Le jour se passa de cette sorte avec divers discours entre ces
nymphes, ces chevaliers, ces bergers et belles bergeres, mais avec tant de
plaisir qu’ils ne se prirent garde que la nuict les surprit,
les contraignit de se separer jusqu’au lendemain. Amasis voulut arrester
Dorinde dans le chasteau, mais elle et ses compagnes sceurent de telle
façon la supplier, qu’elle trouva bon que, sans separer, elles
retournassent loger chez Clindor qui en receut
tres-grand contentement, et elles aussi, pour estre beaucoup plus libres
que parmy ces contraintes et ces respects où elles vivoient aupres
d’elle et de Galathée. Merindor et Periandre aidoient Dorinde
à descendre ; Alcandre et Clorian, Circéne ; Lucindor et
Cerinte, Florice ; et en fin Almicar, et Sileine, Palinice. Thamire
d’autre costé aidoit la triste Celidée, qui ne se pouvoit consoler du prochain depart de son berger. Et Adraste n’abandonnoit
point Doris que Palemon conduisoit. Il n’y avoit personne en la troupe
sans party, sinon Hylas et Belisard qui toutesfois ne laissoient de passer
leur temps avec toutes ces belles dames, sans s'arrester à pas une ;
aussi n’y en avoit-il point en la compagnie
n’eust assez d’affaires pour soy-mesme, sans s’amuser à Hylas,
d'autant qu’Alcandre et Clorian servoient Circéne, Lucindor et Cerinte
aimoient Florice, et Amilcar et Sileine estoient serviteurs de Palinice.
Et le bon, c’estoit que chacun sçavoit l’affection de son
rival. D’autre costé Periandre et Merindor adoroient Dorinde ,
ayant esté deceue d’eux, ainsi qu’elle avoit opinion, ne faisoit
que leur reprocher leur infidelité à toutes les fois
qu’ils vouloient luy parler de leur affection. Ce qu’elle faisoit avec un
esprit plus content que devant qu’elle eust sceu que le prince Sigismond
l’avoit point trompée, comme elle en avoit eu la creance.
[487/488]
Estans arrivez au logis, ces chevaliers resolurent de veiller dans la
chambre de ces dames pour recouvrer en quelque sorte le temps qu’ils
avoient perdu loing d’elles. Mais Dorinde, ne desirant pas que cela
fust pour quelque consideration qu’elle dit à ses compagnes,
elles s’excuserent toutes sur le desir qu’elles avoient d’estre le
lendemain de bon matin au chasteau, au lever de Galathée. Ils
furent donc contraints de se retirer, et de fortune Hylas fut
logé dans la mesme chambre où Alcandre, Amilcar et
Belisard couchoient, et les quatre autres chevaliers dans une autre. Et
d’autant que de longue-main ces deux freres estoient grands amis
d’Hylas, d’abord qu’ils furent couchez, parce que les licts estoient
assez pres l’un de l’autre, ils entrerent en discours de ce qu’ils
avoient fait depuis qu’ils ne s’estoient veus. – Quant à moy,
respondit Hylas, je le vous auray bien-tost dit, car depuis que
Criseide, la belle estrangere, eut trompé les gardes de
Gondebaut, pour s’en venir du costé de Gergovie, je la suivis,
mais en vain, car il me fut impossible de la rencontrer. Il est vray
que je trouvay Madonte et Laonice, avec lesquelles je vins en cette
contrée sur les rivages de Lignon, où je trouvay tant
d’aimables bergeres qu’il m’a esté impossible de les quitter. Et
pour dire la verité, j’ay esprouvé beaucoup de sortes de
vie, mais il n’y en a point qui esgale la douceur de celle des bergers
de cette contrée ; car ne pensez pas, encore qu’ils soient
vestus comme vous les voyez grossierement, que toutesfois leur
conversation retienne chose quelconque du village, parce que ce sont
les plus discrets, et les plus civils que j’aye jamais pratiquez. Et
entre les autres, il y a un Silvandre duquel on ne sçauroit trop
admirer le bel esprit.
Quant aux bergères, elles sont si belles et si agreables que si
l’amour estoit mort par tout ailleurs, je ne croy pas qu’il ne vinst
à revivre parmy ces filles tant accomplies. Figurez-vous que
tous ces artifices que vous voyez, dans les villes, sont tellement
surpassez par les naivetez de ces bergères, qu’il est impossible
de les voir sans les aymer. Vous avez peut-estre bien autrefois veu
Florice, Circéne et Palinice, et avez bien ouy dire combien
leurs beautez estoient estimées dans Lyon. Imaginez-vous que sur
les rives de Lignon, et parmy ces gentilles bergeres, elles ne
paroissent non plus qu’un flambeau au plus clair soleil. – Ah !
respondit Alcandre, jusques-là je vous le pardonne, mais de dire
qu’il y a quelque bergère plus belle que Circéne, je ne
le sçaurois souffrir. Si vous aviez seulement parlé
de Florice encore et de Palinice, si je ne le croyois, [488/489] j’en
ferois au moins semblant; mais de Circéne c’est trop, puis qu’il
n’y eut jamais beauté esgale à la sienne. – Mon frere,
interrompit Amilcar, Palinice deffend assez sa preéminence sur
toutes les belles. Toutesfois je ne laisseray de dire à Hylas
que pour Florice et Circéne, je consentiray à tout ce
qu’il voudra, pourveu qu’il oste du pair cette Palinice, puis qu’il
n’est pas raisonnable que celle à qui le Ciel n’a point voulu
faire d’esgale soit rabbaissée soubs quelqu’autre avec si peu de
justice. – Et quoy ! mes enfans, dit Hylas en sousriant, il semble que
vous ayez quelque interest en ces filles, prenant comme vous faites
leur party. – Si nous y avons de l’interest ? respondit Alcandre,
hé ! Hylas, de quel pays venez-vous, puis que vous n’en
sçavez rien ? – Et depuis quand cet interest ? reprit Hylas, veu
que quand j’estois avec vous, je n’en ay rien recognu. – Je vous
asseure, adjousta Amilcar, que vous avez bien raison de le dire, car
avez-vous esté à Lyon depuis la mort de Teombre ? –
Nullement, dit-il. – Or, continua Amilcar, l’affection que nous portons
à ces belles dames n’est que depuis ce temps-là. Aussi,
si vous vous en souvenez, il n’y avoit pas fort long-temps que nostre
pere nous avoit fait revenir en sa maison. – II est vray, respondit
Hylas, mais comme nous avions bien eu le loisir de contracter
l’amitié qui est entre nous, je pensois qu’il ne falloit pas
plus de temps à devenir amoureux que bons amis. – Je le croy
bien aussi, dit Alcandre, tant s’en faut, je pense qu’il y va de plus
temps à se choisir un amy qu’une maistresse, mais quelquefois
l’occasion ne s’en présente pas. – Or, reprit Hylas, puis que
cela est, et qu’estant entré en ce discours, il n’y a pas grande
apparence que vous puissiez si tost dormir ny l’un ny l’autre, je
vous supplie que je sçache toute cette affection, afin que je ne
me mesprenne plus quand je parleray de la beauté de vos
maistresses. – Vrayement, respondit Alcandre, je le veux, à
condition que vous ne mespriserez plus si fort Circéne pour
l’amour de moy, ny Palinice en consideration de mon frere.
– Ny vous, Stelle, adjousta l’inconstant, pour l’amour d’Hylas.
– Nous vous le promettons, dit Alcandre, mais il faut encore l’une des
deux choses que je vous diray. – Et laquelle ? respondit Hylas. – II
faut, adjousta Alcandre, ou que vous veniez dans nostre lict ou que
nous allions dans le vostre, car ce me seroit trop de peine de parler
si haut et si longuement. – II est raisonnable, dit alors Hylas, que
l’escolier aille chercher le maistre. Et sautant à bas de son
lict, il se mit dans le leur, où Alcandre, quelque [489/490]
temps après, reprit ainsi la parole cependant que Belisard
s’endormit.
Quelques-uns soustiennent que l’amour ne vient pas de sympathie,
ny de destin, mais de dessein, et de volonté, et que la naissance de cette affection ne se doit qu’à la violence avec
laquelle la beauté tyrannise les puissances de nostre ame ; mais
ceux-là n’ont pas fait la preuve qu’Amilcar et moy, et ceux
desquels j’ay à vous parler, avons faite à nos despens,
car ils seroient contraints de changer d’opinion, et de dire avec nous
que chacun en naissant est donné à celle qu’il doit aimer
et servir. – Voicy une proposition, interrompit Hylas, que je ne croy
point du tout, car si cela estoit vray, à laquelle des
vingt-cinq ou trente que j’ay servies me donneriez-vous par sympathie
et par destinée ? – De cela, respondit Amilcar, nous en
parlerons une autre fois, car un ne rompt pas une regle generale, et
mesme qu’on peut dire qu’Hylas est un monstre en amour, c’est à
dire hors de la nature des autres amants. – II ne faudroit autre
chose, dit Hylas en sousriant, sinon que Sylvandre eust ouy ce mot,
pour ne me laisser de long-temps en repos ; mais continuez, Alcandre. –
Sçachez donc, reprit-il, que, peu de temps devant le mariage de
Florice, sœur d’Amilcar et de moy, avec Teombre, nostre pere nous fit
revenir en sa maison, n’ayant voulu jusques alors que nous y fussions
demeurez, luy semblant n’estre pas à propos que l’on nous veist
près de luy, devant que nous eussions quelque
qualité qui nous rendist dignes de nos ancestres. En nostre
aage plus tendre, il nous avoit fait ouyr ceux qui dans les Academies
enseignent les sciences plus soigneusement. Et lors que nous fusmes
assez forts pour les exercices du corps, il nous y fit employer le
temps curieusement, et apres, nous envoya deux ans durant par les pays
estrangers, pour en apprendre le langage, et pour n’ignorer entierement
les mœurs de nos voisins. Tant y a que, parvenus à l'aage de
vingt-deux ou vingt-trois ans, il nous r’appella auprès de luy,
mais peu cognus dans nostre patrie, et y cognoissans aussi si peu de
per-[490/491]sonnes que, si l’on ne nous eust dit que Florice estoit
nostre sœur, nous ne l’eussions point recognue pour telle.
Nostre retour fut, comme vous sçavez, un peu devant les nopces
de Florice ; et lors que nous commencions de nous aymer, Teombre
l’emmena hors de la ville, de sorte que nous la perdismes presque
aussi-tost que nous l’eusmes trouvée. Il est vray qu’il sembla
que le Ciel eut pitié de nous, car il nous la rendit bien tost
apres, par la mort de Teombre qui ne vesquit gueres plus de trois mois
apres l’avoir espousée. Elle le pleura comme elle devoit, et
nous l’aydasmes en ce pitoyable office, mais nos larmes furent
bientost seichées, car l’humeur de cet homme n’estoit pas fort
aimable, et elle ne l’avoit espousé que par raison d’estat, et
presque sans penser le faire. Tant y a que la playe, pour grande
qu’elle pust estre en l’ame de nostre sœur, fut bien-tost guerie par
l’affection que nous luy faisions paroistre ; et elle en eschange
s’essayoit de son costé de nous rendre le sejour que nostre pere
vouloit que nous fissions prés de luy, le moins ennuyeux qu’il
luy estoit possible. Et c’est sans doute que cette vie, differente de
celle que nous avions accoustumée, nous eust esté bien
fascheuse, sans sa douce conversation.
Car figurez-vous que pour le commencement nous vivions avec une si
grande retenue, fust avec nos parents, ou avec les autres, et il nous
falloit de sorte prendre garde aux respects qui leur estoient deubs,
que veritablement nous en estions bien ennuyez, veu la liberté
en laquelle jusques en ce temps là nous avions esté
nourris. Quelques jours donc aprés que Florice fut revenue, et
que son plus grand dueil fut passé, elle prit garde à la
triste vie que nous menions, et aux maigres passe-temps qu’on nous
donnoit : Mes freres, nous dit-elle, il faut que je vous mesnage d’une
autre sorte, que jusqu’icy l’on n’a pas fait, et vous verrez que le
sejour de ce lieu n’est pas si fascheux que vous l’avez trouvé
à l’abord. Nostre pere vous a surchargez de ces visites
de nos parens, qui ne parlent jamais que de choses serieuses ; je veux
à mon tour vous faire voir mes cognoissances, et je gage que
vous ne les jugerez pas si fascheuses que les siennes. Nous qui tout
à coup avions esté mis dans ces contraintes, et qui ne
les pouvions plus supporter, la suppliasmes de tenir sa parole. Elle ne
remit point l’effet de sa promesse plus loing qu’au lendemain qu’elle
nous conduisit en la maison de Circéne, où nous
trouvasmes Palinice, Dorinde, Cloris, Parthenopé, et quelques
autres, toutes belles à la verité et [491/492]
tres-honnestes filles. Mais Hylas, voyez un tesmoignage du destin
que je disois ! Je ne jettay pas plustost les yeux sur Circéne
que j’y trouvay tant de sujet d’amour que je ne pus luy refuser et le cœur et l’ame, et mon frere en mesme temps, Palinice tant aimable qu’il
ne pust s’empescher de se donner à elle entièrement.
Or que ceux qui croyent que c’est la beauté qui tyrannise nos
ames, me dient un peu comme Circéne n’exerça aussi bien
sa tyrannie sur Amilcar que sur moy, ou pourquoy Palinice n’eust la
mesme force sur mon cœur que sur celuy de mon frere ? Et après
en avoir en vain recherché les raisons, ils avoueront, je m’en
asseure, que ç’a esté en fin le destin qui a disposé de
nous, comme il luy a pleu ; le destin, dis-je, qui en mesme temps
voulut que nous fissions deux grandes pertes : car celle de nostre
liberté fut bien-tost suivie de celle de nostre pere qui, ayant
desja vescu un assez grand aage, fut saisi d’une fievre si violente,
qu’en peu de jours elle l’emporta dans le cercueil. Peut-estre, si la
nouvelle affection que nous avions conceue pour ces deux belles dames
n’eust esté escritte dans l’infaillible ordonnance du destin,
l’ennuy de cette derniere perte l’eust pu estouffer dans le berceau ;
car il est certain qu’elle nous toucha au cœur plus aigrement qu’elle
n’a pas accoustumé de faire aux autres. Mais, Hylas, qui peut
resister à la fatalité ? Il sembla au rebours que par
cette contrariété elle s’accreut comme le brasier par le
souffle des vents contraires. Il n’y a rien qui empesche plus une amour
naissante de jetter de profondes racines que, quand, en ce
commencement, on cesse de voir la personne aymée, parce qu’il
est vray que les yeux sont ceux qui donnent naissance à
l’amour, et que la veue la nourrit et luy fait prendre force, si bien
que, quand cette veue luy est desniée, ordinairement ou elle
meurt, ou elle va languissant. Mais nous esprouvasmes que cette loy
pouvoit estre bonne pour les autres, qui aiment par eslection, mais non
pas pour nous, en qui sans plus le Ciel l’avoit fait naistre ; car ayans esté contraincts de faire le dueil, nous demeurasmes
quelque temps privez de la veue de ces belles dames, sans que cette
contrainte nous apportast aucun autre advantage, sinon de rendre nostre
mal plus douloureux et plus difficile à supporter.
