LA DERNIERE PARTIE D’ASTRÉE
LIVRE DEUXIESME
Polemas, qui, durant la plus grande partie de la nuict, n’avoit
cessé de resver sur le travail qu’il faisoit faire, et qui
s’estoit flatté mille fois de l’esperance que par ce remede son
amour et son ambition obtiendroient la fin qu’il s’estoit
proposée, ne vid pas plustost le jour qu’il se leva pour aller
voir si on avoit beaucoup avancé en son dessein. Il trouva qu’on
avoit creusé pour le moins de la hauteur de quinze pieds, et
que, comme on alloit peu à peu s’avancant contre le
fossé, il avoit desja gaigné pres de six pas de terre.
Cela le satisfit infiniment, de sorte qu’ayant commandé que ceux
qui avoient travaillé se reposassent jusqu’à la prochaine
nuict, il ordonna que d’autres fussent mis en leur place ; mais
à peine eut-on commencé d’obeyr à cette
ordonnance, que le jour estant desja fort grand et le soleil ayant paru
sur la montagne d’Isoure, Polemas de fortune jetta les yeux sur la
maison de Meronte, s’imaginant tousjours que s’il avoit fait quelque
diligence de son costé, il estoit impossible que dans peu de
temps Galathée et la ville ne fussent à sa discretion.
Mais comme les corps de ce perfide et de son fils estoient pendus sur
les murailles et exposez à la veue de toute l’armée de
Polemas, ce chevalier ne fut pas long-temps sans les
recognoistre ; d’abord il voulut dementir ses yeux et fit tout ce
qu’il pust pour douter d’une chose qui ne luy estoit que trop
assurée, mais quand apres s’estre frotté les yeux plus de
cent fois, il vid ce que cela ne servoit qu’à luy rendre plus
claires les marques de son malheur, ce fut alors qu’il vomit contre les
dieux et contre Amasis toutes les imprecations et tous les blasphemes
que la fureur peut inspirer à une ame [57/58] desesperée.
Puis se remettant un peu : Pour le moins, disoit-il, s’il me
restoit quelque moyen de m’en vanger, je ne trouverois pas mon
desespoir si sensible, mais ma mauvaise fortune a voulu qu’Alexis et
Astrée me sont eschappées, Silvie a eu le mesme sort et
depuis que Semire me brassa cette trahison, je n’ay pu sçavoir
s’il est mort ou s’il est encore en vie. Ah ! traistre,
continuoit-il, qui donnas la naissance à mes disgraces et
à toutes les peines que je souffre maintenant, si jamais tu
viens entre mes mains, les tyrans n’ont pas exercé des supplices
semblables à ceux soubs la rigueur desquels je te feray
miserablement mourir !
A ce mot il se taisoit pour un peu, puis enfin reprenant la
parole : Mais, disoit-il, qu’a de commun la perfidie de Semire
avec le malheur que je pleure maintenant ? Ce traistre ne
sçavoit pas mon intelligence avec Meronte, et si Peledonte ne
nous a trahis, il faut qu’on ait usé de charmes pour la
descouvrir. Cependant, adjoutoit-il, tournant les yeux contre les corps
qu’il voyoit pendus sur les murailies, te voylà, Meronte, qui
portes la peine de ma rebellion ! Helas ! que ta
fidelité pour moy meritoit bien une recompense moins
funeste ! Mais, cher Meronte, en quelque lieu que ton ame vive
maintenant, je veux qu’elle sçache que ma fin ne sera pas plus
heureuse que la tienne, ou que je tireray une si remarquable vengeance
de tes ennemis et des miens, qu’à jamais tes manes en
demeureront assouvies !
Disant cela, sa douleur s’accrut en telle sorte qu’il fut contraint de
se retirer, et ayant fait cesser le travail, à cause qu’il
recognut bien que son dessein estoit descouvert, il fut quelquefois en
volonté de hazarder un dernier assault, et de se perdre à
la teste de ses trouppes ou de forcer Marcilly. Mais Argonide et
Listandre qui s’estoient desja rendus aupres de luy, sçachants
bien qu’il n’estoit pas en estat d’executer cette resolution, furent
d’advis qu’il s’en allast à Surieu où estoit le reste de
ses machines de guerre, et qu’ayant fait venir la toute son
armée il s’y fortifiast en attendant celle que le roy des
Bourguignons luy devoit envoyer. Ils luy proposerent aussi que s’il
apprehendoit que le secours de Gondebaut fust trop lent, il pouvoit,
soubs quelque pretexte honorable, offrir des tresves à la Nymphe
pour le temps qu’il trouveroit à propos.
Polemas, de qui l’ame estoit toute troublée, à cause de
la suitte de tant de malheurs, receut le conseil de Listandre et
d’Argonide, sans deliberer seulement en luy-mesme s’il estoit bon ou
mauvais, si bien qu’ayant donné l’ordre de faire partir
l’armée, il [58/59] envoya un herault à Amasis : il
ne fut pas plustost à la porte de la ville qu’Adamas en fut
adverty, et apres avoir fait abbattre le pontlevis, luy donna
l’entrée et le conduisit dans le chasteau. Tous les chevaliers
esoient [sic!] alors aupres d’Amasis, de sorte que ce herault, ravy de
voir tant de personnes de merite, jugea bien que, quand il n’y auroit
qu’eux à la defense de la place, elle ne pourroit estre
forcée de longtemps. Toutesfois n’estant pas là pour
juger de leurs forces, mais bien pour s’acquitter de sa commission,
soudain qu’il vid Amasis, il mit un genouil en terre, puis s’estant
levé par le commandement de la Nymphe, il parla de cette
sorte : Polemas, mon maistre, ne voulant pas estre accusé
d’avoir oublié une seule voye de douceur, pour avoir de vous le
contentement qu’il merite, s’offre encore une fois de mettre bas les
armes si vous luy remettez entre les mains la Nymphe Galathée
qu’il desire espouser. Et parce qu’il sçait bien que, quelque
volonté que vous eussiez de la luy accorder, vous avez des
personnes aupres de vous, avec qui vous en voudriez deliberer, pour ce
sujet il vous donne le terme d’une moitie de lune, durant laquelle, si
vous y consentez, il y aura tresve entre ses trouppes et les vostres.
A ce mot, le herault ayant fait une profonde reverence, Amasis luy dit
qu’il auroit sa responce dans une heure, durant laquelle elle en
vouloit consulter avec Godomar, Adamas, Damon et Alcidon ; ce
qu’elle fit, et tous opinerent qu’elle pouvoit accepter cette tresve,
voire mesme qu’elle le devoit, puisqu’il estoit impossible que dans ce
temps-là, Sigismond, Rosileon ou Lindamor ne la secourussent.
Sur cette resolution, elle revint où estoit le herault, et luy
fit cette responce : Herault, tu diras à Polemas, ton
maistre, et mon subjet, que pour encor je n’ay nulle creance que les
armes qu’il a prises si mal à propos me fassent consentir
à luy donner les contentements que sa temerité luy fait
pretendre. Mais puis qu’il veut que je pense à ce que je dois
faire, tu luy diras qu’il seroit bon qu’il pensast luy-mesme durant ce
temps-là aux choses qui me pourroient mettre en estat d’oublier
sa faute et de luy pardonner ; qu’autrement je ne croy point que
le terme de cette suspension d’armes serve, qu’à me le rendre
plus hayssable, et à me faire trouver son offense plus
irreparable et moins digne de ma pitié.
A ce mot Amasis se leva, et le herault sortit qu’Adamas conduisit
jusqu’à la porte de la ville. Polemas qui en avoit attendu le
[59/60] retour avec impatience, fut bien-aise de sçavoir que la
Nymphe eust accepté la tresve, mais quand il ouyt dire qu’elle
luy conseilloit de penser aux moyens qui le pouvoient rendre digne de
sa grace, cela fit un extreme effort en son ame, s’imaginant que cette
Princesse n’estoit point encore sans quelque bonne volonté pour
luy. Toutesfois, comme il n’estoit pas en estat d’eviter son malheur,
il rejetta toutes les bonnes pensées qu’un juste repentir luy
alloit inspirant, et flattant sa presomption des grandes esperances
qu’il avoit fondées sur le secours qu’il attendoit de Gondebaut,
il creut qu’il y iroit extremement du sien s’il ne poursuivoit son
entreprise, et s’il ne se mettoit en estat de faire grace luy-mesme, et
non pas de la recevoir. En cette obstination il fit partir son
armée, et s’en retouna à Surieu, resolu de remettre le
siege le lendemain que la tresve auroit finy, s’assurant bien que dans
quinze jours il auroit receu le contentement qui luy avoit esté
promis par le roy des Bourguignons.
D’autre costé Adamas ne donnoit pas tant de temps à la
conservation d’Amasis, qu’il ne luy en restast un peu pour songer
à la santé de Celadon, si bien qu’avec l’ayde de ses
secrets et des mires dont il se servit, le berger fut dans peu de jours
en estat de sortir du lict, dequoy Astrée fut si contente que
dans l’excez de sa joye on eust juge qu’en guerissant Alexis, on luy
avoit rendu à elle-mesmes le seul bien qui luy pouvoit faire
aymer la vie. La plus grande peine qu’eut le Druide, ce fut d’empescher
qu’Amasis ne la vint visiter, se doubtant bien qu’il seroit difficile
que Galathée ne fust de la partie ; toutesfois ayant
absolument resolu de ne souffrir point que Celadon fust veu de ces
nymphes, il treuva tant d’excuses, qu’en fin il eschappa de ce peril.
Presque en mesme temps la reyne Argire acheva son voyage, et se rendit
aupres de Policandre, qui sembloit n’attendre que sa presence pour
rendre le dernier souspir. Aussi-tost qu’il la vid, il s’esmeut, car il
avoit autant de cognoissance qu’il en eut jamais, et ne pouvant fermer
le passage à quelques larmes que la pitié luy tira des
yeux, il se tourna, bien qu’avec un peu d’effort, du costé de
cette princesse. Et voyant qu’elle s’estoit desja jettée
à genoux devant son lict, et qu’elle fondoit toute en
larmes : En fin, dit-il, d’une voix entrecouppée, vous
voicy de retour, madame, et je me resjouys dequoy les dieux m’ont
accordé cette grace, afin que j’observe ce que je vous ay
promis, et que vous [60/61] ayant pour tesmoing de ma mort, je
reçoive la plus grande consolation que je pouvois esperer. Mais
puisque le mal que je souffre ne permet pas que je m’en acquitte
avecque l’esclat que j’eusse bien desiré, vous vous contenterez,
madame, adjousta-t’il, de la volonté que j’en ay, et vous
souviendrez que je ne suis pas moins vostre que si nostre mariage eust
esté accompagné de plus grandes ceremonies.
A ce mot il s’arresta comme pour reprendre un peu de force, et tandis
que la reyne se perdoit dans sa propre douleur, le roy reprit ainsi la
parole : Or, continua-t’il, tournant le visage du costé
où estoient les plus apparents de la Cour, qui en cette
extremité s’estoient rendus aupres de sa personne, je declare
devant les dieux et devant les hommes qu’Argire est femme de
Policandre, et que je suis son legitime mary ; que si quelqu’un
est en peine d’apprendre les causes de ce mariage, qu’il sçache
pour toute raison que c’est un arrest du Ciel et de mon devoir. Alors
il tendit la main à la reyne, qui la prenant et la mouillant
toute des pleurs qu’elle versoit : Seigneur, luy dit-elle, je
reçoy du meilleur de mon cœur la grace que vous me faites, et
proteste que je tiens cet honneur pour le plus grand advantage que les
dieux me pouvoient procurer. Mais, adjousta-t’elle, s’il leur plaist,
je ne vous perdray point, et ils m’ont trop favorisée en la
guerison de Rosileon pour me laisser croire qu’ils me voulussent
abandonner, maintenant que je leur demande la vostre.
Au nom de Rosileon on vid bien que le roy changea un peu de couleur, et
de fait, jettant les yeux sur luy, la violence de son mal ne put
empescher qu’il ne donnast quelques tesmoignages de joye. Rosileon qui
mouroit de douleur, et de qui le visage portoit presque aussi peu de
traits de vie que celuy de Policandre, s’avança alors, et se
jettant à genoux fort proche de la reyne, il ouyt que le roy
reprenoit la parole de cette sorte : La loy de mourir est
tellement commune à tous les hommes, que vous ne devez nullement
treuver estrange que je paye à la nature le tribut que tout le
monde luy doibt. Si les roys ne mouroient point, voust auriez quelque
raison de vous estonner que je fusse seul exclus de ce privilege, et
que mon sceptre et ma couronne fussent moins puissants que les autres
pour me defendre des coups de la mort ; mais puisque jusqu’icy les
monarques n’ont pas eu plus de droit de vivre que les plus simples
bergers, et qu’on en void les infaillibles marques parmy leurs cendres
et leurs monuments, ce vous [61/62] doit estre, ce me semble, un grand
sujet de consolation de sçavoir pour le moins que, si je meurs,
c’est pource que les dieux le veulent et qu’ils n’ont jamais fait
d’homme qui comme moy n’ait esté sujet au trespas. Donc, chere
Argire, si mon repos vous est en quelque consideration, et si vous avez
encore quelque volonté de me plaire, arrestez, je vous supplie,
ces larmes qui ne servent qu’à me troubler, et donnez-moy ce
contentement que je sçache que vous recevez, comme venant de
leur main, ce funeste coup qui separe nos corps, mais qui ne
sçauroit empescher que nos ames ne demeurent eternellement unies
dans la seconde vie que nous attendons. Je ne vous en demande point de
preuve plus forte que celle que vous me donnerez, si vous consentez
à ce que le Ciel ordonne, et voyez si je ne vous ayme pas autant
que je fis jamais, puisque craignant qu’en ce dernier moment mon ame
vous desobeysse, je vous demande la permission de mourir.
Policandre proferoit ces mots avec une voix si mourante qu’il sembloit
que son ame deust sortir par sa bouche au mesme temps que la
parole ; et la Reyne que la douleur estouffoit, ne demeuroit pas
moins interdite que Rosileon, de qui les sanglots faisoient assez
cognoistre combien son cœur estoit affligé. Le faux Celiodante
à qui Policandre avoit desja remis la couronne des Ambarres, des
Boyens et des Lemovices, soubs condition qu’il espouseroit Cephise,
estoit aussi dans une affliction si sensible, qu’il ne pouvoit se
resjouyr du retour d’Argire, ny bien ressentir le contentement qu’en un
autre temps la guerison de Rosileon luy eust rapporté. En fin le
Roy se sentant affoiblir de moment en moment, et jugeant bien qu’il ne
pouvoit plus resister à cette ennemie, que la nature craint, se
faisant encore un peu de violence : Argire, dit-il avec un grand
souspir, je vous conjure par tout ce que vous aymerez le mieux, et je
croy que ce sera ma memoire, d’avoir soing de ceux que je laisse soubs
vostre conduitte. Faites que l’exemple de vostre vertu leur fasse
abhorrer le vice, et vous souvenant que les tresors ne sont pas moins
perissables que nous, pensez que tout le bien ou le mal que nous devons
avoir en l’autre vie depend absolument du merite de nos actions. Et
vous Rosileon, dit-il, luy tendant sa foible main, ou plustost le vray
Celiodante, pardonnez-moy le crime qu’une mescognoissance m’a presque
fait commettre envers vous, ne m’accusez plus d’ingratitude, et
permettent les dieux que Rosanire que je vous donne jouysse longuement
des grandeurs dont vous luy ferez part, comme roy des [62/63] Santons
et des Pictes ; aymez pour l’amour de moy celuy qui a si longtemps
usurpé vostre nom. Disant cela, il se retourna du costé
du faux Celiodante, puis en continuant : Et vous, mon fils, luy
dit-il, rendez-luy avec usure la bonne volonté qu’il aura pour
vous ; aymez la paix ou ne prenez les armes que pour des causes si
justes que vous ayez tousjours les dieux de vostre party, et sur tout,
vivez si bien avec Argire, qu’il ne luy reste jamais non plus
qu’à moy aucun regret de vous avoir fait tel que vous estes;
c’est là tout ce que je desire de vous, en attendant que les
dieux me permettent de vous revoir. Adieu mon fils, adieu Argire, adieu
Rosi... !
A ce demy mot un dernier souspir luy desroba l’ame et la voix, et son
œil demeurant attaché sur Rosileon, on recognut bien qu’il avoit
eu envie de le nommer, mais qu’à peine il avoit pu dire la
moitié de son nom, dequoy la reyne s’estant apperceue, et ne
trouvant plus qu’un marbre froid au lieu de ce Policandre, pour lequel
autrefois elle avoit tant souspiré, peu s’en fallut qu’elle ne
le suivist à la mesme heure. Toutes les considerations qu’elle
s’estoit representées durant son voyage pour se consoler sur un
semblable malheur, furent alors entierement oubliées, et ne s’en
treuva pas une, quelle puissante qu’elle fust, qui ne cedast à
son desespoir present. On eust jugé qu’elle avoit envie de noyer
sa raison dans ses larmes, et qu’elle esperoit de retreuver l’ame de
Policandre dans la racine des cheveux qu’elle s’arrachoit. Le faux
Celiodante estoit presque hors de luy-mesme, et bien que la mort du roy
luy vallust un empire, si est-ce qu’il montroit evidemment qu’il avoit
plus perdu en sa personne qu’il n’avoit acquis de bien en son estat.
