A l’arrivée du secours de Gondebaut, Polemas fit sortir de
Surieu ses machines, et toutes les trouppes qui luy restoient, de sorte
qu’il estoit dans un contentement nompareil, quand il s’imaginoit que
la puissance qu’il avoit entre les mains estoit assez forte pour
reduire en peu de temps Marcilly à sa discretion. Que s’il
venoit quelquefois à penser a ce qu’il avoit appris de la fuitte
de Sigismond, il ne pouvoit se figurer que les armes du fils fussent
capables d’arrester les exploicts de celles du pere. Il n’avoit encore
rien sceu du retour de Lindamor, qui toutefois n’estoit pas si
esloigné qu’il le pensoit estre, car ce chevalier ayant
marché avecque une extreme diligence, estoit desja arrivé
au rendez-vous qu’il avoit donné à Sigismond. Le Prince,
d’autre costé, s’estoit hasté le plus qu’il avoit pu et
avoit si bien fait avancer ses trouppes qu’il joignit Lindamor environ
sur le milieu de la nuict. A peine furent-ils ensemble qu’un espion de
ceux que Lindamor avoit envoyez en divers endroits, leur rapporta que
Rosileon s’avancoit aussi avec dix ou douze mille hommes, et qu’il
estoit desja au deça de Montbrison, dequoy ils furent si
satisfaits qu’ils resolurent de se joindre à luy. Et de fait ils
luy renvoyerent cet espion avec douze de leurs chevaliers pour le
preparer à les recevoir, et puis se remirent en campagne
à la faveur de la nuict. Rosileon qui ne demandoit pas mieux et
qui eust desiré de voir armez, pour la defense d’Amasis, non pas
seulement Sigismond et Lindamor mais tout le monde ensemble, leur vint
à la rencontre le plus avant qu’il put, et dés qu’ils
furent les uns avecque les autres, ils se firent de si grandes caresses
qu’il sembla que le soleil en voulust estre tesmoing, puisqu’en ce
moment [109/110] il commença de dorer les montagnes de la
clairté de ses rayons.
Polemas n’avoit que fort peu dormy, pour l’extreme desir qu’il
avoit de voir la trefve finie, de sorte que s’estant esveillé de
fort grand matin, à peine le jour parut qu’il eut avis des
approches de cette armée. L’estonnement qu’il en eut fut
d’autant plus grand qu’il avoit esté peu attendu; toutefois
trouvant la partie fort esgale, il crut que la perte ou le gain d’une
bataille seroit la decision de leurs differents. Il commença
donc á tous les chefs de son armée qu’ils eussent
à se tenir prests, et pour cet effect il ne fit point de coronne
autour de Marcilly, ny ne dressa aucunes machines, de peur qu’on le
defist plus facilement quand ses trouppes seroient separées.
D’autre costé Lindamor qui sçavoit jusqu’à un
homme qu’elles estoient les forces de Polemas, jugea bien qu’il estoit
difficile que ce rebelle resistast à la valeur et à la
prudence de Sigismond et de Rosileon; et bien qu’il en crust la
desfaite infaillible, il ne laissoit pas de s’affliger extremement
dequoy tant de gens estoient sensibles à l’interest d’un seul
homme, et dequoy le crime d’un particulier ne pouvoit estre puny que
par la mort peut-estre de quinze ou de vingt mille hommes. Ces
considerations le firent resoudre à chercher quelque remede
à ce malheur, et n’en trouvant point de plus favorable que
d’obliger Polemas à demesler cette querelle de seul à
seul, il fit dessein de ne rien espargner de tout ce que je pourroit
attirer à ce combat. Toutefois ne voulant rien entreprendre sans
le consentement de Sigismond et de Rosileon, il leur communiqua sa
resolution en cette sorte: Seigneurs, leur dit-il, je ne doubte point
que vous ne sçachiez aussi bien que moy que toutes ces violences
que Polemas exerce contre Amasis ne tendent à autre chose qu’a
l’usurpation de son Estat. Or puisque la faute de ce rebelle regarde
immediatement une Princesse à qui la naissance et mon
inclination m’ont sousmis, ne jugerez-vous pas que personne ne doit
plus justement que moy la vanger des outrages qu’elle a desja receus de
l’outrecuidance de ce perfide? Ce n’est pas que je ne recognoisse bien
que vous avez le pouvoir de le destruire quand il vous plaira, et qu'il
faut que sa temerité succombe soubs vostre vaillance, mais
considerez, je vous supplie, quels sont les ennemis que vous combattez,
et regardez, s’il est possible, qu’estants presque tous subjects de
Gondebaut ou d’Amasis, vous n’ayez quelque regret de les desfaire. Je
vous conjure donc de ne permettre pas que tout ce peuple perisse par
[110/111] l’imprudence de celuy qui les a souslevez, et d’agreer
qu’à la veue de vostre armée et de la sienne, je chastie
son orgueil par un combat particulier, donnant à ma Princesse ce
que demande son ressentiment qui est le sang du coupable et non pas de
ceux qui n’ont point failly.
A ce mot Lindamor se teut, et Sigismond, sans penser longuement
à ce qu’il devoit respondre: Je meure, luy dit-il, si je n’ay eu
desja cette mesme pensée, et si je n’ay esté sur le
poinct de vous faire pour moy la mesme proposition que vous nous faites
pour vous; je ne sçay quel est Polemas, je ne cognois ny son
visage, ny les qualitez de son esprit, mais j’ay une si forte
inclination à le hayr qu’il n’est difference de condition qui
n’empeschast de mesurer mon espée à la sienne, si je
sçavois par quel moyen l’y pouvoir obliger. – Son courage,
reprit Lindamor, n’est pas si foible qu’il ne puisse estre tenu en
quelque consideration, mais il est accompagné de tant de
mauvaises qualitez qu’il faut avouer que ce qu’il a de mauvais surpasse
de beaucoup tout ce qu’il peut avoir d’estimable. Il est vain et
ambitieux infiniment, jaloux plus qu’homme du monde, et d’un naturel si
pernicieux qu’il ne peut souffrir en autruy les vertus qu’il ne possede
pas. – Il n’est nullement besoin, repliqua Sigismond, que vous me
depeigniez son humeur; il suffit que je sçache ce qu’il a
entrepris contre Amasis et Galathée pour faire que je le
considere comme un homme tres-meschant; je vous dis seulement que si je
pouvois reussir ce que je vous ay desja propose, j’en recevrois une
satisfaction nompareille. – Il me semble, dit Rosileon, que sans
injustice nous ne pouvons refuser à Lindamor la priere qu’il
nous fait. Il est vray qu’estans venus, vous et moy, pour tesmoigner
à la Nymphe que nous ne sommes pas du tout inutiles au bien de
son Estat, je juge qu’il faut qu’il nous donne une occupation digne de
nous, ce qu’il ne peut faire qu’en nous mettant de la partie. –
Seigneur, respondit Lindamor, ce que vous avez desja fait pour secourir
Amasis n’est pas si peu de chose que, de quelque bras qu’elle obtienne
sa delivrance, il ne faille tousjours qu’elle vous en ait la principale
obligation. – Brave Lindamor, adjouta Sigismond en l’interrompant, il
ne faut pas que vous vous en deffendiez, je voy bien où se porte
le courage de Rosileon, et si vous voulez voir Polemas l’espée
à la main, il faut que vous receviez la condition qu’il vous a
proposée. Cela dit, Lindamor est entierement hors d’apparence,
car il n’est personne dans son armée qui soit digne de cet
honneur, [111/112] ny qui l’ose seulement accepter – C’est à
quoy, repliqua Rosileon,
il faut trouver un remede, et je croy que si vous luy envoyez un
desfy pour se battre trois contre trois, il l’acceptera, sans demander,
peut-estre, qui seront ceux que vous aurez de vostre party.
Lindamor recognut bien qu’il falloit ceder à leur
volonté. Cela
fut cause qu’il ne s’y opposa pas davantage et qu’il envoya Philiandre
avec un herault pour porter ce desfy à Polemas.
DESFY
DE LINDAMOR
A POLEMAS
Si je ne sçavois farfaittement que Polemas a du
courage, je craindrois qu’il fist quelque difficulté de recevoir
le combat qe je luy presente, et dont luy-mesme fera les conditions;
mais l’ayant desja veu dans une occasion, je me promets quil sera
bien-aise d’achever maintenant ce qu’alors nous ne fismes que
commencer; j’auray pour tesmoings de mon action vostre armée et
celle où je suis et pour compagnons de mon sort deux chevaliers
qui combattront de mon costé, s’il
s’en trouve deux qui se veuillent perdre pour vous. Faites donc que je
sçache promptement vostre volonté, et puisque vostre
perte est inevitable, souvenez-vous que vous ne sçauriez mourir
plus glorieusement que soubs les armes de Lindamor.
Aussi-tost que Polemas l’eust achevé de lire: Il est vray,
dit-il, que si sa valeur est egale à sa presomption, je n’auray
pas à vaincre un foible ennemy, mais je me doubte bien qu’il
n’aura pas sur moy tous les avantages qu’il espere.
A ce mot, ayant promis à Philiandre qu’il auroit sa responce
dans une heure, il alla consulter Listandre et Argonide sur ce qu’il
avoit à faire, puis ayant achevé de resoudre toutes
choses, il revint où Philiandre estoit, et luy fit cette
responce: J’accepte le combat que Lindamor me presente, soubs les
conditions qu’il trouvera escrites dans ce papier que vous, luy
donnerez, et afin que ma diligence luy fasse cognoistre le desir que
j’ay de voir finir ses esperances avecque sa vie, dites-luy que dans
deux heures Argonide, Listandre et moy serons à cheval.
A ce mot Philiandre luy jetta un gand que Polemas receut, et s’en
estant retourné où estoit Lindamor, il luy conta le
succez [112/113] de sa commission, et luy remit le papier de Polemas.
Ce chevalier l’ouvrit au mesme instant, et l’ayant fait voir aux deux
Princes, ils virent qu’il disoit ainsi.
RESPONCE DE POLEMAS
AU DESFY DE LINDAMOR
Vous estes arrivé bien à propos pour conserver
à ma reputation l’esclat qu’elle eust en quelque façon
perdu, par le blasme qu’on m’eust donné de n’avoir vaincu que
des femmes; ma gloire n’avoit plus besoing que de vostre retour, et
puisque le Ciel l’a accordé à mes desirs, je me resjouys
dequoy il ne me reste plus qu’à vous vaincre pour jouyr des
faveurs qu’on devoit plustost à mon merite qu’à vostre
vanité. Vous me verrez donc aujourd’huy en l’estat d’un homme
qui doit triompher de son rival et de sa maistresse, et comme j’ay pu
obliger trente mille hommes à vouloir combattre pour moy, vous
ne devez pas douter que je n’en trouve deux qui se tiendront honorez de
suivre ma fortune. Donc, puis que vous avez laissé à mon
choix les conditions du combat, voicy celles que je vous propose, qui
seront suivies, si vous n’y trouvez rien qui repugne à vostre
sentiment.
La mort de Lindamor ou de Polemas sera la seule decision du combat.
Il sera permis au premier vainqueur de secourir ses deux amis.
Les armées suivront le party du plus fort.
Et ne sera permis aux victorieux d’exercer sur les corps de leurs
ennemis vaincus aucun acte qui puisse rendre leur memoire moins
glorieuse.
Telles furent les conditions sous lesquelles Polemas accepta le
desfy de Lindamor, ausquelles Sigismond he treuva rien qui ne fust
juste. Rosileon seulement protesta que celle qui obligeoit les
armées à suivre le party du victorieux se devoit entendre
de celle que Lindamor avoit ramenée d’aupres de Childeric: Car,
dit-il, pour ce qui me touche, je sçay bien assurément
qu’il n’est pas un des miens qui ne meure pour me vanger, ou pour
retirer Rosanire de la puissance de Polemas; Seigneur, adjousta
Lindamor, les dieux combattront sous nos armes, puisqu’ils favorisent
la justice; donnons seulement à ce traistre le contentement
qu’il demande, et souvenez-vous que ce sera le dernier [113/114]
apporté quelque retardement en ce dessein, consentit à
tout ce qu’il voulut et proposa qu’il seroit bon d’avertir Amasis de ce
qui s’estoit desja passé entr’eux, mais Lindamor et Sigismond se
treuverent d’une contraire opinion, et luy dirent qu’en cas que le
combat se terminast en leur faveur, le plaisir de la Nymphe seroit
d’autant plus grand qu’il la surprendroit mieux et qu’aussi en cas
qu’il reussist à la gloire de leurs ennemis, il seroit tousjours
meilleur pour la Nymphe de n’avoir point esté en estat
d’esperer, que de s’estre veue en un mesme temps portée de
l’esperance d’un bien, à l’assurance d’un grand mal. Sur cette
resolution Lindamor envoya à Polemas qu’il combattroit sous les
conditions qu’il avoit faites, et de fait il en fit publier les
articles, et de son costé Polemas en ayant fait de mesme, ils
allerent vestir leurs armes, et se pourvoir des meilleurs chevaux
qu’ils purent choisir.
