Et donnant cette lettre à celuy qui luy avoit rendu la mienne : Amy, luy dit-il, asseure la reyne que je vivray tousjours son serviteur, mais qu’il m’est impossible de penser à un second mariage. Le regret des pertes qu’elle et moy avons faites, nous en doit oster la volonté, mais encore l’amitié que nous devons porter aux enfans que les dieux nous ont octroyez, ausquels ce seroit cruauté de vouloir donner des freres qui partageassent les estats que nous leur deyons laisser tous entiers, outre que l’aage où nous sommes nous dispense assez de semblables traittez, qui ne donneroient que trop à parler à ceux qui voudroient rechercher les occasions d’un mariage tant hors de saison. [596/597] Si cette responce et ce message qui tenoient lieu de reproches luy firent une profonde playe dans l’ame, vous le pouvez penser, madame, puis qu’ayant tousjours conservé tres-ardente l’affection qu’elle luy avoit portée, et n’ayant devant les yeux pas une des considerations de Policandre, mais celle-là seule qui pouvoit effacer la faute qu’elle pensoit avoir commisé, elle s’en voyoit maintenant hors de toute esperance. Cette offence tesmoigna bien estre veritable ce que l’on dit communement que d’une grande amour il naist une grande haine, car Argire en conceut une si extreme contre luy, quelle n’avoit rien tant en horreur que le nom de Policandre, et tout ce qui venoit de luy. Et d’abord, comme à son occasion elle avoit aimé le fils qu’elle avoit eu de luy, plus que celuy du roy son mary, elle luy prit une si mauvaise volonté, qu’elle eust voulu ne le voir jamais, parce qu’elle ne tournoit jamais les yeux sur luy, qu’il ne luy semblast voir l’ingratitude du pere empreinte sur son visage. Ce fut bien alors qu’elle eut un cruel repentir de l’avoir mis en la place de celuy duquel il portoit le nom, luy semblant que c’estoit par un tres-juste jugement des dieux qu’elle estoit punie de cette tromperie par celuy duquel elle en devoit le moins attendre le chastiment. Ce regret la foucha si vivement, qu’elle envoya au port des Santons, pour avoir des nouvelles du vray Celiodante, mais elle sceut qu’il y avoit desja plusieurs années que quelques pirates l’avoient enlevé, et son pere aussi (car tel estimoit-on Verance), et qu’incontinent apres sa mere s’estoit perdue, ou pour le moins n’avoit plus esté veue sur ces rivages. Si cette nouvelle, qui luy ostoit le moyen de commencer sa vengeance, rengregea le desplaisir qu’elle avoit, jugez-le, madame, puis qu’elle l’emporta avec tant de violence, qu’elle resolut de rendre et Policandre et elle un effroyable exemple aux siecles à venir pour tous ceux qui courroient une mesme fortune.
Le faux Celiodante pouvoit alors avoir atteint la vingtiesme année de son aage, et tant par le soin du roy des Santons, que par celuy d’Argire, à le faire eslever et instruire en tous les exercices d’un grand prince, il s’estoit rendu si adroit à tous ceux du corps, et si habile et judicieux en ceux de l’esprit que, veritablement, encore qu’il n’eust pas esté fils de roy, il estoit toutesfois digne de la monarchie des Gaules. Mais tout ainsi qu’autresfois elle le voyoit avec deux yeux tous d’amour, parce qu’il estoit fils de Policandre, depuis elle ne le regardoit plus qu’avec ceux de la [597/598] haine et du despit; elle débatit longuement en elle-mesme devant que resoudre quelle vengeance elle prendroit, en fin elle choisit celle que vous entendrez comme la plus grande qui se presenta pour lors devant ses yeux.
Le roy des Cenomanes avoit eu quelque different avec celuy des Turoniens, et comme c’est l’ordinaire que les armes sont tousjours les juges de telles personnes, et que l’espée est la plus asseurée main de justice qu’ils ayent, incontinent chacun de son costé courut à faire des levées de gens de guerre, et appeller leurs solduriers et ambactes. Le roy des Rhedoniens et des Condates, comme allié de celuy des Cenomanes, vint incontinent à son secours. Et celuy des Veneres et des Dariorigues, d’autant qu’il avoit espousé la sœur du roy des Turoniens, sans presque estre appellé, conduisit toutes ses forces a son beau-frere. De sorte que ces deux royaumes s’en alloient estre le theatre de diverses sanglarites, et pitoyables tragedies, lors que par l’advis de tous ces quatre roys, Celiodante fut esleu pour arbitre de leurs differents; car encor que son bas aage ne deust pas luy acquerir une grande experience en semblables occasions, si est-ce que la prud’homie, et la probité desquelles il avoit desja fait voir en toutes ses actions des effets incroyables, luy donnoient un si grand credit que, d’un consentement commun, ils s’en remirent à ce qu’il en ordonneroit. Ayans donc fait une suspension d’armes pour quelque temps, ils se remirent à son jugement.
Et cela advint au mesme temps que la reyne Argire estoit plus offencée contre le roy Policandre; et de fortune les deux roys des citez Armoriques estoient grandement ennemis de Policandre, parce qu’estant jeune, il avoit assisté contr’eux Suenon le bon duc, en qualité de chevalier errant, et avoit esté cause qu’ils avoient perdu quelques terres desquelles ils avoient esté longuement possesseurs. D’autre costé le roy des Cenomanes et celuy des Turoniens ne Taimoient guere davantage, parce que les ministres de Policandre avoient connsquez quelques batteaux qui descendoient par le fleuve de Loire, chargez d’armes, pour n’avoir point de saufconduit. Et d’autant que cette offence estoit encore toute fraische, quoy que petite, elle ne laissoit de leur donner envie de s’en venger. Elle pensa donc que si Celiodante venoit à bout de cet accord, il pourroit porter tous ces rois contre Policandre, tant pour s’acquitter de l’obligation qu’ils luy avoient, que pour se venger de leurs particulieres injures. [598/599] Toute la difficulté c’estoit que Celiodante eust quelque bon sujet de faire la guerre, et mal aysément le pouvoit-elle trouver, d’autant que Policandre vivoit avec tant d’equité, qu’encore que nous fussions voisins, il nous ostoit toute occasion de plainte. Toutesfois, esperant que le temps peut-estre en apporteroit quelqu’une, tout ce quelle recommanda le plus au prince son fils, et à ceux qu’elle luy avoit donnez pour conseillers, ce fut de mettre la paix entre ces rois, d’autant qu’ils devoient tousjours avoir devant les yeux que la meilleure guerre ne vaut pas la pire paix, outre que ce feu de dissention estant si prés d’eux, il estoit à craindre que quelque estincelle n’en sautast à la fin dans leurs maisons. Bref, elle les instruisit de sorte que la paix se fit, et tellement à la satisfaction de tous, que chacun en particulier eut opinion d’y avoir esté advantagé, chose qui les obligea de sorte, et qui donna une telle creance à Celiodante que, desirant faire devant que de se separer une ferme alliance pour se conserver, ils l’eslurent pour le chef de tous, en.cas qu’ils assemblassent leurs forces : honneur à la verité tres-grand, et non esperé, d’autant qu’estant presque le plus jeune, il y avoit apparence qu’il devoit estre le dernier esleu pour ce sujet.
Mais voyez, madame, comme il semble qu’il y a des choses inevitables. La royne alloit cherchant quelque sujet de se douloir de Policandre, et elle n’en pouvoit rencontrer, lors que de fortune quelques officiers de Celiodante poursuivans des voleurs qui s’estoient sauvez dans les estats de Policandre, ne laisserent de s’en saisir dans une petite ville qui estoit à luy. Le peuple et quelques solduriers s’eslevans pour maintenir leurs franchises, non seulement leur enleverent ces meschans, mais de plus en tuerent une grande partie qui voulurent faire resistance, et prirent presque tout le reste, horsmis quelques-uns qui s’opiniastrerent plus à la fuite qu’à la resistance, et desquels on apprit ces nouvelles. Elle jugea incontinent que ce sujet estoit tres-bon pour en tirer l’offence qu’elle alloit cherchant; et parce qu’elle s’asseuroit bien que si elle en faisoit plainte à Policandre, il luy en donneroit toute satisfaction, sans luy en rien dire, elle envoya promptement quelques solduriers pour saccager le lieu, et y faire tous actes d’hostilité. Mais au lieu de venger la premiere injure, ce ne fut que l’accroistre d’une seconde, car ceux qui y allerent y trouverent une si grande resistance, qu’à peine les chefs se purent-ils sauver, apres y avoir perdu la plus grande partie de ceux qu’il [599/600] conduisoient. Elle fut bien marrie de leur perte, mais elle ne fut pas peu contente du sujet qu’il luy sembloit avoir rencontré pour esmouvoir ces rois à vanger l’injure qu’elle disoit que Celiodante avoit receue cependant qu’il estoit hors de ses estats. Et pour cette occasion, elle depescha en diligence à l’assemblee un personnage tel qu’elle pust choisir entre tous les siens, le plus propre à agrandir cette offence, et à esmouvoir la colere de ces roys. Et certes il la servit comme elle desiroit, car, y estant interessé de la perte d’un frere, il estoit tellement animé contre les Boyens, qu’il n’y eut artifice ny invention dont il n’usast pour animer ces roys à la vengeance, qui tous alors se souvenant en particulier des injures receues, et se trouvant les armes en la main, sans y mettre plus de delay, tous ensemble s’en allerent fondre dans les estats du roy Policandre, qu’ils trouverent desarmé, comme ne pensant point à une tant inopinée invasion. La longue et profonde paix dont il avoit jouy si long temps, luy avoit fait perdre les vietix capitaines, et ravoit rendu nonchalant d’en recouvrer d’autres ; outre que le peuple endormy dans les delices d’une tranquilité generale, avoit presque oublié le nom des armes desquelles il devoit se defendre. II fut donc aysé à Celiodante le trouvant en cest estat de le vaincre et deffaire en toutes les rencontres où il se presenta.
Or le dessein de la reyne estoit, (voyez quelle estoit son animosité contre Policandre !), de faire que le pere en cette guerre tuast le fils, ou le fils le pere ; et quoy qu’ils ne se cognussent pas pour tels, il luy sembloit toutesfois avoir une grande satisfaction de sçavoir qu’elle leur faisoit ce mal. Policandre mit bien tout l’ordre qu’il sceut en cette urgente extremité, et faisant de necessité vertu, ramassa promptement quelques chevaliers, tant de ses vassaux, que de ses alliez, et se mit en campagne avec le prince Arionte son fils, et quoy qu’il cognut bien que c’estoit trop hazarder que d’en venir à une bataille, si est-ce que, ne pouvant supporter de voir les saccagemens que nostre armée faisoit dans ses estats, encore qu’il fust plus foible, il se resolut de la hazarder.
Je ne veux point m’amuser à vous raconter par le menu tout ce qui s’y passa, car outre que tant de mines, et tant de morts, ne peuvent estre racontées sans desplaisir, encore aurois-je peur que le discours n’en fust bien long et inutile. Et je diray seulement que Celiodante gaigna la bataille, qu’Arionte, fils unique de Policandre, y fut tué, et que ce fust tout ce que le pere pût [600/601] faire de se sauver dans Avaric avec quelques reliques de son armée; mais et les habitants, et ceux qui s’y estoient sauvez tellement effroyez, que je croy que si nostre armée les fust allé promptement investir, assurément ils eussent ouvert leurs portes. On trouva meilleur de prendre tout le plat pays, afin d’avoir des vivres pour le long siege qu’on prevoyoit devoir estre celuy de cette grande ville, tant pour l’assiete du lieu, pour les grands fossez, tours et remparts dont elle estoif fortifiée, que pour la quantité d’hommes, tant bourgeois qu’estrangers, que l’on sçavoit s’estre jettez dedans, mais particulierement pour la personne du roy Policandre, qui s’y estoit voulu renfermer, contre l’opinion de la plus saine partie de son Conseil, ayant fait resolution de s’ensevelir dans les ruines de son royaume.
Le corps d’Arionte fut recognu, enlevé d’entre les morts, et envoyé à son pere avec toute sorte d’honneur et de courtoisie, pour montrer que la haine n’alloit point par de la la vie, ny ne vouloit point de vengeance contre les morts. Policandre le recent avec un œil sec, et monstra une si grande Constance et magnanimité en ce coup si sensible, que la vertu de ce roy dés lors commenca d’attendrir le cœur de la reyne. Et prenant part en quelque sorte à son infortune : Comment, disoit-elle en elle-mesme, tu consentiras, Argire, que celuy qui t’a tant aymée soit pour ce sujet mal-heureux ? Car il est certain que s’il ne t’eust jamais servie, il ne ressentiroit pas les pesants coups que la fortune luy donne. Ta veue sera donc si funeste qu’elle n’apportera que ruines et desolations à ceux qui te regarderont ? Souviens-toy que celuy que tu veux despouiller de son royaume, et à qui tu veux ravir la vie, a esté la personne du monde que tu as le plus aimée, et qui est encores maintenant le pere de ton fils ! Tu seras donc le lierre qui ne lie jamais rien de ses bras que pour le ruiner et le mettre en terre ? Et bien il t’a trompée, mais sa tromperie est-elle du tout sans excuse ? Et quand cela seroit, veux-tu avoir plus de souvenir d’un seul desplaisir que de tant de contentemens et de tant de services que tu as receus de luy ?
Ces considerations, et plusieurs autres semblables luy alloient amolissant le cœur, si bien que deslors elle cherchoit quelque bon pretexte pour le laisser en paix, et retirer nos armes hors de ses estats, mais n’osant se declarer à personne, et estant contrainte, pour ne perdre le credit parmy ces roys unis, de faire paroistre le contraire, elle mit le siege devant Avaric, je dis, elle mit, car [601/602] le desir de vengeance avoit esté si grand en elle, qu’elle avoit desiré d’estre tesmoin de toutes les pertes et desolations de Policandre.
Le dessein qu’elle eut quand elle consentit au siege, fut sous l’esperance qu’elle avoit, qu’au pis aller Policandre seroit son prisonnier, et qu’elle pourroit, apres luy avoir fait recognoistre l’offence qu’il luy avoit faite, luy rendre et ses estats et sa couronne. Mais il advint bien autrement, car peu de temps apres Rosileon qui alloit suivant les adventures dans la Germanie et les Marcomanes, fut adverty par le bruit commun de l’invasion que tous ces roys avoient faite au roy des Boyens, et en quel point il se trouvoit reduit, renfermé dans la ville d’Avaric, ou l’on n’esperoit pas qu’il pust tenir longuement pour l’effroy qui estoit parmy les siens. D’abord qu’il entendit ces nouvelles, il ne les pouvoit croire, sçachant avec quelle equité Policandre vivoit, et combien il donnoit peu d’occasion à ses voisins de luy faire la guerre, et toutesfois pour ne les mespriser, il tourna ses pas du costé des Boyens et des Ambarres. Et de fortune sortant du pays des Lepontes, il fut rencontré par un messager que la princesse Rosanire luy envoyoit, et qui depuis quelques jours l’alloit suivant par toutes ces Alpes à la renommée de ses exploits. II l’atteignit donc en fin en ce lieu, et d’autant que Rosileon n’avoit point changé d’armes, il le cognut au lyon qu’il portoit en son escu, avec quelques paroles estrangeres qu’il avoit prises pour devise, et qui estoit cause que plusieurs le nommoient le Chevalier du lyon : Seigneur, luy dit-il, en luy presentant les lettres de la princesse Rosanire, il y a une lune que je vous cherche, et que vous estes desiré de celle qui vous escrit, et souhaite de tous les Boyens, comme le seul remede, ou pour le moins la seule esperance qu’ils ont en toutes leurs infortunes. Rosileon alors, ne recognoissant pas celuy qui parloit à luy, sans luy respondre, ouvrit la lettre, et trouva qu’elle estoit telle.
