardiesse, qu’il commença de
m’escrire, et peu apres de me faire de petits presents, qu’au
commencement il couvroit par une bien-vueillance qu’il portoit à
toutes celles qui servoient Clotilde, ausquelles à mon occasion
il en faisoit de mesme, pour avoir la commodité de me donner,
sans qu’on le pust soupçonner d’une plus particuliere affection.
D’autresfois il jouoit [393/394] avec moy, et se laissoit perdre
à dessein des discretions, et quoy que ses presens ne fussent
jamais sans le congé de la princesse, si est-ce que tousjours il
les accompagnoit secrettement de quelque lettre ou de quelques vers. Je
me souviens qu’il me donna un esventail qui estoit fort beau, et
ensemble tels vers.
SONNET
Sur un esventail.
Trop heureux esventail, que je
porte d’envie
Quand je me considere, au bon-heur qui t’attend !
Que je serois heureux si j’en avois autant !
Et que j’estimerois la douceur de la vie !
Tu baiseras la main qui m’a l’ame
ravie,
Et le feu de ses yeux quelquesfois esventant,
De cent et cent baisers elle t’ira flattant,
Comme pour payement de l’avoir bien servie.
Je te donne, esventail, à
celle à qui je suis :
Tu seras aupres d’elle, et moy je ne le puis,
Tant est grand ton bon-heur et mon malheur extreme.
Que le cruel destin se mocque
bien de moy
Puis, heureux esventail, que je fay plus pour toy
Qu’il ne m’est pas permis de faire pour moy-mesme
J’eus plusieurs autres semblables vers en diverses occasions, et
des lettres aussi, selon le sujet des presens, ou des accidens qui nous
arrivoient, mais tousjours avec tant de discretion, que jamais la
princesse ne s’en apperceut, ny Gondebaut. Et parce que je
sçavois quelle part Ardilan avoit en la confidence de
Darinée, je me cachay autant d’elle que de tout autre, car
j’advoue que la jeunesse de ce prince et le bon naturel que je
cognoissois en luy avoient tant gaigné sur moy, que peu à
peu je m’estois grandement destachée de Gondebaut, parce
qu’outre l’amitié de Sigismond, Clotilde estoit continuellement
apres moy à me representer l’humeur changeante du roy, et
combien les affaires de son Estat esloignoient l’effect des esperances
qu’il me donnoit. [394/395] Je disputay longuement en moy-mesme, mais
en fin quelque bon Demon m’ouvrit les yeux, et me fit voir que tout ce
qu’Ardilan me disoit n’estoit qu’un artifice. Je me resolus donc par le
conseil de Clotilde de l’essayer, afin de ne demeurer pas plus
longuement en cette tromperie. Un soir que Darinée, par le
conseil de ce fin et ruzé Ardilan, me pressoit plus que de
coustume : Darinée, luy dis-je, croyez-vous bien qu’Ardilan soit
veritable ? – Ah ! madame, me respondit-elle, il mourroit plustost que
de me mentir. – M’amie, luy dis-je, que vous estes abusée ! je
sçay d’assurance qu’il se mocque de vous et de moy ; et pour
vous monstrer que j’en suis fort bien advertie, vous m’avez dit qu’il
vous avoit promis de vous espouser. – Il est vray, madame, me
respondit-elle, mais avec vostre congé. – C’est bien ainsi que
je l’entends. Mais respondez-moy, je vous supplie, s’il n’est point un
abuseur, à quoy tient-il qu’il ne le faict ? – Madame, me
dit-elle, je ne l’en ay pas pressé, mais je croy bien
qu’aussi-tost que je feray semblant de le desirer, il s’y portera
encore avec plus d’affection que moy. – Or bien, Darinée,
adjoutay-je, des petites choses on vient bien souvent à la
cognoissance des plus grandes. N’est-il pas vray que si Ardilan vous
trompe en la promesse qu’il vous a faite, il y a apparence qu’il en
fasse de mesme en ce qui me touche ? – Je le croy
tres-assurément, me respondit-elle. – C’est pourquoy, repris-je,
pour cognoistre s’il ne ment point en ce qui est du roy, je suis d’avis
que nous en fassions la preuve par luy-mesme. Pressez-le donc de vous
espouser, et dittes-luy pour vostre excuse que toutes vos compagnes, et
mesme Clotilde, desappreuvent cette estroitte pratique, et qu’il faut
qu’il fasse cognoistre à chacun son dessein, en vous tenant la
parole qu’il vous a donnée, ou bien qu’il se retire tout
à fait de vous. Et je m’assure, adjoustay-je, que vous le verrez
bien-tost refroidy. – Je ne sçaurois m’imaginer, dit
Darinée, qu’une personne telle qu’il est manque à sa
parole, et tout ce qui m’en fasche, c’est qu’il faudra que je
m’esloigne de vostre service, qui seroit bien le plus sensible
desplaisir que je sçaurois jamais recevoir. Et disant ces
dernieres paroles, les larmes luy vindrent aux yeux. Je sousris de voir
sa simplicité, et je luy dis : Non, non, m’amie, ne pleurez pas,
et vous assurez qu’Ardilan nous empeschera bien toutes deux de nous
separer.
Or voyez ce qui advint. Darinée ne faillit de parler à
Ardilan à la premiere fois qu’elle le vid, comme je luy avois
commandé, et quoy que ce cauteleux fust des plus fins et des
plus rusez de [395/396] la Cour, si est-ce qu’il fut surpris, et qu’il
demeura long-temps sans luy respondre ; en fin il reprit la parole, et
luy demanda qui luy avoit donné ce conseil. – Celuy qui me l’a
donné, luy dit-elle, ne veut pas me tromper, et moins encore
desire-t’il que l’on parle plus longuement à mon desadvantage de
nostre practique ; et ne croyez pas que vous soyez, non plus que moy,
exempt de ce blasme, car outre que l’on dit que vous me voulez abuser,
ce que je ne sçaurois croire, encore fait-on courre le bruit que
la tromperie que vous me faites est seulement pour avoir le moyen de
parler ou de faire parler à Dorinde de la part du roy. – O Dieu
! dit incontinent le cauteleux, vous vous estes infailliblement
declarée à quelqu’un de ce qui concerne le roy, et par ce
moyen vous m’aurez ruiné aupres de mon maistre. Darinée
luy respondit : Ne pensez pas que je sois si peu discrette, mais il est
vray que je ne pouvois parler à Dorinde des choses que vous me
disiez sans luy declarer par quel moyen je les sçavois, et soubs
quel pretexte vous me les aviez dites. – Et est-ce Dorinde, reprit-il,
qui vous a donné le conseil duquel vous parlez ? – Prenez,
adjousta Darinée, que ce soit elle ; tant y a que, qui que ce
soit, il a raison, car je sçay bien que la plus grande partie de
mes compagnes desapreuve nostre estroitte practique. – C’est parce,
reprit Ardilan, qu’elles ne sçavent pas nostre dessein. – Et
c’est bien pourquoy, adjouta-t’elle, pour n’estre plus long-temps cause
qu’elles ayent cette opinion de moy, je vous supplie, si vous avez
volonté de m’espouser, de le faire promptement, car pour vous
dire la verité, Clotilde s’en offense et ne trouve pas bon, si
vous ne vous declarez, que nous continuions de vivre comme nous avons
fait.
II demeura quelque temps sans luy respondre, tenant les yeux arrestez
contre terre, ce qui donna sujet à Darinée toute
offensée de dire : Et qu’est-ce, Ardilan, qui vous empesche de
me respondre ? Sont-ce les mauvaises nouvelles que je vous ay dittes ?
Et quoy ? je pensois que, quand je vous ferois ce discours, vous le
recevriez à bras ouverts et que vous remercieriez le Ciel de
vous faire obtenir ce que vous montriez de desirer si fort, et au
contraire, je vous voy muet comme si l’on vous avoit couppé la
langue ! – Darinée, respondit alors Ardilan, le silence que vous
avez remarqué en moy, et qui vous a donné occasion de me
soupçonner de peu de bonne volonté envers vous, n’est pas
procedé de ce que vous avez pensé, mais d’une
difficulté que je vois en cette affaire que vous ne jugerez pas
petite. Lors que j’ay fait [396/397] sçavoir au roy le desir que
j’avois de vous espouser, il me dit qu’aussi-tost que je serois
marié, je ne me soucierois plus de l’amour qu’il porte à
Dorinde ; et parce que je luy juray le contraire, il me repliqua : Je
sçay mieux que vous combien la possession de ce que l’on aime
occupe l’esprit d’une personne. Que si cela arrivoit, il vaudroit
autant que je fusse mort, car de qui me pourrois-je servir en cette
affaire ? C’est pourquoy je vous commande sur tout, si vous desirez de
me plaire, de ne penser point à ce mariage que je mien ne soit
fait. Mais, Darinée, dit-il, la prenant par la main,
assurez-vous sur moy que je vous contenteray bien tost.
Alors Darinée, cognoissant presque la tromperie qu’on nous
vouloit faire, ne pouvant dissimuler le desplaisir qu’elle en avoit :
Et s’il est vray, luy dit-elle, que le roy ait dessein d’espouser
Dorinde, à quoy tient-il qu’il ne le fasse ? – O Darinée,
luy respondit-il, les affaires des roys ne se gouvernent pas comme
celles des particuliers : un grand prince a des considerations pour son
Estat et pour le bien de son peuple que nous ne pouvons penetrer. Si
vous sçaviez l’affection que le roy porte à Dorinde, vous
vous estonneriez, aussi bien que j’ay fait plusieurs fois, comme,
mettant en arriere toute autre consideration, il ne court à
l’execution de ce mariage. Mais au contraire, il est si sage et si
prudent que surmontant cette violente passion, il va temporisant
jusqu’à ce qu’il ait mis tel ordre au bien de ses affaires que,
sans nul peril, il puisse jouir de ce contentement que sur toute chose
il desire. Et croyez que, quand il sera temps, il ne faudra point que
personne l’en sollicite, car l’amour qu’il porte à Dorinde l’en
fait assez souvenir.
Alors Darinée, cognoissant que l’advis que je luy avois
donné n’estoit que trop veritable : Or bien, luy dit-elle,
Ardilan, j’entends si peu aux affaires d’Estat que je m’en remets bien
à ceux qui les manient. Mais puisque vous ne me pouvez espouser
que le roy ne soit marié, et que son mariage ne se peut
accomplir que les affaires de son Estat ne le luy permettent, je suis
d’advis que vous ne me voyez plus, ny par mesme moyen vous ne me
parliez plus de Dorinde, que la prudence du roy n’ait mis tel ordre
à ses affaires, qu’il luy puisse permettre de faire ce qu’il a
promis, et vous donner le congé qu’il vous faut pour tenir
vostre parole.
Et à ce mot, sans vouloir l’escouter plus long-temps, elle se
retira dans ma chambre si en colere contre Ardilan et contre le roy,
qu’aussi tost qu’elle me vid elle ne put s’empescher de me raconter
tout ce qu’elle luy avoit dit, mais avec tant de passion
[397/398]qu’encore que j’eusse bien du sujet d’estre fasche de cette
trahison, toutesfois je ris de sa colere.
Mais voyez, je vous supplie, comme la fortune ne me veut jamais laisser
en repos et comme il semble que sans cesse elle attache pour moy un mal
à un autre plus grand ! Lors que Darinée s’en alla de
cette sorte, encore qu’elle ne voulut tesmoigner le desplaisir qu’elle
en recevoit, si ne put-elle empescher que les larmes ne luy en vinssent
aux yeux ; et cela fut cause que voulant prendre son mouchoir, elle
tira ensemble de sa poche les vers que le prince Sigismond m’avoit
envoyez, lors qu’il me donna l’esventail duquel je vous ay
parlé, et qu’elle avoit pris sans mon sceu dans ma pochette en
nettoyant mes habits. Et parce que ce papier estoit petit, et qu’elle
estoit à moitié hors d’elle-mesme, elle ne prit pas garde
lors qu’il tomba, mesme qu’elle s’en alloit le plus viste qu’elle
pouvoit pour n’ouyr les excuses d’Ardilan. Ce cauteleux le releva
promptement, et le voyant plié fort menu-, comme sont
ordinairement semblables escrits, il pensa qu’il y pourroit apprendre
apprendre quelque chose qui luy feroit descouvrir d’où cette
resolution de Darinée procedoit. Il s’en alla donc le plustost
qu’il pust en son logis, et là, n’estant veu de personne, il
desplia ce petit papier, le leut et releut diverses fois, sans pouvoir
juger qui l’avoit escrit, ny à qui il s’addressoit. Toutesfois
il eut bien opinion que ce devoit estrê quelque chose qui
s’addressoit ou à elle ou à moy et qu’à laquelle
des deux que ce fust, il luy serviroit d’une grande. excuse aupres du
roy, en luy disant le changement de sa negotiation; Et pour ne perdre
point de temps, s’en alla à l’heure mesme trouver Gondebaut,
auquel il ne cacha une seule parole de Darinée. Et apres en
avoir longuement discouru ensemble, et que le roy eut monstre de
ressentir grandement la perte de l’espérance qu’il avoit
conceue, Ardilan continua de cette sorte : Or, Seigneur, je ne me puis
imaginer quel malheureux démon a voulu contrarier vdstre
contentement, car de penser que ce soit Clotilde, je ne me le puis
figurer, quoy que Darinée m’en ait bien dit quelque chose, mais
je’croy que c’est pour couvrir avec plus d’artifice celuy en qui est la
vrâye cause. Je tiens Clotilde pour plus avisée qu’elle ne
seroit pas si elle avoit commis cette faute, puis que l’obligation
qu’elle vous a est si grande et qu’en un moment vous la pouvez traitter
de telle façon que son ingratitude et son imprudence seroient
extrêmes si elle pensoit à chose qui vous pust. desplaire.
Mais ce qui me le fait encore mieux juger, [398/399] c’est que cette
sotte de Darinée en tirant son mouchoir a laissé cheoir
ce papier que j’ay relevé sans qu’elle Fait veu, et par luy j’ay
appris qu’il y a quelque amant caché, ou d’elle ou de Dorinde,
je n’ay pu recognoistre l’escriture. Et s’il vous plaist, dit-il, luy
tendant le papier, vous pourrez voir, seigneur, que je dis vray.