Cephise et Rosileon ne souffroient pas une moindre douleur, et tous les
chevaliers qui se treuverent à cette deplorable fin firent voir
un extreme ressentiment de la perte de leur prince ; ils
s’approcherent de la reyne pour luy jurer toute sorte de
fidelité et à Celiodante aussi, mais elle se treuva si
peu en etat d’ouyr ce qu’ils eussent pu luy dire, que si les dames qui
se rencontrerent aupres d’elle ne l’eussent fait mettre au lict,
peut-estre fust-elle tumbée dans quelque grande
extremité. Ils se retirerent donc presque aussi affligez du mal
de la reyne que de la perte du roy, mais comme dans la vicissitude des
choses on ne void rien qui soit durable, la douleur d’Argire, de
Celiodante et de Rosileon trouva enfin quelque soulagement ; et
leur raison estant eschappée du [63/64] naufrage qu’elle pouvoit
faire dans la fureur de ces premiers mouvemens fit souvenir la Reyne du
secours qu’elle avoit promis à la Nymphe, et Rosileon que sa
maistresse estoit demeurée dans Marcilly, de sorte qu’apres
avoir fait dresser un monument à Policandre, le plus superbe
qu’il se put, et digne d’un prince si vaillant et si sage, toutes leurs
pensées, se tournerent du costé de la Nymphe et ne se
porterent plus à autre chose qu’à ce qui pouvoit regarder
sa conservation.
Au bout de quelques jours les peuples ausquels Policandre commandoit,
remirent le sceptre et la coronne à Celiodante, avec les mesmes
ceremonies qu’ils avoient accoustumées en la proclamation de
leurs roys, et Rosileon ayant depesché en diligence chez les
Pictes, leva par la permission de la Reyne sa mere de dix à
douze mille hommes, et puis ayans pris congé de Celiodante son
frere, se mit en campagne. avec son armée, resolu de revoir
Rosanire, et de s’opposer genereusement à la violence de ceux
qui voudroient entreprendre contre Amasis.
SUITTE
DE L’HISTOIRE
DE LIPANDAS,
D’AMERINE, DE MELANDRE,
ET DE LYDIAS
Durant toutes ces choses, les blessures de Lipandas guerirent,
mais non pas sa passion, et bien que ce chevalier n’eust pas beaucoup
pratiqué Melandre, il ne laissoit pas de cognoistre un peu son
esprit et de sçavoir que c’estoit la fille du monde la plus
genereuse. Cela fut cause que dés que la tresve fut faite, et
que Polemas eut levé le siege, il en receut un si sensible
desplaisir qu’à peine s’en pouvoit-il consoler. Il n’estoit pas
marry qu’Amasis se fust mise en estat d’esperer, par l’assistance qui
luy avoit este promise, la liberté qu’on luy vouloit ravir, mais
quand il considera que cela luy ostoit les moyens de faire voir son
courage et de vaincre l’ame de Melandre par les marques qu’il eust pu
donner de sa valeur, peu s’en falut qu’il ne se desesperast.
Toutesfois, ne trouvant point de remede à cet accident, il se
resolut enfin d’attendre avec le plus de patience qu’il luy seroit
possible, la fin de [64/65] cette suspension d’armes, et de faire apres
cela des actions si glorieuses qu’elle pust tenir à quelque
sorte d’honneur d’estre servie par un chevalier si plein de courage et
d’affection.
Cependant il luy estoit permis de la voir, et par ce que dans cette
liberté il ne perdoit pas un seul moment du temps qui luy
laissoit la commodité de l’entretenir, il essaya mille fois de
la rendre sensible à l’extreme passion qu’il avoit pour
elle ; mais il ne la put jamais toucher que de pitie, car elle
parut tousjours si preoccupée de la volonté qu’elle avoit
pour Lydias, qu’il eut esté difficile qu’il eust esperé
quelque changement en son inclination. Souvent il luy representa par
combien de loix il estoit obligé à mourir plustost que de
cesser jamais de l’aymer, il luy parla du combat où il avoit
esté vaincu, lors qu’elle s’exposa à la fureur de ses
armes pour la liberté de Lydias, et luy faisant recognoistre que
c’estoit une espece de miracle qu’elle fust sortie du camp avec
l’avantage qu’elle en avoit emporté, il taschoit de luy
persuader que les dieux l’avoient permis seulement pour luy donner un
jour la gloire d’estre aussi bien surmonté par les charmes de
ses yeux, qu’il l’avoit esté par les coups de son espée.
Il luy dit encore l’obligation qu’il avoit à sa courtoisie
depuis qu’elle l’avoit demandé à Ligdamon, et luy jura
que lors qu’elle avoit pensé le mettre en liberté, elle
l’avoit tellement rendu son esclave qu’il ne croyoit pas que rien au
monde luy pust jamais estre agreable comme sa captivité. Enfin
il luy redit tout ce que sa passion luy suggera, mais pour cela le cœur
de Melandre n’en fut pas plus doux, car lors qu’il luy parloit de son
amour, elle luy parloit de celle qu’elle conservoit pour Lydias, et si
Lipandas luy demandoit quelque secours, elle luy representoit combien
elle en estoit necessiteuse elle-mesme.
Ainsi quelques jours se passerent, durant lesquels le plus grand
avantage que ce chevalier put obtenir, ce fut qu’elle consentit en fin
de l’appeller son prisonnier ; et cependant qu’il vivoit en
quelque sorte consolé par le plaisir qu’il avoit de porter un
titre qui luy sembloit si glorieux. Melandre s’affligeoit de plus en
plus, car n’ayant pu apprendre aucunes nouvelles de Lydias, depuis
qu’elle l’avoit veu attaché avec Alexis et Astrée,
à la teste de l’armée de Polemas, elle alloit s’imaginant
tout ce que la jalousie et le desespoir peuvent faire craindre de
funeste. Quelquefois elle se figuroit qu’il se seroit sauvé
avecque Amerine, et qu’au prejudice de la fidelité qu’il luy
avoit jurée, il espouseroit cette belle fille [65/66] dans la
premiere ville où ils arriveroient ; puis considerant qu’il
estoit presque impossible qu’il n’eust esté extremément
blessé, à cause du grand combat qu’il avoit rendu, elle
se persuadoit qu’il estoit mort. Dans la confusion de ces fascheuses
pensées, elle estoit pour mourir elle-mesme, si le Ciel n’eust
pris enfin quelque compassion de ses regrets, et n’eust permis qu’elle
eust eu de ses nouvelles de cette sorte.
Amerine que Lydias avoit entretenue sous les fenestres de la chambre
où Polemas retenoit Silvie en prison, n’eut pas plustost veu
emmener son amant, qu’elle commenca de le suivre, et bien qu’elle
protestast et jurast à tous momens qu’il n’estoit point
Ligdamon, elle ne put empescher qu’il ne fust attaché comme les
autres. Cent fois elle supplia ceux qui le traittoient si rudement de
permettre que les mesmes fers luy fussent mis aux mains, mais voyant
qu’elle ne pouvoit obtenir en grace ce qu’on ordonnoit à Lydias
comme un supplice, elle fit dessein pourtant de ne l’abandonner jamais,
et de prendre si bien son temps qu’elle pust mourir avecque luy. En
cette resolution elle suivit l’armée de Polemas, et soudain que
par la faveur de Semire elle vid Lydias hors des chaisnes, et en estat
de se defendre, elle s’en alla droit à luy, et sans pouvoir se
separer de sa personne, n’ayant pour combattre point d’autres armes que
la voix, elle s’en servit à l’animer, et luy donna tant de
courage et de force que Lydias en cet instant croyoit estre entierement
invincible. En fin, ne pouvant resister au grand nombre de ceux qui
tout d’un coup fondirent sur luy, il recula comme les autres jusques au
fossé, où il combattit encore jusqu’à ce
qu’affoibly par diverses blessures, et par une grande perte de sang, il
fut contraint de se laisser aller en terre à moitie
pasmé. Alors Amerine se jetta à genoux, et sans perdre le
temps à faire des plaintes, se mit en devoir de le secourir, et
fit si bien qu’ayant deschiré son collet et son mouchoir, elle
arresta le sang qui couloit par les blessures qu’il avoit au bras.
Peu de temps apres, Polemas fut entierement repoussé, de sorte
que lors que chacun r’entra dans la ville, Lydias se trouva avoir
repris un peu de vigueur, il se leva donc à l’ayde d’Amerine,
qui le prenant soubs, le bras et faisant des efforts pour le soustenir,
l’emmena jusques dans l’enceinte des murailles. A peine y furent-ils
arrivez que Lydias se sentant defaillir, tourna ses yeux languissants
sur cette belle fille, et luy voulut dire le dernier [66/67]
adieu ; mais elle, à qui l’amour augmentoit la force, le
sceut si bien conjurer et luy ayda si fort qu’il fit encore vingt-cinq
ou trente pas dans la ville. Ce fut là qu’Amerine creut l’avoir
perdu, car estant tombé en pasmoison, et elle n’ayant plus la
force de le soustenir, elle fut contrainte de s’asseoir contre la plus
proche maison sur un siege de pierre qu’elle rencontra fortuitement.
Là ne trouvant plus de mouvement en Lydias, il luy fut
impossible de retenir ses cris, dont la violence fut si grande qu’ils
parvindrent aux oreilles du maistre de ce logis ; et bien que
toute la ville fust encore en allarme, il arriva toutesfois que luy qui
n’estoit pas en estat de porter les armes, n’estoit point sorty de la
maison, où il avoit tousjours demeuré en prieres en
attendant le succez que les dieux donneroient aux armes d’Amasis.
Cet homme estoit mire de sa profession, riche en beaux secrets, mais si
sage qu’il ne sortoit presque plus de sa chambre, et comme il estoit
extremément charitable, il n’ouyt pas plustost les cris
d’Amerine, que se doubtant presque du sujet qui les faisoit naistre, il
commanda à quelques-uns de ses domestiques de prendre de la
lumiere et d’aller voir ce que c’estoit. Mais à peine eurent-ils
esté, dans la rue qu’on luy vint rapporter que celle qui faisoit
ces regrets estoit une assez belle fille, et qu’elle pleuroit la perte
de Ligdamon qu’elle tenoit tout sanglant entre ses bras. Au nom de
Ligdamon, le bon vieillard changea de couleur, car il l’aymoit
infiniment; toutesfois s’estant un peu remis : Peut-estre, dit-il,
ce chevalier n’est pas encore mort, qu’on me l’aille querir,
continua-t’il, devant que quelqu’un l’emporte en sa maison, car s’il
luy reste quelque peu de vie, j’espere que mes remedes la luy
prolongeront.
A ce commandement, presque tous ceux qui estoient dans le logis
sortirent, et cependant qu’on appresta un lict pour le mettre, Lydias
ayant donne quelques signes de vie, les domestiques firent tant
qu’Amerine le leur remit, qui leur oyant crier en souspirant : Ah
Ligdamon ! ah Ligdamon ! s’imagina que si ce nom avoit
esté cause des blessures de Lydias, peut-estre pourroit-il bien
estre cause de leur guerison. Elle resolut donc de ne le point nommer,
afin de les laisser plus long-temps dans la tromperie où ils
estoient, et de ne les divertir point de la volonté qu’ils
avoient, de le secourir, si bien qu’estant entrée avecque luy,
et ayant veu le soing que ce vieillard prenoit à le faire
deshabiller pour le mettre au lict, et visiter ses playes, elle
commença de bien esperer [67/68] de son assistance. Lydias se
treuva n’estre pas blessé à mort, bien qu’il eust receu
quatre coups assez grands : les deux estoient au bras gauche fort
pres de l’espaule ; les autres deux estoient, l’un, à la
cuisse à quatre doigts du genouil, et le dernier, dans la main
droitte, qui ne put jamais estre guery, sans qu’il en demeurast
estropié d’un doigt. Soudain que le mire y eut mis le premier
appareil, il s’en vint où estoit Amerine, et luy faisant le
rapport des blessures de Lydias, luy donna une si grande assurance de
le guerir bien-tost qu’elle en reprit un peu de couleur. Et bien
qu’elle fust sans collet, et couverte de sang en divers endroits, elle
parut pourtant si belle aux yeux du charitable vieillard qu’il luy fut
impossible de ne soupçonner d’elle quelque chose d’estrange,
puisqu’il sçavoit bien que Ligdamon n’estoit point marie. Cela
fut cause qu’à la premier commodité qu’il en eut, il la
supplia de luy dire d’où estoit procedée l’amour qu’elle
tesmoignoit à
Ligdamon. Amerine luy respondit qu’en l’estat où elle estoit, il
ne luy estoit pas possible de contenter sa curiosité, outre que
c’estoit une fortune qu’elle ne luy pouvoit conter sans rougir, mais
que des que Ligdamon reprendroit un peu de santé, elle le
prieroit de luy en dire les plus remarquables accidens. Cette responce
conrirma le myre dans sa premiere opinion, et dans le desir d’en estre
esclaircy ; toutesfois ne la voulant pas importuner, il luy
tesmoigna qu’il estoit content d’attendre que le chevalier fust en bon
estat.
En effect dans peu de jours il commença de se mieux porter,
parce que la fievre ne l’ayant point pris, et son plus grand mal
n’estant provenu que de l’excessive perte de sang qu’il avoit faite, il
ne fut pas difficile de le remettre ; dequoy Amerine ne
s’apperceut pas plustost qu’elle luy conta tout ce qui luy estoit
arrive, et le conjura de continuer cette feinte jusqu’à ce qu’il
fut entierement guery. Lydias fit donc le mieux qu’il put le personnage
de Ligdamon, et lors que le bon vieillard voulut sçavoir qui
estoit Amerine, il luy nomma librement son nom, et luy redit tout ce
qu’elle-mesme luy avoit raconté des avantures de ce chevalier.
Le mire en avoit ouy dire confusément quelque chose, si bien
qu’apres en avoir appris l’entiere verité, il en demeura si
satisfait, que par ce seul recit il creut estre trop bien
recompensé du soing qu’il avoit pris à le guerir.
Un jour Amasiel, c’est ainsi que ce bon vieillard se nommoit, voulut
sortir, afin d’assister à un sacrifice particulier, que la
[68/69] Nymphe faisoit faire pour le retour de Lindamor, et ce qui luy
en donna plus de liberté, ce fut que depuis deux jours Lydias
commençoit de se promener par la chambre. S’imaginant donc qu’il
n’y avoit plus de danger de s’en esloigner un peu, il se mit dans une
chaire, et se fit porter par deux valets jusqu’au temple. Peu de temps
apres Amasis y vint, suivie de ses nymphes et des dames qui estoient
dans Marcilly, et avecque elles vint Godomar et les plus apparens
chevaliers de la Cour, ce qui donna assez de curiosité au bon
Amasiel pour considerer toute cette belle compagnie. Il ne fut pas
long-temps sans y remarquer Ligdamon, et cette veue le surprit si fort,
pensant à l’estat auquel il croyoit l’avoir laissé, que
fendant la presse le mieux et le plus discrettement qu’il pust, il s’en
alla droit à luy et à moitié en colere : Vous
n’estes pas sage, Ligdamon, luy dit-il, de vous hazarder si tost, et
souvenez-vous que si j’eusse pensé que vous eussiez deu sortir
du logis, je n’en fusse point party. Ligdamon qui faisoit estat de
l’amitié de ce mire, et qui croyoit devoir beaucoup de respect
au grand aage de ce venerable vieillard, luy respondit avec une douceur
nompareille, et luy jura qu’il ne sçavoit dequoy il luy parloit.
– Je vous dis, reprit Amasiel, que par l’effort que vous faites
à marcher et à vous si tenir si longtemps debout, la
blessure que vous avez eue à la cuisse se pourroit bien r’ouvrir.
A ce mot, le chevalier se ressouvenant bien que parmy les dernieres
blessures qu’il avoit receues, et pour lesquelles il n’avoit pas mesme
tenu le lict, il n’en avoit point receu où il luy
marquoit : Je n’ay jamais, luy repliqua-t’il, esté
blessé à la cuisse, et si vous ne vous expliquez pas
mieux, je seray long-temps sans vous entendre.
Ligdamon luy dit ce peu de mots assez froidement, et le mire se
figurant qu’il desavouoit sa blessure, pour n’avouer pas l’obligation
qu’il luy avoit d’en avoir esté guery, s’estonnant de treuver de
l’ingratitude dans l’ame d’un chevalier, de la generosité duquel
tout le monde faisoit tant d’estime : Seigneur, luy dit-il, le
secours que je vous ay donné, devoit vous obliger à me
faire un autre traittement, mais puis que vous ne croyez pas que je
merite seulement d’en estre remercié, je n’en suis pas pour cela
moins recompensé, car les dieux sçavent bien l’intention
pour laquelle je l’ay fait.