Vos victoires soti grandes, mais beaucoup moindres que nos infortunes : nostre armée est desfaitte, tout le fays occupé, Arionte [602/603] mort, et Policandre et Rosanire enfermez dans leur derniere ville. Jugez si Rosileon a dequoy employer icy ses armes et son courage.
J’abregeray, madame, car que sert-il de raconter l’estonnement et le desplaisir de Rosileon, lisant ces nouvelles, et en oyant lne sçauroit dires particularitez de la bouche du messager ? Tant y a que se mettant sur le chemin des Boyens, et faisant toute la plus grande diligence que ses chevaux luy pouvoient permettre, il entra en fin dans les terres de Policandre, où de fortune il trouva plusieurs chevaliers et ambactes qui s’estoient desja assemblez, et qui ne demeuroient inutiles que pour n’avoir point de chef, auquel ils voulussent tous obeyr, d’autant que les principaux des Boyens et des Ambarres d’abord estoient accourus vers la personne du roy, et les uns avoient esté tuez avec le prince Arionte et les autres estoient enfermez avec Policandre dans Avaric. Si bien que ceux-cy poussez de bonne volonté n’attendoient que d’estre conduits, lors que Rosileon se presenta, qui fut receu avec un commun consentement de tous, tant pour l’amitie qu’ils sçavoient que le roy luy portoit que pour tant de beaux exploits que depuis peu il avoit faits, et qu’ils avoient appris par la renommée. Et quoy que le nombre de ces chevaliers et solduriers ne fust pas de plus de cinq cents chevaux, et de trois mille hommes de trait, et que nostre armée fust composée de plus de huict mille chevaux, et de quarante mille hommes de pied, si est-ce que Rosileon, esperant en la justice de Policandre, et en la bonne volonté qui l’avoit tousjours accompagné, ne fit point de difficulté de s’en venir enseignes desployées droit a nous, ce qui donna tant de courage aux siens et tant d’effroy aux nostres que vous eussiez dit que le seul nom de Rosileon nous devoit desfaire. Sa troupe a chaque logis qu’il faisoit s’alloit grossissant, ainsi que les rivieres qui en leurs cours vont ramassant toutes les fontaines, et les petits ruisseaux qui y tombent, car tout le pays accourut à luy, et comme si desja ils eussent eu à partager nos despouilles, ils s’en venoient discourant comme de chose indubitable de nostre desfaite et de leur assurée victoire. Et il advint par le juste jugement des dieux que nous fusmes desfaits, je dis par le juste jugement, car autrement il n’y avoit pas apparence qu’une si petite troupe de gens ramassez deust obtenir la victoire sur une armée telle que la nostre, en laquelle il y avoit tant de roys et tant de grands personnages pour la commander, et tant de vieux solduriers aguerris en tant [603/604] de rencontres, de combats et de batailles. Toutesfois il fut vray que nostre armée fut rompue, non pas du tout, mais de telle sorte quelle fut contrainte de lever le siege, et laisser entrer Rosileon dans la ville avec tout ce qu’il conduisoit. Les caresses que le roy luy fit, le bon visage qu’il receut de Rosanire, et les cris de joye de tout le peuple à son entrée dans Avaric furent plus grands qu’on ne sçauroit dire ; mais d’autant que Policandre sçavoit bien que c’est que de poursuivre une armée qui s’enfuyt, sans perdre temps, il fit sortir d’Avaric tous ceux qu’il jugeoit propres pour estre mis dans les troupes de Rosileon, et l’embrassant et baisant au front; le conduisit jusques hors de la ville, luy donnant le commandement de lieutenant general en tous ses estats, et dans ses armées, et ordonnant a tous ses subjets de luy obeyr.
Le genereux Rosileon bruslant de desir de faire quelque effect digne de la reputation qu’il s’estoit acquise vint sur nos brisées, et quatre jours apres nous atteignit sur le passage d’une petite riviere qui s’appelle le Clein, où en fin il contraignit nostre armée de donner la bataille, en laquelle nous fusmes desfaits avec la perte de presque toute l’armée, et la mort du roy des Turoniens et de celuy des Cenomanes. Et ce que nous supportasmes avec plus d’impatience, ce fut la prise du roy Celiodante; mais parce que Rosileon vouloit obtenir une victoire entiere, il poursuivit le debris de nostre armée, et envoya Celiodante avec une seure garde au roy Policandre, et àla princesse Rosanire.
II est aisé à juger que la joye de ce roy ne fut pas petite, voyant non seulement tout son estat remis en son pouvoir, mais tant de roys desfaits, et particulierement le chef de tous, son prisonnier. Elle fut telle que ne sçachant par quel moyen recognoistre le bon service que Rosileon luy avoit rendu, il resolut de le faire apres luy possesseur de ses royaumes (que par sa valeur il luy avoit regagnez) par le mariage de Rosanire, et sur ce dessein il luy fit une telle responce.
LETTRE
DU ROY POLICANDRE
A ROSILEON
Que puis-je donner à celuy qui m’a remis la couronne sur la teste, que la mesme couronne que je porte ? Si feray. Je luy donneray encore [604/605] davantage, car je veux qu’outre tous mes estats, il possede ce que j’ay de plus cher, à sçavoir ma fille Rosanire. Qu’elle soit donc dés à cette heure à vous, Rosileon, et apres moy les royaumes des Boyens, des Ambarres, et des Bitturiges. Hastez-vous de vaincre, car ce sont les triomphes que je vous prepare au retour de vos victoires.
Voylà Rosileon et Rosanire presque au plus haut sommet de leur bonne fortune, car ce chevalier aimoit cette princesse avec une si extreme passion, qu’il n’eust pas voulu vivre, sinon en l’esperance que Policandre luy donnoit, et elle qui n’avoit pas une moindre affection, mais qui la sçavoit mieux dissimuler, n’ayant jamais pu esperer que Rosileon devinst tel, qu’elle le pust accepter sans honte pour son mary, le voyant parvenu a une si grande estime aupres du roy, ne pouvoit qu’en recevoir un singulier contentement. Mais oyez, madame, la gracieuse rencontre ! Cependant que Rosileon, apres avoir receu cette lettre, continue ses victoires, chassant ses ennemis jusques aux dernieres citez Armoriques, et que par tout où il porte ses armes, il emporte des palmes et des lauriers, Celiodante, prisonnier dans Avaric, est traitté avec tant d’humanité du roy Policandre, qu’allant par tout sur sa parole, il luy estoit permis de voir la princesse Rosanire, la vertu et la beauté de laquelle le rendirent bien-tost de prisonnier de guerre, prisonnier d’amour ; car cette princesse a des traits tant inevitables, qu’il est bien mal-aisé que les yeux la voyent, sans que le coeur l’adore.
Lors que Celiodante fut fait prisonnier, plusieurs des siens furent pris avec luy, et entr’autres un vieux chevalier nommé Oronte qui luy fut donné pour gouverneur presque au sortir de la nourrice. Cet homme estoit prudent et sage, et avoit une si grande affection au service de Celiodante, qu’il n’avoit rien de plus imprimé dans le cœur que ses interests. D’autre costé ce jeune prince recognoissant cette entiere et inviolable affection en luy, l’aymoit et l’estimoit, comme il estoit obligé. Quelques jours se passerent devant que Celiodante voulut declarer sa passion à Oronte, luy semblant que cette amour estoit née tant hors de saison, qu’elle ne pouvoit avoir qu’une fort mauvaise destinée.
Ce silence estoit cause que ce jeune prince s’ailloit de façon rongeant le cœur par de fascheuses pensées, qu’on le voyoit diminuer de jour en jour, dequoy Oronte se prenant garde, et ayant opinion que cette tristesse estoit conceue de sa detention, crai-[605/606]gnant qu’elle alterast sa santé, un jour qu’il le vid seul dans sa chambre ; il luy tint un tel discours : Seigneur, si ceux qui commandent aux royaumes et aux empires, avoient un particulier privilege de ne devoir jamais estre attaquez de la fortune, je dirois que vous auriez occasion de vous plaindre de l’estat où elle a pris plaisir de vous reduire. Mais puis que nous voyons les sommets des plus hautes montagnes d’ordinaire plus agitez et tourmentez des vents et des orages, que les vallons et les plaines; et que de mesme les plus hautes puissances de la terre sont plus exposées aux tempestes de la fortune, à quelle raison, seigneur, avez-vous deu vous en estimer exempt ? et sous quel pretexte vous pouvez-vous plaindre d’une loy generale et commune à tous les grands ? Vostre naissance relevée par dessus celles des hommes ordinaires, vous affranchit bien des petits maux, et des petites infortunes ausquelles le peuple est subjet, d’autant que ce sont des tributs indignes des grands personnages, mais les grandes afflictions et celles encores parmy les plus grandes qui semblent insupportables au commun, ce sont les propres des grands princes et des grands foys comme vous estes. Et tout ainsi que vous blasmez ceux qui perdent le courage, et qui se laissent abbattre par de petites infortunes, les estimant foibles et effeminez, de mesme, croyez-moy, seigneur, ceux qui vous voyent, avec la tristesse peinte sur le visage, fleschir a ce premier coup que la fortune vous a donne, quoy qu’il soit grand, puis qu’il est de ceux qui sont ordinaires aux grands princes, quel jugement peuvent-ils faire qui soit a vostre advantage ? La fidelité que je dois à mon roy, et l’affection que je porte à la personne de Celiodante, m’obligent, seigneur, (pour m’acquitter de mon devoir) de vous supplier tres-humblement par la memoire du roy vostre pere, et par celle de vostre propre vertu, de vous remettre devant les yeux vostre magnanimité, et le courage avec lequel vous vous estes porté si genereusement dans les plus effroyables dangers. Que si vous me dittes.que le coup est grand, je respondray que vos armes doivent estre encore plus fortes, car le courage d’un homme ne peut jamais estre vaincu que par sa faute, n’y ayant accident de fortune qui le puisse abbattre si sa volonté ne le trahit, et ne consent à sa desfaicte. Courage, seigneur, vous avez devant vos yeux un exemple d’une vertu invaincue toutes les fois que vous les tournez vers le roy Policandre. A-t’il fleschi quand ses armes ont esté desfaites ? S’est-il laissé emporter au [606/607] desplaisir quand la mort luy a ravy son fils unique ? A-t’il perdu le courage à la perte de tous ses Estats ? Nullement, seigneur, au contraire, il s’est tellement opposé avec une genereuse vertu à ces coups de la fortune, qu’à la fin il ne l’a pas seulement lassée, mais il l’a vaincue, et s’il se peut dire ainsi, l’a contrainte de se ranger de son party.
Oronte vouloit continuer, lors que le jeune prince l’interrompit : Mon pere, luy dit-il, car c’estoit ainsi qu’il le nommoit le plus souvent, pour son aage et pour la conduite qu’il avoit eue de son enfance, vous auriez trop mal employé, la peine que vous avez prise de m’instruire, et j’aurois le courage aussi foible que la memoire, si la perte d’une bataille, departie de mes Estats, de mes amis, et mesme de ma liberté, me faisoit oublier les bons enseignemens que j’ay receus de vous. Jamais je ne me suis resolu a prendre les armes que je n’aye bien sceu que tous mes accidens me pouvoient arriver, et si les coups preveus nuisent le moins asseurez-vous que ceux desquels vous parlez ne doivent pas faire grand effort en moy. J’ay ressenti, je l’advoue, ce changement de bonne en mauvaise fortune, mais comme sensible, et non pas comme foible et abbatu de courage. Que si vous voyez en mon visage et en mes actions plus de tristesse que de coustume, sçachez, ô mon cher Oronte, que ce n’est pas pour les blessures que chacun sçait, mais pour d’autres que nul ne void que moy.
Et à ce mot, se taisant avec un grand souspir, il reprit peu apres la parole de cette sorte : II est vray, ô mon pere, que personne ne les void que moy, ces playes desquelles je me plains ! et que pour la fidelité que je porte à Oronte je luy veux descouvrir, quoy que je les voye incurables, sans autre espoir toutesfois, sinon que je sçay bien qu’il m’aydera à plaindre mon infortune.
Et sur ce discours, il luy raconta avec une longue suite de paroles Içextreme affection qu’il portoit à la princesse Rosanire, le peu d’esperance qu’il avoit de la bonne volonté de la princesse, ny du roy son pere, pour tant de desplaisirs qu’il leur avoit rendus, et mesmes en la mort d’Arionte. – Or voyez, continua-t’il, si ce n’est pas avec raison que je me laisse emporter à l’ennuy, et s’il ne vaut pas mieux clore promptement ma derniere journée que de continuer une vie qui ne peut jamais estre que malheureuse et desastrée. Je sçay que vous me direz que l’amour n’est qu’une folie, et qu’une personne genereuse doit avoir honte d’en estre surmonté. Mais, mon pere, quoy qu’amour puisse estre, [607/608] sagesse, folie, estimable ou honteuse, tant y a que si c’est folie, j’advoue que je sois fol, et si une ame genereuse en doit avoir honte, je veux bien que l’on ne m’estime point genereux ; car il est vray que j’ayme de telle sorte, que je ne m’ayme pas moy-mesme, sinon en tant que j’ayme Rosanire. Vous me conseillerez sans doute de resister à cette passion qui n’est que telle que nous voulons, mais que sert-il de donner des conseils à une personne de qui la volonté n’est pas mesme de guerir ?
Le sage Oronte escouta fort longuement Celiodante sans l’interrompre, sçachant assez que, des maladies de l’ame, celles-là se guerissent plus aisément, desquelles elle se descharge en les disant à une personne fidelle. Et lors que le prince se teut, il reprit la parole ainsi : Seigneur, vous m’avez mis hors d’une peine tres-grande, en me declarant que vostre mal procede d’amour, et mesme que cette passion est née pour un si digne sujet que la princesse Rosanire, car j’apprehendois que les infortunes desquelles je vous ay parlé en fussent cause. et que vostre patience outragée eust fleschy à vos desastres, mais puis que c’est une maladie si aisée à guerir, tant s’en faut que vous ayez occasion de continuer en cet ennuy, que j’espere cette amour devoir estre cause de vous remettre en vostre premier estat et splendeur. Pensez-vous, seigneur, que le roy Policandre ait oublié l’extremité en laquelle vos armes l’avoient reduit, et où il seroit encore si le Ciel presque miraculeusement ne l’en eust relevé ? Croyez-vous qu’encore qu’il se voye vainqueur, il ne sçache pas bien que de.ses victoires et de ses triomphes pour retourner en l’estat où il s’est veu, il n’y a pas plus d’intervalle que de la longueur d’une bataille. Avez-vous opinion que ce roy qui a porté toute sa vie les armes, ne sçache, mieux que personne de son Conseil, combien elles sont journalieres et peu certaines ? Et cela estant, qui doutera que ce sage et prudent roy ne soit bien aysé, si vous luy faites demander la paix, de la vous donner maintenant qu’il la peut former avec un tel visage, qu’il luy plaira, et non pas attendre en un temps auquel peut-estre il seroit contraint de la recevoir telle que vous voudriez. Asseurez-vous, seigneur, qu’il est trop sage, et que j’oseray vous dire qu’avec raison sur l’ouverture que vous m’avez faite, je prends un presage tres-assuré que le Ciel veut que cette paix se fasse, car rien ne la pouvoit empescher que vostre courage, qui peut-estre ne l’eust pas voulu recevoir telle que le roy Policandre l’eust demandée. Et maintenant cette [608/609] amour vous rendra faciles toutes les difficultez qui vous y sçauroient estre proposées, outre que l’amour qui a fait filer Hercule rend honorables toutes les conditions que l’on recoit à son occasion. Courage donc, seigneur, commandez-moy que je mette la main à cette œuvre, et asseurez-vous sur ma vie que vous en aurez tout le contentement que vous sçauriez desirer.