Le roy alors le prenant, il n’eut pas plustost jette l’ œil dessus,
qu’il recognut l’escriture du prince Sigismond, ce qui luy fist dire en
s’escriant : Ah ! Ardilan, il ne faut point aller au devin pour
sçavoir qui l’a escrit, ny moins pour juger d’où vient le
changement de Dorinde. C’est Sigismond qui l’aime, et qu’elle aime,
sans doute ; voilà sa main, et voilà le sujet du discours
de Darinée.
A ce mot, jet.tant le papier sur une table, et se pliant les bras l’un
dans l’autre, il se mit à marcher à grands pas par la
chambre tellement estonné de cet accident qu’il demeura plus
d’un quart d’heure sans proférer une seule parole. En fin tout
en furie : Je veux, dit-il, que cet outrecuidé et cette
malavisée se repentent à bon escient : l’un de la
hardiesse qu’il a eue, et l’autre de son imprudence, et si je ne les
chastie tous deux, comme ils méritent, qu’on ne me tienne jamais
pour le roy Gondebaut. Et pour commencer, continua-t’il, se tournant
vers luy, allez’, ArdiJan, à cette heure mesme trouver
ClotiÎde, et luy dittes que j’entends que Dorinde luy fait tant
de honte par sa façon de vivre, que je veux que ce soir mesme
elle la renvoyé chez Arcingentorix, et luy fasse entendre le
sujet pour lequel elle ne la veut garder. Et de là allez trouver
Sigismond, et luy dittes qu’il se retire dans les Gallo-Ligures,
où je le confine jusqu’à ce qu’autrement il sçache
ma volonté, et qu’il parte demain de si grand matin que personne
ne le voye ; que s’il manque d’obéir à mon commandement,
je le mettray en lieu où je luy apprendray son devoir.
Et apres, se remettant à marcher, il frappoit du pied en terre,
enfonçoit son chappeau, et faisoit des actions d’une" personne
transportée. Ardilan, le voyant en cet estât, fust le plus
empesché du monde, car d’aller faire ces messages et à
ClotiÎde et à ce prince, il prevoyoit bien que ce seroit
sa ruine, et qu’il couroit la plus dangereuse fortune qu’il
sçauroit avoir par le desplaisir que Sigismond en recevroit, qui
desja ne luy vouloit pas beaucoup de bien. De rie faire aussi ce que le
roy luy avoit commandé, il le voyoit si transporté de
colere, qu’il en craignoit encore quelque chose de pire, si bien qu’il
ne fut jamais plus empesché, et se [399/400] repentit plusieurs
fois d’avoir montré ce papier, puis qu’il estoit pour causer
tant de maux.
1l n’y avoit personne dans la chambre sinon le roy et Ardilan, mais en
la garderobbe qui la touchoit, de fortune il s’y rencontra celuy que
Sigismond avoit gaigné, et qui, oyant nommer le nom de
Sigismond, presta l’oreille fort attentivement à ce que disoit
le roy. Il entendit donc le rude commandement qu’il avoit fait à
Ardilan, dequoy il jugea qu’il falloit à l’heure inesme adrertir
Sigismond, et pour cet effet il sortit promptement par un degré
desrobé, et s’en courut vers ce jeune prince qui. estoit alors
retiré dans un petit cabinet, et de fortune avoit en ce temps
achevé de m’escrire ces vers qu’il me donna depuis.
MADRIGAL
Voy, Dorinde, quels sont tes
charmes :
La neige se fond au soleil,
Mais mon c œur se fond tout en larmes
Quand je suis loing de ton bel œil.
Seigneur, luy dit-il, je viens le plus diligemment que je puis
vous advertir d’une chose à laquelle il faut que vostre prudence
pourvoye, autrement je crains qu’il ne vous en arrive quelque grand
desplaisir. Il y a quelque temps qu’estant aux escoutes, suivant le
commandement que vous m’avez fait, au lieu d’ouyr quelque chose qui
vous concernast, j’appris que le roy estoit grandement amoureux de
Dorinde, et qu’il se servoit en cette affaire d’Arëilan, comme je
vous ay dit, mais aujourd’huy Ardilan a porté au roy des vers
que vous avez faits pour Dorinde en luy donnant un esventail. Et
d’autant que Darinée fille de chambre de Dorinde a fait une
response à Ardilan toute autre que de cous-tume, le roy a creu
que cela venoit de Dorinde qui estoit amoureuse de vous. Vous
sçavez, seigneur, qu’il n’y a point de passion plus violente en
l’amour que la jalousie : le roy est entré en une telle colere
contre vous et contre elle, qu’il a commandé à Ardilan de
dire de sa part à Clotilde qu’elle la renvoyé incontinent
à Arcingentorix, et luy fasse sçavoir que c’est à
cause que ses depor-tements sont si honteux, qu’elle ne veut plus la
tenir en sa compagnie. -’ Est-il possible, interrompit le jeune prince,
que le roy [400/401] se laisse de telle sorte transporter à sa
passion qu’il ne voye pas l’injustice qu’il exerce contre cette sage
4fille ? – 0 seigneur! reprit-il, cela n’est pas tout, son despit s’est
end encore contre vous. – Contre moy ? dit Sigismond. – Contre vous,
adjousta-t’il. Mais, seigneur, je ne sçay si je le vous oseray
dire. – Dittes, dittes hardiment, répliqua le prince, ne
craignez point qu’il y ait rien qui me puisse fascher davantage, que la
honte qu’il prépare à Dorinde. – Seigneur, continua cet
homme, il a commandé à Ardilan de vous venir trouver, et
de vous dire de sa part que vous partissiez demain de si grand matin
que personne ne vous vist pour vous aller confiner dans les
Galloligures, jusqu’à ce que vous receussiez autre commandement
de luy, ad joutant tant de menaces à ce message, que je ne croy
pas qu’il ne soit hors du sens. – Mon amy, dit le prince en sousriant,
le roy passera sa colere avec le temps, et il ne nous fera peut-estre
pas tout le mal qu’il dit. Cependant je vous remercie de la peine que
vous prenez pouf moy, que je vous prie de continuer, et de croire que
je mourray jeune, ou que je vous donneray sujet de dire qu’en me
servant vous n’avez point servy un prince ingrat ny mescognoissant.
Allez donc pour essayer si vous entendrez quelque nouvelle sur cette
affaire, et ne faillez de m’en advertir incontinent, afin que j’y
puisse donner quelque remede.
Ils se séparerent de cette sorte, et Sigismond me vint trouver,
mais en une’si grande colere contre Gondebaut que, si je ne l’eusse
retenu, je croy qu’il fust sorty du respect que le fils doit à
son pere, et j’advoue que cette action me pleut infiniment en ce jeune
prince. – Dorinde, me dit-il, apres m’avoir raconté tout ce que
vous avez entendu, je voy bien que tout ce mal vous est procuré
par l’affection que je vous porte, et que c’est mon malheur qui vous
enveloppe en ma mauvaise fortune, mais si faut-il que je vous die
l’opinion que j’ay. Je ne croy pas que le grand courroux du roy
précede entierement de l’amour qu’il void que je vous porte,
mais beaucoup plus de la bonne volonté qu’il craint que vous
ayez pour moy ; que si j’estois si heureux que sa- crainte fust
véritable, je vous donnerois le conseil que je suis
résolu de prendre. – Vous ne devez point douter, seigneur, luy
dis-je, que vostre bonne volonté ne m’ait obligée
à vous honorer comme je dois. – De l’honneur, me responait-il,
je n’en demande que çie ceux qui me le doivent comme à
leur futur seigneur, mais de Dorinde, je ne requiers pas une chose de
si peu de valeur ny si commune, je [401/402] veux d’elle de l’amour,
d’autant que la marchandise que je luy vends ne se peut acheter qu’avec
cette monnoye. – Si ce mot, repliquay-je, estoit bien séant dans
la bouche d’une fille je pense que je le dirois pour vous contenter. –
Dorinde, reprit-il incontinent, soyez certaine que l’affection que j’ay
pour vous est telle, que j’aimerois mieux la mort, que si j’avois
jamais pensé à chose qui vous fust peu honorable. Et puis
que vous me rendez ce tes-moignage de la bonne volonté que vous
me portez, je m’en contente, et dés icy, je me dis le plus
heureux homme qui vive et afin que vous sçachiez quel est le
conseil que je prends pour moy, et que je vous veux donner, je suis
résolu, ma belle fille, en despit du roy, que je ne veux point
nommer mon pere, puis que ses actions sont du plus fier ennemy que
j’aye, en despit de luy, dis-je, je vous veux aymer au double de ce que
je vous ay aimée jusqu’à cette heure. Et vous, Dorinde,
prendrez-vous la mesme resolution que vous voyez en moy ? – Et moy,
seigneur, luy respondis-je, je proteste de vous aimer en despit de tout
l’univers, autant que mon honneur me le pourra permettre.
Je vis alors en ce jeune prince un si grand et si prompt changement,
que j’en tiray une certaine cognoissance du contentement que ces
paroles luy avoient apporté, mais le discours qu’en mesme temps
il me tint, m’en assura bien encore davantage. – Et moy, me dit-il, en
me prenant la main, je vous jure et vous promets, Dorinde, par toutes
les choses qui me peuvent estre plus saintes et plus sacrées,
que je feray tout ce que je pourray pour n’avoir jamais autre femme que
vous, et si j’estois en ma puissance absolue dés à cette
heure, je vous recevrois pour telle, mais dépendant d’autruy
comme je fay, je ne puis,.sans vous abuser, vous en dire davantage.
Seulement, je vous supplie, continua-t’il, me remettant une bague au
doigt, de recevoir et garder cette bague pour gage de ce que je vous ay
promis, et de plus, que je ne me marieray jamais que nostre mauvaise
fortune ne vous ait contrainte de l’estre auparavant. – Seigneur, luy
dis-je, toute rouge de honte, quand je ne recevrois jamais autre
contentement de l’honneur que vous me faites de m’aimer que cettuy-cy,
je me dirois toute ma vie la plus heureuse fille qui fust jamais, et
pour tesmoignage de l’estime que j’en fay, je reçoy cette bague,
avec les mesmes serments qu’elle m’est donnée. Mais, seigneur,
continuay-je, l’on prend garde à nos actions, je vous supplie,
rompons nos discours. – Ma fille, me dit-il, j’ay maintenant trop
d’interest en vous pour [402/403] ne penser à ce qui vous
touche, c’est pourquoy je ne voudrois pas que le roy se laissast
emporter par sa passion, à vous rendre le desplaisir duquel en
son extrême furie il vous a menacée, car il est certain
que je ne le souffrirois pas aisément. Si vous le trouvez bon,
je le luy feray dire tout ouvertement, ne me souciant guiere de la
colere en laquelle il sera, puis que çe n’est pas en ce pays un
crime de leze-majesté que d’aimer une belle fille. Je croy bien
qu’au commencement il se faschera fort, mais en fin il reviendra en
soy-mesme, et alors il recognoistra que nous avons eu plus de raison de
nous entr’aimer en l’aage où nous, sommes, qu’il n’a pas eu de
penser que vostre jeunesse se pust apparier avec son vieil aage, ny que
les fleurs de vostre beau visage pussent demeurer avec l’hyver de sa
vieillesse. – Mais, mon Dieu ! seigneur, luy dis-je, prenez bien garde
que les roys, lors qu’ils sont contrariez, entrent en une plus grande
colere. – Ma fille, me respondit-il, nous ferons la guerre à l’
œil, et y userons de toute la prudence que nous pourrons, mais c’est la
vérité que je souffriray quelque mal qui me puisse
advenir, pourveu que Dorinde n’y soit point comprise.
Et à ce mot, sans – attendre autre response, il s’en alla pour
apprendre des nouvelles du roy, qui cependant estoit en grand conseil
avec ce traistre Ardilan, car aussi-tost presque que celuy qui avoit
adverty Sigismond fut party, le roy tournant les yeux, et voyant encore
cet homme : Et comment ? luy dit-il, Ardilan, vous n’estes pas encore
allé où je vous ay commandé ? – Seigneur,
respondit-il, j’attendois pour sçavoir si vous me commanderiez
encore quelque autre chose. – Je n’ay, repliqua-t’il, autre chose
à vous dire, mais allez promptement exécuter ma
volonté.
Ardilan, alors, s’approchant de luy : Mais, Seigneur ! luy dit-il, si
le prince me demande pour quel sujet vous luy faites ce commandement,
encore faut-il que je luy en sçache dire quelqu’un. – Dittes
luy, répliqua Gondebaut, que c’est pour le peu de respect qu’il
m’a porté en ce qui concerné Dorinde, et afin qu’il ne le
puisse nier, tenez, dit-il, prenant le papier sur la table et le luy
tendant, tenez et luy montrez la cognoissance que j’en ay eue. –
Seigneur, dit Ardilan en recevant ce papier, je sçay la response
qu’il me fera, et si vous me le permettez, je vous la diray. – Et que
sçauroit-il respondre, dit le roy, sinon d’avouer sa faute, si
ce n’est qu’il vueille mentir ? – II ne mentira point, seigneur,
pardonnez-moy s’il yous plaist, reprit Ardilan, car il dira qu’il n’a
jamais creu que Gondebaut aimast Dorinde, et que s’il l’eust
pensé ou que [403/404] quelqu’un le luy eust fait
sçavoir, il ne se fust jamais mis à la servir. Et
à la vérité il ne se faut pas estonner qu’il ne
s’en soit point apperceu, car vous y avez usé d’une si- grande
prudence que la chose a esté jusqu’icy si secrette, que je ne
croy point qu’autre que vous, Dorinde, Darinée et moy en ait
rien sceu. Cela estant, il me semble qu’il n’y a pas tant de sa faute
qu’au commencement j’avois jugé, et que peut-estre les affaires
n’estans point entièrement désespérées, ce
ne vous seroit pas chose fort honorable de les divulguer de cette
sorte. – Et qu’est-ce donc, adjousta le roy, que vous voudriez que nous
fissions ? Et à ce- mot il recommença à marcher,
mais d’un pas beaucoup plus posé qu’au commencement.