A ce mot Amasiel se teut, tesmoignant toutefois en son action [69/70]
un peu de mescontentement, et Ligdamor qui ne s’en pouvoit imaginer la
cause : Amasiel, luy dit-il, si je ne voudrois de tout mon cœur
vous servir, je veux que les mesmes dieux dont vous parlez me
punissent, mais je les prends à tesmoins que je ne sçay
ce que vous entendez par ces mots de blessure, d’obligation et de
recompense. – Je pense, dit le vieillard, en l’interrompant, que vous
vous imaginez que je resve, ou que vous me voudriez faire croire que je
suis devenu fol. Oserez-vous nier que depuis unze jours vous n’ayez
esté dans ma maison, et que je ne vous y aye pensé de
quatre blessures, dont l’une est à la cuisse, l’autre à
la main, et les autres deux aux bras ?
En cet instant l’esprit de Ligdamon commença de voir clair dans
le discours du mire, et se doubta bien que c’estoit de Lydias qu’il
parloit ; ostant donc ses gands, et luy montrant les mains
nues : Vous voyez bien, bon pere, luy dit-il, que je n’ay nulle
blessure dans la main. Alors le bon vieillard jettant l’œil sur
l’endroit où estoit la playe de Lydias, et n’y remarquant aucune
cicatrice, demeura dans une confusion extreme, et Ligdamon reprenant la
parole : Mais, continua-t’il, ne croyez pas que cette
charité que vous avez exercée ait esté
employée en un moindre sujet ; vous avez secouru un
chevalier qui me ressemble, et à qui mon nom a failly de couster
la vie, comme le sien a failly autrefois à me faire perir sous
la fureur des lyons, ausquels je fus exposé, et souvenez-vous
que le bon office que vous luy avez rendu sera recognu par moy comme si
veritablement il avoit esté fait à ma personne. Mais,
adjousta-t’il, vous ne trouverez pas mauvais qu’apres le sacrifice, je
l’aille visiter en vostre maison ; aussi bien y a-t’il quelque
temps que j’estois en peine de sçavoir ce qu’il estoit devenu.
Amasiel ouyt bien ce que Ligdamon avoit dit, mais il luy fut impossible
d’y respondre, car l’estonnement où il estoit luy avoit presque
osté la parole ; tantost il portoit les yeux sur le visage
de Ligdamon et les y tenoit attachez assez long-temps, puis tout
à coup reprenant sa main, et la regardant de fort pres, il ne
pouvoit s’imaginer qu’il n’y deust rencontrer la blessure que Lydias
avoit receue. En fin le temps du sacrifice les ayant obligez à
une particuliere attention, ils quitterent ce discours pour commencer
leurs prieres.
Le sacrifice ne fut pas plustost achevé que Ligdamon prenant
Amasiel par la main l’emmena dans son chariat, et de là en son
logis où ils descendirent, mais Amerine qui avoit mis la teste
à [70/71] la fenestre, ne vid pas si tost paroistre Ligdamon,
qu’elle en courut donner la nouvelle à Lydias. Ce chevalier qui
avoit une extreme envie de le voir, fut si content d’ouyr dire combien
il estoit proche de ce bien, qu’il en prit une assez vive couleur, et
cela fut cause que, dés que Ligdamon jetta les yeux sur luy, il
luy sembla voir son visage dans la glace d’un miroir.
Ils furent quelque temps sans faire autre chose que s’entrecaresser,
car Lydias qui sçavoit combien il estoit obligé à
ce chevalier en la personne d’Amerine, ne pouvoit se lasser de
l’embrasser et de le regarder comme celuy à qui il avoit
l’obligation d’un bien qui luy estoit mille fois plus cher que sa
fortune ny que sa vie. Toutesfois enfin s’estants mis sur le discours
des choses qui les touchoient alors de plus pres, Ligdamon raconta ce
que Lipandas avoit fait, quand pour satisfaire aux desirs de Melandre
il s’estoit jetté en bas des murailles, seulement pour secourir
Lydias. A ce nom de Melandre, Lydias et Amerine furent esgalement
surpris, l’un par le secret ressentiment qu’il eut des obligations
qu’il avoit à cette belle fille, et l’autre par une pointe de
jalousie qui luy entra bien avant dans l’ame, dequoy Ligdamon s’estant
apperceu : Je vous jure, continua-t’il, que vous n’aurez pas un
petit combat à rendre, car l’amour que Melandre conserve encore
pour Lydias est aussi violente qu’elle fut jamais; et quoy que Lipandas
fasse pour l’en divertir, il luy est impossible d’y rien avancer. Alors
Lydias : Je m’assure, respondit-il, que, lors que Melandre
sçaura ce que je dois, et ce que j’ay promis à la belle
Amerine, son esprit se remettra plus facilement, et ne trouvera pas
estrange que, comme chevalier, j’observe ce à quoy je suis si
solemnellement et si estroitement obligé. – Je croyrois,
adjousta Amerine, que le meilleur pour nous seroit qu’elle ne sceust
rien du tout, et que nous fissions en sorte de nous desrober de sa
presence, sans nous mettre au hazard de ce qu’elle pourra entreprendre
contre nous.
A cela Lydias ne respondit rien, et Ligdamon fut presque de cet advis,
mais quelque volonté qu’ils eussent eue de l’executer, il n’eust
pas esté en leur puissance, car les domestiques d’Amasiel qui
parlerent de cet accident à plusieurs personnes, furent cause
que ce mesme jour presque toute la ville en fut advertie. Melandre n’en
eut pas plustost appris la nouvelle, qu’elle fit de grandes plaintes
contre Ligdamon et dés qu’elle se put desrober de la vigilance
de Lipandas qui ne la quittoit que le moins qu’il pou-[71/72]voit, elle
s’en alla droit au logis du mire. Durant le chemin elle fut combattue
de mille differentes pensées : tantost elle s’imaginoit le
contentement qu’elle auroit de revoir celuy pour lequel elle avoit
couru de si dangereuses fortunes, et tantost, pensant qu’Amerine estoit
aupres de luy, elle changeoit d’humeur, et mouroit d’apprehension qu’il
luy eust este perfide. Enfin apres une longue dispute, elle arriva dans
la chambre de Lydias, et comme elle n’avoit point quitté l’habit
de chevalier, elle fut jusqu’aupres de luy sans avoir esté
recognue. Elle le trouva à genoux devant Amerine, qui assise sur
un lict tenoit sur son giron la teste de son amant, dequoy Melandre fut
si offensée que cedant tout à fait aux efforts de sa
colere et de sa jalousie : Et bien perfide, dit-elle, tirant
Lydias par la manche de son pourpoinct, sont-ce là les marques
que tu me devois donner de ta recognoissance ? En cet instant
Lydias la recognut, et se leva pour la saluer, mais elle, le
repoussant : Non, non, dit-elle, demeure hardiment
prosterné devant cette belle fille, elle ne jouyra pas
long-temps du sacrifice que tu luy fais, car j’ay asses de moyens pour
me vanger de la trahison dont tu t’es rendu coulpable, et souviens-toy
que si le Ciel m’en refuse la justice, j’ay assez de courage pour la
chercher dans mon desespoir.
A ce mot regardant Amerine, puis Lydias d’un œil qui tesmoignoit assez
le transport où elle estoit, elle sortit sans avoir donné
le temps au chevalier de luy dire seulement une parole. A peine
fut-elle hors de la porte qu’elle prit le chemin du chasteau, et sans
deliberer davantage sur ce qu’elle avoit à faire, elle s’alla
jetter aux pieds d’Amasis, et luy tint ce langage Madame, cette justice
que vous avez exercée si heureusement, et que vostre
bonté ne refusa jamais à personne, est maintenant
implorée par moy, qui me plains de la perfidie d’un chevalier,
et qui vous conjure de me permettre d’en tirer raison en vostre
presence. Nostre combat n’aura pour le commencement autres armes que la
voix, et si la cognoissance de sa faute le touche de quelque repentir,
je proteste dés maintenant de luy faire grace. Au pis aller,
Madame, nous vous ferons l’arbitre de nostre differend, et quand nos
raisons auront esté ouyes, je ne feray nulle difficulté
d’obeyr à ce que vous ordonnerez de nous. Alors Melandre se
teut, et la Nymphe qui la prit pour un chevalier, et qui s’imagina que
le meilleur estoit d’estouffer au plus tost cette querelle, et de luy
donner le contentement qu’elle demandoit, consentit à tout ce
qu’elle voulut. [72/73] Ainsi Lydias fut mandé par un herault et
receut l’heure à laquelle il estoit obligé de
comparoistre devant Amasis.
Amerine se doubta incontinent du dessein de Melandre, et fit cognoistre
à Lydias la crainte qu’elle avoit de perdre son amitié,
mais ce chevalier, la rassurant, promit cent fois de mourir plustost
que de manquer jamais aux premiers sermens qu’il avoit faits à
son advantage. Tout cela ne se fit point si secrettement que presque
toute la Cour ne le sceust, de sorte que lors que Lydias fut conduit
pour faire la reverence à la Nymphe, sa chambre estoit desja
toute pleine de dames et de chevaliers. Lipandas et Ligdamon ne s’y
treuverent pas alors, mais Amerine qui ne voulut point quitter Lydias,
entra presque aussi tost que luy, et s’alla ranger parmy les filles.
Les herauts n’eurent pas plustost commandé le silence qu’Amasis
fit signe au chevalier triste, et luy tesmoigna qu’elle estoit preste
de l’ouyr, ce que Melandre ayant remarqué, elle alla baiser la
robe à la Nymphe, puis s’estant remise en sa place,
commença son discours en cette sorte.
Je sçay bien, Madame, que je devrois plustost rougir que parler,
puis que l’habit dont je suis revestue, plus contraire à mon
sexe qu’à mon humeur, m’accuse d’impudence devant l’une des plus
vertueuses princesses de l’univers, mais puis que rien ne pouvoit mieux
condamner Lydias, ny le convaincre d’ingratitude que les mesmes armes,
et les mesmes vestements soubs lesquels je l’ay obligé de la
vie, je vous supplie tres-humblement, Madame, de me pardonner si je ne
les ay point quittez et si je m’en sers pour luy reprocher la plus
grande perfidie dont chevalier ait jamais usé. Peut-estre,
Madame, que les divers accidents qui ont accompagné ma vie sont
aussi bien cognus de vous que de moy, car Clidaman qui avoit la gloire
d’estre sorty de vous, en apprit autrefois la verité par ma
propre bouche. Que si, ny luy, ny Lindamor ne vous en ont escrit les
particularitez, j’ay bien sujet de pleurer la mort de l’un, et de
plaindre l’absence de l’autre, puis que, sans que je fusse maintenant
en peine de vous les raconter, vous sçauriez par eux ce que me
doit Lydias, et combien j’ay de droit d’empescher qu’au prejudice de
ses promesses, une autre ne me ravisse la part qu’il me donna jadis en
son amitié.
A ce mot, interrompant son discours pour seicher les larmes qu’elle
versa sur le souvenir de la mort de Clidaman, elle sembla donner temps
à la Nymphe d’en faire de mesme, puis elle pour-[73/74]suivit
ainsi : Ils vous eussent dit, madame, que lorsque Lydias fut
contraint de trouver son salut en sa fuitte, et que les parents
d’Aronte qu’il avoit tué sembloient luy vouloir deffendre de
trouver une retraite assurée dans le monde, ma maison luy servit
d’asile. Ce fut la que son honneur fut mieux à couvert que le
mien, car n’ayant pu me guarentir des traits dont il entreprit de me
blesser, je me vis enfin contrainte d’imiter la bonté de mon
pere et de luy donner dans mon cœur la mesme place qu’il luy avoit
accordée dans son logis. Ce volage ne fut pas long-temps sans se
rendre maistre de l’un et de l’autre; mais comme on se lasse facilement
de la possession des plus belles choses, peu s’en fallut que le mesme
jour qui me fit cognoistre qu’il m’aymoit ne m’assurast aussi de sa
trahison ; en effect il me quitta bien-tost, et pour rendre sa
faute plus enorme, ce perfide partit sans me dire adieu.
Je ne vous diray pas, madame, quels furent mes transports et mes
ressentiments, j’aurois honte de le faire rougir de son crime et de mes
folies, je diray seulement qu’en cet instant j’oubliay ce que j’estois,
et que changeant d’habits et de nom, je me resolus de vaincre toutes
les horreurs que la crainte imprime ordinairement dans l’ame d’une
fille. Je sortis donc du sein de mes parents, et les dieux
sçavent avec quelle violence je consentis à commettre ce
manquement ! Puis surmontant les difficultez d’un voyage, et
toutes les injures de la saison, apres mille obstacles que la fortune
me presenta, je me disposay à combattre Lipandas, m’imaginant
qu’il n’importoit de quelle main je deusse mourir, pourveu que ce fust
en la presence de mon perfide.
Que s’il te reste, ô Lydias, continua-t’elle, s’addressant
à luy, quelque memoire du peril ou je m’exposay et de la grace
que je te fis, advoue que cette jeune beauté qui sert
aujourd’huy de matiere à ma jalousie, et à ton changement
n’en eust jamais le courage, et qu’elle t’eust laissé perir
à faute de te defendre. Ce n’est pas la toutesfois la plus
grande obligation dont je t’aye chargé, et si tu ne veux pas que
je te la nomme, de peur que ton crime ait trop de tesmoings,
demandes-en secrettement des nouvelles aux chaisnes et aux fers qui
m’attacherent les bras, lors que pour assouvir la hayne de celuy qui te
detenoit, j’allay chercher dans ses cachots la mesme place que tu y
soulois occuper ! Demande aux viperes qu’une humidité
relante y nourrit, si mes souspirs n’estoient pas tous de flame, et si
je ne trouvois pas la [74/75] faute de ton depart beaucoup plus noire
que les tenebres qui m’environnoient ? Consulte les murailles
où j’estois enfermée, et si n’es sourd à leur
responce, comme tu es maintenant insensible à mon amour, tu
apprendras quelle estoit la qualité de mes peines, et combien
estoit plus grande la compassion que j’avois de ton peché que de
ma misere.
Mais, madame, adjouta-t’elle, se tournant du costé d’Amasis, il
faudroit pour bien dire ce que me doit Lydias, faire parler toutes les
actions de ma vie, car j’ay cent fois juré que je n’avois creu
vivre que depuis que j’avois eu de la bonne volonté pour
luy ; ou bien le faire parler luy-mesme, car il est impossible,
s’il a quelque souvenir de mes faveurs, et de ses serments, qu’il ne
confesse publiquement que mon inclination me l’a acquis, et que sa foy
me le doit conserver. Toutesfois, madame, si (comme je le croy) son
silence vous fait cognoistre combien peu de raisons il a pour appuyer
son inconstance, je vous supplie avec humilité de declarer qu’il
m’appartient legitimement, et que s’il y a de la gloire à le
posseder, elle ne me peut estre disputée, puis que c’est
à moy seulement qu’il est redevable de la douceur que goustent
les hommes dans l’usage de la vie et de la liberté.
Tel fut le discours de Melandre, qui fut suivy d’un murmure universel.
Les uns admirerent son courage, les autres la grandeur de son amour,
mais tous condamnerent en leur ame l’humeur de Lydias, ne pensans pas
qu’il se pust jamais laver du crime, dont il sembloit que son
ingratitude l’eust noircy. Toutesfois ce bruit ayant un peu
cessé, Lydias alla baiser la robe de la Nymphe, et s’estant
remis en sa place, se disposa de parler, mais Amerine, en qui le
discours de Melandre avoit fait naistre une nouvelle crainte de perdre
Lydias, ayant un peu fendu la presse, s’avanca, et apres avoir eu la
permission de parler, elle profera ces paroles :
Il est bien juste, madame, que je previenne Lydias, et que devant qu’on
prononce l’arrest, d’où depend ma vie, j’aye le temps de montrer
combien plus legitimement qu’à Melandre on me doit accorder la
possession de ce chevalier. Je ne diray pas que cette belle fille n’ait
fait des miracles pour luy, c’est un effect qui a paru dans ses armes,
et qu’on doit encore attendre de son extréme beauté, mais
je diray bien que ses actions ont esté peu de chose en
comparaison des miennes, et que si je la surmontois aussi bien en
merite que je l’ay surpassé en amour, je me tiendrois trop
assurée du bien que je dispute maintenant. Le seul avantage
[75/76] dont elle se peut vanter, c’est qu’elle n’a pas esté
deceue comme moy, et que les dernieres preuves de son amour ont
esté données à Lydias, au lieu que les miennes ont
esté rendues à Ligdamon. Mais pourquoy faudra-t’il que
cette tromperie me nuise, si parmy tout cela mon affection n’a pas
laissé de faire des merveilles, et de rendre toutes les marques
qu’on peut desirer d’une inviolable foy ?
Vous sçavez bien, courageuse Melandre, que je suis la premiere
à qui ce chevalier a fait un sacrifice de sa liberté, de
sorte que lors qu’il sembla remettre son cœur entre vos mains, il abusa
de vostre innocence, puisque jamais il ne l’a retiré des
miennes. Vous me direz que ses serments estoient trop grands pour
n’estre pas veritables, mais pourquoy l’eussent-ils esté
davantage que ceux par lesquels il m’a juré cent fois que pour
moy son amitie seroit inviolable ? Je confesse qu’il vous doibt la
vie, mais qu’il se mette en la place de Ligdamon, et qu’il die apres
que je l’auray delivré de la cage des lyons, s’il ne m’en est
pas redevable aussi ? Encore diray-je que j’ay bien plus fait que
vous, car au lieu que vous n’avez veu la mort qu’avec esperance de la
vaincre, je la regarday comme inevitable lorsque j’avallay ce breuvage,
par lequel Ligdamon avoit fait dessein de s’empoisonner, si bien que
pouvant dire en quelque sorte que je suis morte pour luy, j’ay la
gloire d’avoir plus osé que vous, qui n’avez rien tenté
de plus remarquable que le hazard d’un combat particulier.
