Aussi-tost que le jour parut, Ligonias partit, et Astrée
s’esveilla ; cette belle fille avoit encore couché ce
soir-là dans la maison d’Adamas, par ce que, sans se faire une
extreme violence, elle ne pouvoit perdre pour un seul moment la
presence de sa chere Alexis ; et bien que dans le logis du Druide elle
eust tousjours eu sa chambre separée de celle de Celadon, ce luy
estoit toutefois une consolation nompareille de s’imaginer qu’elle n’en
estoit pas beaucoup esloignée, et qu’autre dieu que celuy du
sommeil n’estoit capable de luy ravir son entretien. A peine eut-elle
commencé d’ouvrir les yeux que se trouvant dans une extreme
impatience de voir sa maitresse, elle s’habilla le plus promptement
qu’elle put, et s’en alla d’abord en la chambre de Celadon, où
elle entra sans faire que fort peu de bruit. Le berger qui ne dormoit
pas prit garde à la discretion d’Astrée, et voyant
qu’elle marchoit à petits pas, et fort lentement, il fit dessein
de feindre de reposer, pour apprendre mieux quels seroient les
mouvements de son ame. Il vid donc que sa bergere se vint jetter
à genoux devant son lict et qu’elle le baisa deux ou trois fois
; mais feignant que pour cela son sommeil n’en estoit pas moins
profond, il ouyt qu’elle souspira assez hault et qu’elle dit : Helas !
pourquoy ne m’est-il permis de donner ces baisers à celuy dont
tu me representes l’image ? Quoy, pour estre plus chauds et plus
humides, en seroient-ils moins innocents ?
A ce mot, elle se taisoit, puis reprenant la parole : Contentons-nous,
adjoutoit-elle, avec un grand souspir, du peu de bien que le Ciel nous
accorde, et puis qu’il nous est defendu de baiser Celadon [149/150]
soubs ce visage, adorons au moins ce visage en memoire de Celadon.
Disant cela, elle le baisa encore une fois, mais elle demeura si
long-temps attachée sur ses levres que le berger se laissant
transporter à l’excez de ce plaisir, ne put s’empescher de
souspirer et d’ouvrir les yeux, dequoy Astrée s’estant apperceue
: Pardonnez-moy, luy dit-elle, ma belle maistresse, si j’ay esté
si indiscrette que de vous esveiller. Celadon alors, pour feindre mieux
qu’il eut dormy : Je suis bien-aise, mon serviteur, luy dit-il, que
vous ayez pris la peine de me visiter, mais dites-moy, continua-t’il, y
a-t’il long-temps que vous estes entrée ? – Fort peu, respondit
Astrée, je meure si j’ay presque eu le loisir de vous baiser
deux fois. – Et bien, reprit Celadon, Amour l’a permis de cette sorte,
car il sçait bien que vos faveurs me plaisent si fort que je
seray tousjours plus contente de les obtenir soubs la figure de la
verité que du songe. Mais mon serviteur, adjousta Alexis,
faisant asseoir Astrée sur son lict, qui vous peut avoir rendue
si diligente, je cognois à mes yeux qu’il n’est encore guiere
tard ? – Ma maistresse, repliqua Astrée, je n’ay point eu
d’autre resveille-matin que mes pensées, qui me donnent de si
grandes inquietudes que je ne pense pas, si vous n’y remediez, qu’elles
ne me fassent perdre le jugement. – Bon Dieu ! dit Alexis en
souspirant, pourquoy me demandez-vous des remedes, si c’est moy qui les
attends de vous ? – De moy ? – A faire, reprit Celadon, que nous soyons
eternellement inseparables. – Helas ! respondit Astrée, si j’ay
d’autre desir que celuy-là, je veux bien que le Ciel me haysse ;
mais, ma maitresse, il me semble que cela depend plustost de vous que
de moy. – Nullement, adjousta Celadon, c’est vous seule de qui le
contentement est necessaire pour l’accomplissement de ce desir. – J’y
consens donc dés maintenant, dit Astrée, et supplie le
Ciel qu’il ne mette point d’obstacle à la volonté que
j’en ay. – Cela est fort bien, reprit le berger, il ne reste plus
qu’une chose, sans laquelle cet avantage ne nous peut estre
accordé. – Ah Dieu ! adjousta Astrée, hastez-vous de me
la dire, je jure qu’il faudra qu’elle soit impossible si je ne la fais
pour obtenir ce contentement. – Il ne faut autre chose, repliqua la
feinte druide, sinon que vous me commandiez que….
A ce mot une rougeur luy monta au visage, et la parole luy manquant, il
fut aisé à la bergere de juger qu’il luy estoit survenu
quelque accident. Dequoy estant extremément en peine : Ma
[150/151] maistresse, luy dit-elle, je cognois que vous vous treuvez
mal, peut-estre avez-vous besoin de prendre quelque chose ? – Je n’ay
besoin, respondit Alexis, un peu esmeue, que de prendre courage. Disant
cela, Adamas entra, ce qui fut un extreme contentement à
Celadon, qui voyoit bien que sans l’arrivée du druide, il luy
eus testé impossible de sortir de ce discours, sans avoir
declaré une partie de son crime. La joye donc qu’il en eut parut
incontinent sur son visage, et Astrée qui le remarqua : Mon
pere, dit-elle à Adamas, vous estre bien le meilleur mire qui
fust jamais, puisque vostre seule presence a le pouvoir de guerir les
malades. Ces paroles mirent le Druide un peu en peine, et s’estant
approché de Celadon pour en apprendre la verité, ce
berger luy dit assez bas le peril d’où son arrivée
l’avoit retiré, mais Adamas s’imaginant que la commodité
du lieu et la disposition des personnes le convioient à retirer
Astrée de l’erreur où elle avoit esté comme
ensevelie durant pres de deux lunes, se resolut de faire ce que Celadon
n’avoit osé, et pour executer ce dessein, sans que le berger
mesme y pust apporter de l’empeschement, il ne luy en parla point, mais
ayant fait remettre Astrée en la place où elle estoit, et
s’estans assis au devant du lict, il leur tint ce langage : Il y a
quelque apparence, Astrée, que vous devez croire que je vous
ayme, puisque vous avez un tresbon jugement, et qu’il n’est pas
possible que vous n’ayez remarqué dans mes actions quelque bonne
volonté, plus particuliere pour vous que pour quantité
d’autres personnes que je suis obligé d’estimer. C’est donc pour
cela que m’assure que vous prendrez mes conseils en tres-bonne part, et
que ne pouvant douter que je n’aye autant de soing de vostre repos que
du mien propre, vous ferez vostre profit de tout ce que je vous diray.
Or il faut que vous sçachiez, Astrée, que cette druide
que vous voyez maintenant et qui porte la qualité de vostre
maistresse, bien que sa plus grande gloire soit de vous obeyr, quelques
traits qu’elle ait dans les yeux, elle n’est autre que ce….
Alors il alloit adjouster : Celadon, quand il prit gardé que
Diane et Phillis entrerent, qui estans partie de chez Clindor pour
venir voir Astrée, se douterent bien qu’elle seroit dans la
chambre d’Alexis, puisqu’elles ne l’avoient pas treuvée
où elle avoit accoustumé de coucher. Soudain qu’Adamas
les apperceut, il prit la main d’Astrée, et la luy pressant un
peu, il luy dit assez bas : Ce que j’avois à vous communiquer,
ma belle fille, n’avoit pas besoin [151/152] de tant de tesmoings, une
autre fois vous le sçaurez mieux, et cependant ayez le soing
d’entretenir vos compagnes, durant le temps que j’advertiray Alexis de
tout ce qu’il faut qu’elle fasse pour vous emmener avecque elle chez
les Carnutes, où vous avez tant d’envie de la suivre.
Astrée alors s’en alla au devant de ces deux belles filles, qui
s’estoient desja un peu avancées ; et dés qu’elles eurent
donné le bon jour à Adamas et à la feinte druide,
elles s’assirent en l’un des coings de la chambre, où
Astrée, sans relever beaucoup la voix, et laissant voir sur son
visage des marques d’un extraordinaire contentement, se mit à
parler en ces termes : Il est bien vray, mes compagnes, ce qu’on dit en
commun proverbe, que le bon-heur, non plus que le malheur, ne va jamais
sans estre accompagné. Il n’y a pas deux jours que j’estois
comme accablée de toutes sortes de miseres, et voicy que depuis
la delivrance d’Amasis et la nostre, chasque moment m’apporte quelque
nouveau suject de plaisir. – Vous n’avez que faire, respondit Diane, de
nous parler de vostre contentement, il est assez bien peint sur, vostre
visage, pour faire que nous n’en doutions pas. – Je vous jure, reprit
Astrée, qu’il y est encore moindre que dans mon cœur. – Mais, ma
sœur, luy demanda Phillis, d’où peut proceder cette si grande
joye ? – De l’esperance, respondit-elle, qu’Adamas m’a donnée
qu’Alexis m’emmenera bien-tost. – En verité, ma compagne,
adjousta Diane, vous estes cruelle quand vous nous menacez de cet
esloignement, et je m’estonne dequoy vous pouvez recevoir du plaisir
d’une chose qui nous fera peut-estre mourir de douleur. – Je croy bien,
dit Astrée, que vous recevrez de ma perte ne sera pas si grand
que Silvandre et Lycidas ne vous en consolent bien dans peu de jours. –
N’en faites pas la fine, dit Phillis. Si j’estois obligée
à choisir de vivre tousjours avecque Lycidas ou avecque vous, il
n’y a point de doute que je prefererois la compagnie de mon berger
à la vostre, et pour n’estre pas de mon opinion ; mais s’il
m’estoit possible d’avoir l’une et l’autre, je n’aurois plus rien
à desirer. – Vous voulez dire, respondit Astrée, que
vostre contentement seroit parfait, comme l’eust esté le mien,
si le Ciel m’eust permis de jouyr en mesme temps de Celadon et de vous
; mais puisque par la mort de ce berger les dieux ont voulu m’interdire
cette fecilité, il faut que vous ayez aussi vostre part de
l’infortune, [152/153] et que vous souffriez la perte d’une sœur, comme
j’ay supporté celle d’un amant. – Vostre perte, adjousta Diane,
me seroit plus sensible que celle de tous les hommes ensemble, et bien
que j’honore grandement Silvandre, je diray bien sans mentir…. – Tout
beau, dit Astrée en l’interrompant, et luy mettant la main sur
la bouche, vous devez aymer ce berger pardessus toutes choses, et quand
vous rendrez vostre affection esgale à la sienne, vous ne ferez
que ce que vous devez à son merite. – N’en parlons donc plus,
repliqua Phillis, et contentez-vous, ma chere sœur, que j’espere que
vous ne nous abandonnerez point et qu’il ne faut qu’un moment pour
arrester le cours de tous les desseins que vous en avez faits.