Ardilan qui se vid avoir gagné quelque chose sur la colere du
roy : Seigneur, reprit-il en sousriant, je n’eusse jamais creu que
les^grands roys sceussent si bien aimer que vous faites, je vous assure
que vous n’estes pas peu sensible de ce costé-là, et
qu’il ne faut vous y donner gueres grand coup pour vous y faire une
grande blessure, pour quelques meschants et malheureux vers qui
peut-estre auront esté faits sans dessein, et seulement pour
passer le temps, vous voilà à tout rompre et tout mettre
en desordre. Pardonnez-moy, seigneur, vous estes un peu trop prompt. –
Vrayement, dit alors le roy en sousriant aussi de son costé, tu
n’as pas mauvaise grâce, Ardilan, de m’accuser de la faute que tu
as faite, car n’est-ce pas toy qui m’as dit que Sigismond aimoit cette
fille, et qu’elle s’estoit retirée de moy pour ce sujet ? – II
est vray, seigneur, je le vous ay dit, mais ce n’a esté que par
opinion, et j’ad voue bien quesi je vous eusse creu si aisé
à offenser, je ne vous en eusse pas parlé tant à
l’estourdie. Mais je suis appris à ce coup pour une autre fois,
car voyez, je vous supplie, seigneur, en quelle confusion nous avons
failly à mettre toute chose : premièrement, de ruiner
tout le contentement que vous pouvez espérer en cecy, et puis
d’oster l’honneur à Dorinde et à toute sa famille, mettre
une tache en la maison de la princesse Clotilde, et de vous faire
peut-estre perdre vostre fils. Or soit à jamais louée
vostre bonté, ou plustost vostre prudence, qui enfin a
surmonté la violence d’une si forte passion, et nous pouvons
marquer ce jour comme l’un des plus heureux de vostre règne, et
auquel vous avez obtenu l’une des plus signalées victoires que
vous eust es jamais.
Ardilan continua encore longuement ses flatteries, car nous les
[404/405] sceusmes par celuy qui auparavant avoit adverty Sigismond, et
en fin il conclud : Or, seigneur, je serois d’advis, si l’affection du
prince est tant incompatible avec la vostre, que vous le fissiez
advertir de l’amitié que vous portez à Dorinde, et que
vous le priassiez de faire deux choses pour l’amour de vous : l’une de
tenir cette affaire secrette, et l’autre de s’en vouloir retirer
entièrement. Si luy ayant fait cette ouverture, il continue, ce
sera alors que vous aurez occasion de vous plaindre de son peu de
respect, et toutesfois encore n’auriez-vous point de sujet de vous
douloir de Dorinde, devant que de sçavoir assurément si
elle l’aime, car bien souvent ceux qui sont amoureux font bien par
finesse prendre de semblables escrits, sans que celles qui les
reçoivent le sçachent. Je serois donc d’advis que
Clotilde de vostre part luy deffendist de plus parler au prince
Sigismond, et moins de recevoir chose quelconque qui vinst de sa part,
car après cette deffense, il n’y aura plus d’excuse ny pour l’un
ny pour l’autre, s’ils continuent à vous rendre du desplaisir.
Tel fust l’advis d’Ardilan qui adjousta encore quelques autres paroles,
pour faire entendre son conseil, et le’roy qui avoit une grande
croyance en luy, après y avoir quelque, temps songé,
trouva bon tout ce qu’il avoit dit, et en mesme temps luy com-. manda
d’aller mettre en effect ce qu’il avoit proposé, ce qu’il fit
avec plus de contentement qu’il n’eust pas fait le premier
commandement. Il alla donc premièrement trouver la princesse
à laquelle il fit sçavoir l’opinion que le roy avoit de
la recherche de Sigismond envers Dorinde, et pour luy monstrer qu’il ne
l’avoit pas fondée sans raison, il luy fit voir les vers que
Darinée ayoit perdus, dequoy la princesse demeura fort
estonnée. Toutesfois, comme sage et prudente, elle respondit que
ces vers pouvoient bien estre faits sans aucune mauvaise intention,
mais qu’elle ne laisseroit d’obeyr à tout ce que le roy luy
commandoit.
De fortune en ce temps Sigismond ne se trouva point dans la ville,
estant allé l’apresdinée à la chasse du
costé de la forest d’Erieu^ et c’estoit sa coustume*de venir
tousjours descendre à son retour au logis de Clotilde pour
l’amitié qu’il luy portoit, et parce qu’il revint tard, Ardilan
ne pust parler à luy de tout le soir. Cependant Clotilde qui ne
l’aimoit pas moins qu’elle se voyoit . estre aymée de luy, ne
manqua après souper de le retirer à part, et de luy
raconter le message que Gondebaut luy avoit fait faire par Ardilan. Et
en mesme temps : Mon frere, luy dit-elle, en sous» [405/406]
riant, je serois bien en colere si vous m’aviez ainsi trompée. –
Ma sœur, respondit froidement le prince, vous plaist-il m’obliger en
cecy extraordinairement ? – Vous sçavez bien, adjousta-Clo
tilde, que je vous rendray tous jours toutes les cognoissances que vous
voudrez de ma bonne volonté. – Ayez donc agréable, reprit
le jeune prince, que je responde à ce que vous m’avez dit en la
présence mesme de Dorinde.
Clotilde qui eut opinion qu’il la vouloit mettre du tout hors de cette
doute, parlant franchement devant moy, ne fit point de
difficulté de m’appeller. Et nous tirant le plus loing que nous
pusmes de ceux qui estoient dans la chambre, le prince commença
de parler de cette sorte le plus bas qu’il pust, de peur d’estre ouy de
quelqu’autre : Ma sœur, je n’ay point voulu respondre à ce que
vous m’avez demandé que je ne fusse en la présence de
celle qui y a le plus d’interest, afin que la response que je vous
feray soit d’autant plus aisément creue qu’elle sera exempte de
tout soupçon de dissimulation. Vous m’avez fait entendre que le
roy a sceu que j’aimois Dorinde, et qu’elle n’avoit point ma bonne
volonté désagréable, et qu’à cette occasion
il vouloit que vous fissiez deffense à cette belle fille, non
seulement de me plus aimer, mais ny mesme de souffrir que je parle
jamais à elle, et il me semble qu’il fonde la cognoissance qu’il
a de l’amour que je luy porte sur quelques vers que j’ay escrits et que
Darinée a perdus. Il me semble que c’est tout ce que le roy vous
a mandé, et à quoy vous avez adjousté la demande
que vous me faites, à sçavoir s’il est vray que nous nous
entre aymons. A ce qu’il vous plaist de sçavoir de moy et que je
vous puis dire, je ne feray point d’autre response sinon que vous
regardiez bien Dorinde, et qu’après vous jugiez sans passion
s’il est possible de la voir sans l’aimer, et en cela, ma sœur, je ne
pense pas vous avoir offensée, puis que s’il y a offense, c’est
de vous qu’elle est procedée, qui avez adjousté à
la beauté de cette fille tant et tant de perfections par la
bonne nourriture que vous luy avez donnée, que de toutes les
fautes que Ton fera en aymant une chose si parfaite, avec raison et
vous et la nature en devez estre accusées. Mais encore diray-je
bien davantage, que l’honneur et le respect que je vous dois, n’ont
jamais esté blessez en cette affection, protestant par Hercule,
et par tout ce qui punit plus rudement le parjure, que j’eslirois
plustost la mort, que de rechercher d’elle autre chose qui puisse
contrevenir à son devoir. [406/407]
Or, ma sœur, voylà donc la première déclaration
sur ce que vous m’avez demandé ; maintenant, pour vous respondre
à ce que le roy vous a mandé, qui pense par semblables
deffenses me divertir de cette affection, je vous déclare et je
vous supplie, ma sœur, de le luy dire s’il vous en parle, je vous
déclare, dis-je, que tout l’univers ensemble ne me
sçauroit empescher d’aimer Dorinde. Qu’elle ne parle point
à moy, qu’elle me fuye, qu’elle s’esloigne, cela peut bien me
donner de la peine e£ du tourment, mais non pas jamais me
divertir de la bonne volonté que je luy» porte.
Voilà, ma sœur, la vérité de ce que vous m’avez
demandé ; c’est à Dorinde maintenant à
résoudre le roy de ce qui la touche.
Le jeune prince parla de cette sorte, et Clotilde en sousriant :
Vrayement, mon frere, dit-elle, voicy une plaisante invention pour
destourner Dorinde de l’amour du roy. Mais vous, Dorinde, je, dit-elle
se tournant vers moy, que respondez-vous sur ce que le prince vient de
dire ? – Madame, luy respondis-je en rougissant, que puis-je dire,
sinon que je ne mérite pas ce que le prince dit, mais que je
voudrois bien le mériter ? – Comment ? reprit Clotilde, vous
a^mez Sigismond, et voulez bien estre aymée de luy ? Et quelle
prétention pouvez-vous avoir en cette amitié ? Le jeune
prince alors prenant la parole, car il vid bien que la honte me
deffendoit de parler : Ma sœur, luy dit-il, il est malaisé que
vous puissiez avoir une plus ample déclaration de cette belle
fille, mais je la feray pour tous deux, et je m’assure qu’elle
m’advouera. Et lors me prenant la main : Voyez-vous, luy dit-il, ma
sœur, cette bague que Dorinde porte, je la luy ay donnée pour
gage que, si je pouvois Tespouser à cette heure mesme, je le
ferois, mais qu’estant soubs l’authorité d’un pere, et ne
pouvant disposer de moy sans offenser les loix- de Dieu et des hommes,
j’attendray que sa volonté y consente, ou que le temps me
dispense de ce devoir.
La princesse oyant ce discours demeura si estonnée et si
confuse, qu’elle ne fa’isoit que regarder tantost l’un et tantost
l’autre, sans pouvoir dire une seule parole. Enfin estant
demeurée quelque temps de cette sorte, revenant à nous,
et se tournant au prince : Vrayement, mon frere, luy dit-elle, si
l’amitié que je vous porte n’estoit encore plus grande que
l’injure que vous m’avez faite, j’aurois une tresrgrande occasion de me
douloir de vous qui, sans mon sceu, avez lié de telle sorte une
fille qui est à mon service. – Ma sœur, reprit incontinent le
prince, si je vous ay offensée, je vous en- demande pardon, et
sur tout je vous supplie, si vous jugez [407/408] qu’il y ait de la
faute, de la rejetter toute sur moy, sans que cette belle fille y en
ait point de part, et si pour l’effacer il faut ou mon sang ou ma vie,
me voicy prest à tout ce que vous ordonnerez. Seulement je vous
supplie et vous conjure par cette amitié que vous dittes me
faire l’honneur de me porter, de n’en sçavoir point de mauvais
gré à Dorinde qui n’en peut mes. Bien vous assureray-je,
ma sœur, que si en cecy je vous ay offensée, c’a seulement
esté en la forme, car en effect, nous avions résolu de
vous déclarer librement toute chose et nous remettre
entièrement entre vos mains. Mais- ma sœur, continua-t’il,
serois-je bien assez malheureux pour vous avoir despieu ? Ce seroit
bien en cela que je me dirois infortuné, puis que je jure
Tautates n’avoir jamais eu autre dessein que de vous rendre tout
honneur et tout respect. – Mais, mon frere, reprit la princesse, si
vostre intention estoit telle, pourquoy ne m’en avez-vous advertie
dés le commencement ? – Dés le commencement ? reprit le
prince, je ne le pouvois, parce que je ne sçavois pas alors si
je l’aimerois, et si elle auroit agréable l’affection que je luy
porte. – Et depuis, adjousta Clotild.e, que vous en avez esté
assuré, que ne me l’avez-vous dit ? et elle-mesme qui me parloit
si librement de la recherche du roy, pourquoy n’en a-t’elle autant fait
de la vostre ? – Ma sœur, répliqua le prince, quand vous aurez
de l’amour pour quelqu’un, vous respondrez vous-mesme à la
demande que vous nous faites. Sçachez que quand, on vient
à aymer, ce n’est pas une œuvre qui se commence avec dessein.
Figurez-vous que c’est comme celuy qui marche sur un penchant de glace
: pensez-vous qu’on se laisse choir à dessein ? Nullement, c’est
une surprise que la polissure de la glace fait à nos pieds, de
sorte que l’on est plustost tombé que l’on n’a pas pensé
d’estre esbranlé. C’est de mesme l’amour : quand on void une
beauté, c’est insensiblement et par surprise que cette
beauté nous fait glisser en son amour, et nous sommes plustost
amants que nous n’avons pensé de vouloir aimer. Nous vous
jurons, ma sœur, et je puis respondre pour cette belle fille aussi bien
que pour moy, qu’il n’y a pas deux jours que nous ne pensions point en
venir si avant, mais l’advis qui nous a esté donné que
le.roy vou-loit user d’extrême tyrannie pour séparer
nostre bonne volonté, a esté cause que nous avons fait la
resolution que nous vous avons dite, mais elle n’a pas esté
plustost résolue q[ue nous n’ayons eu dessein de la vous dire,
et de suivre en cela et en toute chose vostre sage et prudent advis,
bien que nous soyons marris de ne l’avoir [408/409] pas fait plustost
pour vous donner tesmoignage de l’honneur et du respect que nous
desirons de vous rendre. Mais, ma sœur, de chose faite, on dit que le
conseil en est pris ; que pouvons-nous faire autre chose que de vous
demander pardon ?
La princesse alors tournant les yeux vers le prince : Mon frere, luy
dit-elle, je demeure grandement satisfaite de deux choses : Tune, de
voir la franchise avec laquelle vous vous estes assuré sur mon
amitié, me déclarant une affaire qui estant sceue du rby
mal à propos, sans doute vous sera dommageable, et l’autre, que
vostre affection ait pour but un dessein tant honorable, et en cela je
cognois bien qu’il n’y a point de vostre faute, car vous ne me devez
que ce qu’il vous plaist. Mais toute l’erreur a esté commise par
Dorinde, qui sçavoit bien que c’estoit son devoir de m’en
adver-tir, et au contraire elle me parloit ordinairement de la
recherche du roy, et me cachoit la vostre si curieusement, que je ne
sçay quand je l’eusse sceue, sans la sottise de Darinée.
Toutesfois, mon frere, pour l’amour de vous, non seulement je luy
pardonne, mais de plus je vous promets à tous deux, d’en perdre
la mémoire, ou que, si je m’en souviens, ce sera seulement pour
vous aider en tout ce que je pourray, prévoyant assez qu’il se
prépare un grand combat entre le roy et vous,-l’authorité
et le respect, et la puissance et la patience, car ne doutez point que
le despit ne fasse des efforts extraordinaires en l’ame de Gondebaut. –
Ma sœur, reprit incontinent le prince, si cette belle fille et moy
osions nous mettre à vos genoux, nous le ferions sans doute,
pour vous remercier et du pardon et des assurances que vous nous
donnez. Et quant à ce qui est du roy, nous avons assez de
resolution pour résister à tout ce qu’il pourra faire
contre nous : nous ne sommes point coulpables de leze-majesté.