Les choses estoient en ces termes, cependant qu’Amasis qui ne
sçavoit rien de ce qui se passoit hors de la ville, avoit
tellement
augmenté son desplaisir qu’elle en estoit presque hors d’elle-
mesme. Elle avoit eu une tres-mauvaise nuict, mais quand le jour
parut, et qu’il permit qu’on peust voir l’armée de Sigismond, de
Rosileon et de Lindamor, (que cette princesse affligée crut
estre
encore un renfort de secours à Polemas), à peine qu’elle
n’aydast
à se desfaire. Elle desira cent fois la mort, et se fascha
contre le
soleil, dequoy il ne permettoit pas que ses yeux demeurassent
couverts de tenebres eternelles: Ah! dit-elle, que ce jour me
sera funeste, puisque, me privant de mon Estat et de Galathée,
il me doit ravir ce que j’ay de plus cher au monde! Helas! que la
parole des hommes est mensongere, et que foibles sont les esperances
qu’on bastit sur de si fragiles fondements! A ce mot elle
se teut pour seicher son visage que ses larmes avoient desja tout
mouillé. Puis reprenant la parole: O Ciel! adjousta-t’elle,
comment souffres-tu tant d’injustice? Ne puniras-tu point Lindamor
de sa negligence, et Rosileon du mespris qu’il a fait de sa foy que
je gardois comme pour ostage des promesses d’Argire? Ah! que
je suis folle de te faire cette demande, comme si je ne sçavois
pas
que tu favorises les crimes, puisque tu laisses impunie la perfidie
de Polemas !
Avec semblables paroles, cette Nymphe esplorée alloit exprimant
une partie de sa douleur, quand Godomar, Damon, Alcidon, Adamas, et
quelques autres chevaliers, que cette nouvelle puis-[114/115]sance
n’avoit pas mis dans une moindre peine qu’elle, l’allerent treuver
apres avoir visité les portes et les murailles. Elle estoit
alors sur le haut d’une des tours du chasteau, d’où elle
consideroit les forces qu’elle croyoit luy estre ennemies, et voyant
cette plaine, autrefois si fertile en moissons, ne porter alors que des
hommes armez, et de qui les picques dressées ressembloient
à une espaisse forest: Pitoyables dieux! disoit-elle, que voicy
un deplorable changement, et que vous m’apprenez bien aujourd’huy
combien est grande l’imprudence de ceux qui cherchent quelque repos
assuré dans la possession des choses humaines! Disant cela, elle
tenoit les yeux si fort attachez sur les deux armées qui
n’estoient desja plus esloignées l’une de l’autre que de cinq ou
six cens pas, qu’elle ne s’apperceut point de l’arrivée de
Godomar, qui la surprenant dans cette profonde douleur, peu s’en fallut
qu’il n’achevast de la faire mourir. Elle crut d’abord que la ville
estoit ouverte à la fureur des ennemis, et la peur s’estoit
tellement emparée de son ame (grande marque de la foiblesse de
ce sexe) qu’elle s’imagina, au premier bruit que firent les armes du
Prince, que c’estoit Polemas qui la venoit esgorger. Elle fit donc un
grand cry, apres lequel une sueur froide la saisissant, et les jambes
venants à luy desfaillir, elle tumba comme morte entre les bras
de Godomar.
Adamas, estonné de cet accident, courut aux remedes qui la
pouvoient secourir, et cela fut cause que Rosanire, Galathée et
Dorinde, qui ce soir-là avoient couché dans une mesme
chambre, en furent incontinent adverties. Elles accoururent donc au
secours de la Nymphe, mais quand elles arriverent aupres d’elle; elle
estoit desja revenue de sa pasmoison. Galathée fut la premiere
sur qui Amasis jetta les yeux, et pource que cette jeune princesse
avoit le visage tout couvert de pleurs: Ah ma fille! luy dit-elle, que
nos larmes sont hors de saison et qu’elles sont bien une marque de
nostre peu de courage, puisque dans le desespoir où nous sommes,
nous devrions bien mieux sçavoir mourir que pleurer. – Madame,
respondit Godomar, quelque suject qu’elle eust de ne vivre plus, sa
mort precipitée la condamneroit devant les dieux, et seroit
plustost une preuve de manquement de courage qu’une marque d’en avoir
beaucoup. Ceux qui par la crainte de quelque peine avancent
temerairement leurs jours sont veritablement ceux qui manquent de
hardiesse et qui se portants d’une extremité à l’autre
vont de la timidité au desespoir; il vaut bien mieux qu’elle
obeysse [115/116]
patiemment à ce que le Ciel ordonne, puisqu’il est croyable
qu’elle en recevra plus de contentement qu’elle n’en auroit en sa mort.
– Le contentement qu’elle doit attendre, reprit Amasis, est si peu
considerable que s’il n’y avoit point d’autre suject qui luy fist
desirer de vivre, elle pourroit de bonne heure se disposer à
mourir, mais s’il est vray que pour espreuver jusqu’où peut
aller nostre malheur, il faut que nous vivions encore ; et bien,
Galathée, ne mourrons point sans que Polemas perisse avecque
nous. A ce mot elle se teut, et laissant voir sur son visage plus
d’assurance qu’elle n’en avoit encore tesmoigné, elle fit assez
cognoistre en cet instant qu’elle avoit fait quelque resolution bien
estrange. Galathée, que les douleurs d’Amasis perçoient
jusqu’au plus profond du cœur, ne respondit que par ses larmes, qui se
voyants suivies de celles de Rosanire et de Dorinde, paroissoient plus
enflées et sembloient s’enorgueillir d’avoir une si belle
compagnie.
Damon d’autre costé, qui ne pouvoit resister aux atteintes que
la pitié luy donnoit, s’efforçoit autant qu’il luy estoit
possible de destourner ses yeux de dessus ces belles filles, et de
bonne fortune les ayant alors tournez du costé de la plaine
où les deux armées paroissoient en tres-bel ordre, il vid
sortir de l’une trois chevaliers sans autre compagnie que de trois
trompettes et de trois escuyers qui portoient des lances. L’addresse
avec laquelle ils faisoient aller leurs chevaux luy plut
extremément, quelque haine qu’il eust contre tous ceux qui
estoient du party de Polemas, de sorte qu’ayant appellé Godomar,
et luy ayant montré la contenance de ces chevaliers, Alcidon
s’avança aussi pour les voir, puis Adamas, et enfin Amasis et
les dames qui estoient aupres d’elle, qui ne sçachants toutes,
quel pouvoit estre leur dessein, resolurent de ne partir point de
là, qu’elles ne sceussent à quoy se termineroit cette
action.
Celadon cependant avoit desja prié Adamas d’executer la
resolution qu’ils avoient prise le jour auparavant ; mais le Druide
l’ayant remis au lendemain, à cause des affaires qu’il avoit
touchant l’arrivée de ces nouvelles trouppes, il fut contraint
de s’en retourner aupres d’Astrée, et cette belle bergere ayant
appris par le discours de Caladon qu’elle avoit encore le reste de la
journée à vivre aupres d’Alexis ; en tesmoigna un
contentement aussi grand qu’elle le pouvoit ressentir parmy les
afflictions qui troubloient alors l’esprit de tout le monde. Clindor
n’estoit desja plus dans sa maison, Diane, Silviandre, Phillis,
Lycidas, Hylas, Stelle, [116/117] Alexis et Astrée estoient tous
venus avecque luy sur les murailles de la ville, pour voir les
nouvelles trouppes qui avoient paru, mais ils n’y eurent pas
demeuré environ un quart d’heure qu’ils apperceurent les trois
mesmes chevaliers que Damon avoit desja veus, et pour ce qu’il leur
sembla que ces trompettes et ces escuyers n’estoient pas là sans
quelque sujet, ils en attendirent le succez, et virent qu’il arriva de
cette sorte.
Sigismond, Rosileon et Lindamor qui estoient les trois chevaliers dont
nous avons parlé, ne parurent pas plustost sur les rangs que
Polemas, Argonide et Listandre se laisserent voir de leur costé,
mais si bien armez et en si bon estat qu’il estoit impossible de n’y
rien ajouter. Ils avoient aussi leurs escuyers et leurs trompettes, de
sorte que dés qu’ils furent en presence les uns des autres, les
trompettes s’escarterent un peu, et les escuyers leur ayants remis
leurs lances, au premier signal qui fut donné, ils partirent si
furieusement et se rencontrerent avecque tant de force que du bruit des
esclats tous les rochers d’alentour en retentirent. Amasis s’estonna de
la nouveauté de ce spectacle, et demandant la cause de ce combat
à Godomar : Il seroit difficile, Madame, luy respondit-il, que
nous la pussions apprendre que d’eux-mesmes, mais il est croyable
qu’estans peut-estre d’une mesme condition, et n’ayans pas esté
bien reiglez touchant les commandements qu’ils pretendent en cette
grande armée, l’ambition et la jalousie sont cause qu’ils en
viennent là, et qu’ils veulent decider par les armes les
differends dont ils n’ont pu demeurer d’accord.
La Nymphe trouva beaucoup d’apparence à cela, et cependant elle
prit garde qu’ils avoient achevé leur premiere course, dont
l’avantage ne fut pas esgal pour tous.
Rosileon rompit sur Listandre, et son coup ayant donné sur
l’espaule droitte, desfit les courroyes qui attachoient la cuirasse au
brassal sans luy faire point d’autre dommage. Listandre rompit aussi
tres-bien, mais n’ayant rencontré que le milieu du plastron, sa
lance fit trois esclats, et se brisa jusqu’aupres de la poignée.
Sigismond, de qui l’adresse et la valeur estoient en mesme
degré, et qui avoit à combattre un ennemy qui possedoit
toutes les qualitez que doit avoir un bon chevalier, donna et receut
presque en mesme lieu, car son coup porta sur la bouche du casque et la
pointe de sa lance a estant demeurée, blessa un peu Argonide
à la levre, et luy receut le coup soubs l’œil gauche, mais si
heureusement qu’il ne fit que glisser. Lindamor à qui la vie de
Polemas [117/118] estoit desormais odieuse, courut sur luy et le
rencontra si à propos qu’il luy fit vuider les arçons, de
sorte que pour n’avoir point d’avantage, il mit incontient pied
à terre, et l’espée à la main, l’aborda, comme il
achevoit de se relever.
Cependant Rosileon et Listandre avoient repris de nouvelles lances, et
à cette seconde course, le coup du Prince fut tel, qu’ayant
frappé où le bras de Listandre estoit desarmé, il
y fit une si grande ouverture, que le chevalier ne pouvant plus tenir
de lance ny d’espée, et perdant le sang et la parole, tomba mort
à trente ou quarante pas de là. Sigismond rompit
jusqu’à trois lances contre Argonide, et voyant qu’il n’avoit
que fort peu d’avantage sur luy, il s’avança et luy dit :
Chevalier, nos lances ont fait leur office, et puis que ta resistance
dure encores, voyons si nos espées seront plus puissantes pour
terminer nostre combat. Argonide qui se sentoit un peu blessé et
qui recognoissoit assez combien estoit injuste entrepris ce combat ;
toutefois, voyant que sans la perte de son honneur, pour la
conservation duquel il eust perdu mille vies, il ne pouvoit refuser
l’offre de son ennemy : Brave chevalier, luy respondit-il, je seray
tousjours prest à tout ce que tu voudras, et si mon courage ne
me trompe, ton espée ne me fera pas plus de mal que ta lance.
Disant cela, ils mirent tous deux la main à l’espée, et
commencerent à se chamailler avecque tant de violence qu’on
voyoit sortir le feu de leurs armes comme d’un fer bien ardent que le
mareschal frappe sur une enclume. Polemas cependant disputoit sa vie
contre Lindamor, de qui l’adresse luy faisoit tousjours quelque
nouvelle playe, mais enfin ce rebelle se voyant couvert de sang, et
blessé en divers endroits, resolu de chercher dans son desespoir
ce qu’il ne pouvoit trouver dans sa propre vaillance, employa toutes
ses forces à faire un dernier effort, et se jettant à
corps perdu sur Lindamor, le voulut jetter par terre. Lindamor qui ne
s’estoit point troublé dans le combat, cognut facilement son
dessein, et luy desrobant en mesme temps l’espée et le pied, il
luy donna un tour à la jambe si subtilement qu’il le renversa de
son long sur la poussiere. Polemas ne laissa pas de faire encore
quelque resistance, mais Lindamor ayant retiré son espée,
luy choisit le defaut de la cuirasse et la luy mit si avant dans le
corps qu’elle en sortit plus tard que son ame.