Mais, grande Nymphe, continua-t’elle, se tournant vers Amasis, si,
comme on le dit, les premieres inclinations sont les plus fortes, quel
droit a cette belle fille de pretendre Lydias, puis qu’il est à
moy depuis si long-temps, et qu’encore aujourd’huy sa passion montre de
cherir son premier servage ? Si Lydias a deux cœurs, je consents
qu’elle en ait l’un, et qu’elle y escrive les loix qu’elle voudra qu’il
observe, mais puisqu’il n’en a qu’un, sur lequel encore ses promesses
m’ont donné un empire absolu, ne doit-elle pas desister de son
entreprise, et cesser de poursuivre une chose que mon amour ne luy
sçauroit ceder ?
Amerine tint encore quelques propos pour montrer la justice de sa
cause, mais Amasis qui vid bien que Melandre voudroit repliquer,
ordonna que la decision de ce differend dependroit purement de la
volonté de Lydias ; qu’à cet effect il auroit toute
la nuict pour peser les raisons de l’une et de l’autre, et que
cependant il ne leur seroit permis de le voir qu’apres qu’il en auroit
[76/77] donné le dernier jugement. Ainsi tout le monde se
retira, et Melandre qui, apres avoir fait cognoistre son sexe, mouroit
de honte de paroistre sous l’habit de chevalier, receut les offres de
Galathée, et s’estant parée de ses habillemens, resolut
de ne sortir point du chasteau que pour espouser Lydias ou pour sortir
du monde.
Lydias cependant s’en retourna au logis du bon Amasiel, et Adamas prit
soing d’Amerine, mais quelque bonne chere qu’il luy fist, il ne sceut
jamais soulager l’ennuy qui paroissoit en ses actions et sur son
visage. Il s’offrit mille fois de la servir en toutes sortes
d’occasions, mais elle luy jura autant de fois que le seul bon office
par lequel on la pouvoit obliger estoit celuy qui la mettroit sous la
puissance de Lydias ; à cela le Druide s’offrit encore, et
cela donna assez de hardiesse à cette belle fille pour luy
dire : Je vous conjure donc, mon pere, par la chose du monde qui
vous est la plus chere, de me donner ce contentement que je puisse
entretenir Melandre en particulier, c’est la derniere consolation que
je demande, et quelque malheur qui me puisse arriver, je jure qu’apres
cela je le treuveray moins insupportable.
Adamas jugeant bien que cela se pourroit facilement et qu’il n’y avoit
rien d’injuste en ce desir, partit dés l’heure mesme, et en alla
faire la proposition à Melandre. Cette genereuse fille consentit
à tout ce qu’il voulut, et s’offrit de l’aller treuver en sa
maison, mais le Druide, ne sçachant pas si Amerine l’auroit
agreable, jugea qu’il seroit meilleur qu’elle l’attendist dans sa
chambre, et se chargea de l’y amener, ce qu’il fit, de sorte qu’apres
avoir tiré parole d’elles, qu’il ne se passeroit rien en leur
entretien qui luy pust estre imputé a crime pour en avoir
esté le mediateur, il sortit et les laissa seules.
A peine fut-il hors de la porte, qu’Amerine la ferma, et s’estant
approchée de Melandre, elle luy tint ce langage : Ne vous
estonnez pas, genereuse Melandre, si je doubte du jugement de Lydias,
vostre merite en est cause, et je sçay bien que sans estre dans
l’aveuglement, il ne sçauroit preferer ma beauté à
la vostre. Vous avez des qualitez si eminentes pardessus ce que je
vaux, que je suis contrainte de venir rechercher de vostre pitié
ce que mon merite ne sçauroit jamais obtenir. Je sçay
bien que je vous demande beaucoup quand je demande ce chevalier, mais
pensez aussi que si vous me l’accordez, vous rendrez extremes et vostre
gloire et mon obligation. Il n’est pas, belle Melandre, que vous ne
recognois-[77/78]siez bien que cette recompense est deue à mes
peines, et que ce que j’ay souffert depuis quelques années ne
merite pas un moindre prix ; que si vous m’alleguez que vous avez le
mesme titre pour le pretendre, et que vous n’avez pas moins
enduré que moy, considerez, je vous supplie, que vostre courage
qui est porté naturellement aux grandes choses n’a jamais eu
tant de difficulté à les entreprendre que le mien qui n’a
rien pardessus l’inclination d’une simple fille et qui n’eut jamais
rien osé si l’Amour n’y eut fait une particuliere violence. Et
puis, discrette Melandre, vous avez icy des personnes, de qui la
possession ne vous sera pas moins glorieuse que celle de Lydias, et qui
vous offrent une fortune assez advantageuse, au lieu que si je perds ce
que j’attends de l’inclination de ce chevalier, je demeure seule, loing
de tous secours humain comme je suis absente de ma patrie, et
peut-estre abandonnée à la mercy de quelque voleur qui
triomphera de moy, faute d’avoir quelqu’un qui prenne quelque soing de
me deffendre. Je vous conjure donc, par Lydias mesme, de ne refuser pas
à ma douleur le soulagement que je vous demande, et
souvenez-vous que si vous avez assez de pitié pour me ceder ce
bien d’où depend ma joye et ma felicité, je n’auray
jamais assez d’ingratitude pour refuser de perdre pour vous la mesme
vie que vous m’aurez conservée.
Amerine accompagna ces paroles d’une action si douce et si obligeante,
que Melandre en fut esmeue, et n’eust esté que l’amour se trouva
plus fort en elle que la compassion, elle eust à l’instant mesme
donné à cette belle fille le contentement qu’elle luy
demandoit, et qu’elle sembloit meriter. Toutefois son propre interest
luy estant plus considerable que celuy d’Amerine, elle demeura quelque
temps à penser à ce qu’elle devoit respondre, puis tout
à coup elle luy dit : Les dieux me soient tesmoins, belle
Amerine, si je n’ay un regret extreme de ne pouvoir vous rendre
contente sur la demande que vous me faites maintenant ; mais par
pitié, mettez-vous en ma place, et dites-moy quelle vous seriez,
si je vous faisois la mesme supplication ? N’est-il pas vray que,
comme vous aymez Lydias plus que vostre vie, vous mourriez plustost que
le souffrir qu’une autre le possedast ? Ce n’est pas, si je
m’obstine à le desirer, que je ne sois comme assurée du
malheur qui m’en doit arriver, car il est aussi certain que son
jugement vous sera avantageux, qu’il est vray que je vous cede en
toutes les qualitez où vous avez creu que j’avois de l’avantage
par dessus [78/79] vous, mais je veux pour le moins pouvoir condamner
sa foy violée, et avoir sur qui me vanger de la trahison qu’il
aura faite à ma fidelité. C’est donc mon dessein, sage
Amerine, d’attendre le jugement qu’il en prononcera. Que si vous croyez
que ce soit un defaut d’affection qui me porte à ne vous
accorder pas le bien dont vous estes si desireuse, commandez-moy
d’entreprendre les choses les plus impossibles, voire mesme de mourir
pour vostre contentement, je proteste qu’il n’est rien que je ne fasse
pour yous obliger, pourveu que l’amour que j’ay pour Lydias n’y soit
point offensée.
Ce fut là tout ce que Melandre respondit, dequoy Amerine demeura
si outrée qu’il luy fut impossible d’estre aupres d’elle plus
longuement, elle sortit donc apres luy avoir dit adieu, mais ce fut
avecque tant de froideur qu’il estoit aisé de juger qu’elle en
estoit mal satisfaite. De fortune en sortant, elle rencontra Adamas qui
la venoit querir, ainsi elle s’en alla chez luy, et le supplia de
permettre qu’elle se mist au lict sans souper, et sans estre veue de
personne ; le Druide fit quelque difficulté d’y consentir,
toutefois ne la voulant pas importuner, il fut contraint de la laisser
vivre comme elle voulut. De toute la nuict elle ne ferma les yeux, et
bien que les derniers tesmoignages qu’elle avoit receus de l’amour de
Lydias luy fussent un sujet d’assurance et de consolation, elle ne
laissoit pas de craindre et de s’affliger autant de fois qu’elle
pensoit aux promesses qu’autrefois il avoit faites à Melandre.
Ce souvenir luy desroboit quelquefois des larmes, puis la portant dans
un transport plus dangereux il luy faisoit faire mille resolutions
funestes. La derniere sur laquelle son esprit s’arresta fut de ne
permettre point que sarivale triomphast de Lydias ; de sorte que
pour destourner ce coup, elle fit dessein de s’armer d’un poignard
qu’elle pourroit cacher sous sa robe, et en cas que l’arrest qui devoit
estre prononcé fust à l’avantage de Melandre, elle jura
de la tuer, puis Lydias, et enfin de se sacrifier elle-mesme sur le
corps de son
chevalier.
Lydias de son costé ne goustoit guiere mieux le repos. Toutes
les obligations qu’il avoit à Melandre se presentoient à
son souvenir, et luy en faisoient naistre dans l’ame un si vif
ressentiment, qu’il croyoit que sans estre coupable d’une extreme
ingratitude il ne pouvoit luy refuser ce qu’elle tesmoignoit de desirer
si ardemment. D’autre costé les voeux qu’il avoit offerts
à la belle [79/80] Amerine le touchoient si puissamment, que son
esprit combattu de l’esgalité qu’il rencontroit dans les faveurs
et dans le merite de l’une et de l’autre, ne sçavoit presque de
quel party se ranger. Lipandas aussi receut une telle alarme quand il
sceut ce qui s’estoit passé chez Amasis, qu’il ne laissa plus
Ligdamon en paix, et le força de l’accompagner jusqu’au
chasteau, où il dit à Melandre tant de choses de sa
passion que s’il ne la toucha d’amour, ce fut au moins de pitié.
A peine l’heure fut arrivée à laquelle ils se devoient
trouver le lendemain devant Amasis, que toute la Cour s’y rendit et nos
amants aussi, mais avecque des resolutions et des pensées bien
differentes : Lydias cherchoit un moyen pour obliger Amerine sans
offenser Melandre, Amerine mouroit de peur que Lydias eust
changé une seconde fois, et se disposoit d’executer le funeste
dessein qu’elle avoit fait, mais Melandre plus assurée de ce
qu’elle avoit à faire que tous les autres, devant que Lydias eut
eu commandement de parler, s’alla jetter aux pieds d’Amasis et luy tint
ce langage :
Il est croyable, madame, qu’on s’estonnera de voir qu’apres une
poursuitte si violente je me deporte de l’esperance d’un bien, à
la veille peut-estre d’en jouyr, mais si l’on veut prendre la peine de
considerer les raisons qui m’y font consentir, on aura sans doute plus
de sujet de m’en donner de la gloire que de me condamner. Premierement,
madame, j’ay creu que je ne pouvois posseder Lydias sans perdre
Amerine, de qui l’affection merite d’estre conservée plus
cherement, au lieu que luy cedant de ma volonté un avantage que
peut-estre aussi bien eust-elle obtenu en despit de moy, je me la rends
si obligée, que je doibs croire que son amitié pour moy
ne souffrira jamais de limites ny de changement. Et puis, madame, quand
Lydias eust donne son jugement en ma faveur, n’est-il pas vray qu’il
eust failly contre ce qu’il doit aux premiers sermens dont il captiva
les volontez de cette belle fille ? Que s’il l’eust
prononcé en la sienne, comment se fut-il jamais garenty de la
juste hayne que j’eusse conceue contre la tromperie dont il a tant de
fois abusé mon innocence et mon amour ? Il falloit donc,
madame, qu’Amerine ou Melandre quittast de son propre mouvement
l’interest de cette affection; or, puis que les dieux m’en ont
inspiré le desir et m’en donnent maintenant le courage, je pense
que c’est selon l’inclination de Lydias que je ne veux jamais avoir
sujet de hayr, au [80/81] contraire que je veux tousjours aymer comme
mon frere. Je vous supplie donc, madame, de permettre qu’ils recoivent
le contentement que la fortune leur a envie depuis quelques
années, et que je leur desire aujourd’huy : heureuse trois
fois de leur avoir procuré ce bien, si pour moy l’affection de
Lydias demeure inviolable et si la belle Amerine recompense le bien que
je luy rends d’un eternel souvenir.
A ce mot Melandre se teut, et se leva apres avoir baisé la main
à la Nymphe. Toute la compagnie demeura comme dans un
ravissement de luy avoir ouy tenir ce langage, mais sur tous Lydias et
Amerine en furent d’autant plus estonnez qu’ils l’esperoient moins; se
voyans donc dans le comble de la felicité qu’ils pouvoient
attendre, ils allerent faire la reverence à Amasis, et apres luy
avoir demander congé de remercier Melandre, ils luy donnerent
toutes sortes de preuves de recognoissance et d’affection. Cela fait,
Amasis se voulut lever, mais elle en fut empeschée par Ligdamon,
qui tenant Lipandas par la main et le presentant à la Nymphe, la
conjura d’achever ce qui restoit pour le contentement de ce chevalier.
Aussi-tost Lipandas se jetta à ses genoux, et apres luy avoir
fait un recit de son amour et de ses avantures, la supplia de disposer
la volonté de Melandre à le recevoir en la place qu’elle
voulojt que Lydias occupast. Amasis treuva tant de justice en son desir
qu’elle en fit la proposition à Melandre, et cette belle fille,
apres plusieurs honnestes refus, se souvenant en fin de ce qu’il avoit
fait pour elle en plusieurs occasions, et principalement lors que; pour
secourir Lydias, il se jetta en bas des murailles de Marcilly, elle
obeyt au commandement de la Nymphe et aux prieres de Ligdamon. Ainsi
ces quatre amants cueillirent en un mesme jour le fruict de toutes les
peines qu’Amour et la fortune avoient pris plaisir de leur faire
souffrir.
Ces deux mariages s’acheverent devantque la tresve fut finie, et
cependant Lindamor n’avoit pas perdu le temps, il avoit fait avancer
ses troupes, et parce qu’il avoit esté rencontré par
Philiandre, de qui il avoit appris l’estat des affaires d’Amasis, et
quelle estoit la volonté de Gondebaut contre tout ce qui la
touchoit, il fit dessein de ne passer point dans Lyon. Pour cet effect,
il alla traverser le Rhosne environ a demy lieue de la, et le lendemain
se rendit dans Vienne. D’autre costé Gondebaut à qui il
tardoit de se vanger de l’affront qu’il croyoit avoir receu d’Amasis,
et qui se voyoit pressé par Ligonias, qui luy representoit
à tous
[81/82] moments les desordres qui arriveroient, en cas que Polemas ne
fust point secouru dans le temps qu’on luy avoit promis, acheva de
donner ses commissions, et employa tant de personnes, qu’avecque ceux
qu’il avoit desja pour la seureté de la ville et de sa personne,
il fit trente-deux mille hommes, tant hanequiniers que piquenaires et
autres solduriers, et les ayant fiez à la conduitte de Ligonias,
avec commandement à tous les chefs d’obeyr à Polemas, il
leur donna congé et luy escrivit cette lettre.
LETTRE
DE GONDEBAUT
A POLEMAS
J’envoye trente-deux mille hommes à
Polemas, non pas que j’y sois poussé de l’ambition de voir
croistre les bornes de mon empire, ouy bien du desir que j’ay de luy
donner les moyens de porter sa gloire au plus haut poinct qu’il la
puisse desirer. J’ay choisi parmy mes solduriers ceux qui
sçavent le mieux obeyr, afin qu’ils ne manquent pas à
faire des merveilles, estans sous la conduitte d’un homme qui
sçait parfaittement bien commander. Mais quelques grandes que
puissent estre les victoires qu’ils remporteront, elles seront
tousjours moindres que l’esperance que j’ay fondée sur vostre
courage, dont la grandeur se pourroit assurer de la conqueste du monde,
s’il vouloit prendre la peine de s’y employer. Combattez donc
promptement, brave Polemas, ou plustost surmontez, car je sçay
que desormais en vous combattre et vaincre ne sera qu’une mesme chose.