Si le roy sort des termes d’un pere envers son fils, je sortiray de
ceux du fils envers le pere, et pourveu que nous vous ayons, et la
raison pour nous, nous sommes plus contents que nous ne
sçaurions vous représenter.
Le prince, après quelques autres paroles de remerciement, se
voulut retirer parce qu’il estoit lassé de la chasse, mais
Clotilde le retint : Encore faut-il, luy dit-elle, que nous avisions
à ce que j’ay à dire au roy sur le message qu’Ardilan m’a
fait de sa part. – Ma sœur, luy respondit-il, vous luy direz, s’il vous
plaist, que vous avez commandé à Dorinde ce qu’il vous a
mandé, et qu’elle vous a respondu qu’elle n’oseroit demeurer
muette quand je parlerois à elle, ny moins me deffendre les
paroles, et que, quant à elle, [409/410] elle ne viendra jamais
me chercher, mais aussi qu’elle n’oseroit me fuir, car, ma sœur, je
meurs d’envie que le roy m’en parle. – Préparez-vous-y, dit
Clotilde, car je suis bien assurée que si ce n’est luy, ce sera
Ardilan qui vous viendra trouver de sa part. Et si cela est, je vous
supplie, souvenez-vous que Gondebaut est roy, et de plus pere du prince
Sigismond. Et à ce mot, après luy avoir donné le
bon soir, il se retira pour se reposer, si toutesfois ces nouvelles le
luy pouvoient permettre.
Le matin Ardilan fut de si bonne heure au logis de Sigismond, qu’il le
trouva encore au lict, luy ayant fait dire qu’il es toit là de
la part du roy, il le fit incontinent entrer. Et parce qu’Ardilan ne
desiroit pas que personne ouit ce qu’il avoit à luy dire, il le
supplia de commander qu’on le laissast seul auprès de luy, ce
que le prince fit incontinent. Et lors il reprit la parole de cette
sorte : Seigneur, je viens vous trouver de la part du roy vostre pere,
pour vous communiquer quelques nouvelles qu’il a eues du roy Alaric,
parce qu’y ayant le principal interest, il est nécessaire que
vous en soyez adverty.
Ardilan parloit ainsi, parce que Gondebaut, ayant un peu pensé
à la harangue qu’il vouloit faire faire au prince, jugea qu’il
es toit à propos de commencer à luy en parler de cette
sorte. A quoy le prince Sigismond, qui n’aimoit pas beaucoup Ardilan,
et qui estoit mesme un peu picqué contre luy, respondit en
sous-riant : Je pensois, Ardilan, que la charge dont vous vous mesliez
au service du roy, n’estoit que de messager d’amour, mais à ce
que je voy, vous estes devenu homme d’Estat, puis que le roy vous
communique les nouvelles des roys estrangers.
– Ardilan qui estoit des plus fins hommes de «ce temps, entendit
bien ce que le prince Sigismond vouloit dire, mais feignant de n’y
prendre pas garde : Encore, seigneur, reprit-il, vous ne vous trompez
pas beaucoup, car le message que j’ay à vous faire est
véritablement tout d’amour, puis que le roy a eu response des
ambassadeurs qu’il a envoyez vers ce roy des Visigots, pour faire
alliance ,de sa fille avec vous, et ils luy mandent qu’ils en ont eu
fort bonne response, et qu’ils esperent que bien tost ils seront icy
avec une heureuse conclusion de cette affaire. Or le roy qui
désire, comme il . doit, vostre bien et vostre grandeur, m’a
commandé de vous en venir advertir, afin que vous vous tinssiez
prest pour faire ce voyage, auquel il veut que vous vous acheminiez
avec un équipage digne d’un prince de Bourgogne. [410/411]
Le prince Sigismond qui avoit desja esté adverty de tout cet
artifice dés le matin, luy respondit froidement : Et où
sont les lettres des ambassadeurs ? – Le roy, répliqua Ardilan,
les a gardées, parce, comme je croy, qu’il y doit avoir quelque
chose qu’il ne veut pas que je sçache. – Comment ? Ardilan,
reprit le prince, le roy a-t’il quelque secret qu’il vous vueille
cacher ? Il n’est pas croyable que cela soit, car il me semble
qu’à celuy à qui il ne cache pas ses propres
pensées, il ne doit pas celer quelqu’autre chose. – A moy,
seigneur, dit Ardilan, le roy ne cache pas ses pensées ! et qui
vous fait ces comptes ? – Vrayement, adjousta Sigismond, toute la Cour
en est pleine : tesmoing le mariage que vous traittez pour luy si
secrettement, tesmoing la plainte de ce pauvre cheval que vous
enclouastes, et qui n’en pouvoit més, et bref tesmoing les
belles remontrances que vous faites faire à la princesse
Clotilde pour vous aider en vos desseins. Et maintenant vous me voulez
faire à croire que le roy ne se fie pas à vous d’une
lettre ? Ah ! Ardilan, je ne suis pas de si loing que je ne
sçache bien le crédit que vous avez auprès de luy
et que pleust à Dieu que son fils y en eust autant !
Ardilan, oyant ce discours, demeura le plus empesché qu’il fut
jamais, mais comme personne qui avoit l’esprit vif et présent,
il se remit assez-tost, et pensa qu’il falloit mettre le tout en
mocquerie, et porter le discours ailleurs : Ah ! seigneur, luy dit-il,
ce que vous dites, ce sont des jeux de Baccanales. Vous sçavez
qu’en ce temps-là chacun fait tout ce qu’il peut pour passer son
temps, mais maintenant je vous parle à bon escient. Vous
sçavez bien, seigneur, que cecy importe à vostre Estat.
Vous n’avez point de voisins que vous puissiez redouter que Thierry,
Alaric et le roy des Francs : pour Thierry, vous avez desja alliance
avec luy par le mariage que vous avez fait ; quant au roy de Francs, il
est tellement vostre voisin que l’on peut craindre avec raison que,
comme on dit que la commodité fait le larron, aussi ce voisinage
ne luy donne et la volonté et les moyens d’entreprendre sur vos
Estats. Et vous sçavez que cette considération fust celle
qui convia le roy d’envoyer ses ambassadeurs vers le roy des Visigots,
la puissance duquel jointe à celle de vostre royaume et des
Ostrogots, est telle, qu’elle vous couvrira tous jours des mauvais
desseins que l’ambition des Francs pourroit faire contre vous.
Maintenant que ce traitté est conduit au poinct que vous
l’eussiez sceu désirer, il semble qu’au lieu de vous en
resjouir, comme de la meil-[411/412]leure nouvelle qui vous pust
arriver, au contraire vous la mesprisiez ou au moins qu’elle ne vous
touche point. – Ardilan, répondit le prince avec une froideur
extrême, j’avoue que vous estes très-grand personnage, et
que mon pere auroit tort s’il ne vous faisoit son premier Conseiller
d’Estat, mais quant à moy qui n’en sçay pas tant que
vous, je ne puis respondre autre chose, sinon qu’il me semble
très à propos de rechercher pour le roy le mariage que
vous luy procurez, devant que le mien, car il est bien, raisonnable
qu’il se marie devant que moy, puis qu’il est mon aisné. Et
à ce mot, faisant tirer son rideau, il ne voulut plus parier,
à luy, s’estant tourné de l’autre costé.
Ardilan qui craignoit grandement la colere de Sigismond, après
avoir demeuré quelque temps en ce lieu, fut contraint de s’en
aller sans luy parler de l’amour qu’il me portoit, ny moins aussi de
celle du roy, auquel il raconta de mot à mot tout ce que le
prince luy avoit dit, et puis adjousta : Seigneur, vous me permettrez
bien de vous dire que je croy n’y avoir personne qui puisse
remédier à ce desordre que la princesse Clotilde :
premièrement elle a toute puissance sur Dorinde, et puis je voy
que le prince l’ayme, et croit fort en elle. – Si elle y peut quelque
chose, reprit le roy, il ne faut point douter qu’elle ne le fasse,
quand je le luy commanderay, car elle n’oseroit me desplaire. Elle
sçait bien les obligations qu’elle m’a, et quel bien et quel mal
je luy puis faire, mais je crains fort que cette affectée de
Dorinde ne se soit laissé prendre à la jeunesse de
Sigismond, et si cela est, assurez-vous qu’il n’y a point de
remède, sinon de l’esloigner autant de nous que je l’en ay
approchée.
Celuy qui estoit aux escoutes pour le jeune prince, ne manqua pas de
prester l’oreille à tout ce qui se disoit. Et cela fut cause
qu’il ouyt la resolution du roy, qui fut que luy-mesme en parleroit
à Clotilde, afin de luy commander de destourner Sigismond de
l’amitié qu’il me portoit. Aussi-tost que le prince en fut
adverty, il alla trouver Clotilde, à laquelle il dit les
gracieux discours qu’il avoit eus avec Ardilan, et puis adjousta : Or
ma sœur, le roy vous doit venir trouver pour vous dire que vous ayez
à rompre l’amitié qui est entre Dorinde et moy. Vous
sçavez comme cela se peut faire ; quant à moy, je
proteste que la mort me seroit moins mallisée que cette
séparation. Et toutesfois ce cauteleux d’Ardilan qui n’aime
guiere ny vous ny moy, luy a fait entendre le pouvoir absolu que vous
aviez sur Dorinde, et le respect et l’affection que [412/413] je vous
porte, de sorte qu’il faut bien prendre garde que le roy, vous ayant
priée de cette affaire, si elle ne réussit à son
contentement, comme dés icy vous pouvez croire qu’elle ne fera
pas, ne pense que vous n’y ayez voulu employer tout vostre
crédit, et qu’il ne vous en vueille mal. Et le seul
remède que j’y vois, c’est que vous le préveniez, je veux
dire que, devant que vous ayiez de ses nouvelles, vous envoyiez vers
luy le supplier qu’il vous donne quelque heure du jour où vous
puissiez l’aller voir, pour luy communiquer une affaire qu’il est
nécessaire qu’il sçache. Et lors que vous le verrez, je
suis d’opinion que vous fassiez une grande plainte contre moy de
l’amour que je porte à Dorinde, que vous le suppliez d’y vouloir
remédier avec le plus de prudence qu’il luy sera possible, que,
quant à vous, vous n’y pouvez rien, puis que, lors que vous m’en
avez parlé, je vous ay dit librement qu’il estoit vray que
j’aimois Dorinde et qu’il m’estoit impossible, de m’en séparer,
et que le pis que vous y voyez, c’est que vous avez opinion que Dorinde
m’aime, et que les choses sont si avancées, que vous craignez
qu’il n’y ait quelques promesses entr’elle et moy.
Je ne doute point, continua le prince, que le roy ne se mette en colere
contre moy. Mais, ma sœur, de deux maux il faut eslire le moindre : si
c’estoit contre vous, ce seroit bien pis, vous sçavez comme il a
traitté le roy Chilperic, la cruelle mort de Godomar, les
massacres qu’il a faits de leurs enfans masles, la violence de laquelle
il a. usé contre vostre sœur Mucutune, la renfermant par force
parmy les Vestales. Bref, ma sœur, cet esprit tout sanglant de tant de
parricides de ceux desquels vous estes descendue, me fait avec raison
redouter sa colere pour vous. Mais pour moy, que peut-il faire ? il me
chassera de sa présence comme il l’a desja voulu faire. Et je
proteste, Clotilde, que j’ay tellement ses violences en horreur que
s’il n’estoit mon pere, et que par conséquent je suis
obligé de l’honorer et de le servir, il n’y a personne au monde
que j’eusse plus à contre-cœur que Gondebaut, ny de qui
j’esloignasse plus volontiers la veue, de sorte que la punition qu’il
me fera me sera une gratification.
La princesse qui aimoit grandement Sigismond, tant pour l’amitié
qu’il luy faisoit parpistre, que pour les bonnes qualitez qui estoient
en luy, après l’avoir remercié du soing qu’il avoit
d’elle, elle tascha par toutes les raisons qu’elle pust de le retirer
de l’affection qu’il me portoit, luy remonstrant à quels
inconve-[413/414]niens cela le pouvoit porter, le peu que je valois, et
par conséquent la foible, pour ne dire, honteuse alliance qu’il
pretendoit, le desplaisir qu’il faisoit au roy, le respect qu’il luy
devoit, comme estant son pere, et bref les peines, les soings et les
travaux d’esprit que cette affection nous apporteroit à tous
deux, avec le peu d’espérance d’en avoir jamais du contentement.
Mais à toutes ces considérations : Ma sœur, luy dit-il,
J’AYME. Quand vous sçaurez que vaut ce mot, vous cognoistrez que
toutes ces raisons sont trop foibles pour me divertir de la resolution
que j’ay faite. – Puis que cela est, reprit Clotilde, et que vous le
trouvez bon, je parleray au roy comme vous m’avez dit, et je vous en
feray sça-voir la response. Et à l’heure mesme elle
donna, charge à l’un des siens d’aller trouver le roy, ainsi
qu’ils avoient résolu. Gondebaut oyant ce message, luy manda
qu’aussi il avoit quelque chose à luy communiquer, et que
l’apresdinée il l’iroit voir. Le prince sçachant cette
response, et ne voulant s’y trouver, monta à cheval feignant
d’aller à la chasse, et demeura dehors presque tout le jour.
Durant toutes ces choses il y avoit desja quelques jours que mon pere
Arcingentorix, chargé de trop d’âge et d’une fièvre
qui Tavoit surpris, s’estoit mis au lict où le mal le pressa de
sorte que, n’y ayant plus d’espérance de vie, il fit supplier
Clotilde qu’il me pust voir devant que mourir. Cela fut cause
qu’incontinent elle me commanda d’y aller, et de luy dire de sa part
qu’elle luy offroit pour sa santé tout ce qu’elle avoit, et
mesme me donna quelques curieux remèdes que je luy portay. Mon
pauvre pere, lors qu’il me vid, et qu’il ouyt ce que la princesse lui
mandoit, monstra un grand contentement et me tendant la main : Je prie
Tautates, me dit-il, ma fille, qu’il te pourvoye de quelqu’un qui te
puisse assister en la conduite de ta jeunesse, car tu dois faire
estât que tu n’as plus de pere ; c’est pourquoy tu diras à
la princesse que je la supplie par sa bonté de vouloir avoir
pitié de Dorinde comme d’une jeune orpheline qui est
délaissée de toute sorte de support et d’assistance sinon
de Dieu et d’elle, que je luy prédis que ce bien fait ne sera
point perdu, et que le Ciel le luy rendra au double, ainsi que
bien-tost elle espreuvera. Depuis ce temps mon pere alla tousjours
diminuant si bien que, quelque remède qu’on luy pust donner, il
mourut ce jour-là mesme sur le soir.