Avec semblables paroles, Astrée preparoit le plus doucement
qu’il luy estoit possible l’esprit de ces belles filles, à ne
treuver pas si funeste leur separation qu’elle croyoit inevitable,
cependant que de son costé Adamas preparoit l’ame de Celadon
à ne s’opposer plus au desir qu’il avoit de le faire cognoistre
à sa bergere ; et pource que ce pauvre amant avoit bien
remarqué de quelle façon ils avoient esté
interrompus : Il faut bien, mon pere, luy dit-il, qu’il y ait quelque
fatalité qui s’oppose au dessein que vous en avez, puisque sans
l’arrivée de Diane et de Phillis, nous sçaurions
maintenant ce que je doibs esperer de la feinte que nous avons
pratiquée. – Il est vray, dit le Druide, que dans les plus
petites choses, les dieux nous font quelquefois aussi bien lire leur
volonté que dans les plus grandes, et je veux bien croire comme
vous qu’il y a quelque suject pour lequel ils ne veulent pas que ce
soit icy qu’Astrée ait premierement l’honneur de revoir son
berger. C’est pourquoy je veux prendre tantost congé d’Amasis,
puisqu’aussi bien n’a-t’elle plus à faire de mon service, et
j’emmeneray tous les bergers et toutes les bergeres chez moy, où
nous aviserons de prendre le temps le plus favorable qu’il se pourra
pour vous rendre avec usure tous les biens que vous avez perdus hors de
la possession d’Astrée.
Celadon alors demeura quelque temps sans respondre ; et Adamas s’estant
enquis pourquoy il ne disoit mot : Mon pere, luy respondit-il, avec un
grand souspir, s’il est vray que nous ayons quelque secrette prevoyance
des choses qui nous doivent avenir, je presage qu’il m’arrivera des
accidents bien funestes de la cognoissance que cette bergere aura de
moy. – Vous avez eu si souvent cette crainte, reprit le Druide, qu’en
fin elle s’est changée en assu-[153/154]rance, et vostre esprit
qui n’est ingenieux qu’à vous affliger vous la represente comme
infaillible ; mais souvenez-vous que j’ay un sentiment bien contraire
au vostre et que j’oserois vous promettre deslors tous les contentemens
que vous vous sçauriez imaginer. – Ce n’est pas, adjousta
Celadon, que quelque bien ou quelque mal qui m’arrive, je ne vous aye
tousjours une tres-grande obligation du soing que vous avez eu de me
rendre content ; et je meure si je ne souhaitte de l’estre, autant pour
le plaisir que vous en recevriez que pour l’avantage qui m’en
arriveroit ; disposez donc de moy, en la sorte qu’il vous plaira, et si
je desobeys au moindre de vos commandements, je veux estre
appellé le plus ingrat berger qui fut jamais.
Adamas tres-satisfait de la responce de Celadon : Mon fils, luy dit-il,
puisque vous avez resolu de vous fier à ma diligence et de vous
sousmettre à mes volontez, souvenez-vous que si vous ne possedez
vostre maistresse, la faute n’en sera jamais à moy. Disant cela,
il baisa le berger au front, et s’estant levé, il dit adieu
à ces belles filles, et puis s’en alla au lever d’Amasis.
Il ne fut pas plustost hors de la chambre qu’Astrée, qui estoit
dans une impatience nompareille de sçavoir ce que le Druide
avoit eu dessein de luy dire, s’en alla jetter sur le lict d’Alexis et
la conjura de l’en esclaicir. Mais Celadon, au lieu de luy dire la
verité, luy fit accroire tant d’autres choses qu’elle n’en put
rien apprendre du tout. Diane et Phillis s’approcherent aussi de son
lict, et presque en mesme temps Leonide entra, qui se doutant bien que
Celadon n’oseroit s’habiller devant elles, les mena dans une autre
chambre jusqu’à ce qu’il fut hors du lict.
Adamas estoit desja arrivé chez la Nymphe, et par ce qu’il luy
vouloit demander la permission de s’en retourner, aussi-tost qu’il put
parler à elle, il luy sceut si bien representer la
necessité qu’il avoit de revoir sa maison, qu’elle le luy
accorda, à condition qu’il reviendroit dans peu de jours. Le
Druide l’ayant promis, luy baisa la main, puis, sans aller prendre
congé de Galathée, de peur qu’elle voulust voir Alexis ou
qu’elle luy demandast des nouvelles de Celadon, s’en alla chez Clindor,
où Astrée, Alexis, Phillis et Diane estoient desja, et
avec elles tous les autres bergers et bergeres. Leur ayant donc
proposé le dessein qu’il avoit fait de les emmener, il les
trouva dans une si grande impatience de revoir leurs trouppeaux qu’ils
furent tous bien aises de partir au mesme instant. Clindor seul,
n’estoit pas de ces amis qui se lassent [154/155] d’une visite de trois
journées, tesmoignoit un extreme desplaisir de perdre une si
bonne compagnie. Toutefois, ne voyant point de remede à ce
malheur, il tira Lycidas à part, et apres l’avoir prié
d’aymer Leontidas son fils, comme autrefois ils s’estoient aymez,
Alcippe et luy, il luy fit promettre plus de cent fois qu’il le
viendroit revoir, et qu’il ameneroit encore une fois dans sa maison les
mesmes personnes qui en alloient partir. Apres cela il embrassa
Phocion, et bien qu’il eut de la peine à marcher, pour le grand
aage qu’il avoit, il ne voulut jamais luy dire adieu dans sa maison ny
aux autres bergers et bergeres, mais les ayant accompagnez jusques hors
de la ville, il receut là les remerciements qu’ils luy firent,
et apres avoir les suivis de l’œil, aussi loing que, sa veue se put
estendre, il se retira avecque Leontidas qui l’ayda à marcher
jusqu’à ce qu’il fut en son logis.
Toute cette grande trouppe, à laquelle s’estoient joints les
freres de Circéne, de Palinice et de Florice, ne fut pas
long-temps sans arriver chez Adamas, qui s’estant disposé
à les bien recevoir, les mena d’abord dans une fort belle sale,
où ils trouverent la collation dressée, puis les ayant
conduits dans sa gallerie, aux uns il expliqua des tableaux, aux autres
il fit admirer l’excellence des peintures, les divertissant ainsi le
plus agreablement qu’il put, en attendant qu’ils se voulussent asseoir.
D’autre costé Amasis faisoit tout ce qui luy estoit possible
pour bien traitter les princes, dont le secours luy avoit esté
si utile. Et bien que le siege qu’elle avoit soustenu la pust excuser
de beaucoup de manquements, elle fut pourtant si soigneuse de les bien
recevoir qu’ils avouerent que la somptuosité de ses banquets ne
cedoit en rien à la depense des plus grands monarques. Ce
jour-là, aussi-tost apres le repas, elle leur representa la
crainte qu’elle avoit que Gondebaut s’armast de nouveau contre elle, et
que luy ayant declaré la guerre si ouvertement, il n’y avoit pas
de l’apparence qu’il l’en deust tenir quitte à si bon
marché. Mais Sigismond, Rosileon et Godomar luy promirent si
souvent de ne l’abandonner jamais qu’elle ne fust dans une paisible
jouyssance du bien qu’elle avoit commencé de gouster, que cela
la mit du tout en repos. Les ayant donc remerciez encore une fois de la
bonne volonté qu’ils luy tesmoignoient, elle les conjura de
vivre desormais sans contrainte et d’user absolument de tout ce qui
seroit en son pouvoir. Apres cela elle entra dans son cabinet où
cette heure l’appelloit pour ses affaires domestiques, et les princes
s’estans approchez [155/156] des nymphes et des dames qui estoient dans
la chambre avec la pluspart des chevaliers, Sigismond tira un peu
Dorinde à part et luy tint ce discours : Quelque sujet que vous
eussiez, belle Dorinde, de croire que les hommes sont inconstants, je
m’assure que ce que je fay pour vous obliger seroit capable de vous
faire changer d’opinion, ou de vous faire avouer pour le moins que ma
fidelité ne me separe pas moins du commun que ma naissance. –
Seigneur, luy respondit Dorinde, je ne douteray jamais que vous n’ayez
fait pour moy beaucoup plus que je ne merite, mais qu’il soit vray pour
cela que vous avez plus de fidelité que le reste des hommes,
pardonnez-moy si je ne l’avoue pas entierement, puis qu’on dit
ordinairement que la fin coronne l’œuvre, et que je ne sçay pas
si vous serez aussi constant à l’advenir que vous l’avez
esté jusqu’icy. – Cette mesfiance, adjouta le Prince, n’est pas
une petite marque de vostre peu d’amitié. – Elle est un
tesmoignage, repliqua Dorinde, de la cognoissance que j’ay de mes
deffauts, qui sont bien plus propres à faire mourir une
affection qu’à la conserver. – Le seul defaut dont je vous
accuse, continua Sigismond, est de ne m’aymer pas assez ; encore est-il
en quelque sorte excusable, puis qu’il est bien difficile qu’il se
trouve parmy les mortels un homme qui soit digne de vous posseder. –
Ces flatteries, respondit Dorinde, tiennent de l’artifice et de la
dissimulation, et ne sont pas le moindre crime que puisse commettre un
homme qui fait profession de bien aymer. Que si vous avez resolu de ne
me tenir point d’autre langage, je ne diray plus que vous puissiez
devenir infidelle, mais je croiray que vous l’estes desja. – Quelque
croyance que vous puissiez avoir de moy, dit froidement Sigismond, cela
n’empeschera pas que je ne vous estime plus que toutes les filles du
monde ; toutefois si vous croyez que les preuves que je vous en donne
ne partent pas d’un cœur assez franc, faites-moy des loix, et dites-moy
comme vous voulez que je vive, je proteste que je les observeray
inviolablement. – Ce n’est pas à moy à vous faire des
loix, repliqua Dorinde, et puis que le rang que vous tenez ne permet
que vous les receviez que des dieux, si vous m’aymez, il me semble que
c’est à l’Amour à vous les prescrire. – C’est bien aussi
l’Amour, respondit le Prince, qui me commande de croire que toutes les
beautez du monde sont moindres que la vostre et qu’il n’en est point,
de qui le merite ne se trouve petit, si on le compare à vos
perfections. – Amour, reprit Dorinde en sousriant, est donc comme ces
lunettes qui [156/157] trompent la veue, et qui font paroistre les
objects où elle se porte beaucoup plus grands qu’ils ne sont ? –
Nullement, dit encore le Prince, je vous considere telle que vous
estes, et je meure si je ne croy que l’Envie mesme seroit bien
empeschée à trouver en vous quelque chose qu’elle pust
condamner. – En cela je cognoistrois, respondit Dorinde, que la
complaisance seroit un vice bien commun et bien inevitable, puis
qu’elle seroit entrée dans l’esprit mesme de ce monstre. Mais,
Seigneur, continua-t’elle, ne parlons plus de ma beauté, car
cela ne fait que me mettre en colere, dequoy je ne la possede pas au
degré où je voudrois qu’elle fust pour vous estre plus
agreable ; disons seulement que telle que je suis, j’ay une parfaite
inclination à vous honorer. – Disons seulement, reprit Sigismond
en l’interrompant, que je suis le plus heureux de tous les hommes et
que l’amour que je vous porte, jointe à l’assurance que vous me
donnez de vostre amitié, m’est un bien plus cher mille fois que
le sceptre de Gondebaut et l’affection que vous me portez ; car l’un
n’entrera pas plustost dans vos mains que l’autre sortira de vostre
cœur. – Mes serments, respondit le Prince, devroient, ce me sembla,
avoir osté de vostre esprit tous ces funestes soupçons
qui m’affligent, et croyez- moy, belle Dorinde, que les effects de ma
fidelité seroient assez puissants pour vous obliger à ne
douter jamais de ma foy, si vostre ame avoit seulement daigné
prendre la peine d’en conserver le souvenir ; mais c’est un malheur
pour moy que vous ne jugez pas bien de mon humeur et que vous vous
persuadez que le nom de roy sera capable de me faire perdre celuy
d’amant. Non non, chere Dorinde, la discretion que vous avez veu
paroistre dans toutes mes actions vous qui vous puisse offenser et que
n’ayant point de passion qui ne soit legitime, je la conserveray aussi
pure et aussi sainte dans la jouyssance d’un empire que dans
l’esperance que j’en ay maintenant. Je voudrois bien estre plus libre
que je ne suis, pour vous en pouvoir donner une plus forte assurance,
d’un pere courroucé, jugez si je puis faire autre chose à
cette heure que promettre de vous espouser dés le moment que
j’en auray la liberté ?