En fin les jours du plus grand dueil estans passez, c’est la coustume
en semblables accidens que les amis et les voisins vont vister
ceux qui ont fait ces pertes, tant pour se condouloir avec eux,
que pour leur offrir toute sorte d’assistance, et renouveler avec
[492/493] ceux qui restent l’amitié que l’on avoit eue avec
celuy qui est mort. Tous nos amis et nos voisins ne manquerent point
à nous venir rendre ces devoirs d’humanité, si bien
qu’il sembloit que la porte de nostre logis fust celle de quelque
celebre temple, tant elle estoit frequentée par ceux qui nous
venoient visiter. Palinice et Circéne, entre les autres, qui
estoient les meilleures amies de ma mere et de ma sœur, ne manquerent
pas à ces visites ; et nous qui estions presque tousjours avec
Florice, Dieu sçait si nous les receusmes de bon cœur ! Il est
certain que la mort de nostre pere nous avoit grandement affligez, et
qu’il n’y avoit eu en nostre maison aucune apparence de resjouissance
que quand ces deux belles dames prirent la peine d’y venir ; mais alors
il faut advouer que le dueil d’Amilcar et de moy se dissipa comme la
nuée devant le soleil.
Quand Circéne eut long temps parlé à ma mere, elle
vint rendre les mesmes compliments à Florice, et parce que je ne
me pouvois souler de la voir, je m’approchay de ma sœur, et apres
l’avoir remerciée de la peine qu’elle prenoit de venir en ceste
maison si pleine de dueil, et qu’en eschange nous luy eusmes offert
toute sorte de service, Florice fut contrainte d’en aller dire autant
à Palinice, si bien que Circéne et moy demeurasmes
separez de la compagnie. Cela me convia, en suivant le discours que
j’avois commencé, de luy dire : Si est-ce, belle Circéne,
que j’ay fort peu d’occasion de vous faire ces remerciemens, puis que
je prevoy plus de mal de ceste visite, que je n’en puis esperer
d’advantage. Elle qui ne s’estoit point encore apperceue de mon
affection, car toutes les demonstrations de bonne volonté
qu’à nostre premiere veue je luy avois fait paroistre, avoient
esté receues comme des civilitez et des courtoisies : Je ne
sçay, me dit-elle, Alcandre, quel mal ma visite vous peut
rapporter, mais je vous assure bien que ce n’est pas mon intention de
vous en faire. – Si ce n’est vostre dessein, luy respondis-je, c’est
donc mon destin, puisque assurément Circéne sera cause de
la mort d’Alcandre. – Moy, dit-elle, je seray cause de vostre mort ?
– Vous la serez, sans doute, repliquay-je, mais je la vous pardonne,
ne pouvant moy-mesme l’avoir desagreable.
A ce mot nous fusmes separez par une grande quantité de dames
qui arriverent, et depuis je ne pus renouer bien à propos ce
discours de tout le jour. Cependant Amilcar qui ne vouloit, non plus
que moy, perdre ceste occasion, s’approchant de Palinice : Je [493/494]
n’eusse jamais pensé, luy dit-il, qu’en ce pays les belles
fussent si cruelles que je les voy. – Et de quelle cruauté,
dit-elle, vous plaignez-vous ? – De la vostre, repliqua-t’il, qui ne
vous contentez pas de voir ceste maison pleine de tant de dueil, mais
qui voulez encore y en adjouter d’autres par ma perte. – Vostre perte,
reprit-elle en sousriant, seroit sans doute regrettable, mais je ne voy
pas de quel costé j’en pourrois estre la cause, pour le moins je
vous puis assurer que ce seroit bien innocemment. – Ceste innocence,
dit-il, de quelque sorte que vous la puissiez figurer, ne sera pas
assez puissante pour reparer le mal que vous m’avez, fait, si vous n’y
prévoyez d’autre sorte.
Sans doute leurs discours eussent duré davantage, s’ils
n’eussent esté interrompus par le mesme accident qui nous avoit
separez, Circéne et moy. Et voyez si le destin ne nous portoit
pas tous deux à ceste affection ! puisque les propres discours
desquels nous fismes l’ouverture de nos affections à ces belles
dames furent presque semblables, encore que nous n’en eussions point
parlé ensemble. Or si ce peu de paroles ne fit point d’autre
effect, il servit pour le moins à ouvrir les yeux à
Circéne et à Palinice, et à leur faire cognoistre
que nous avions de l’amour pour elles. Et il advint de là
qu’à la premiere occasion que nous eusmes de parler à
elles, la peine ne fut pas grande à le leur faire entendre, et
ce fut bien tost apres, parce que c’est l’ordinaire d’aller rendre,
quand les premiers jours du dueil sont passez, les visites que l’on a
receues. Et vous pouvez croire que mon frere ny moy ne fusmes point
paresseux de nous acquitter de ces devoirs envers ces belles dames,
ausquelles nous eusmes tel loisir de parler que nous voulusmes.
Florice qui nous y avoit accompagnez, et qui avoit pris garde que
j’avois parlé longuement à Circéne, lors que nous
fusmes de retour, me tira à part et me dit : Mon frere, je ne
vous ay pas adverty, lors que je vous ay fait voir Circéne, que
vous prissiez bien garde de vous laisser surprendre aux beautez de
ceste fille, car elle est desja de telle sorte engagée ailleurs,
que je crains fort que vous n’y ayez beaucoup de peine avec fort peu de
contentement. – Ah ! ma chère sœur, luy respondis-je, que
vostre ad’vertissement vient tard ! puisque veritablement j’y suis
desja tellement engagé, qu’il n’y a plus d’esperance de m’en
pouvoir demesler que par la mort. – Mon Dieu ! mon frere,
s’escria-t’elle, que je vous plains et que j’ay maintenant de regret
d’avoir esté cause de la vous faire voir, puis qu’il n’y a fille
en toute ceste contrée [494/495] de laquelle il n’eust
esté plus à propos de vous rendre amoureux que de
celle-là. Il faut que vous sçachiez que Clorian, frere de
Palinice, la possede de telle sorte que je ne croy pas que personne
l’en puisse jamais retirer. – Ma sœur, luy dis-je, vous m’estonnez
grandement de me dire qu’une si honneste fille que Circéne se
laisse posseder à un homme si absolument. – Je ne l’entends pas,
me respondit-elle, comme peut-estre vous le prenez. Si je dis que
Clorian la possede, c’est d’autant qu’il est frere de Palinice, et il
faut que vous sçachiez que Palinice de tout temps a esté
fort bonne amie de Circéne, et de plus qu’elle a tousjours eu
sur elle une certaine authorité que l’aage luy a donnée
qui n’est pas petite. Outre cela, le mary que Palinice a eu, car elle a
esté mariée, comme vous avez pu sçavoir, estoit
oncle de Circéne, et tant qu’il a vescu il l’a tousjours tenue
aupres de sa femme ; et ceste pratique a esté cause que
tousjours depuis Circéne l’a honorée, comme elle souloit faire du vivant de son oncle. Et Palinice qui ayme grandement
Clorian son frere, luy a donné un tel accés avec ceste
fille, qu’il semble qu’elle n’ose presque tourner l’ œil sans son
congé. Ce n’est pas qu’en cela je vueille dire qu’elle l’ayme,
ny qu’il se passe entr’eux chose quelconque qui soit mal à
propos ; au contraire elle est tenue pour tres-honneste et tres-sage
fille, mais il est certain que s’estant trouvée sans pere et
sans mere, elle a laissé prendre à la sœur, de Clorian
une si grande authorité sur elle, qu’il est bien mal-aysé
de croire qu’il y ait quelque chose d’assez fort pour l’en pouvoir
retirer. – Et s’il est ainsi, luy dis-je, que Clorian l’ayme si fort,
et que Palinice ait tout pouvoir sur elle, pourquoy est-ce que le
mariage ne s’en fait ? – Plusieurs, me dit-elle, qui n’en
sçavent pas la cause, et qui voyent, ainsi que je vous dis,
ceste amour, font bien comme vous ceste demande, mais il faut que vous
sçachiez que Circéne a deux frères, l’un desquels
est grandement amoureux de Palinice. Et parce qu’elle ne l’ayme gueres,
ou pour le moins fait paroistre de ne se vouloir plus marier, il a
resolu que jamais Clorian n’espousera sa sœur, que Palinice ne se
resolve aussi de le prendre pour son mary. Et elle qui s’opiniastre
à ne le vouloir pas, est cause de retarder le contentement de
Clorian. – Je vous asseure, repris-je incontinent, voilà, ma sœur, en l’estat, où je suis, la meilleure nouvelle que vous
me puissiez donner, car il est certain que si je ne dois rien esperer
en Circéne, il ne faut point aussi que personne espere rien en
ma vie. Mais, ma chere sœur, si vous m’aimez, il faut que [495/496]
vous trouviez invention de me faire avoir cognoissance de ce frere de
Circéne, afin que je le puisse gagner en quelque sorte. – Mon
frere, respondit-elle en sousriant, je vous dirois bien encore un
autre secret si j’osois, et duquel, peut-estre, vous feriez bien mieux
vostre profit, mais je ne sçay presque comme vous le dire. – Ma
sœur, repris-je incontinent, je te conjure, si tu me veux voir en vie,
de ne me rien celer qui me puisse ayder en ceste affaire, et tu ne dois
faire difficulté, de m’en parler librement, puis qu’il ne faut
point qu’il y ait entre nous quelque chose de caché.
Florice alors en sousriant : Puisque vous le voulez, adjousta-t’elle,
je le vous diray ; mais, mon frere, avec condition que vous recevrez ce
tesmoignage de l’amitié que je vous porte, pour l’un des plus
grands que je vous puisse rendre. Sçachez donc que
Circéne a deux freres : l’aisné, nommé Sileine, et
le jeune, Lucindor. L’aisné, comme je vous ay dit, ayme
eperduement Palinice, et Lucindor.... A ce mot, Florice s’arresta en
sousriant, et j’adjoustay : Est aymé de Palinice. – Nullement,
reprit-elle, ce n’est pas cela. Et lors elle se mit la main sur les
yeux, pour cacher une honneste rougeur, qui me convia de luy dire : Et
Lucindor est amoureux de vous. – II le dit ainsi,
respondit-elle, toute honteuse, encore que je ne le croye pas
beaucoup. Mais je voulois dire que par ce moyen nous ferions faire tel
personnage qu’il nous plairoit à celuy-cy, car je me promets
bien cela de luy, qu’il ne me desdira de chose quelconque que je luy
demande. – O ma sœur ! m’escriay-je alors, en luy prenant les mains,
il est tout certain qu’en vos mains vous tenez et ma vie et ma mort, et
que, si vous ne me secourez en la peine où vous estes cause que
je suis, vous estes la moins pitoyable sœur qui fut jamais. – Mais,
mon Dieu ! Alcandre, me dit-elle, quel personnage me faites-vous faire,
et qu’est-ce que Lucindor dira de moy ? Et ne considerez-vous point
combien je m’engage envers luy?
– Ma sœur, luy respondis-je alors serieusement, ostez-vous d’erreur,
je vous supplie, et soyez assurée que, si l’affection que je
porte à Circéne n’estoit accompagnée de toutes les
vrayes conditions qu’une bonne amour doit avoir, j’aymerois mieux la
mort que de vous y employer. Je l’ayme, non pas pour l’abuser, mais
pour l’espouser, si mon bon-heur m’en peut rendre digne. Et quant
à ce qui est de Lucindor, s’il est digne frere de
Circéne, je veux croire qu’il a du merite. Et pourquoy, si
cela est, ne l’espouseriez-vous pas ? Vostre jeunesse ne vous permet
pas de demeurer [496/497] long-temps avec cet habit de veufve, et pour
moy je n’en serois nullement d’avis. – O mon frere ! reprit
incontinent Florice, ne parlons point de cela, je vous en supplie, j’ay
encore le souvenir trop present de Teombre. – O folle !
repliquay-je, et ne sçay-je pas bien que vous ne l’avez jamais
espousé que par obeyssance, et depuis, quelle si grande
affection pouvez-vous avoir conceue en trois mois que vous avez
demeuré ensemble ? – Hé ! vrayement, Alcandre, me
dit-elle en sousriant, vous estes bien gracieux de parler de ceste
sorte. Et vous, n’estes-vous pas devenu esperduement amoureux de
Circéne en un moment ? Ah ! mon frere, si vous sçaviez
combien ce lien de mariage oblige une honneste femme, vous changeriez
bien de discours, car les nœuds en sont si serrez et si chers, que
jamais la separation ne s’en fait, sans un si grand ressentiment de
douleur, que je ne croy pas celle de l’ame et du corps estre plus
mal-aisée. Mais bien que ceste consideration qui est tres-grande
en moy, n’auroit point de force, encore y en a-t’il une qui
m’empescheroit d’y penser, qui est, pour vous dire la
vérité, mon cher frere, une si grande jalousie que j’ay
recognue en luy, que je m’estimerois miserable de vivre en ce continuel
supplice ; car vous me parliez de Teombre : croyez, je vous supplie,
que j’eusse esté la plus heureuse de ma race, s’il n’eust point
eu ceste folie en sa teste. Et voudriez-vous qu’apres en avoir ressenty
les extrêmes incommoditez, je fusse si maladvisée de me
plonger en semblable misere ? – Et comment, luy dis-je, Lucindor est
jaloux ? et quel sujet en a-t’il ? – En fin, Alcandre, me
respondit-elle en sousriant, vous voulez tout sçavoir et je le
veux bien, puis que je me resous de ne vous cacher jamais aucune action
de ma vie. Il faut que vous sçachiez, mon frere, que dans ces
grandes villes la fréquentation y est si ordinaire, qu’il est
impossible que nous nous puissions empescher d’estre veues et
pratiquées de plusieurs personnes. Il arrive bien souvent que
diverses personnes nous voyant viennent à nous aymer, ou pour le
moins en font le semblant, car je croy que c’est ainsi que la pluspart
des hommes en usent. Mais cela n’empesche que ceuxqui ont les yeux
sur nous, ne voyent et ne recognoissent les recherches vrayes ou
feintes qui nous sont faites, et de cette cognoissance se produit cette
ennemie, ou pour le moins mortelle maladie d’amour, qui se nomme
jalousie. Lucindor ayant donc remarqué qu’un des freres de
Palinice faisoit semblant de m’aimer, ou peut-estre m’aimoit à
bon escient, en est devenu tellement jaloux, qu’il ne [497/498] s’en
donne, ny ne m’en laisse point de repos. – Hé ! ma sœur,
adjoutay-je en sousriant, expliquez-moy un peu mieux cette affaire : le
frere de Palinice vous aime aussi ? Et ne m’avez-vous pas dit que ce
frere ayme Circéne ? Est-il donc amoureux de vous et d’elle ? –
Nullement, me respondit-elle, mais c’est que Palinice a deux freres :
l’un qui se nomme Clorian, et qui est amoureux de Circéne, et l’autre
qui s’appelle Cerinte, et qui montre d’avoir de la bonne volonté
pour moy.