Telle fut la responce d’Oronte, qui donna un tres-grand courage à ce jeune prince, et qui apres l’avoir meurement considerée, si toutesfois le trouble où sa passion le detenoit le luy pouvoit permettre, jugea qu’il y avoit quelque apparence en ce dessein, la conduite duquel il remit entierement au prudent Oronte, luy donnant tout pouvoir d’offrir et de recevoir la paix, avec toutes les conditions qu’il plairoit au roy Policandre, pourveu que Rosanire fust sienne.
Oronte qui recognut bien qu’il ne pouvoit faire un plus agreable service à son maistre, ny rien de plus advantageux pour son estat, y employa toutes les forces de son esprit et de sa prudence. Et ayant remarqué les interests de ceux qui estoient aupres de Policandre, il s’apperceut que deux des principaux ministres du roy, et qui avoient tousjours eu le plus particulier accés prés de sa personne, et la meilleure part aux affaires, estoient tres-mal satisfaits du dessein que le roy faisoit de donner sa fille à Rosileon, homme incognu, ou pour le moins duquel on ne sçavoit qu’un advenement tant honteux, qu’ils rougissoient, disoient-ils, quand ils pensoient qu’un homme vendu à prix d’argent deust estre leur seigneur et leur roy. Que c’estoit grandement noircir le nom des Boyens, Ambarres et Bituriges, de leur choisir un esclave pour commander à tant de provinces, et provinces encore si fecondes de grands chevaliers dont la valeur n’estoit pas moindre que de ce serf affranchi, et desquels pour le moins la naissance promettoit des actions dignes de roy. Mais ce qui pressoit davantage ces deux personnes, ce n’estoit pas ce qu’ils avoient en la bouche ; l’interest particulier les touchoit bien plus vivement, car chacun d’eux avoit un fils, et leurs esperances n’avoient pas esté moindres depuis la mort d’Arionte que d’aspirer au bonheur auquel ils voyoient que Rosileon estoit prest de parvenir. Et quoy que chacun d’eux eust ce dessein pour son fils, et que si Rosileon n’y feust point esté, ils eussent sans doute esté ennemis, si est-ce qu’ils se lierent tous deux d’amitié, telle toutesfois qu’elle peut estre entre deux personnes interessées pour ruyner la for-[609/610]tune de celuy qui leur ravissoit toutes leurs esperances, n’y ayant point de doute qu’en leur ame ils n’eussent apres dessein de s’en faire chacun autant.
II y avoit quelque temps que le prudent Oronte avoit ouy sourdement ces bruits, et d’autant que pour lors ce n’estoit pas chose qu’il eust opinion qui le pust toucher, il ne s’en estoit point soucie. Maintenant y faisant reflexion, il jugea que l’un ou l’autre de ces deux hommes, ou peut-estre tous deux, seroient les meilleurs instrumens qu’il pust choisir pour son dessein. II s’adresse donc à eux, leur fait l’ouverture de la paix, et la propose si advantageuse pour Policandre, que, quand il n’y eust point eu de l’interest pour eux, celuy seulement du roy leur eust fait embrasser ce party ; a plus forte raison le receurent-ils, voyant qu’ils ne pouvoient en choisir un plus propre pour reculer Rosileon de ses pretentions. Et quoy que le mariage de Celiodante leur ostast aussi l’esperance qu’ils pouvoient avoir pour leurs enfans, si est-ce qu’encores aymoient-ils mieux tomber entre les mains du roy des Pictes qui leur en seroit obligé, qu’en celles de Rosileon, qui ne tiendroit sa fortune que de sa propre vertu et conduite.
Ayant donc tous deux receu cette ouverture de paix de bon cœur, et desirant de la faire reussir, ils prirent advis ensemble d’en parler au roy, mais separément, afin qu’il ne jugeast pas que ce fust une partie faite contre Rosileon, et ils le firent si prudemment et avec tant d’artifice, que Policandre, apres y avoir fait quelque difficulté, à cause de la parole qu’il avoit donnée à Rosileon, en fin par la proposition qu’ils luy firent de luy donner la princesse Cephise, il y consentit, cognoissant bien que le mariage de Celiodante et de Rosanire pouvoit estre le seul ciment pour bien lier cette paix qui luy estoit tant advantageuse. – Seigneur, luy disoient-ils, considerez en quel estat vous vous estes veu, il n’y a pas long-temps, et quel est celuy ou Dieu mercy vous estes maintenant. Vostre prudence vous ordonne de ne point perdre pour quelques legeres considerations la bonne fortune qui se presente. Jamais rois des Boyens ne furent si grands ny si redoutables que vous les allez rendre, adjoustant à vostre couronne, outre tant d’alliances que le roy Celiodante vous donnera, deux si grands royaumes que sont ceux qu’il possede. Que si vous donniez la princesse à Rosileon, c’est la verité qu’il a beaucoup de merite, mais les advantages que vous en devez pretendre n’outrepassent point sa personne, n’ayant que l’espée que vous luy [610/611] avez donnée pour tout bien et pour tout heritage. Outre que les princes et seigneurs qui sont sujets de vostre couronne souffriront avec un regret plus grand qu’ils ne font pas paroistre, d’estre sousmis par vostre volonté à un affranchy qu’ils ont veu esclave ces dernieres années, et vendu par un marchand. Et nous nous assurons que si vous leur faisiez l’honneur de leur en demander leur sentiment, ils tesmoigneroient avec des feux de joye le contentement que ce dernier dessein leur apporteroit. Et quant aux services que Rosileon a rendus à vostre couronne, ne seront-ils pas plus recompensez en le faisant roy des Lemovices, estat si plein de chevaliers et de grands hommes, qu’il n’y a prince dans la Gaule qui, ne s’en contentast ? Mais quand cette recompense ne se feroit pas, n’est-il pas vray, seigneur, s’il vous est si fidelle et tant affectionné serviteur que vous le croyez, que, sans tourner les yeux sur ses propres interests, luy-mesme sera le premier à vous conseiller de faire et d’affermir cette paix de cette sorte. Que si son ambition luy clost les yeux au bien de vostre estat, vostre prudence, seigneur, ne doit-elle pas de mesme les vous faire boucher à tout ce qui le touche ? les obligations qu’il vous a, estans telles que, quand il vous auroit donné sa vie, il ne s’en seroit pas encore assez dignement acquitté.
Ils adjousterent encore plusieurs autres discours advantageux pour leurs desseins, et les sceurent si bien representer au roy qu’entierement resolu de suivre leurs conseils, il leur donna charge de conclure cette paix et cette alliance. Et en mesme temps, de peur que Rosileon, despité de se voir descheu de ses esperances, luy fist quelque mauvais service ayant l’armée entre les mains, il luy fit faire une depesche pleine de remerciement et de louanges, et en mesme temps luy commanda de le venir incontinent trouver, ayant donné bon ordre à l’armée, la charge de laquelle il luy ordonnoit de mettre en les mains du mareschal des Boyens, homme de qui la fidelité ne pouvoit estre suspecte à Policandre.
Ces choses ne purent estre conduites si secrettement que Rosanire n’en fut advertie en quelque sorte, dont elle receut un grand desplaisir, car outre qu’elle aymoit grandement Rosileon, et qu’elle avoit desja fait tous ses desseins sur celuy de leur mariage, encore portoit-elle une haine secrette à Celiodante à cause de la mort de son frere, de laquelle elle le disoit auteur.
Si bien que ne sçachant à quel remede meilleur elle devoit recourir, elle se resolut d’en advertir Rosileon afin que, venant [611/612] en toute diligence, il essayast de rompre ce ruineux dessein devant qu’il fust entierement conclu. Celuy qu’elle luy envoya fit plus de diligence que celuy que le roy avoit depesché, de façon qu’il donna la lettre de Rosanire à Rosileon deux jours auparavant que celle de Policandre luy fust rendue. Que s’il eust eu volonté de rendre un mauvais service au roy, il le pouvoit faire aisément, mais tant s’en faut qu’ils tournast jamais sa pensée sur un si mauvais dessein, qu’au contraire il n’employa le temps qu’à se haster de prendre une ville qu’il tenoit assiegée, et de chercher quelque belle excuse pour quitter l’armée, et faire le voyage que la princesse luy commandoit. Et de fait il y travailla avec tant de diligence que, le jour mesme que le messager du roy arriva dans l’armée, il força cette place par un assaut general, où il montra tant de valeur et tant de prudence, que s’il eust encore demeuré une lune dans l’armée, il n’eust point esté besoin de faire autre paix que celle de ses conquestes, n’y ayant plus que quelques petites villes, et quelques isles qui fussent au pouvoir de ses ennemis.
Aussi-tost qu’il receut le commandement du roy, il obeit, laissant un tres-bon ordre dans l’armée, et en la plus grande diligence qu’il luy fut possible, le vient trouver, luy rend compte de l’administration de sa charge, des progrez et de l’estat de l’armée, et combien peu il restoit pour obtenir une victoire entiere. Policandre le remercie, luy fait toute la bonne chere qu’il peut, et luy dit que, quand il sera un peu delassé de son voyage, il luy communiquera le sujet pour lequel il a desiré de parler à luy, et sans luy en rien dire davantage, le laisse aller à son logis.
Rosileon qui n’estoit pas ignorant de ce que le roy luy vouloit dire, eut bien de la peine à faire semblant de ne le sçavoir pas. Toutesfois craignant d’offencer la princesse, il se contraignit et dissimula, de sorte que le roy n’en cogneut rien. Mais luy qui mouroit d’impatience de voir Rosanire, tant pour la longue absence qui l’avoit si longuement privé de ce bien, que pour entendre plus au long ce qu’elle luy avoit escrit avec peu de mots, le plustost qu’il put s’en alla vers elle qu’il trouva à son retour de mesme volonté qu’à son depart, mais toutesfois grandement affligée de la resolution que le roy son pere avoit faite de la donner par le traite de paix au roy Celiodante. Et parce que plusieurs personnes avoient les yeux sur elle, et qu’elle eut crainte que la violence de la passion ne fit dire bu faire quelque action à Rosileon [612/613] par lesquelles ils pussent recognoistre la bonne intelligence qui estoit entr’eux, elle luy dit assez bas : Si apres le souper vous vous trouvez au promenoir où si souvent vous m’avez veu autresfois aller, nous aurons plus de commodité de parler ensemble sans taut de tesmoins qui considerent nos actions. Et à ce mot elle se retira, laissant Rosileon grandement consolé de voir qu’elle n’avoit point de part au changement du roy son pere.
Le soir fut long à venir selon l’impatience de Rosileon, de façon qu’il devança de quelque temps l’heure du promenoir de la princesse, qui en fin s’y en alla la plus seule qu’elle put, ayant donné des commissions à la plus-part de ceux qui avoient accoustumé de I’y accompagner. D’abord qu’il s’approcha d’elle : Rosileon, luy dit-elle, ce tesmoignage que je vous rends de ma bonne volonté, et celuy encore que vous recevrez maintenant par mes veritables paroles, ne doit point estre cause de vous faire juger chose quelconque à mon desadvantage, mais seulement de vous donner cognoissance que je veux faire pour vous tout ce que mon devoir me peut permettre. Je sçay que l’affection que vous m’avez portée ne vous permettra jamais de vouloir de moy rien davantage, et c’est pourquoy je ne feray point de difficulté de vous dire que je porte un regret extreme de voir le roy tant oublieux des promesses qu’il vous a faites, qu’il prefere les biens esperez d’une paix incertaine, aux services qu’il a receus et recoit tous les jours de vous, car il est vray que s’il ne change encore une fois d’opinion, je dois estre la victime immolée en ce sacrifice et dois estre donnée à Celiodante, tout sanglant encore du meurtre de mon frere. Jugez, Rosileon, avec quel contentement je pourray prendre le reste de mes jours, et mon repas et mon repos aux costez de celuy qui a desja esgorgé mon frere, et qui sans vous en eust autant fait au roy mon pere, et à nous toutes ! Et toutesfois c’est celuy-la avec qui cette tyrannique raison d’Estat m’ordonne de passer le reste de mes jours, si vostre fortune qui jusques icy n’a rien trouvé d’impossible, ne se montre plus forte que la resolution du roy.. – O dieux ! madame, interrompit Rosileon, le roy veut donc faire ce tort à sa parole ? – Vous en devez estre assuré, respondit-elle froidement. – Le roy, reprit-il a si peu de memoire de mes services ? – Puis, dit-elle, qu’il oublie les outrages, vous estonnez-vous qu’il n’ait point de memoire des bien-faits ? – Le roy, adjousta-t’il, veut donc tirer ainsi vengeance des bruslemens, violences et saccagemens qu’on a faits dans son royaume ? [613/614] – Si par tout, repliqua-t’elle, où il tourne ses pas, il void la terre teinte du sang de son fils et de ses princes ou chevaliers, et tous les champs n’estre desormais ouverts que pour ensevelir ses peuples tuez et massacrez par Celiodante et ses adherans, sans s’en esmouvoir, voulez-vous, Rosileon, que la ruine de ces choses insensibles luy en donne plus de ressentiment ? – Et toutesfois, s’escria-t’il, c’est le roy Policandre, ce grand prince, de qui la renommée s’est estendue avec tant de gloire par toute la terre, de qui la bonté a esté autant admirée, que la valeur redoutée, et de qui la justice n’a jamais receu aucun reproche. – Ce l’est veritablement, respondit la princesse, mais je n’en puis faire autre jugement, si non me taire, souffrir et dire : c’est mon pere.