Dorinde, flattée de ce tiltre de reyne des Bourguignons, et
s’ima-[157/158]ginant que ce Prince pouvoit mettre sa fortune au mesme
poinct où elle
avoit porté son ambition, se rendit entierement à ces
dernieres
promesses, et laissant voir sur son visage une petite honte
meslée
d’une joye incomparable, elle luy respondit ainsi : Seigneur, la bonne
volonté que j’ay pour vous ne doit point sa naissance aux
grandes
esperances que vous me donnez, car je puis dire sans mentir que j’ayme
beaucoup mieux vostre personne que vos coronnes, et vos mérites
que
vostre qualité ; toutefois, puis qu’il vous plaist de m’assurer
que
vostre amour est assez grande pour vous obliger à me faire part
de la
gloire où vostre naissance vous appelle, je veux bien accepter
l’offre
que vous m’en faites, et vous promettre de ne disposer jamais de moy
que selon les commandements que j’en recevray de vous. Et pour marque
de cela, dit-elle, tirant d’une petite boette la bague que Sigismond
luy avoit donnée, et la rompant en deux, voicy qui sera le
symbole de
notre union. Le temps auquel les pièces de cette bague
demeureront
separées marquera celuy de nostre absence ; et quand vous serez
en
estat d’accomplir ce que vous m’ avez promis, leur assemblage sera le
nostre aussi.
Alors Sigismond, prenant une moitié de la bague, et la
baisant par diverses fois : Je jure, dit-il, que je ne croiray jamais
que Dorinde m’ait manqué de foy lors qu’elle m’aura
renvoyé, comme par
mespris, l’autre moitié qui luy reste, et veux bien qu’elle
croye le
mesme de moy. Disant cela, le prince luy prit la main, et la portant
contre son cœur : Vivez assurée, luy dit-il, belle Dorinde, que
ce
cceur sur lequel j’appuye vostre main, est beaucoup plus à vous
qu’à
moy-mesme et-qu’il aymera mieux mourir que manquer d’un seul poinct
à
tout ce que je vous ay promis. Dorinde le regardant sans luy respondre,
et les yeux de Sigismond s’estans rencontrez avec les siens, ils
s’ayderent de leurs traits, pour se jurer encore une fois que leur foy
seroit inviolable, et ce langage, bien que muet, ne fut pas moins
puissant pour exprimer leur passion que le long discours qu’ils avoient
eu ensemble. Enfin, de crainte de se perdre dans ce ravissement,
Dorinde fut la premiere qui baissa la veue, et rougissant un peu dequoy
elle avoit esté si long-temps sans parler à personne
qu’à Sigismond,
elle le supplia de s’approcher du reste de la compagnie.
Lindamor
cependant n’avoit pas mal employé le temps, car dés qu’il
vit que
Rosileon s’estoit approché de Rosanire, et que Sigismond
entretenoit
Dorinde, il s’alla mettre aupres de Galathée [158/159] et luy
sceut si
bien representer ce qu’elle devoit à ses travaux passez qu’il
obtint la
permission de la rechercher ouvertement. Et bien qu’il crust que la
volonté d’Amasis seroit en sa faveur, il jugea pourtant qu’il ne
devoit
pas la consulter, sans avoir communiqué son dessein au Druide,
qui,
outre le pouvoir que sa vertu luy avoit acquis sur l’esprit de la
Nymphe, avoit encore une particuliere inclination pour luy. Il proposa
donc à Galathée le desir qu’il avoit de se declarer
à Adamas, et cette
nymphe l’ayant treuvé tres-juste, Lindamor le fit chercher dans
le
chasteau ; mais comme on luy eut rapporté qu’il estoit party de
Marcilly : Vous verrez, dit Galathée, qu’il aura voulu ramener
dans
leurs hameaux les bergers que Clindor avoit dans sa maison ; et certes
je suis bien marrie qu’il ne m’en ait rien dit, mais je veux prier
Ligdamon qu’il aille jusques là et qu’il le sollicite de revenir
le
plustost qu’il luy sera possible. A ce mot Galathée ayant fait
signe à
Ligdamon, qui s’entretenoit alors avec Silvie, ce chevalier s’approcha
d’elle, et n’eut pas plustost receu le commandement de partir, qu’il
alla monter à cheval.
Amasis presque en mesme temps sortit de son
cabinet, et pource qu’elle n’estoit point sortie de Marcilly, il y
avoit desja quelque temps, elle fut bien aise d’aller un peu prendre
l’air de la campagne, pour, marque de la liberté dont elle
jouyssoit
alors. Elle fit donc atteller ses chariots, et s’estant mise dans l’un,
avecque les trois princes, Lindamor, Rosanire, Galathée et
Dorinde, le
premier lieu qu’elle visita fut celuy où Polemas avoit mis son
camp ;
de là, elle passa dans la plaine, où le sang de ce
rebelle paroissoit
encore, et se ressouvenant des frayeurs qu’elle avoit eues, elle leur
racontoit en quel trouble estoit son esprit cependant qu’ils
combattoient. En fin, apres un grand tour qu’ils firent encore, elle
les ramena dans le chasteau, où elle ne pouvoit se lasser de
leur faire
des caresses, tant elle se cognoissoit obligée au soing qu’ils
avoient
eu de la délivrer de l’insolence de son ennemy.
Ligdamon cependant
arriva chez Adamas, et le treuva dans sa gallerie, où il se
promenoit
en la compagnie des bergers et des belles bergeres de Lignon. D’abord
que le Druide l’apperceut, il fut un peu surpris, et eut peur qu’il
fust survenu dans Marcilly quelque nouveau desordre ; toutefois luy
ayant demandé la cause de sa venue, il fut tout resjouy quand il
sceut
que ce n’estoit que pour l’obliger à. revoir Galathée le
plustost qu’il
pourroit. [159/160] Il fit donc dessein de partir le lendemain de bon
matin, pour se treuver au lever de la Nymphe, et ayant conjuré
Ligdamon
de vouloir estre son hoste jusqu’alors, il le prit par la main et le
mena où estoit le reste de la compagnie. Ils n’y furent pas
plustost
qu’ils virent que Circéne, Pàlinice et Florice estoient
autour de
Phillis, à qui Circéne parloit de cette sorte : Mais,
belle bergere, ou
plustost veritable interprete des dieux, puisque le Ciel vous a choisie
pour nous donner le repos que nous luy demandons depuis si long-temps,
pourquoy nous voulez-vous differer le secours que nous attendons de
vous ? Ne craignez-vous point que ce mesme dieu, qui vous a
donné la
cognoissance de son oracle vous accuse de nonchalance, et vous punisse
de maux que nous avons soufferts, depuis que vous avez pu nous guerir ?
Alors
ils ouyrent que Phillis en sousriant luy fit cette response : Belle
bergere, si je refuse jamais de donner à vos peines le
soulagement qui
dependra de moy, je veux bien estre punie comme coupable d’un
tres-grand peché ; mais considerez, je vous supplie, que vostre
repos
ne depend pas entierement de moy, et que deux personnes y sont encore
necessaires, que je ne croy pas qu’on puisse rencontrer facilement.
Toutefois, adjousta-t’elle, les priant de se lever, je vous promets de
m’y employer quand il en sera temps, et quand les dieux nous feront
cognoistre qu’ils veulent donner une dernière fin à vos
desplaisirs.
A
ce mot, elle les embrassa toutes trois, et Adamas ne pouvant rien
deviner en tout cela, pria Phillis de luy dire pourquoy ces belles
filles luy faisoient cette requeste. La bergere alors : Mon pere, luy
respondit-elle, puisque vous- sçavez combien les arrests des
dieux sont
inévitables, vous ne vous estonnerez pas du recit que je vous
feray.
Ces trois bergères ont eu il y a desja quelque temps un oracle
qui leur
a commandé de venir chercher en Forests le soulagement qu’elles
désirent aux maux qu’Amour leur fait souffrir. Et afin que vous
sçachiez de qui c’est qu’elles le doivent attendre, je vous
rediray
l’oracle de mesme qu’il leur a esté rendu. Il est tel.
Or, mon pere, continua Phillis, je ne sçay si c’est par
inspiration, ou
comment, tant y a qu’ayant sceu cet oracle, il y a une lune ou environ
que je le leur recitày, et les suppliay en mesme temps de me
raconter
quelque chose de leur vie. Mais une particuliere consideration m’ayant
empesché de leur donner toute l’audience, dont elle avoient
besoin, je
les suppliay de remettre, cet entretien à une autrefois, ce
qu’elles
ont fait, et n’ayant point treuvé de commodité plus
favorable que
cette-cy, elles me prioient maintenant de les escouter.
Adamas fut extrémement estonné du discours de Phillis, ne
sçachant pas
de quelle façon elle avoit appris ce qu’elle venoit de luy dire
;
toutefois attribuant cela à un particulier miracle, il s’adressa
à
Circéne et luy dit : Je cognois bien, ma belle fille, que c’est
aujourd’huy que vous recevrez le contentement pour lequel vous avez eu
desja tant d’impatience ; car ayant trouvé celle qui doit juger
de vos
differends, je ne voy plus de difficulté ai reste. Premierement,
vous
pouvez sans sortir d’icy rencontrer deux autres personnes qui doivent
estre les arbitres de vostre sort, et c’est sans doute que, pair ce
mort qui sera vif, les dieux ont voulu parler de...
A ce mot il
voulut nommer Alexis, comme celle qui vivoit apres la perte de Celadon
; mais voyant que cela ne se pouvoit sans descouvrir les secrets du
berger, il s’arresta, et comme il avoit l’esprit fort present, il nomma
incontinent Ligdamon : Car, dit-il en continuant, il n’est personne qui
ne sçache que nous l’avons pleuré comme mort, et que
luy-mesme a
parfaittement creu mourir en prenant l’endormie qu’on luy donna au lieu
de poison. Cette autre à qui l’on rendra malgré elle le
bien qu’elle
aura voulu perdre est Celidée, à qui Damon, quelque
resistance qu’elle
en ait faite, veut rendre la beauté qu’elle-mesme s’est ravie
par les
couppures de son diamant.
A ce mot, Palinice transportée de joye :
Mon pere, dit-elle, prenant la main du Druide et la baisant, que
nousdevons bien marquer ce jour pour le plus heureux de nostre vie, et
qu’il est [161/162] bien vray que l’obligation que nous vous avons est
extreme, puis que par vostre moyen nous voyons claires devant nous les
mesmes choses que nous trouvions plus obscures que les tenebres ! Il ne
reste plus qu’à voir à qui de nous trois le sort
ordonnera de raconter
les dimcultez où nous sommes ; car nous ne doutons plus que ce
ne soit
icy le lieu destiné pour le repos de nos futures années.