Durant que les affaires alloient ainsi, Sigismond passoit fort mal
son temps : Gondebaut l’avoit fait enfermer dans une tour, afin de
s’assurer mieux de sa personne, s’estant bien douté que tant
qu’il auroit esté libre, il n’auroit pas souffert qu’on eust
fait quelque dessein contre Amasis, Godomar, ou Dorinde, sans y mesler
son interest. Ainsi ce jeune prince trouvoit sa detention
insupportable, d’autant mieux qu’ayant le jugement tres-bon, et
sçachant le depart de cette année, il prevoyoit bien les
perils où son frere se trouveroit ; de sorte que le
desplaisir qu’il ressentoit de ne le pouvoir secourir estoit si extreme
que tous ceux qui le gardoient pouvoient lire sur son visage les
marques d’une violente douleur. [82/83] Enfin le Ciel qui le reservoit
à quelque chose de plus glorieux que de languir dans les ennuys
d’une prison permit qu’il en eschappast de cette sorte. Parmy ceux que
Gondebaut tenoit aupres de luy, de peur qu’il se sauvast, il y avoit
deux germains d’Ardilan qui portoient aussi le mesme nom, dont l’un
trouvant plus de faveur aupres du Roy, avoit seul obtenu les biens de
son parent deffunct, de quoy l’autre se sentant extremément
picqué, et n’osant toutefois murmurer de l’injustice qui luy
avoit esté faite, il resolut de s’en vanger en faveur de
Sigismond, et de luy faciliter les moyens de se delivrer de la tyrannie
de son pere. Il luy en ouvrit donc le discours le lendemain que
l’armée se fut mise en campagne, et apres que Sigismond se fut
bien assuré de sa fidelité : Puis que tu m’offres
ton secours, luy dit-il, et que ta bonne volonté a prevenu mes
prieres, je te jure par ce qui m’est plus sainct, et par l’ame de
Gondebaut que j’ay honte de nommer mon pere, que si tu m’aydes à
sortir d’icy, je te mettray en estat de n’envier la fortune de personne
qui vive dans ce royaume, mais prends garde à ne me tromper
point, car outre qu’il n’en arriveroit rien à l’avantage de ceux
qui me hayssent, encore est-il vray que tu t’y perdrois infailliblement.
A ce mot le prince se mit à se pourmener par la chambre, et le
jeune Ardilan qui craignoit qu’on le pust ouyr de la porte, s’approcha
de luy, et luy respondit assez bas : Il ne faut point, seigneur,
que vous doubtiez ny de mon affection, ny de ma fidelité, je
conduiray ce dessein avecque tant de prudence qu’il sera bien
aysé de le faire reussir. Disant cela, l’heure qu’Ardilan avoit
à demeurer aupres de luy expira, et il quitta la place à
un autre qui vint pour le mesme effect; il ne fut pas plustost sorty
que pour ne perdre point de temps, il alla acheter une petite barque de
celles qui servent à traverser l’Arar, et ayant fait provision
de deux habits de pescheurs, de quelques filets et d’une corde aussi
haute qu’il la falloit pour descendre de la tour où Sigismond
estoit detenu, il laissa la barque et les nasses au port, et enferma
les habits et la corde dans un chevet dont il avoit osté la
plume, puis sur l’entrée de la nuict, il le porta luy-mesme
jusqu’en la chambre du Prince, où il devoit coucher ce soir
là avec un de ses camarades. Sigismond ne fut pas plustost dans
le lict qu’il fit semblant de dormir, et Ardilan quavoit aussi
porté des dez et une bouteille, fit si bien qu’il amusa son
compagnon jusqu’au matin, qu’apres avoir bu d’autant, il fut contraint
de fier la garde du [83/84] Prince à la vigilance d’Ardilan.
Dés qu’Ardilan jugea que son camarade estoit dans un
assoupissement assez grand pour ne s’esveiller de deux ou trois heures,
il tira ses habits du sac, et s’en mettant un dessus, puis suppliant
Sigismond de vestir l’autre, il attacha la corde à la fenestre,
et descendirent ainsi l’un apres l’autre sans faire que fort peu de
bruit. Aussi-tost qu’ils furent en bas, Ardilan le mena dans sa petite
barque, et jettant les filets dans l’eau, avec plus d’apprehension
d’estre pris qu’ils n’avoient d’envie de prendre, ils arriverent aux
chaisnes justement comme l’aurore commencoit de paroistre ; ils
n’y furent pas long-temps sans qu’on les ouvrit, de sorte qu’ayant
ramé plus fort que de coustume, ils entrerent bien tost dans le
Rhosne, dont l’impetuosité les porta dans Vienne en moins de
trois heures.
Quand le compagnon d’Ardilan s’esveilla, et qu’il ne vid plus son
camarade, il courut droit au lict du Prince, et ne l’y trouvant non
plus, s’en alla jusqu’à la fenestre, ou rencontrant la corde
attachée, il jugea d’abord que c’estoit par là qu’ils
s’estoient sauvez, et disputa s’il se sauveroit aussi. Enfin se
representant que s’il estoit pris, il seroit puny comme leur complice,
il ayma mieux faire ce que luy conseilla son innocence que se mettre au
hazard d’estre entierement creu coupable. Il se mit donc à crier
le plus haut qu’il put, et, se deschirant le visage, fit voir aux
premiers qui arriverent les marques de la fuitte de Sigismond.
Gondebaut ne fut pas long-temps sans en estre adverty, et s’estant
porté luy-mesme sur le lieu, il vid les habits du Prince qui
estoient sur le lieu pesle-mesle avecque ceux d’Ardilan. Toutefois cela
ne faisant rien à la defense de celuy qui estoit resté,
il jura qu’il le feroit pendre, mais quand il vid la corde, et qu’il
considera qu’il luy estoit aussi facile qu’aux autres de se sauver s’il
eust esté coupable, il commença de tourner toute sa
colere contre le jeune Ardilan. Et de fait il fit publier par la ville
que si quelqu’un le luy pouvoit amener ou mort ou en vie, il luy
donneroit une pension pour le reste de ses jours. Mais tout le soing
qu’il employa pour en apprendre des nouvelles fut extremement inutile,
car ils estoient desja dans Vienne, et il se rencontra heureusement que
c’estoit le lendemain que Lindamor y fut arrivé. L’entrée
qu’ils firent dans la ville fut bien plaisante, car ayants
laissé au port leur petite barque, ils allerent au premier logis
qu’ils virent ouvert, et y demanderent quelque chose à
manger ; on leur servit de si mauvaises viandes, les croyant estre
veritablement [84/85] pescheurs, que si ce n’eust esté que le
Prince estoit accoustumé dés sa jeunesse à
souffrir les incommoditez, il est certain qu’il eust eu horreur de les
regarder seulement ; mais Ardilan qui n’avoit presque cessé
de ramer et qui avoit veillé tout le long de la nuict mangea,
mais avec un appetit si desordonné qu’à son exemple il
fut impossible à Sigismond de s’empescher de gouster des choses
qu’on leur avoit mises devant. Durant le repas, le Prince fut soigneux
d’apprendre de l’hoste de quelles nouvelles on s’entretenoit par la
ville, et de peur qu’il trouvast estrange qu’estant d’une si basse
naissance, comme le tesmoignoit son habit, il eust pourtant quelque
curiosité des affaires du monde, il se mit à dire
luy-mesme que ce qui l’avoit fait partir de Lyon pour venir vendre son
poisson dans Vienne, c’estoit que l’on saisissoit de la part de
Gondebaut toutes les provisions qu’on trouvoit, afin d’entretenir les
hommes qu’il avoit assemblez pour la guerre du Forests, mais que ne les
payant point, il s’estoit sauvé avec sa petite barque, pour
essayer de faire de l’argent du peu qu’il pouvoit avoir pris. L’hoste
luy dit qu’il estoit arrivé à la bonne heure, puis que
depuis un jour il estoit venu un certain seigneur nommé
Lindamor, de la valeur duquel tout le monde contoit des merveilles, qui
avoit avecque luy quatre ou cinq cens hommes tous nobles et pres de
quatre mille solduriers. – J’ay dit Sigismond en l’interrompant, trois
ou quatre poissons, dont la grosseur est presque monstrueuse, et
j’oserois croire qu’il les achetteroit volontiers, si j’avois le moyen
de le luy faire sçavoir. – Pauvre homme ! respondit
l’hoste, croy-tu que cette sorte de gens aille au marché comme
nous ? Sçache qu’ils ont des hommes qui prennent ce
soing-la et que peut-estre ton poisson sera achetté sans que tu
voyes ce chevalier et sans qu’il sçache que ce soit toy qui
l’ait vendu. – Patience, repliqua Sigismond en sousriant, pourveu que
j’aye de l’argent il ne m’importe, et je croy qu’il sera aussi bon,
venant de la main du valet que du maistre. – Et bien, reprit l’hoste,
si tu veux je te meneray jusqu’où il est logé, afin que
tu ayes la commodité de parler à quelqu’un de ses
domestiques, aussi bien ay-je grande envie de voir son visage, car je
te jure qu’à ouyr de quelle façon on en parle, on auroit
de la peine à croire qu’il fust fait comme les autres hommes.
Sigismond ne put s’empescher de rire de la pensée de son hoste,
et se remettant en memoire tout ce qu’autrefois il avoit ouy raconter
à l’avantage de Lindamor, il jugea bien que son retour d’aupres
[85/86] de Childeric n’estoit que pour assister Amasis contre les
mauvais desseins de Polemas. Croyant donc que son meilleur estoit de se
joindre à luy, il partit avec Ardilan, et l’hoste les conduisit
jusqu’où Lindamor estoit logé. Aussi-tost qu’ils furent
entrez, chacun prit party de son costé, et le Prince demanda
qu’on le fist parler à Lindamor ; mais comme il vid qu’on
luy en faisoit quelque difficulté, il adjousta que c’estoit pour
des affaires importantes, et pour luy donner des advertissements dont
il luy sçauroit gré. Celuy à qui il s’estoit
addressé lisant quelques traicts sur le visage de Sigismond qui
n’estoient pas si grossiers que l’estoffe dont il estoit couvert, et se
souvenant de quelle façon Philiandre s’estoit sauvé en
sortant de Marcilly, s’imagina que c’estoit peut-estre quelqu’un qui
venoit encore de la part de la Nymphe, si bien que sans y apporter plus
de ceremonie, il les mena par un degré desrobé dans une
chambre assez proche de celle de Lindamor. L’ayant donc laissé
là avec Ardilan, qui ne sçavoit à quoy se devoit
terminer cette visite, il alla dire à Lindamor qu’il estoit
arrivé deux hommes vestus en pescheurs, dont l’un avoit
assuré qu’il avoit à luy communiquer quelque chose de
tres-grande consequence. Lindamor alors feignant d’entrer dans son
cabinet pour voire quelques depesches, se desroba de la compagnie et
s’en vint où Sigismond estoit. Dés que le Prince le vid,
il en ayma la façon et le visage, car il est vray que ce
chevalier avoit des charmes en sa bonne mine, dont on ne se pouvoit
deffendre, et le saluant avec une action qui dementoit mieux sa
naissance que son habit : Seigneur, luy dit-il, je viens vous
advertir d’un accident qui est arrivé dans Lyon, et duquel nous
avons esté tesmoins, voire mesme en quelque façon
complices. Cest que le prince Sigismond a rompu la prison ou son pere
le detenoit, et nous l’avons amené dans nostre petite barque
sans autre compagnie que celle d’un homme qui s’est sauvé
avecque luy.
A peine Lindamor luy put permettre d’achever ces dernieres paroles, car
se frappant des mains l’une contre l’autre, et levant les yeux au
Ciel : Soyez-vous louez, dit-il, grands dieux, dequoy vous n’avez
pu souffrir plus long-temps une si grande injustice ! Disant cela,
peu s’en fallut qu’il ne versast des larmes de joye, dequoy le Prince
fut si content qu’il fut sur le poinct de se descouvrir à
l’heure mesme. Toutesfois luy voulant un peu faire acheter ce
bien : Or, seigneur, continua-t’il, nous avons ouy durant le
chemin qu’il a fort souvent nommé vostre nom, sans
sçavoir [86/87] toutesfois, comme je pense que vous fussiez si
proche de luy ; de sorte qu’à nostre arrivée, ayant
appris vostre retour et vostre logis, nous avons creu vous faire
plaisir de vous donner cet advertissement afin que vous vous en
prevaliez, soit qu’il vous ayme, ou qu’il soit vostre ennemy. – Je te
rends graces, cher amy, respondit Lindamor, et devant que tu me
quittes, je te recompenseray assez bien pour te faire juger du plaisir
que je recois de la nouvelle que tu m’apportes. Mais, je te prie,
dy-moy où il s’est logé, afin que je me haste de luy
aller baiser les mains. – Seigneur, repliqua le prince, pliant les
espaules, il a mis pied à terre de l’autre costé du
Rhosne, et je crains qu’il soit desja monté à cheval pour
aller, si je ne me trompe, trouver son frere dans Marcilly, pour le
moins nous l’en avons ouy parler de la sorte. – Ah dieux !
s’escria Lindamor, donnant du pied contre terre, et quel malheur sera
le mien, si je ne le sers, et si je ne l’accompagne en une si glorieuse
entreprise ?
A ce mot, avec une haste extreme, il commanda qu’on luy amenast des
chevaux, et fit dessein de le suivre à l’instant mesme.
Toutesfois, voulant donner quelque satisfaction à ceux qui luy
avoient donné cet advis, il commanda qu’on leur baillast force
argent, et puis les ayant remerciez, leur donna congé de se
retirer ; mais Sigismond qui mouroit de plaisir de le voir dans la
peine et l’impatience où il estoit : Seigneur, reprit-il,
si vous nous le commandez, nous aurons l’honneur de vous accompagner en
vostre voyage, et peut-estre pourrons-nous bien estre cause que vous le
rencontrerez plus tost. Lindamor qui avoit l’esprit empesché
à autre chose qu’à penser à ce qu’il disoit, fut
un peu de temps sans respondre, puis tout à coup : Il
faudroit trop de temps, dit-il, pour vous choisir des bottes, outre que
vous ne sçavez pas la difference qu’il y a de picquer un cheval,
à faire aller un batteau. A ce mot il voulut sortir, et
Sigismond ne pouvant plus se retenir : Il ne faut, dit-il en
l’arrestant, ny batteau, ny chevaux, ny bottes pour aller rencontrer ce
que vous desirez, puis que vous avez Sigismond si proche de vous.
Disant cela, il l’embrassa, dequoy Lindamor fut si surpris que peu s’en
fallut qu’il ne tombast de sa hauteur ; ses yeux s’estant
desveloppez du nuage qui les avoit couverts sous la tromperie de cet
habit permirent qu’il leust sur le visage de Sigismond une
majesté qui luy estoit auparavant incognue. Toutesfois, pour ne
perseverer pas dans son erreur, il mit un genouil en terre, et quelque
priere que le Prince luy fist [87/88] de se relever, il ne le voulut
jamais qu’il n’eust obtenu le pardon qu’il luy demanda, rejettant
neantmoins la faute de sa mescognoissance sur luy-mesme qui avoit pris
plaisir à le decevoir. Leurs premiers compliments achevez, le
Prince fut d’advis de se mettre au lict pour le reste du jour, durant
lequel on luy feroit des habits, et Lindamor qui luy ceda sa chambre
feignit d’avoir pris un grand mal de teste, afin de demeurer libre de
toutes visites ; et d’avoir plus de commodité de conferer
avecque luy des affaires de la Nymphe. Ainsi le Prince ne fut pas
plustost couché qu’il pria Lindamor de se mettre au lit avecque
luy, et puis luy parla en ces termes : Ce portraict, dit-il,
ouvrant une petite boette de pierreries qu’il portoit pendue au col,
vous apprendra que Dorinde est en partie cause de tous les desordres
qui brouillent Gondebaut, et le meslent dans les affaires de Polemas.
Cette fille, dont vous voyez l’image, et de qui les perfections sont si
grandes qu’il n’est peintre au monde qui ne perde l’esperance de les
pouvoir parfaitement imiter, a rendu l’esprit de mon pere si sensible
aux charmes qu’elle possede, qu’il en est tombé dans des
extravagances vrayment indignes d’un homme de sa qualité. Or
dés que la naissance de cette affection me fut cognue, j’eus
tant de peur qu’il se remariast, que je fis dessein d’y apporter toutes
sortes d’obstacles. Celuy qui me vint premierement dans la fantaisie
fut de feindre d’avoir de l’amour pour elle, mais voyez combien il est
dangereux de se jouer à son maistre, j’en devins peu apres si
perdu d’amour, que je ne pense pas qu’une passion ait jamais
esté plus violente que la mienne. Le premier dessein que j’avois
fait de ruiner toutes les pretentions de mon pere reussit pourtant, car
fust que cette fille jugeast que mon aage estant plus conforme au sien,
il se trouveroit plus de sympathie en nos humeurs, ou veritablement
qu’elle s’imaginast que l’intention du Roy n’estoit pas si sainte qu’il
la luy representoit, tant y a que je la gaignay entierement, et
qu’apres la mort de son pere je fis en sorte qu’elle s’en alla dans le
Forests où je croyois la suivre. Mais il m’arriva tant
d’empeschemens que je ne pus faire autre chose qu’y envoyer mon frere,
qui apres diverses rencontres la fit conduire dans Marcilly où
ils sont encore. Or les persuasions de Polemas, qui promet de tenir cet
Estat purement de la main du Roy, et le desir qu’a Gondebaut de se
vanger d’Amasis qui les a receus en sa protection ont fait qu’il a
declaré la guerre à cette princesse, et que depuis hyer
il est [88/89] party plus de trente mille hommes qu’il envoye sous la
charge de Polemas ; mais de peur que je m’engageasse dans cette
querelle, comme estant commencée en partie pour mon sujet, le
Roy me fit enfermer dans une tour, de laquelle m’estant sauvé
par l’assistance de ce jeune homme que vous avez veu desguise comme
moy, je suis enfin arrivé aupres de vous assez à temps
pour faire quelque belle action à l’avantage d’Amasis et de
Dorinde.