Alors faisant un grand esclat de rire : Je vous assure, ma sœur, luy
dis-je, que voicy la plus gracieuse rencontre qui peut-estre advint
jamais. Palinice a deux freres : l’un desquels, et qui s’appelle
Cerinte, vous ayme, et l’autre, qui se nomme Clorian, est amoureux de
Circéne. Et Circéne a deux freres aussi : Sileine et
Lucindor : Sileine ayme Palinice, et Lucindor vous recherche. Et vous,
Florice, vous pouvez dire que ces deux belles dames ne vous prestent
rien, que vous ne leur rendiez en mesme monnoye, car si j’ayme la belle
Circéne, Amilcar est furieusement amoureux de Palinice. – Et
comment, s’escria Florice, en frappant des mains l’une contre l’autre,
Amilcar en veut à Palinice ? – Mais, adjoutay-je, en meurt-il
d’amour. – Vrayement, reprit-elle alors, voicy un vray sujet de
comedie. – Dieu vueille, repliquay-je, que pour moy il soit tel ! La
comedie, à ce que j’ay ouy dire, finit tousjours en mariage ;
mais puis que nous sommes six, et que vous n’estes que trois, si
faut-il de necessité qu’il y en ait quelqu’un de nous mal
content, car je sçay bien que je ne veux pas que celle que
j’ayme soit partagée. – Et pensez-vous, me dit-elle, que
quelqu’une de nous la vueille estre ? – De cela, luy respondis-je, je
m’en remets. Tant y a, ma chere sœur, que tout ce que je veux de vous,
c’est de faire si bien envers Lucindor que sa sœur m’ayme, et avec
Cerinte, qu’il dispose en façon Palinice, qu’elle retire Clorian
de la recherche qu’il fait à Circéne.
Ce fut par ces discours, Hylas, que je vins en cognoissance de toutes
ces secrettes affections. Et parce que nous n’eusmes alors la
commodité, pour le survenue de plusieurs personnes d’en dire
davantage, l’a conclusion fut qu’elle me promit, non seulement de m’y
ayder de tout son pouvoir, mais aussi de faire avec Cerinte qu’Amilcar
ne seroit point mal reçeu de Palinice. – Car, disoit-elle, je
suis obligée de vous y ayder tous deux, puis que je suis cause
de la peine que vous en avez.
Nous nous separasmes donc de cette sorte, et parce que j’avois
[498/499] esté adverty de l’amitié que Clorian portait
à Circéne, et du credit que Palinice y avoit, je pensay
que, devant que le frere ny la sœur s’y prissent garde, il falloit
avoir gaigné quelque chose sur la bonne volonté de
Circéne, afin que, quand Clorian prieroit sa sœur de me faire
de mauvais offices, Circéne eust quelque chose qui tinst mon
party et qui priast pour moy. Et entre toutes les choses que je pensay
la pouvoir obliger, j’esleus principalement la discretion, ayant
tousjours ouy dire qu’il n’y a rien qui engage tant une honneste fille
à aymer que cette discrétion ; aussi c’est bien peu de
prudence de se confier en une personne en qui l’on ne doit point avoir
de confiance.
Je vous ay desja dit les premieres déclarations que je luy avois
faites, je ne luy en dis rien davantage de quelques jours ; mais estant
presque continuellement aupres d’elle, toute la demonstration que je
luy en donnois, c’estoit d’user avec un extreme respect en tout ce qui
estoit d’elle. Et afin qu’elle recognust que c’estoit un respect qui
procedoit d’amour et non pas seulement de civilité, je traittois
avec Palinice d’une façon bien differente, non pas que je ne luy
rendisse de l’honneur, comme tout chevalier est obligé envers
les dames de cette qualité, mais à l’une, c’estoit
seulement avec ce devoir commun, et à l’autre, avec un respect
particulier et tout estincelant d’amour.
Un jour que Circéne estoit au logis de Palinice, elle voulut se
laver les mains pour faire collation ; je me trouvay comme de coustume
assez prés d’elle pour recevoir ses gands, elle ne fit point de
difficulté de me les tendre, parce que c’estoit de ces petits
services que chacune recevoit librement de nous. Et feignant d’avoir
quelque affaire en mon logis, je m’y en allay le plus viste que je pus,
et en mesme diligence j’escrivis au dedans de ses gands ces trois vers
:
Je jure tout ce que je puis
Que si, tout à vous, je ne suis,
Je ne suis mien, ny de nul autre.
Circéne reprit ses gands sans y prendre garde pour lors,
mais le soir qu’elle fut pour se mettre au lict, sa fille de chambre
qui s’en apperceut : Ma maistresse, luy dit-elle, qui vous a
donné ces gands ? – Comment ? respondit Circéne, qui me
les a donnez ? ne sont-ce pas ceux que j’avois ce matin ? – Je ne
sçay, repli-[499/500]qua-t’elle n’ay jamais veu ces beaux
vers. Et lors, les luy apportant, car elle estoit desja dans le lict :
Voyez, continua-t’elle si je mens. Circéne alors, les lisant, et
se souvenant, que je les avois eus quelque temps entre les mains, se
douta bien que je les avois escrits, mais parce qu’elle ne vouloit
point s’en fier à cette fille, qui despendoit entierement de
Palinice et de Clorian, elle feignit de ne pouvoir deviner qui
c’estoit, et pour monstrer combien elle s’en soucioit peu, elle donna
les gands à Andronire : (c’estoit ainsi que cette fille se
nommoit). – Je prie Dieu, ma maistresse, luy dit-elle, en la
remerciant, que celuy qui a escrit à ce coup dans vos gands,
prenne souvent plaisir d’en faire de mesme, et je vous assure que, si
je le cognoissois, je l’en remercierois de bon cœur. – Tu ferois
bien, respondit-elle en sousriant, car le present le merite. – Vous
pensez, dit-elle, vous en mocquer, ce present tel qu’il est seroit
bien cher, je m’en assure, à celuy qui est cause que vous me
l’avez donné ; et si je les luy presentois de vostre part, je
suis bien certaine qu’il m’en remercieroit de bon cœur. – Garde-toy,
reprit Circéne incontinent, de faire cette sottise, car tu me
ferois un extreme desplaisir. – Je n’ay garde, repliqua Andronire, de
le faire, mais c’est d’autant que je ne sçay qui c’est. – Et si
tu le sçavois, adjousta Circéne, par ta foy, le ferois-tu
? – N’en doutez pas, respondit-elle, car, outre, que j’ay pitié
de ceux qui ayment bien, encore suis-je certaine que Clorian m’en
sçauroit gré, et m’en remercieroit en temps et lieu. –
Mais à propos de Clorian, reprit Circéne, garde-toy bien
de les luy monstrer, si tu veux que nous vivions en paix avec luy et
avec Palinice. – Et dequoy vous souciez-vous, respondit-elle, si vous
ne sçavez qui c’est ? – II m’importe, repliqua Circéne,
je ne veux point qu’il les voye.
Et alors, feignant de n’avoir pas bien leu ce qui y estoit escrit :
Montre-les moy, Andronire, dit-elle, que je relise ce qu’il y a. Et
elle sans y penser, les luy ayant rendus : Or va te coucher, dit
Circéne, je te recognois pour si folle que je ne veux pas que tu
les ayes. – Ah ! ma maistresse, s’escria-t’elle incontinent, rendez-moy
donc les remerciements que je vous ay faits. – S’il ne tient
qu’à cela, luy dit Circéne, que tu ne sois bien contente,
je te les rends de bon cœur, et ceux encore que tu me feras de gands
tous, neufs, que j’ayme mieux te donner. Et lors, se faisant apporter
une petite layette où elle en avoit quantité, elle
luy en donna une paire pour la contenter : Ma maistresse, luy dit
Andronire en la [500/501] remerciant, vous m’avez appris un moyen pour
n’avoir jamais plus faute de gands. – Et lequel ? respondit
Circéne. – Lors que je verray, dit-elle, que ceux-cy seront usez,
j’iray prier quelqu’un d’y escrire, comme dans les vostres, et vous
m’en donnerez de tous neufs pour les avoir. – Tu as raison,
adjousta-t’elle, mais cependant laisse-moy dormir.
Or Circéne cognut bien que j’estois le secretaire de ces vers,
et quoy qu’elle n’eust aucune pensée qui fust à mon
avantage, si ne vouloit-elle que Clorian les veist, et pour en oster le
moyen à cette fille, elle ayma mieux les garder ; et toutesfois
il lui fut impossible d’éviter ce que le Ciel en avoit
ordonné, ainsi que vous pourrez entendre. Cependant ce petit
artifice ne me fut pas du tout inutile, parce que Circéne se
souvenant des paroles que je luy avois dites, et se representant le
respect avec lequel je la servois, par la lecture de ces vers s’asseura
mieux encore qu’il estoit vray que je l’aymois, et quoy qu’elle fust
grandement engagée avec Clorian, si est-ce qu’elle ne pouvoit
rejetter cette affection, qui luy estoit un grand tesmoignage de son
merite. Apres avoir donc quelque temps consulté en elle-mesme si
elle me devoit conserver en cette humeur, ou bien me donner sujet de la
quitter, en fin elle creut que c’estoit son advantage de laisser libre
le cours de cette nouvelle affection, ne luy semblant pas qu’elle
devinst jamais telle qu’elle ne la pust bien arrester quand il luy
plairoit.
Quelques jours apres elle vint voir ma sœur, et de fortune je n’y
estois point, ayant pour lors accompagné Amilcar en la maison de
Palinice. Et se retirant à part elle luy monstra les gands
où j’avois escrit ce peu de paroles. Florice en recognut
incontinent l’escriture, mais faisant semblant de penser que ce fust de
Clorian : Et quoy, luy dit-elle, cette amour dure-t’elle encore ? –
Comment ? respondit Circéne, si cette amour dure, mais de
quelle amour voulez-vous parler ? Il faut plustost dire si elle est
commencée. – Voire tout le monde ne sçait pas que Clorian
vous ayme ? – Je le croy, reprit Circéne, et avec regret, je
le croy que chacun voit la folie de Clorian. Mais cecy n’a rien de
commun avec Clorian, et prenez bien garde si vous ne cognoissez point
cette lettre. Alors reprenant les gands tout à coup, elle
s’escria : Ah ! Circéne, si fay, je la cognoy, elle est d’une
personne qui m’est proche et à qui j’ay bien
représenté desja plus d’une fois que ce qu’il
entreprenoit estoit un dessein duquel il n’auroit jamais de
contentement, et qu’il feroit mieux de s’en retirer. –
Vraye-[501/502]ment ! luy dit froidement Circéne, hé
! ma belle dame, quelle offence vous ay-je faite que vous me
vueillez procurer tant de mal ? – Asseurez-vous, Circéne,
respondit Florice, que ce n’a jamais esté mon intention de vous
desplaire, mais bien de ne voir Alcandre en une entreprise, de laquelle
il n’aura jamais de satisfaction. – Et comment pouvez-vous
sçavoir, repliqua Circéne, les choses futures ? – Je ne
les sçay pas avec asseurance, reprit Florice, mais je les puis
bien prévoir par conjecture ; et vous-mesme qui y avez interest,
si l'’on vous en prenoit à serment, ne diriez-vous pas
comme moy ? – Je vous diray sainement, reprit alors Circéne, il
est vray que Clorian a une folie en sa teste qui vous peut faire parler
de cette sorte, mais il est encore plus vray que si l’humeur où
je suis me demeure, il ne parviendra pas à ce qu’il pense. Ce
n’est pas qu’avec ces paroles je vueille engager davantage Alcandre au
dessein qu’il fait paroistre d’avoir ; car outre que je n’en vaux pas
la peine, encore suis-je fort peu en volonté d’estre
aymée, mais je le dis pour la verité, et que je suis bien
marrie que l’indiscretion de Clorian me soit si desadvantageuse, sans
que j’aye autre part en sa faute que d’en souffrir par contrainte
l’importunité. – Puis que vous m’en parlez, respondit ma sœur,
avec tant de confiance, je vous diray, ma belle fille, que
veritablement la recherche que Clorian fait de vous ne vous est point
desadvantageuse, sinon en tant qu’il fait paroistre en public d’avoir
une si grande, authorité sur vous, qu’il semble qu’il en doit
bien avoir une plus grande en particulier. Si cela vous peut nuire, je
le laisse à vostre jugement. Tant y a que je pense que vous
feriez beaucoup pour vous, si peu à peu vous ostiez de ses mains
cette absolue authorité, d’autant que par ce moyen vous feriez
voir à chacun qu’il n’y a point de vostre faute, et que la
pensée de ceux qui ne font mestier que de juger des actions
d’autruy, s’est grandement deceue en l’indiscrétion de cet
homme. – O Florice ! s’escria Circéne, que ce conseil est
aisé à donner et difficile à executer ! Si
vous sçaviez quelle humeur est celle de Palinice ! une autre
fois que nous aurons plus de loisir, je vous en veux entretenir bien au
long. Cependant, continua-t’elle en sousriant, ne croyez pas que je
vueille qu’Alcandre prenne la peine de m’aimer ; car c’est la
verité que vous m’avez obligée quand vous l’en avez
diverty, et que vous augmenterez encore cette obligation quand vous
continuerez, quoy que je sçache bien que vous n’y aurez
pas grand’peine, puis que je suis assez assurée qu’il ne fait
que se mocquer. [502/503]
Et à ces dernieres paroles, ma sœur prit garde qu’elle
rougissoit un peu, qui luy fit juger que ce qu’elle en disoit n’estoit
pas peut-estre selon son desir ; toutesfois, feignant de son
costé de le croire, ainsi qu’elle l’avoit dit, elle luy
respondit : Soyez seure, Circéne, que tant pour vostre interest
que pour celuy de mon frere, je voudrois vous pouvoir descharger de
cette importunité, mais je ne l’espere pas.
A ce mot, elles se separerent, parce qu’à mesme temps Amilcar et
moy qui conduisions Palinice, entrasmes où elles estoient, et
peu apres Cerinte et Sileine. Quant à moy, apres avoir
salué la compagnie, je m’approchay de Circéne. Cerinte
entreprit Florice, et Sileine et Amilcar s’assirent aupres de Palinice.
J’advoue que pour ce coup je ne fus pas fort attentif aux discours du
reste de la compagnie, estant si aise d’avoir rencontré seule
celle que je cherchois qu’il me sembloit que le Ciel m’avoit grandement
favorisé. Et je dis seule, encore que toute cette bonne
compagnie y fut, parce que je l’estimois telle, puis que Clorian n’y
estoit pas, d’autant que veritablement, quand il y estoit,
mal-aisément la pouvoit-on entretenir. Luy voyant donc les
mesmes gands où j’avois escrit, je luy dis : Je jure, belle
Circéne, que tout ce qui est dans vos gands est plein de
verité. – Je n’en doute point, me dit-elle, car il est vray que
mes mains qui y sont, sont de vrayes mains, – Vos mains, repliquay-je,
ne doivent pas seulement avoir le nom de vrayes, mais aussi des plus
belles du monde. Mais il y a bien encore quelque chose dans vos gands
que vous ne dites pas.
Elle qui feignoit de n’entendre ce que je voulois dire : Ily a,
adjousta-t’elle, quelques bagues que je porte aux doigts, qui sont
aussi de vrayes. – II y a encore, repris-je, quelqu’autre chose. – Et
que pourroit-il y avoir, dit-elle, faisant l’estonnée ; quant
à moy, je n’y vois ny sens autre chose. – Ah ! Circéne,
luy respondis-je alors en souspirant, c’est là un grand
tesmoignage de mon peu de bon-heur, que mon cœur estant entre vos
mains, vous ne le sentiez point, et que vous ne vueillez pas mesme voir
l’escriture qui vous touche. Et alors en sousriatnt : Comment
voulez-vous, repliqua-t’elle, que je puisse sentir vostre cœur, s’il
n’y est pas ? Et lors sortant la main du gand : Voyez s’il y a point
icy de cœur. – Mais voyez, repris-je incontinent, s’il est possible
qu’une si belle main y soit sans qu’il y en ait une infinité. Et
luy prenant le gand, et luy monstrant l’escriture : Et voyez si je ne
dis pas vray, puis que je voy là ce que le mien y a escrit.