Adamas qui
estoit bien-aise de divertir Ligdamon, et de luy faire passer le temps
durant ce qu’il leur restoit de jour : Cela sera bien facile, dit-il,
nous n’avons qu’à mettre vos noms dans un chappeau, et le
premier que
Phillis tirera sera le nom de celle à qui les dieux ordonneront
de
parler. Circéne, Palinice et Florice y ayans consenty, le Druide
escrivit leurs noms dans trois petits billets, et les ayant pliez et
mis dans un chappeau, Phillis à qui il les presenta tira le nom
de
Florice, qui tesmoignant qu’elle eust esté bien aise qu’une
autre eust
eu cette commission, ne laissa pas toutefois d’obeyr ; de sorte
qu’apres qu’Adamas eut prié toute la compagnie de s’asseoir,
elle
regarda doucement Phillis, et puis commença son discours en
cette sorte.
Je voudrois bien, belle et discrette Phillis, pouvoir demesler
sans
desordre le discours qu’il faut que je fasse, pour ne paroistre pas
desobeissante envers les dieux, et peu courtoise envers vous, mais
n’ayant pas l’esprit assez bon pour cela, je vous supplie de suppleer
par la force de vostre jugement aux deffauts du mien, et de me
pardonner si je vous fay un récit un peu embrouillé, puis
qu’il est
vray que nous-mesmes à qui l’affaire touche avons eu toutes les
peines
du monde à nous empescher de nous perdre dans cette confusion.
Les
accidents qui sont survenus parmy nous meriteroient des journées
entières s’il falloit que je les redise par le menu ; mais
sçachant
qu’Hylas a fait beaucoup de sejour en ce pays, et qu’estant ennemy du
secret et du silence, il vous aura parlé quelquefois de nos
affaires,
je me tairay de beaucoup de choses qui seraient superflues, et ne vous
diray que les principaux effets, afin que par eux vous jugiez plus
parfaittement des mouvements de nostre ame et que vous ordonniez qui de
ces chevaliers doit posséder nostre affection.
[162/163] Sçachez donc, nostre juge, que Circéne,
Palinice et moy
avons chacune deux freres, et puis qu’il faut tout dire, deux
serviteurs, s’il est vray pour le moins qu’on doive adjouter quelque
foy aux serments et aux paroles des hommes. Mais afin que cela vous
apparoisse plus clairement, je seray bien-aise de vous en dresser une
petite figure. Disant cela, elle prit la plume, dont Adamas avoit
escrit leurs noms, et marqua cecy sur du papier.
Apres, elle poursuivit de cette sorte : Or, dans ce desordre,
nostre interest est si meslé, que Circéne ne peut rendre
aupres de moy,
de bons offices à Lucindor, sans desobliger Cerinte, qui est
frere de
Palinice, et sans craindre que pour se vanger il la ruinast aupres de
Clorian. Palinice ne sauroit parler à Circéne à
l’avantage de Clorian,
sans me fascher en la personne d’Alcandre, et sans m’obliger à
luy
ravir Amilcar, et je ne sçaurois ayder aux passions d’Alcandre
et
d’Amilcar, sans troubler le repos de Circéne et de Palinice, qui
auroient droit de m’oster, l’une Lucindor, et l’autre Cerinte. Cela
nous a fait vivre durant quelque temps, parmy des contraintes et des
tyrannies insupportables ; et par ce que nous jugeasmes bien que cette
confusion seroit enfin capable de nous separer d’amitié, nous
recourusmes tous ensemble à l’oracle, qui respondit
premièrement cecy.
Cette responce nous fit juger que l’oracle reservoit encore
quelque chose pour nous, et cela fut cause que l’ayant consulté
en
particulier, nous apprismes celuy que les dieux vous ont
communiqué
aussi bien qu’à nous : Voyla donc le principal sujet de nostre
voyage,
et ce qui nous a conduites en ce pays. Mais puis qu’il ne reste
qn’à
vous deduire ce qui vous peut faire cognoistre en quel poinct est
nostre inclination pour ces chevaliers que vous voyez maintenant
avecque nous.
Je commenceray par Circéne, et vous diray que, devant
qu’Alcandre mon
frère eust jamais jette les yeux sur elle, Clorian s’estois mis
si
avant dans ses bonnes graces, par l’entremise de Palinice, qu’il estoit
croyable que jamais cette amitié ne pourroit estre rompue.
Qu’Alcandre
me pardonne, si l’affection que je luy porte n’est pas assez forte pour
me faire mentir, je me sens forcée par une puissance plus grande
de
dire la verité, et d’avouer que cette belle fille a toutes
sortes
d’obligations à Clorian. C’est luy qui l’a servie le premier et
qui a
recognu en elle la grace de ces traits qui font aymer ; son affection
n’est pas née en luy, pour aucun interest particulier, mais
seulement
pour avoir remarqué dans ses plus tendres années quelque
apparence de
ces charmes, qui la font admirer maintenant. Il a eu tant de soing de
sa jeunesse que, quelque ingratitude qui fust en elle, il faudroit pour
le moins qu’elle confessast qu’elle doibt à sa conversation une
grande
partie de la gentillesse qu’elle a. Et certes j’ay de la peine à
m’empescher de rire, quand je me souviens des reparties qu’elle luy
faisoit au commencement qu’il l’ayma. Il faut que vous sçachiez
qu’elle
n’avoit pas encore atteint la septiesme de ses années qu’il en
faisoit
le passionné, et luy parloit de son amour avec autant d’ardeur
que si
elle eust eu un demy siecle. Un jour il la treuva fort proche du feu,
et dés qu’il l’eut mise sur ses genoux : Je m’estonne, luy
dit-il,
comme il est possible que ma petite maistresse ait besoin de se
chauffer, puisqu’elle est capable de faire brusler tout le monde ? –
Mon serviteur, luy respondit-elle assez doucement, il ne faut pas
croire que je puisse brusler, quelque chose, car si j’en avois la
puissance, je bruslerois le temps, afin qu’il ne fust jamais plus si
froid. – Le feu que je ressens, reprit Clorian, et que vos yeux ont
allumé dans mon ame, ne me permet pas d’en doubter, mais je vous
jure
que quelque grand qu’il soit, j’aymerois mieux mourir que l’esteindre.
- Vous bruslez donc ? dit Circéne en l’interrompant. – Ouy,
repliqua
Clorian, mais de la plus douce [164/165] flame dont un cœur puisse
estre embrasé. – Et d’où vient, adjousta Circéne,
que je rie sens rien,
car si l’on ne jette dans le feu qu’un os, une plume ou un peu de
linge, cela se fait sentir par toute la maison ? – C’est, respondit
Clorian, qui avoit de la peine à s’em-pescher de rire, que pour
encore
vous estes insensible, mais cela n’empesche pas que mon feu ne
s’augmente de jour en jour ; et peut-estre deviendra-t’il si grand que
devant que vous y puissiez remedier, il m’aura réduit en cendre.
– Il
vaut donc bien mieux, dit-elle, y apporter quelque remede de bonne
heure.
Disant cela, elle voulut se jetter en terre, mais Clorian qui
la tenoit embrassée : Et quel remede, luy demanda-t’il, en la
retenant,
y voudriez-vous apporter ? – Je m’imagine, luy dit-elle, que si on
versoit dessus vous deux ou trois esguieres pleines d’eau, cela vous
feroit du bien, car j’ay pris garde qu’on en fait de mesme sur le bois
quand il est trop allumé. – Ah ! ma belle fille ! adjousta
Clorian, que
le feu dont je parle est bien different de celuy que vous vous
imaginez, puisque tant s’en faut que l’eau fust capable d’esteindre le
feu d’un homme amoureux, qu’il est vray que sa violence se nourrit dans
l’humidité de ses larmes.
Une autrefois qu’il estoit allé aux
champs, où ses affaires l’avoient appelle, j’allay visiter
Circéne et
me jouer avecque elle à faire des poupées, bien que desja
mon aage
commençast à me defendre ces petits jeux d’enfant. Je la
rencontray
d’abord, un peu affligée de l’absence de son amant, car encore
qu’elle
fust incapable de cognoistre ce que c’estoit que l’Amour; elle ne
laissoit pas de ressentir pour le moins quelques traits d’une
amitié
qui n’estoit pas commune, et luy ayant demandé depuis quel temps
il
estoit party d’aupres d’elle : Je vous jure, me respondit-elle, que je
ne l’ay pas compté. – Comment, adjoustay-je, et j’ay ouy dire
que, lors
qu’on ayme bien une personne, on ne compte pas seulement les jours de
son absence, mais les minutes et les moments ? – C’est, me dit-elle
froidement, une preuve d’affection qu’il ne doit pas attendre de moy,
car comment voudriez-vous que je tinsse le compte de tant de choses,
que je ne sçay pas encore compter l’horloge quand il sonne ?
Voyla,
belle et sage bergere, quels estoient à peu pres leurs discours
et
leurs entretiens, durant l’innocence de cet aage, dont j’estois bien
souvent tesmoing, car nos maisons estans voisines, je voyois
Circéne
presque tous les jours, et Clorian luy-mesme qui me cognoissoit plus
capable de raison, prenoit plaisir à me redire [165/166] ses
plus
plaisantes responces. Toutefois ce chevalier se lassant enfin de servir
une enfant, et voyant bien qu’il falloit pour le moins cinq ou six
années devant qu’elle pust bien recognoistre ce qu’elle devoit
à son
amour, il se resolut de les employer à la guerre. Sur ce dessein
il
partit, et je pense que je pourray me souvenir d’une chanson qu’il fit
en ce mesme temps. Les vers en sont tels.
STANCES
Toy pour qui je fay des autels,
Jeune beauté, que les mortels
Considerent comme un miracle,
Pardonne à mon esloignement,
Et ne t’offense pas, s’il faut que cet obstacle
Trouble mon esperance, et ton contentement.
J’ose espérer dans mes malheurs
Que le Ciel touché de nos pleurs
Aura pitié de mon supplice,
Et qu’enfin le Temps et l’Amour,
Pour ne se rendre pas autheurs d’une, injustice,
M’accorderont bien-tost la mort ou mon retour.
Cependant, permettent les dieux
Que les traits qui sont dans tes yeux
Mettent toutie monde en servage.
Mes rivaux me plairont alors,
Pourveu que tes désirs soient à mon avantage
Et que ton amour croisse aussi bien que ton corps.
Durant le temps que Clorian demeura esloigné, il acquit une
tres-grande, reputation, et Circéne devint si parfaitte
qu’à son retour
il se rangea tout à fait dans l’esclavage, et commença de
treuver
quelque raison en la perte de sa propre raison. Elle estoit alors
entierement hors de l’enfance, et bien qu’elle se souvint du nom de
Clorian, elle ne tesmoigna jamais avoir aucune memoire des libertez
qu’elle luy avoit données. Elle le receut pourtant assez bien et
comme
elle a l’esprit extremement doux, toutes ses [166/167] actions et ses
paroles confirmerent ce chevalier dans la croyance qu’il en estoit
aymé. Le voyla donc amoureux parfaittement, et si Hylas vouloit
prendre
la peine de raconter ce qui se passa dans la suitte de cette affection,
depuis le retour de Clorian, il en pourroit dire encore plus de
particularitez que moy, car je sçay que ce chevalier se servit
de luy,
aux enseignes qu’il en fut trompé, et qu’Hylas, apres s’estre
chargé de
le mettre bien aupres de Circéne, commença de parler pour
soy-mesme et
d’oublier ses promesses, aussi bien que l’interest de son amy. – Il y a
long-temps, dit Hylas, que j’ay dit à quantité de ces
bergeres toutes
les follies que je fis alors, dont la plus grande fut de vous aymer les
unes et les autres un peu trop longuement. C’est pourquoy je ne pense
pas qu’il soit besoin que vous leur en parliez encore, puisqu’elles ont
la memoire assez bonne pour se souvenir de tout ce qui pourroit servir
à l’intelligence de vostre discours.