Lindamor tesmoigna une joye nompareille de tout le discours que
Sigismond luy avoit fait, et luy ayant juré qu’il ne pouvoit
mieux employer ses armes qu’à la defence de cette princesse, il
le conjura de haster cette faveur le plus qu’il luy seroit
possible : C’est pour cela, respondit le Prince, que je suis
d’avis que nous executions une chose que j’ay imaginée, c’est
qu’il faut que nous fassions partir promptement quatre hommes des
vostres et de ceux qui seront les moins cognus, afin que deux s’en
aillent dire à Lyon comme c’est que je suis arrivé dans
Vienne, et que les autres se glissent insensiblement dans
l’armée que Gondebaut envoye à Polemas, car voicy ce qui
en reussira. J’ay quantité d’amis dans Lyon, qui ne se
soucieront point de desplaire au Roy, pourveu qu’ils suivent ma
fortune, et je puis dire en verité que presque toute la noblesse
est à moy ; or il est certain que dans la peine où
ils sont de sçavoir ce que je suis devenu, ils n’en apprendront
pas plustost les nouvelles, qu’ils se mettront tous en estat de me
servir, et de me suivre. Pour ce qui regarde ceux qui sont dans
l’armée que mon pere a fait partir, il est impossible qu’il ne
s’en trouve quelqu’un qui aura de l’interest pour moy, celuy-là
en desbauchera un autre, et cet autre un autre ; ainsi je
m’imagine que plusieurs quitteront pour se rendre aupres de moy, et que
cette armée s’affoiblira de beaucoup par la perte de ceux qui
l’abandonneront.
Lindamor treuva ce dessein tres-bon, et fit partir à
l’heure-mesme quatre de ceux en qui il se fioit le plus, et leur ayant
donné toutes les instructions necessaires, il se remit aupres de
Sigismond, et luy parla de cette sorte : Je croy veritablement,
seigneur, que les dieux ont juré en faveur d’Amasis et qu’ils
ont resolu de la delivrer bien-tost de toutes sortes d’oppressions,
puisqu’ils y travaillent avecque tant de soing, et qu’ils y procedent
par des voyes qui semblent estre du tout miraculeuses. Car il est vray
que dans le discours que vous m’avez fait l’honneur de me tenir, je ne
remarque pas un evenement qui ne soit extraordinaire, tes-[89/90]moing
cette fuitte de Dorinde, ce voyage du prince Godomar, et cet interest
que vous avez pour luy et pour elle, qui semble estre ne seulement
à l’avantage de cette princesse affligée. Philiandre m’a
parlé encore d’une certaine reyne estrangere qu’il nomme Argire,
et qui vint il n’y a pas long-temps pour faire guerir un chevalier
nomme Rosileon. Il m’a dit qu’elle avoit laissé pres d’Amasis
une tres-belle fille, avec promesse de la renvoyer querir par une
armée assez forte pour resister à la puissance de tous
ses ennemis. Pour moy qui ay tousjours creu ne pouvoir mourir plus
glorieusement qu’en me perdant pour celle à qui je doibs et les
biens et la vie, j’estois resolu de faire un si grand effort avec les
solduriers que j’ay ramenez, que je pusse entrer dans la vilie, et
apres cela m’ayder à la defendre jusqu’à
l’extremité. – Vostre resolution estoit tres-louable, dit
Sigismond, et je m’assure que vous en fussiez venu à bout, car
elle n’estoit pas plus dangereuse que tant d’autres, que vostre valeur
vous a fait glorieusement executer; mais il faut que vous
sçachiez qu’en l’estat où la ville est maintenant, elle
n’a nul besoin que ny vous ny moy y soyons. Mon frere m’escrivit sur le
commencement de leur siege qu’il y avoit tant de chevaliers dedans, et
je pense que Philiandre vous l’aura dit aussi, que, bien qu’ils
manquassent de toute sorte d’assistance, on ne les sçauroit
prendre de deux lunes. Or je regarde que, puisqu’ils ont dequoy se
defendre, il vaut beaucoup mieux que nous fassions un corps avec lequel
nous puissions tenir la campagne, en attendant que nous prenions nostre
temps pour donner bataille, ou pour entrer dans la ville, selon que
nous le treuverons plus à propos.
Cet advis fut treuvé si bon par Lindamor qu’il se resolut de le
suivre ; la seule difficulté qu’il y remarqua, ce fut qu’il
eut peur que l’armée de Gondebaut arrivant aupres de Polemas,
devant que le gros qu’ils vouloient faire fust prest, ne donnast
quelque assaut si violent qu’on ne le pust soustenir. Cela fut cause
qu’il proposa au Prince s’il ne treuveroit pas bon qu’avec ce qu’il
avoit d’hommes, il gaignast un peu les devants, afin que cela pust
amuser les ennemis, et que cependant il demeureroit dans Vienne pour
recevoir ceux qui se jetteroient de son party. Le prince luy respondit
que cela estoit entierement necessaire, et sur cette resolution ils
passerent le reste de la journée que Lindamor employa à
donner les ordres pour partir, comme il fit le lendemain, avec toutes
ses trouppes. [90/91] Le mesme jour, ceux que Lindamor avoit envoyez
à Lyon y arriverent, qui n’eurent pas plustost dit à cinq
ou six personnes que Sigismond estoit dans Vienne, que, devant qu’il
fust du tout nuict, toute la ville le sceut. Gondebaut en faillit
à crever de despit ; et c’est sans doubte que s’il luy fust
resté quelques forces, il les eust employées à l’y
aller assieger, car son humeur qui estoit assez barbare le portoit fort
promptement à des resolutions extremes. Mais en eschange, la
pluspart de la noblesse, et presque tous les jeunes hommes en receurent
tant de contentement qu’ils passerent le reste de la nuict sans faire
autre chose que se preparer pour l’aller treuver le lendemain. Le Roy
à qui la colere avoit presque troublé le jugement, et qui
ne se doubta pas du mal qui luy en pouvoit arriver, permit qu’on
ouvrist les portes de la ville, car elles avoient esté
fermées depuis le moment qu’il avoit appris la fuitte de
Sigismond, si bien que de divers costez il sortit pres de cinq mille
hommes, qui le mesme jour se rendirent aupres du Prince. Le lendemain
il partit et s’en alla joindre Lindamor, qui avoit pris son rendez-vous
à Boen.
Cependant l’armée de Gondebaut s’estoit fort avancée, et
peu s’en falloit qu’elle ne vid desja les murailles de Marcilly.
Polemas qui mouroit de contentement et qui, flatté de ce
glorieux titre de general d’une si puissante armée, se
promettoit la conqueste de Galathée, s’avanca d’une demy
journée pour aller à la rencontre de ce secours. Il
receut la lettre de Gondebaut qu’il baisa deux ou trois fois, et ayant
pris te serment de fidelité que les chefs firent entre ses
mains, il jura que le plus grand interest qu’il avoit en cette guerre
n’estoit que pour la gloire de Gondebaut. En suitte de cela il fit une
harangue, dans laquelle il n’oublia rien de ce qui les pouvoit obliger
à combattre vaillamment, de sorte qu’il acquit tant de pouvoir
et de credit aupres d’eux qu’il ne s’en treuva pas un qui ne se
montrast bien aise d’estre sous son commandement. En fin voulant
sçavoir de combien d’hommes cette armée estoit
composée, il fut fort estonné quand au lieu de trente
deux mille que le Roy luy marquoit, il n’en treuva que vingt-cinq ou
vingt-six, le reste s’estant desbandé depuis la nouvelle qu’on
avoit eue des desseins de Sigismond. Si cela incommoda Polemas, il
servit extremement au Prince, qui dans moins de trois jours se trouva
fort de seize à dix sept mille hommes, compris ceux que Lindamor
avoit ramenez d’aupres de Childeric.
Rosileon de son costé n’avoit pas fait peu de diligence, car
[91/92] l’amour qu’il avoit pour Rosanire, luy laissoit si peu de
repos, qu’il n’avoit rien de plus present en la pensée que de
faire quelque action qui ne dementist point les premieres marques qu’il
avoit données de son courage ; cela fut cause qu’il se
hasta si fort qu’il ne s’en fallut que d’une journée qu’il
n’arrivast pres de Marcilly, aussi tost que les trouppes du roy des
Bourguignons.
La tresve devoit finir le lendemain, de sorte que le retardement de
Rosileon, le peu de nouvelies qu’on avoit du retour de Lindamor, et
l’arrivée du secours que Polemas avoit receu, mirent Amasis dans
une tres-grande peine ; elle n’avoit point sceu le succez du
voyage de Fleurial ny de Philiandre, et ne se pouvant figurer que le
mal qu’elle souffroit fust si proche de son remede, elle ne cessoit de
s’affliger, comme si desja elle eust esté accablée de
tous les malheurs qui la menaçoient. Adamas la surprit dans
cette douleur, et bien qu’en son ame il la treuvast tres-juste, pour le
peu d’esperance qu’il avoit qu’elle en deust jamais guerir, si est-ce
qu’ayant une ferme creance que les dieux ne l’abandonneroient point en
la justice de la cause, il la condamna comme estant hors de saison, ce
que la princesse ne pouvant gouster : Ah ! dit-elle, Adamas,
c’est manquer d’esprit ou de ressentiment que de n’apprehender point
les funestes accidens qui sont sur le poinct de me perdre ! Tout
contribue à me desesperer, les estrangers me trompent, mes
voisins m’assaillent et mes propres subjects me trahissent.
A ce mot elle porta son mouchoir à ses yeux, qui faisans un
effort contre la grandeur de son courage, laisserent eschapper quelques
larmes; dequoy le Druide s’estant apperceu, et luy voulant donner
quelque consolation : Madame, luy dit-il, je ne doubte point que
vous n’ayez du sujet de craindre, mais pardonnez-moy si j’ose dire que
vous n’en avez point de vous desesperer ; une ame bien née
comme la vostre ne peut commettre ce manquement, qui n’est pas mieux
une marque de la bassesse d’un esprit qu’un tesmoignage de mesfiance
envers les dieux. Par la grace de Tautates, nos affaires ne sont point
encore dans une telle extremité qu’il n’en faille attendre que
la ruine ; et quand il seroit bien infaillible que nous devrions
perir, ce vous sera, ce me semble, un grand soulagement de cognoistre
que si les dieux l’ont permis, ce n’aura jamais esté pour vous
punir d’aucun crime que vous ayez commis contre ce que vous leur devez.
Je sçay bien, Madame, que les Estats ont quelquefois leurs
revolutions [92/93] et leurs changemens ; mais je sçay bien
aussi que cela ne leur arrive pas facilement ; sans qu’un sujet
bien legitime ait attiré sur eux la colere du ciel ; or,
madame, c’est ce qui ne se rencontre point en vous, de qui la
pieté s’est tousjours rendue si recommandable qu’il n’est
personne qui n’avoue qu’elle a esclatté dans toutes vos actions.
– La plus religieuse de mes actions, respondit la Princesse, doit avoir
esté pire qu’un crime, puis que j’en souffre le chastiment. – Ce
n’est pas, reprit le Druide, une bonne consequence, non plus que si
l’on disoit que vous n’avez jamais fait de bien, puis que les dieux ne
vous recompensent point. Il faut, madame, que vous sçachiez que
l’œil des hommes n’est pas assez fort pour lire dans leurs secrets et
que nostre pensée mesme n’y pouvant penetrer, il est bien
difficile d’apprendre les causes du bien ou du mal qu’ils nous
envoyent. Quelquefois ils permettent que les bons soient accablez de
calamitez et de miseres, cependant que le coupable rit dans la bonne
fortune et dans la prosperité ; mais cela, d’autant que ne
jugeans pas que les contentemens qu’on peut gouster en ce monde soient
une assez digne recompense pour ceux qui vivent dans leur crainte ils
reservent le prix qu’ils veulent donner à leur merite, pour la
seconde vie dont nous devons jouyr. – Mais, Adamas, repliqua la Nymphe,
quoy que c’en soit, il faudra que ce traistre Polemas triomphe de ma
fille, et que je voye mon estat soubs la puissance d’un perfide, qui
n’eut jamais de plus grande gloire que celle de m’obeyr ? – Si les
dieux, respondit Adamas, en avoient ordonné de la sorte, toute
la puissance humaine ne seroit pas capable de l’empescher, et la plus
douce voye seroit de le souffrir sans murmurer. – Je sçay bien,
repliqua la Nymphe, que si Galathée a autant de courage que moy,
nous ne manquerons pas de remedes pour ne point tumber entre ses mains.
– Le plus facile de tous, repliqua le Druide, est de recourir aux
dieux, qui sont trop justes pour vous refuser le secours qui vous est
necessaire. – Les dieux, reprit Amasis, ont esté si justes
qu’ils m’ont laissé le pouvoir de mourir quand il me plaira.
A ce mot, outrée de douleur, elle laissa le Druide dans la
chambre et s’enferma dans son cabinet. Adamas qui eut peur que la
Nymphe fist en ce moment quelque resolution dangereuse, s’en alla
treuver Godomar, qui avoit aupres de luy Damon, Alcidon, Lipandas,
Ligdamon, Lydias et quelques autres chevaliers, et l’ayant
sup-[93/94]plié d’aller voir Amasis, il luy raconta l’estat
où elle estoit et tout le discours qu’ils avoient eu ensemble.
L’ayant en suitte de cela instruit de quelques particularitez, il
l’accompagna jusqu’à la porte du cabinet, et puis se retira pour
aller donner dans la ville les ordres necessaires à sa
conservation.
Amasis s’estoit desja jettée sur un lict de repos, qui certes
perdit bien alors son nom, et là, joignant au desplaisir de voir
ses affaires en si mauvais estat, la perte de Clidaman son fils, sur
lequel elle avoit posé le fondement de ses plus douces
esperances, elle tumba dans une si grande fascherie que peu s’en fallut
qu’elle ne se sacrifiast à la violence de son desespoir. Elle
fit mille desseins dans son ame, dont le plus avantageux estoit de
mourir, et bien qu’elle sceut assurément que les plaintes ny les
pleurs ne pouvoient apporter aucun remede à l’ennuy qui la
pressoit, elle ne laissoit pas de pleurer et de se plaindre, pour
montrer seulement qu’elle estoit capable de donner à la douleur
tout ce qu’elle demande aux ames les plus affligées :
Falloit-il, cher Clidaman, disoit-elle, que ta mort fust cause de la
mienne, et que de la perte de ta presence dependit celle de mon
Estat ? La seurté de ces provinces n’estoit-elle
appuyée que sur ta vie, et les dieux avoient-ils ordonné
que le salut de mes peuples releveroit immediatement du tien ?
Helas ! adjoustoit-elle, avec un profond souspir, helas ! que
j’ay bien raison d’avoir cette pensée, puisque, devant que tu
vinsses au monde, ils avoient subsisté avecque tant de gloire,
qu’il n’estoit pas possible d’en craindre le changement, s’il ne leur
eust esté fatal de perir avecque toy. Ah !
Clidaman !...
A ce mot elle voulut continuer, mais oyant heurter à la porte,
elle s’arresta, et dés qu’on l’eut advertie que c’estoit
Godomar, elle cacha dans son mouchoir les pleurs qu’elle avoit alors
sur son visage.
Ce jeune prince en la valeur duquel elle avoit fondé presque
toute son esperance, luy dit tant de choses, et les chevaliers qui
l’accompagnoient promirent à la Nymphe tant de service et
d’affection que cela la remit un peu, si bien que les ayant priez de
s’asseoir, elle leur dit : Quelque grand que soit le courage d’une
femme, il est bien difficile qu’il resiste aux assauts que la fortune
luy donne, particulierement quand elle menace de joindre à la
perte de la vie celle de la reputation. Jusques icy j’avois, ce me
semble, supporté avec quelque sorte de patience les malheurs
[94/95] dont j’ay esté attaquée, mais depuis que le
secours que Polemas a receu m’a fait perdre l’esperance de le punir de
sa rebellion, et que j’ay creu que ma fille et moy devions estre
immolées à son impudence, j’avoue que ma raison a
quitté les armes, et certes je ne suis pas blasmable de n’avoir
esté susceptible de ce desespoir, à moins que de voir
armez contre moy trente-cinq ou quarante mille hommes. – Tout ce nombre
de combattans, respondit Godomar, peut estre mis en poudre par un seul
coup de la colere du Ciel ; ce n’est pas tousjours la
quantité de solduriers qui remporte les victoires, le courage et
le droict sont les vrais fondemens sur lesquels s’appuye le gain des
combats et des batailles. Et c’est ce qui me fait croire qu’ayant
autant de droict de vous defendre qu’ils tesmoignent d’injustice en
vous attaquant, et le courage de ceux qui vous servent estant plus
genereux, sans comparaison, que celuy qui pousse cet ennemy à
vous persecuter, il est impossible que son effort ne demeure vain, et
que l’esclat de toute cette puissance ne meure devant nos armes, comme
on void disparoistre la clairté d’une petite estoille à
l’arrivée du soleil. Et les autres adjousterent à cela
quelques autres discours, et luy donnerent tant d’esperance que son
visage reprit les couleurs que l’apprehension luy avoit
desrobées. Apres cela ils se retirerent et ne furent pas
plustost sortis qu’ils allerent faire le tour des murailles pour voir
la contenance des ennemis.