[503/504]
Elle alors, feignant de ne l’avoir encore point veu : Vrayment !
Alcandre, me dit-elle vous estes bien hardy d’avoir escrit dans mes
gands : pensez-vous que j’y prenne plaisir ? Et lors, prenant des
ciseaux, elle fit semblant de les vouloir effacer, mais mettant la main
au devant, je luy dis : Pardonnez à la grandeur de mon
affection, la hardiesse dont vous m’accusez, et croyez, belle
Circéne, que c’est en vain que vous voulez effacer ces paroles
que j’ay escrittes, puis qu’elles sont tellement engravées dans
le cœur que je vous ay donné, ou plustost que vous m’avez ravy,
que le temps ny la mort mesme ne les effaceront jamais. – Alcandre, me
dit-elle, je n’en veux ny le cœur ny les paroles, sçachant que
l’un et l’autre sont peu veritables; mais quand ils seroient
autrement, je ne veux point me charger de semblable marchandise. –
J’advoue, luy respondis-je assez froidement, que cette marchandise ne
valant gueres, et vous, l’estimant fort peu, vous avez raison de ne
vous en vouloir pas charger, car il est vray qu’elle n’a point de
cours, et que si une fois vous en estiez chargée, vous ne vous
en deferiez jamais. – Ce n’est pas, repliqua-t’elle en sousriant, ce
que je veux dire, car au contraire je sçay assez que vous valez
beaucoup, et que l’estime que je fais de vous, est telle que je doibs.
Et de plus que cette marchandise dont vous parlez, quand je l’aurois,
ne demeureroit gueres entre mes mains, estant comme ces quintessences
qui s’en vont toutes en fumée. Mais c’est en effet, Alcandre,
que je ne m’entens point, pour parler franchement, ny à aymer,
ny à estre aymée. – Je m’estonne, repris-je incontinent,
que vous ne sçachiez point une chose que vous enseignez si bien.
– Alcandre, adjousta-t’elle, avec un œil riant et me frappant
doucement sur une main, vous estes un mocqueur, et asseurez-vous que je
reçois bien de mesme tout ce que vous me dites. – Belle
Circéne, luy respondis-je, si je ne suis véritablement
vostre serviteur, je ne suis point Alcandre, et je veux que le Ciel me
fasse cesser de vivre, lors que je cesseray de vous aimer.
Elle vouloit me respondre, et desja elle avoit la bouche,
entr’ouverte, lors qu’elle retint tout à coup la parole, et
changeant de visage et de façon envers moy, elle sembla estre
devenue une autre personne. Ce changement m’estonna, mais tournant les
yeux du costé de la porte, je vis entrer Clorian avec Lucindor.
Avez-vous point veu, gentil berger, de jeunes enfans qui sont encore
soubs le fouet, lors qu’ils sont surpris en quelque faute, par
celuy qui les gouverne ? Figurez-vous que Circéne et Florice
[504/505] en firent de mesme quand Lucindor et Clorian les
surprindrent, l’une aupres de moy, et l’autre auprés de Cerinte,
et quoy que j’eusse de l’interest en toutes les deux, si ne me pus-je
empescher d’en rire. Et pour monstrer ma discretion à
Circéne, la voyant en quelque peine que Clorian me vist seul
aupres d’elle, je fis semblant de l’aller recevoir, et Lucindor aussi,
et leur faire l’honneur du logis. Florice en fit de mesme, et cela fut
cause que chacun par compagnie se leva. Mais cela n’empescha pas que
Clorian ne prist garde que Circéne parloit à moy, et que
Lucindor ne vist aussi Florice avec Cerinte, si bien qu’à
l’abord ils entrerent avec un visage severe et mécontent, de
quoy estant tous deux en peine, mais Circéne beaucoup plus,
elles firent ce qu’elles purent pour les remettre en bonne humeur.
Clorian ne sçavoit pas encore bien asseurément que
j’aymasse Circéne, mais la doute où il en estoit, et
l’humeur qu’il avoit de ne vouloir souffrir que personne parlast
à ceste fille, luy faisoit faire ceste mine. J’advoue que ceste
façon de Circéne me deplut, et qu’alors mesme je fis cent
fois resolution de ne la plus aymer, mais aussi-tost que je tournois
les yeux sur son visage, il falloit ceder à la force de sa
beauté, et pliant les espaules, me plaindre en cela de ma
mauvaise fortune, et de l’injustice du Ciel, qui ordonnoit que celle
de qui j’estois esclave fust en telle servitude.
Enfin, le soir estant venu chacun se retira, mais Circéne me
donna le bon soir avec une si grande froideur qu’il sembloit que je luy
eusse fait quelque bien grande offence. Toutesfois, jugeant que
c’estoit à cause de Clorian, je ne voulus pas mesme, selon ma
coustume, l’accompagner en son logis. Et entrant dans mon jardin,
apres m’estre quelque temps entretenu sur ceste pensée, je
souspiray tels vers.
DIALOGUE
I
Puis qu’il estoit ordonné
Que mon c œur seroit donné
Par destin-à ceste belle,
Pourquoy falloit-il, helas !
D’une, ordonnance cruelle,
Que mienne elle ne fust pas ?[505/506]
II
Parce que nul sous les cieux
N’est digne de ses beaux yeux,
Rien n’egalle son merite,
Contente-toy d’adorer
Ceste immortelle Carite,
Sans en rien plus esperer.
III
Mais le Ciel voulant en fin
Que j’eusse pour mon destin
Une affection si vaine :
Dieux ! pourquoy, de mon berceau,
Pour abreger tant de peine,
Ne fistes-vous mon tombeau ?
IV
Car les dieux ne vouloient pas
Monstrer aux hommes ça-bas
Sa beauté sans estre aymée:
Et nul, que toy, ne pouvoit
D’une ame toute enflammée
L’aymer autant qu’on devoit.
V
Donc à jamais j’aymeray,
– A jamais j’adoreray
Ses beaux yeux sans esperance,
Trop heureux d’en consumer :
N’est-ce assez de recompense
De mourir pour les aymer ?
Quand je retournay au logis, Florice me raconta tous les discours
qu’elle avoit eus avec Circéne et apres adjousta : Voulez-vous,
mon frere, que je vous die ce que j’en pense, asseurez-vous qu’elle
sera plus aysément distraite de l’amitié de Clorian, que,
je [506/507] n’eusse pas creu. Et, pour dire la verité, il use
d’un si grand empire sur elle, que je ne sçay comme elle l’a
peu si longuement souffrir. – Ma sœur, luy respondis-je en sousriant,
ce que vous trouvez estrange en autruy, comment le souffrez-vous en
vous-mesme ? Croyez-moy que vous estes faites toutes d’une certaine
façon, que, sans vous offencer, l’on vous peut mettre en quelque
ordre de creatures qui ne fust ny des animaux raisonnables, ny des
irraisonnables, mais en une tierce espece au milieu de ces deux. – Je
vous asseure, Alcandre, me dit-elle, que vous nous obligez beaucoup de
parler ainsi de nous, et quelles voudriez-vous que nous fussions, si
nous n’estions celles que nous sommes ? – Voyez-vous, Florice,
continuay-je, je vous jure que je dis vray, par dites-moy, je vous
supplie, si Lucindor vous veut traiter comme Circéne l’est de
Clorian, pourquoy, si vous le desapprouvez pour elle, l’approuvez-vous
pour vous ? Et si Circéne s’ennuye de cette tyrannie, pourquoy
elle-mesme va-t’elle renouant ses chaisnes avec des nœuds plus forts
et plus serrez ? Hé ! ma sœur, croyez-moy, et vous et
Circéne, et toutes les femmes du monde, vous estes toutes faites
sur un mesme patron : vous voulez et ne voulez, vous ne voulez et vous
voulez. – Que voulez-vous dire, mon frere, me dit-elle en sousriant,
par ces paroles embrouillées ? – Je veux dire, respondis-je, que
vous voulez estre maistresses, et vous vous plaisez à vous
rendre esclaves ; et puis vous vous ennuyez de cette servitude, et
toutesfois vous prenez plaisir d’y demeurer. Vous-mesme ne m’avez-vous
pas dit que Lucindor ne peut souffrir que Cerinte parle à vous ?
et qu’une semblable jalousie a esté la plus grande peine que
vous ayez eue avec Teombre ? Si cela est, pourquoy vous y
sousmettez-vous, et que ne prenez-vous sur luy l’authorité qu’il
usurpe sur vous ? Vous trouvez estrange que Circéne soit de
cette sorte tirannisée de Clorian ? et je le trouve plus
estrange de vous, car il y a quelque raison pour elle : la nourriture
qu’elle a eue en sa maison, l’authorité que Palinice a tousjours
prise sur elle, son peu d’experience, et plusieurs autres
considerations qui pour vous n’ont point de lieu.... – Mais qui vous a
dit, interrompit Florice, que je crains Lucindor ? – Mes yeux,
repliquay-je, et vos actions. Si vous eussiez eu un miroir lors qu’il
est entré avec Clorian, je ne vous, croy pas tant aveugle que
Vous ne l’eussiez aussi bien veu que chacun s’en pouvoit prendre garde,
et puis vous m’allez dire que Circéne s’ennuye de
l’authorité que Clorian prend sur elle, et qu’il [507/508]
seroit aisé de l’en distraire ! Hé ! ma sœur, que ces
espérances sont mal fondées, puis qu’elles le sont sur la
resolution qu’une femme doit, faire. Souvenez-vous que, si c’estoit
d’une chose qui fust à vostre desadvantage, ou bien pour faire,
contre raison, desesperer une personne qui fust toute à vous,
ô qu’aysément vous en prendriez toutes la resolution, mais
en ce qui est raisonnable ou à vostre advantage, ô que
tard, ou jamais vous y resoudriez-vous ! Je continuay de ceste sorte
ces reproches à Florice, qui m’ayant quelque temps donné
audience, en fin s’approchant de moy, et me prenant par le bras : Mais,
dites-moy, Alcandre, interrompit-elle, d’où venez-vous, que vous
estes en si mauvaise humeur ? Et luy ayant respondu que je venois de
me promener dans le jardin. – Pour certain, repliqua-t’elle, il faut
que vous y ayez mangé de quelque herbe bien amere. – J’y ay
cueilly, luy dis-je, des pensées et des soucis si amers, qu’il
n’y a atsinthe qui les vaille. – Je m’en doutois bien, adjousta-t’elle,
puisque vos paroles sont encore toutes pleines d’amertume. Mais puisque
vous nous estimez tant inconsiderées, dites-moy, je vous
supplie, vous qui estes si sage, voulez-vous que je rompe avec Lucindor
? Advisez bien quel conseil, vous me donnerez, car je vous promets de
le suivre ; il est vray que je diray que c’est vous qui me l’avez
conseillé, m’assurant que vous ne voulez pas me dire chose de
laquelle vous ne vouliez estre nommé l’autheur. – Je vous
assure, luy respondis-je, ma sœur, que vous estes bien gracieuse :
parce que Lucindor est frere de Circéne, vous voulez à
mes despens ravoir vostre liberté ? – Ne voyez-vous, reprit
incontinent Florice, que, si les femmes ont peu de resolution, les
hommes sont d’autant plus attachez à leur interest ? Hé !
Alcandre, qu’il est aysé de voir le festu dans l’œil de son
voisin et qu’il est difficile d’apercevoir la poutre qui nous creve les
nostres ! Si je souffre quelque chose de Lucindor, vous en devez estre
bien ayse, car estant frere de Circéne, nous la tiendrons tous
jours en quelque sorte de devoir envers vous. – Voulez-vous, ma sœur,
luy dis-je, que je vous parle franchement ? Je ne suis pas marry de
Lucindor, car encore il ne sort pas entierement hors des termes de la
raison, mais il m’est impossible de supporter les impertinences de
Clorian. – Mon frere, mon amy, me respondit-elle incontinent, je voy
bien à ce coup que vostre bouche parle selon vostre cœur, mais
mettez-vous en repos, et vous asseurez que si vous voulez me croire,
[508/509] nous ferons quelque chose qui vous contentera. – Et que
voudriez-vous, repris-je incontinent, que je fisse ? – O Dieu !
respondit-elle en sousriant, que nous avons bien changé de
personnage, puis que c’est à moy à vous donner conseil !
Or bien, mon frere, pour ce coup recevez-le, et si vous vous en trouvez
mal, ne me croyez jamais plus. Quelque mine que Circéne vous
fasse, continuez de la servir, mais souvenez-vous de cacher vostre
affection à tout le monde, sinon à elle, et laissez
faire le reste à vostre mérite, à l’impertinence
de Clorian, à l’humeur de Circéne et à mon
assistance. Car si vous vous descouvrez, Clorian et Palinice
tourmenteront de sorte cette fille, qu’elle voudroit que vous fussiez
hors du monde ; et au contraire, si vous vous cachez bien à eux,
vous verrez que cette discrétion luy plaira de façon que
l’insuffisance de Clorian luy sera au double insupportable. Et
asseurez-vous que, pour peu qu’elle s’esbranle, je ne laisseray pas
perdre une seule occasion qui vous puisse rapporter de
l’utilité. – J’advoue, luy respondis-je, que je recognois bien
par vos discours qu’il faut croire chacun en son mestier. Aymer et
dissimuler, c’est le mestier duquel presque toutes les femmes se
meslent : voilà pourquoy je veux suivre vostre avis sans y
faillir d’un poinct. – Vrayment, Alcandre, me dit-elle en me frappant
sur l’espaule, j’employe bien mon temps à vous conseiller avec
tant d’affection, puis que pour remerciement vous me dites des injures.
Tels furent nos discours desquels je ne conceus pas de petites
esperances, et me semblant que l’avis de Florice n’estoit pas à
rejetter, je me resolus à le suivre le mieux qu’il me seroit
possible. Et sur le sujet de la contrainte dont il me falloit user, je
me souviens que je fis ces vers.
STANCES
Qu’il n’ose dire son mal.
I
Dure et severe loy qui couvres du silence
La peine que je sens,
Permets qu’au moins ma voix rompe ton ordonnance
En mes derniers accents. [509/510]
II
Je voy que le laurier, lors que le feu le touche,
Se plaint dans la chaleur,
Et que n’est-il permis aussi bien à ma bouche
De dire ma douleur ?
III
Dans le taureau d’airain la mesme tyrannie
Se pleust bien autrefois
D’ouyr plaindre et gemir, mais à moy l’on desnie
L’usage de la voix.
IV
Souvent je me resous d’une longue harangue
D’attendrir mon vainqueur :
Mais quoy ? ces mesmes yeux me retiennent la langue
Qui me prirent le cœur.
V
Soudain que je la vois, le respect ordinaire
S’oppose devant moy,
Et me dit que l’amant doit brusler et se taire,
Pour preuve de sa foy.
VI
Taisons-nous donc, mon cœur, et rendons
tesmoignage,
Quand nous devrions mourir.
Que nous avons assez d’amour et de courage
Pour aymer et souffrir.
Vous sçavez, Hylas, que la passion a cela de propre
d’entrainer avec violence les puissances de l’ame qu’elle possede.