Le roy d’autre costé ne manqua point d’aller après disner
chez ]a princesse, où après l’avoir tirée à
part, il voulut commencer à [414/415] luy faire ses plaintes
contre le prince. Mais elle qui avoit esté bien instruite, le
devança, et luy dit qu’elle avoit grandement
désiré de parler à luy pour une affaire qui la
pressoit infiniment, et à laquelle elle le supplioit
tres-humblement de vouloir donner quelque ordre. Et là dessus
elle luy raconta que m’ayant tancée des vers que le prince
m’avoit escrits, et que j’avois receus sans qu’elle le sceut, elle
avoit recognu, et mesme après s’estre plainte au prince
Sigis-mond d’avoir traicté de cette sorte avec une de èes
filles, qu’il y avoit bien encore quelque chose de pire, puis que
véritablement nous ne luy avions pu cacher une si grande amour
entre nous, mais qu’encore tout cela n’estoit rien au prix de la folie
du prince qui, à ce qu’elle jugeoit, l’avoit porté
jusqu’à me faire quelque promesse. – O Dieu ! s’escria
Gondebaut, Sigismond a fait quelque promesse à Dorinde et
seroit-il possible qu’il eust perdu jusques là le jugement ? –
Seigneur, dit Clotilde, je ne vou-drois pas le vous assurer
entièrement, mais les apparences me le font croire, et je
m’assure que quand vous le sçaurez vous en ferez le mesme
jugement. Lors que vous me commandastes de défendre à
Dorinde de parler plus au prince, elle me respondit que s’il venoit
à elle, elle ne le pouvoit pas chasser, et quand je luy demanday
pourquoy elle avoit receu ces vers sans que je le sceusse, elle me
respondit que la bonne volonté que le prince luy faisoit
l’honneur de luy porter, estoit à telle intention qu’elle ne
pouvoit offenser personne. Et quand je la voulus presser de me dire
quelle estoit cette intention : Madame, me dit-elle, le prince vous la
sçaura mieux dire que moy, s’il vous plaist de la luy demander.
Et depuis je ne sceus tirer une seule parole d’elle, quoy que je luy
pusse dire. Ces discours me troublèrent grandement, et ce matin
qu’il a pris la peine de venir icy, je luy en ay parlé le plus
discret-tement qu’il m’a esté possible ; mais lors que je l’ay
pressé pour en descouvrir la vérité, et que je me
suis grandement plainte des discours de Dorinde, il m’a respbndu
froidement : Ma sœur, ne m’aimez-vous pas comme si j’estois vostre
frere ? Et luy ayant dit qu’ouy : Ô, ma sœur, a-t’il
répliqué, si cela est, aimez donc Dorinde comme si elle
estoit vostre belle-sœur. Jugez, seigneur, que veulent dire ces paroles
; quant à moy, je suis demeurée muette en les oyant,
parce qu’incontinent après il s’en est allé, j’ay
pensé devoir vous en advértir pour y mettre tel ordre que
vostre prudence advisera.
Ces nouvelles touchèrent si bien le roy, qu’encore qu’il fut
[415/416] homme qui se commandast assez quand il vouloit, et qui
faisoit profession de ne se laisser cognoistre qu’à ceux qu’il
luy plaisoit, si ne pust-il empescher de donner de très-grandes
cognoissances de son desplaisir, car après estre demeuré
muet quelque temps, il reprit la parole, et dit avec une voix lente et
assez basse : Et quoy ! Sigismond a donc le cœur si bas qu’il veut
espouser cette fille, de qui le plus grand honneur seroit de servir
celle qu’il devroit espouser ? Donc il a bien eu l’outrecuidance de
disposer sans moy de ses nopces, et encore si mal à propos ?
Cette faute est telle que si je n’en avois le ressentiment que je dois,
on pourroit avec raison m’en dire coulpable avec luy, et cela sera
cause que j’en feray de telles démonstrations que, si l’on
sçait que le fils du roy Gondebaut a fait cette faute, on ne
pourra jamais juger que Gondebaut pour le moins y ait en rien consenty.
Et puis se tournant vers Clotilde : Vous m’avez obligé, luy
dit-il, de m’en avoir adverty aussi tost que vous l’avez sceu, et je
vous tesmoigneray le gré que je vous en sçay par tous les
effets de bonne volonté que vous sçauriez désirer
de moy. J’avois désiré de parler à vous, ayant
esté adverty de la folie de Sigismond, non pas toutesfois que je
la creusse estre parvenue à telle extrémité, mais
je voy par le discours que vous m’en faictes, que vous avez
prévenu la prière que je voulois vous faire, vous estant
desja efforcée de des tourner cet inconsidéré de
ce ruyneux dessein. Si vous continuez à m’obliger de cette
sorte, je vous tiendray au lieu de Sigismond, et luy me sera plus
indiffèrent que le moindre homme de mes Estats. – Seigneur,
respondit Clotilde, en accompagnant le roy qui se retiroit, je ne
sçaurois jamais vous rendre les services ausquels vostre
bonté m’a obligée, mais je vous supplieray
tres-humblement de ne vouloir priver le prince mon frere de l’honneur
de vos bonnes grâces pour de petites jeunesses, desquelles. il se
retirera sans doute lorsqu’il cognoistra que vous ne les aurez point
agréables. Et vous souvenez, seigneur, qu’il est vostre fils, et
que c’est aux peres que Dieu donne la prudence pour redresser leurs
enfans quand ils se destournent du droict sentier. – Clotilde, reprit
Gondebaut, prenant congé d’elle, vous estes trop sage en un aage
si tendre, et pleust au Ciel que Sigismond prist exemple à
vostre obeyssance, ou fust desjà dans le tombeau de mes peres.
Incontinent que le roy fut dans son logis, il se r’enferma dans sa
chambre avec Ardilan, et luy raconta tout ce que Clotilde luy [416/417]
avoit dit, où après cent et cent effroyables menaces,
tantost contre le prince, et tantost contre moy, en fin il leur fut
impossible de prendre une entière resolution pour ce coup,
d’autant que l’esprit du roy estant blessé de deux si violentes
passions comme estoient l’amour et le despit, il ne luy estoit pas
possible de se pouvoir bien résoudre. Cependant la nuict
survint, et le roy ne pouvant manger se mit au lict pour y passer son
desplaisir esloigné de toute compagnie.
D’autre costé le prince estant revenu de la chasse ne manqua pas
d’aller incontinent vers la princesse pour sçavoir ce qui
s’estoit passé entre Gondebaut et elle. Et ayant appris tout ce
qu’elle en sçavoit, sans s’esmouvoir de tout ce que le roy avoit
dit et fait : Je loue Dieu, dit-il, ma sœur, que son fiel se soit
espandu sur moy, et que vous en soyez exempte ; j’attendray avec
beaucoup de repos d’esprit la resolution qu’il voudra prendre, me
semblant, quoy qu’il sçache dire de ma faute, que, quand tout le
monde desaprouveroit ce que j’ay fait, luy seul me devroit deffendre
puis que ce n’est qu’à son imitation. Et à ce mot, luy
ayant demandé où j’estois, et ayant esté adverty
de la mort de mon pere : Si j’osois, dit-il, je luy irois aider
à plaindre sa perte, mais puis que cela ne me peut estre permis,
vous voulez bien pour le moins, ma sœur, que je l’envoyé
visiter. – Vous m’obligerez fort, respondit la princesse, d’en user
ainsi, et de vivre avec la mesme discrétion que vous avez
jusques icy vescu. Et lors le prince luy ayant donné le bon soir
se retira en son logis, d’où il m’escrivit incontinent cette
lettre.
LETTRE
DU PRINCE SIGISMOND
A DORINDE
Je sçay bien qu’en la perte d’une personne
si proche, la plainte est si naturelle que celuy seroit bien
desnâturê qui la voudroit refuser à la belle
Dorinde, mais je ne doute pas aussi que si elle doit estre permise, ce
ne soit à condition d’estre mesurée et qu’il n’est
loisible de se plaindre desmesurément qu’en la perte de celuy
que l’on ayme de mesme, non pas en pere, mais en parfait amant.
Attendez donc, ma belle fille, à pleurer de cette sorte que vous
en ayez perdu un, ce qui m’adviendra jamais que par la mort de
Sigismond, qui est le [417/418] seul qui vous sçayt aymer
infiniement [sic!], et qui, pour cette extrême affection,
mérite que vous l’aymiez à mesme mesure.
Je receus cette lettre par un jeune homme du prince, et je vous assure,
mes compagnes, que j’espreuvay bien estre vray ce que l’on dit, que les
remèdes font beaucoup plus d’effet pour la guerison, lors que le
malade a bonne opinion du médecin, car la croyance que Sigismond
estoit le seul qui m’aymast aussi véritablement qu’il le disoit,
ou pour mieux dire, le seul homme qui n’estoit point trompeur, ce peu
de mots que je leus dans sa lettre me rapporta plus de soulagement que
toutes les consolations que plusieurs autres s’estoient efforcez de me
donner, outre qu’il me sembloit que si je ne faisois ce qu’il me
mandoit, j’offenserois nostre amitié.
Le Roy cependant qui avoit songé toute la nuict à cette
affaire qui le pressoit si fort, dés la pointe du jour appella
Ardilan, qui expressément avoit couché cette nuict dans
sa chambre, et après s’estre plaint et du prince et de moy, mais
de moy beaucoup plus encore que du prince, et qu’il eust juré et
protesté que je m’estois rendue tant indigne de l’honneur qu’il
m’avoit voulu faire, qu’à cette heure il me hayssoit au double
de ce qu’il m’avoit aymée, il luy demanda quelle estoit son
opinion, et par quelle voye il pourroit se venger de moy, et remettre
le prince à son devoir. Il luy respondit : Si je croyois,
seigneur, que véritablement vous fussiez bien
délivré de l’affection de cette fille, je penserois vous
donner un advis tel que vous pourriez en un coup faire les deux effects
que vous desirez. – Comment ? reprit Gondebaut, si tu croyois que je
fusse délivré de cette fille ? Il faut que tu
sçaches que non seulement je ne l’ayme plus, mais que je la hay
plus que je ne sçaurois dire. Et c’est le bon qu’autant
qu’autresfois je l’ay trouvée belle et agréable, autant
me semble-t’elle maintenant et laide et fascheuse, de sorte que je suis
tout estonné, quand je me la représente telle que les
yeux de mon esprit la voyent à cette, heure, comme il est
possible que j’aye trouvé quelque chose, en un tel visage digne
de mon amitié, si bien que je te jure, Ardilan, que j’ay honte
de l’avoir aimée. – Seigneur, adjousta alors Ardilan, je loue
Dieu que la vérité en fin ait esté plus forte que
vostre passion, et je diray bien maintenant que je me suis
estonné diverses foys dequoi vous vous arrestiez à une
fille qui n’estoit ny belle ny avisée, car quelque
afféterie qu’elle puisse avoir, si [418/419] ne merite-t’elle
pas d’estre nommée belle ; c’estoit sans plus vostre malheur qui
vous avoit clos les yeux, il faut à cette heure remercier le
démon qui vous les a dessillez. Or, seigneur, puis qu’il est
ainsi, oyez un moyen avec lequel vous pouvez faire toutes vos
vengeances, et retirer le prince du goulphre d’où vous estes
sorty. Il faut contraindre Dorinde de se marier, car si elle ayme le
prince, vous ne sçauriez la punir plus rigoureusement, et en
mesme temps le prince aussi, qui aura le desplaisir de voir une
personne qu’il ayme si ardemment en la possession d’un autre, qui luy
oste toute espérance de la pouvoir jamais avoir en la sienne. –
Mais, respondit Gondebaut, cette affetée ne voudra jamais
consentir à ce mariage que tu dis. – Seigneur, répliqua
ce meschant, les roys sont les tuteurs de tous leurs subjects, et comme
nous croyons que les dieux sçavent mieux ce qui est
nécessaire aux hommes que les hommes mesmes, de mesme aussi les
roys qui sont des dieux en terre, sont estimez sçavoir mieux le
bien et l’advantage de leurs sujects qu’eux-mesmes. C’est pourquoy,
lors que vous direz qu’il faut que Dorinde se marie, qui est-ce qui
dira que vous ne luy procurez pas ce qui luy est nécessaire ?
puis qu’il semble que les filles ne sont au monde que pour cela. Et si
elle ne le veut, qui vous blasmera, seigneur, de la marier par force,
puis que le sage médecin fait bien prendre à son malade
des breuvages qu’il refuse et qu’il rejette ? Et d’autant plus en
serez-vous loué de chacun que, son pere estant mort, vous pouvez
couvrir vostre dessein sous le manteau de la pitié, ne voulant,
pour les services que vous avez receus d’Arcingentorix, que cette fille
orpheline demeure sans estre logée, outre qu’il y a bien dequoy
le luy faire faire sans user de l’authorité royale. Il y a une
loy, seigneur, qui des Visigoths est venue jusques à nous, par
laquelle il est ordonné que le pere ayant promis sa fille
à quelqu’un, s’il vient à mourir sans l’avoir
mariée, sa promesse après sa mort soit effectuée.
– Mais Clotilde, respondit le roy, m’a dit qu’elle croit y avoir
quelque promesse entr’eux desja faite. – Il n’importe, repliqua-t’il,
car sçachez, seigneur, qu’il y a encore, une autre loy qui dit
que, si la fille dispose d’elle-mesme autrement que le pere avoit fait,
et elle et celuy qui l’aura espousée soient remis entre les
mains de celuy à qui le pere l’avoit promise, pour estre vendus
et traictez tout ainsi qu’il luy plaira. Puis que ces loix sont
observées dans vos Estats, et quelle difficulté y peut-il
avoir de marier Dorinde ou à Periandre ou à Merindor,
puis qu’Arcingetorix la leur a pro-[419/420]mise, ainsi que chacun
sçait ? Je serois donc d’advis qu’au commencement vous fissiez
sçavoir à cette fille que vous la voulez loger à
son contentement, et que ce soing procède de l’amitié que
vous luy avez portée, et à ceux dont elle est issue, et
que vous luy donnez le choix de l’un de ces chevaliers que vous luy
promettez de luy faire avoir pour mary. Vous le pouvez faire dire aussi
à ses parens, afin qu’ils vous soient obligez de cette bonne
volonté, car, ce n’est pas une petite prudence à un roy
d’obliger plusieurs personnes avec un seul bien-fait. Je m’assure que
si elle en fait difficulté, ses parens le luy persuaderont, et
que si elle s’opiniastre au contraire, ils seront les premiers qui la
blasmeront et qui vous loueront lors que vous y userez de force et de
violence ; et Dieu sçait ce qu’elle deviendra quand elle ne sera
plus supportée de personne ! Car pour la princesse Clotilde, je
m’assure qu’ayant recognu son humeur, elle sera bien aise d’en estre
deschargée, outre qu’elle est bien assez advisée pour ne
jamais se roidir contre chose qu’elle pensera vous desplaire.