Rosileon alors s’estant teu quelque temps, reprit en fin de cette sorte : Le respect, madame, qui vous empesche de parler sur ce sujet, tesmoigne veritablement la sagesse qui est en vous, mais la froideur dont vous parlez est un tesmoignage de bien peu d’affection. – Ah ! mon chevalier, interrompit incontinent la princesse, luy mettant la main contre l’estomach, ne continuez point davantage ce discours, si vous ne voulez me faire cognoistre que vostre amitié n’est pas telle que je la veux. Car (et que cette regie vous serve pour tout ce que vous avez à desirer de moy), je ne croiray jamais que vous m’aymiez, si vous en recherchez chose qui soit contre mon devoir. Voyez-vous, Rosileon, je vous ayme, je vous l’ay dit, et je vous le dis encore, et tant que vous vivrez avec moy comme vous devez, je vous en rendray tousjours toutes les cognoissances qui me seront possibles. Mais n’entrez point en opinion que, comme je sçay que vous perdriez plustost cent vies, si autant vous en pouviez avoir, devant que faire quelque action de peu de courage, et indigne d’un chevalier tel que vous estes, de mesme je permette jamais que cette bonne volonté que j’ay pour vous m’emporte, je ne diray pas a quelque action contre mon devoir, mais seulement à la moindre pensée de cette action, je dois obeir à mon pere, et mon pere la recevra de moy jusques au dernier souspir de ma vie. – Vous espouserez donc Celiodante ? dit Rosileon avec un grand souspir. – J’espouserois, dit-elle, non seulement Celiodante, mais un barbare, voire le moindre des hommes, si mon pere me le commandoit. – Et qu’est-ce donc, reprit-il, que me profitera l’affection que vous me faites l’honneur de me porter ? – Cette amitié, repliqua-t’elle, dont vous parlez, seroit cause que je ferois pour vous de bonne volonté et avec [614/615] contentement ce que pour quelqu’autre je ne ferois que par commandement, et de peur de sortir de mon devoir. – O dieux ! s’escria-t’il, et cette consideration sera cause que je vous perdray ? – Je ne puis croire, reprit Rosanire, qu’une si bonne intention que la mienne soit recompensée d’un si grand supplice; mais quand par les profonds jugemens des dieux il adviendroit que nostre destinée fust telle, il ne faudroit non plus perdre le courage en cette occasion que vous avez fait en toutes les plus perilleuses qui jusqu’icy se sont presentées. – Quoy ! adjousta Rosileon, vivre et vous voir à quelqu’autre ? Ah ! Rosanire, si vous avez ce courage, vous mesurez mal mon affection, en pensant quelle m’en permette autant. Toutes choses sont permises à Rosileon, sinon ce seul poinct, mais en cela tous les respects sont perdus, et tous les remparts de la constance, et de toute autre consideration sont renversez et sans pouvoir. J’ay vescu à la verité sans cette esperance, mais il ne peut estre que je vive desormais sans l’effect de cette esperance. II a plu au roy de la faire naistre en moy, vous l’avez approuvée; aussi-tost que ma mauvaise fortune en tranchera la racine, il faut que le mesme coup m’oste aussi la vie. Mais, madame, lors que pour souffrir l’indignité qui vous est preparée, vous opposez le devoir qui vous oblige à cette patience, ne vous trompez-vous point au nom que vous luy donnez, et n’est-il pas plus juste de l’appeller tyrannique que raisonnable ? Comment, madame, vous quitterez ce que vous aymez, pour prendre ce que la raison et la nature vous commandent de hair ? faut-il que la princesse Rosanire soit donnée à Celiodante pour la rançon de ce mesme Celiodante, qui jamais ne luy a causé que de mortels desplaisirs ? Est-ce le devoir qui peut commander ces choses si peu raisonnables ? ou n’est-ce pas plustost une tyrannie qui se veut emparer de vostre esprit ? Rompez, madame, rompez ces liens qui veulent mettre vostre raison en servage, en vous proposant de si grandes injustices, et croyez que comme chacun desaprouve le dessein du roy, tout le monde aussi louera la generosité que vous ferez paroistre. Ces mesmes bras qui ont soustenu le faix de ce royaume tombant, et presque par terre, et cette mesme espée qui a vaincu tant de rois vainqueurs; pour affermir cette couronne, vous sont maintenant offerts par moy, pour maintenir contre tous les hommes l’equite de vostre cause, et pour prouver l’injustice dont le roy, en vous sousmettant a son ennemy, fait une action honteuse et indigne du roy des Boyens. [615/616] Rosileon adjousta à ces paroles plusieurs autres semblables, qu’il eust continuées longuement, n’eust esté que la princesse I’interrompit : Cessez, dit-elle, cessez, Rosileon, et vous assurez que je suis tellement resolue au dessein que je vous ay dit, que je l’observeray opiniastrement jusqu’au tombeau. Les injustices d’autruy ne me peuvent dispenser de faillir, et j’ayme mieux qu’on raconte à l’advenir que Rosanire a trop obey, que si l’on pouvoit dire qu’elle eust manqué à son devoir. Et vous, Rosileon, vous estes obligé, comme franc chevalier, de me maintenir en cette resolution, quelques interests que vous ou moy y puissions avoir; mais aussi, pour ne faillir non plus à l’amitie que je vous ay promise, qu’à toutes mes autres obligations, je vous conseille de vous adresser au roy mon pere, luy representant vos services, ses promesses, et l’injustice qu’il y a en l’effect de son dessein. Et tout ce que je puis pour vous, c’est que, s’il s’en remet à ma volonté, vous en aurez toute la satisfaction que vous en sçauriez desirer ; que s’il en advient autrement, j’y feray toute l’honnesté resistance que mon devoir me pourra permettre. Mais si elle y est inutile, tout ce que je vous promets, c’est de plaindre le reste de ma vie vostre malheur et le mien, et de quitter pour jamais toute sorte de contentement.
A ce mot, parce qu’il se faisoit tard, et qu’elle craignoit de demeurer trop longuement aupres de luy, elle se retira, le laissant engagé dans un nombre infiny de si fascheuses pensées, que de toute la nuict il ne s’en put demesler, de sorte que le soleil se coucha le soir, et se leva le matin, sans que le sommeil luy eust pu clorre les yeux.
Aussi-tost qu’il sceut le reveil du roy, et qu’il pouvoit parler a luy, il s’y en alla ; mais si autrefois il avoit fait ce voyage avec contentement, c’estoit bien à ce coup tout au contraire, ne sçachant presque avec quel visage il devoit se presenter devant luy, sa fortune presente luy ordonnant de n’avoir que le dueil et dans les yeux et dans toutes ses actions ; et la prudence, tout au contraire, la joye et l’allegresse de tant de victoires qu’il devoit estaler en la presence du roy, lors qu’il luy demanderoit l’effet de ses promesses. En fin il resolut pour plusieurs considerations, qu’il estoit plus a propos de ne traiter point avec le roy d’autre sorte que comme il avoit desja fait, tant parce que, peut-estre, en le voyant, il changeroit ce dessein pernicieux, que pour.ne luy point donner soupçon de l’intelligence qu’il y avoit entre la princesse [616/617] et luy ; outre qu’il le laisseroit plus en peine de commencer ce discours, que si d’abord il se mettoit aux plaintes et aux reproches. II se presenta donc au roy avec un visage tout autre que n’estoit pas son cœur, et d’abord se met à luy raconter bien au long tout ce que briefvement il luy avoit dit le jour auparavant, luy particularisant les places qu’il a forcées, celles qui se sont rendues, les batailles qu’il a gaignées, les combats qu’il a donnez, les rencontres qu’il a faites. Et bref luy raconte combien il a peu d’affaire davantage pour avoir sousmis entierement tous ses ennemis, et il luy met devant les yeux, sans toutesfois user ny de reproches ny de vanité, de telle sorte ses bons services, que le roy en son ame sentoit de grandes contrarietez au dessein qu’il avoit fait contraire à celuy qu’il luy avoit escrit. Mais d’autant que Policandre, recognoissant assez sa propre bonté naturelle, avoit bien prevu la peine qu’il auroit à rendre ce desplaisir à une personne de laquelle il avoit receu tant de bons services, il avoit commandé à ces deux personnages qui luy avoient conseillé cette paix, d’estre presents quand Rosileon parleroit à luy, afin de fortifier sa resolution par leurs raisons. Cela fut cause qu’aussi-tost que le chevalier commença de prendre la parole, il les appella tous deux, et donna congé à tous les autres qui estoient dans sa chambre. Tant que dura le discours de Rosileon, le roy ne l’interrompit jamais ; mais soudain qu’il eut finy, il prit la parole, en premier lieu, pour le remercier et le louer de tant de beaux exploicts qu’il avoit racontez, et l’assura d’en avoir memoire à jamais, et en fin conclud ainsi : Mais parce, Rosileon, qu’il n’y a point de guerre juste, qui n’ait la paix pour son but, nous avons advisé qu’il estoit bien à propos de la faire, maintenant que nous luy pouvons donner telle forme qu’il nous plaist, sans attendre que par quelque revolution ce fust à nous à la recevoir telle que l’on nous la voudroit octroyer. – Veritablement, respondit Rosileon, un grand et sage prince doit tousjours borner de cette sorte son ambition et ses victoires ; mais s’il m’est permis de le dire, il semble que maintenant la paix , vous sera bien inutile, puis que la victoire dans peu de jours vous donnera cette mesme paix beaucoup plus glorieusement, n’y ayant tantost plus d’ennemis de vostre couronne qui ose porter ce nom, et attendre la fureur de vos armes.
Le plus ancien alors de ces deux conseillers, voyant que le roy tournoit les yeux sur luy, comme luy demandant secours : Seigneur [617/618] chevalier, dit-il, vostre courage, et le desir que vous avez de la grandeur du roy, vous font parler de cette sorte, mais cependant que vous estes dans l’armée, que vous forcez des villes, que vous gaignez des batailles, que vous surmontez des provinces, et que vous adjoustez des victoires à tant d’autres victoires, vous ne sçavez pas ce que souffre ce pauvre estat, et avec quel soin et sollicitude il faut que le roy pourvoye non seulement à ce qui est de l’armée que vous conduisez, mais aux dures et presque insupportables necessitez de son peuple, que la guerre qui a esté dans ses entrailles a saccagé et bruslé, et que les subsides que par force il est contraint de payer pour la continuation de la guerre, accablé maintenant et desesperé du tout. Et dites-moy, je vous supplie, quel contentement et quel advantage sera-ce au roy de perdre ses propres estats et royaumes, cependant qu’il s’amuse à gaigner ceux d’autruy ? de voir mourir de misere de faim et d’extreme necessité ses peuples, cependant qu’il tue et qu’il massacre ceux des rois ses voisins ? Les plus courtes folies, ce dit-on, sont les meilleures. Croyez, Rosileon, qu’on en peut autant dire des guerres dont les plus longues sont tousjours les pires et les plus ruineuses. Ces sages et sainctes considerations ont porté le roy, par l’advis de son Conseil, de donner la paix non seulement à ses ennemis, mais à ses peuples qui la requierent les larmes aux yeux et les mains jointes. Et parce qu’il vous a creu, comme il en a raison, pour l’un de ses meilieurs serviteurs, il vous a envoyé querir pour vous en donner part, s’assurant que vous l’approuverez, et vous en resjouirez, comme doivent faire tous ceux qui l’aiment, et qui ont cherché le repos de ses vieilles années, et le bien de ses peuples. Le roy a consideré l’estat ou il s’est veu, pour la prompte invasion des fois ses voisins, et que peut-estre n’aura-t’il pas tousjours à ses costez l’espée et la fortune de Rosileon, pour le relever d’un semblable accident, si bien que dans l’excés de sa bonne fortune il s’est laissé en fin emporter au conseil, que tous ses meilieurs serviteurs luy ont donné, de faire cette paix en un temps si advantageux. Et pour ne laisser à cette fortune aucune prise sur luy, il a voulu chercher tous les meilieurs moyens d’assurer un traite tant advantageux, et celuy qui a semblé à tous le plus assuré, le plus utile, et le plus honorable, a esté de faire une alliance si bonne et si ferme avec ses ennemis que nul interest ne la pust jamais faire rompre. Et telle a esté jugée celle qui se fera par le mariage du roy Celiodante et de la princesse Rosanire; car par [618/619] ce moyen, de tant de grands royaumes, nous n’en ferons qu’une monarchie, qui sera le partage des petits enfans du roy, en laquelle ils perpetueront à jamais son nom et sa gloire.
Jusqu’icy Rosileon eut patience, mais quand il ouyt parler de donner Rosanire a Celiodante, rompant tout silence, il s’escria : Et quoy ! seigneur, vous souffrez que les traistres qui vous donnent un si pernicieux conseil l’osent fortifier de vostre nom et de vostre authorite ? Traistres, sans doute sont-ils, puis que voyant vos ennemis reduits au dernier souspir, et n’ayans plus de force, ny presque plus de volonté de s’opposer à vos armes, ils vous veulent ravir des mains non seulement cette honorable victoire, mais vous remettre esclave entre celles de ceux que vous tenez dans vos prisons. Vous souffrez, seigneur, qu’ils vous vendent et vostre couronne aussi et vous approuvez telle vente volontairement en vous mettant de leur partie ! Ne voyez-vous, seigneur, que ceux qui vous donnent ces conseils ont fait trafic de vostre honneur, de vostre liberté, et de vos royaumes ? Car qu’est-ce autre chose donner à Celiodante la princesse Rosanire, que le faire roy des Boyens, des Ambarres et des Lemovices ? Est-ce ainsi que pour payer la rancon de ce prince captif, vous donnez vostre couronne et vostre liberté ? Veritablement c’est un artifice gracieux pour gaigner des royaumes que celuy-cy, de perdre des batailles et de se faire prendre prisonnier ! Dites-moy, messieurs les grands conseillers, si la mauvaise fortune du roy l’eust remis entre les mains de ses ennemis, apres avoir perdu toutes ses villes et tous ses estats, quelle plus dure condition luy eust-on imposée, que celle que vos cauteleux advis luy font sembler si bonne et si profitable ? II n’eust sans doute pu donner davantage à son vainqueur, que ses Estats ? sa vie, et sa propre personne. Et vous estes si effrontez (la passion, seigneur, dit-il, se tournant vers le roy, que j’ay pour l’honneur de vostre majesté m’arrache ces paroles de la bouche), ouy, dis-je, vous estes tels que vous osez bien conseiller le roy qu’ayant ces avantages sur ses ennemis, et les tenant captifs entre ses mains, il paye leur rangon de tout ce qu’il a de plus cher, qui est le bien ; la liberté et l’honneur. Doncques, seigneur, vous voulez que dans les memoires qui resteront de vous, les siecles futurs puissent lire que le roy des Boyens, pour avoir la paix avec ses voisins, leur donna sa fille, son sceptre et sa propre personne ? Mais, ô dieux ! puis que ces meschans Conseillers vous vouloient reduire à de tant indignes partis, pourquoy ; d’abord que vos enne-[619/620]mis vous ont esmeu la guerre, ne vous ont-ils conseillé de vous mettre la chaisne au col entre leurs mains, et leur donner vostre royaume ? Pour le moins, la defence que vous avez faite, et les victoires que vous avez obtenues eussent espargné la vie de tant de bons chevaliers et la ruine de tant de villes qu’elles ont trainées avec elle !
II vouloit continuer, lors que le roy cognoissant bien qu’en quelque sorte il avoit raison, et toutefois se voulant tromper soy-mesme et ne pouvant souffrir ces remonstrances, luy dit : Rosileon, il n’y a personne avec moy, de qui j’aye recognu les mauvaises intentions que vous dites. Et si c’est pour le conseil de la paix qu’ils m’ont donné que vous parlez de cette façon, il faut que vous me mettiez au nombre de ceux que vous dites qui me sont traistres et apres, tout le reste de mon peuple. Que si maintenant je vous ay communiqué cette affaire, ce n’a pas esté pour en prendre avis, car c’est une chose resolue, mais seulement pour vous en faire part, afin que comme l’un de mes meilleurs amis et serviteurs, vous participiez à mon contentement, et au repos de mes peuples. Et pour vous montrer que je dis vray et qu’en cette commune resjouissance, je n’ay pas oublié les services que vous m’avez rendus, j’ay disposé ma fille à mettre sous ma couronne, vous en aurez deux, et les deux autres seront unis avec celuy des Pictes et des Santons. Et dites-moy, continua le roy, y a-t’il quelqu’un qui puisse desaprouver mon dessein, (si toutesfois il n’est point interesse), d’unir de telle sorte ces six royaumes ensemble, qu’on pourra dire qu’ils ne seront presque qu’un par la bonne intelligence que je veux qui soit entre vous et Celiodante ?
Rosileon oyant parler le roy de luy donner sa fille, quoy qu’il eust ouy auparavant qu’il vouloit donner Rosanire à Celiodante, se persuada d’avoir mal ouy, et reprenant la parole : Seigneur, luy respondit-il, les faveurs et les graces que j’ay receues de vous jusqu’icy, sont desja telles que, ne me laissant aucun moyen de m’en acquiter, il semble que par force vous me vueilliez forcer d’estre ingrat. Mais en ce que maintenant vous me dites vouloir faire encore de plus pour moy, pardonnez-moy, si je dis que je ne vous entends pas ; car vous dites que vous me voulez faire l’honneur. de me donner vostre fille, et toutesfois il me semble que vous m’avez dit que pour l’assurance de la paix vous la voulez donner au roy Celiodante ? – II est vray, reprit Policandre, car je vous [620/621] en donneray l’une, et à luy l’autre : à vous, ma fille Cephise, comme je vous ay promis, et à luy, ma fille Rosanire. – Ah ! mon seigneur, interrompit Rosileon, vous m’avez promis vostre fille et Cephise ne l’est pas. – Elle ne l’est pas vrayement, repliqua le roy mais je la nomme telle, et je ne l’aime pas moins que si elle l’estoit. – Seigneur, reprit Rosileon, vous me l’avez nommée Rosanire, dans la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’en escrire. – Si le secretaire, adjousta le roy, s’est mespris, je m’en remets à ce qui en est, mais je sçay bien que mon intention n’a jamais esté autre que celle que je dis. – Ah ! mon seigneur, dit Rosileon, pliant les bras ensemble, et regardant le roy au visage me voudriez-vous bien faire ce tort de preferer Celiodante a moy ? Celiodante qui a ruiné vos Estats,qui fume encore du sang de vostre fils, et qui vous a mis à la veille de vous voir roy sans royaume a moy, dis-je, qui ay remis non seulement vostre Estat, mais qui ay vengé la mort du prince Arionte par la defaite de tant de rois et qui enfin ay envoyé dans vos prisons se saccageur de vos provinces et ce meurtrier de vostre sang ? Comment, seigneur le verrez-vous jamais ? je veux dire, avec quel œil le regarderez-vous, ce Celiodante, dans le throsne où devoit estre mis le prince Arionte, que ce cruel a malheureusement esgorgé ? Ce sang que ce genereux prince a espandu pour vous, ne criera-t’il point sans cesse à vos oreilles, que ce mariage est injuste, qu’il est effroyable et qu’il est en horreur et aux hommes et aux dieux ?