–
Je n’en parleray donc point, reprit Florice, pour ne les ennuyer pas
dans la longueur d’une si fascheuse narration ; je diray seulement que
vous ne fustes pas long-temps son rival, et que vous le laissastes
bien-tost paisible en la recherche de cette beauté. Mais, nostre
juge,
voyez comme le Ciel dispose de nous ; Clorian n’eut pas plustost perdu
l’apprehension que luy causoit la poursuitte d’Hylas, qu’il tumba,
comme on dit, de fievre en chaud mal, car Alcandre mon frere, estant de
retour des pays où mon pere l’avoit envoyé pour apprendre
ses
exercices, ne vid pas plustost Circéne qu’il l’ayma, et sa
passion le
rendit si assidu aupres de cette belle fille que peu à peu
Clorian
devint jaloux avec raison. Au commencement il n’en ressentoit pas trop
de douleur, car il s’imaginoit que l’authorité de Palinice en
arresteroit le cours, mais enfin, voyant que ny les remonstrances de sa
sœur, ny sa vigilance, car il ne l’abandonnoit presque jamais,
n’estoient pas assez fortes pour luy faire hayr Alcandre, qu’au
contraire elle se lassoit de souffrir leur tyrannie, il se laissa
tellement transporter à sa jalousie qu’il en perdit entierement
le
repos. De vous dire les marques qu’il en donna, ny ce que fit Alcandre
pour rendre Circéne sensible à son affection, cela ne
servirait à rien
; il suffit que vous sçachiez que dans peu de temps il se mit si
bien
auprès d’elle qu’il se pouvoit vanter d’y estre comme Clorian.
Toutefois Circéne ne pouvant se resoudre à desobliger
Palinice, à qui
elle avoit de l’obligation, à cause qu’elle avoit espousé
son oncle, et
ne pouvant aussi hayr Clorian, bien que son humeur [167/168] jalouse
luy despleut autant qu’elle aymoit la discretion d’Alcandre, elle
rendit ses volontez si esgales et pour l’un et pour l’autre qu’elle a
esté depuis en estât de recevoir sans regret celuy que les
dieux luy
doivent donner par vostre commandement.
Pour ce qui regarde les
affaires de Palinice, il me sera fort aisé de vous en redire la
plus
grande partie, d’autant qu’elle et moy avons esté de tout temps
fort
bonnes amies, et qu’ayants toutes deux un peu plus d’aage que
Circéne,
nous contractasmes dés le commencement une confidence plus
estroitte
que celle que nous avions avec cette belle fille. Cela fut cause que
dés que Sileine en devint amoureux, je le sceus presque plustost
que la
sœur mesme de ce chevalier, car Palinice n’en eut pas plustost quelque
legere cognoissance qu’elle me le communiqua, et me pria de luy en dire
mon sentiment. Quant à moy, j’avoue la verité, je ne la
dissuaday point
de ce party, au contraire me semblant que Sileine estoit tres-aymable,
et voyant l’estime que chacun faisoit de luy, je creus qu’il y avoit de
la gloire pour elle d’estre aymée par un homme que tout le monde
cherissoit.
Je treuvay l’humeur de Palinice assez disposée à gouster
mon opinion, fut qu’elle eust desja quelque inclination à
l’aymer, ou
que veritablement elle deferast cela au bon jugement que j’en faisois.
Tant y a que dés l’heure mesme que je luy eus conseillé
de recevoir
l’affection de Sileine, elle me tint ce discours : Ce n’est pas sans
raison, ma confidente (car c’est ainsy que nous avions
accoustumé de
nous nommer), que je vous ay demandé vostre advis touchant la
façon
dont je me dois gouverner aupres de luy, car il faut que vous
sçachiez
que le lendemain qu’il eut dansé ce bal, où il
representoit un Narcisse
amoureux de soy-mesme, m’ayant rencontré chez la reyne, mere de
Sigismond, il s’approcha de moy et commença de m’entretenir de
discours
assez indifferents ; mais aussi-tost que je vins à parler du
sujet de
son bal,, et que je luy eus dit qu’il avoit si bien dansé qu’il
avoit
ravy tout le monde : Ah Dieu ! me dit-il, belle Palinice, ne m’en
faites plus souvenir, j’ay tant de honte d’une faute que je commis que
si l’on m’ostoit l’espérance de la reparer, je croy que je
perdrois la
volonté de vivre. Moy qui n’entendois nullement ce qu’il vouloit
dire;
je luy. respondds que je n’avois point remarqué qu’il eust
failly,
qu’au contraire j’avois pris garde que chacun avoit admiré son
addresse
et sa disposition. – Si les autres, reprit-il assez froidement, ont
manqué en cette cognoissance, je n’ay pas fait comme [168/169]
eux, car
je sçay bien que je fis une tres-grande faute, en ce qu’au lieu
de
feindre d’estre amoureux de moy, je devois representer combien
veritablement je suis amoureux de vous.
Dieu sçait si je fus
surprise de l’ouyr parler de la sorte : Je vous jure, ma confidente,
que c’estoit le discours que j’en attendois le moins. Toutefois ne
pouvant faire autre chose, je rougis et luy respondis un peu en colere
: Quand vous eussiez changé l’object de vostre amour, vous
n’eussiez
pas pourtant changé vostre destinée, puis que vostre mort
eust
tousjours esté inevitable, et que vous eussiez eu autant de
suject de
desesperer d’obtenir quelque chose de moy, que de cette image que vous
feigniez d’adorer dans la glace de vostre miroir. Disant cela, je
m’esloignay un peu de luy, m’imaginant bien qu’il n’en fust pas
demeuré
en si beau chemin. Et en cet instant, à cause que mes compagnes
s’avancerent, il charigea tout à fait de propos, mettant donc
les mains
dans ses pochettes, il en tira quelques confitures qu’il leur presenta,
de celles qu’il avoit eues en la collation qu’on leur fit après
qu’ils
curent dansé. Chacune d’elles en prit, et moy, pour ne
tesmoigner pas
que j’eusse du sujet de me plaindre de luy, je receus une orange
confitte qu’il me donna ; mais soudain que je l’eus dans les mains, je
commençay à la jetter en l’air, et à m’en jouer
comme d’une petite
boule. Luy qui mouroit de peur qu’elle tumbast, s’approcha de moy, et
me dit assez haut : Vous tenez bien peu de compte, belle Palinice, du
présent que je vous ay fait. Moy qui compris à peu pres
sa pensée, et
qui cognus bien qu’il disoit cela en suitte de l’affection qu’il
m’avoit tesmoignée : Ce n’est pas, luy respondis-je, que je ne
le
treuve beau, mais il est bien leger, et c’est ce qui est cause que j’en
passe mon temps de la façon. – Prenez garde, adjousta-t’il,
qu’il ne
tumbe au pouvoir de quelqu’une de vos compagnes, car il est croyable
qu’elle en feroit mieux son profit que vous. – Mes compagnes, luy
repliquay-je, ne manquent pas de semblables choses, et je ne croy pas
qu’il y en ait une seule qui ne sçache bien qu’il n’est point de
viande, dont on se saoule si tost, ny si facilement. Alors baissant un
peu l’œil et la voix : Quand ce ne seroit, me dit-il, que pour montrer
que je ne vous suis pas entierement ennemy, je vous conjure de la
manger, et de croire qu’elle ne peut estre empoisonnée, si
depuis que
je l’ay portée, Amour ne l’a remplie du, mesme venin dont il m’a
desja
remply le cœur.
A ce mot il se retira, et il faut que j’avoue que je
me doutay [169/170] de sa malice, mais n’estant plus en estât d’y
remedier, je me resolus pour le moins d’empescher que personne ne me
desrobast cette orange, de peur que si quelqu’un eust descouvert
l’artifice de Sileine, on n’eust jugé que j’eusse consenty
à cette
invention. La reyne se retira presque en mesme temps, et dés que
je me
vis seule dans la chambre, je commençay à disputer en mon
ame si je la
devois ouvrir ou si je la devois jetter dans le feu, mais la
curiosité
l’ayant emporté pardessus toute autre consideration, je la
rompis en
deux, et vis qu’il y avoit un petit papier enfermé dedans, et
quelques
petites dragées musquées, avec lesquelles il avoit
bouché une petite
ouverture qui estait à l’orange. Je pris incontinent ce billet,
et
l’ayant ouvert, je vis qu’il disoit ainsi.
BILLET
DE SILEINE A PALINICE
Pardonnez-moy, bette Palinice, si je me suis servy
de cette invention
pour decevoir vostre cruauté, et ne faites pas un mauvais
jugement de
mon amour, bien que le premier tesmoignage que je vous en donne, soit
une tromperie ; si vostre pitié me fait grace, je beniray
l’artifice
dont ma passion m’a fait user, mais avecque serment de ne m’en servir
jamais en ce qui regardera la volonté que je vous offre, et que
vous ne
sçauriez refuser, sans me rendre le plus malheureux de tous les
hommes.
Je n’eus pas plustost leu ce papier que je fis dessein de vous le
montrer et de ne tesmoigner pas à Sileine que je l’eusse veu,
jusqu’à
ce que vous m’eussiez conseillé de quelle façon j’en
devois user. C’est
pourquoy je vous en ay dit toute la verité, afin que vous
m’ordonniez
la mesme chose que vous voudriez pratiquer, si le mesme accident
vous estoit arrivé.
Voyla, nostre juge, quel fut le premier discours que Palinice me tint,
par lequel je fus pleinement informée de la passion de Sileine,
et de
l’inclination qu’elle avoit à souffrir qu’il la recherchast ; de
sorte
qu’ayant en quelque façon secondé son humeur, je fis si
bien qu’après
quelques petites difficultez, elle luy permit de la servir, sous
condition qu’il seroit si discret que ses pensées mesmes ne
pourroient
jamais estre condamnées, ce que Sileine [170/171] promit avec
que tant
de serments, que je ne croy pas que la terre ne se fust ouverte pour
l’engloutir, s’il eust esté parjure. Depuis ce temps-là,
il continua sa
recherche avecqué tant d’amour et d’assiduité, que
Palinice eust eu le
cœur mille fois plus dur que le marbre, si elle n’eust esté
sensible
aux preuves qu’il luy en donnoit. Il me souvient qu’un jour il la
supplia de luy donner une faveur, et pource qu’elle luy demanda du
temps pour y penser, elle vint le mesme jour chez moy, et me pria de
luy dire s’il estoit juste qu’elle luy donnast quelques marques de la
volonté qu’elle avoit pour luy ? Je luy respondis que,
puisqu’elle
l’aymoit veritablement, et qu’elle cognoissoit sa discretion assez
grande pbur s’y pouvoir assurer, il n’yavoit pas du mal à luy
faire
cognoistre qu’elle l’estimoit plus que nul autre, mais que je luy
conseillois de l’espreuver en quelque occasion, et d’essayer si son
amour estoit aussi veritable qu’il la depeignoit. Palinice donc resolue
de me croire luy fit premierement un brassellet tissu de ses cheveux et
meslé de quelques filets d’or, qui disposez en lettres, y
marquoient
ces mesmes mots
MIEUX LE CŒUR QUE LE BRAS ;
puis l’ayant couvert d’une petite
chaisne d’or, qui faisoit des las d’amour entre les mots, comme si ce
n’eust esté que pour les separer, elle fit mettre aux deux bouts
deux
petits chattons de pierreries pour servir de fermoirs. Ayant ainsi
achevé cet agreable ouvrage, la premiere fois que Sileine la
vid, et
qu’il la conjura de ne luy differer plus le bien qu’elle luy avoit
permis d’esperer : Je veux bien, luy dit-elle, vous donner un
tesmoignage de mon amitié, mais je veux en eschange que vous
m’en
donniez un de vostre obeyssance. Sileine qui pour obtenir ce
contentement eust promis l’impossible, jura tout ce qu’elle voulut, et
alors Palinice : Tout ce que je veux de vous, luy dit-elle, consiste en
deux points, le premier est que je vous ordonne de ne vous mocquer
point du present que je vous feray, bien qu’il soit indigne de vostre
merite ; l’autre est qu’apres que je vous en auray attaché le
bras, je
veux que vous me juriez que vous ne verrez de trois jours ce que c’est.