Le roy trouva ce conseil d’autant meilleur que luy-mesme avoit desja eu
une semblable opinion. Ce fut donc sur cet advis qu’il s’arresta, et en
mesme temps commanda à Ardilan de l’aller dire de sa part
à la princesse qui ne pust luy respondre autre chose, sinon
qu’elle essayeroit de m’y porter par toutes les voyes qui luy seroient
possibles. Et à l’heure mesme, ayant fait sçavoir au
prince qu’elle avoit quelque chose à luy dire et qu’il fut venu
vers elle, elle le luy fit entendre, afin qu’il vid ce qu’il desiroit
qu’elle fist, d’autant qu’encore qu’il y eust beaucoup de danger pour
elle, si aymoit-elle mieux en avoir du mal que de faire chose qu’il
n’eust pas agréable. Sigismond fut bien eâtonné de
ce dessein, et plus encore que celuy qui avoit accoustumé de
l’advertir ne l’eust pas fait à ce coup, mais c’estoit d’autant
que la resolution avoit esté prise devant que la porte de la
chambre fust ouverte, si bien qu’il ne l’avoit pu ouyr, mais il apprit
bien au retour d’Ardilan tout ce qu’il avoit fait envers la princesse,
et de plus les sermens que sur ceste response le roy avoit faits, de
faire marier par force ou de bonne volonté Dorinde. Et que, si
pas un des chevaliers qu’il luy proposoit n’y vouloit plus entendre, il
en trouveroit bien quelqu’autre, quand mesme ce devroit estre Ardilan.
Le prince ayant sceu ces nouvelles, et voyant que le roy recouroit aux
extrêmes remèdes, il creut qu’il n’y avoit aussi que les
[420/421] extrêmes resolutions qui le pussent garantir de ses
violences. Il proposa donc à Clotilde de sortir et luy et moy
hors des Estats de Gondebaut, et d’effectuer le mariage qu’il m’avoit
promis ; mais elle, remettant infiniment cet advis, trouva qu’il valoit
mieux que je m’en allasse seule pour éviter l’outrage que l’on
me vouloit faire, et qu’il demeurast près du roy, sans faire
semblant de s’en esmouvoir, qu’après avec le temps on essayeroit
de remédier à ce desordre et de ramener le roy à
la raison.
Mais quand la resolution de mon esloignement fut prise, ils
demeurèrent long-temps à penser où je pourrois
aller, car de là les Alpes il ne se pouvoit, d’autant qu’ils
estoient alliez avec les Ostrogots ; vers les Francs, il y avoit encore
moins d’apparence, d’autant qu’ils ne faisoient que de chasser leur
roy, et estoient encore tellement en trouble entr’eux pour la nouvelle
eslection qu’ils ont faite, que tout y est en desordre, outre que la
reyne Methine où j’eusse bien pu me retirer, estoit tant
nécessiteuse d’aide et d’assistance qu’il ne falloit pas penser
qu’elle osast me retirer contre la volonté d’un si puissant roy
son voisin. Pour les Visigots, le voyage en estoit si long, car il
falloit aller en Espagne, outre qu’y traittant le mariage de Sigismond,
comme j’ay dit, j’y eusse esté sans doute mal assurée. En
fin ils conclurent qu’il m’en falloit venir en Forests vers Amasis,
avec laquelle Clotilde avoit beaucoup de correspondance ; et parce
qu’ils ne sçavoient si l’authorité de Gondebaut ne luy
osteroit point la volonté de me garder auprès d’elle, ils
furent d’avis que je me desguisasse des habits où vous me voyez,
afin que si la protection d’Amasis me manquoit, celle au moins des
solitaires demeures des bergers de Lignon me pust conserver incognue.
Cette resolution prise, la princesse m’envoya quérir, et quoy
que la perte que j’avois faite me pust bien dispenser de demeurer un
peu plus long-temps sans estre veue de personne de la Cour, si est-ce
que je jugeay bien, puis que la princesse me rappelloit, qu’il y avoit
quelque grand suject. Cela fut cause que sur la nuict je me retiray
auprès d’elle, où je ne fus pas plustost qu’elle me mena
dans son cabinet, où estans toutes seules, et me voyant pieurer
: Dorinde, me dit-elle, il n’est plus temps de pleurer ny de plaindre,
il faut songer à faire une plus forte et plus
généreuse resolution. Mais souvenez-vous, Dorinde, quoy
qu’il vous advienne, que jamais le Ciel ne nous envoye plus
d’affliction que nous n’avons la force d’en supporter, et par ainsi ne
vous perdez point de cou-[421/422]rage, et vous verrez que vous ne
serez délaissée ny de Dieu ny des personnes d’honneur. Le
roy, si toutesfois il a encore ce nom pour vous, vous donne le choix de
Merindor et de Periandre, mais il veut que vous espousiez l’un des
deux, et si vous ne le faictes de bonne volonté, ou si ceux que
je vous ay nommez, pour estre chevaliers trop bien nez, ne veulent vous
espouser contre vostre gré, il est résolu de vous donner
Ardilan pour vostre mary. Voyez, ma fille, à quoy vous vous
résolvez. – Comment ? luy respondis-je, madame, devenue plus
pasle que la mort, il faut que j’espouse l’un de ces chevaliers, ou ce
meschant Ardilan ? Et quelle loy seroit celle-là ? – Celle, me
repliqua-t’elle, que le plus fort impose au plus foible. Il veut que
Sigismond espouse une princesse, de laquelle il prétend un grand
avantage ; et il sçait bien qu’il ne s’y disposera jamais que
vous ne soyez mariée ailleurs. C’est pourquoy il vous veut
sacrifier à des nopces injustes pour voir celles de son fils,
desquelles il attend beaucoup de contentement, et il m’a donné
charge de le vous dire pour sçavoir à quoy vous vous
résolvez. – A la mort, madame, luy dis-je incontinent, voire
à la plus cruelle que jamais tyran comme luy ait pu inventer.
A ce mot le prince Sigismond, qui frappa à la porte du cabinet,
nous interrompit, car Clotilde, ne sçachant qui c’estoit, voulut
elle-mesme aller ouvrir, et voyant le prince : Venez, dit-elle assez
bas, venez, mon frere, et vous verrez une fille bien
désolée. Et ayant repoussé la porte, le conduisit
où j’estois toute couverte de larmes : Ma fille, dit le prince,
consolez-vous. Que celuy pour qui vous souffrez ces desplaisirs vous
ayde à plaindre vostre ennuy, et qu’autant de larmes que vous
versez, il jette des gouttes de sang qui luy sortent du cœur. Mais je
jure que ny la puissance du roy ny l’obeyssance qu’on peut devoir
à un pere, ne me feront jamais manquer à ce que je vous
ay promis. Je voy bien que la résolution de Gondebaut à
vous vouloir contraindre à de si injustes nopces, ne
procède que de la croyance qu’il a que je ne me marieray jamais
que vous ne la soyez, mais il se trompe bien, s’il espere pouvoir venir
à bout de ce qu’il a entrepris, puis que je perdray plustost la
vie que d’y consentir, et que celuy se prépare à la mort,
qui sera si hardy que de vous espouser contre vostre volonté,
protestant que, sans en excepter personne, il ne survivra point d’une
heure la cognoissance que j’en auray eue.
Il vouloit encore parler, lors que Clotilde l’interrompit en luy
[422/423] disant : Lors que les affaires seront aux termes qu’il faille
prendre ces extrêmes et dernières résolutions,
peut-estre n’en serez-vous blasmé de personne si vous le faites,
mais maintenant que l’on n’y est pas encore parvenu, Dieu mercy ! il
vaut mieux avec prudence y pourvoir en sorte que ce mal-heur n’arrive
point. Et c’estoit dequoy je parlois à cette pauvre fille, mais
d’autant que devant que luy donner quelque bon conseil, il falloit
sçavoir quelle estoit sa volonté, je luy demandois
à quoy elle se resolvoit. – A la mort, repliquay-je encore un
coup, et d’aussi bon cœur que jamais personne s’est résolue
à la vie. – La mort, reprit le prince, est le dernier
remède, mais devant que vous soyez contrainte de recourir
à celuy-là, je proteste que la moitié des
Bourguignons mourra pour défendre une cause si juste. – Ah !
seigneur, luy respondis-je, je m’estimerois trop infortunée, si
j’estois cause d’une guerre entre le pere et le fils, et il vaudroit
bien mieux que Dorinde fust morte dans le berceau. – Non, non, reprit
alors Clotilde, il ne faut jamais recourir à la mort que quand
il n’y a plus de remède, mais il ne faut pas aussi se sousmettre
aux injustes violences d’un tyran qu’on peut bien éviter. La
prudence nous a esté donnée du Ciel pour nous conserver
contre semblables desseins : usons donc de cette prudence comme nous
devons, et je m’assure que le Ciel bénira nos intentions.
A ce mot, elle me proposa ce qu’ils avoient desja résolu,
Sigismond et elle, et me dit que si je prenois cette volonté,
elle pourroit grandement m’y aider, d’autant que la sage Amasis avoit
de grandes correspondances avec elle, et que si de fortune quelque
considération empeschoit cette princesse de me recevoir, je
pourrois me tenir cachée avec les bergers de Forests sur les
rives de Lignon près d’Astrée et de Diane, où je
ne vivrois que fort heureusement, puis que c’estoient les plus belles,
les plus vertueuses et les plus accomplies filles de l’Europe. Et parce
que je respondis que, pour fuyr l’injuste violence que l’on me vouloit
faire, je n’irois pas seulement en Forests, mais dans le plus profond
des Enfers, et que la seule chose que je craignois, c’estoit de n’en
pouvoir trouver le chemin, ou que je ne fusse prise par quel qu’un. – A
cela, respondit le prince, j’y pourvoiray, car je vous accompagneray si
bien, que vous ne rencontrerez personne qui soit assez forte pour vous
faire du mal. Et lors se tournant vers la princesse : Ma sœur, luy
dit-il, je vous supplie qu’elle puisse s’en retourner en sa maison pour
donner ordre à son départ, sans [423/424] qu’on s’en
prenne garde, car si vous le trouvez bon, je suis d’avis qu’elle parte
le plustost qu’elle pourra, me semblant que je ne seray jamais en repos
qu’elle ne soit hors de ce lieu où l’injustice a tant de
puissance.
La princesse qui avoit pitié de mon infortune, et qui desiroit
mon bien autant qu’aucun de nous deux, le permit aisément, et en
partant elle me dit : Souvenez-vous, Dorinde, d’emporter avec vous ce
que vous avez de plus précieux; et qui peut estre facilement
caché, parce que la nécessité est un monstre gui
n’a point de loy, point de honte, ny point de raison, et une fille sur
toute chose doit craindre la rencontre d’une si fiere et dangereuse
beste.
Cet advis fut cause que, aussi-tost que je fus en mon logis, je
cherchay dans mes cabinets ce qu’il y avoit de meilleur et de plus
portatif, dont je fis une petite ceinture avec de la toile que je me
ceignis soubs ma juppe, afin de l’emporter plus commodément. Et
lors que j’estois la plus occupée en ce que je dis, le prince,
n’ayant avec luy qu’un jeune homme auquel il se fioit grandement entra
dans ma chambre, dequoy je fus tellement surprise, que je faillis de
m’enfuir dans une chambre voisine pour m’y enfermer toute seule. Mais
en fin me souvenant de l’extrême discrétion dont il avoit
tous jours usé, je pensay que cette fuitte l’offenseroit, et
qu’il ne falloit faire semblant de craindre une chose de laquelle il ne
m’avoit jamais donné occasion de prendre le moindre
soupçon. Il le recognut bien toutesfois au trouble que je ne pus
entièrement luy dissimuler, et cela fut cause qu’il me dit : Je
voy bien, Dorinde, que ma venue vous met en peine, mais sortez-en, puis
qu’elle n’est pour autre sujet que pour vous continuer les assurances
que je vous ay données de mon inviolable affection, et pour vous
dire que l’amour que je vous porte est telle que je ne veux pas que
vous vous bannissiez du lieu de vostre naissance pour moy, sans moy. Je
veux dire que je vous veux accompagner par tous les lieux où
vous irez, sans que je puisse permettre d’estre séparé de
vous que par la seule mort. – Vous voulez, seigneur, luy dis-je, vous
en venir avec moy, et que dira le roy, ou bien que ne fera-t’il pas ? –
Gondebaut, dit-il, que je ne veux plus, ny pour mon pere, ny pour mon
roy, pourra et dire et faire ce qu’il luy plaira, mais de moy il n’en
doit faire non plus d’estat que d’une personne qui n’est plus au monde.
Je veux qu’il apprenne par moy que les roys sont seigneurs des corps,
mais non pas des esprits, et qu’il n’y a rien qu’un bon courage
supporte avec plus [424/425] d’impatience qu’une injuste contrainte, et
ne faut point que vous refusiez ma compagnie, car je proteste au grand
Tautates que jamais je ne vous rechercheray de chose qui vous puisse
importer, que nous ne soyons mariez ensemble, de telle sorte que je ne
puisse jamais estre autre que mary de Dorinde, et Dorinde femme de
Sigismond. – Seigneur, luy dis-je, les espérances qu’il vous
plaist de me donner me rendent si contente et si satisfaite que quand
il n’en asriveroit jamais rien de plus à mon advantage, je ne
changerois pas mon bon-heur à celuy de quelqu’autre fille qui
ait jamais esté estimée la plus heureuse. Mais, Seigneur,
comment entendez-vous de vous en venir avec moy, et que dira-t’on de ma
fuitte pour estre avec vous ? – Et dequoy vous devez-vous soucier, me
respondit-il, si jamais nous ne reviendrons où l’on nous
cognoist, que nous ne soyons mariez ensemble ? – Mais, seigneur,
repris-je, que dira le roy quand il vous aura perdu ? – Le roy,
repliqua-t’il, s’il vouloit avoir un fils sans courage, en devoit faire
un autre qui ne me ressemblast pas, et s’il vouloit qu’il en eust, il
devoit le traiter autrement, s’il avoit dessein de le retenir
auprès de luy. – Mais, luy dis-je, ia princesse Clotilde
est-elle advertie de vostre dessein ? – Nullement, me respondit-il, et
si je ne veux point qu’elle le sçache, car je ne doute point que
n’ayant pas l’affection que j’ay pour vous, elle ne desaprouvast le
dessein que cette affection me fait faire, mais s’il advient jamais,
que elle sçache aymer, elle ne m’excusera pas seulement en cette
action, mais de plus m’en estimera, et m’en aymera davantage.