Rosileon qui ne croyoit pas que son ennemy deust mourir du [118/119]
coup qu’il avoit receu, ne le vid pas plustost choir de son cheval
qu’il mit pied à terre, mais s’estant approché de luy, et
luy ayant veu rendre le dernier souspir, il remonta incontinent. Cela
arriva au mesme temps que Lindamor se fut desfait de Polemas, de sorte
qu’il ne restoit plus qu’Argonide, qui se souvenant des conditions du
combat, et voyant approcher Rosileon et Lindamor, se recula deux ou
trois pas et parla à Sigismond de cette sorte : Chevalier,
à l’espreuve que j’ay faite de ta valeur, je recognois que tu
n’as pas besoin d’assistance pour achever de me surmonter. Voyla tes
amis qui viennent à moy ; si tu veux que la gloire de m’avoir
vaincu te demeure entiere, ne souffre pas qu’ils me fassent aucun tort.
Sigismond admirant le courage de son ennemy, et jugeant qu’il eus
testé dommage de le perdre : Ne croy point, luy respondit-il,
que je permette qu’autre bras que le mien emporte dessus toy la
victoire qui m’est infaillible. Il est vray que si le desir que j’ay de
te laisser vivre se rencontre avecque celuy que tu dois avoir de ne
mourir point pour une cause si peu honorable, rends-moy ton
espée, et je te promets sur ma foy qu’il ne la pouvoit disputer
contre trois : Tiens, genereux chevalier, dit-il, luy tendant son
espée, l’honneur d’avoir esté vaincu de ta courtoisie
m’est aussi cher que la gloire d’avoir surmonté la moitié
de l’univers. Alors Sigismond prit l’espée, et Rosileon et
Lindamor estans arrivez aupres d’eux, ils ouyrent qu’il luy respondit
ces mesmes mots : Quelque grand qu’eust pu estre l’avantage que j’eusse
eu sur toy, j’eusse tousjours confessé que je le devois au
bon-heur de mes armes plustost qu’à ma propre valeur. Toutefois,
puis que tu me cedes librement une victoire que tu me pouvois encore
disputer, voyla, dit-il, luy redonnant son espée, tes armes que
je te rends, pourveu que tu me promettes de ne les porter jamais contre
le service d’Amasis. Argonide l’ayant juré solemnellement,
Lindamor envoya à Ligonias qui estoit demeuré seul
conducteur de l’armée de Polemas, pour sçavoir de luy
s’il obeyroit aux conditions du combat dequoy Ligonias mesme luy estant
venu rendre responce, et s’estant soumis à tout ce qu’il
ordonneroit, Lindamor commanda qu’on prist la teste de Polemas, et que
le reste du corps fust enterré fort secrettement avec celuy de
Listandre, puis tous ensemble tournerent leurs pas du costé de
la ville.
Amasis qui durant toute cette action n’avoit jamais osté ses
[119/120] yeux de dessus les combatans, fut attaquée de cent
differentes pensées, et comme il n’est point de malheur si grand
qu’il ne laisse aux plus miserables quelque petit sujet d’esperer,
cette Nymphe s’alloit quelquefois imaginant que, peut-estre, de ce
desordre il reussiroit quelque chose à son avantage. Toutefois
ce penser ne la flattoit pas longuement, car venant à considerer
qu’ils estoient tous ses ennemis, et qu’il y avoit de l’apparence que
ce comabt n’avoit esté commencé que pour sçavoir
lesquels d’entr’eux emporteroient la gloire de luy faire le plus de
mal, elle se remettoit dans son apprehension ordinaire, et perdoit en
ce moment toute l’esperance que ses premieres pensées luy
avoient fait concevoir. Elle ne fut pas long-temps sans prendre garde
que les vainqueurs, au lieu de retourner dans leur armée, s’en
venoient droit à Marcilly : cela fut cause qu’elle en advertit
Godomar qui, non plus qu’elle, ne se pouvant imaginer quelle seroit la
fin de cette avanture, trouva bon d’envoyer Adamas à la porte,
afin d’ouyr ce qu’ils proposeroient.
A peine le Druide y fut arrivé que nos vainqueurs s’y
rencontrerent, qui criants à pleine voix, LIBERTÉ,
LIBERTÉ, mirent l’esprit d’Adamas dans un tel estonnement qu’il
douta si ce qu’il voyoit n’estoit point un songe. Le peuple qui ne
respiroit qu’apres ce contentement, fut si sensible à cette
parole, qu’à l’instant mesme il courut par les carrefours, et
criant aussi LIBERTÉ, LIBERTÉ, fit que cette voix penetra
les murailles du chasteau et arriva jusqu’aux oreilles de la Nymphe.
Elle en changea deux ou trois fois de couleur, bien qu’elle sceust que
le plus souvent la voix du peuple est la voix des dieux ; elle doubtoit
de ce qu’elle devoit esperer, tant elle avoit de sujet de craindre. En
fin Adamas luy vint assurer que les dieux avoient eu pitié
d’elle, que Polemas estoit mort et que celuy qui l’avoit vaincu
demandoit qu’on luy permist de la venir saluer, afin qu’il pust
sacrifier à ses pieds les despouilles de ce temeraire.
A cette nouvelle, Amasis fut surprise d’une si grande joye que ne
pouvant respondire, elle pria Godomar de suppleer à son deffaut,
et le Prince ayant treuvé qu’il n’y avoit point de peril
à leur ouvrir les portes, puisqu’ils estoient en si petit
nombre, Adamas partit pour cela, et Godomar luy-mesme,
accompagné presque de tous les chevaliers qui estoient dans la
ville, leur alla à la rencontre.
La nouveauté de cet accident et le bruit que les trompettes
faisoient dans les rues firent asembler tout le peuple, de sorte que
[120/121] Lindamor treuva la ville mieux garnie qu’il ne pensoit pas
qu’elle fust. Adamas courut devant advertir Amasis de leur
arrivée, Godomar se mit à costé de Sigismond, qui
voyant bien que son frere ne le cognoissoit pas, rioit sous ses armes
du plaisir qu’il avoit de le voir deceu. Damon se mit à la main
gauche de Rosileon, et Alcidon se mit au milieu de Lindamor et
d’Argonide. En cet ordre, ils arriverent au chasteau, et Adamas estant
venu les recevoir à la porte, les conduisit dans une grande
sale, où Amasis estoit desja, accompagnée de toutes ses
nymphes et de toutes les autres dames qui estoient venues à
Marcilly. Dés qu’ils furent entrez, Amasis se leva de son siege,
et Lindamor s’estant avancé (comme il avoit esté resolu
entr’eux) : Madame, dit-il assez haut, et mettant un genouil en terre,
en fin vos plaintes ont touché le Ciel, et la justice de vostre
cause nous a fait partir d’une contrée où Mars employoit
nostre courage et nos armes, pour venir rendre à vos peuples la
liberté qu’ils desirent, et à vous le repos que vous
apporte servira d’une preuve irreprochable de sa desfaite et de ma
fidelité. A ce mot il la prit des mains de son escuyer, et la
jetta aux pieds d’Amasis ; mais la Nymphe destournant ses regards et
relevant le chevalier : Quelques graces, respondit-il, que je vous
pusse rendre, pour le bien-fait que je reçoy de vostre valeur,
elles seroient tousjours moindres que la volonté que j’ay de le
recognoistre ; que si vous voulez que je jouysse d’un parfait
contentement, ostez-moy le visage de ce rebelle, et souffrez que je
voye celuy de mon liberateur. Lindamor ne pouvant resister à ce
commandement, desfit son casque, et se panchant pour baiser la robe de
la Princesse, il en fut empesché par elle-mesme, qui le
reconoissant et le pressant entre ses bras, ne put toutefois luy dire
autre chose sinon : Ah Lindamor ! ah Lindamor !
Si Galathée fut ravie du retour de son chevalier, j’en laisse
juges ceux qui ont quelquefois aymé ; tant y a qu’elle en
demeura comme immobile, et que disputant entre l’amour et le respect,
elle fut tellement transportée qu’elle fit un manquement contre
l’un et contre l’autre.
En fin Amasis ayant donné quelque tresve à ses caresses,
Lindamor luy presenta Sigismond et Rosileon, et luy dit ; Madame, voyla
des chevaliers à qui bien plus justement qu’à moy sont
deues les faveurs que vous me faites et qui, avec plus de droit,
meritent le titre de vos liberateurs ; leur courage a franchy des
difficultez [121/122] estranges, et n’a point treuvé d’obstacles
qu’il n’ait genereusement surmontez pour vous secourir.
Alors les deux princes s’estant avancez, et la Nymphe les recevant avec
un visage où la joye estoit peinte ; Mais, dit-elle, brave
Lindamor, à quoy sert de m’en raconter les merveilles, et de me
les rendre considerables par les obligations que je leur ay, si vous ne
me contentez dans l’envie que j’ay de les cognoistre, et si je voy
qu’eux-mesmes refusent de me donner cette satisfaction ? – Madame,
respondit Lindamor, ne vous estonnez pas de leur silence ; ils sont
veritablement chevaliers, et cette loy qui rend leur parole inviolable
fait qu’ils ne se descouvrent point, car ils ont juré de ne se
faire jamais cognoistre, si vous n’obtenez de quelques dames qui sont
aupres de vous qu’elles ne dénieront point les faveurs qu’ils
ont envie de leur demander.
La Nymphe qui mouroit d’envie de voir ces personnes qu’elle estimoit
desja si cherement : Je croy, repliqua-t’elle, que si c’est une chose
qu’elles puissent accorder legitimement, elles m’ayment assez pour y
consentir. Ce que la pluspart des dames ayant protesté,
Sigismond osta son armeure de teste, et saluant Dorinde : Ce que je
veux de vous, luy dit-il, n’est autre chose qu’un pardon que je vous
demande pour tant de maux que je vous ay causez depuis vostre sortie de
Lyon. – Et moy, dit Rosileon, s’estant aussi descouvert le visage, ce
dequoy je vous requiers, belle Rosanire, est que vous observiez
desormais ce que vous avez promis à mon amour, et qu’obeyssant
aux volontez de Policandre, vous me receviez pour vostre mary. A peine
Amasis permit à ces belles filles de respondre, car ayant ouy
nommer à Godomar le nom de Sigismond, et cognoissant Rosileon,
elle courut les embrasser avec tant de contentement qu’il seroit
impossible de le redire. Adamas n’eut pas plustost rendu ce qu’il
devoit à l’arrivée de ces deux princes, et au retour de
Lindamor, qu’il se desroba de la troupe pour aller advertir Clindor du
contentement qu’Amasis avoit receu. Il treuva chez luy tous les
bergers, et leur ayant dit le nom et la qualité des vainqueurs :
Mes enfants, leur dit-il je me resjouys dequoy tous nos ennemis sont
morts en la personne de Polemas, et dequoy, par le sang que Lindamor a
tiré des veines de ce rebelle, les dieux ont conservé le
vostre. – Je vous jure, mon pere, dit Hylas, en l’interrompant, que
j’en suis pour le moins aussi content que vous, car j’ay tousjours plus
apprehendé une flesche de nos ennemis, quand elle n’eust deu
attaindre que [122/123] la pointe de mon pied, que cent de celles dont
on nous persuade qu’Amour nous blessé le cœur. – Les blessures
de l’ame, adjouta Silvandre, sont pourtant bien plus dangereuses que
celles du corps. – Ouy, aux melancoliques, repliqua l’inconstant, mais
à moy, qui treuve en un moment cent fois plus de remedes qu’il
n’en faut pour guerir de quelques maux dont la mienne puisse estre
atteinte, j’aymerois mieux, comme j’ay desja dit, avoir trente
blessures en l’ame qu’une petite esgratignure sur le corps. – Le Ciel,
dit le Druide, vous a par sa bonté garentis de tout le mal que
vous pouviez craindre, et je proteste que, quelque grand que soit
l’interest que j’ay pour le repos d’Amasis, je ne reçois pas
moins de contentement de vostre conservation que de la sienne. – Le
Ciel, dit Astrée, nous a fait voir des marques de sa
pitié ; mais que n’eust-il point accordé aux
supplications et aux vœux d’Alexis, puisqu’à la seule
volonté qu’elle a eue de le prier, elle a obtenu nostre
delivrance ? – Les dieux, respondit Alexis, ont hasté leur
secours, pour montrer que le bon droict d’Amasis les pouvoit toucher
plus puissamment que toutes mes prieres, dont le pouvoir est si petit
qu’il est presque impossible qu’elles obtiennent jamais ce qu’elles
demandent. – Ah ! ma maistresse, adjousta Astrée, pardonnez-moy
si je dis que, pour faire que cela fust, il faudroit qu’elles ne
fussent adressées qu’à des marbres, car il n’est pas
possible, si on a de la raison, qu’on vous refuse jamais quelque chose
que vous puissiez desirer ; et pour moy, je dis bien sans flatterie
qu’il n’est rien au monde dont vous me voulussiez requerir que je ne
vous accordasse fort librement. – Prenez garde, mon serviteur,
respondit Alexis, que vous ne vous engagiez à des promesses
qu’apres vous ne veuilliez pas observer. – Non, non, dit Astrée,
je n’ay rien d’excepté pour cela ; je le dis encore une fois, et
le jure par tout ce que je puis jurer, que vous pouvez tout sur ma vie
et qu’il n’est rien que je ne fisse pour vous plaire et pour vous
obeyr. – Nous le verrons quelque jour, adjousta Alexis, cependant n’en
perdez pas la memoire, et souvenez-vous que vous l’avez promis en trop
bonne compagnie pour vous en pouvoir jamais desdire, sans estre
blasmée de trop de legereté.