Depuis deux jours Celadon assez bien remis de ses blessures, avoit
commencé de sortir de la chambre, et ce jour particulierement,
il estoit allé visiter Clindor et ses hostes, pour leur rendre
une partie du devoir auquel leurs visites l’avoient obligé. Cela
fut cause qu’Adamas y alla, qui les ayant treuvez dans le jardin,
caressa premierement Clindor, puis prenant Alexis par la main, qui
s’entretenoit avec Astrée, il dit à cette belle
bergere : Vous voulez bien, ma belle fille, que je vous oste pour
un peu cette compagnie que vous faites paroistre d’avoir si chere, bien
qu’elle ne le merite pas ? – L’authorité, respondit
Astrée, que vous avez sur elle et sur moy vous dispensoit d’en
demander mon consentement ; toutesfois, puisque vous voulez que je
le donne, je vous dis, mon pere, que je le veux, pourveu que vous me la
rendiez bien-tost, car en verité, je ne sçaurois vivre
contente en autre compagnie que la sienne. Le Druide sousriant de son
innocence, et admirant combien veritablement elle estoit
trompée : Je la garderay si peu, luy dit-il, que vous ne
m’accuserez pas [95/96] d’avoir failly contre le desir que j’ay de
procurer vostre contentement.
Disant cela, il conduisit Alexis dans une allée, où
personne ne les pouvoit ouyr, et Astrée s’estant retirée
dans un pavillon, avecque les autres bergers et bergeres, il
commença de parler à luy en cette sorte :
Qu’avez-vous resolu, Celadon ? Voulez-vous languir eternellement
dans la peyne ou vous estes, et soubs l’habit que vous portez ? Ne
pensez-vous point que voicy la deuxiesme lune que vous estes aupres
d’Astrée, et qu’abusant de sa credulité vous pratiquez
une feinte qui ne sçauroit durer plus longuement ?
Considerez enfin que vous estes homme et qu’il est impossible que
quelque desguisement qui vous fasse paroistre fille, le temps ne
demente quelque jour vostre coiffure et vostre habillement. Que si cela
advenoit, ce que le ciel ne vueille pas, quel prejudice
n’apporteriez-vous point à ma reputation, et quel advantage ne
donneriez-vous pas à mes ennemis qui parleroient de cette action
comme d’un scandale, et qui la rendroient si mauvaise dans l’opinion
des hommes que peut-estre on ne me regarderoit plus que comme un
trompeur qui se seroit servy de cet artifice pour faire triompher
Celadon de l’honneur et de la pudicité d’Astrée ? –
Mon pere, respondit le berger, toutes les actions de vostre vie servent
de preuve irreprochable que vous ne pouvez jamais faillir ny contre le
Ciel ny contre les hommes ; et la vertu d’Astrée a trop
d’esclat pour estre jamais obscurcie par les nuages d’un mauvais
soupçon seulement ; de sorte que s’il n’y a que cette
crainte qui vous mette en peine de me voir en l’estat ou je suis, vous
pouvez bien permettre que je continue de vivre aupres d’Astrée
sous le personnage d’Alexis, puisque vous ne sçauriez empescher
que je n’y meure sous celuy de Celadon. Adamas alors pliant les
espaules, et se reculant d’un pas, puis tout à coup reprenant le
berger par la main, et commencant à se promener : Encore
faut-il que je vous die, reprit-il, que cette resverie estoit
pardonnable, le premier jour que je vous fis vestir cet habit ;
mais aujourd’huy que par mille discours qu’elle a faits à
l’avantage de Celadon, vous pouvez assurément juger qu’elle vous
ayme, il me semble, adjousta-t’il froidement, que sans estre ennemy de
vous-mesmes, et sans estre blasmable d’un peu d’extravagance, vous ne
pouvez douter qu’elle ne soit bien plus contente de vous voir estre un
veritable Celadon qu’une mensongere Alexis. – Je ne doubte pas, mon
pere, repliqua le berger, que [96/97] ce ne soit une tres-grande folie
de faire ce que je fay, d’autant mieux que dés le moment
qu’Astrée ne desira plus que je la visse, je devois, si j’eusse
esté sage, ou mourir ou m’arracher les yeux. Mais vos conseils
qui ont esté depuis plus puissants que mon devoir, et qui m’ont
fait resoudre à me presenter devant elle soubs le nom de vostre
fille, sont cause que vous m’accusez maintenant de resverie et que vous
appellez une extravagance en moy, ce que je nomme en vous un office de
charité. – Mon dessein, dit le Druide, estoit alors de vous
faire espouser Astrée, et non pas cet habit, et je creus que
puis que vous n’attendiez d’elle qu’un commandement, pour luy rendre
celuy de qui la perte luy a fait verser tant de larmes, vous
cognoistriez dans peu de temps qu’elle en auroit la volonté et
que cette volonté seroit assez forte pour vous servir de
commandement. – Ah ! mon pere, respondit Celadon, elle me bannit
avec des paroles trop expresses pour n’estre pas necessaire qu’elle en
employe d’efficaces à me rappeller, si c’estoit qu’elle m’eust
dit seulement : Va, berger, et que je ne te voye plus que je
ne t’aye fait paroistre que je le desire, je confesse que
maintenant que j’ay recognu ce desir en elle, j’aurois un extreme tort
si je ne me laissois voir. Mais puis qu’elle me dit : Va,
perfide (ô Ciel, que ce souvenir m’a cousté de regrets
!) va, et ne te presente jamais devant moy que je ne te le commande,
jugez-vous, mon pere, que sans luy desobeir je luy puisse faire voir
Celadon, n’ayant point encore receu d’elle cet agreable
commandement ? – Encore faut-il, continua le Druide, que cette
facon de vivre finisse quelque jour, et puis que cet effect est
inevitable, pourquoy vous plaisez-vous à le differer ? –
Cet effect, repliqua Celadon, depend d’elle et non pas de moy, et
jusqu’à ce qu’elle ait fait ce commandement, je ne suis pas
blasmable si je me cache à ses yeux, car enfin, quelques
mescontentements que j’en attende, et quelque desespoir où je
doive tomber, je trouveray tousjours ces malheurs bien moindres que le
crime de luy avoir desobey. – Mais, adjousta Adamas, à qui
voulez-vous qu’elle fasse ce tant necessaire commandement, si elle ne
croit plus au monde celuy qui le peut executer ? – Cela, respondit
le berger, est un secret que les dieux se reservent ; pour moy qui
suis resolu de mourir plustost mille fois que de faire la moindre faute
contre ce que doit un homme qui ayme parfaitement, j’attendrai, sans me
mettre en peine de penetrer dans ce mystere, tout ce qu’ils ordonneront
de moy. – Mon fils, dit le Druide, il ne faut pas que vous [97/98] vous
estonniez si je m’obstine à desirer que vous possediez
Astrée, puis que mon contentement est inseparable du vostre, et
que les dieux m’ont promis une vieillesse contente, en cas que je sois
cause que vous receviez ce bien. Or vous sçavez l’estat
où sont nos affaires, et puis que vous avez le jugement sain et
net pour bien peser toutes choses, je seray bien aise que vous
consideriez qu’estant à la veille de me perdre et de me
sacrifier pour le repos de cet Estat, je ne puis rechercher la
felicité que les dieux me promettent, ny vous donner à
vostre bergere en autre temps que cettuy-cy. Si les choses eussent pris
un autre tour et que les trahisons de Polema [sic!] n’eussent point mis
ces provinces dans le panchant de leur ruine, j’aurois la mesme
patience que vous avez, mais puis que tout s’en va desesperé, et
que par la faveur que l’injustice de Polemas a trouvée aupres du
roy des Bourguignons, nous sommes prests de tomber pour ne nous relever
jamais, je vous prie, mon fils, par Astrée mesme, qui peut tout
sur vostre esprit, de ne vous opposer plus au desir que j’ay de vous
voir unis ensemble. Celadon escouta le discours du Druide fort
attentivement, mais quand il eut ouy ce qu’il avoit raconté du
pitoyable estat où les affaires d’Amasis estoient
reduites : Quelque haste, luy repliqua-t’il, et quelque diligence
qu’on apportast à me faire jouyr du bien que vous me procurez,
c’est sans doute, mon pere, qu’il n’arriveroit jamais si-tost qu’il ne
fust prevenu des disgraces dont cette ville est menacée ;
de sorte qu’il vaut beaucoup mieux ne commencer point à me
rendre heureux que l’entreprendre, et n’avoir pas le temps de me donner
un contentement parfait. Mon interest n’est pas si fort separé
de celuy du public que je ne doive tascher comme les autres à
delivrer Amasis des oppressions qu’elle souffre, et je sçay
bien, si vous me le permettez, que je n’y seray pas entierement
inutile, et qu’il s’en trouvera peu qui cherchent avecque plus de
hardiesse que moy la gloire de mourir honorablement. C’est pourquoy,
mon pere, je vous supplie, autant que je le puis, et vous conjure, par
tous les soings que vous avez desja employez à m’empescher de
mourir, de penser à quelque invention par laquelle je puisse
combattre comme Celadon, sans toutesfois qu’Astrée s’en
appercoive. Adamas loua dans son ame le courage du berger, et fut bien
aise de voir en luy cette marque de la generosité de ses
ancestres ; toutesfois trouvant de la difficulté en ce
dessein, et voulant encore [98/99] esprouver un peu son courage, il luy
representa que la chose estoit comme impossible et qu’il ne falloit
point qu’il y pensast, dequoy Celadon fut si touché que ne
pouvant cacher le mescontentement qu’il eut de cette responce, il en
changea de couleur. Cela fut cause que pour le remettre Adamas luy
dit : Ce que vous desirez, Celadon, n’est pas si peu juste que je
ne vous l’accorde volontiers, je suis en peine seulement de
sçavoir de quelle façon nous devons mesnager cette
affaire, car pour dire la verité, je crains bien que l’amour
qu’Astrée a pour vous luy ouvre les yeux à nos actions,
et les luy rende plus clairs qu’ils ne l’ont encore esté.
A ce mot, il se mit à songer un peu, et puis en
continuant : Toutesfois, dit-il, je viens de penser à un
moyen qui peut-estre pourroit bien reussir. Il faut que vous
sçachiez, Celadon, que comme c’est l’ordinaire des hommes de
recourir aux dieux dans les afflictions plus ardemment que dans la
prosperité, on void souvent que dans les affaires plus
desesperées ils implorent les prieres et les voeux des personnes
qu’on croit avoir plus de puissance pour les toucher. Or c’est sans
doute que celles qui vivent hors du monde, ont aupres d’eux un acces
plus libre que celles qui ne vivent que pour la terre, et qui, par
maniere de dire, ne regardent jamais le Ciel que pour apprendre quel
temps il fera. Je suis donc d’avis de feindre qu’Amasis m’a
commandé de vous employer à faire des voeux selon la
coustume des filles dont vous portez l’habit; et pour ce que, durant ce
temps-là, il ne faut pas que leurs yeux soient profanez par
l’object de nulle creature, nous ferons semblant de vou enfermer chez
moy, et puis vous couvrant le visage et le reste du corps de quelques
legeres armures, telles que les portent Godomar, Damon, Alcidon et les
autres, vous pourrez faire ce que vostre courage vous inspirera, sans
toutefois rien hazarder temerairement.
Celadon plus ayse de cet expedient qu’il ne l’avoit jamais esté
de chose du monde, baisa la main d’Adamas, et apres l’avoir
remercié du soing qu’il avoit de luy, le Druide le ramena aupres
d’Astrée et luy recommanda de la laisser desormais chez Clindor,
pour peu que le bon vieillard en tesmoignast d’envie. Apres cela il
s’en retourna chez la Nymphe, non pas sans que tous ces bergers luy
eussent juré mille fois qu’ils n’espargneroient jamais une seule
goutte de leur sang pour tout ce qui regarderoit son service. Clindor
et les autres le furent accompagner hors du jardin. [99/100]
Astrée seule demeura avec Alexis, car l’extreme envie qu’elle
avoit d’apprendre le sujet dont Adamas l’avoit entretenue fut cause
qu’elle ne put attendre plus longtemps de luy en demander des
nouvelles. Se voyant donc avec elle sans autres tesmoins que les fleurs
et les fontaines dont ce jardin estoit embelly : Ne trouverez-vous
point mauvais, ma chere maistresse, luy dit-elle, que je sois un peu
curieuse et que je vous demande de quels discours Adamas vous a si
longuement entretenue ? – Nullement, mon serviteur, respondit
Alexis, le soing que vous avez de sçavoir mes affaires me fait
croire que vous y prenez quelque interest, et c’est une grande marque
de l’amitié que vous me portez de vous montrer sensible à
ce qui me touche. – Je serois bien, reprit Astrée, la plus
ingratte, et la plus coupable fille du monde si je n’en usois ainsi,
puis que vostre merite obtiendroit cela sur l’esprit mesme des plus
barbares ; mais, ma belle maistresse, ne me tenez plus en peine,
et dittes-moy, je vous supplie, quel a esté le sujet de vostre
entretien ? – Je vous le diray en peu de mots, repliqua la feinte
druide. Tout le discours qu’il m’a tenu n’a esté d’autre chose
que des miseres de cet Estat et des afflictions dont l’ame d’Amasis est
remplie; en suitte de cela, il a pensé aux derniers remedes
qu’on y pourroit apporter, et n’en trouvant point de plus utile que
celuy qui doit venir de la main des dieux, il m’a dit qu’il estoit
entierement necessaire que je fisse des voeux à cet effect et
que je les suppliasse de nous delivrer de tant de calamitez dont nous
sommes menacées. – Je ne doute pas, dit Astrée, que vous
ne l’ayez promis ? – Je l’ay promis aussi, respondit Alexis, mais,
mon serviteur, il faut que vous sçachiez qu’il y a bien des
affaires en l’accomplissement de cette promesse. – Et qu’y peut-il
avoir de si particulier ? reprit la bergere. Il me semble que vous
n’aurez pas beaucoup de difficulté à porter vos
pensées dans le Ciel où elles sont desja fort
accoustumées, et afin qu’elles n’y aillent point sans compagnie,
je joindray mes prieres aux vostres et feray des voeux avecque vous. –
Je me doutois bien, dit Alexis en sousriant, que vous ignoriez nostre
façon de prier, et que vous vous imaginiez cette action aussi
facile que d’obtenir de moy un baiser ou quelque autre petite faveur.
Mais, mon serviteur, apprenez que les dieux ne veulent pas estre servis
en courant, et que pour faire qu’ils se communiquent à nous il
faut une grande preparation de nostre costé et une grande
disposition à recevoir leurs graces ; autre-[100/101]ment,
au lieu de s’approcher de nostre cœur, ils s’en esloignent et le
laissent dans les tenebres au lieu de l’esclaircir par leurs lumieres.
– Et que faut-il, adjouta Astrée, pour l’acquerir, cette
disposition que vous dites estre si necessaire ? – Si j’avois,
respondit Alexis à vous deduire particulierement tout ce qu’il
faut faire pour cela, le discours en seroit un peu bien long ;
mais tant y a qu’il faut absolument que pour huict ou dix jours je me
separe de toute sorte de compagnies et presque de moy mesme, et que je
ne souffre pas que mes yeux soient divertis par la consideration
d’aucun object qui soit prophane. – Quoy ! dit la bergere un peu
surprise, et comment pourra subsister Astrée quand elle ne sera
plus aupres d’Alexis ? – Je ne sçay, dit la feinte druide,
mais il est tres vray qu’Alexis ne sera plus dés qu’elle aura
perdu la presence d’Astrée.
La bergere qui ne comprenoit pas ce que Celadon vouloit dire :
Helas, adjousta-t’elle, Alexis ne sera vrayment plus en terre, car elle
vivra dans le Ciel par la douceur de ses ravissements, cependant
qu’absente d’elle, et loing de toute consolation, je mourray mille fois
le jour dans les ennuys et l’inquietude. Mais, ma maistresse,
disoit-elle en se reprenant, ne seroit-il point possible que je ne
fusse pas comprise dans le nombre de ces objects que vous appelez
prophanes, et que, n’estant qu’une fille, je ne troublasse point le
repos de vostre solitude ? A ce mot Astrée versa quelques
larmes que le berger s’efforca d’arrester avec sa bouche, de peur
qu’elles tombassent jusques dans son sein, mais apres s’estre un peu
amusé à cet agreable office : Je vous jure, mon
serviteur, luy dit-il, que le temps de cette absence ne vous
sçauroit estre si funeste qu’a moy, et toutesfois, quand je
pense que je ne me separe de vous que pour rendre à la Nymphe un
service extremément important, cela me sert d’une espece de
soulagement et m’oblige à vous conjurer par toutes les marques
d’amour qu’autrefois Celadon vous a données, de ne vous opposer
plus au desir que j’ay de m’employer pour le salut de cette princesse
et pour la conservation du Forests. – Mais, dit Astrée, si
durant le temps que je ne vous verray point, Polemas se rend maistre de
la ville, et s’il nous veut exposer à la barbarie de ses
solduriers, ne me permettez-vous pas, ma maistresse, de n’ouvrir
l’estomac devant que ces perfides se donnent la vanité d’avoir
triomphé de moy ? Celadon touche de ces dernieres paroles,
et craignant en effect [101/102] que ce malheur arrivast : Je n’y
consents pas seulernent, mon serviteur, luy respondit-il, mais je vous
l’ordonne, comme une victime que vous devez sacrifier à la
conservation de vostre honneur, et ne souffrez pas que rien du monde
vous en empesche, car vous devez estre assurée que j’en auray
fait de mesme, et que dés le moment qu’on entreprendra quelque
chose sur vous, si je n’y suis pour vous defendre, je ne seray point au
monde. – Pour le moins, adjousta Astrée nous n’aurons point en
l’autre vie d’obstacle qui s’oppose à nostre contentement, et je
m’assure, ma belle maistresse, que la presence de Celadon ne sera pas
le moindre plaisir que vous y recevrez. – J’espere, dit le berger, que
nous nous aymerons si fort, que je ne le quitteray jamais et qu’il ne
sera pas marry que je me rende un tesmoing eternel de vos caresses.