Figurez-ous qu’il m’en advint autant, car, quelque dessein que j’eusse
fait, mon affection, sans que j’y prisse garde, m’emporta quelques jours
apres à faire des actions qui ne donnerent que trop de cognois-[510/511]sance de ce que je voulois tenir caché, si bien que
Palinice s’en apperceut, faisant en cela bien paroistre qu’il est vray
que malaisément l’artifice peut cacher quelque chose à
ceux qui sont de mesme mestier. Et parce qu’elle sçavoit assez
combien Clorian supportoit cette nouvelle amour avec impatience, et
qu’elle aimoit grandement ce frere, elle tira un jour à part
Circéne, et au commencement luy representa combien une fille
estoit peu advisée de laisser une ferme et assurée
affection pour une nouvelle, combien la pluspart de ceux qui les
recherchent le font plustost par humeur que par amour, et quelques fois
seulement pour essayer si elles peuvent estre gaignées
aisément, afin d’en faire apres des contes et s’en mocquer, ne
se soucians gueres de ruiner de reputation celles qu’ils font semblant
d’aymer, pourveu que cela serve à leur vanité ; combien
il est difficile d’en trouver d’autre humeur, et quel danger courent celles qui s’y fient devant que les avoir bien
esprouvez.
Et puis elle continua : Or, ma chere fille, je vous represente tout ce
que je viens de dire, pour vous advertir d’une chose, à
laquelle peut-estre vous ne prenez pas garde. J’ai recognu qu’Alcandre
depuis son retour fait cas de vous, et, qu’il vous veut faire accroire
qu’il vous ayme : c’est un jeune homme qui n’a encore point vendu de
sa marchandise, il vient de loing, il ne fait que l’estaler en vente.
Souvenez-vous, Circéne, qu’il ne faut pas croire tout ce qu’il
dira, et que, pour peu que vous luy offriez de ce qu’il vous
presentera, il vous prendra sans doute au mot. Nous ne sçavons
point encore de quelle humeur il est, je serois marrie que nous
l’apprissions à vos despens, et croyez que ce que je vous en
dis, n’est que pour vostre seul interest, car pour ce qui touche
l’affection que mon frere vous porte, je m’asseure qu’il est assez
honneste homme pour vous obliger à luy vouloir du bien, quoy que
je ne doute pas que s’il s’en prenoit garde, il ne le supportast avec
beaucoup de peine. Et peut estre ne sçay-je à quoy un tel
desplaisir, le feroit resoudre ! Et Dieu sçait quel ennuy seroit
le mien, de voir ce divorce entre nous ! je dis entre-nous, parce qu’il
me seroit impossible de ne point participer à l’ennuy que vous
en recevriez tous deux. Je voy bien que de vostre costé vous ne
contribuez rien en çecy, sinon une certaine complaisance qui
est ordinaire à toutes celles de vostre aage, parce qu’il leur
semble que d’estre servies de plusieurs, c’est quelque chose de
fort estimable. Mais, ma fille, perdez cette opinion, je vous supplie,
et [511/512] croyez qu’il n’y a rien qui rende plus mesprisable, ny qui
descrie plus une jeune personne que de la voir suivie et poursuivie de
toutes sortes de gens, parce que les choses communes sont peu
estimées, et que les personnes de merite ne veulent point
marcher en foule, et qu’en fin, outre tant d’autres raisons,
malaisément se peut-on imaginer que tant de jeunes esprits se
puissent arrester aupres d’un mesme sujet, s’ils n’y estoient retenus
par des faveurs ou par des esperances. Recevez, Circéne, de
bonne part l’avis que je vous en donne, et en faites vostre profit,
comme sage et prudente que vous estes.
Circéne demeura fort attentive au discours de Palinice, et quoy
qu’elle jugeast bien que tout que ce qu’elle en disoit estoit seulement
à l’occasion de son frere, si le receut-elle comme elle devoit
avec un visage, sans se troubler ny sans seulement froncer le sourcil,
si bien qu’apres l’en avoir remerciée, elle la supplia de luy
vouloir tousjours continuer l’amitié qu’en cela elle luy faisoit
paroistre : que quant à elle, elle ne pouvoit més de ce
que j’avois fait, et qu’elle tascheroit avec discretion de m’en
destourner le dessein que Palinice luy disoit, et l’estimoit et
l’honneroit tant à son occasion, qu’elle ne voudroit, pour quoy
que ce fust, luy donner sujet de mauvaise satisfaction.
Tels furent les premiers discours qu’elles eurent ensemble pour mon
sujet. Et voyez, je vous supplie, combien il se faut conduire
prudemment en semblables accidens. Il est vray que l’avis que Palinice
donna à Circéne fut bien cause qu’elle usa depuis plus
froidement envers moy, mais il est bien certain aussi que deslors elle
traita avec moy comme avec son serviteur. Je veux dire qu’elle se
persuada de sorte que je l’aimois, qu’elle n’en pust pas douté,
pour quoy que tout le monde luy en eust pu dire au contraire. Et par
ainsi les discours avec lesquels Palinice me pensoit faire plus de mal,
profiterent davantage à mon dessein que je n’eusse fait de
long-temps par toutes mes recherches. Ma sœur qui vid ce changement, et
que Circéne ne m’osoit pesque plus nommer sans rougir, que quand
j’entrois où elle estoit, elle baissoit les yeux, ou les
tournoit d’un autre costé, que, lors que je m’approchois d’elle,
si elle estoit esloignée de la troupe, incontinent elle
changeoit de place, et s’en alloit parmy les autres, si je luy
presentois des fleurs ou des fruicts comme je soulois, elle les
refusoit, et [512/513] ne faisoit pas semblant de les regarder ; bref,
considerant combien elle sembloit estre mal satisfaite de moy, un jour
que nous estions seuls dans nostre logis, elle ne se pust empescher de
m’en parler, me representant ce mespris tant insupportables à un
homme de courage. Que si des paroles eussent esté capables de me
faire changer d’opinion, sans doute celles de Florice estoient
suffisantes à me divertir de l’affection que je portois à
Circéne ; mais le mal estoit trop enraciné ou, pour mieux
dire, la flesche que j’avois dans le cœur y avoit esté
poussée par une main trop forte, pour en pouvoir estre
arrachée sans la mort.
Et elle le recognut bien à la responce que je luy fis, car lors
qu’elle se travailloit le plus à me representer le tort que
cette belle fille me faisoit de me traiter de cette sorte, que chacun
demeuroit estonné de me voir si opiniastre, ou pour mieux dire
insensible ; qu’en toute autre occasion j’avois fait paroistre et du
courage, et du jugement, et qu’en celle-cy il sembloit que j’avois
oublié ce que j’estois, et bref, apres m’avoir remis devant les
yeux, et qui j’estois, et qui elle estoit, et que nostre alliance luy
estoit pour le moins aussi honnorable et advantageuse que celle de
Clorian, ny de quelqu’autre qui la pust rechercher. – Ma sœur, m’amie,
luy dis-je en sourisant, vous me faites souvenir de ces mires qui
voyans une playe, pensent avoir fait assez de declarer quels nerfs, ou
quelles ateres en demeurent offencées, de faire voir combien
elle est dangereuse et mortelle, et les grandes incommoditez que le
patient en ressent, sans se soucier de mettre la main aux remedes qui
luy peuvent estre salutaires. Helas ! ma sœur, je ne sçay que
trop tout ce que vous me dites ! Je voy bien que Circéne ne
m’aime point, je cognois assez que mon service ne luy est point
agreable, et son ame. Mais à quoy me sert, ny que je le
recognoisse, ny que vous me le representiez, puis qu’en effet ce n’est
que me faire recognoistre et me remettre devant les yeux la grandeur de
ma blessure. Il faut, si vous avez pitié de mon mal, que vous ne
perdiez plus le temps à me dire ce que je ne sçay que
trop, mais, au contraire, que vous l’employiez aux remedes qui me sont
necessaires ; autrement je vous en asseure, ma sœur, que vostre
pitié, au lieu de m’estre utile, sera cause de la fin de ma vie.
Car, de penser que ces considerations puissent me divertir de
l’affection que je porte à cette fille, c’est se tromper
infiniment, puis que je suis de telle sorte à elle, que non
seulement elle peut libre-[513/514]ment user des cruautez contre moy
(que vous nommez indignitez) mais encore de toutes celles qu’elle
voudra, sans que jamais mon cœur en murmure, tant s’en faut qu’il s’en
plaigne, ou qu’elles luy puissent faire changer de dessein.
Je vis que Florice, m’oyant tenir ce langage, changea de couleur, et
demeura ravie d’estonnement, et apres m’avoir quelque temps
consideré sans me dire mot, enfin elle reprit ainsi la parole :
J’avoue, mon frere, que jamais personne n’a sceu aymer que vous, si
c’est toutesfois aimer, que se donner entierement à quelqu’un,
mais il faut que je die que vostre affection meritoit aussi de
rencontrer quelque correspondance, si pour le moins le Ciel ne vouloit
pas vous rendre le plus mal-heureux de ceux qui sçavent aymer. –
Et moy, ma sœur, luy respondis-je, je signeray de mon sang tout ce que
vous me dites. Mais à quoy me sert tout cela, et en quoy est-ce
que cette cognoissance allege la moindre partie de mon mal ? –
Voulez-vous, me dit-elle, que j’esprouve les derniers remedes que je
gardois pour la guerison de vostre blessure, lors que j’eusse veu tous
les autres inutiles ? – Ma sinon, luy respondis-je, à quoy
peuvent servir les retardemens, sinon à me faire perdre la vie ?
– Or, mon frere, adjousta-t’elle, resjouissez-vous donc, et vous
asseurez que je m’en vay faire tous mes efforts avec Lucindor, et que
s’il n’obtient rien de sa sœur pour vostre contentement, il peut bien
n’attendre jamais de moy une bonne parole. Vous, cependant, de vostre
costé, ne laissez d’y faire tout ce que vous pourrez ; car les
diverses batteries sont tousjours cause de faire plus tost rendre la
forteresse.
Ce fut avec ceste resolution que nous nous separasmes : elle, cherchant
l’occasion de parler à Lucindor, et moy, pensant et repensant
à ce que je pouvois faire pour gagner ceste cruelle fille, Je
vous ay desja dit qu’il y avoit un jardin en mon logis où bien
souvent j’allois entretenir mes fantaisies ; à ce coup, comme de
coustume, je m’y en allay, si avant en ceste pensée que je ne
pris pas garde que Belisard se promenoit tout seul sous une
allée fort couverte. Ce Belisard, c’est ce jeune homme qui dort
dans ce lict proche de nous, et qui nous fut donné pour avoir
soin de nous, lors que nostre pere nous faisoit suivre les escolles des
Romains. Le long temps qu’il avoit vescu avec nous, et nostre ordinaire
conversation luy avoient fait naistre une si grande affection envers
moy, que veritablement il m’aymoit tout ce qu’il pouvoit aymer : et la
cognoissance que j’en avois, outre plusieurs bonnes qualitez [514/515]
qui le pouvoient rendre aimable, avoit esté cause que je l’avois
tousjours tenu fort cher, et que je me fiois de telle sorte en luy que
je n’avois rien qui luy fust caché. Ceste fois seulement je ne
luy avois point parlé de l’affection que j’avois pour
Circéne, sans pouvoir en trouver la raison, sinon que l’occasion
ne s’en estoit point presentée.
Or ce jeune homme estoit, comme je vous ay dit, devant que moy dans ce
jardin, sans que je m’en prisse garde, et de fortune, je m’allay mettre
dans une allée qui n’estoit separée de la sienne que
d’une palissade de lauriers, qui estoit assez espaisse. Luy qui
m’apperceut venir, le chapeau enfoncé et les yeux contre terre,
marchat à grands pas, cognut bien d’abord que j’avois quelque
profonde pensée qui m’embarrassoit l’esprit. Et parce que ce
n’estoit pas ma coustume de luy cacher quelque chose de semblable, il
ne sçavoit que penser. Cela fut cause que se joignant le plus
qu’il luy fut possible contre la palissade, il essayoit d’ouyr quelques
paroles qu’il luy sembloit que je proferois assez bas, mais il ne
demeura pas fort long temps en ceste peine, car ne pensant pas estre
escouté de personne, je relevay bien tost la voix et lors il put
aisément apprendre qu’amour estoit la cause de mon mal. Et parce
qu’il m’ouyt plusieurs fois repliquer ces paroles assez haut : Mais
puisque, quoy que j’y aye sceu faire, rien ne m’a pu pronter à
vaincre le courage de ceste cruelle, qui sera celuy qui pourra m’y
ayder, et de qui dois-je esperer quelque secours ? J’ouys qu’il me
respondit fort haut : De Belisard.
Si ceste voix me surprit,vous le pouvez juger, Hylas, puisque je
pensois estre seul en ce lieu. J’arrestay mes pas, je regarday autour de
moy pour voir s’il y avoit quelqu’un, et n’y apercevant personne,
j’advoue que je commençois de me persuader que c’estoit quelque
demon qui m’avoit fait ceste responce, lors que ce jeune homme, faisant
le tour de la palissade, s’en vint vers moy, repliquant plusieurs fois
: De Belisard, de Belisard. C’est, adjousta-t’il, du fidele Belisard
que vous devez attendre toute sorte de service. Et comment, seigneur,
continua-t’il, quand il fut un peu plus prés, vous estes en
peine, et vous vous cachez à moy ? Avez-vous perdu le souvenir
de mon affection et de ma fidelité ? – Amy Belisard, luy
respondis-je, tu ne te dois offencer que je t’aye teu une chose que, si
j’eusse cachée à moy-mesme, me semblant que, comme le feu
esventé jette de plus grandes flames, et que bien souvent, s’il
ne prend air, il s’estouffe [516] de soy-mesme, aussi celuy-cy en
feroit autant, et que par ce moyen je demeureois libre comme je soulois
estre. – Ah ! seigneur, me respondit-il, que je voy bien que voicy la
premiere fois que vous avez esté atteint de ce mal puisque vous
jugez qu’il se puisse esteindre de soy-mesme ! Sçachez,
seigneur, que depuis qu’un cœur en est touché, il n’en peut
jamais guerir que par un mespris si extréme qu’il oste toute
esperance, ou par la possession de la chose qui nous fait le mal. Et en
voicy la raison : il n’ya rien qui naturellement puisse vivre sans avoir
quelque nourriture ; or les faveurs sont les nourritures d’Amour. Lors
qu’un amant est privé de ces faveurs, ou pour le moins de
l’espoir de ces faveurs, il faut que comme le flambeau s’amortit quand
il n’y a plus de cire de mesme s’esteigne aussi celuy d’amour dans le
cœur qui n’a rien de quoy le nourrir. Mais aussi, comme la surabondance
de la cire esteint la flamme qu’avec sa mediocrité elle nourrit,
je dis que la possession de la chose aymée estouffe l’amour par
la surabondance des faveurs qu’en semblables occasion on reçoit.
– Si tu ne sais pas mieux donner remede à mon mal ; luy dis-je,
que tu en sçais discourir, ô Belisard ! j’ay grand peur
que j’en seray longuement malade, car j’espreuve que l’une de ces
choses que tu dis le faire mourir, ne sert qu’à le rendre plus
grand et douloureux. Et je ne puis m’imaginer que la possession d’un
bien puisse faire hayr le bien, de sorte que la raison d’un
costé et l’experience de l’autre me font cognoistre que tu n’es
pas grand docteur, ny grand mire.