Ils tindrent encore quelques propos, apres lesquels le Druide s’en
retourna au chasteau, pour faire souvenir Amasis de la liberté
qu’elle avoit promise à Peledonte ; et dés qu’il luy en
eut ouvert le discours, la Nymphe l’envoya retirer des cachots, et luy
par-[123/124]donna son crime avecque tant de douceur que jamais depuis
ce chevalier ne faillit contre ce qu’il devoit à son service.
Adamas representa encore à la Nymphe ce que ses subjects avoient
souffert depuis la rebellion de Polemas, et l’extremité en
laquelle ils estoient alors, ayants pour le moins soixante mille hommes
sur les bras, dequoy la Nymphe eut tant de compassion qu’elle resolut
de ne rien espargner de tout ce qui pourroit servir à leur
soulagement. Elle communiqua donc son dessein à Sigismond,
à Rosileon et à Godomar, qui dés l’heure mesme
mirent si bon ordre à tout, que le lendemain les trouppes furent
congediées et luy donna une lettre pour Gondebaut, et Rosileon
escrivit à la Reyne Argire les succez qui luy estoient arrivez.
Apres cela, la Nymphe les conduisit au temple, pour estre tesmoings des
graces qu’elle vouloit rendre aux dieux pour l’avoir portée en
si peu de temps de la crainte d’un esclavage à la jouyssance
d’une entiere liberté. Le reste du jour ne fut employé
qu’en passe-temps et en festins, de sorte que dans l’excez de cette
joye Amasis oublia tous ses malheurs passez. La seule mort de Clidaman
luy revint en la memoire, et cela fut cause qu’elle tira Lindamor
à part, pour apprendre de luy ce qu’il avoit fait depuis la
perte de son fils. Ce chevalier qui ne desiroit rien avecque plus de
passion que de luy tesmoigner son obeissance, se disposa de contenter
sa curiosité ; et cependant que les princes et les chevaliers
s’entretenoient avecque les nymphes et les dames qui estoient dans la
chambre, il luy tint ce discours.
SUITTE DE L’HISTOIRE
DE CHILDERIC, DE SILVIANE ET D’ANDRIMARTE
Je ne sçay, Madame, si le chevalier que je vous envoyay apres la
mort de Clidaman s’acquitta bien de la commission que je luy avois
donnée, et s’il vous redit bien fidellement toutes les
circonstances qui estoient arrivées en la disgrace de Childeric.
– Il nous raconta, respondit Amasis, la passion que ce jeune roy avoit
eue pour Silviane, les desseins qu’il eut pour rompre le mariage
d’Andrimarte et d’elle, les violences qu’il fit dans la maison de cette
[124/125] nouvelle femme en l’absence de son mary, la fuitte de
Silviane sous un habit de garçon, et enfin la revolte du peuple
et la perte de mon fils, qui fut presque accompagné de la
vostre, car il me dit qu’en cette rencontre vous fustes
extremément blessé. – A ce compte-là, Madame,
reprit Lindamor, il n’oublia rien de ce qu’il avoit à vous
raconter ; mais pour ce que vous n’avez pas sceu de quelle façon
Silviane et Andrimarte se retrouverent, ny ce qui leur arriva en se
retirant dans la Gaule Armorique, dont Semnon les avoit faits
seigneurs, je vous en rediray les particularitez, comme les ayant
apprises par eux-mesmes, car Andrimarte qui me fait l’honneur de
m’aymer, passant par la cité des Rhemois pour se plaindre
à la reyne Mathine de l’impudicité de son fils, prit
aussi la peine de me visiter dans le lict où me retenoient mes
blessures, et m’en raconta les accidents de mesme que vous les
entendrez.
A ce mot, Lindamor se teut pour un peu, puis il reprit la parole de
cette sorte : Les remontrances que Guyemants fit à Childeric
eurent tant de pouvoir sur l’esprit de ce jeune roy qu’il resolut en
son ame, et protesta mille fois de ne retomber jamais dans une
semblable faute. Mais un peuple esmeu n’estant pas beaucoup
dissemblable à ces torrents qui dans leur premiere furie
emportent tout ce qui leur resiste, il fallut que Childeric cedast
à ceux qui s’estoient eslevez contre luy, et qu’il recogneust
que pour la reparation d’un crime, ce n’est pas tousjours assez que de
s’en repentir. Il se sauva donc en habit incognu aussi-tost qu’il eut
partagé avec Guyemants la piece d’or ; et pour ce que, dans
l’apprehension où il estoit, il ne croyoit pas trouver de la
seureté qu’en ceux dont il avoit desja esprouvé la
fidelité et le courage, il voulut, bien que je fusse grandement
blessé, que je l’accompagnasse jusques chez Bassin, duc de
Turinge, entre les bras duquel il avoit fait dessein de se refugier.
Moy qui depuis la mort de Clidaman avois oublié d’aymer ma vie,
je consentis à tout ce qu’il voulut, et quelque cognoissance que
j’eusse du peril où je m’allois exposer, je ne receus pas
seulement une consideration de celles qui m’en pouvoient divertir.
Ainsi nous partismes apres qu’il eut dit adieu à Guyemants, qui
ne le vid point partir sans donner des larmes à cette fascheuse
separation. Childeric fit voir en ce départ la generosité
de son courage, qui estoit la seule bonne qualité qu’il avoit,
car sans changer seulement de couleur : Cher amy, dit-il à
Guyemants, je pars pour suivre le conseil que vous m’avez donné,
et veux [125/126] bien que vous croyez que mon esloignement est une
tres-grande marque de ce que vous pouvez aupres de moy ; sans vous,
j’aurois lavé de mon sang la faute que j’ay commise, et n’aurois
pas vescu un moment apres la perte de ma coronne, mais puis que vous me
promettez de travailler à mon restablissement, je veux vivre,
afin que vous cognoissiez que je ne desespere point du secours que je
ne puis recevoir que de vostre prudence.
A ce mot l’ayant prié de nouveau de s’y employer soigneusement,
et l’ayant embrassé mille fois, nous montasmes à cheval,
accompagnez des chevaliers Segusiens que j’avois alors aupres de moy,
et dans peu de jours nous arrivasmes en la cité des Rhemois,
où Childeric voulut passer pour donner luy-mesme à sa
mere les nouvelles de son exil. Ce fut la plus pitoyable chose du monde
de voir cet abord, car dés que Childeric fut entré dans
la chambre de la reyne, il s’alla jetter à ses pieds, et cette
princesse qui ne sçavoit pas le sujet de sa venue, tesmoignant
en son visage plus de joye que son malheur ne vouloit pas qu’elle en
eust, s’avança pour l’embrasser, mais luy, l’ayant
repoussée doucement : Madame, dit-il, ne profanez pas vos mains
sur le corps d’un coupable que les dieux ont puny par un supplice qui
le perd et qui vous deshonore. – Comment, dit la reyne, toute
estonnée, et quoy n’estes-vous Childeric, mon fils, le roy des
Francs ? – Je suis, respondit-il, vrayment Childeric, de qui les crimes
meritent que vous luy ont deja ravy la qualité de roy.
A ce mot, cette Princesse soupçonnant en son ame une partie des
malheurs qui estoient arrivez : Ah dieux ! s’escria-t’elle, et
qu’est-ce que vous me dittes, Childeric ? Disant cela, elle le releva
fondant toute en larmes, et le Prince s’estant reculé deux ou
trois pas, elle alla encore luy prendre la main, et l’emmena dans son
cabinet. Aussi-tost elle m’envoya querir, et soudain que je fus
entré, je luy allay baiser la robe, mais elle m’embrassant : Ah
Lindamor ! me dit-elle, que les presages de Merovée ont
esté veritables à mon dommage, et que je suis malheureuse
de voir aujourd’huy l’effect de cela mesme, dont ce pauvre Roy avoit eu
tant de fois la crainte ! – Madame, luy dis-je, c’est un malheur
arrivé, que la puissance mesme des dieux ne sçauroit
maintenant revoquer. – Il est vray, Lindamor, respondit-elle, mais si
Childeric eust eu de la vertu, il eust bien esté en son pouvoir
de l’eviter. [126/127] Moy qui cognoissois bien le juste sujet qu’elle
avoit de l’accuser, mais qui desirois apporter quelque consolation
à la douleur que je luy en voyois souffrir : Madame,
adjoustay-je, nous sommes quelquefois portez à des choses par
une si secrette et si extreme violence qu’il est presque impossible que
nous y resistions, et semble qu’il y ait en cela quelque
fatalité qui soit inevitable. – Jamais, dit-elle, en
m’interrompant, un homme qui aura le jugement bon, et quelque respect
envers les dieux, n’obeyra aux fureurs desreiglées d’un appetit
brutal, et quelques violantes que soient les inclinations qui l’y
poussent, il trouvera tousjours dans sa vertu des armes assez fortes
pour les surmonter ; mais adjousta-t’elle en souspirant, tant s’en faut
que Childeric ait jamais eu quelque inclination à resister au
vice, qu’il a tenu pour ses mortels ennemis tous ceux qui l’en ont
voulu destourner. – Cette passion, repris-je, qu’il eut au commencement
pour Silviane ne devoit pas estre appellée absolument vitieuse,
puisque, malgré l’inesgalité de leurs conditions, elle
pouvoit avoir la vertu pour object ; mais certes, depuis qu’il eut
perdu l’esperance de la posseder, il en devoit aussi perdre le desir,
et ne rechercher pas les moyens de la deshonorer. – Il a donc fait, me
dit la Reyne, quelque violence pour jouyr de Silviane ?
J’estois en peine de ce que j’avois à luy respondre, quand
Childeric jettant les yeux sur moy : Achevez hardiment, me dit-il,
contentez la curiosité de la Reyne, et rendez mon crime le plus
enorme que vous pourrez, vous ne le depeindrez jamais si grand, qu’il
ne le soit encore davantage dans la cognoissance que j’en ay. –
Seigneur, luy respondis-je, me tournant à luy, puisque vous me
le commandez, et que Madame desire d’apprendre ce qui s’est
passé, je ne luy en cacheray pas les accidens.
Alors je ne luy fis le recit de tout, adjoustant toutefois parmy le mal
quelques petites raisons qui le pouvoient rendre en quelque
façon pardonnable. Je n’en eus pas plustost achevé le
discours que cette Princesse affligée, tout autant qu’une femme
la peut estre ; s’adressant à son fils : Et bien, luy dit-elle,
vous voyla recompensé de vos bonnes actions, Childeric, vous
voyla sans sceptre et sans couronne, en estat d’aller chercher la
protection d’autruy ! Vous voyla despouillé du titre de Roy,
pour posseder celuy de tyran, et me voicy sans autre consolation parmy
tant de calamités que celle que je reçoy, lisant dans le
chastiment dont les dieux vous ont puny une tres-grande marque de leur
justice ! [127/128] Justes dieux ! continua-t’elle, levant les mains et
les yeux vers le ciel, je vous prends à tesmoings de mon
innocence et des supplications que je vous ay faites de destourner ce
malheur de nostre maison ! Vous seuls cognoissez les sentimens de mon
ame, punissez-moy si j’ay manqué de soing à faire prendre
une bonne nourriture à ce fils, soit par mes discours, soit par
mon exemple ! Disant cela, elle se mit à verser une si grande
quantité de larmes que j’eus de la peine à m’empescher de
les accompagner des miennes. En fin Childeric apres avoir un peu
resvé : Madame, luy dit-il, quand j’aurois l’ame insensible au
regret d’avoir failly, ces pleurs que vous donnez à ma disgrace
seroient capables de m’en inspirer le repentir. Croyez donc que j’en
ressens une douleur si forte qu’il n’est rien au monde que je ne fisse
pour reparer le mal que j’ay commis, amis ne sçachant à
cette heure aucune satisfaction qui puisse esgaler mon peché, je
vous supplie tres-humblement, Madame, et à ce mot il se jetta
à ses genoux, de me pardonner cette offense, afin qu’à
vostre exemple les dieux, apprenants à l’oublier, cessent
desormais de me poursuivre, puisqu’ils m’ont desja fait assez sentir
les effects de leur vengeance.
La Reyne laissa quelque temps Childeric à genoux, ne
sçachant elle-mesme ce qu’elle faisoit, tant elle estoit
troublée ; mais en fin le relevant : Childeric, luy dit-elle, je
prie les dieux qu’ils ayent autant de pitié pour vous que j’ay
peu de colere, et que vostre repentir les touche aussi puissamment
qu’il m’a vaincue ; mais souvenez-vous de ce que vous souffrez pour
l’enormité de vostre crime, et faites que si mes commandemens ne
sont assez forts pour vous empescher d’y retumber, vostre propre
interest pour le moins ait cette puissance.