Cependant, adjousta-t’il, recevez, mon serviteur, cet adieu que je vous
dis, et promettez-moy que vous m’aymerez tousjours avec la mesme
passion que vous m’avez tesmoignée. – Je le promets, respondit
Astrée se jettant à son col, et la serrant le plus
estroittement qu’elle pust, et si jamais je manque à ce devoir,
je veux que le Ciel me punisse. A ce mot elles s’approcherent de
Clindor, de Silvandre, de Diane et des autres qui en ce moment
rentrerent dans le jardin, et tous ensemble s’estans allez mettre soubs
le pavillon le plus proche, le bon vieillard leur fit apporter
quantité de fruicts, dont ils mangerent chacun selon son appetit.
Cependant que ces bergers et bergeres vivoient de cette sorte dans la
maison de Clindor, et qu’ils n’avoient parmy leur bonne intelligence
autres troubles que ceux qui estoient alors communs à tout
l’Estat, Rosanire et Galathée ne se quittoient presque jamais,
et certes elles sceurent si bien unir leurs volontez par les liens de
l’amitié qu’elles contracterent qu’il eust esté difficile
de rencontrer deux personnes dont l’affection eust été
plus inviolable. Ce jour-là elles allerent passer
l’apresdinée dans la chambre de Rosanire, pource qu’Amasis avoit
desiré qu’on la laissast seule; et d’autant que les desplaisirs
de la Nymphe estoient extremement sensibles à cette princesse
estrangere, aussi-tost qu’elles furent dans la chambre, elles
s’assirent sur un lict, et Rosanire embrassant Galathée :
Plust aux dieux, luy dit-elle la larme à l’œil, qu’il fust en ma
puissance de vous rendre le contentement que vous avez perdu. Je vous
jure, belle Nymphe, que je n’y espargnerois pas mesmes [102/103] la
vie. – C’est trop, madame, respondit Galathée, que d’en avoir
seulement la volonté. – Je le dis, adjousta Rosanire, du plus
pur de ma pensée, et croyez, si vous m’aymez, que je ne
sçaurois vous rendre de service si grand que je ne le creusse
encore moindre que vostre merite.
Apres que Galathée luy eut rendu graces de cette bonne
volonté : Si le Ciel et Polemas, continua-t’elle, n’avoient
pas pour moy plus de hayne que vous en tesmoignez, Amasis ne se verroit
pas reduitte dans les extremitez qui l’affligent et qui me desesperent,
d’autant mieux que je me considere comme la seule cause de tous ces
desordres. – Si le Ciel, respondit Rosanire, exauçoit mes
prieres, et si Polemas estoit capable de raison, un moment verroit
finir toutes vos miseres, mais ce qui me fasche, c’est qu’aujour-d’huy
l’un est sourd et l’autre imprudent. – Ah ! madame, reprit
Galathée ; que ce fut un bien funeste moment celuy qui me
fit paroistre agreable aux yeux de ce perfide, puisque si jamais il
n’eust eu de l’amour pour moy, ou si j’eusse defendu à sa
vanité de me pretendre, c’est sans doubte que j’eusse
estouffé tous nos malheurs à leur naissance et que nos
douleurs fussent mortes avec l’espoir dont il a depuis nourry sa
presomption. – Il n’estoit pas en vostre puissance, repliqua Rosanire,
d’empescher que vous ne parussiez à ses yeux une tres-belle
fille, puis que vous l’estes parfaittement, mais vous pouviez bien le
tenir si bas qu’il n’eust jamais osé vous faire voir les effects
de son outrecuidance ; et certes j’ay de la peine à
comprendre quel est l’interest qu’il a pour vous, car s’il vous aime,
comment a-t’il la hardiesse de vous desplaire ? et s’il ne vous
ayme pas, qui le fait obstiner à vous vaincre ? – Madame,
dit la Nymphe, assurez-vous que c’est le plus traistre et le plus
dangereux esprit qui soit au monde; il ne m’ayme que par consideration,
et si l’Estat dont Amasis tient le sceptre pouvoit estre mis soubs
d’autres mains que les miennes, je pense qu’il ne me regarderoit pas
seulement. Il faut que vous sçachiez que son ambition est au
plus haut poinct où puisse jamais aller celle d’un homme, et
qu’outre cela il est d’un naturel si jaloux et si envieux que le
contentement d’autruy luy donne la fievre. Madame, que n’a-t’il point
fait contre Damon ? Je vous jure qu’il a tasché par
diverses fois de l’assassiner, et qu’il a supporté avec tant
d’impatience les honneurs que ma mere a rendus à son merite, que
je ne pense pas que ce ne soit l’un des plus grands sujects de son
mescontentement. Il a autrefois eu des prises contre [103/104]
Lindamor, qui est un tres-accomply chevalier, et quand il a veu que ses
armes estoient contraintes de ceder à la valeur de son ennemy,
il n’est artifice ny trahison qu’il n’ait inventée pour le
perdre. En fin ayant veu que toutes ses malices ne reussissoient
qu’à sa honte et à sa confusion, il a ouvertement pris
les armes et s’est prevalu de la mort de mon frere et de l’absence de
nos meilleurs chevaliers, pour achever de nous destruire, sous pretexte
de me vouloir espouser.
Galathée alloit de cette sorte condamnant Polemas, dont le
dessein estoit vrayment injuste, quand Rosanire, pour estre un peu
mieux informée des succez de sa vie, la conjura de luy dire
quelque chose de ces deux rivaux, à quoy la Nymphe satisfit
assez librement et luy raconta les plus grands effets de la trahison de
Polemas. Elle luy parla de la tromperie de Climante, des mauvais bruits
qu’il avoit semez contre Lindamor, du combat où ce chevalier
l’avoit vaincu, et en fin des plus remarquables accidens qui estoient
arrivez en la suitte de cette affection. Ce que Rosanire ayant
escouté avec admiration : Il faut advouer, dit-elle, que
s’il vient à bout de son dessein, ce ne sera pas sans qu’il luy
ait cousté du sang et de la peine. – Il n’est point de prix,
respondit la Nymphe, dont cet infame me puisse achetter, et si je
savois assurément de ne mourir point dans les ennuis que me
causera ce siege, je croy que dés maintenant je deviendrois mon
homicide. – Nous verrons dans peu de jours, adjouta la jeune Princesse,
quel est le bien ou le mal que nous devons attendre, et le temps
gouvernera nostre main et nos pensées. Pour moy, j’advoue que si
Rosileon manque à vous secourir, je seray bien aise de cesser de
vivre, pour punir sa negligence par les supplices que luy causera ma
mort. Disant cela, elles s’embrasserent de nouveau, et Galathée,
sans cesser de baiser le visage de Rosanire : Faudroit-il,
continua-t’elle, que je fusse cause de ce malheur ? – Ce ne seroit
plus vous, repliqua la jeune Princesse, ce seroit son peu de soing, ou
peut-estre son infidelité. Avec semblables discours elles
s’alloient entretenant sur le sujet d’une douleur qui leur estoit assez
commune.
Silvandre en mesme temps estoit aupres de Diane, et de bonne fortune il
avoit trouvé le moyen de parler à elle, non pas hors de
la presence des autres bergers et bergeres, mais pour le moins sans
qu’il en pust estre ouy, et pour ce qu’il ne vouloit pas demeurer
inutile cependant que les autres travailleroient à la defence de
[104/105] Marcilly, il supplia Diane de luy permettre de chercher comme
eux l’honneur dans le peril : Non pas, ma maistresse, dit-il, que
j’aye besoin de vostre permission pour y porter mon courage, mais c’est
qu’infailliblement tout ce que j’entreprendray me reussira, quand je le
feray par le consentement de Diane. La bergere qui l’aymoit infiniment
et qui n’avoit plus assez d’artifice pour cacher sa passion, demeura un
peu surprise de cette demande, et la crainte de le perdre la fit un peu
paslir, mais en fin craignant qu’on y prist garde, elle se remit au
mieux qu’elle put et luy respondit en ces termes : Qu’est-il
besoin, mon serviteur, que vous me demandiez congé de faire une
chose où vostre humeur est desja si portée, qu’il n’est
rien au monde qui fust capable de vous en divertir ? Si c’est que
vous esperiez que cela donne quelque bon-heur à vos armes, ne
voyez-vous point qu’il est impossible que je vous donne ce que je n’ay
pas, et qu’estant la plus miserable fille qui vive, je ne
sçaurois vous faire part que de mon infortune ? – Il
n’importe, repliqua le berger, quelque succez que puissent avoir mes
armes, il me sera tousjours extremement heureux, si les employant pour
secourir Amasis, je m’en sers pour plaire à Diane, et c’est pour
cela que je vous conjure de me tesmoigner que vous agreez la resolution
que j’en ay faite, afin que, s’il faut que je meure, ce soit au moins
avec cette satisfaction de ne vous avoir point despleu. – Je voudrois
bien, repliqua Diane, que vous ne fussiez pas obligé à
suivre cette fortune, car vostre conservation m’est plus chere,
peut-estre, que vous ne croyez, mais puisque ce malheur m’est
inevitable, je ne veux pas m’opposer aux arrests de nostre destin. Il
est vray que si le pouvoir que vous m’avez donné sur vos
volontez me laisse encore assez de credit pour n’estre pas
refusée de ce que je vous demanderay, je veux que vous me
promettiez inviolablement que vous ne hazarderez rien mal à
propos, et que dans les plus grands perils vous vous souviendrez qu’il
ne peut arriver de si petit malheur à Silvandre, que Diane ne le
trouve tres-grand. – Les actions, dit le berger, qui condamnent de
temerité, ne sont pas celles que je croy plus dignes du courage
d’un homme, c’est pour cela que vous pouvez croire que je mesnageray ce
que je doibs conserver, et que je n’exposeray point ma vie si mal
à propos, que si je la pers, elle ne me rapporte au moins de
l’honneur, et à la Nymphe de l’utilité. Mais, ma
maistresse, dit-il en continuant, puisqu’il faut que Paris vous possede
et que yous n’avez pas assez de reso-[105/106]lution pour vous en
defendre, pouvois-je desirer de mourir plus glorieusement que dans ces
combats, ny en une saison plus advantageuse pour moy que cette-cy, ou
vous tesmoignez pour le moins que vous avez quelque pitié de mon
infortune. – Mon berger, respondit Diane, vous avez raison de dire que
je n’ay pas assez de resolution pour me defendre d’espouser Paris,
puisque les dieux sont du party de Bellinde, et qu’ils ont
ordonné que je tumbe soubs la puissance de ce nouveau
berger ; mais croyez-moy que, quelque sujet que vous ayez de
rechercher la mort, elle ne vous sçauroit arriver sans qu’elle
me soit extremement sensible et peut-estre insupportable. C’est
pourquoy je vous dis encore un coup que, si vous aymez mon contentement
et mon repos, vous aymerez vostre conservation.
Disant cela, Silvandre luy voulut baiser la main, mais elle qui prit
garde qu’on avoit les yeux sur luy, l’arresta et luy pressa la sienne,
ce qui fut la plus grande faveur qu’il en eut jamais. Et parce qu’elle
eut peur que si elle poursuivoit ce discours, ses yeux ne fussent moins
secrets que sa langue, elle commença de prester l’oreille
à ce que les autres disoient, et alors elle ouyt qu’Hylas
parloit à Tircis de cette sorte : Je ne sçay pas,
Tircis, quel sera l’object que se proposera ton courage, ny pour qui tu
combatras, puisque depuis la perte de cette chere Cleon qui vit encore
dans ta bonne memoire, toutes choses t’ont esté
indifferentes ? – Il me semble, respondit froidement Tircis, que
tu me fais cette demande assez mal à propos, et que tu fais un
mauvais jugement de moy, quand tu penses que pour combattre j’aye
besoin de me proposer quelque interest particulier, comme si je ne
sçavois pas que toutes les actions qui ont un tel object, comme
pour estre estimé vaillant, pour devenir riche, et ainsi du
reste, ne sont que de fausses images d’une veritable valeur. C’est
assez que je sçache ce que je doibs pour bien servir Amasis,
sans que je me propose d’autre recompense que la satisfaction de
l’avoir fait, puisqu’aussi bien la vertu n’a point d’autre prix que
soy-mesme. – Que tu es sçavant ! adjousta Hylas ; mais
encore treuveras-tu que j’ay eu suject de doubter de ton courage,
depuis que j’ay sceu que Laonice t’avoit fait peur. – Si j’ay redoute
les malices de cette fille, repliqua Tircis, ce n’a pas esté par
aucun deffaut de cœur, mais plustost par une horreur que j’avois
conceue de sa meschanceté, et si je ne me trompe, adjousta-t’il,
regardant Hylas et puis Silvandre, tu devrois mettre une grande
difference entre cette crainte qui [106/107] s’oppose immediatement au
courage et cette apprehension qui nous fait craindre d’abord d’une
personne seulement pour la cognoissance de quelque deffaut que nous
sçachons en elle. – Je voy bien, reprit Hylas, que tes yeux
demandent le secours de Silvandre, mais l’heure nous dispense de nous
en entretenir plus longuement ; souviens-toy seulement, je te
prie, que si j’en avois le loisir, je te ferois cognoistre que cette
bergere n’est pas si coupable que tu te la figures. A ce mot il se
leva, pource que Clindor avoit desja commencé à sortir du
pavillon, et Tircis n’eut le temps de luy respondre autre chose, sinon
qu’il croyoit que toute l’eloquence du monde n’estoit pas capable de
luy persuader qu’elle ne fust indigne, non pas seulement de son
amitié, mais de celle du moindre berger de la terre.
Voylà quel jugement Tircis faisoit de l’amour et de la
beauté de Laonice, qui n’estant pas si esloignée qu’il
croyoit, passoit les jours et les nuicts dans la solitude, sans avoir
d’autre entretien que l’ingratitude de ce berger. Ce jour-là
elle estoit venue jusques sur un rocher, qui estant assez esleve,
commande à toute la plaine du Forests ; et d’autant que de
là elle pouvoit distinguer jusqu’aux plus petits arbres, elle
remarqua bien-tost cette armée d’où Polemas attendoit
l’establissement de sa fortune. Au commencement elle en eut peur, mais
enfin s’imaginant qu’il estoit presque impossible qu’on luy fist aucun
dommage dans cette estroitte solitude, où les dieux et Tircis
l’avoient confinée, elle commença de craindre pour son
berger seulement, et bien qu’elle fust assurée qu’il ne l’aymoit
point, et qu’au moment qu’elle s’en estoit separée, elle avoit
receu de tres-grands tesmoignages de sa hayne, elle ne laissoit pas de
desirer sa conservation et d’apprehender que parmy ces desordres il luy
arrivast quelque malheur. Ces considerations luy faisoient respandre
des larmes, que le rocher accompagnoit, des siennes, apres lesquelles
ses souspirs se mesloient à ses regrets, et cela dura
jusqu’à la nuict qui, la conviant à se retirer, luy
laissa pourtant assez de clairté pour retrouver le chemin de son
antre. Et pour ce qu’il estoit esloigné de ce rocher de deux ou
trois cents pas, elle s’amusa en y allant à faire cette chanson.
CHANSON
Tircis, cet ingrat que je sers,
Par un arrest inevitable [107/108]
M’a reduitte dans ces deserts,
Dont l’horreur m’est insupportable :
0 Ciel ! je vay mourir si mon bannissement
Dure plus longuement.
Cruel, c’est icy que les ours
Insensibles comme ton ame
Veillent pour achever les jours
D’une fille qui te reclame,
Et qui s’en va mourir, si son bannissement
Dure plus longuement.
Icy je combats des serpents,
Puis je regarde un vieil satyre
Qui rid des pleurs que je respands,
Et fait des sauts quand je souspire :
0 Ciel ! je vay mourir si mon bannissement
Dure plus longuement.
Dieux, si la pitié de mes maux
A quelque charme qui vous touche,
Ostez-moy tous ces animaux,
Tircis est bien assez farouche,
Aussi bien je mourray si mon bannissement
Dure plus longuement.
Laonice acheva sa charison presque aussitost que
son chemin,
et se mettant dans son antre, que les zephirs avoient
appris à visiter depuis qu’elle y avoit souspire ses
peines, elle y recommença ses premiers exer-
cices, qui n’estoient autre chose que de
prier les dieux, et de faire mille
regrets qu’elle donnoit à toutes
les pensées qui luy parloient
de l’ingratitude de Tircis.
[108/109]