Le roy qui s’ennuya de ces reproches, ne les pouvant plus supporter : C’est assez, luy dit-il, Rosileon, ne passons point plus avant en ce discours. Je veux que Celiodante espouse Rosanire et vous contentez du mariage que je vous ay choisi, pour lequel il y a peut-estre plus de sujet de me blasmer, que pour action que de ma vie j’aye faite.
Et à ce dernier mot, Policandre tout troublé voulut se retirer dans une autre chambre, mais Rosileon luy courut au devant tellement offence de ces paroles, qu’il estoit presque hors de luy-mesme : Jamais, luy dit-il, seigneur, je n’ay eu dessein que de mettre ma vie pour vous acquerir de la gloire, et je ne voudrois pas qu’un si grand et juste roy pust estre blasmé, pour me favoriser pardessus mes merites; c’est pourquoy-je vous declare que je ne reçois point l’honneur que vous m’offrez, comme m’en recognoissant indigne, et que je me tiens assez recompense de tous les services que vous avez receus de moy, par le don seul que vous m’avez [621/622] fait de l’espée que je porte au costé, à la pointe de laquelle pendent les royaumes et les empires. Mais que Celiodante s’assure que nul n’espousera jamais la princesse Rosanire, qu’il ne luy donne en mariage la teste de Rosileon.
Ces paroles de transport, et proferées avec peu de discretion, toucherent de telle sorte l’esprit desja esmeu du roy que, transporté de colere, apres l’avoir regardé d’un œil farouche des pieds jusqu’à la teste : Ingrat et outrecuidé ! luy dit-il, est-il possible que tu ayes la hardiesse de parler à moy avec cette arrogance, et que tu ayes ensemble oublié le prix duquel je t’ay acheté ? Esclave, oste-toy de devant mes yeux, et ne t’y presente jamais, si tu ne veux ressentir les traits de mon juste courroux.
Ces paroles furent prononcées avec une voix si haute, que tous ceux qui estoient dans l’antichambre l’ouyrent, et y accoururent si promptement que Rosileon n’eut le loisir de respondre au roy, mais grommelant entre ses dents, fut contraint de se retirer en son logis, ou incontinent, par le commandement du roy Policandre, il fut arresté par quantité de solduriers qui se saisirent des portes et des avenues.
Comme on void les mouches à la premiere gelée fuir tout a coup, et s’escarter des lieux, d’où durant la chaleur on ne pouvoit les chasser ; de mesme, au premier bruit de la defaveur de Rosileon, tous ces importuns qui l’oppressoient de tant d’offres de service, s’esvanouirent, et ne se virent plus en lieu ou l’on pust penser qu’ils fussent pour l’amour de luy. Miserable condition de ceux qui recherchent cette aveugle Fortune, puis qu’il faut que dans le bonheur ils meurent accablez des importunitez de telles gens, ou que dans le malheur ils se voyent delaissez, fuys et mesprisez de ceux qui leur sont tant obligez ! Rosileon en peu de temps ressentit ces changemens, mais ces esloignemens de tant de faux amis n’estoient pas ceux qui luy donnoient de la peine, la seule reproche que le roy luy avoit faite fut celle qui luy toucha vivement le cœur.
Lors qu’il se vid seul dans sa chambre, et qu’il eut poussé la porte sur luy, il se mit à grands pas à aller et venir d’un bout á l’autre, sans parler, et sans seulement sçavoir, ny ce qu’il faisoit, ny en quel lieu il estoit. Enfin s’arrestant dans le milieu de la chambre : Ingrat et outrecuidé, disoit-il, est-il possible que tu ayes oublié le prix duquel je t’ay acheté esclave ? Et puis reprenant le promenoiry : O dieux ! continuoit-il, est-il possible que ces paroles [622/623] soient sorties de la bouche de Policandre, à qui j’ay sauvé la vie, et redonné la couronne ? Et il est vray toutesfois qu’il les a proferées, et tres-veritable que je les ay ouyes, ou plustost que c’est moy-mesme à qui il les a dites. Et se taisant pour quelque temps, il reprenoit : O dure et puissante loy, qui me contraint, pour n’estre point tel qu’il me dit, de n’arracher point de sa bouche cette langue de serpent, et trop indigne d’une personne qui porte le titre de roy ! Souviens-toy du prix duquel je t’ay accepté esclave ! Mais toy-mesme, s’escrioit-il, souviens-toy du prix duquel je t’ay acheté esclave. Et je puis te reprocher ce bien-fait avec meilleure raison que toy, car si j’ay esté esclave, ç’a esté en un aage auquel je n’avois pas seulement la cognoissance de la servitude, et la fortune seule, et non pas moy, en pouvoit estre accusée. Mais, Policandre, qui sera blasmé du servage dont je t’ay retiré, que ta seule faineantise, et ton peu de courage ? Et puis que tu veux que je me souvienne du prix dont tu m’as acheté, qui ne peut estre que de l’argent, souviens-toy aussi du prix dont j’ay racheté et toy et ton royaume, et tu verras que ç’a esté avec mon sang, duquel j’ay esté prodigue, plustost que liberal pour ton salut.
Et sur cette consideration, r’appsllant en sa pensée les plus signalées actions qu’il avoit faites pour Policandre : Mais apres toutes ces choses, pour toute recompense : Souviens-toy, me dit-il, du prix duquel je t’ay acheté esclave. O dieux ! qui hayssez les ingrats, comment ne punissez-vous cette execrable ingratitude ? Mais vous, mon bras, qui avez si courageusement soustenu l’honneur de ce mescognoissant, comment ne vengez-vous cet outrage insupportable, et ne faites-vous autant pour moy, que vous avez fait pour tous ceux qui vous ont demandé justice en leurs oppressions ? O inutiles armes, ou plustost mal-heureuses et desastrées, qui n’avez esté victorieuses que pour le profit de mes ennemis, et pour mon propre dommage ! Doncques je n’ay gaigné tant de batailles, et je n’ay surmonté tant d’ennemis, que pour leur donner le moyen de me ravir tout mon bien, et tout mon contentement ! Doncques il est ordonné du destin que si je n’eusse point esté vainqueur, je n’eusse jamais esté vaincu ? O injustice du Ciel ! pourquoy ne suis-je point mort dans mes victoires, pour ne mourir maintenant par mes vaincus ?
Ces pensées le mirent en tel estat, avec l’avis qu’on luy donna des gardes qui estoient autour de son logis, qu’apres s’estre lon-[623/624]guement tourmenté, il entra en une telle fureur qu’il estoit presque hors de luy-mesme. Et tout ce que Merisin pust faire, ce fut de le mettre au lict, où, sans oser le contredire en chose quelconque, de peur d’augmenter sa colere, il ne faisoit que le plaindre et pleurer. II demeura deux jours sans manger ny dormir, à la fin desquels la fievre le prit, mais si ardente que l’on ne s’estonnoit pas qu’au fort de l’accez il tint des discours egarez et hors de propos, parce que l’on croyoit que la force du mal en estoit la cause. Mais quelques jours apres que la fievre le quitta, et qu’il ne laissa de continuer à parler de la sorte, on s’apperceut qu’il avoit perdu l’entendement, dequoy tous ceux qui avoit admire sa vertu receurent un tres-grand desplaisir, et mesme le roy Policandre, qui cognut bien, lors que sa colere fut un peu passee, qu’il y avoit plus perdu que personne. Toutesfois la volonté qu’il avoit de la paix et le trouble que Rosileon y eust pu rapporter, luy firent supporter cette perte avec moins de regret.
Cependant la paix fut conclue, ainsi que Policandre voulut, et comme desiroit Celiodante, à qui tout sembloit advantageux, pourveu que Rosanire fust sa femme. Et ce traite fut si secret que les premieres nouvelles que la reyne Argire en eut, furent celles qu’Oronte (que Celiodante luy envoya) luy fit scavoir. Chacun à son abord jugea bien à son visage qu’elles devoient estre bonnes, car il se monstroit si joyeux et si content, qu’on lisoit dans ses yeux presque ce qu’il avoit à dire à la reyne : Madame, luy dit-il, aussi-tost qu’il luy eut baisé la robe, si autrefois la perte du roy vous a tiré des larmes des yeux, pour le desplaisir que vous en eustes, maintenant vous en devez jetter de joye et d’allegresse, pour le grand bien que luy et tout son estat en reçoivent. Car ce petit mal-heur, (petit se peut-il dire au prix du grand bien qui luy en revient), luy a acquis un si grand roy que Policandre pour son amy; et de plus, la couronne encore des Ambarres et des Boyens par le mariage de la princesse Rosanire, heritiere de ces deux grands royaumes, et dont je vous viens donner les bonnes nouvelles de la part du roy vostre fils, que maintenant nous pouvons nommer le plus grand monarque de toutes les Gaules.
La reyne fut surprise de cette nouvelle, et de telle sorte, qu’elle demeura longuement sans luy rien respondre, dont Oronte bien estonné, et pensant au commencement qu’elle ne l’eust pas bien entendu, repliqua la mesme chose qu’il venoit de luy dire, et continua à luy raconter le contentement des deux roys, et la joye que [624/625] tout le peuple en avoit fait paroistre en la publication de cette paix et de cette alliance, à quoy la reyne ne respondit autre chose sinon apres un grand souspir : O altorune Melusine, que tu es veritable en tes mauvaises promesses ! Et lors, luy prenant une defaillance, elle fut contrainte de licentier Oronte, et peu apres de se mettre au lict.
Personne n’avoit ouy ce qu’Oronte luy avoit dit, mais chacun jugea que les nouvelles estoient bien differentes de ce qu’on les avoit jugées au commencement, et toutesfois il n’y en eut pas un plus estonné qu’Oronte, parce que s’estant imaginé de porter les meilleures que la reyne pust recevoir, il ne sçavoit que penser du trouble qu’elle avoit fait paroistre, si bien que quelquefois il se figuroit qu’il avoit dit une chose pour une autre sans y penser. D’autre costé la reyne ne faisoit que pleurer et souspirer dans son lict, sans proferer parole qu’on pust entendre, sinon que de temps en temps elle disoit : O altorune Melusine ! et alla plaignant de cette sorte jusques à la pointe du jour, qu’à la venue de l’aurore, elle commença de s’endormir.
Ce qui avoit esté cause que tout ce traite s’estoit fait si secrettement, ç’avoit esté la cognoissance que Policandre avoit eue de la haine qu’Argire luy portoit. Et quoy que Celiodante ignorast le sujet qu’elle en avoit, si sçavoit-il bien qu’il estoit vray, pour l’animosité qu’elle n’avoit pu cacher en toutes les guerres qu’elle avoit suscitées presque sans raison à Policandre. De sorte que quand il luy proposa de n’en point donner d’avis à la reyne sa mere, que tout ne fust conclud, il le trouva fort bon, craignant qu’elle ne ruinast le traitté de ce mariage, qu’il desiroit avec tant de passion, luy semblant que quand la paix et l’alliance seroit conclue entr’eux, elle ne la sçauroit plus rompre ny seulement s’y opposer sans donner trop de cognoissance de son mauvais dessein. Ils avoient bien toutesfois preveu qu’elle seroit estonnée d’abord qu’elle recevroit ces nouvelles, et qu’elle iroit assez lentement à l’execution de cette paix qui avoit esté cause que Celiodante avoit donné tout pouvoir à Oronte, non seulement de la faire publier et observer en toutes ses provinces, et en celles des rois ses alliez, mais encore de recevoir les places que les gens de Policandre tenoient, et les remettre aux rois ausquels elles appartenoient, comme aussi de faire rendre tous prisonniers d’un costé et d’autre, suivant les lettres que Policandre en avoit escrittes au general de son armée et à tous ses offciers. Si bien que le matin Oronte s’en [625/626] alla au logis de la reyne pour luy communiquer toutes les commissions qu’il avoit, et la supplier de trouber bon qu’il les effectuast, mais elle ne faisoit presque que de s’endormit, de sorte qu’il ne put parler à elle qu’il ne fust bien tard. Et encore, lors que sa dame d’honneur luy en voulut parler : M’amie, luy dit-elle, je suis en estat que mal aisément puis-je ouy paler d’affaires, mais ouis que celles qui le conduisent icy sont si pressées, dites-luy qu’il fasse ce que le roy son maistre luy a commandé. Et à ce mot elle se tourna de l’autre costé.
Aussi-tost qu’Oronte eut cette permission, il fit assembler tous les magistrats et les principaux chevaliers, ausquels il fit entendre les nouvelles de la paix, et leur ordonna de la faire publier et observer par toutes les provinces du royaume. Et incontinent apres avoir receu toutes les places que ceux de Policandre detenoient, il s’en alla trouver le general de l’armée de Boyens et Ambarres qui estoit sur la coste Armorique où il alloit continuant les dernieres victoires, auquel il fit entendre la volonté du roy Policandre qui desja luy en avoit donné advis par l’un de ses principaux officiers. La paix fut publiée, les places et prisonniers universellement rendus, avec une si grande promptitude, qu’il sembloit que ceux qui les rendoient y avoient de l’avantage, tant chacun estoit las de cette guerre et desireux de la paix.
Cependant Oronte n’avoit pas failly d’avertir le roy son maistre de la sorte que la reyne Argire avoit receu les nouvelles de la paix et de son mariage, dont il ne fut guere estonné, nonplus que Policandre, lors qu’il le luy dit, ayans tous deux opinion que c’estoit l’effet de la mauvaise volonté qu’elle portoit au roy des Boyens, mais ils n’en firent pas beaucoup de compte, s’assurant que le temps gueriroit cette playe, et qu’alors elle en auroit plus de contentement que pas un d’eux. Ils n’attendoient pour finir le marige que le retour d’Oronte et de ceux que Policandre y avoit envoyéz pour avoir assurance que le traitté avoit esté effectué d’un costé et d’autre, lors qu’un matin le roy Policandre allant au temple suivant sa coustume, un pauvre homme le voyant passer et ne pouvant s’approcher de luy à cause de ses gardes qui l’en empeschoient : Roy Policandre, luy cria-t’il, commande que je puisse te dire mon nom, sans qu’autre me puisse entendre. Le roy tournant les yeux sur luy, et le voyant vieil, presque tout dechiré et en tres-mauvais estat, eut opinion qu’il voulust l’aumosne ; et come il estoit fort charitable, il commanda à quelqu’un des [626/627] siens de la luy faire, mais ce pauvre homme relevant la voix : Ce n’est pas l’aumosne, dit-il, que je demande, quoy que j’en aye bien affaire, mais seulement de te pouvoir dire mon nom. Ceux qui l’ouyrent eurent opinion que ce fut un fol, et l’alloient repoussant, mais le roy le regardant plus attentivement, eut quelque souvenir de l’avoir veu autrefois, et commanda qu’on le laissast approcher. Ce pauvre homme mettant un genouil en terre, avec une meilleure façon que ses habits ne monstroient pas qu’il sceust faire, se releva, et le plus bas qu’il put pour n’estre ouy d’autre que du roy : Seigneur, luy dit-il, je suis Verance.