Madame, il ne serviroit à rien de vous redire par le menu les
promesses que Childeric luy fit, ny les autres discours que la Reyne et
luy eurent ensemble ; il suffit que vous sçachiez qu’elle nous
accompagna d’une de ses lettres au duc de Turinge, et qu’elle consentit
que nous partissions dés le lendemain. Ce que nous fismes, et je
vous jure qu’encore que j’eusse avecque moy un tres-expert chirurgien,
qui me pansoit tous les jours de mes blessures, je ne laissois pas de
me treuver incommodé de la longueur du chemin. Nous arrivasmes
donc au bout de quelques jours à Turinge, où nous fusmes
favorablemet receus ; car Bassin qui est parent et allié de
Childeric, tesmoigna tant de regret de le voir dans cette afflication
que cela nous fut presque une assurance d’obtenir de [128/129] luy le
traittement que nous en esperions. Aussitost que je luy eus
donné la lettre de la Reyne, il l’ouvrit, et l’ayant leue, me la
rendit pour la voir aussi, puis sans se souvenir de me la demander, il
s’adressa à Childeric et luy jura qu’il le protegeroit contre
tous ceux qui feroient quelque dessein de luy nuire.
– Vous avez donc, dit Amasis, en l’interrompant, la lettre que la Reyne
escrivit, puisque Childeric vous la laissa entre les mains ? – Je le
croy, respondit Lindamor, et si vous avez envie de la voir, je m’assure
que je l’auray bien-tost treuvée. Disant cela, il fouilla dans
sa pochette, et la Nymphe ayant tesmoigné qu’elle eus
testé bien aise de l’ouyr lire, le chevalier tira plusieurs
papiers, parmy lesquels il treuva celuy qu’il cherchoit, et l’ayant
ouvert, il y leut ces mots.
LETTRE
DE LA REYNE METHINE
A BASSIN, DUC DE TURINGE
Childeric se va jetter entre vos bras, pour y trouver un refuge
assuré contre tant de malheurs qui le persecutent. Mais s’il y a
autant, d’inesgalité en vos inclinations, que je remarque de
disproportion entre son vice et vostre vertu, je n’attends qu’un
tres-mauvais succés se son voyage. Toutefois, si la bonne
volonté que vous avez tesmoignée à la mere, peut
en quelque façon estre communiquée au fils, je ne
desespere pas entierement de son salut, et croy que vous luy ferez au
moins la faveur de luy permettre de vivre. Ses defauts ont
offensé le Ciel, et je crains que, pour se vanger, il ne luy
laisse pas une retraitte assurée sur la terre ; mais de quelque
colere que les dieux puissent estre animez contre nous, je sçay
qu’ils ne sont pas tousjours inexorables et qu’ils pourront estre
touchez de son repentir et de mes pleurs, si vous commencez d’estre
sensible aux larmes dont je mouille ce peu de lignes. Prenez donc, je
vous appartenir, souffrez que leur interest soit en quelque
façon le vostre, et que le peu qui leur reste d’esperance, soit
desormais conservé soubs vostre protection.
– Voyla, Madame, dit Lindamor, en continuant, ce que la Reyne escrivit
à Bassin, dequoy son ame fut si touchée qu’il protesta,
comme je vous ay desja dit, de le servir contre qui que ce [129/130]
fust. Pour moy, je fis le moins de sejour que je pus à Turinge,
pour ce que Guyemants me l’avoit ainsi conseillé, mais quelque
volonté que j’eusse de me rendre bien-tost aupres de luy, je ne
le pus jamais, car estant de retour en la cité des Rhemois,
où j’avois charge de repasser pour advertir la Reyne du bon
accueil que le duc avoit fait à Childeric, le travail du chemin
fit rouvrir deux de mes blessures, et la fievre m’ayant saisi
là-dessus, je fus contraint de ceder à la violence du
mal, et me vis reduit en tel estat que presque tous desespererent de ma
guerison.
Cependant, comme vous avez sceu, Silviane estoit partie de Paris sous
l’habit de l’un des enfans d’Andrenic, et n’avoit avecque elle que la
femme de ce bon homme, et un des serviteurs d’Andrimarte. Il arriva
qu’estans sortis de Claye où elle avoit couché la premier
nuict, et s’estant mise sur le grand chemin de Gandelu, elle n’eust pas
marché environ une demie lieue qu’elle. L’apprehension où
elle estoit pour l’extreme peril qu’elle avoit evité le jour
auparavant, luy fit promptement tourner la teste, et pour ce qu’elle
prit garde qu’ils couroient à toute bride et qu’elle entendit
qu’ils crioyent. Arreste ! arreste ! Ah dieux ! dit-elle, se tournant
à la femme d’Andrenic, voila ce tyran qui me poursuit encore,
mais adjouta-t’elle, s’il te reste assez de vie pour t’acquiter de ce
devoir, je te commande de rapporter à mon Andrimarte que j’ay
mieux aymé mourir que permettre qu’on fist aucune injure
à mon honneur et au sien. Disant cela, elle mit la main à
l’espée, et ne croyant pas pouvoir trouver son salut en la
fuitte, elle demeura ferme, et se resolut d’attendre, quelque succez
que la fortune luy preparast.
Dans ce temps-là ceux qui couroient après elle
s’approcherent si fort qu’ils purent remarquer l’action où elle
estoit, et la prenants pour un chevalier, ils s’estonnerent du sujet
qui le pouvoit avoir obligé à se mettre en defense ;
croyants donc qu’il estoit à propos d’en apprendre la cause, ils
demeurent esloignez d’elle environ quarante ou cinquante pas, et
deputerent un de leur trouppe pour s’aller informer des raisons qui luy
avoient fait mettre la main à l’espée. Silviane, se
feignant tousjours estre chevalier, respondit hardiment que depuis deux
jours un traistre avoit attenté contre son honneur, et que la
creance qu’elle avoit qu’il fust venu pour l’assassiner, estoit cause
qu’on la voyoit en la posture d’un homme qui sçait bien vendre
sa vie. Alors ce chevalier l’assura que ceux [130/131] qu’il avoit
soupçonnez seroient tousjours plus prests à le servir
qu’à luy nuire, et que le sujet qui les avoit portez à
courir apres luy estoit qu’ils l’avoient pris pour un de leurs amis qui
n’estoit party de leur maison que depuis une heure, et qu’ayants eu
nouvelle qu’un cerf avoit esté destourné, ils vouloient
le rappeller, afin de luy donner le plaisir de le courre. Silviane bien
aise d’avoir esté trompée, remit son espée dans le
fourreau, et se disposa à continuer son voyage ; mais le
chevalier l’ayant prié de luy dire tousjours fort heureux quand
je trouveray les occasions de vous servir.
A ce mot elle tourna bride, et reprenant son chemin du costé de
Gandelu, elle prit garde que ceux qui l’avoient suivie se jetterent
dans un bois qui estoit sur la main droite. Cependant la femme
d’Andrenic, se voyant hors du danger qui avoit presque failly à
la faire mourir de peur, commença de se mettre un peu en colere,
mais de si bonne grace que le beau Cephindre ne se put jamais empescher
d’en rire : Vrayment, luy dit-elle, belle dame, je trouve ce courage un
peu bien hors de saison, et si vous avez resolu de mettre à tous
moments la main à l’espée et de desfier tous ceux que
nous rencontrerons, je suis d’advis que nous fassions les chevaliers
errants et que vous dissputiez contre tout le monde le prix de ma
beauté. – Ma bonne mere, luy respondit Silviane, ce que j’ay
fait n’a point esté si hors de saison que vous vous l’imaginez,
car enfin que ne dois-je pas craindre ? Childeric s’opiniastre à
me perdre, et qui sçait si à l’heure que nous parlons il
n’est point en quelque part aux embusches, ou s’il n’a point
donné charge à quelqu’un de me suivre et de me remettre
à sa mercy. – Childeric, reprit la bonne vieille, a bien
maintenant d’autres affaires dans la teste, et croyez-moy qu’encore
qu’il n’eust autre soucy que de vous r’avoir, je ne pense pas que cela
fust en sa puissance. Cet habit vous change tellement la taille et le
visage qu’il ne vous recognoistroit jamais ; et c’est bien pour cela
que je juge que vous avez un peu trop legerement apprehendé
tantost l’arrivée de ces chevaliers, puis que vous devez vous
fier davantage à l’invention qui vous cognoissez mal ce que peut
un esprit quand il est une fois en fureur ! Est-il rien de funeste que
je ne doive attendre de la malice de Childeric ? Voyez-vous, ma chere
amie, continua-t’elle, je suis dans une si grande mesfiance [131/132]
que je croy que la fidelité mesme seroit capable de me tromper.
J’ay creu que ce tyran auroit tant fait souffrir de supplices à
Andrenic qu’il auroit pu tirer la verité de sa bouche et
sçavoir de luy ce que le garçon qui nous guide luy avoit
communiqué de nostre dessein. – Pour dieu, Madame, dit cette
femme en l’interrompant, ne mettez jamais cela dans vostre esprit, et
croyez qu’il periroit plustost mille fois qu’il ne feroit quelque chose
contre ce qu’il doit à vostre contentement et au repos
d’Andrimarte. – Bonne femme, adjousta Silviane, quand nous ne sentons
point de mal, nous nous persuadons que les plus cruelles tortures ne
seroient pas capables de nous faire rompre la foy que nous avons pour
le secret et pour le silence, mais souvenez-vous que dans la plus
grande force de la douleur, il est bien difficile qu’on ne manque de
constance, et c’est pourquoy, m’estant figurée en moy-mesme que
Childeric le pourroit avoir exposé à ce genre de peines,
je craignois qu’il eust confessé ce que je ne voudrois pas qu’il
descouvrist à personne.
Avec telles ou semblables paroles, elles s’alloient divertissant durant
la longueur du chemin, et Silviane qui mouroit d’impatience de revoir
son cher Andrimarte, à chaque homme qu’elle voyoit paroistre
elle s’imaginoit que c’estoit luy ; toutefois, quelque desir qu’elle en
eust, elle se trouva tousjours deceue, et toute cette journée se
passa sans qu’elle en pust apprendre des nouvelles. La femme d’Andronic
la conduisoit ne cessoit de luy dire qu’Andrimarte ne pouvoit venir par
autre chemin que par celuy qu’elles tenoient. De cette sorte elle
arriva à Gandelu où elle coucha vrayment, mais ce fut
sans y reposer, car l’envie qu’elle avoit d’en partir la fit lever
aussi-tost que l’aurore, et dés qu’elle fut à cheval elle
se mit à suivre le chemin de Coincy.
Je vous ennuyerois, Madame, si je vous racontois seulement une partie
des pensées qui l’affligeoient durant son voyage. Tant y a
qu’elle estoit dans une perpetuelle inquietude, et que dés le
moment qu’elle se figuroit qu’Andrimarte auroit pris un autre chemin ou
qu’il auroit passé durant la nuict, elle paroissoit presque
desesperée. Mais toutes ces craintes furent peu de chose en
comparaison de celle qui la vint attaquer, quand elle s’imagina qu’il y
avoit quelque apparence que Childeric l’eust fait assassiner. D’abord
elle changea de couleur, puis ouvrant la bouche aux souspirs et ses
yeux aux larmes : Ah ! ma mere, dit-elle, se tournant [132/133] vers la
femme d’Andrenic, peut-estre faisons nous icy un voyage bien inutile ?
Cette bonne femme qui s’estonna de ce changement : Pourquoy avez-vous
cette opinion ? luy respondit-elle. – Pource que je crains, adjousta
Silviane, que ce barbare ait fait tuer Andrimarte. – Bons dieux !
repliqua la bonne vieille, que dittes-vous là ? Madame, ce
soupçon seulement est capable de me faire mourir. Pour Dieu ! ne
vous imaginez pas que cela puisse estre, nous en aurions desja sceu
quelque chose et croyez-moy que puisque le cœur ne me l’a point dit,
c’est une marque que cela n’est pas, car il m’arrive peu de malheurs,
dont auparavant je n’aye eu quelques presages. – L’apparence que j’y
voy, reprit Silviane, est trop grande pour ne me laisser pas cette
crainte, car pensez, je vous prie, au temps de son despart, et jugez
s’il ne devroit pas estre maintenant de retour. La femme d’Andrenic
s’estant mise alors à penser et à compter par ses doigts
: Je n’ay pas, dit-elle tout à coup, l’esprit trop bon pour bien
supputer toutes ces choses, mais selon mon foible jugement, je ne
treuve pas, quelque diligence qu’il fasse, qu’il puisse passer
qu’aujourd’huy. Le garson qui l’accompagnoit, ayant fait son compte de
son costé : Je vous assure, Madame, cria-t’il tout haut, que
cette femme a raison, car je voy que son compte se rapporte
parfaittement au mien.