Nos discours furent longs sur ce sujet, mais enfin nous
résolûmes que le troisiesme jour de grand matin nous nous
trouverions au temple de Venus, parce que c’estoit par cette porte
qu’il falloit sortir, et que le premier qui y arriveroit consulteroit
l’oracle pour sçavoir de quel costé nous devions aller,
estans très-certains que la déesse, qui est celle qui
favorise les amants, ne seroit point avare pour nous de ses bons
conseils, et que, de peur que nous ne fussions recognus, il falloit
estre dèsguisez, Darinée et moy, en l’habit où
vous me voyez, et que luy-mesme me fit apporter, et luy en berger, et
qu’avec luy il n’y auroit que ce jeune homme en qui il avoit tant
d’assurance. Et afin de prévoir tout ce qui pourroit advenir,
nous promismes de nous attendre au temple jusqu’à cinq heures du
matin, mais ce temps là passé, si l’un de nous n’y venoit
point, l’autre l’iroit attendre à un petit pont hors de la
[425/426] ville sur le chemin (d’Iseron, jusqu’à quatre heures
du soir parce qu’en ce lieu-là il y avoit des taillis dans
lesquels on se pourroit tenir caché aussi long-temps que l’on
voudroit, et que pour sortir plus aysément, nos chevaux nous
attendroient dans le taillis auprès du pont.
Cette resolution ainsi prise, et le troisiesme jour estant venu je ne
manquay point de me lever de si grand matin que le jour ne faisoit que
de poindre quand je fis consulter l’oracle de la déesse Venus
qui me respondit :
ORACLE
En Forests se trouvera
Ce qui ton mal guérira.
J’avois oublié de vous dire que, devant que partir, j’avois
escrit une lettre à la princesse Clotilde pour la descharger de
ma fuitte envers ce tyran, et je la laissay sur la table de ma chambre
réassurant que l’on ne failliroit pas de la luy porter lors
qu’on verroit que je serois partie.
Jusques icy il est certain que le prince Sigismond m’avoit fait croire
qu’il se pouvoit trouver quelque homme qui ne fust pas meschant ny
traistre, mais à ce coup il me fit bien paroistre que le vice de
nature ne se peut jamais si bien corriger, qu’il n’en demeure tousjours
quelque tasche. O Dieu ! qu’il est difficile de contraindre longuement
une a.me en une chose qui luy est entièrement contraire, mais
aussi où estoit mon esprit ou plustost qu’estoit devenu mon
jugement après avoir esté tant de fois trompée ?
Ne devois-je pas estre assez bien instruite de la perfidie des hommes ?
Et si j’ay maintenant occasion de me plaindre que Sigismond m’ait
deceue, de qui faut-il que je me plaigne sinon de moy qui, pour quelque
belle apparence qui peut-estre estoit en ce jeune prince, ay
démenti tant et tant d’expériences que j’avois eues qu’il
n’y eut jamais homme qui ne fust trompeur ny jamais personnes
trompées que celles qui se sont fiées aux hommes!
Les cinq heures donc frapperent sans que Sigismond parust et voyez
combien ses belles paroles m’avoient sceu abuser ! Encore que je visse
qu’en effet il ne venoit point, je ne pouvois encore me figurer que je
fusse deceue. O Dieu ! que peut la bonne opi-[426/427]nion qu’on a
conceue de quelqu’un ! Encore que je visse qu’il ne venoit pas, je ne
pouvois m’imaginer qu’il ne deust point venir, et j’allois cherchant
des occasions de son retardement, telles que, sans Darinée, il
est certain que je me fusse arrestée à la porte de ce
temple le reste du jour ; mais elle me dit, et je cogneus qu’elle avoit
quelque raison, que peut-estre le prince nous attendoit à ce
point où nous avons résolu de nous trouver, et que
n’ayant osé venir au temple de peur d’estre recognu, il nous y
estoit allé attendre, où peut-estre il nous blasmoit
desjà de ce dequoy nous l’accusions. Cet advis fust cause que
prenant une rue à main droitte, nous allasmes à la porte,
non pas sans beaucoup de crainte d’èstre recognues. Toutesfois
je jure que la crainte que j’avois pour le prince estoit encore au
double plus grande, tant l’affection que je croyois en luy m’obligeoit
à luy vouloir du bien.
Quand nous fusmes hors de la ville et des fauxbourgs, car nous en
sortismes fort aisément, estans si bien desguisées qu’il
estoit impossible que nous fussions recognues, nous fusmes bien
estonnées de nous voir seules parmy ces campagnes, sans
sçavoir le chemin ny l’endroit où nous devions aller. Et
ce qui nous mettoit plus en peine, c’estoit que le long de ce grand
chemin nous trouvions tant de passants que nous avions assez à
faire à ne nous laisser point acoster. Enfin, après
beaucoup de peine, nous vismes en un fonds ce pont, à ce qu’il
nous sembla, car encore que pas un de nous n’y eust esté, si
est-ce que nous jugeâmes que c’estoit celuy-là pour le
taillis et le petit souslas, qui estoit de l’autre costé du
ruisseau. Et parce que nous en estions encore assez esloignées,
tout ce que nous voyions auprès, nous nous figurions que
c’estoit le prince qui nous y attendoit, et cela nous faisoit redoubler
le pas encore que nous fussions lassées. Mais quand nous y
fusmes, et que nous n’y trouvasmes personne, ce fust bien alors que
nous fusmes estonnées, et plus encore quand nous vismes qu’il
estoit desja plus de midy, au moins à ce que nous pouvions juger
au soleil. Nous jettions la veue le plus loing que nous pouvions le
long du chemin d’où nous, estions venues, et toute chose nous
sembloit ce que nous attendions, et puis en fin toute chose nous
trompoit.
Le soleil commençoit fort à baisser quand emportée
d’impatience je me résolus de m’en retourner à Lyon, et
sçavoir à quoy il tenoit que le prince ne venoit point ;
mais lors que je me voulois mettre en chemin, je vis venir par le mesme
sentier que nous [427/428] avions tenu, cinq ou six hommes à
cheval qui me contraignirent, de peur d’estre veue, de me remettre dans
le plus espais du taillis et de m’y tenir cachée jusques
à ce qu’ils furent passez. Darinée qui avoit tousjours
esté de contraire opinion et qui ne vouloit point que je m’en
retournasse : Et bien ! me dit-elle, madame, si ces gens vous eussent
rencontrée, dites-moy, je vous supplie, en quel terme en
eussiez-yous esté ? – Ma mie, luy dis-je, tu as raison, mais que
veux-tu que nous fassions en ce lieu ? Ne vaut-il pas mieux que nous
soyons recognues que de passer icy la nuict ? – 0 ! me respondit-elle,
les jours sont longs, il ne sera nuict que huict heures ne soient
passées, il ne faut encore désespérer de rien.
Peut-estre le prince arriveroit par quelque autre chemin à
l’heure mesme que vous seriez hors d’icy, mais si l’impatience vous
presse si fort, je vous diray ce que je feray : je vay prendre de la
fange et je me barbouilleray tout le visage, et puis je m’en iray le
long de ce chemin le plus avant que je pourray, et aussitost que je le
verray, je m’en reviendray courant vous en advertir. Par ce moyen je ne
seray point cogneue, et vous pourrez vous tenir cachée icy sans
vous lasser, afin que quand le prince sera venu, vous puissiez
supporter le travail du chemin, et aller où il luy plaira cette
nuict.
Le désir que j’avois de voir bien tost Sigismond me ferma les
yeux, de sorte qu’encore qu’il me faschast fort de demeurer seule ;
toutesfois j’y consentis, me semblant qu’elle le feroit haster, et
qu’il seroit vers moy tant plustost ; et puis l’assurance que personne
ne me pouvoit voir en ce lieu, me donna assez de courage pour y
demeurer seule. Darinée donc brouillant de la fange dans ses
mains s’en farda si bien le visage, qu’il me fust impossible de
m’empescher de rire : Or va, Darinée, luy dis-je, et reviens
tost ! Si tu joues aussi bien personnage de la barbouillée que
tu en as le visage, il n’y a point de nos mornes qui ne te doive
céder. – Si Ardilan, me dit-elle, me voyoit telle que je suis,
je m’assure que si autrefois il n’a pu mourir d’amour, il en mourroit
maintenant de rire. Et à ce mot, elle me vint embrasser, et s’en
alla par où nous estions venues.
Helas ! si j’eusse preveu les desplaisirs que ce despart me de voit
rapporter, j’eusse plustost consenty à ma mort qu’à son
esloignement ! Mais le Ciel, que je puis dire cruel envers moy, ne se
contentant pas de m’avoir fait bannir volontairement du lieu de ma
naissance pour un perfide, m’a encore voulu faire ressentir [428/429]
les desplaisirs, ou plustost les desespoirs d’une espouvantable
solitude. Et comme j’avois tout abandonné pour ce seul homme, je
fus aussi délaissée à son occasion de tout secours
humain, et de toute consolation. Tant que je la pus voir, je
l’accompagnay de l’œil, mais quand elle fut si esloignée que je
ne pouvois plus la voir, ce fut alors que je commençay à
recognoistre la faute que j’avois faite. Au commencement, je me mis
dans le plus profond du bois pour me tenir cachée, mais
l’impatience m’en fit bien tost sortir, craignant quelquefois que
Sigismond vinst, et que ne me trouvant point il ne passast outre, et ne
s’en retournast. D’autresfois, j’avois peur que quelque loup ne me fist
du mal, d’autresfois, je faisois dessein de m’en aller après
Darinée, mais deux ou trois fois estant en chemin, j’oyois ou je
voyois quelque passant qui me faisoit reculer plus viste que je
n’estois pas sortie de ce buisson.
Tous ces commencements n’estoient rien au prix de la frayeur qui me
saisit lors que le soleil se coucha, car me voir toute seule en ce lieu
champestre, sans ayde ny support de personne, jugez, mes compagnes, en
quel estât je pouvois estre et plus encore quand la nuict me
ravit entièrement la clarté du jour ! O Dieu ! quels
effrois l’horreur du lieu et l’obscurité des
ténèbres ne me donnèrent-elles point ! Le moindre
vent qui faisoit bransler une feuille me faisoit fuyr en sursaut d’un
autre costé, et quelques-fois que quelques ronces prises
à ma Juppé m’arrestoient, je me figurois que c’estoient
des loups ou quelques autres bestes farouches qui me vouloient
dévorer. Quand j’oyois du bruit, ou par le cry de quelque
chat-huant, ou de quelque orphraye, j’est ois transie de frayeur ;
jamais je n’avois ouy faire compte des larves et fan-tosmes qui se
rencontrent la nuict, qui ne me revinst en la mémoire, et qu’il
ne me semblast desja de voir de moment à autre. Et d’autant,
comme je croy, que c’estoit un grand chemin, j’ouys diverses foys des
gens de cheval qui y passoient, et Dieu sçait avec quel soing je
me tenois cachée dans le profond du bois !
Vous pourrois-je redire les pleurs que je jettay, et les plaintes que
je fis en détestant la perfidie de Sigismond et le peu
d’affection de Darinée que je creus alors s’en estre
allée exprès pour m’abandonner en cette extrême
nécessité, pour ne vouloir se mettre au hazard dû
voyage que j’avois entrepris ? O qu’il est bien vray ! disois-je en
moy-mesme, que chacun craint d’estre avec une personne malheureuse ! Il
n’est pas jusqu’à Darinée que [429/430] j’ay nourrie avec
tant de démonstration de bonne volonté, qui ne redoute ma
compagnie ! 0 misère des humains qui ne peuvent cognoistre leurs
amis qu’aux adversitez, et qui à mesme heure qu’ils les
recognoissent sont assurez de les perdre ! Mais figurez-vous qu’il
faudroit une nuict aussi longue que me fut celle-là, et un
esprit aussi affligé qu’estoit le mien, pour redire et mes
justes plaintes et vous représenter mes extrêmes frayeurs !
Tant y a que le jour parut devant que la peur me permist de clorre
l’œil pour dormir. Lors que le soleil parut, je me trouvay si
lassée du travail que j’avois eu, des frayeurs qui m’avoient
tourmentée, du chemin que j’avois fait, et bref de d’avoir point
mangé de tout le jour passé, qu’estant un peu
rassurée par la venue du jour, je m’endormis si longuement que,
devant que je m’esveillasse, il estoit desja bien tard. Alors, voyant
que le soleil commençoit de baisser, le souvenir que j’eus des
horreurs et des frayeurs de la nuict passée, outre que la faim
me pressoit, je me résolus de prendre, ainsi seule que j’estois,
quelque sentier, et le suivre jusqu’à ce qu’il m’eust conduitte
en quelque hameau, où peut-estre je pourrois trouver quelque
personne qui par pitié me donneroit l’addresse du chemin que
j’avois à tenir.
Ce fut bien alors que mes pleurs se renouvellerent et mes
doléances : je m’allay représenter les espérances
que peu de jours auparavant j’avois eues d’estre reyne des
Bourguignons, et puis princesse, et maintenant je me voyois la plus
misérable et la plus désolée fille de tout le
royaume ; et sur cette considération vous pouvez penser que la
tyrannie de Gondebaut n’y fut pas oubliée. Cette pensée
me remit en mémoire les promesses du perfide Sigismond qui,
à ce qu’il me sembloit, n’avoit jamais fait semblant de m’aimer
que pour estre traistre et meschant. Mais, disois-je en moy-mesme,
n’estois-je pas bien sotte, et n’avois-je pas perdu le jugement, quand
je creus qti’il pouvoit estre autre que trompeur ? S’il est homme, et
si tous les hommes le sont, comment pensois-je que cettuy-cy seul fust
différent de tous les autres ? Mais outre cette
considération, celle-cy me devoit entièrement empescher
d’estre deceue, car je sçavois bien que les pommiers portent des
pommes, et que pouvois-je espérer que ce perfide de Gondebaut
pust produire autre chose qu’un, desloyal ? Ces tristes ressouvenirs et
ces véritables pensées m’entretindrent jusques sur le
soir, sans que je prisse bien garde au chemin par lequel je passois.