Policandre à ce nom, à sa voix et à ses gestes, se remit incontinent en memoire que c’estoit ce Verance duquel il s’estoit autresfois servy quand il recherchoit Argire, et que depuis il avoit laissé auprés d’elle. De sorte que ravy d’estonnement de le voir tant inopinément, apres avoir eu opinion qu’il estoit mort comme on luy avoit entendre, lors qu’il en avoit demandé des nouvelles, il ne se put empescher de luy jetter les bras au col et l’embrasser aussi cherement que s’il eust esté son fils. Chacun demeura estonné de ces caresses extraordinaires, mais le roy le remettant à l’un des maistres de son hostel, luy commanda de le faire vestir et bien traiter, et que le soir il le luy conduisit dans sa chambre. Verance avoit esté si saisi de contentement aux caresses que le roy luy avoit faites, qu’il ne put dire riendavantage, ne faisant que pleurer de joye et d’allegresse.
Le soir, celuy à qui il avoit esté remis ne faillit de le conduire dans la chambre du roy qui, apres quelques nouvelles caresses, luy demanda où il avoit esté si longuement perdu. – Seigneur, luy respondit-il, ce que vous me demandez est de trop d’importance pour le vous dire en si grande compagnie, c’est pourquoy je vous supplie que je puisse parler en particulier. Policandre alors le prenant par la main, et pensant bien que c’estoit quelque chose qui concernoit la reyne Argire, le conduisit dans son cabinet où Verance, se voyant seul, prit la parole de cette sorte : J’ay cent fois en moy-mesme recherché, lors que j’estois dans l’abisme de tant de miseres, pourquoy les dieux me retenoient en vie, me semblant que si les maux devoient estre departis avec quelque equité à tous les hommes, j’en avois desja souffert ma portion et celle encore de plusieurs autres. Et sur cette consideration j’avoue que j’ay quelquesfois murmuré contre la sage conduite des dieux et les ay accusez d’injustice et de peu de soing des affaires humaines.
— Mais maintenant que je vois avec quelle incroyable prevoyance ils m’ont reservé à vous rendre un service de tant d’importance, je m’accuse d’avoir eu peu de consideration, et je dis qu’ils sont tous bons et tous sages de m’avoir reservé en vie, et conduit si à propos en ce lieu où je ne croy pas qu’autre que moy vous pust empescher de voir le plus grand inconvenient où peut-estre vostre maison puisse jamais tomber.
Sçachez, seigneur, que, depuis que vous me commandastes de demeurer aupres de la princesse Argire, qui bien-tost apres fut reyne des Santons, et depuis, par la mort de son pere, reyne aussi des Pictes, je puis dire n’avoir jamais eu que peines et desastres tellement enchaisnez les uns aux autres que jamais l’un n’a esté proche de sa fin, que je n’en aye veu renaistre tant d’autres, qu’avec raison le nombre s’en peut dire infiny. Et je croy que la fortune ne se fust jamais lassée de me tourmenter, si ce n’eust esté qu’elle a voulu vous favoriser, et je tiens cette grace pour si grande que j’estime tous mes travaux passez pour bien employez, puis que j’ay eu assez de vie pour rendre ce service à mon maistre. Figurez-vous, seigneur, quand vous voyez Verance devant vous, que c’est un messager que les dieux vous envoyent ou plustost une ame qui, ayant esté retenue dans les enfers vingt ans pour le moins, a eu en fin la permission de repasser le fleuve de Caron pour vous donner un advis à faute duquel et toutes vos gloires demeureroient ternies, et tous vos contentements sans plaisir, car il y a veritablement vingt ans que je fus fait prisonnier, sans que les dieux ayent voulu que j’aye pu ravoir ma liberé que depuis la paix generale, par laquelle j’ay receu la grace de revoir le ciel et la clarté du soleil si longuement cachée à mes yeux. Jouissant donc de ce benefice, j’ay sceu que ç’avoit esté vostre bonté qui avoit voulu rendre le repos à toutes les Gaules, et la liberté à tant de captifs, que, non content de ce bien que vous avez fait à tous, pour rendre cette paix plus ferme et plus solide, vous avez donné la princesse Rosanire au roy Celiodante. Soudain que j’appris cette nouvelle, je me hastay pour avoir l’honneur de parler à vous, devant que le mariage fut conclu, et si je suis venu à temps, j’en remercie l’immense bonté des dieux. Que si mon malheur est tel que j’aye trop tardé, je proteste que ce que j’ay à vous dire mourra avec moy, et que j’estimeray ce mal-heur le plus grand qui me soit jamais arrivé, et supplieray les dieux qu’apres un si grand desastre ils ne me laissent plus en vie, puis qu’aussi bien je n’y [628/629] demeurerois qu’avec tous les tourmens et tous les desplaisirs qu’homme peut ressentir.
A ce mot Verance se teut, et Policandre luy mettant la main sur l’espaule : Amy, luy dit-il, ton affection m’est si cognue qu’il ne faut point que par tes paroles tu t’efforces de me la representer. Dy moy hardiment ce secret que tu juges si necessaire pour mon contentement, car il est bien vray que j’ay dessein de donner ma fille au roy Celiodante, mais il n’y a encore que les promesses qui se doivent effectuer aussi tost que nous aurons esté advertis que la paix aura esté publiée et receue de tous ceux qui y ont interest. – O grands dieux ! s’escria alors Verance, soyez-vous à jamais louez et benis, tant pour vostre bonté que pour vos profonds jugemens. Et puis se tournant vers le roy : Or, seigneur, continua-t’il, oyez donc une chose qui vous ravira d’estonnement, et qui vous fera changer le dessein de ce mariage. – Et pourquoy, interrompit Policandre, changeray-je un dessein tant honorable pour la grandeur de ma couronne, et si necessaire pour le repos de mes peuples ? – Seigneur, reprit froidement Verance, ce mariage ne se peut faire selon les loix divines et humaines, car la princesse Rosanire n’est-elle pas vostre fille ? – Je la tiens pour telle, respondit Policandre. – Et le roy Celiodante, adjousta Verance, est vostre fils. – Mon fils ? reprit le Roy tout estonné et se reculant d’un pas. – Ouy, seigneur, reprit Verance, Celiodante est vostre fils. Et oyez la verité de toute cette affaire que personne ne peut dire que la reyne Argire et moy.
Et lors s’estant teu, il reprit incontinent ainsi : La princesse Argire, pres de laquelle vous me commandastes de demeirer, bien-tost apres vostre depart, accoucha d’un fils si secrettement qu’autre que sa nourrice et moy, à qui elle le voulut confier, ne s’en apperceut. Peu de mois apres, elle fut mariée au roy des Santons, duquel la mesme année elle eut un fils, qui fut nommé Celiodante. Mais d’autant qu’elle ne s’estoit mariée que par raison d’Estat, et qu’elle avoit tousjours conservé tres-entiere la bonne volonté qu’elle vous avoit portée, elle ne pouvoit souffrir de voir ordinairement Celiodante, et d’estre privée de la veue du fils qu’elle avoit eu de vous, et moins encore que celuy qu’elle n’aimoit point deust estre roy de deux si grands royaumes, et l’autre vivre sans nom et sans estats. Cent fois elle s’en plaignit à moy, cent fois je m’efforçay de la consoler. En fin elle prit une resolution estrange : elle feignit donc qu’une certaine altorune luy [629/630] avoit predit que, si le petit Celiodante estoit veu d’autre que de sa nourrice et de ceux qui le devoient servir jusques à un certain aage, infailliblement il mourroit incontinent apres. Elle l’esloigne avec cette ruse, et en mesme temps me commande de le changer avec celuy qu’elle avoit eu de vous, si bien que de la à deux ou trois ans le faisant apporter, il fut receu de tous pour Celiodante, et pour tel il a tousjours este estimé. Or elle voulut que je fusse tesmoin de ce change, afin, disoit-elle, que, si elle venoit à mourir, je pusse vous faire entendre combien avoit esté grande l’affection qu’elle avoit eue pour vous. Et je remercie les dieux qui apres tant d’infortunes et tant d’années m’ont fait la grace de m’acquitter de la promesse que je luy en avois faite.
Le roy Policandre oyant ce discours : Doncques, dit-il, se pliant les bras l’un dans l’autre, tu m’assures, Verance, que Celiodante est mon fils, et que l’amour de la reyne Argire l’a portée à le mettre en la place de son vray heritier ? – Seigneur, respondit Verance, assurez-vous sur la foy que je vous doibs, que je ne ments pas d’une parole. Policandre alors demeurant sans parler quelque temps, peu apres tout à coup frappant d’une main dans l’autre : Voila, dit-il, sans doute le sujet du grand desplaisir qu’elle a ressenty quand Oronte luy a dit le mariage de Celiodante et de Rosanire, car depuis elle n’a bougé du lict. – Sans doute, reprit Verance, si elle a sceu le mariage des deux, elle en aura ressenty un desplaisir indicible, et je le juge par moy-mesme ; car je vous proteste, seigneur, que si je fusse arrivé trop tard, je ne croy pas que la douleur ne m’eust fait mourir. Mais, seigneur, il n’est pas raisonnable de laisser plus long-temps en une peine tant insupportable une personne qui vous a tant aymé. Je vous supplie par vostre bonté et vous conjure par l’amour que vous luy avez portée d’y vouloir remedier, et de croire que de quelque diligence que vous y usiez, vous ne sçauriez que trop tard vous acquitter de l’obligation que vous luy avez. – Amy, luy dit le roy, je pense maintenant que le ciel m’ayme, et qu’il veut que je vive le reste de mes jours en repos, puis que si j’ay perdu un fils, il m’en redonne un autre tant inopinément. Je fais dessein non seulement de mettre bien-tost la reyne Argire hors de cette peine, mais de luy donner telle cognoissance de l’estime que je fais de son merite, qu’elle n’aura point de regret de m’avoir aymé.
Apres quelques autres discours sur ce sujet, le roy luy commanda de se retirer, et sur tout d’estre secret, et en mesme temps s’en [630/631] alla trouver Celiodante, auquel il fit tant de nouvelles caresses qu’il en estoit mesme estonné, et puis luy dit que sur toutes choses il desiroit qu’il trouvast moyen de faire venir la reyne Argire à ses nopces, ou bien que, si elle ne vouloit venir, il estoit resolu d’aller luy-mesme où elle estoit, ne voulant pour quoy que ce fust la voir mal satisfaite de luy, et que desja il y seroit allé, n’eust esté qu’il ne luy sembloit pas bien-seant de conduire sa fille vers celuy qui la devoit espouser, et que toutesfois il ne vouloit point que le mariage se conclust qu’en sa presence. Celiodante qui n’avoit point un plus grand desir, apres celuy de son mariage, que de donner toute sorte de satisfaction au roy Policandre, en ayant quelque temps discouru avec luy, fit resolution d’aller luy-mesme la convier de venir, s’assurant bien qu’elle ne luy refuseroit point cette grace, et Policandre ayant approuvé son dessein, il commença de mettre ordre à son depart, et y usa de telle diligence que trois jours apres il estoit prest à partir, lors qu’Oronte arriva qui assura que la reyne Argire seroit dans deux jours aupres d’eux, et qu’il s’estoit mis devant pour leur en donner advis. Le contentement que cette nouvelle apporta à ces deux rois fut tres-grande, et à l’heure mesme Celiodante luy alla au devant et la rencontra assez pres de là.
Policandre cependant s’enquerant d’Oronte comme elle avoit pris une resolution si contraire à l’humeur en laquelle il avoit escrit qu’elle estoit, sceut qu’apres avoir demeuré sans sortir du lict plus d’une lune et demie, elle l’avoit envoyé querir un soir, et luy avoit froidement demandé à quel sujet le roy son fils l’avoit fait venir. – Lors, madame, respondit-il, que je commençay de le vous dire, le mal qui vous survint vous empescha de l’entendre. – J’entens bien, reprit-elle, que vous veniez pour la publication de la paix et faire faire la resjouissance de son mariage, mais pour ce sujet il n’estoit pas besoin de s’adresser à moy,puis que vous-mesme aviez vos commissions assez amples pour le faire sans que j’y misse la main, – Madame, adjousta Oronte, j’avois veritablement mes commissions telles que vous dites, mais outre cela j’avois commandement de faire tout par vostre volonté, et sur tout de vous supplier, de la part du roy Policandre et du roy vostre fils, de vouloir prendre la peine de vous trouver à la ceremonie qu’ils desirent faire quand les nopces se celebreront. – Et ne m’avez-vous pas dit, interrompit-elle, que les nopces estoient faites ? – Les nopces, madame, dit-il, pardonnez-moy, ouy bien [631/632] que les articles de la paix et du mariage estoient accordez, mais pour les nopces, ils n’ont gardé de les faire que vostre santé ne vous permette d’y estre, ou bien que vous ne vous excusiez sur vostre mal. – O Oronte ! s’escria-t’elle avec un visage joyeux, en quelle peine ay-je vescu depuis vostre venue pour n’avoir pas entendu le sujet de vostre voyage ! car il faut que vous sçachiez que vous oyant dire que le roy mon fils avoit fait si peu de compte de moy, que de se marier sans m’en rien communiquer, et sans vouloir que je le sceusse, luy qui ne devroit me celer ses moindres pensées, j’en demeuray si picquée que la vie mesme m’estoit ennuyeuse. – O madame ! repliqua Oronte, sortez de cette opinion je vous supplie, et croyez que, s’il s’est hasté de conclure la paix sans vous la mander, ç’a esté qu’il l’a jugée si necessaire, et le traité si advantageux qui le rendoit roy de deux si grands royaumes, qu’il a pensé que vous le blasmeriez s’il y mettoit aucun dilayement. Mais pour les nopces, soyez seure, madame, qu’il n’a garde de les precipiter de cette sorte, puis que le retardement n’en peut pas estre de telle importance, et que mesme le roy Policandre desire que vous y soyez. La reyne à ces paroles changea tellement de visage, qu’il sembloit que ce n’estoit pas celuy qu’elle avoit une heure auparavant, et dés le lendemain mit ordre à son depart.
Policandre jugea bien que la reyne avoit sagement dissimulé la cause de son desplaisir à Oronte, et attendoit avec impatience qu’elle vinst pour entendre de sa bouche la verité de ce que Verance luy avoit dit.
Estant donc arrivée et receue avec tous les honneurs que Policandre luy put rendre, et avec une resjouissance generale de chacun, hormis de Rosanire qui ne pouvoit en son cœur approuver ce mariage pour l’affection qu’elle portoit à Rosileon, le lendemain, que le roy Policandre l’alla visiter, apres les premieres paroles de courtoisie, elle le supplia qu’elle pust parler à luy en la seule presence de la princesse Rosanire et du roy son fils.
Et chacun les ayant laissez, seuls dans la chambre, la reyne parla de cette sorte : Je m’assure, Policandre, que d’abord que vous ressentistes la fureur des armes de mon fils, et de tant de rois unis avec luy à vostre ruine par mon artifice, vous ne fustes pas peu estonné. Vous souvenez-vous de l’amitié que je vous avois portée lors que, chevalier errant, vous arrivastes dans la Cour du roy mon pere ? Mais si en mesme temps l’ingratitude [632/633] ne vous eust effacé de la memoire les obligations que vous m’aviez, vous eussiez bien jugé que c’estoit la moindre vengeance qui se devoit à mon affection outragée, et le plus leger chastiment que vostre faute devoit attendre. Et toutesfois, si cet effet de ma juste douleur vous a pu donner cognoissance que l’amour devoit estre grande qui a donné naissance à une si grande haine, je veux que vous confessiez, lors que vous aurez ouy ce que j’ay à vous dire, que jamais un amour ny un despit n’eurent tant de puissance sur une personne que sur l’ame d’Argire. Mais, vous, madame, dit-elle se tournant vers la princesse, je vous supplie ne point faire de mauvais jugement de moy, jusques à ce que vous sçachiez par experience combien ces deux passions ont de pouvoir sur une personne qui ayme bien. Et vous, mon fils, continua-t’elle, se tournant à Celiodante, attendez jusques à la fin de mon discours, et je m’assure que vous louerez ma faute, et direz que vous luy avez de l’obligation.