Disant cela, ils arriverent sur le haut d’une petite colline, qui
laissant libre la veue d’une grande plaine qui estoit au dela, permit
à Silviane de remarquer d’assez loing quelques hommes à
cheval qui venoient en grande diligence. D’abord elle n’en sceut
cognoistre ny le nombre ny les personnes, mais les montrant à la
femme d’Andrenic : Ne voyez-vous pas, luy dit-elle, ma bonne mere,
quelques hommes là-bas qui viennent droit à nous ? Je
ressens une secrette joye qui me dit que ce pourroit bien estre
Andrimarte. La bonne vieille à qui l’aage avoit un peu
gasté la veue : Je ne voy pas, respondit-elle, ce que vous me
montrez, mais si c’estoit Andrimarte, comme je prie les dieux qu’ils le
vueillent, en verité, Madame, que feriez-vous ? – Je mourrois,
luy respondit Silviane, d’un excez de contentement. – Ce n’est pas,
reprit-elle, ce qu’il faudroit faire, il vaudroit bien mieux le
combattre ou pour le moins le desfier comme ces chevaliers qui nous
suivirent l’autre jour. – Helas ! repliqua Silviane, il y a trop
long-temps qu’il m’a vaincue. Disant cela, elle tenoit tousjours les
yeux attachez sur les hommes qu’elle avoit veus, dés qu’elle
apperceut qu’il [133/134] y en avoit un qui portoit un chappeau couvert
de plumes blanches, elle lascha la bride de son cheval et se frappant
d’une main contre l’autre : C’est fait, ma mere, dit-elle, voylà
Andrimarte, je recognois ses plumes et son habit. – Madame, respondit
cette femme, si c’est luy, je suis d’avis que nous le trompions et que
nous essayons s’il nous recognoistra. – Il nous cognoistra sans doubte,
repliqua Silviane, car son serviteur n’est pas desguisé comme
nous. – A cela, reprit la bonne vieille, il y a un remede, c’est qu’il
faut qu’il se cache jusqu’à ce que nous l’appellions.
A ce mot Silviane commanda à ce jeune homme qui avoit aussi
recognu Andrimarte de se mettre derriere un arbre qu’elle luy montra,
à quoy il obeyt incontinent. Mais Silviane qui dans l’excez de
sa joye avoit oublié de reprendre les resnes de son cheval,
faillit à se rompre le col, car le cheval qui commençoit
d’estre un peu lassé de la longueur du chemin, broncha si
lourdement en la descente que le beau Cephindre, qui n’estoit pas trop
bon escuyer, tumba la teste la premiere à trois ou quatre pas de
luy. Cette cheute estonna beaucoup plus la vieille qu’elle ne fit de
mal à Silviane, qui ne pouvant recevoir de grand dommage en la
presence de son mary, se releva promptement, et dit à la bonne
femme qu’elle ne s’estoit qu’un peu blessée au nez, et de fait
elle en avoit heurté contre la terre, en sorte que le sang en
sortit.
Andrimarte s’estoit desja si fort approché qu’il avoit pu voir
tumber Cephindre, et cela fut cause que pour luy ayder il poussa son
cheval à toute bride, mais il n’arriva aupres de luy qu’au mesme
temps qu’il eut achevé de se relever. Et parce que Silviane
avoit mis son mouchoir sous le nez, pour recevoir le sang qui en
sortoit, il fut impossible au chevalier de la recognoistre. Toutefois
se croyant obligé par les loix de la courtoisie à luy
dire quelque chose : Chevalier luy dit-il, je m’estois hasté de
venir pour vous assister, si vous eussiez eu besoin de mon service,
mais à ce que je voy, vous estes en estat de vous en passer.
Silviane rougit, oyant les paroles d’Andrimarte et fut tentée de
ne luy retarder pas davantage le contentement que sa veue luy pouvoit
apporter. Toutefois voulant encore prendre quelque plaisir dans cette
feinte : Chevalier, luy respondit-elle, avec une voix un peu
changée, et laissant son mouchoir devant le visage, vostre bonne
volonté ne laisse pas de m’obliger infiniment. Disant cela, elle
le regarda des mesmes yeux, pour lesquels il avoit si longtemps
bruslé, et parce qu’Andrimarte y remarqua quelques [134/135]
traits de ceux qui l’avoient autrefois rendu sensible aux atteintes
d’Amour, il lui passa une confuse idée dans l’esprit, qui luy
fit croire qu’il avoit veu ce chevalier en quelque autre lieu. Mais
comme il estoit sur le poinct de luy en ouvrir le discours, il prit
garde que le cheval de Silviane s’estoit eschappé, et que se
sentant libre il avoit gaigné la campagne ; il commanda donc
à ceux qui l’accompagnoient de courir apres luy et de le
ramener. Et au mesme temps ayant mis pied à terre, il pria le
chevalier qui luy estoit incognu de s’asseoir sur un petit coing de
rocher qui s’avançoit sur le grand chemin ; à quoy
Silviane ne resista point, car elle en avoit assez de necessité,
et là Andrimarte ayant sceu le nom de Cephindre, et qu’il
n’estoit party de la Cour que depuis peu de jours, il le conjura de luy
raconter les nouvelles qu’il y pouvoit avoir apprises.
Silviane donc resolue de le mettre en peine le plus qu’elle pourroit,
afin de luy faire plus d’horreur que de plaisir quand je vous les auray
appris, car estant, si je ne me trompe, Franc de nation, aussi bien que
moy, il seroit impossible que vous ne supportassiez impatiemment de si
grands deffauts en un monarque qui se peut vanter de gouverner l’empire
le plus glorieux qui soit en l’univers. Toutefois, puis que vostre
courtoisie m’a fait cognoistre que je commettrois un crime en vous
desobeyssant, je vous diray que Childeric vient de ternir sa vie par la
plus sale et la plus lasche action que tyran ait jamais faite.
A ce discours Andrimarte fremit, dequoy Silviane s’apperceut, puis elle
continua de cette sorte : Son impudicité a esté si grande
qu’elle l’a porté à deshonorer une femme, dont le merite
et la vertu estoient extremes aussi bien que sa beauté. Et il
est croyable qu’ayant esté dans la Cour, il sera difficile que
vous ne l’ayez veue avecque admiration, car Silviane, c’est ainsi
qu’elle se nomme, n’a presque jamais esté regardée de
personne, sans qu’à l’instant mesme sa grace n’en ait
gaigné le coeur. Au nom de Silviane Andrimarte perdit toute
contenance, et se levant, comme transporté : Ah dieux ! dit-il
assez haut, est-il possible que ce barbare ait assouvy sa brutale
fureur, et qu’il ait triomphé en mesme temps de la vertu de
Silviane, qu’il l’a entrepris, mais la resistance de cette jeune femme
a trompé les desseins de ce luxurieux tyran, et sa vertu l’a
fait recourir à un remede qui n’estoit pas moins [135/136]
necessaire que je l’ay trouvé violent. Ces dernieres paroles
remirent un peu l’esprit du chevalier, cela fut cause qu’il se tourna
asseoir, et que s’addressant à Cephindre qui laissoit tousjours
son mouchoir devant son visage : Chevalier, luy dit-il, ainsi les dieux
te donnent l’accomplissement de tes desirs ; je te supplie, raconte
m’en les particularitez, et ne permets plus que mon ame languisse dans
l’incertitude où tu la retiens. – Vous avez donc, dit le
dissimulé Cephindre, quelque interest dans cet accident ? – Si
grand, respondit le chevalier, qu’Andrimarte mesme n’y en
sçauroit avoir davantage, et bien que je ne croye pas qu’on
puisse apporter quelque remede à ce desordre, je vous reciteray
ce que j’en sçay, afin que vous avisiez de vous y gouverner
comme vous le jugerez plus à propos.
A ce mot Andrimarte tira son mouchoir de sa pochette, et l’ayant ouvert
sur sa main, il appuya sa teste dessus, et Silviane voyant qu’il tenoit
les yeux baissez devint un peu plus hardie, et ostant le sien qu’elle
tenoit devant le nez, elle poursuivit de cette sorte : Si je
sçavois quels ont esté les succez qui ont
accompagné l’amour d’Andrimarte et de Silviane, je m’imagine que
j’aurois beaucoup de plaisir à vous les raconter et que vous ne
seriez pas marry de les ouyr ; mais puis que je n’ay rien appris de
leur vie que ce qui est arrivé depuis leur mariage, je me
contenteray de vous dire qu’à peine eurent-ils cueilly le fruict
de leurs travaux, que Childeric, sous un pretexte feint et imaginaire,
commença de mettre des obstacles au repos dont ils devoient
jouyr. Et par ce que l’amour que ce prince avoit pour Silviane n’avoit
nul fondement legitime, elle ne demeura pas dans les termes de la
discretion, au contraire elle le fit resoudre à tenter de la
corrompre ou de la forcer. Il envoya donc Andrimarte chez la reyne
Methine, afin qu’en son absence il eust plus de commodité
d’executer son pernicieux dessein, et dés que ce chevalier fut
party, il prit si bien son temps qu’il entra dans la maison de
Silviane, lors qu’il n’y avoit aupres d’elle entra qu’une vieille
femme, qui est celle de qui l’on a appris la verité de tout.
Jugez quel fut l’estonnement de Silviane, voyant entrer Childeric !
Toutefois elle cacha son desplaisir et sa crainte le mieux qu’elle put,
et s’approchant de luy avec un visage bien contraire aux mouvements de
son cœur, elle voulut luy dire quelque chose. Mais Childeric la
prevenant se jette à ses genoux, et luy prit la [136/137] main
pour la baiser, dequoy Silviane fut si surprise qu’elle se desbatit
avec violence et fit tant qu’elle s’en retira. Incontinent le Prince se
releva, et s’estant mis sur un siege, il pressa si fort cette jeune
femme qu’il la contraignit de s’asseoir assez prez de luy ; et
là, apres quelques regards qu’il accompagna de mille souspirs :
Mais, belle Silviane, dit-il tout à coup, pourquoy me
refusez-vous les faveurs qu’Andrimarte a desja obtenus ? Ne
commettrez-vous pas un crime, si, cependant que vous le pouvez, vous ne
voulez, point jouyr d’un plaisir que j’estime le plus doux de la vie ?
Craignez-vous que je manque de discretion, et que je ne sçache
pas me taire dans la jouyssance de vos faveurs ?
A ces paroles Silviane rougit, et se voyant en un estat, auquel sans
faillir contre son devoir, elle ne pouvoit ouyr des discours d’amour
d’autre bouche que de celle de son cher Andrimarte : Seigneur, luy
respondit-elle assez hardiment, je ne doibs plus craindre que vous
manquiez de discretion, vostre discours m’enseigne que vous n’en eustes
jamais pour moy, puisque sçachant ce que je doibs à mon
mary, vous entreprenez mal à propos de me rendre coupable d’une
action que la rigueur du Ciel ne sçauroit jamais assez punir.
Silviane dit encore quelque chose, que le Prince escouta fort
impatiemment, puis prenant la parole : Mais en fin, Silviane, luy
dit-il, à quoy croyez-vous que soient utiles tant
d’insupportables refus ? – A conserver, repliqua-t’elle, ce que je ne
doibs jamais perdre qu’avecque la vie. – C’est en quoy, reprit
Childeric, vous vous trompez, car vous ne serez jamais assez forte pour
resister à la volonté que j’ay de vous vaincre, et c’est
sans doubte que ce que vous refuserez à mon amour, vous serez
forcée de le donner à la violence, dont je me serviray
contre vostre cruauté.
Disant cela, il luy prit un bras, et se voulant saisir de l’autre pour
les enfermer tous deux dans sa main, Silviane le retira, puis tout
à coup le portant sur les cheveux du Prince : Seigneur,
s’escria-t’elle, arrestez-vous, ou vous me ferez sortir du respect que
je doibs à vostre naissance. Childeric qui ne voulut plus
differer l’execution de son mauvais dessein, fit signe alors à
quelques hommes qui l’avoient suivy pour cet effect, qui ayans
fermé la porte et s’estans saisis de Silviane, la voulurent
jetter sur son lict. Elle qui vid bien que la resistance de la bonne
vieille qu’elle avoit ne seroit pas capable de la garentir du danger
dont elle estoit menacée, fit en cet instant une resolution fort
estrange, et promit [137/138] d’accorder à Childeric quelques
faveurs qu’il pust desirer d’elle, pourveu que ces hommes la voulussent
quitter. Childeric flatté de la douceur de cette promesse leur
commanda de la laisser, à quoy ayans obey, Silviane s’approcha
du Prince et le pria de permettre qu’elle pust quitter une partie de
ses habits dans son cabinet ; à quoy le Prince ayant consenty,
Silviane se despouilla de sa robe et de ses plus riches ornemens, puis
sortant ainsi deshabillée, elle parut la gorge presque toute
nue, et les manches de son corps de juppe troussées
jusqu’à la moitié du bras. Quand Childeric la vid en cet
equipage, il en demeura tout ravy et se laissant transporter à
la joye que luy donnoit l’esperance de jouyr de tant de belles choses,
se leva pour l’aller embrasser, mais elle, tirant un poignard qu’elle
avoit pris : Arreste, luy dit-elle, sur peine de la vie, et m’escoute.