– Il n’y a rien, me dit-il, seigneur, qui nuise tant à la
guerison d’un malade, que d’avoir mauvaise opinion de celuy qui
entreprend sa cure ; car nous avons veu bien souvent l’imagination
faire des effect incroyables. C’est pourquoy vous ne devez si tost
faire mauvaise jugement de ma capacité, que vous n’ayez bien
consideré mes raisons. J’ay dit que les estrémes mespris,
ou la surabondance des faveurs, peuvent sans plus faire esteindre
l’amour. Et n’est-il pas vray que l’amour est un desir, et que l’on ne
desire jamais ce que l’on possede ? Si, possedant, il n’y a plus de
desir, il s’ensuit qu’il n’y a point d’amour. – En amour, respondis-je,
il y a un abysme de douceurs , de delices, et il est impossible de les
avoir jamais toutes, ny seulement en avoir jamais tant qu’il ne nous en
defaille encore beaucoup plus grand nombre que nous n’en possedons ;
outre que l’appetit, pour estre satisfait, ne s’esteint pas, au
contraire, le souvenir du bien possedé en [516/517] rend le desir
plus violent. Et ainsi par la mesme raison, amour estant un desir, et le
desir s’esveillant plus ardent que la cognoissance du bien
possedé, il s’ensuit que ce que tu dis qui le tue, rend au
contraire, cet amour, plus fort et plus violent. – Il faut,
repliqua-t’il, que cet amour, s’il est ainsi que vous le dites, soit
gourmand à outrance, si rien ne le peut souler. Mais, seigneur,
que direz-vous du mepris ? n’est-il vray qu’en un courage genereux,
c’est un poison contre lequel amour ne peut resister ? car si le froid
esteint le chaud, et si chasque contraire est la ruine de son
contraire, vous ne nierez pas pour le moins que la hayne ne soit
contraire à l’amour, et qu’elle ne le fasse mourir. – Toutes les
choses qui sont en l’univers, repris-je, sont conservées par
leurs contraires, et s’il n’y avoit point de contrarieté, tout
ne seroit qu’une chose, et ainsi le monde finiroit, ou pour le moins ne
seroit plus monde. – Il est vray, repliqua-t’il, mais c’est lors que
ces contraires sont tellement esgaux en puissance, que l’un ne peut
surmonter l’autre. Mais quand est-ce qu’une amour ne sera point
estouffée par un extréme mespris ? – Selon ta raison, luy
dis-je froidement, ce sera lors que l’amour sera aussi extréme
que le mespris. Mais, Belisard, à quoy perdons-nous le temps en
ceste dispute hors de saison ? Que m’importe que ce que tu dis soit ou
ne soit pas vray, puis qu’en effet j’epreuve que les défaveurs,
ny les mespris n’ont point fait en moy l’effect que tu dis ?
– Seigneur, me respondit-il, vous verrez que peut-estre vostre
experience n’est pas telle que vous la dites. Dites-moy, je vous
supplie, quel tesmoignage avez-vous d’estre mesprisé ? – O
Belisard ! m’escria-je, j’en ay tant et de si grands qu’il faudroit
bien estre incredule pour ne les advouer pas. Et afin que tu en puisses
mieux juger, car aussi bien ne te veux-je rien celer, sçache
que j’ayme esperduement Circéne. – Celle là,
adjousta-t-il, que Clorian a si long temps recherchée ? – C’est
elle-mesme, repliquay-je, et je t’asseure que, depuis que cette
affection est née et que je la luy ay descouverte, elle est
tousjours allé augmentant en ses cruautez. – Seigneur, me dit-il
alors froidement, ne recevez point à importunité si je
suis un peu curieux. Dites-moy, je vous supplie, devant que vous luy
eussiez fait cognoistre que vous l’aymiez, traitoit-elle avec vous de
cette sorte ? – Nullement, respondis-je, au contraire ce n’estoit que
douces paroles, et qu’honnestes faveurs que celles que je recevois
d’elle. – Et lors, adjous-[517/518]ta-t’il, que vous luy dites que vous
l’aymiez, usa-t’elle de mespris ou de colere ? – Ny de l’un ny de
l’autre,luy dis-je, mais ç’a esté quelque temps apres
qu’elle a commencé de vivre ainsi. – Et en quoy, continua-t’il,
vous fait-elle cognoistre sa mauvaise volonté ? – Que te
sçaurois-je dire là dessus ? respondis-je, figure-toy
qu’elle me fuit comme si j’avois quelque maladie contagieuse. Lors que
j’entre en quelque lieu où elle est, elle rougit, et si elle ne
peut s’en aller, elle se tourne d’un autre costé, et le jour est
à naistre, où depuis qu’elle a pris cette humeur elle a
seulement jetté l’œil sur moy. Que si sans y penser elle a eu le
regard où j’estois, aussi tost qu’elle s’en est pris garde, elle
l’a retiré si promptement qu’il est aisé à juger
que cette veue luy est ennuyeuse. Mais, mon cher Belisard, à
quoy te vay-je racontant toutes ces petites particularitez ? fay ton
conte qu’en toutes ses actions, elle me rend tesmoignage que mon
service luy est desagreable.
Belisard alors en sousriant et puis se baisant la main, et me la
tendant : Mon maistre, me dit-il, consolez-vous sur ma parole, et
croyez que cette fille vous ayme. – Circéne m’ayme ? luy
respondis-je, il me semble qu’elle m’en donne de mauvaises
cognoissances. – Seigneur, continua-t’il, asseurément
Circéne vous ayme, mais il faut qu’elle soit contrainte de
traiter avec vous de cette sorte, car toutes les actions desquelles
vous vous plaignez en sont des preuves tres asseurées. Ces
fuites, ces rougisssemens, ces changemens de place pour ne vous point
voir, et bref tout ce que vous m’avez raconté ne sont que des
paroles d’amour, avec lesquelles sans parler elle vous crie : Je vous
ayme, Alcandre. Et pour vous monstrer que je vous die vray, quel
tesmoignage vous plaist-il, seigneur, que je vous en apporte ? – O mon
cher Belisard ! luy dis-je, luy jettant les bras au col, ô mon
cher amy ! je voy bien que l’amitié que tu me portes te fait
parler ainsi pour me donner quelque consolation. – Non, seigneur, me
respondit-il froidement, je ne vous flatte point en cecy, je veux que
vous n’ayez jamais assurance en ma fidelité, si je n’espere de
vous apporter des preuves de sa bonne volonté la premiere fois
que je parleray à elle, et laissez m’en le soucy tout entier et
vous resjouyssez, et continuez seulement de vivre avec discretion
auprés d’elle, sans vous offencer trop aigrement de ses actions,
car croyez-moy qu’elles sont toutes contraintes et entierement à
vostre advantage.
[519] Je vous ennuyerois, Hylas, si je vous redisois tous les discours
que nous eusmes sur ce sujet, car je ne pouvois les finir, tant les
flatteuses esperances qu’il me donnoit m’estoient agreables. En fin,
devant que nous separer, il resolut de trouver les moyens de parler
à elle, ce que je luy dis qu’il feroit fort aisément,
feignant de l’aller visiter de la part de Florice, ainsi que dans les
villes on a de coustume de faire entre les personnes qui s’ayment ; et
que mesme, s’il estoit necessaire, Florice luy en donneroit la charge.
– De feindre, me respondit-il, d’y aller de sa part, je le trouve fort
à propos, mais qu’en effect Florice m’y envoye, il s’en faut
bien garder, ny mesme faire semblant qu’elle sçache chose
quelconque de vostre dessein. Car, seigneur, tenez ce secret de moy :
il n’y a rien qu’une femme craigne tant que de se fier de semblable
chose à une autre femme, et mesme quand elle est belle et jeune,
d’autant qu’il n’y a rien si aisé que de faire naistre
entr’elles du divorce, et lors Dieu sçait en quel danger sont
celles qui se sont fiées de quelque chose qui leur importe !
Non, non, parmy celles qui sont bien advisées, l’amitié
ny la familiarité n’ont jamais le pouvoir de les mettre en un si
grand peril et si vous vous faire un bon office, luy en ait
parlé, il ne faut que vous trouviez ses froideurs et ses
glaçons estranges, car vous n’en devez attendre moins. – Il est
vray, luy dis-je, que je ne luy ay rien caché et qu’elle luy en
a parlé plusieurs fois. – Et bien ! seigneur, reprit-il,
j’essayeray d’y remedier, mais croyez-moy, je vous supplie, priez
Florice de ne luy en faire de semblant, et vous verrez que mon advis
sera bon, et que vous en ressentirez de l’utilité bien tost.
La nuict commençoit à nous desrober le jour, et l’heure
du soupper s’approchoit, lors que je sortis du jardin, beaucoup plus
satisfait par les esperances que Belisard nous donnoit, que je n’estois
pas quand j’y estois entré, de quoy Florice s’appercevant :
Qu’y a-t’il, me dit-elle, mon frere ? vous avez l’esprit plus content que
quand vous estes sorty d’icy. – Ma sœur, luy respondis-je, parlant fort
bas, mon visage est un causeur, c’est luy qui vous a dit ces nouvelles,
et je vous advoue qu’elles sont vrayes, mais je vous supplie de n’en
point faire de semblant, et de ne parler point à Circéne,
quoy qu’elle vous die, ny de tout ce que nous avons dit, jusque
à ce que je vous en advertisse. [519/520] Elle me fit signe de
la teste qu’elle n’y failliroit point, et changeant de discours, nous
nous mismes à table, où Amilcar arriva que nous avions
à moitié souppé, qui nous dit qu’il se faisoit une
grande assemblée ce soir en la maison de Dorinde, parce que le
lendemain elle devoit estre mariée avec Bellimarte, chef des
solduriers que le Roy Gondebaut tenoit pour sa sureté dans la
ville de Lyon et que Palinice et ses freres y alloient aussitost qu’ils
auroient souppé, et que le pere de Dorinde qu’il avoit
trouvé dans la rue venant en nostre logis l’avoit
prié d’y convier et Florice et moy ; que Circéne n’y
estoit point, quoy que ses deux freres y fussent allez, parce qu’elle
s’estoit trouvée mal disposée. Ces nouvelles furent cause
que nous nous hastasmes de soupper pour nous y trouver puis que nous y
estions priez. Et lors que j’estois prest à sortir, Belisard
s’approchant de moy : Seigneur, me dit-il, si vous me voulez croire,
vous n’irez point en cette assemblée, puis que Circéne
n’y est pas ; car je m’en vay la trouver, et si l’on peut parler
à elle, je veux que ce poinct soit l’ouverture de nostre
discours. Et assurez-vous sur moy que je seray le plus trompé
homme du monde, si je ne vous apporte devant que vous vous mettiez au
lict des nouvelles qui vous contenteront, Je luy respondis que je le
ferois, mais que de peur qu’on s’en prist garde, j’y accompagnerois
Florice, et que je ne ferois qu’entrer et sortir. Belisard s’en alla
donc de cette sorte au logis de Circéne, où de fortune il
ne trouva auprés d’elle qu’Andronire, tout le reste s’en estant
allé en cette assemblée. Elle estoit assise sur le pied
de son lict, à moitié des-habillée et tenant un
luth en sa main, duquel elle s’entretenoit, car entre les autres vertus
de Circéne, elle joue du luth et chante en perfection. Elle
estoit tellement attentive à ce qu’elle chantoit, qu’elle
n’aperceut point Belisard de long temps apres qu’il fust entré
dans sa chambre, et n’eust esté qu’Andronire le vid et en
advertit sa maistresse, il eust longuement jouy de cette douce
harmonie. Mais se levant en sursaut elle se fust mise dans un petit
cabinet, pour n’estre veue ainsi des-habillée, s’il ne l’eust
retenue par sa robe, et puis se jettant à genoux devant elle, il
la pria et supplia tant qu’elle revint où elle estoit, commandant
toutesfois à Andronire de reculer les chandelles en lieu qu’elle
eust moins de honte de se voir en cet habit : Madame, luy dit Belisard,
si c’est pour m’empescher de m’esblouyr, vous avez raison, car je ne
vis jamais nuict où un si beau soleil esclairast. – Belisard,
luy dit-elle, il faut espargner ses amies, et [520/521] mesmes en leur
presence ; je ne veux pas que vous me voyez rougir de vos flatteries.
Mais dites-moy, je vous supplie, qu’est-ce qui vous ameine icy, et que
veut dire que vous n’estes pas en cette assemblée chez Dorinde,
où tant de belles dames se doivent trouver ? – Pour respondre,
dit-il, à ce que vous me demandez, il faudroit que je sceusse ce
qui me doit advenir, car alors je vous diray si ce qui m’amene icy est
un bon ou un mauvais demon ; mais quant à ce que vous me
demandez, que veut dire que je ne suis point chez Dorinde,
sçachez que vous en estes doublement la cause, car,
continua-t’il tout haut, Florice ayant sceu que vous vous trouviez un
peu mal, m’a commandé de venir sçavoir de vos nouvelles,
et vous offrir tout le service qu’elle vous pourra rendre. – Florice,
repliqua-t’elle, me fait trop de faveur d’avoir tant de soing de moy.
Vous luy direz, s’il vous plaist, que cette maladie me laissera encore
le moyen de m’acquitter de cette debte par quelque bon service. – O
Circéne, luy dit-il alors, d’une voix plus basse, que vous
estes à la bonne foy, si vous pensez que Florice sçache
chose quelconque de ma venue ! – Et pourquoy, dit-elle, estes-vous
menteur ? – Parce, repliqua-t’il, que trop de personnes
sçauroient nos affaires, si nous disions tousjours la
verité. Pensez-vous que je vueille qu’Andronire sçache le
sujet de mon voyage ? Elle a trop peu de malice pour me fier en elle.
Circéne ne trouvoit pas estrange la façon de parler de
Belisard, parce qu’il avoit accoustumé d’en user ainsi et envers
elle et envers ses compagnes ; et toutefois elle se douta bien que je
devois avoir part en ce message, car elle sçavoit que je me
fiois grandement en luy, et cela fut cause qu’elle ne luy voulut plus
demander le sujet qui l’amenoit. Mais luy reprenant la parole : Je ne
vis jamais, continua-t’il, une si peu curieuse personne que vous estes.
Pourquoy, puis que je vous ay dit que ce n’estoit pas Florice qui me
conduisoit icy, ne me demandez-vous qui c’est ? Circéne alors en
souriant : Et moy, luy dit-elle, je ne vis jamais une personne si
prodigue de ses screts que Belisard qui ne se contente pas de les dire
à ceux qui les luy demandent, mais qui les veut mesme faire
sçavoir par force à ceux qui n’en ont point de
curiosité. – Vous devez cognoistre par là, respondit-il,
que le blasme que l’on donne aux femmes peut bien estre deu à
quelques hommes. – Et de quel blasme parlez-vous ? dit Circéne
en sousriant. – De celuy duquel on les accuse, dit Belisard, de ne
sçavoir [521/522] rien taire. – Il est vray, reprit alors
Circéne, que les hommes nous en blasment. Et toutesfois il me
semble qu’avec raison on les en pourroit mieux accuser, pour le moins
plusieurs que je cognois. Que si c’est un vice naturel aux femmes, il
faut que la nature ait failly en moy, car je vous jure, Belisard, que,
quand on m’a prié de ne point dire quelque chose, je l’oublie de
sorte que je ne m’en souviens plus si l’on ne m’en parle. – Estes-vous
de cette humeur, adjousta Belisard, en tout ? – En tout,
repliqua-t’elle, pour peu qu’il soit d’importance. – Je veux esprouver,
dit alors Belisard, si vous estes veritable, car je vous veux confier
un secret que je ne voudrois pas qui fust sceu pour la moitié de
ma vie. – Et pourquoy, adjousta Circéne, me le voulez-vous dire
? – Pour deux raison, dit-il, pour sçavoir s’il y a une femme
qui se sçache taire, et l’autre, pour vous faire voir combien
Belisard est vostre serviteur, puis qu’il vous remet entre les mains un
secret avec lequel vous le pourrez ruyner quand vous voudrez. –
Vrayement, respondit-elle, je veux bien sçavoir ce que vous me
voulez dire, pour les deux considerations que vous me representez, mais
prenez garde de n’en avoir parlé à quelqu’autre, ou que
vous n’en parliez apres, de peur que si celles à qui vous l’avez
dit, ou à qui vous le direz, le publioient, je ne fusse
accusée de leur faute. – Non non, respondit Belisard, je
m’assure que quand je le vous auray dit, vous perdrez cette doute. – Si
cela est, reprit Circéne en sousriant, je seray bien ayse de
l’entendre, tout pour vous montrer quelle je suis, que pour
sçavoir quel vous estes envers moy.