– Pour ce qui regarde le premier de vos commandemens, respondit
Sileine, il ne me sera pas difficile, madame, d’y obeyr, car il n’est
rien qui vienne de vous qui ne soit plus digne d’admiration que de
mocquerie ; mais pour le second, pardonnez-moy, si je [171/172] ne
promets pas de pouvoir obtenir cela sur moy, puisque j’ay tant d’envie
de voir ce qui me doit estre une preuve de vostre affection, que
j’oserois jurer qu’il me seroit plus facile de m’empescher de voir le
jour, qu’une faveur qui me sera si chere. – Et bien ! reprit Palinice,
promettez-moy pour le moins que vous ne la verrez que vous ne soyez
retiré chez vous,- Je le veux bien, repliqua Sileine, puisque
vous le
desirez.
A
ce mot Palinice luy ayant mis son chapeau devant les yeux, qu’elle luy
faisoit tenir à luy-mesme, avecque defense de l’en oster, elle
troussa
une des manches de son pourpoint et puis l’ab-batit, apres avoir
attaché sur la chemise le brasselet dont je vous ay
parlé. Soudain que
Sileine eut la permission de retirer son chappeau, il mit un genouil en
terre, et prenant la main de Palinice : Belle main, dit-il en la
baisant, qui daignes aujourd’huy me mettre au nombre des esclaves de
Palinice, je jure par toy-mesme que je ne rompray jamais les marques de
ma captivité, et qu’il ne sera jamais de consideration assez
forte pour
faire que je brise mes fers. Et à ce mot, sans attendre que
Palinice
luy dit seulement une parole, il courut hors de la chambre et sortit du
logis de cette belle fille pour s’aller enfermer dans le sien.
Dés
qu’il y fut entré, il s’en alla dans sa chambre où il
voulut estre
seul, et comme s’il eust encore eu peur que le tresor qu’il portoit ne
fut pas assez assuré sous la foy d’une serrure, il entra dans
son
cabinet, duquel ayant aussi fermé la porte, et puis haussant la
manche
de son pourpoinct il porta en mesme temps les yeux et la bouche sur
l’endroit où il sentoit que son bras estoit pressé. Mais
Dieu sçait
quel fut son estonnement, quand il remarqua, que c’estoient des cheveux
de Palinice, et quand il vid l’artifice dont elle avoit enrichy ce
brasselet ! Il m’a depuis juré qu’il en fut d’autant plus
surpris qu’il
avoit creu que c’estoit seulement un des nœuds dont elle avoit
accoustumé de se coiffer ; il demeura donc fort long-temps
à le
considerer, sans oser seulement dire une parole, de peur d’interrompre
son ravissement, puis tout à coup le portant à la bouche,
et baisant
l’un apres l’autre tous les caracteres qu’il y avoit marquez : Ouy,
dit-il, belle Palinice, il est raisonnable que cette faveur m’occupe
mieux le cur que le bras, puis que je ne vis que par elle et que c’est
dans mon cœur qu’est, le principal siege de ma vie.
A ce mot il se
teut, puis mouillant de mille baisers cette faveur qu’il trouvoit si
belle : Pardonnez-moy, grands dieux, adjousta-[172/173]t’il, si je
l’adore et si je ne la regarde que comme le plus parfait ouvrage qui
soit jamais sorty des mains d’une Divinité. Belle Phillis, il
seroit
superflu de vous redire icy tous les discours que sa passion luy fit
tenir dans cet agreable transport, c’est assez que vous sçachiez
qu’il
y fut durant pres de deux heures et que peut-estre se fust-il
oublié
dans ce cabinet s’il n’eust esté contraint de parler à
Lucindor, qui le
vint convier de la part de Sigismond à une course de bague qui
se
devoit faire dans deux ou trois jours par le commandement de la reyne.
Je ne fus pas long-temps sans apprendre de Palinice mesme que Sileine
avoit eu ce brasselet ; cela fut cause que je luy dis qu’elle avoit
desja beaucoup donné aux requestes de ce jeune chevalier, et que
j’estois désormais d’avis qu’elle essayast par quelque artifice,
s’il
avoit veritablement de l’amour pour elle. Palinice m’assura qu’elle le
feroit, et que devant que huict jours fussent passez, elle m’en diroit
de plus particulieres nouvelles, ce qu’elle fit. Mais, nostre juge, il
faut que je vous die de quelle façon elle y proceda, afin que
vous
cognoissiez que de tout temps elle a eu l’esprit tres-bon. Je vous ay
desja dit que deux ou trois jours apres que Sileine eut eu le
brasselet, la Reyne devoit donner une bague, qu’elle vouloit que
Sigismond courust, et avecque luy tous les chevaliers de sa cour ; et
pour ce que Sileine estoit l’un, des plus adroits, il y fut
convié par
Lucindor de la part de ce jeune prince. Le lendemain donc il en alla
advertir Palinice, et elle qui fut bien aise d’avoir trouvé
cette
occasion pour executer un dessein qu’elle avoit desja fait, dés
l’heure
mesme que Sileine luy, en eut ouvert le discours et qu’il luy eut dit
qu’il ne croyoit pas que personne luy pust disputer cette bague, puis
qu’il la courroit pour l’amour d’elle. – Ce sera vous, luy respondit
Palinice, qui ne la disputerez contre personne, car vous ne la courrez
point du tout. – Pardonnez-moy, madame, dit le chevalier, Sigismond me
l’a envoyé commander par Lucindor. – Et moy, repliqua Palinice,
je vous
le deffends. – Vous estes trop juste, reprit Sileine, et trop amie de
ma reputation pour me defendre d’observer ce que j’ay promis. – Ah
Sileine ! adjousta Palinice, que voyla bien une marque du peu de
pouvoir que j’ay sur vous! – Nullement, repliqua le chevalier, si
vostre service m’appelloit ailleurs, ou que je sceusse que c’est tout
de bon que vous me commandez de ne courre point, je proteste que je
m’en excuserais et que j’aymerois mieux desplaire à Sigismond
qu’à
vous. – Si cela est, dit Palinice, desen-[173/174]gagez-vous de vostre
promesse, car si vous m’aymez, vous ne courrez point, et pour des
causes que je vous diray ce mesme jour-là, si vous estes aupres
de moy,
cependant que les autres seront sur la carriere.
Sileine la pressa
un peu, pour sçavoir les raisons qui l’obligeoient à luy
faire cette
defence, mais Palinice ne les sçachant pas elle-mesme, il fut
luy
impossible d’en rien apprendre du tout. Ce soir là mesme il s’en
alla
dans la chambre de Sigismond, et comme il ne pensoit à autre
chose
qu’au commandement que sa maistresse luy avoit fait, il prit si bien
son temps que courant au tour d’une table avec quelques autres
chevaliers pour se defendre du jeune prince qui les poursuivoit avec de
l’eau dont il avoit envie de les mouiller, il fit semblant que le pied
luy estoit tourné, et tomba tout de son long contre terre. Au
commencement on creut qu’il ne s’estoit pas blessé, et Sigismond
luy-mesme s’en mit à rire le plus haut qu’il put, mais quand on
vid
qu’il se relevoit avecque peine, et qu’il se plaignoit, chacun
s’approcha pour sçavoir quel estoit son mal. Il dit donc qu’il
s’estoit
démis le pied, et le jeune Prince qui le crut, luy fit
promptement
donner un chariot et des hommes pour le conduire jusqu’en son logis,
puis luy envoyant ses mires, leur commanda de ne rien espargner pour sa
guerison. Mais Sileine qui ne vouloit pas estre visité, de peur
qu’on
fist un rapport de son mal contraire à son intention, leur fit
acroire
qu’il avoit fait venir un chirurgien, sur l’experience duquel il avoit
desja fié sa blessure.
Le bruit de cette cheute et du malheur qu’on
croyoit estre arrivé à Sileine s’espandit bien-tost par
la ville, et
Palinice ne fut pas la derniere qui le sceut. Feignant toutefois d’en
ignorer la cause, elle pria Cerinte de l’aller voir, mais Sileine ayant
sceu qu’elle avoit pris ce soing-là : Je vous conjure, dit-il
à
Cerinte, d’assurer Palinice que depuis qu’elle a eu pitié de mon
mal,
je n’en ay plus ressenty la violence, et que, hors le desplaisir que
j’ay de ne pouvoir accompagner Sigismond en la course de bague qu’il
doit faire, il n’est rien maintenant qui m’afflige. Ce que Cerinte.
ayant rapporté à sa sœur, elle entendit incontinent ce
qu’il vouloit
dire, tant les personnes qui ayment bien ont de facilité
à expliquer
les actions et les paroles qui les touchent un peu.
Voyla donc le
jour destiné aux courses arrivé, et Sileine hors du lict.
Il prit
pourtant un baston, comme s’il en eust eu besoin pour se soustenir, et
s’estant rendu au logis de Palinice, l’accompagna [174/175] jusques
chez une de ses amies, où elle avoit esté priée,
pour ce que les
fenestres de sa maison regardoient sur la carriere. Ils n’y furent pas
long-temps sans que Sigismond arrivast, et avecque luy quantité
de
chevaliers, qui après une longue dispute cederent enfin le prix
à
l’addresse du jeune Prince; qui l’emporta au grand contentement de
toute la Cour.