A ce commandement le prince s’arresta tout court, ne sçachant
à quel dessein elle s’estoit saisie de ces armes, et alors
Silviane luy dit : Voicy, cruel tyran, le remede à ta lascive
fureur, voicy qui finira mes jours et ton impudence, et de qui le
secours me fera verser assez de sang pour y noyer ton feu, que mes
larmes n’ont pas esté capables d’esteindre. Change desormais ton
amour insolente en une legitime compassion, et ne permets pas qu’apres
sa mort ce corps souffre la honte d’avoir esté pollu par un de
tes regards seulement. Andrimarte restera pour nous vanger de ton
crime. Cependant, si les dieux permettent que la verité de cette
action paroisse aux yeux de tout le monde, on sçaura que j’ay
voulu mourir pour ne l’offenser point, et pour te faire cognoistre
qu’il t’estoit moins facile de triompher de mon honneur que de ma vie.
A ce mot cette belle femme s’en donna deux si grands coups dans le sein
qu’à peine devant que mourir elle pust dire ces deux mots :
Adieu Andrimarte !
Silviane racontant ce dernier accident ne put s’empescher de sousrire,
mais elle ne fut pas long-temps sans se repentir de son artifice, car
Andrimarte haussant un peu les yeux, et regardant Cephindre. – Tu
m’assures donc, luy dit-il froidement, que Silviane n’est plus ? – Elle
n’est plus, respondit Silviane, si elle ne vid aupres de vous. Disant
cela, elle avoit remis son mouchoir devant son visage, et le chevalier
qui entendit que Silviane ne vivoit plus que dans son cœur : Helas !
adjousta-t’il, que ce qui luy reste de vie me fera souffrir de morts !
A ce mot il s’arresta, et porta son mouchoir à ses yeux, puis
[138/139] tout à coup reprenant la parole : Toutefois, dit-il,
mon mal n’est pas sans remede, si ma chere Silviane a sceu mourir pour
ne n’offenser pas, je n’en feray pas moins pour luy plaire. Et toy,
chevalier, continua-t’il, regardant Cephrine d’un œil qui parloit desja
de son transport, si tu n’as esté oculaire tesmoing du courage
de Silviane, sois-le de mon desespoir. Disant cela, il mit la main sur
son espée et l’avoit desja tirée hors du fourreau, quand
Silviane se jetta sur luy, et luy saisissant les bras, fit tout ce
qu’elle put pour empescher qu’il ne se la mist dans le corps. Toutefois
quelque force que luy donnast l’extreme crainte où elle estoit,
Andrimarte l’eust mis pied à terre et ne se fut jettée
à corps perdu sur le chevalier, qui faisoit alors un dernier
effort, et les autres ne le voulans point quitter, fut cause qu’ils
cheurent tous trois en mesme temps.
Cependant ceux qui estoient à la poursuitte du cheval de
Silviane revindrent, et voyans d’assez loing leur maistre,
l’espée à la main, se desbattre contre deux hommes,
jugerent d’abord qu’ils l’avoient voulu assassiner. Ils pousserent donc
leurs chevaux, et le plus avancé ayant mis pied à terre :
Ah ! voleurs, s’escria-t’il, vous ne viendrez pas à bout d’un si
lasche dessein ! Disant cela, il porta son espée contre les
reins de Silviane, et luy en eust traversé le corps, si le
serviteur d’Andrimarte qui avoit desja abandonné l’arbre
où il s’estoit caché, ne se fust approché en mesme
temps et n’eust crié que c’estoit Silviane. Silviane s’oyant
nommer, tourna la teste incontinent, et voyant le peril où elle
avoit esté, jugea bien que cette feinte luy pourroit apporter
quelque dommage si elle duroit plus longuement. Voulant donc redonner
à son cher Andrimarte le contentement que son artifice luy avoit
desrobé : Comment, mon Andrimarte, luy dit-elle tout à
coup, vous ne cognoissez donc plus le visage de vostre Silviane ?
Est-il possible que pour me recompenser de la peine que j’ay prise
à vous chercher, vous me donniez moins de tesmoignages de vostre
amour que de vostre oubly ?
A ces paroles Andrimarte la regarda attentivement, et ne voyant plus
rien devant son visage qui l’empeschast d’en recognoistre le traits, il
sortit de l’erreur où Silviane l’avoit un peu trop entretenu, et
cognoissant en mesme temps son serviteur et la femme d’Andrenic :
Mauvaise ! dit-il, recevant Silviane entre ses bras ; de quel crime me
vouliez-vous punir, quand pour m’affliger, vous [139/140] avez
inventé une si fascheuse nouvelle ? Silviane ne pouvant luy
respondre que par ses baisers, fut long-temps sans luy dire une seule
parole : En fin s’estant mieux fait cognoistre femme par la
quantité des larmes qu’elle versa que par son habit, elle luy
rendit un veritable compte de tout ce qui s’estoit passé depuis
son départ.
Andrimarte donc ayant sceu au vray jusqu’où s’estoit
portée l’insolence de Childeric, fit dessein de se retirer
promptement dans la Gaule Armorique, et de ne rien espargner, pour
tirer de son impudique attentat une vengeance memorable. Toutefois
s’imaginant que ce seroit une espece d’ingratitude de partir sans avoir
remercié la reyne Methine des faveurs qu’elle avoit si
liberalement departies à Silviane et à luy, il resolut de
repasser chez elle, si bien qu’aussi-tost qu’ils furent à cheval
ils reprirent le chemin par où Andrimarte estoit desja venu.
Mais, Madame, que les propositions des hommes trouvant d’obstacles
devant qu’arriver à leur accomplissement, et que la suitte de ce
discours vous fera bien cognoistre que le plus souvent la fortune nous
fait rencontrer un naufrage où nous avons creu trouver un port
assuré !
Andrimarte n’avoit plus qu’une demy-journée de chemin pour estre
dans la cité des Rhemois, quand, de peur que le chaud
incommodast Silviane, il la pria de mettre pied à terre et de se
reposer à l’ombre de quelques saules durant le milieu du jour.
Elle, qui n’avoit de volonté que pour luy plaire, descendit
incontinent, et le chevalier en ayant fait de mesme, ils laisserent
leurs chevaux, et s’allerent asseoir dans un pré qui estoit tout
contre le grand chemin ; là ils virent deux rangs de petits
arbres, que l’Art avoit plantez en droite ligne, entre lesquels couloit
un petit canal qui servoit d’une humide sepulture aux feuilles que les
saisons avoient fait mourir. Et parce que ce lieu leur sembla
tres-agreable, ils resolurent de n’en partir point que le soleil et le
feu de leur amour n’eussent un peu adouci leur violence.
Toutefois, comme il commençoit de baiser sur les levres de
Silviane les roses qu’Amour luy presentoit alors sans espines, quelque
ravissement où son ame se rencontrast, il se vid contraint de
s’en retirer, pour le bruit de quelques espées qu’il ouyt assez
pres de luy. A peine eut-il tourné la teste qu’il apperceut dans
le pré voisin deux hommes, le pourpoinct bas et l’espée
à la main, qui s’alongeans de grandes estocades, montroient
n’avoir d’autre [140/141] soing que de s’oster la vie l’un à
l’autre. Et parce qu’il jugea qu’il ne pouvoit mieux faire que de les
separer, il passa au travers des saules, et ayant sauté le petit
canal, s’avança l’espée à la main, resolu de se
mesler parmy eux et d’empescher que leur combat ne fust une tragedie ;
mais celuy des combatans qui avoit esté le plus offensé,
cognoissant bien le peu de temps qu’il luy resoit pour se vanger, ne
vid pas plustost approcher Andrimarte que voulant ou mourir ou vaincre,
il se jetta comme desesperé sur son ennemy, et passa si
favorablement qu’il luy mit son espée dans le corps, dont il luy
fit une mortelle blessure. Aussi-tost il se leva, et tout ce
qu’Andrimarte put faire, ce fut d’arriver à temps pour soustenir
le corps du blessé, qui commençant à chanceller,
et ne se pouvant soustenir, se laissa aller entre les bras du chevalier
; et luy dit à mots interrompus : Chevalier, qui que tu sois,
sçache que je me vois justement puny, et que mon vainqueur a
tiré sa raison d’une injure qu’il ne pouvoit souffrir sans la
perte de sa reputation. Cependant qu’il parloit ainsi, Silviane qui
avoit suivy Andrimarte arriva aupres de luy, et rompit son mouchoir
pour arrester le sang qui couloit de la playe du blessé ; mais
luy se sentant en estat de ne pouvoir plus esperer de vivre, levant les
yeux au ciel, puis les portant sur Andrimarte : En vain, luy dit-il,
avec une voix tremblante et entrecouppée de sanglots, vostre
courtoisie d’efforce de me secourir, je cognois que mon trespas est
inevitable. Toutefois, afin que ce bien-fait ne soit pas du tout
inutile, permettez qu’il serve à la descharge de mon homicide,
auquel je pardonne ma mort aussi librement que je souhaitte qu’il
s’arresta, et perdant la vie comme la parole, demeura tout froid entre
les bras d’Andrimarte. Cet accident l’affligea, mais n’y pouvant
apporter de remede, il reprit son espée qu’il avoit
laissée en terre, pour avoir plus de commodité de
secourir le blessé, puis donnant la main à sa chere
Silviane, s’en revint où ses chevaux l’attendoient, et se remit
en chemin.
Ils n’eurent pas fait environ trois ou quatre cens pas qu’ils furent
rencontrez par quantité d’hommes à cheval, qui voyans
Andrimarte et Silviane marquez de sang en divers endroicts,
commencerent à murmurer entr’eux, puis s’estant separez, les uns
suivirent Andrimarte à veue d’œil, et les autres passerent
outre, pour tascher d’apprendre quelques nouvelles du malheur dont ils
avoient commencé de soupçonner quelque chose. Mais
à [141/142] peine eurent-ils treuvé le corps de
Cleosidor, c’est ainsi que se nommoit le mort, qu’ils le firent
emporter, et s’imaginans que ceux qu’ils avoient rencontrez en estoient
les assassins, quelques uns d’entr’eux pousserent leurs chevaux pour en
advertir ceux qui suivoient Andrimarte ; puis tous ensemble se
saisirent de luy, de Silviane, et de ceux qui les accompagnoient,
devant qu’ils eussent pensé seulement à se defendre, tant
l’innocence apporte de seureté.
Jugez, Madame, quel fut leur estonnement, se voyans traittez de la
sorte, et particulierement quand un vieillard, pouvant à peine
parler, pour l’extreme colere où il estoit, s’adressant à
Andrimarte : Assassin, luy dit-il, tu croyois peut-estre que le jour
seroit aussi noir que ton crime, et qu’il pourroit cacher l’infamie
dont tu t’es chargé en la mort de mon fils, mais les dieux ont
permis qu’elle ait esté descouverte, et devant que deux jours
soient exprimez, tu ressentiras ce que les loix ordonnent contre tes
complices et contre toy.
Andrimarte se doubta bien à l’instant qu’on le
soupçonnoit du meurtre dont il avoit esté le tesmoing, et
non pas l’autheur ; toutefois, se croyant obligé de respondre
plustost aux injures du vieillard qu’à parler de son innocence
en racontant l’action qu’il avoit veue, il le regarda d’un œil qui ne
sentoit point son coupable et luy dit : Je ne suis ny assassin ny
homicide de ton fils, mes actions sont irreprochables et m’aydent
à dementir tous ceux qui osent me soupçonner de quelque
perfidie. A cette response, le vieillard se laissant emporter à
la violence de son ressentiment, tira du fourreau la mesme espée
qu’on avoit ostée à Andrimarte, et la luy eust
plongée dans le sein, si de fortune un sien neveu ne luy eust
arresté le bras, et ne luy eust fait cognoistre que c’eust
esté trop de gloire pour le prisonnier de mourir de sa main,
puisqu’il devoit perir par celle d’un bourreau. Cette consideration
arresta le coup dont le vieillard avoit fait dessein de tuer
Andrimarte, mais Silviane qui le vid si proche de la mort en eut tant
de frayeur qu’elle perdit toute cognoissance et ses yeux s’estans
obscurcis, elle commença à chanceller, et c’est sans
doubte qu’elle fust tumbée, si ce n’eust esté que ceux
qui estoient à costé d’elle la retindrent chacun par un
bras et la soustindrent, tant que dura son esvanouyssement. Toutefois
ne sçachans pas la veritable cause de sa douleur, ils jugerent
que c’estoit un effet du remords que luy donnoit la faute qu’ils
croyoient qu’elle eust [142/143] commise. La femme d’Andrenic estoit de
son costé aussi pasle que la mort, et parmy ses souspirs et ses
larmes laissant quelquefois eschapper le nom de Madame, elle estoit
cause que ceux qui la gardoient s’imaginoient que desja la crainte du
supplice luy avoit troublé le jugement.