– Oyez donc, dit Belisard, ce que je vous veux dire. Vous
sçavez bien, continua-t’il, qu’il n’ya rien au monde que j’ayme
ny que j’honore comme Alcandre, vous sçavez le long temps que
j’ay esté nourry auprés de sa personne, je pense que vous
avez recognu l’estat qu’il fait de moy, et combien il se fie à
fidelité. Or à ce coup je vous veux remettre un secret
qu’il m’a confié, et qu’il aymeroit mieux mourir que d’estre
sceu. Sçachez donc, belle Circéne, qu’en me parlant de
choses d’importance, il m’a juré sur sa vie et rejuré
cent et centfois par tout ce qu’il a de plus cher, et je sçay
assurément qu’il disoit vray. Il m’a juré, dis-je, qu’il
aymoit de telle sorte la belle Circéne, et estoit tellement bon
serviteur qu’il n’y eut jamais une affection qui esgalast la sienne, et
si cette affection venoit à vous estre des-agreable, il ne
recourroit jamais à autre remede qu’à la mort. [522/523]
Et parce que Belisard se teut à ce dernier mot, Circéne
en sousriant reprit : Est-ce là tout le secret de Belisard, que
vous me voulez dire ? – Et ne vous semble-t’il pas de tres-grande
importance, dit Belisard, puis qu’il y va du contentement et de la vie
d’un tel chevalier ? Car sçachez, Circéne, que depuis
qu’il vous a veue, il ne songe en luy-mesme ny ne discourt avec moy
jamais que de vous. Toutes ses pensées sont de rechercher les
moyens de vous servir tous ses discours à vous louer et estimer,
et tous ses desirs en l’honneur de vos bonnes graces. – Vrayment,
adjousta Circéne, voicy une façon de descouvrir
l’affection d’une personne qui n’est pas commune. – Je vous supplie,
reprit-il, ma belle dame, de vouloir bien tenir secret ce que je vous
dis. – Je le vous promets, adjousta-t’elle, et de telle façon
que je ne veux pas mesme que Circéne en sçache ny en
croye jamais rien. – O ce n’est pas, dit-il alors, ce que je demande de
vous, car au contraire, je veux que Circéne le sçache et
le croye comme il est tres-veritable ; mais j’entends que vous n’en
parliez point ny à Palinice, ny à Clorian. – Non non,
respondit-elle, ny Palinice, ny Clorian, ny Circéne n’en
sçauront rien : asseurez-vous-en sur moy. Et ne vous
souvenez-vous pas de ce que je vous ay dit au commencement de nostre
discours, que quand l’on me disoit quelque chose qu’il falloit taire,
je l’oubliois entierement ? Croiez, Belisard, que j’en feray de mesme
du secret que vous me venez de dire, car je ne m’en souviendray jamais
plus. – Mauvaise fille, repiqua Belisard, pensez-vous que je vous aye
dit quelque chose pour vous le faire oublier ? Est-ce ainsi que vous
mesprisez ce que je vous dis, et qui importe à un chevalier de
tant de merite, et à une dame la plus belle du monde ? – Ce que
vous me dites reprit alors froidement Circéne, n’a nulle des
conditions que vous proposez, et c’est la dame de laquelle vous parlez
est bonne, mais non pas belle, et le chevalier auquel vous dites que
cette affaire touche, ne le pense pas comme vous, et ce secret que vous
figurez tel, est desja sceu de tous ceux qui l’ont, voulu entendre. –
Je suis bien-aise, respondit Belisard, puisque contre votre conscience
vous voulez nier ce que je dis, que vous advouez au moins que chacun
les advoue, et que , pour la beauté que vous dites n’estre point
en Circéne, tous les yeux qui la voyent vous desmentent, que
pour l’affection que vous mettez en doute d’Alcandre, toutes ses
actions vous en rendent tesmoignage, et qu’en fin, pour le secret que
vous dites n’estre [523/524] plus tel, le temps qui descouvre la
verité vous fasse cognoistre que personne n’en a jamais ouy
parler que Circéne, Alcandre et Belisard. – Ah ! menteur,
reprit-elle incontinent, et Florice ne m’en a-t’elle pas diverse fois
parlé ? – Florice peut bien vous avoir parlé de ce
qu’elle a pensé, mais non pas qu’Alcandre luy en ait dit quelque
chose. – Et Clorian et Palinice, continua-t’elle, ne s’en sont-ils pas
aperceus ? – Et comment, adjousta Belisard, sçavez-vous qu’ils
s’en soient aperceus ? – Comme je le sçay ? respondit-elle, et
l’un et l’autre me l’ont dit, et avec quelles reproches ! Croyez,
Belisard, que depuis qu’ils en ont eu opinion, je n’ay pas esté
sans exercice.
Alors Belisard en sousriant : Voulez-vous, luy dit-il, belle
Circéne, que je vous confesse la verité ? Tout ce que je
vous ay dit d’Alcandre est si vray, que le Ciel et la terre ne le sont
point davantage, et je veux estre rayé du nombre des vivans s’il
ne vous aime, ou plustost s’il ne vous adore. Mais le sujet qui m’a
fait venir en ce lieu, et celuy de tout le discours que jusqu’icy je
vous ay fait, n’a esté que pour sçavoir ce que vous venez
de me dire de Palinice et de Clorian. Car et Alcandre et moy nous ne
pouvions imaginer pourquoy vous le traitiez si cruellement, veu
l’extreme affection qu’il vous porte, et la discretion avec laquelle il
vous aime, nous semblant qu’il n’y avoit pas grande apparance qu’il
fust rudoyé de la sorte, veu son merite et le desirs qu’il avoit
de vous faire service. Maintenant je voy bien qu’il n’y a point eu de
mauvaise volonté de vostre costé, mais que
l’importunité seul de Clorian et de sa sœur en ont esté
la cause. Vous plaist-il pas que nous le croyons ainsi, et que pour la
satisfaction, ou plustost pour la conversation de la vie de mon cher
maistre, je le luy fasse entendre de cette façon ?
Et parce qu’elle ne parloit point, et qu’au lieu de luy respondre, elle
s’estoit levée, et se promenoit doucement par la chambre, il
continua de cette sorte : Je me suis plusieurs fois estonné du
bon-heur de quelques personnes et du mal-heur des autres, car j’en ay
veu qui avoient plus de bien qu’ils ne meritoient, et d’autres qui ne
pouvoient obtenir ceux desquels chacun les jugeoit dignes. En cette
occasion, nous pouvons bien justement faire cette mesme consideration,
car avec quelle justice l’honneur de vos bonnes graces peut-il estre
desnié à Alcandre, ou avec quelle raison Clorian aura-t’il
l’absolu pouvoir qu’il emporte sur vostre volonté,
puis que, qui considerera le merite de l’un et l’autre, [524/525] sera
bien privé de jugement, s’il ne prefere, en tout Alcandre ; mais
quand il n’y auroit que cette seule consideration, elle vous devroit
emporter de son costé, Clorian use d’un si grand empire sur
vous, qu’il semble que vous luy soyez de beaucoup inferieure, et au
contraire Alcandre vous respecte et honore de telle façon que si
vous estiez sa déesse, il ne sçauroit vous servir ny vous
reverer davantage. Et c’est une chose qui est difficile d’estre creue,
et que toutesfois nous voyons estre vraye : vous usez de toute sorte de
soubmission envers qui vous foule aux pieds, et de toute espece de
cruauté et de mespris envers qui vous adore. – Ha ! reprit
Circéne, de mespris ? vous vous trompez, j’estime Alcandre comme
je dois, et comme son merite y oblige tous ceux qui le cognoissent. –
Je vous assure, reprit alors Belisard, que vous le gratifiez fort d’en
faire l’estime que font tous ceux qui le cognoissent. N’estes-vous pas
obligée à quelque chose davantage, puis qu’il ne vit ny
ne veut vivre que pour vous servir. – Et que voulez-vous,
respondit-elle en sousriant, que je fasse de plus ? – Que sert-il que
je vous le die ? adjousta-t’il.
Et à ce mot, ils s’approcherent de la table, où sans
songer à ce qu’il faisoit, il prit une plume, et alors tirant
quelques lignes sur du papier sans dessein : Pourquoy, continua-t’il,
vous le diray-je, puis qu’aussi bien vous n’en ferez rien ? –
Peut-estre, reprit-elle en sousriant, vous avez deviné, mais
peut-estre aussi vous trompez-vous. – Respondez-moy premierement
à une chose que je vous veux demander : aimez-vous, ou
voulez-vous mal à Alcandre ? – Vrayment, respondit-elle en
sousriant, vous me faites une gracieuse demande, et pourquoy hayrois-je
une personne qui a tant de merite, et qui ne m’en donne point
d’occasion ? – Si vous dites vray, reprit-il, pourquoy le traittez-vous
avec tant de rigueur ? – Je ne sçay, dit-elle, ce que vous
appelez rigueur. – Quand vous le voyez, repliqua Belisard, vous vous
tournez de l’autre costé ; s’il s’approche, vous le fuyez ; s’il
parle à vous, vous ne luy respondez point, ou si vous y estes
forcée, c’est tousjours avec des demy-mots et bref toutes ces
autres façons mesprisantes et dont vous n’usez qu’envers luy. –
Veux-tu, Belisard, luy dit-elle en luy mettant une main sur l’espaule,
que je te parle franchement ? je n’ay jamais creu que toy ny ton
maistre eussiez si peu d’esprit que vous en avez. Dy moy, je te
supplie, si je traitte differemment Alcandre de tout autre, n’est-ce
pas signe que je le tiens en autre rang que tous les autres ? [525/526]
Va, Belisard, et apprends que les femmes sont bien souvent contraintes
de faire semblant de ne voir point ce qu’elles voyent, et de voir au
contraire ce qu’elles ne voyent point. – O dieux ! dit-il,
Circéne, que je remercie de bon cœur mon ignorance, puis que
vous m’avez appris la seule chose que je desirois sçavoir ! et
que cette leçon apportera de contentement à la personne
du monde qui est maintenant la plus affligée, et que je rendray
la plus contente bien-tost et la plus heureuse.
Et à ce mot, reprenant la plume, il se remit à brouiller
le papier, cependant que Circéne reprenant son promenoir le long
de la chambre, pour ne donner soupçon à Andronire de leur
si long discours, de temps en temps venoit voir ce qu’il escrivoit, car
Belisard, de qui l’esprit est excellent, avoit la reputation de mettre
aussi bien par escrit que personne qui fust en la Cour. Et cela fut
cause qu’elle luy dit fort haut : Que n’escrivez-vous quelque chose de
bon et non pas brouiller seulement mon papier ? – Si vous voulez,
dit-il, approuver ce que j’escriray, vous verrez que je ne seray point
paresseux à vous obeir. – Si c’est chose qui se doive,
respondit-elle, je le feray. – O, reprit-il, Circéne ! que
j’estimerois ce soir heureux si vous le vouliez faire. – Je le feray
sans doute, repliqua-t’elle, pourveu qu’il se puisse ; mais qu’est-ce
que vous voulez escrire ? – Vous le verrez, dit-il, et ne me croyez
jamais pour vostre serviteur, si j’y mets chose qu’avec raison vous
puissiez desadvouer.
Et lors, prenant un autre papier, il escrivit ce billet.
BILLET
DE CIRCÉNE A ALCANDRE
L’assurance que vos actions m’ont donnée de vostre
amitié m’oblige, pour n’en estre point mescogoissante de vous
aymer, et de faire estat de vostre merite, comme d’une personne que je
veux honorer toute ma vie.
Cependant qu’il l’escrivoit, elle l’alloit lisant, et sousrioit en
elle-mesme. Or bien ! dit alors Belisard, tenez-moy la parole que vous
m’avez donnée ; faites à cette heure ce que vous m’avez
promis. – Et quelle promesse, dit-elle, vous ay-je faite ? – Vous
m’avez assuré, respondit-il, que si c’estoit chose que vous
deus-[526/527]siez, vous approuveriez ce que j’escrirois. Ay-je rien
escrit qui ne soit vray, et que vous ne deviez advouer ? – Je ne
sçay, reprit-elle, à qui cet escrit s’adresse, ny au nom
de qui vous l’escrivez. – Vous pouvez aisément juger, dit-il,
qu’il est raisonnable, pour me rendre croyable, que j’emporte ce
tesmoignage au plus fidele serviteur que vous aurez jamais. – Mais
quand tout cela seroit, respondit-elle, que voulez-vous que j’y fasse ?
– Je veux, repliqua-t’il, que vous approuviez ce que j’ay escrit. –
Ce n’est pas assez, adjousta-t’il, il faut que vous y mettiez vostre
nom. – Et puis alors, continua-t’il, vous aurez satisfait à
vostre promesse et je seray content. – Mais ce n’est pas ce que je
demande, respondit-elle, je veux sçavoir que deviendra ce
billet, et à quoy se resoudra tout ce mystere ? – Il ne faut
pas, dit-il alors, en luy mettant la plume en la main, et la luy portant
sur le papier, il ne faut pas estre si curieuse ; faites seulement ce
que vous avez promis, et puis nous en parlerons davantage.
Et lors presque par force il luy fit escrire Circéne et parce
qu’incontinent il retira le papier : Non non, dit-elle, je le veux
ravoir, car je n’ay pas promis de le vous laisser, mais seulement de
l’approuver. – Il est vray, respondit-il, mais aussi ne vous ay-je pas
promis de vous le rendre ; de sorte que je ne manque non plus à
ma parole que vous à la vostre. – Et bien ! dit-il, vous l’aurez
à condition que ce sera des mains d’Alcandre.
Avec semblables discours, parce qu’il se faisoit tard, il luy donna la
bonsoir, et elle, voyant qu’il emportoit, s’approchant de luy : J’ai
appris, dit-elle, en sousriant, qu’il faut donner ce que l’on ne peut
vendre ; dites pour le moins à Alcandre de quelle façon
vous m’avez trompée. – Ce ne sera pas, luy dit-il en s’en
allant, ce que je luy diray, mais ouy bien qu’il est plus heureux qu’il
n’a jamais pensé estre. Et sans attendre autre responce, il me
vint trouver, et parce que j’estois seul dans le logis, je m’estois
amusé à escrire du sujet qui me touchoit le plus, et
à l’heure mesme que Belisard revint, il trouva que je finissois
ces vers. [527/528]
SONNET
Quoy qu’elle le mesprise, il la veut aymer.