Durant qu’ils coururent, Palinice et Sileine ne
firent que parler, et s’il est vray ce qu’elle m’en a dit depuis, leur
discours fut à peu pres tel que je vous le vay dire. Ils
estoient
appuyez tous deux sur une mesme fenestre, et Sileine regardant sa
maistresse, comme s’il eust esté ravy de la voir si belle : Que
vous
m’avez obligé, luy dit-il, de me défendre de paroistre
parmy ces
chevaliers pour me donner une place si pres de vous. – Tel, respondit
assez froidement Palinice, est bien souvent proche du corps, qui est
bien loing du cœur. – Ce malheur, adjousta Sileine, est inevitable
à
tous ceux qui ont aussi peu de merite que moy. – N’en faites pas le
fin, repliqua Palinice, je confesse bien que vous avez d’assez bonnes
qualitez pour faire qu’on vous estime, mais d’en avoir pour obliger
toutes les filles qui vous voyent à courre les rues et à
faire des
extravagances pour l’amour de vous, c’est ce que je ne sçaurois
me
persuader facilement. – Je vous jure, reprit Sileine sousriant un peu,
que comme je n’en ay pas la puis sance, je n’en ay pas aussi la
presomption, et si j’avois à souhaitter d’estre parfaitement
aymé de
quelqu’un, non pas jusqu’au poinct de commettre les folies que vous
dites, je proteste que je desirerois que ce fust de vous, que j’adore,
et pour qui seule la vie me plaist. – Vous seriez bien-tost
lassé de
ce desir, respondit Palinice, puis que vous ne sçauriez rien
gaigner
aupres de moy, qui ay fait une resolution inviolable de tenir tous les
hommes pour indifferents. – Ah Dieux ! dit Sileine en l’interrompant,
qu’est-ce que vous dites ? madame, ne pensez-vous point aux serments
que vous avez faits en ma faveur ? – Je me souviens, repliqua Palinice,
de tout ce que je vous ay promis, et si vous en avez aussi bonne
mémoire que moy, vous trouverez qu’encore que j’aye juré
de vous aymer,
je n’ay pas pour cela protesté de hayr tout le reste des hommes,
puis
qu’au contraire je les veux tous cherir esgalement, sans qu’il y’en ait
un seul qui ait aupres de moy plus de crédit ny
d’authorité que
l’autre. – Chacun, reprit Sileine, aura donc droit de pretendre de vous
les mesmes faveurs que j’en ay obtenues ? Et comment voulez-vous que je
les estime, [175/176] si vostre facilité les rend comme cela
communes à
tout le monde ? Alors il se teut pour ouyr ce que Palinice luy
respondroit, mais voyant qu’elle s’amusoit ailleurs : Ah cruelle !
continua-t’il, que vous avez de dangereuses armes ! Mauvaise ! est-il
possible que vous ayez en si peu de temps changé d’inclination,
et que
vous ayez fait dessein de ne recompenser point autrement l’obeissance
que je vous ay tesmoignée ? – Je pense, dit Palinice assez bas
et se
tournant tout à fait de son costé, que vous croyez avoir
beaucoup fait
pour moy en cette occasion, et que vous vous persuadez que je vous en
dois beaucoup de retour pour vous estre privé seulement
aujourd’huy du
plaisir que vous eussiez pris en ces courses. Mais, Sileine, puis que
vous avez si bonne opinion de vous, et que pour si peu de chose vous
avez la hardiesse d’aspirer à de grandes recompenses, cherchez
de bonne
heure qui vous les veuille donner, car pour moy; je m’en démets
entierement, et vous jure que je seray bien ayse que vous ne
m’importuniez plus.
Sileine estonné de la voir dans cette colere, et
ne sçachant en façon du monde quel en pouvoit estre le
sujet : Belle
Palinice, luy respondit-il, si c’est mon amour qui vous importune,
pardonnez-moy si je vous dis que j’ay trop de fidélité
pour vous
laisser jamais pretendre de pouvoir guerir de cet ennuy ; mais si c’est
ma presence qui vous fasche, vous ne languirez pas longuement dans ce
desplaisir, car dés maintenant je proteste de ne me presenter
jamais
devant vous que je ne’sois bien assuré que vous le desirez.
Disant
cela, il partit d’aupres d’elle, et voulut sortir de la chambre, mais
Palinice qui le suivoit de l’œil, l’appella comme il commençoit
d’ouvrir la porte. Aussi-tost que Sileine s’ouyt nommer, il revint et
s’estant approché de Palinice, elle luy dit avec un visage qui
tesmoignoit un mespris extreme : Puis que vous vous retirez, Sileine,
il n’est pas raisonnable que vous gardiez aupres de vous une compagnie
qui vous pourroit nuire dans vos solitudes. Rendez-moy,
adjousta-t’elle, mon brasselet, car je le veux r’avoir. – Je voudrois
bien, respondit froidement Sileine, qu’il me fust possible de vous
donner ce contentement, mais ayant juré de ne m’en desfaire
jamais
qu’avec la vie, il faut, si vous me commandez de vous le rendre, que
vous me permettiez de mourir. – Mourez ou vivez, dit Palinice, cela
m’est indifferent, pourvou que j’obtienne ce que je demande et que vous
me rendiez mes cheveux. – Belle parjure, repliqua le jeune, chevalier,
sera-t’il possible que vostre rigueur me tue, sans que j’en
sçache le
sujet ? Me traitterez-vous [176/177] avecque plus de tyrannie qu’on ne
fait les coupables que l’on ne condamne jamais à la mort sans
les avoir
pour le moins convaincus de quelque crime ? – N’accusez, respondit
Palinice, du traittement que vous recevez, autre chose que vostre peu
de merite ; et si vous ne voulez me desplaire mortellement, hastez-vous
de me redonner le brasselet que vous avez de moy. – Mais, reprit
Sileine, vous me l’avez donné sans condition. – Pource, repliqua
Palinice, que je le voulois r’avoir sans condition. – Et si je n’ay
rien fait, adjousta Sileine, qui me rende indigne de le posseder,
n’est-ce pas une injustice de me le ravir ? – Tant s’en faut, dit
Palinice, c’est un trait de justice de prendre son bien où on le
trouve. – Je crains, reprit Sileine, que vous ayez de la peine à
le
desfaire, car il est attaché de mille nœuds. – C’est trop
disputé,
respondit Palinice, fronçant un peu le sourcil, j’ay des cizeaux
qui
coupent en perfection et qui me serviront à cet office, si vous
me
tendez vostre bras. – Et bien perfide ! dit alors Sileine, tout
transporté, et luy donnant son bras, saoulez vostre fureur, et
achevez
d’executer le dessein que vous avez fait de me perdre ; je ne veux pas
vous donner cet avantage de me reprocher un jour que je me sois
opposé
à une seule de vos volontez.
A ce mot Palinice acheva de coupper le
ruban qui estoit attaché au bout des deux chattons ; et payant
mis dans
sa pochette : Allez maintenant, luy dit-elle, où vous voudrez,
vous
m’aurez l’obligation d’avoir desfait vos chaisnes, et de vous avoir mis
en liberté. Disant cela, elle se remit srur la fenestre, sans
l’avoir
seulement regardé, et le pauvre Sileine putré de douleur
se retira,
mais entierement guery de son pied, car le transport où il
estoit luy
fit oublier de reprendre son baston, et de contrefaire le boiteux,
comme il avoit fait depuis qu’il estoit sorty du lict. – En
verité, dit
Hylas, qui perdoit patience, et qui se lassoit d’estre si longtemps
sans parler, voyla l’humeur du monde la plus contraire à la
mienne !
Comment, j’aurois souffert sans ressentiment qu’elle m’eust appelle,
importun, et qu’elle m’eust accusé d’avoir trop peu de
mérite pour elle
? Je meure si’je ne luy aurois donné, non pas seulement le
brasselet,
mais le pourpoint et la chemise pour me delivrer de la tyrannie d’un
esprit si bisarre que celuy-là.- Sileine.ne fit pas cela, reprit
Florice, mais enragé dequoy il avoit esté si mal
traitté de cette belle
fille, il resolut de ne vivre plus où elle seroit, et
commença de se
disposer à faire un voyage, dans lequel il pust treuver quelque
remede
à sa douleur. [177/178] Soudain que les courses furent
achevées,
Palinice vint me rendre compte de tout ce qu’elle avoit fait, et pource
que je recognus bien sur son visage et aux discours qu’elle me tint,
qu’elle avoit quelque regret de l’avoir mis si fort en peine, je
treuvay bon qu’elle y remediast. Nous allasmes donc voir
Circéne, où
nous jugeasmes bien que nous le treuverions, et bien que cette belle
fille soit sa sœur, elle ne sçavoit pas pourtant ses secrets, et
Palinice mesme ne luy en avoit rien declaré, pôurce que la
cognoissant
extremement jeune, elle n’avoit pas osé se fier en elle. Quand
nous
n’eussions rien sceu de ce qui estoit arrivé à son frere,
nous
n’eussions pas laissé de juger qu’il y avoit quelque desordre
dans leur
maison, tar l’inquiétude où estoit Circéne, et les
larmes qui luy
eschappoient quelquefois nous en donnoient assez de cognoissance.
Toutefois feignants d’ignorer sa douleur, nous la suppliasmes par toute
l’amitié qu’elle nous portoit de ne nous cacher pas son
desplaisir, et
elle, qui ne vouloit pas nous refuser, nous dit librement que depuis
une heure ou deux, elle avoit veu son frrre si affligé qu’elle
craignoit qu’il eust receu quelque grand mescontentement, et peut-estre
quelque offense dont il eust envie de se ressentir : Car, disoit-elle,
il m’a demandé quelque argent que je luy gardois, il fait
enfermer et
empaqueter toutes ses hardes, il a commandé qu’on tinst ses
chevaux
prests, et je le voy dans un tel transport que cela me met l’esprit en
desordre. – Je voudrois, dit Palinice, qu’il fust icy, car il ne me
cacheroit pas le sujet qu’il a d’estre en colrre- Helas, reprit
Circéne
innocemment, n’ayez pas cette opinion, je croy qu’il m’ayme assez et
que j’ay autant de pouvoir aupres, de luy que personne du monde, mais
quelque supplication que je luy en aye faite, il ne m’en a jamais voulu
dire un seul mot. Disant cela, elles prirent garde que Sileine estoit
entré, et que sans voir qui estoit dans la chambre, il s’estoit
desja
fort avancé. Palinice donc, jugeant bien que Circéne ne
luy avoit rien
dit du desespoir de son frère qui ne fust vray, fit semblant
d’avoir
quelque chose à faire hors de la chambre, et s’alla mettre sur
la porte
de la sale, par où il falloit de necessité que Sileine
passast ou qu’il
ne sortist point. Sileine sans prendre garde à moy, tant il
estoit
troublé, prit son manteau et son espée, mais lors que
pensant sortir,
il vid Palinice sur le sueil de la porte, son estonnement fut
nompareil. Elle qui l’attendoit au passage, se mit les mains sur
les costez, pour occuper mieux toute l’ouverture de la porte, et
[178/179]
dés qu’elle ouyt qu’il s’approchoit : Qui est là,
dit-elle, se tournant
un peu. Sileine alors, sans lever seulement les yeux : C’est moy, luy
respondit-il, qui veux sortir. – D’où ? luy demanda Palinice,
est-ce de
mon cœur, ou de cette maison ? – Du monde mesme, s’il m’estoit permis,
repliqua Sileine, puisque vostre cruauté s’est lassée de
m’y laisser
vivre.
A ce mot, faisant un effort, comme ayant envie de passer en
despit d’elle, Palinice le prit par le bras : Et depuis quand, luy
dit-elle, avez-vous oublié les loix de la bien-seance, pour
tenir si
mauvaise compagnie à celles qui prennent la peine de vous
visiter ? –
Vous aymez trop vostre repos et vostre contentement, respondit
Sileine, pour vous contraindre jusques là que de visiter un
importun et
un homme qui a si peu de merite que moy. Palinice qui cognut bien ce
qu’il vouloit dire : Que vous me soyez, luy dit-elle; ou agreable, ou
importun, c’est dequoy pour ce coup, je ne vous parleray pas, mais quoy
que c’en soit, je veux que vous demeuriez, et si j’ay encore quelque
pouvoir sur vous, je vous le commande.