De cette sorte ils furent conduits dans la ville de Fisme, qui n’estoit
pas beaucoup esloignée de la cité des Rhemois, et
là ils furent enfermez dans une tour, dont les cachots estoient
si horribles que le soleil mesme eust eu honte d’en approcher. Je ne
vous diray point, Madame, les regrets de Silviane, ny les desplaisirs
d’Andrimarte touchant leur captivité, je vous diray seulement de
quelle façon ils en sortirent.
Celuy qui avoit tué Cleosidor n’eut pas plustost fait le coup
qu’il se sauva, comme je vous ay desja dit, et s’estant retiré
dans le plus prochain village, il changea ses habits, et prit ceux du
premier berger qu’il rencontra, resolu de se retirer chez soy soubs la
faveur de ce desguisement. Toutefois ayant sceu sur le commencement de
la nuict que le chevalier qui s’estoit jetté dans le pré
pour les separer avoit esté pris comme coupable, il changea son
premier dessein, et se disposa de mourir plustost que de permettre que
l’innocence d’Andrimarte portast plus long-temps la peine d’un meurtre
qu’il avoit seul commis. Sur cette resolution il prit le chemin de la
cité, et s’estant un peu reposé durant la nuict, il
arriva au palais de la reyne Methine, sur le poinct qu’elle alloit au
temple pour assister à un sacrifice qu’elle faisoit faire en
faveur de Childeric. Soudain qu’il l’apperceut, il s’avança, et
prit si bien son temps qu’il se jetta à ses pieds, devant que
personne eut eu le moyen de l’en empescher. La Reyne, qui est la
meilleure princesse qui ait jamais porté le sceptre des Francs,
s’arresta incontinent, et jettant les yeux sur ce berger, luy demanda
ce qu’il vouloit. Alors l’estranger luy respondit : Je vous demande la
vie, Madame, et supplie tres-humblement vostre Majesté de m’ouyr
sur les raisons qui la peuvent obliger à ne me la refuser pas. –
Et qu’as-tu commis, adjousta la reyne, pour avoir merité la mort
? – Ma plus grande faute, repliqua l’estranger, est de n’avoir pu vivre
dans l’infamie et d’avoir osté la vie à un homme qui
m’avoit pu osté l’honneur. – Comment, reprit la reyne en
sousriant, les loix de l’honneur sont-elles aussi inviolables parmy les
bergers que parmy les courtisans ? – Cet habit, Madame, dit
l’estranger, n’est pas celuy que ma naissance me permet de
por-[143/144]ter, je m’en suis revestu pour avoir le moyen de
m’approcher en seureté de vostre personne, sans cela j’aurois
paru en chevalier. La reyne jugeant bien qu’il y avoit quelque mystere
caché là-dessous, qui meritoit plus de loisir : Et bien,
luy dit-elle, au retour du temple j’escouteray tes raisons et te feray
justice. Disant cela, elle passa outre, et l’estranger ne se fut pas
plustost levé qu’il fut environné d’un nombre infiny de
chevaliers qui ne le quitterent plus qu’ils n’eussent appris son
avanture.
Le sacrifice achevé, l’estranger fut introduit dans le Palais,
et de là en la chambre de la Reyne, qui ne luy eut pas plustost
commandé de parler qu’il luy redit fidelement l’offence qu’il
avoit receue de Cleosidor. Il luy raconta comme dans Lyon ils avoient
esté rivaux au service d’une tres-belle fille, et comme
Cleosidor desesperé de se voir hay, pour obeyr aux mouvements de
sa jalousie, avoit resolu de le perdre de reputation ; qu’à cet
effect Cleosidor avoit assemblé quelques uns de ses amis et
qu’un jour l’ayant rencontré seul il avoit usé de
supercherie en son endroit, et l’avoit frappé jusqu’à
trois fois d’un baston, devant qu’il eust eu le temps de se defendre ;
qu’apres cela tous ensemble s’estoient jettez sur luy et l’avoient si
mal traitté qu’ils l’avoient laissé comme mort au milieu
de la rue. En suitte de cela, il raconta sa guerison, et comme la
fuitte de Cleosidor l’avoit obligé à le venir chercher
dans son propre pays, où l’ayant trouvé et luy ayant
assigné un lieu de combat, il avoit enfin tiré sa raison
de l’injure receue, et luy avoit fait verser assez de sang pour laver
la honte dont il avoit taché sa reputation. Mais, Madame, dit-il
en continuant, il est arrivé depuis un malheur qui m’est
extremément sensible, c’est que deux chevaliers qui vindrent
pour separer Cleosidor et moy ont esté pris, à ce qu’on
m’a dit, comme coupables de cet homicide ; et parce qu’ils ont
esté menez dans les prisons de Fisme, j’ay craint que leur
innocence ne parust pas assez, si elle n’esclattoit dans ma confession.
C’est pour cela qu’encore que j’eusse pu me retirer sans estre pris ny
cognu, j’ay voulu me sousmettre à la misericorde de vostre
Majesté et la supplier tres-humblement d’ordonner de moy ce
qu’il luy plaira, pourveu qu’elle arreste les violences dont on
pourroit user contre ceux qui sont maintenant prisonniers.
Là finit l’estranger, et la Reyne qui se vid portée
à luy faire grace, pour beaucoup de considerations, promit de
luy pardonner, pourveu qu’il pust en quelque sorte verifier ce qu’il
avoit [144/145] dit ; et en cet instant elle commanda à celuy
qui avoit l’intendance de sa justice d’envoyer à Fisme pour
faire amener devant elle ceux que le pere de Cleosidor avoit pris. Ce
commandement fut executé avecque tant de diligence que le mesme
jour Andrimarte et Silviane furent conduits au Palais, où
dés que la Reyne vid Andrimarte, elle luy saulta au col et luy
fit de si extraordinaires caresses que le pere de Cleosidor s’en
estonna. Toutefois demeurant encore dans le ressentiment qu’il devoit
avoir pour la perte de son fils, il se jetta aux pieds de Methine, et
luy demanda justice de l’assassinat dont il soupçonnoit ce
chevalier. Mais la Reyne les ayant fait entrer dans son cabinet, dit
tant de choses au vieillard, pour la justification d’Andrimarte, qu’il
luy guerist entierement l’esprit de la mauvaise opinion qu’il avoit
conceue de son courage. A peine le pere de Cleosidor fut bien remis
qu’Andrimarte ayant appris de la Reyne ce que l’estranger avoit fait,
se mit à raconter le succez du combat de Cleosidor et de luy et
rapporta si fidellement les dernieres paroles du mort qu’à
l’exemple du fils, le pere se vid forcé de pardonner au
vainqueur. Cet accident occupa la Cour jusqu’à ce qu’il fut un
peu tard, et la Reyne ayant congedié le pere de Cleosidor, ne se
vid pas plustost seule aupres d’Andrimarte que le souvenir de
l’infortune ou plustost de l’impudicité de Childeric luy fit
respandre des larmes. Andrimarte en eut compassion, et quelque sujet
qu’il eust de se vanger de Childeric, il fallut enfin qu’il accordast
aux pleurs et aux prieres de la Reyne le pardon qu’elle luy demanda
pour son fils. Apres cela elle s’enquit en quel lieu pouvoit estre
alors Silviane ; à quoy Andrimarte respondit qu’il avoit eu des
nouvelles qu’elle s’estoit retirée dans la Gaule Armorique et
qu’elle luy avoit envoyé un sien frere pour luy rendre compte de
tout ce qui s’estoit passé. Aussi-tost la Reyne commanda qu’on
le fit entrer, et dés que Silviane luy eut fait la reverence :
En verité, dit-elle à Andrimarte, voyla le plus beau
jeune homme que je vis jamais et qui a des traits extremément
semblables à ceux qui se font admirer sur le visage de sa sœur.
Silviane rougit oyant ce que la Reyne disoit, dequoy cette princesse
s’appercevant : Il n’a pas encore, dit-elle assez bas à
Andrimarte, bien gousté l’air de la Cour, et je le cognois, en
ce qu’il est un peu honteux, car il rougit quand on le regarde. Puis
s’addressant à Silviane mesme : Chevalier, continua-t’elle,
quelles nouvelles me donnerez-vous de vostre sœur ? A ce mot Silviane
jetta l’œil [145/146] sur Andrimarte, afin qu’il prit la parole pour
elle, ce que le chevalier ayant recognu, et ne voulant plus retenir la
Reyne dans la tromperie où elle estoit : Les plus
assurées, dit-il, qu’elle vous puisse donner sont celles qu’elle
vous apporte elle-mesme soubs l’habit où vous la voyez, et
auquel elle a esté contrainte de recourir pour se sauver de la
poursuitte et de la tyrannie de Childeric. Disant cela, il prit
Silviane par la main, qui s’estant jettée encore une fois aux
pieds de la Reyne, receut de cette princesse toutes les caresses et
toutes les faveurs qu’elle en pouvoit attendre parmy le desordre et
l’affliction où l’avoit reduitte l’insolence de son fils. Apres
cela, elle leur redit quelles marques elle avoit eues du repentir de
Childeric, et comme il avoit passé depuis quelques jours, dequoy
Silviane tesmoigna une extreme joye, se souvenant du peril
qu’Andrimarte eust couru, s’ils se fussent rencontrez en chemin.
Toutefois ne se pouvant imaginer que sa vie pust jamais estre en
seureté que dans le pays dont Semnon l’avoit fait seigneur, elle
supplia la Reyne de permettre qu’ils partissent dés le
lendemain, ce qui leur ayant esté accordé, Silviane
receut les commandemens de la Reyne, et Andrimarte aussi, puis s’estans
retirez, Methine leur envoya quantité d’habits et de pierreries
pour les plus beaux qu’on eust sceu voir.
Ainsi ils pertirent, et la fortune, lassée des obstacles qu’elle
avoit mis à leur contentement, permit qu’ils arrivassent
où ils desiroient, sans nulle funeste rencontre. Quelques heures
devant que partir, Andrimarte, sçachant que j’estois dans le
Palais, retenu par mes blessures, prit la peine de me visiter, et
là ayant sceu de moy les particularitez du combat où
j’avois esté blessé, il me raconta de mot à mot
tout ce que vous avez ouy.
Quelques jours apres, je me treuvay allegé en quelque sorte, si
bien que mon chirurgien, m’assurant que je pouvois me remettre en
chemin sans rien craindre, j’allay baiser les mains de la Reyne, et
pource qu’elle desiroit infiniment que Childeric fust restably, elle me
sollicita de ne partir point d’aupres de Guyemants qu’elle ne sceust ce
qu’elle en devoit attendre. Je luy dis librement que c’estoit une
affaire un peu de longue haleine, puis qu’un peuple s’esmeut bien
facilement, mais qu’il est assez difficile de l’appaiser, que toutefois
elle en devoit concevoir une bonne esperance, puisque Guyemants avoit
promis de l’y servir, et que je croyois qu’avecque le temps il en
pourroit venir à bout. Elle me demanda [146/147] alors si je ne
sçavois point quels estoient les desseins de Guyemants sur ce
suject, et moy qui desirois la laisser avec toute la consolation que je
luy pouvois donner, je luy dis en peu de mots ce que Guyemants m’en
avoit communiqué, qui est qu’il espere faire en sorte que Gilon
qui est d’une humeur extremément avare, chargera le peuple de
quantité de subsides et d’imposts, soubs pretexte de le retenir
dans la crainte et dans le devoir, qu’apres cela il le rendra ennemy de
la noblesse et l’obligera à faire quelque mauvaise action contre
les principaux, afin que de cette sorte il le rende odieux à
tout le monde et qu’enfin il essayera de prendre si bien son temps
parmy ces desordres qu’il montrera au peuple combien sera plus
tyrannique la domination de Gilon que celle de Childeric, et que
peut-estre il treuvera assez de creance parmy eux pour faire qu’ils se
revoltent contre Gilon et qu’ils rappellent leur premier Roy. Cette
Princesse me tesmoigna de bien esperer de ce dessein et m’ayant permis
de partir, je retournay à Paris, chez Guyemants, qui ne treuvant
pas à propos que j’y fisse du sejour, consentit que je ramenasse
les forces que Clidaman et moy y avions ; de cette sorte je partis,
resolu de les licentier à Moulins, mais ayant receu alors la
lettre que Fleurial m’apporta de vostre part, je les conservay pour les
employer à vostre service.
A ce mot Lindamor finit le discours qu’Amasis avoit eu envie de
sçavoir et la Nymphe s’estant levée, les Princes qui
jugerent qu’il estoit heure de dormir, finirent aussi leur entretien et
se disposerent à se retirer. Amasis les acompagna en leur
departement, quelque difficulté qu’ils y eussent
apportée, et ayant laissé le soing à
Galathée de conduire Rosanire et les autres dames dans leurs
chambres, elle supplia ses hostes de disposer absolument de tout ce qui
estoit en sa puissance, puisqu’elle confessoit n’avoir rien au monde
qu’elle ne deut à leur courage et à leur affection.
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LIVRE IV
[Circéne continue son histoire et celle de Palinice et de
Florice.]
LIVRE IV
[Circéne, Palinice et Florice choisissent leur mari
à colin-maillard.]