Pourquoy la dois-je aimer, cette belle inhumaine,
Puisque je cognoy bien qu’en fin je luy desplais,
Et qu’un mespris cruel de tout ce que je fais,
Sera le seul loyer d’une si grande peine ?
Retirons nous, mon cœur, d’une amitié si vaine,
Sans souffrir que l’espoir nous flatte desormais.
Que sçaurois-je esperer que sa haine à jamais,
Si mon affection est cause de sa haine ?
O Dieu ! qu’il est facile à l’amant de parler !
Mais de tout de beautez se pouvoir demesler,
Celuy n’aima jamais qui peut estre si sage.
Au mesme temps que Belisard entra, j’achevois d’escrire ces vers,
et parce qu’ordinairement je les luy communiquois, devant que luy
demander s’il avoit veu Circéne, je les luy fis lire, afin d’en
sçavoir son advis, d’autant que, comme je vous ay dit, il avoit
un tres-bon esprit, et jugeoit fort bien de semblables choses. Mais
à ce coup, à peine se pust-il donner le loisir de les
lire, que les jettant sur la table : Ces vers, me dit-il, ne sont non
plus de saison que les docteurs en temps de guerre. – Qu’est-ce,
Belisard, adjoutay-je, que tu veux dire ? – Je veux dire, reprit-il, en
se mettant les mains sur les costez, qu’il n’y a qu’un Belisard au
monde pour remettre une affaire qui estoit desesperée. Qu’est-ce
que vous parlez de mespris, de rigueur et de cruauté ? rien
qu’amour, rien que faveurs.
Jettant la plume alors que j’avois encore entre mes mains, je courus
l’embrasser en luy disant : Te mocques-tu point, Belisard ? est-il
possible que Circéne t’ait rendu quelque tesmoignage de bonne
volonté pour moy ? – Je m’assure que vous estes tellement
preoccupé, me dit-il, de l’opinion que vous avez, que
mal-[528/529]aisément croirez-vous à mes paroles. Mais
oyez bien ce que je vay vous dire, et puis demandez m’en quelque
assurance, qu’avec raison vous puissiez dés à cette heure
pretendre, et je m’assure que je vous la donneray. Je vous dis donc que
non seulement Circéne a agreable d’estre servie de vous, mais de
plus qu’elle vous aime, et que voulez-vous pour preuve de ce que je dis
? – Ah ! Belisard, m’escray-je, transporté de trop de
contentement, dois-je croire une si bonne nouvelle ? – Je
sçavois bien, reprit-il, que vous seriez incredule, et c’est
pourquoy dés le commencement je vous ay offert de vous en donner
une telle assurance, que vous pussiez adjouter foy à ce que je
dirois ; or pensez laquelle seroit assez forte pour faire que vous me
voulussiez, donner creance. – Jures-en, luy dis-je, par l’amitié
que tu me portes. – Celle-là, me dit-il, en effet est
tres-grande, et je ne pense pas en pouvoir trouver une qui le soit
davantage ; mais d’autant qu’il faut mesme que vous vous serviez de la
foy que vous avez en moy, je veux vous en donner une où cette
creance que vous avez en moy n’ait point de lieu. – Jure-le, luy
dis-je, par l’amitié que je porte à Circéne. – les
sermens, respondit-il, ne sont que des paroles, et je veux vous donner
quelque preuve que vous voyiez et que touchiez. – M’apportes-tu,
repris-je, pour marque de ce que tu dis quelque chose que j’aye veu
dessus elle ou entre ses mains ? – Plus, repliqua-t’il. – Je te
conjure, luy dis-je alors, saisi d’impatience, ne me retiens plus long
temps privé du bien que tu me veux faire. – Vous
contenterez-vous, repliqua-t’il, et me croirez-vous une autrefois, si
maintenant je vous fais voir par escrit que ce que je vous ay dit est
vray ? – O dieux ! m’escriay-je, j’ay peur que tes promesses soient
trop grandes. – Or je veux montrer, reprit-il, que mes effects sont
encore plus grands que mes promesses, car non seulement vous le verrez
par escrit, mais que c’est à vous à qui elle l’escrit.
Et lors me donnant le billet : Voyez-vous, continua-t’il, comme ce
contact d’amour duquel j’ay esté le secretaire, a esté
signé et approuvé de sa belle main, et jugez que signifie
cette Circéne qu’elle vous envoye, sinon qu’elle vous donne
celle-cy, en attendant qu’elle vous fasse possesseur de l’autre.
Vous pourrois-je dire, Hylas, ny mon ayse ny mon ravissement ? Je
baisay cent fois ce beau nom de Circéne, et me le joignant
contre le cœur, il me sembloit que j’en recevois une consolation qui ne
se peut imaginer. Et parce en fin que je m’estonnois [529/530] comme il
estoit possible qu’il eust pu obtenir cette declaration d’elle, puis que
ne luy ayant jamais escrit, il me sembloit que ce n’estoit pas bien
à elle de commencer, il me raconta d’un bout à l’autre
tous les discours qu’ils avoient eus ensemble, sans en oublier une
moindre parole. Je l’escoutois si attentivement et avec un si grand
plaisir que je n’eusse jamais voulu que ce discours eust finy : Masi en
fin, me dit-il, c’est la verité, mon maistre, que cette fille
n’a pas seulement le corps fort beau, mais l’un des plus rares esprits
que l’on puisse imaginer, et que sa jeunesse, encore que bien grande,
ne luy oste point la prudence et la sagesse. Et croyez-moy que vous
estes obligé de l’aymer, non seulement pour cette extreme
beauté que vous voyez en elle, mais plus encore pour la bonne
volonté qu’elle vous porte. Car, outre ce que vous en voyez par
escrit, je vous asseure que ses discours me l’ont bien mieux
tesmoigné et que toutes ces actions qui vous ont mis en peine
n’ont esté que des contraintes qu’elle faites pour n’oser pas
faire autrement ; mais que ne devez-vous pas attendre, puis que
dés la premiere fois j’ay obtenu plus que vous n’eussiez
osé esperer ?
Nostre discours n’eust pas si tost finy, car je ne me pouvois lasser de
luy faire dire et redire cent fois une mesme chose, n’eust esté
que Florice et Amilcar revindrent de cette assemblée où
tous deux avoient eu du desplaisir et du contentement, car Lucindor et
Cerinte s’y estoient trouvez, qui n’avoient gueres abandonné
Florice. Sileine aussi avoit tenu bonne compagnie à Palinice, de
sorte qu’Amilcar ne pust guere parler à elle sans compagnie.
Soudain que je les vis, rompant nostre propos, Belisard et moy, je les
pris tous deux par la main, et les retirant à part : Or sus,
leur dis-je, je veux participer à vos contentements, afin que ce
soir qui a esté si mal employé pour moy, ne se passe
point, au moins entierement, sans me donner quelque plaisir.
Ils sousrirent tous deux, et Florice prenant la parole : Quant à
moy, dit-elle, j’ay veu Lucindor et Cerinte. – Et moy, continua
Amilcar, pour mon bon-heur, Palinice, et pour mon malheur, Sileine
auprés d’elle. – Or, reprit Florice, je ne vous puis dire rien
de nouveau, sinon que je suis la fille du monde la plus
persecutée de leurs importunitez, ou plustost de leurs jalousies
; car figurez-vous que je ne puis parler à l’un, que, si
à mesme temps, je n’ay l’œil sur l’autre, il n’en demeure mal
satisfait. Et bien souvent avec toute la peine que je m’en donne, je
les desoblige [530/531] tous deux, car celuy à qui je parle est
marry que je ne le reagrde pas, et celuy que je regarde, que ce n’est
luy à qui je parle, et ce soir j’ay eu peur deux ou trois fois
qu’ils ne vinssent à quelques paroles picquantes, car j’en ay
veu le discours ouvert diverses fois, si promptement je ne l’eusse
rompu. – Pour moy, ma sœur, luy dis-je, si vous avez à en aymer
l’un des deux, je vous supplie que ce soit Lucindor, car il est frere
de Circéne, et luy dites, pour l’obliger, que c’est moy qui
tiens son party auprés de vous. – Tant s’en faut, adjousta
Amilcar en sousriant, je vous conjure, ma sœur, d’aymer Cerinte, parce
qu’il est frere de Palinice, et lui faites bien entendre que je vous en
ay suppliée. – Mes freres, mes amis, interrompit Florice, pour
l’amour de vous, dit-elle, se tournant vers Alcandre, je ne feray point
d’estat du frere de Circéne, et pour l’amour de moy je ne me
soucieray, ny de Lucindor, ny de Cerinte.
Nous ne pusmes nous empescher de rire de ceste declaration, et apres,
reprenant la parole : Aymez-les, luy dis-je, ou ne les aymez point,
c’est le moindre de mes soucis, pourveu que vous fassiez semblant de ce
que je dis. Mais vous, Amilcar, continuay-je, quelle fortune avez vous
eue ? – Fort gracieuse, respondit-il, pour le commencement, mais la fin
n’a pas esté telle. Lors que nous sommes arrivez dans
l’assemblée, Sileine n’y estoit point encore, si bien que
trouvant la place libre, pour n’estre mauvais mesnager de ce temps, je
luy ay dit : Que j’eusse voulu de mal à mon frere si je m’en
fusse allé avec luy, comme il m’a voulu emmener. – Peut-estre,
me respondit-elle, y eussiez-vous eu plus de contentement que vous n’en
recevrez pas icy. – A la verité, repliquay-je, il n’y a personne
qui le puisse deviner plus content et le plus malheureux homme du
monde, et seulement avec une parole. – Si cela est, adjousta-t’elle, il
faut que vous mettiez vostre heur ou vostre malheur en peu de chose. –
Non pas cela, respondis-je, mais c’est que je fais tant d’estat de vous
que les moindres choses qui viennent de vous me semblent tres-grandes.
– Prenez garde, me dit-elle, Amilcar, que ce qui vous semble tel, en
effect ne le soit pas. – Pleust à Dieu, repliquay-je, belle
Palinice, qu’il vous plust de m’en faire juger avec l’experience. – Et
que faudroit-il que je fisse, dit-elle, pour vous rendre aussi
sçavant ? – Je voudrois, continuay-je, que vous disiez [531/532]
seulement : J’ayme Amilcar. – Ce mot ne sied pas bien, dit-elle, en la
bouche d’une honneste femme. – Dites donc, repris-je : L’amour
qu’Amilcar me porte m’est agreable. – comment, reprit-elle en
sousriant, voulez-vous que je le die, si mesme je ne croy pas qu’il
soit vray ? – O Dieu ! me suis-je escrié, vous ne le croyez pas ? Ah !
mescognoissante Palinice, et que faut-il donc que je fasse pour vous
en donner la creance ? – Si ceste creance, a-t’elle respondu, vous
pouvoit estre utile, il en faudroit chercher les moyens, mais autrement
je ne le vous conseille pas. – Et lors que vous ne pourrez plus
l’ignorer, ay-je repliqué, l’aurez-vous agreable ? – De
l’advenir, a-t’elle dit, les jugemens sont fort incertains, et
mal-aisément en peut-on asseurer quelque chose. – A quoy faut-il
donc que je recoure ? ay-je respondu. Et en mesme temps Sileine est
arrivé, qui nous a empesché de continuer nostre discours,
sinon qu’elle m’a dit fort bas : A l’essai. Et depuis, de tout le soir,
nous n’avons pu parler sans ce fascheux tesmoin. Nous nous allions
entretenant de la sorte et j’apprenois ainsi leurs fortunes, sans que
je leur fisse part des miennes, non pas que je ne voulusse bien qu’ils
les sceussent, mais je craignois de deplaire à Circéne
que je voyois estre si contrainte pour l’authorité que Palinice
et Clorian s’y estoient usurpée. Et d’autant qu’il estoit tard,
nous nous retirasmes pour nous reposer ; mais j’entretins encore
Belisard dans ma chambre si long-temps, en luy faisant raconter cent
fois une mesme chose, que le jour commença de paroistre, devant
que je luy voulusse permettre de se retirer. Le soleil nous pressant,
nous prismes resolution qu’il falloit gaigner auprés de
Circéne la fille qui la servoit, estant presque impossible de se
defendre de ses yeux, et puis que Belisard avoit desja esté si
heureux en sa premiere entreprise, je luy remis de telle sorte la
conduite de toutes choses que je m’en reposay entierement sur luy.
Ce discours seroit trop long, Hylas, si je voulois vous raconter par le
menu tout ce que nous fismes, tant mon frere et moy, que ces autres
quatre chevaliers. Tant y a que Belisard, travailla si bien qu’il
s’acquit non seulement un grand credit envers Circéne, mais
aussi se rendit entierement sienne Andronire. Mais, par malheur, je fus
contraint en ce temps-là de faire un voyage pour le bien de
nostre maison dans le pays des Veragrois, ou ma mere, quoy que je
sceusse faire, voulut que j’allasse fort promptement. Dieu sçait
si ce depart me fut sensible, et si je n’eusse pas volon-[532/533]tiers
donné cette charge à Amilcar ! Mais d’autant que j’estois
l’aisné et par conséquent celuy à qui le bien
arrivoit, il fallut se resoudre à ce fascheux depart. Je me
souviens que Belisard porta à Circéne ces vers de ma part.
SONNET
Il est prest à partir.
Que ma vie en fuyant devance ce depart.
Aussi bien, m’en allant, puis-je avoir quelque envie
De prolonger encor les tourmens de ma vie ?
La mort, loing de ses yeux, ne viendra que trop tard.
Si je ne vis, helas ! que de leur doux regard,
Quand l’absence m’aura ceste beauté ravie,
Quel desir mal-heureux encore m’y convie ?
Veux-je, mourant icy, vivre en quelqu’autre part ?
L’amant à qui le Ciel de l’esloigner ordonne,
Doit mourir de regret devant qu’il abandonne,
Ou vivre seulement pour remourir tousjours.
Que rien donc desormais mon ame ne console !
C’est en vain abuser du bien de la parole
Que vouloir alleger ce mal par le discours.
Mais voyez si la fortune ne vouloit pas bien esprouver ma
resolution ! Lors que mon voyage fut en tel estat qu’il m’estoit
impossible de le retarder, sans donner une trop grande cognoissance de
ce que je voulois tenir caché, Circéne tomba malade, fust
pour les grandes chaleurs (car c’estoit environ le temps des jours
caniculaires), ou pour quantité de fruicts que les jeunes
personnes mangent en cette saison. Tant y a que la voylà dans le
lict avec une grande fievre. O Hylas ! combien de fois desiray-je
qu’Amilcar fust mon aisné ou pour le moins que nous eussions
perdu toute l’esperance de ce bien que j’allois receuillir ? Et le pis
estoit que jamais ou Clorian, ou Palinice ne bougeoit du chevet de son
lict, et le plus souvent tous les deux y estoient, de sorte que, quand
en fin il fallut que je partisse, il me fut impossible de parler
à elle [533/534] sans ces deux importuns tesmoins. Jugez quel
congé je pris, et quelle satisfaction j’eus de mon adieu !
C’estoit ma coustume d’emmener tousjours Belisard avec moy, à
cause que je l’aymois comme un autre moy-mesme, mais à ce coup je
le laissay exprés, afin qu’il essayast de donner une lettre
à ceste belle fille, et quelques vers qui tesmoignoient l’ennuy
que je recevois de cet esloignement, et m’en faire sçavoir des
nouvelles. La lettre estoit telle.
Quant aux vers que je luy donnay à part, ils estoient tels.