Et lors, reprenant son discours dés l’arrivée de Policandre en la cour du roy des Pictes, elle redit les recherches qu’il luy avoit faites, les promesses qu’elles avoient eues de luy, sans cacher les particularitez de leur affection; la peine qu’elle eut à cacher sa grossesse, lors que Policandre vint recueillir la succession de son pere, et plus encore son accouchement ; le desplaisir qu’elle ressentit quand elle sceut qu’il avoit espousé Clorisene coritre sa parole; quelle surcharge ce fut à ses ennuis de recevoir pour son mary, par le commandement du roy son pere, le roy des Santons, duquel incontinent elle eut un fils. Elle representa fort au long le regret qu’elle avoit de voir ordinairement cet enfant, et d’estre privée de l’autre, quelle resolution elle prit de les changer, et par quel artifice elle en vint à bout, la curiosité qu’elle eut de sçavoir de l’altorune Melusine la fortune de ses enfans, la responce de laquelle elle avoit encore par escrit : et lors, comme elle avoit mis le vray Celiodante entre les mains de Verance, et comme ils s’estoient perdus tous deux, ainsi qu’avec un regret extreme elle avoit sceu lors qu’elle l’avoit envoyé chercher.
Le roy Policandre qui avoit desja appris toutes ces choses par Verance ne fut pas le plus estonné de la trouppe, mais si fut bien Celiodante, qui tout à coup se voyoit ravir Rosanire, et deux royaumes, desquels il avoit creu estre seigneur legitime. Et toutesfois ce ne luy estoit pas un foible contentement de recouvrer un tel pere que Policandre, la vertu et la valeur duquel estoient [633/634] estimées sur tous les princes de son temps. Et pour ne donner tesmoignage de son mescontentement, lors ,que le roy son pere ouvrit les bras pour le recevoir en son sein, il mit le genouil en terre, en luy disant : Seigneur, la perte qu’aujourd’huy je fais de la chose du monde que j’avois la plus chere, et j’entends la princesse Rosanire, ne sçauroit m’empescher de me resjouir d’avoir recouvré un tel pere que le grand roy Policandre. – Mon fils, dit Policandre, des femmes on en peut recouvrer quand on en a perdu une, mais des peres, cela ne se peut, et mesme tel que je vous seray. Et quant à moy, je vous diray bien que je n’estime point avoir jamais tant esté favorisé de la fortune, qu’en ce jour qui m’a redonné ce que je ne sçavois pas que j’eusse, et qui m’est toutesfois un thresor aussi cher que la vie, et qui de plus m’a donné cognoissance de la plus grande obligation que jamais chevalier ait eue à une dame, qui est celle que Policandre a à la reyne Argire vostre mere. Et apres l’avoir embrassé et baisé au front, il le releva, et le laissa baiser et embrasser à Rosanire, qui faisoit bien paroistre à son visage qu’elle l’aimoit beaucoup mieux pour son frere, que pour son mary.
Cependant le roy Policandre s’adressant à la reyne Argire : Mais, madame, luy dit-il, n’avez-vous jamais eu nouvelle du vray Celiodante, ny de Verance ? – Point du tout, respondit-elle, quelque recherche que j’aye pu faire d’eux. II est vray que ne l’ayant osé faire sinon à cachette, et fort long-temps apres leur perte, il ne faut pas s’estonner que je n’en aye pu rien descouvrir. Toutesfois j’espere, et je l’espere presque avec assurance, que mon fils ne sera pas perdu, pour la prediction que l’altorune Melusine en a faite; car seroit-il possible qu’elle eust esté seulement menteuse en ce qu’elle a predit de luy ? – Or devant que vous en dire davantage, adjouta le roy, je veux voir si vous recognoistrez une personne qui peut-estre vous en pourra dire quelque nouvelle. Et alors allant luy-mesme ouvrir la porte, il fit entrer Verance, et le prenant par la main, le presenta à la reyne : Madame,luy dit-il, cognoissez-vous cet homme ? Aussi tost qu’elle jetta l’œil sur luy, encore qu’il fust devenu fort vieil et maigre : Si, s’escria-t’elle. Ah ! Verance, rends-moy ce que je t’ay donné en charge. Verance mettant un genouil en terre, les larmes aux yeux : Madame, luy dit-il, la force et la violence m’en ont osté le pouyoir. – O dieux ! s’escria-t’elle, en joignant les mains, est-il possible que mon fils soit perdu, et que l’Altorune soit menteuse ? Et là, se taisant [634/635] quelque temps, elle reprit : Dy moy, Verance, mais dy-le sans craindre, mon fils est-il mort, et quelqu’un l’a-t’il esgorgé devant tes yeux ? – Madame, respondit-il, il n’y a rien de tel, mais s’il vous plaist d’ouir la fortune du plus mal-heureux qui vive, je vous raconteray briefvement la mienne, par laquelle vous entendrez tout ce que vous me demandez.
Et lors Policandre ayant supplié la reyne de le luy pouvoir permettre, il parla ainsi : A peine fus-je party du lieu où ce jeune prince avoit esté changé par vostre commandement avec son frere, que je luy fis changer de nom, et defendis á sa nourrice de ne le nommer jamais autrement que Kinicson, luy ayant choisi ce nom plustost pour le vous faire recognoistre que pour autre raison, parce qu’en une pierre que vous luy aviez pendue au col où estoit la figure d’un lyon, il y avoit certaines lettres qui disoient Kinic, Kinicson, et j’eus opinion que s’il venoit à se perdre, et qu’il revinst en lieu où vous le puissiez ouyr nommer, peut-estre vous en souviendriez-vous et le recognoistriez. Nous parvinsmes donc suivant vostre commandement au port des Santons, où prenant un petit logis et assez retiré, nous y passames pres de cinq ans, que chacun pensoit que Kinicson fust mon fils, et que sa nourrice fust ma femme. Environ cet aage, par mal-heur, un jour qu’il se jouoit sur la coste de la mer avec quelques autres enfans, il fut enlevé par des pirates qui alloient escumant tous les rivages d’alentour, et parce que je ne l’esloignois que le moins que je pouvois, et que pour luy laisser passer le temps, je m’estois endormy au mesme lieu, je ne me reveillay que je ne me trouvasse entre les mains du mesme ravisseur de mon maistre. Dans ce grand desastre, j’eus quelque espece de contentement de me voir prés de luy pour le pouvoir servir, mais comme la fortune fut encore marrie de m’avoir laissé cette petite consolation, elle me l’osta bien tost apres; car à peine estions-nous en pleine mer que d’autres pirates attaquerent ceux qui nous avoient pris, et apres un long combat en demeurerent les maistres. Et parce que je ne sçay comment je fus blessé, ces derniers, pensant que je fusse des pirates, me mirent à la chaisne, et me traitterent avec toutes les cruautez qui sont ordinaires entre ces personnes; ceux-cy nous conduisirent en fin dans une des isles Armoriques, où ils avoient accoustumé de faire leur retraitte, et où les marchands de la terre ferme venoient avec sauf-conduit les descharger, des prises qu’ils faisoient le long de la coste. [635/636] Quelques jours apres, ces marchands y vindrent, et le petit fut acheté, tant pour la gentillesse qui en cette enfance se voyoit en toutes ses actions, que pour la promesse que je leur fis, que quelque prix qu’il leur coustast, je les en ferois rembourser au double, aussitost que j’aurois escrit à ceux ausquels il appartenoit, car sur toutes choses je desircis de le voir hors des mains de ces miserables. Un tres-honneste marchand donc le rachepta, et en mesme temps paya le prix qu’ils luy demanderent, et pour le petit. et pour moy. Mais, voyez madame, quand quelque chose est escrite dans le Ciel, comme il est impossible de l’effacer, je vous ay dit que j’avois esté blessé au combat que ces pirates avoient eu. Or cette blessure, ou pour sa grandeur, ou pour le peu de soin qu’ils en avoient eu, s’estoit de sorte envenimée que, quand le marchand partit, il n’osa m’emmener, de peur que je ne mourusse en chemin, mais me donna quelque argent pour me panser, avec promesse de revenir en ce mesme lieu me requerir dans quinze jours. Et parce, que quand le petit Kinicson fut pris la seconde fois, on luy avoit osté la pierre que vous luy aviez mise au col, je suppliay le marchand de la vouloir racheter et la luy redonner, pour des raisons que je luy ferois entendre en temps et lieu. Ce bon marchand le fit, et devant moy la mit au col du petit, dont je receus un tres grand contentement, me semblant qu’encore que je vinsse à mourir, peut-estre cette marque un jour le vous feroit recognoistre.
Or, madame, les quinze jours se passerent, et autres quinze aussi, sans que le marchand revint, et quelque temps apres je sceus qu’il estoit mort. Je requis bien, lors que je fus guery, d’estre relasché, puis que ma rançon avoit esté payée, mais eux qui ne cognoissent que le profit, pour toute raison se mocquoient de moy ; et l’un des chefs me respondit que les dieux les avoient faits seigneurs de tout ce qu’ils pouvoient prendre, et heritiers de tous ceux desquels les biens estoient entre leurs mains, de sorte que me remettant à la chaisne, j’y suis demeuré avec la misere que vous pouvez juger, jusqu’à cette derniere guerre que les Boyens et Ambarres, apres avoir forcé plusieurs villes de la coste Armorique, de fortune sont entrez dans cette isle qu’ils ont pillée, et avec plusieurs autres m’ont emmené dans leur camp, ou encore que je fusse prisonnier, je ne laissois d’avoir quelque satisfaction d’estre parmy des personnes raisonnables et de voir ceux qui me souloient traitter si mal estre prisonniers aussi bien que moy. Le Ciel en [636/637] fin a voulu avoir pitié de moy, et apres plus de vingt années de prison me faire rendre la liberté, par le benefice d’une paix generale par laquelle tous prisonniers ont esté relaschez.
La premiere chose que je fis, ce fut d’aller au temple rendre graces au grand Tautates de tout ce qu’il luy avoit pleu de me faire souffrir, et puis le suppliay, si Kinicson estoit en vie, qu’il me fist la grace de le vous faire recognoistre, afin que je pusse passer avec quelque repos le reste de mes vieilles années.
J’avois mis bien avant en ma memoire le nom du marchand, et le lieu d’où il estoit. Je m’y en allay donc le plustost que je pus, et tout ce que j’en pus apprendre, fut que les heritiers du marchand, incontinent apres sa mort, s’estoient partagez tout ce qui avoit esté de son heritage, et que ceux qui avoient eu Kinicson l’avoient mis sur la riviere de Loire avec quelques autres marchandises, et l’estoient venu vendre, ou dans la Gaule Lyonnoise, ou pres de là. Et desirant d’en faire une plus exacte recherche, je trouvay qu’ils estoient tous morts en cette derniere guerre, si bien que je m’en allay au mieux que je pus au port des Santons, pour sçavoir si la nourrice que j’y avois laissée en auroit point ouy nouvelle. Mais l’on me dit que quand elle sceut la perte de son fils et de son mary, elle mourut de regret.
C’est la verité, madame, que je me resolus d’en faire de mesme, et ne montrer point un moindre courage qu’elle ; mais les nouvelles que j’eus me firent prolonger ce dessein, car je sceus que le roy Policandre, ayant pris le roy vostre fils prisonnier, faisoit dessein, pour affermir cette paix, de luy donner en mariage la princesse Rosanire sa fille. Je creus que Dieu m’avoit reservé en vie pour l’oster de l’erreur où il estoit, afin que, sans y penser, il ne fist des nopces tant incestueuses. Et encore que je sceusse bien que vous estiez en vie, et que vous sçaviez cette verité mieux que moy, si eus-je opinion que quelque sorte de respect vous pourroit peut-estre oster la hardiesse de declarer le change que vous aviez fait, et que ce mal-heur cependant pourroit advenir. Je m’en vins donc le plus diligemment que je pus le faire entendre au roy Policandre, afin qu’un si grand desastre n’arrivast en la maison d’un si bon et juste roy, et ne fist tomber sur sa teste innocente les mal-heurs qui suivent infailliblement telles meschantes et enormes alliances.
A ce mot il mit un genouil en terre, et les larmes aux yeux : Je meurs, madame, continua-t’il, d’un regret extreme de me presen-[637/638]ter devant vous, sans vous pouvoir rendre ce que vous m’avez donné en garde, mais la fortune qui m’a esté tant ennemie, a voulu que sans ma coulpe ce mal-heur m’advinst, et que le regret m’en demeurast à jamais, afin que je n’eusse plus aucun entier contentement.
La reyne, apres l’avoir regardé quelque temps, le visage tout couvert de pleurs : En fin, dit-elle, Verance, tout ce que j’apprends par ton discours, c’est que mon fils est perdu, et qu’il n’y a plus d’esperance pour moy de le revoir jamais. Et Verance ne luy respondant rien, mais pliant tristement les espaules : O dieux ! s’escria-t’elle en se tournant de l’autre costé, ô dieux ! et pour moy seule vous voulez que l’Altorune ait predit des menteries ? Si est ce, dit-elle, en prenant un papier dans son sein, et le despliant, que voicy bien ta prediction escrite de ta propre main, ô altorune Melusine et que je te puis reprocher, à mon dommage, que tu es une abuseuse, en laquelle il ne faut jamais avoir aucune creance.
Le roy alors tout pensif, prenant le papier, et lisant ce que nous avons desja dit, ne pouvoit assez admirer qu’elle eust preveu tout ce qui estoit arrivé à son fils, fust pour la mort du prince Arionte son frere, fust pour les nopces incestueuses qu’il avoit failly de contracter. Mais lors qu’il leut,
L’autre en Forests où Godomar sera
Le sens recouvrera,
Puis de tous deux la fortune est heureuse.
II considera quelque temps ces paroles, et puis : Ah ! Madame, dit-il, tout à coup, ne blasphemez point contre cette grande Altorune ! II me semble que j’entends quelque chose en cecy. Et lors relevant Verance qui estoit tousjours demeuré à genoux, et le prenant par la main : Dy-moy, Verance, en queI lieu t’a-t’on dit qu’avoit esté vendu le petit ? – Helas ! seigneur, on n’en sçait rien, respondit-il, sinon qu’il fut mis sur des bateaux qui remontoient le fleuve de Loire, avec quelques marchandises. – Et bien ! reprit le roy, encore est-ce quelque chose ; et en ce temps-là quel aage pouvoit-il avoir ? – Environ six ans, respondit Verance. – Estoit-il blond ou noir, adjousta le roy ? – Seigneur, dit Verance, c’estoit le plus bel enfant qui se pust regarder. II avoit les cheveux blonds et tous crespez, les yeux bien fendus et à fleur [638/639] de teste, tirant presque sur le verd, le visage un peu long, le teint si vif et delicat, qu’il sembloit une fille, la taille droite, et pour son aage fort grand, et assez formé, mais en toutes ses actions si agreable, qu’il estoit impossible de le voir sans l’aimer. – Et comment dis-tu qu’il se nommoit ? luy dit le roy. – Son propre nom, respondit Verance, c’estoit Celiodante, mais pour empescher qu’il ne fust recognu, je luy donnay nom Kinicison, à cause d’une pierre, où ce mot estoit escrit, et que la reyne luy avoit mise au col. – O dieux ! s’escria alors Policandre en joignant les mains, et regardant le ciel, ouvrez nous les yeux, s’il vous plaist, afin que nous puissions voir la lumiere de la verité parmy ces tenebres qui nous la cachent.