[430/431]
En fin revenant un peu en moy, et voyant que la nuict s’approchoit, je
jettay les yeux pleins de larmes tout à l’entour pour essayer de
voir quelque hameau ou quelque cabane ou je pusse recevoir quelque
soulagement, et de fortune j’apperceus une petite maison couverte de
chaume qui estoit sur ma main gauche, et non point trop
esloignée du chemin. Je tournay donc mes pas de ce costé
là, avec espérance d’y rencontrer quelque bonne femme,
qui auroit peut-estre compassion de moy, car j’avois tant d’horreur des
hommes, que j’en redoutois autant la rencontre que celle de la plus
cruelle et farouche beste qui fust dans le bois.
Et voyez si la Fortune ne se mocquoit pas bien de moy ! Lors que je fus
à la porte de cette cahuette, je ne vis que six petites filles
autour d’un vieil homme qui leur donnoit dans des escuelles de bois
quelque laict à manger. La plus aagée de toutes n’avoit
pas plus de huict ou neuf ans, à ce qu’il sembloit, mais, comme
je vis bien-tost après, si agréables qu’elles sembloient
de meilleure naissance, que celle de ce pauvre lieu. D’abord que ces
petits enfans me virent, laissans le vieil homme, s’en vindrent autour
de moy, les plus jeunes m’offrans à manger de ce qu’elles
avoient, et les deux plus aagées me convians d’entrer dans la
cabane, mais la crainte que j’avois qu’il n’y eust quelqu’autre homme
m’empescha d’y entrer, jusqu’à ce que le vieil homme, qui
jusqu’alors estoit demeuré attentif à leur apprester leur
petit repas, et qui ne m’avoit point encor apperceue, releva de fortune
la teste pour voir où tout son petit peuple estoit allé,
et me voyant sur le seuil de la porte, s’en vint incontinent vers moy,
et avec tant de courtoisie m’offrit sa demeure et tout ce qui y estoit,
que je pensay que le Ciel, ayant pitié de ma mauvaise fortune,
avoit touché le cœur à ce vieillard, et qu’encore qu’il
fust homme, peut-estre le trouverois-je pitoyable. Et à la
vérité je ne fus point deceue, car m’ayant receue avec
toute sorte de courtoisie et cognoissant bien à mes yeux et au
reste de mon visage que j’estois grandement troublée, il me fit
assoir auprès du feu, me présenta du laict et quelques
fruicts desquels la nécessité me fit manger, et
après, me voyant continuellement pleurer et souspirer : Ma
fille, me dit-il, car l’aage que j’ay plus que vous me permet de vous
appeller ainsi, la terre n’est pas comme l’on dit ferme et immobile.
C’est le Ciel qui l’est, et ce lieu où nous sommes ne demeure
jamais un moment en un poinct, pouf nous ensei-[431/432]gner que du
bien ny du mal qui nous arrive, il n’en faut point estre ny trop
eslevé ny trop abbatu. Car, comme vous voyez les rayons d’une
roue qui tourne, estre tantost haut et tantost bas; de mesme est-il des
hommes, tant qu’ils sont sur cette terre inconstante, de sorte qu’il se
faut contenir aux bonheurs, comme en une chose qui passe
légèrement, et aux malheurs, comme en ce qui ne peut
durer guiere longuement. Vous voyez bien que j’ay assez vescu pour
avoir esprouvé diverses fortunes, je n’en ay jamais eu ny de
bonnes ny de mauvaises qui n’ayent tous-jours esté moindres que
l’appréhension ne me les avoit fait juger ; croyez qu’il est de
mesme du mal qui vous presse maintenant, et qu’avec le temps vous
cognoistrez que l’expérience me fait parler avec
vérité. Mais cependant haussez les yeux au Ciel, et
croyez que celuy qui les a faits n’a pas eu la puissance de les faire,
qu’il n’ait aussi la prudence de les conduire, et si vous le croyez
ainsi, comme véritablement il est, pouvez-vous trouver mauvaise
la fortune qu’il vous ordonne, puis que cette souveraine prudence ne
sçauroit faillir en chose qu’elle fasse ? Consolez-vous donc et
espérez qu’a leur tour vous jouyrez des plaisirs et des
contentemens qui vous sont nécessaires, et cependant je vous
offre toute assistance que vous voudriez retirer de moy.
Les sages discours de ce vieil homme me touchèrent grandement le
cœur, et de telle façon, que je creus que véritablement
quelque bon démon m’avoit addressée en ce lieu pour
m’empes-cher de me laisser du tout emporter au desespoir. Cela fust
cause qu’après m’estre essuyé les yeux, je luy respondis
: Mon pere, tel vous puis-je nommer, puis que les offices que vous me
rendez sont tels que ce nom peut faire produire, plust à Dieu
que je sceusse aussi bien quelle est la fermeté des Cieux, que
par expérience je sçay quelle est l’inconstance et
l’instabilité de la terre. Lors qu’il plaira aux dieux que j’aye
du contentement, ils m’en donneront à la mesure qu’il leur
plaira, car pour cette heure ils ont tellement versé sur moy les
torrens de toute sorte d’affliction, que je croy que, sans vostre
consolation, je serois assurément noyée et
emportée dans le desespoir. – Ma fille, reprit le vieillard, je
suis bien aise que le Ciel se soit voulu servir de moy pour r’apporter
quelque soulagement à vostre mal, et puis que vous y trouvez
quelque amandement, espérez que bien-tost vous en serez du tout
deschargée, car croyez-moy, qui l’ay tousjours
expérimenté, comme [432/433] vous voyez les corps estre
sujets à diverses maladies, nos âmes en sont de mesme, car
les maladies des corps sont les sensibles que nous esprouvons
ordinairement, et celles de l’ame ce sont les passions qui sont esmeues
en nous par les bonnes et mauvaises fortunes, et tout ainsi que les
maladies du corps ont leur naissance, leurs progrès et leur
déclin, de mesme est-il de celles de l’ame. Et j’ay
espreuvé, dis-je, que, depuis que le mal, soit du corps, soit de
l’ame, commence à décliner, bien tost après il est
guéri, parce que le corps reprend ses forces, et chasse la
mauvaise humeur qui luy cause son mal, tout ainsi que le plus fort
chasse le plus foible de sa maison, et de mesme aussi la raison,
reprenant sa force, chasse ces opinions qui troublent l’ame par leurs
fausses apparences.
Mais encore faut-il que je vous die une expérience que j’ay
faite : jamais un corps n’est entièrement guéri que, par
des remèdes ou autrement, il n’ait jette dehors le mal qui le
travaille. De mesme le plus souverain remède qu’une ame
affligée puisse avoir, c’est de mettre hors de soy-mesme ce mal
qui l’afflige, et cela se fait ordinairement en le racontant à
quelqu’un qui nous sçache consoler, car alors il est tout
certain que l’ame, se descharge de la plus noire humeur qui l’oppresse,
et qu’après elle est capable de recevoir les consolations qu’un
prudent amy luy veut donner. Je sçay bien que je ne suis pas
celuy qui vous peut soulager, mais je seray bien, si vous me le voulez
confier, ce pitoyable médecin qui essayera de vous adoucir le
mal autant qu’il luy sera possible. – Mon pere, luy dis-je, l’offence
que j’ay receue de la fortune est encore si fraische que
mal-aisément peut-elle recevoir allégement par le
discours, mais si vous estes véritablement touché de
compassion de mon mal, comme je le croy, le meilleur remède que
vous puissiez maintenant me donner, c’est de me faire, conduire au lieu
de ma naissance, qui est le Forests, où je sçay bien
assurément que si je doibs recevoir quelque consolation, c’est
en ce lieu-là que je la trouveray. Et outre le gré que
les dieux vous en sçauront, car ils ne laissent jamais un bien
fait sans recompense, encore ne suis-je pas née si
misérablement que je n’aye les moyens de vous satisfaire de la
peine que vous y prendrez.
Le vieillard alors, regardant ses enfans avec un œil de compassion :
Vous voyez, dit-il, tout ce qui est céans ; il y a quelques mois
que ma femme qui estoit toute ma consolation me laissa [433/434] avec
ces petites créatures, chargé d’aage et de
pauvreté. Pour la pauvreté, je m’en défends le
mieux que je puis avec un grand soing de mon petit mesnage; il est vray
que si je le laisse d’un jour, mes petits en pâtissent. De vous
donner quelqu’un qui vous conduise, vous voyez que je n’ay personne
icy, de mes voisins il n’y en a point à qui je voulusse fier
vostre tendre jeunesse, me semblant que je serois coulpable envers les
dieux qui vous ont envoyée vers moy s’il vous arrivoit du mal,
et que je suis obligé de leur en respondre. Que faut-il donc que
je fasse ? car de vous manquer d’assistance, les dieux sans doubte me
regardent pour voir comme je m’acquitteray pour l’amour d’eux de la
charge qu’ils m’ont donnée de vous ; de. délaisser ces
petits enfans, je ne sçay ce qui leur pourra advenir. Mais, ma
fille, voylà mon lict que je vous laisse, ayez agréable
que mes deux plus grandes filles couchent avec vous, et recommandez
cette affaire au grand Tautates, j’en feray de mesme de mon
costé ; luy qui ne manque à personne ne nous sera pas
avare d’un bon conseil.
A ce mot, d’autant qu’il estoit nuict, il alluma une sorte de bois sec
duquel il se servoit de chandelle, et l’ayant mis dans une grosse rave
qui servoit de chandelier, il le posa sur une petite table, et ayant
bien fermé la porte avec un tortis de coudre, il se retira dans
un petit entre-deux fait de claye, où il se coucha sur de la
paille avec ses autres petits enfans. Quant à moy, me jettant
dans son lict toute vestue avec ses deux filles, je dormis avec plus de
repos que le misérable estât où je me trouvois ne
requeroit, mais le grand travail que j’avois eu, et la foy que j’avois
en cet homme, me firent prendre un sommeil assez reposé. Il est
vray que je m’esveillay de grand matin, non toutesfois si tost que le
vieillard, qui desja avoit donné ordre à tout ce qui
estoit de son petit mesnage, avec, une ferme resolution que la nuict il
avoit prise, que, quoy qui luy en pust arriver, il ne m’abandonneroit
point que je ne fusse en Forests, espérant, à ce qu’il me
dit, que les dieux garderoient sa petite famille mieux qu’il ne
sçauroit faire, cependant qu’il useroit envers moy d’une telle
charité. Je remerciay le Ciel qui luy avoit touché le c
œur de cette sorte et incontinent après qu’il-eut ordonné
aux deux plus grandes de ce petit troupeau ce qu’elles avoient à
faire, il se mit devant pour me guider avec promesse qu’il leur fit de
revenir devant qu’il fut nuict. Parce, me dit-il, qu’il n’y a pas plus
de quatre [434/435] lieues d’icy en Forests, et quoy que je sois fort
chargé d’aage, si est-ce que le désir que j’ay de revoir
bien-tost mes enfans m’attachera des aisles aux pieds qui me feront
marcher aussi viste que quand j’estois en ma plus forte jeunesse.
Nous nous mismes donc en chemin chacun un bas ton en la main pour nous
ayder à passer les passages plus incommodes, et parce que je le
priay de me conduire par les chemins les moins fréquentez, de
peur que avois d’estre rencontrée, il le fit avec tant de soing
que, devant qu’il fut midy, sans que nous fussions entrez dans nul
grand chemin sinon pour le croiser, il me rendit sur une montagne
assés haute où s’estant arresté, il me montra avec
son baston la ville de Feurs assés proche, et un peu plus en
là celle de Marcilly, et par conséquent la grande plaine
de Forests, me disant que je louasse Dieu de ce que, sans nulle
mauvaise rencontre, il avoit permis que je fusse arrivée en lieu
où j’esperois de recevoir quelque consolation. Et sur cela, luy
ayant demandé où estoit la rivière de Lignon :
Voyez-vous, me dit-il, celle-là qui passe auprès de cette
ville, que je vous ay nommée Feurs, c’est Loire. Or tournez les
yeux un peu à main droitte, et voyez comme un peu au-dessous de
là, il y a une petite rivière qui entre dans Loire,
prenez garde comme elle vient de ces montagnes voisines, et prend son
cours, contre la coustume presque de toutes les autres, du couchant au
levant : c’est Lignon que vous demandez. Voyez-vous entre ces deux
colines, qui sont comme le pied des plus hautes montagnes, une petite
ville : elle s’appelle Boen, et c’est contre ses murailles que Lignon
passe, vous pouvez remarquer d’icy une partie de son cours qui va
serpentant par cette délectable plaine comme le plus beau lieu
de l’Europe.
Ce bon vieillard me dit ainsi, et après m’avoir priée de
luy donner congé, afin de ne laisser pas plus longuement son
petit mesnage, je le fis, me semblant que je trouverois aisément
le chemin des lieux qu’il m’avoit enseignez et sortant de mon doigt une
bague : Tenez, luy dis-je, mon pere, vous recevrez cecy de moy pour
tesmoignâge que je rie pourray jamais faire quelque chose pour
vous que je ne m’y employé comme je dois. – Ma fille, dit-il,
vous m’ostez un plus grand loyer que j’attendois des dieux ; toutesfois
je ne refuse point ce qu’il vous plaist de me donner, afin ’que vous
aussi vous fassiez paroistre aux dieux que vous n’estes point ingrate.
Et à ce mot il me laissa avant hier, environ [435/436] une heure
après midy, pouvant dire d’avoir jamais trouvé homme de
bien que celuy-là seul.
Ainsi finit Dorinde, ne pouvant retenir ses pleurs
par le souve-
nir de ses cruelles avantures. Et parce que son discours
avoit esté long, et qu’il estoit heure de sortir du lict,
elles tascherent de luy donner quelque consola-
tion et puis incontinent, après l’avoir embras-
sée diverses fois pour tesmoignage de la
bonne volonté qu’elles luy portoient,
chacune commença de s’habiller. [436]
[Godomar, suivi d’Heraste, se présente devant les portes de la
ville de Marcilly.] BILDUNTERSCHRIFT [Ardilan voulut empêcher
Godomar de sortir de la ville « Ah traître, s’écria
Godomar en prenant une hache d’armes, vais payer toutes tes perfidies;
en mesme temps’il lui fend la teste. » [437]