Et lors se tournant vers la reyne : Madame, luy dit-il, vous m’avez rendu un fils, et je vous en veux rendre un autre, si je ne suis leplus deceu homme du monde. Car, continua-t’il, se tournant vers la princesse Rosanire, dites-moy, ma fille, auriez-vous point memoire du nom que portoit Rosileon quand ces marchands me Ie donnerent ? – Seigneur, respondit-elle, à moitié hors d’elle-mesme, il s’appelloit comme vous le verrez escrit en cette pierre qu’autrefois il me donna quand il servoit la princesse ma sœur et moy ; car, dit-elle, n’ayant rien pour me donner le jour de l’an neuf, qu’on cueilloit le guy, il me presenta cette pierre pour estreine. Et lors, la sortant du sein : Je l’ay tousjours gardée, continua-t’elle, d’autant qu’il me dit qu’elle estoit heureuse. Elle ne la tendit pas plustost au roy qu’il la recognut pour celle qu’il avoit si long-temps portée, et depuis donnée à la reyne Argire, qui, de son costé, n’y jetta pas si tost les yeux qu’elle s’escria : O bien-heureuse marque de mon contentement passé, les dieux t’ont-ils destinée pour me signifier tousjours les plus grands bon-heurs que je puisse recevoir ? S’il est ainsi, je te demande celuy à qui je t’ay donnée, rends-le moy afin que je die qu’entre toutes tu es la plus heureuse pierre qui fut jamais ! Et en disant ces paroles, elle la baisa, et se la joignit contre l’estomach, mais cette resjouissance n’estoit rien au prix de celle de Verance, quand il la recognut, car veritablement il sembloit une personne hors de sens. La princesse qui n’osoit pas montrer sa joye de peur de donner trop de cognoissance de la bonne volonté qu’elle portoit à Rosileon, estoit toute troublée, et attendoit avec impatience qu’il fust entierement recognu, pour aussi de son costé se resjouir de leur commun contentement. [639/640]
Cependant le roy prenant la pierre, et lisant le mot qui estoit escrit autour du lyon, il trouva qu’il y avoit Kinic Kinicson, qui signifioit roy fils de roy : Voilà bien, dit-il alors, le nom de Kinicson. qu’il portoit quand il me fut donné par des marchands comme esclave ; car je m’en souviens bien, et que depuis je changeay, lors qu’il tua le lyon qui s’estoit eschappé de mes cages, et qui faillit me devorer, en celuy de Rosileon, tant pour memoire de cet acte genereux, que d’autant que ma fille, quand il fut fait chevalier, luy ceignit l’espée, du nom de Rosanire et de lyon formant celuy de Rosileon. Quand il me fut amené, il pouvoit bien estre de l’aage que Verance dit, et avoit le visage tout tel qu’il le represente; de sorte que toutes ces choses me font presque juger que Rosileon pourroit estre celuy que la reyne a perdu. Toutesfois il me semble que cette recognoissance est de telle importance, qu’il n’y faut point aller à l’estourdie, et je serois d’avis que devant qu’en faire aucun semblant, il faudroit n’y laisser aucun doute, car cette pierre peut bien avoir esté ostée au petit qui estoit vostre fils, dit-il se tournant à la reyne, et le nom encore peut bien avoir esté donne par hazard, avec la pierre, à celuy-cy, et mesme le voyant si beau et si bien nay, qu’on l’aura estimé digne de ce nom, qui en effet ne signifie que fils de roy. Si bien que je voudrois, devant que l’on en fist semblant, que nous en eussions quelque cognoissance moins douteuse. – Seigneur, dit incontinent Verance, je m’assure qu’il m’a tant aymé, qu’aussi-tost qu’on luy dira mon nom il le recognoistra. – Et moy, adjousta la reyne, j’en auray une marque indubitable si je le vois, car je me souviens que, quand je le remis entre les mains de Verance, j’eus peur de le perdre, et le voulus marquer avec un fer chaud pour le recognoistre; et lors que je cherchois où luy faire la marque, je luy en vis une d’une rose sur la main, si apparente, que je pensay que celle-la suffiroit— O ! s’escria incontinent la princesse, assurez-vous, madame, que Rosileon est donc vostre fils ; car il a esté si longtemps aupres de moy que j’ay assez eu de loisir de luy voir les mains, et je vous puis bien assurer qu’il a une rose si bien representée sur la main gauche, qu’un peintre ne la sçauroit mieux faire.
La reyne alors, frappant des mains l’une contre l’autre : O seigneur ! s’escria-t’elle, que desirons-nous davantage ? et quelle plus asseurée cognoissance attendons-nous ? le nom, la pierre, l’aage, les marchands des costes Armoriques, la marque de la [640/641] main ne suffisent-ils pas à nous dire que c’est celuy que nous cherchons ? Mais outre cela, la prediction de l’alrotune, qu’il devoit tomber en l’accident où nous le voyons ? – Madame, dit alors Verance, permettez que j’aille où il est, et que je puisse parler à luy devant que cette nouvelle s’esvente, m’assurant que je vous en rendray du tout certaine.
Et à ce mot, il s’en alla le plus diligemment qu’il pust au logis de Rosileon, duquel la maladie n’estoit pas furieuse, mais seulement une alienation d’entendement, qui luy faisoit sembler d’estre quelquesfois dans les armées où il ordonnoit et commandoit comme s’il en eust esté general. D’autresfois il se figuroit de voir Rosanire et de parler à elle, d’autresfois de reprocher au roy sa promesse non observée, et semblables choses. Et lors qu’il entroit en ces humeurs, il parloit avec tant de froideur et apportoit tant de bonnes raisons que n’eust esté qu’incontinent il extravagoit d’un propos à un autre, mal-aisément eust-on pu juger qu’il fust hors du sens. Or quand Verance le vint trouver, il y avoit quelque temps qu’il se promenoit dans sa chambre sans dire mot. Et parce qu’on n’avoit point accoustumé d’y entrer sans en advertir quelqu’un de ceux qui avoient le soin de sa personne, aussi tost qu’il fut adverty que Rosanire l’envoyoit visiter, il laissa son promenoir, et receut celuy qu’on luy presenta avec tant de courtoisies et de bonnes paroles, que mal-aisément eust-on pu juger qu’il eust quelque mal. Et en cela il ne faisoit rien de nouveau, car toutes les fois qu’on vouloit qu’il fist quelque chose, il falloit luy dire que Rosanire le vouloit ainsi, et il obeissoit avec autant de sousmissions et de promptitude que s’il n’eust point eu l’esprit troublé.
Verance le voyant en cet estat, ne put cacher les larmes, et devant que luy faire cognoissance : Seigneur, dit-il, la princesse Rosanire m’envoye pour sçavoir l’estat de vostre santé et pour voir s’il est vray que la rose que vous avez sur la main gauche soit effacée. – Effacée ! dit-il incontinent, ny la rose de la main, ny Rosanire de mon cœur ne le seront jamais. – Elle le desire comme vous le dites, repliqua Verance, mais parce qu’on luy en a dit quelque chose, elle m’a commandé de le venir voir pour luy en rapporter la verité. II luy tendit alors la main en luy disant : Tenez, chevalier, la nature qui sçavoit que j’estois destiné à une Rosanire, me donna en naissant la rose que vous voyez, et que je conserveray jusqu’au tombeau.
Le pauvre Verance recognoissant ce signe, et ne doutant plus [641/642] que Rosileon ne fust celuy qu’il cherchoit : Ah ! Kinicson, luy dit-il en luy baisant la main, est-il possible que vous voyez devant vous vostre tant aymé Verance, et que vous ne le cognoissiez point ? A ce mot de Verance, il se retira deux ou trois pas, et apres l’avoir consideré quelque temps : Estes-vous Verance, luy dit-il tout estonné, mary de Lireine ? (Et cette Lireine c’estoit sa nourrice qu’il pensoit estre sa mere). – Je suis celuy-là mesme, respondit-il, qui fus pris avec vous sur la coste de la mer par des pirates, et qui depuis n’ay jamais eu contentement que celuy de vous retrouver icy. Grand effet du bon naturel de Rosileon ! il courut à luy les bras ouverts, l’embrassa, le baisa à la joue, et de joye les larmes luy vindrent aux yeux. Et apres, comme s’il eust esté en son bon sens, luy demanda quelle avoit esté sa fortune, et de sa chere Lireine, et pourquoy il avoit tant demeuré à le venir voir. Verance luy fit entendre sa longue prison, et comme il avoit esté mis en liberté par la paix generale.
A ce mot de paix, il commença de souspirer, et peu apres à extravaguer sur la guerre qu’il avoit entreprise contre Celiodante, auquel il vouloit donner la bataille, et qu’il vouloit bien que Verance y fust. Et joignit à ces paroles tant d’autres hors de propos que Verance ne pouvant cacher les pleurs : Seigneur, luy dit-il, que voulez-vous mander à la princesse Rosanire ? – Que je luy envoyeray bien-tost Celiodante prisonnier, respondit-il, mais je n’entends pas que cette seconde victoire me soit si desadvantageuse que la premiere. Et lors Verance s’en voulant aller : Mais mon cher Verance, luy dit-il, prenez garde que les pirates
ne vous prennent encore une fois ; si vous voulez aller par terre, je vous feray accompagner de la moitié de mon armée, et sur tout revenez le plustost que vous pourrez, si vous me voulez faire plaisir.
Verance pleurant à chaudes larmes s’en retourna vers le roy et la reyne, et fit le rapport de ce que vous avez ouy, et mesme comme il s’estoit souvenu du nom de Lireine et de celuy de Kinicson, dont la reyne demeura si contente que, ne pouvant assez remercier Tautates de cette grace, elle ne faisoit que joindre les mains et pleurer de joye. En fin le roy, apres s’en estre grandement resjouy avec elle, et Rosanire aussi, ils resolurent qu’il ne falloit point declarer ces resjouissances, qu’on ne vid verifier le reste de la prediction de l’Altorune ; et que pour ce sujet il falloit conduire Rosileon en Forests, prenans dés lors resolution que [642/643] s’il pouvoit guerir on luy donneroit Rosanire pour sa femme, et à Celiodante la princesse Cephise :
Verance alors prenant la parole, et s’adressant au roy Policandre : Seigneur, luy dit-il, vous plaist-il que, comme vostre fidele seryiteur, je vous dise en la presence de ceux qui sont icy, ce que mon devoir m’oblige de vous remettre en memoire ? – Jamais, respondit le roy, vous ne devez faire de difficulté de parler librement à moy pour semblable sujet. – Sçachez donc, ô grand roy, que vous ne devez jamais esperer contentement, ny envers les dieux, ny envers les hommes, tant que vous vivrez dans l’injustice où quelque dessein d’Estat vous a retenu depuis quelques années. – Moy, dit-il tout surpris, j’ay fait une injustice ? – Ouy, seigneur, repliqua-t’il, et la plus grande qu’autre puisse faire. N’est-ce pas chose injuste que d’avoir abusé avec des promesses non observées une si grande et si sage reyne que cette grande princesse ? Ne vous souvenez-vous point que je suis tesmoin des sermens faits, et des dieux que vous avez invoquez en vos promesses ? Assurez-vous, seigneur, que tous les desplaisirs que vous avez receus, sont des avant-coureurs que les dieux vous envoyent pour vous advertir qu’ils appesantiront bien mieux leurs mains si vous ne satisfaites à ce que vous leur avez promis. Le roy alors tout confus : J’advoue, dit-il, que tu as raison, et que, pour satisfaire à ce que je dois, si la reyne veut oublier l’offence que je luy ay faite, qui n’a esté que pour la raison d’Estat dont tu as parlé, je la reçois dés à cette heure pour ma femme legitime, et pour reyne des Boyens et des Ambarres.
Et à ce mot luy tendant la main, et elle la recevant avec toute sorte de respect et de contentement, il la baisa avec tant de satisfaction pour elle et pour Celiodante, que ceux qui estoient dans la chambre prochaine en ouyrent la resjouissance, qui fut cause que le roy fut d’opinion de declarer son mariage, et celuy de Celiodante et de la princesse Cephise. Et incontinent apres Argire ne pouvant souffrir de voir Rosileon en cet estat, se resolut de l’emmener icy secrettement, où elle a esté contrainte de conduire aussi Rosanire parce qu’autrement l’on ne pouvoit faire partir Rosileon, mais avec la princesse on en fait tout ce que l’on veut.
Ainsi ce sage et prudent vieillard acheva de raconter à la Nymphe
le sujet qui avoit fait venir la reyne Argire en ce lieu, et en mesme
temps la supplia d’avoir agreable de tenir cette affaire secrette
jusqu’à ce qu’on vid si les dieux auroient agreable de rendre la [643/644] santé à Rosileon. A quoy elle respondit que cela luy sembloit tres à propos, encore qu’elle eu’st une ferme esperance de sa guerison : Parce, disoit-elle, qu’outre que tout ce que l’altorune a predit s’est jusques icy trouvé veritable, encore l’arrivee de celuy qui le doit guerir, n’ayant devancé que d’un jour celle de Rosileon, il semble que les dieux ne nous l’ayent envoyé que pour ce sujet. Car le prince Godomar, second fils du roy des Bourguignons, vint hyer en cette ville, et y fut conduit par la fortune la plus inesperée qu’on sçauroit penser. Argire alors joignant les mains : Vous me resjouyssez grandement, madame, par l’assurance que vous me donnez; mais, continua-t’elle, comment jugez-vous que ce soit de luy que l’altorune a voulu parler ? – Je le juge, dit-elle, avec beaucoup de raison, car desjà devant vostre venue nous avions resolu qu’il planteroit le cloud sacré, pour la guerison d’un berger atteint d’une mesme maladie, de sorte que mesme c’est un moyen pour tenir le tout plus secrettement, car, sous pretexte de ce berger, nous pourrons faire pour celuy que vous desirez tout ensemble. Et notez que je croy que les dieux ont envoyé icy le prince Godomar pour ce sujet, parce qu’estant necessaire que celuy qui doit planter ce cloud, soit souverain magistrat, il y a apparence qu’il falloit que ce fust une personne de qui la naissance le pust relever par dessus le commun. – Comment ? dit la reyne Argire, le jeune prince des Bourguignons est donc icy ? – II y est madame, respondit la Nymphe, et me semble qu’il n’y auroit point de danger de luy dire qui vous este, afin que, s’il venoit à le sçavoir apres, il ne s’offençast de cette mefiance. – Je le veux, dit la reyne, et j’envoyeray vers luy pour luy en donner advis, et luy faire les offres du service que je luy veux rendre.
Adamas alors prenant la parole : II me semble, dit-il, madame, que pour plusieurs raisons il faut haster la guerison du prince Rosileon, d’autant qu’il est impossible que cette affaire ne se divulgue pour peu qu’elle soit retardée, y ayant en vostre suitte tant de personnes qui le sçavent, qu’il est bien mal-aysé que quelqu’un ne se relasche d’en parler. Et puis le sacrifice estant desja resolu et preparé pour le berger Adraste, le retardement n’en seroit pas à propos et donneroit occasion à plusieurs d’en rechercher le sujet que peut-estre ils pourroient rencontrer. Mais outre ces considerations, des affaires tres-importantes que la Nymphe vous fera entendre la contraignent de mettre fin le plustost qu’il luy sera possible à celles qui vous ont conduitte icy. [644/645]
De sorte, madame, qu’il vaudroit mieux que ce fust demain que d’y mettre un plus long delay. – Mon pere, respondit la reyne, vous me pressez d’une chose de laquelle je voulois supplier la Nymphe, et je n’osois de peur de l’importuner ; mais puisque son service le requiert ainsi, je vous supplie de joindre ses interests
avec mes supplications, et d’obtenir d’elle que je sois bien-tost mise hors de la peine où je vis. Adamas alors se tournant vers la Nymphe : Madame, dit-il, si vous me le commanclez, je feray
tenir le sacrifice tout prest, et feray entendre vostre volonté
au pontife et au prince Godomar, afin qu’au matin,
ou le plustost qu’il se pourra, vous puissiez rendre
cette satisfaction et ce contentement à la
reyne. Avec cette resolution, la Nymphe
renvoyant querir Galathée, se retira,
et laissa reposer Argire, si tou-
tesfois la peine en laquelle
elle estoit luy en
donnoit le loisir. [645/646]