Belle
Phillis, à quoy me serviroit de vous traisner ce discours en
longueur ?
Tant y a que Palinice fit si bien que sans sortir de là, elle
remit
parfaittement l’esprit de Sileine et qu’en presence de sa sœur, qui
depuis eut sa part de leurs secrets, elle luy jura que tant qu’il
auroit pour elle la mesme discretion et la mesme fidelité,
jamais elle
ne le changerait. Or nostre juge, je ne sçay si c’est que les
hommes se
lassent dans la prosperité, mais il est presque infaillible que
s’ils
sont inconstans, c’est plustost pour estre trop aymez que pour ne
l’estre pas assez. Pour le moins, Sileine nous l’apprit par son
changement, car sans avoir d’excuse legitime, ny de pretexte qui
vallust, au plus fort de l’affection, que ma compagne avoit pour luy,
il tourna les yeux sur Dorise et rendit Palinice si offensée de
sa
trahison qu’elle consentit, pour se vanger, que Rossiliandre la
recherchast. Toutefois, quelque avancé que fust son mariage
avecque
luy, elle crut enfin que si son perfide Sileine r’entroit en son
devoir, elle ne manqueroit pas ’d’inventions pour le rompre. Elle se
hazarda donc de luy escrire, mais luy, au lieu de la nourrir de quelque
esperance, luy fit cette response. [179/180]
LETTRE
DE SILEINE A PALINICE
Vous croyez que la lettre que vous m’avez escritte
est un tesmoignage
de vostre amour, mais je la prends pour une assurance de vostre
infidelité. Je m’imagine que vous avez imité ces
personnes qui veulent
mourir et qui ne recourent jamais aux remedes, que leurs maux ne soient
hors de toute espérance de guerison. Mariez-vous hardiment,
Palinice,
puisque le Ciel et vous avez conjuré ma ruine, et ne pensez pas
que j’y
puisse désormais apporter quelque obstacle, puisqu’il
n’appartient pas
aux hommes d’aller contre les ordonnances des dieux. Je confesse que
celuy que vous aymez va jouyr des plus riches tresors qui soient
aujourd’huy sur la terre, mais comme je n’en seray point jaloux, aussi
n’auray-je point d’envie de les achetter au prix de ma liberté,
puisque
mesme vostre inconstance m’a desja donné tant de hayne pour les
femmes
que, si elles en avaient autant pour nous, je croy que le siecle
où
nous vivons serait le dernier aage de la nature.
Cette lettre mit Palinice en si mauvaise humeur contre luy que
pour luy
oster tout à fait l’esperance de pouvoir jamais pretendre
quelque chose
en elle, elle se donna à Rossiliandre, qui, l’ayant
espousée, l’emmena
dans les plus reculez Sebusiens. Sileine recognut bien sa faute, mais
ce fut un peu trop tard, et tout ce qu’il obtint jamais de Palinice, ce
fut quelques lettres par lesquelles elle l’assuroit qu’elle l’estimoit
autant que la condition où elle estoit le luy pouvoit permettre.
En fin
Rossiliandre estant mort, Palinice revint à Lyon, et les amours
de
Sileine et d’elle recommencerent aussi fortes qu’elles l’avoient jamais
esté ; toutesfois avecque moins de repos pour luy, car Amilcar,
mon
frere, qui revint presque en mesme temps, devint son rival et se rendit
si fort amoureux de Palinice qu’apres mille actions qu’il fit pour le
luy tesmoigner, elle.ne se put desdire de luy en vouloir un peu de
bien. J’avoue qu’au commencement je l’en voulus divertir, mais en fin
voyant que sa blessure n’estoit pas de celles qu’on peut guerir, je
quittay le party de Sileine pour prendre celuy d’Amilcar, et quelques
instances que Circéne fist pour son frere, je sceus si bien
faire
cognoistre à Palinice que le premier changement de Sileine le
rendoit
indigne d’en estre jamais aymé, que si je ne la [180/181] pus
vaincre
tout à fait, je luy fis confesser pour le moins qu’ils avoient
autant
de pouvoir sur sa volonté l’un que l’autre, et qu’elle se
donneroit à
celuy que les dieux luy ordonneroient par leur oracle.
Or,
sage bergere, il ne reste plus qu’à vous faire cognoistre mes
jeunesses, et à vous entretenir de mes follies passées,
dont je
voudrois bien qu’une autre vous pust faire le discours, mais puisque
c’est à moy que le sort l’a ordonné, je vous les
raconteray sans
artifice, et vous supplieray seulement de m’excuser, si je n’ay pas
assez de grace à les dire, pour empescher que vous n’en treuviez
le
recit importun.
Sçachez donc, nostre juge, que de ces deux
chevaliers, à sçavoir Lucindor frere de Circéne;
et Cerinte frère de
Palinice, Lucindor fut le premier qui me parla d’amour. Je laisse
à
Silvandre le soing de chercher la cause de cette affection, car pour
moy j’avoue franchement que je ne suis pas assez sçavante pour
esperer
de la pouvoir jamais cognoistre. Tant y a que voicy comme elle naquit :
Lucindor un jour se treuva dans une tresbonne compagnie, où l’on
vint à
parler de moy, et à regretter en mesme temps la mort d’un jeune
chevalier qu’ils disoient m’avoir servie, et qui depuis cinq ou six
lunes avoit esté assassiné par un homme qu’il aymoit. Ce
chevalier
s’appelloit Meliseor, homme de tresbon esprit, et qui, bien qu’il fut
extrémement jeune, estoit en estime d’estre l’un des plus
sçavans de
toute la Gaule Lyonnoise. Or apres quantité de souspirs qu’on
eut
donnez au souvenir de sa perte, on assura Lucindor qu’outre ce qu’ils
avoient de semblable pour les qualitez de l’esprit, encore estoient-ils
fort peu dissemblables de corps, puis qu’on voyoit paroistre sur son
visage presque tous les traits que Meliseor avoit autrefois portez ;
dequoy Lucindor se sentant comme flatté, et se resjouyssant en
luy-mesme d’avoir quelque chose qui approchast des perfections de ce
pauvre chevalier, il resolut de me voir, et d’essayer s’il pourroit
avoir pour moy la mesme inclination qu’on avoit remarquée en
Meliseor.
Mais
voyez que c’est que cette sympathie, ou plustost cette fatalité
!
Lucindor conduit par Circéne en une compagnie où
j’estois, ne jetta pas
plustost l’œil sur moy qu’il en fut ravy, et que se laissant surprendre
à cette apparence de beauté qu’il vid esclatter sur mon
visage, il me
fit un secret sacrifice de sa liberté. Pour moy, je confesse que
sa
bonne mine me charma et qu’à peine fut-il entré que
faisant un dessein
sur luy, je commençay à chercher [181/182] dans mes
regards des armes
pour le desfaire ; mais je ne fus pas long-temps sans cognoistre que la
place que je voulois attaquer s’estoit rendue, car Lucindor, apres
quelques petits jeux que nous fismes, s’estant approché de moy :
Il
faut, me dit-elle, belle Florice, que vous riyez de la rencontre qui
m’est arrivée, et que vous pouvez rendre agreable ou funeste
pour moy,
selon qu’elle vous touchera. Je ne luy respondis que par un petit
sousris, qui luy tesmoigna que son abord ne m’avoit pas despieu, et
cela luy donna la hardiesse de poursuivre, et de me raconter ce qu’on
luy avoit dit de sa ressemblance avecque Meliseor. Puis en continuant :
Or, adjousta-t’il, je recognois bien qu’il y a de l’apparence au
discours que l’on m’en a fait, puis qu’on m’a juré qu’il vous
avoit
aymée, et que dés le mordent que j’ay eu l’honneur de
vous voir, je
n’ay pu me défendre des charmes dont vous l’aviez vaincu. – Vous
ne
devez non plus adjouter de foy, luy respondis-je assez froidement, aux
paroles de ceux qui vous ont dit que Meliseor avoit eu de l’amour pour
moy, que j’en adjoute aux vostres, quand vous me voulez persuader que
vous m’aymez ; il est vray que j’ay cognu ce chevalier, et que je n’ay
pas moins estimé son merite que j’ay regretté sa fin,
mais je suis si
peu d’humeur à souffrir la recherche des hommes que quand il
eust eu ce
desir, je sçay bien qu’il n’eust jamais esté si temeraire
que de m’en
parler.
Disant cela, je jettay les yeux sur Lucindor, et vis bien
qu’il changea de couleur, car la froideur de ma responce l’estonna
jusqu’à luy faire perdre la parole. Mais enfin, ayant un peu
repris de
courage : S’il a eu de la passion pour vous, me dit-il, je n’oserois
croire qu’il ne vous l’ait tesmoignée, et bien qu’en cela vous
l’eussiez accusé d’avoir failly, je vous jure, belle Florice,
que je
defère tant à son bon esprit que, quelque supplice que
j’en doive
attendre, je n’auray point de regret de commettre un semblable crime.
Mon
juge, je ne vous rediray point icy tout ce que je luy respondis, ny
toutes les raisons qu’il m’allégua pour me faire consentir
à recevoir
son service, tant y a que je donnay cela à son
importunité, et que luy
ayant permis de m’escrire ses passions, je fus fort long-temps que je
recevois presquee tous les jours de ses lettres qu’il me donnoit
luy-mesme, faute d’avoir une seule personne à qui j’osasse fier
l’interest qu’e j’avois pour luy. Fort peu de temps apres, Cerinte se
declara ; et par ce qu’il eut peur que je fusse. [182/183]
engagée
d’amitié aupres de Lucindor, il ne s’en descouvrit pas d’abord
à moy,
mais il sceut si bien mesnager l’humeur de mon pere que le bon homme
jugeant que ce party m’estoit sortable, me commanda de l’aymer. Cela ne
me mit pas dans une petite peine, d’autant mieux que Lucindor un peu
jaloux de son naturel me fit bien-tost cognoistre qu’il supportoit ce
rival avecque impatience. Toutefois je me gouvernay si bien aupres de
l’un et aupres de l’autre, qu’ils partirent fort peu souvent d’aupres
de moy, sans avoir quelque particulier sujet de satisfaction.
J’avois
pourtant une inclination plus forte pour Lucindor, que pour Cerinte, et
la plus grande marque qu’il en eut jamais, ce fut un soir que nous
estions autour de la table à faire divers jeux. Mon pere nous
donna un
livre, dans lequel on tire au sort toutes choses, soit pour la guerre,
soit pour la fortune, soit pour l’amour, pour le mariage, et ainsi du
reste. Cerinte fut le premier qui jetta le dez, pour sçavoir
s’il
obtiendroit sa maistresse, et rencontra un poinct si favorable qu’il en
eut toute sorte de contentement. Lucindor au contraire fut si
malheureux qu’il rencontra le plus mauvais poinct, dequoy le voyant un
peu esmeu : Jettez le dez encore un coup, luy dis-je, car pour estre
assuré de la verité que l’on cherche, il faut tirer plus
d’une fois. A
quoy Lucindor ayant consenty, il poussa le dez pour la deuxiesme fois,
mais ayant rencontré le mesme poinct, il le prit avec une furie
nompareille et jura qu’il le mangeroit, si pour la troisiesme fois il
avoit le mesme sort. Mais il eut beau se despiter contre la fortune,
son destin ne se changea pas pourtant, car ayant poussé le dez
bien
avant sur la table, il ne fut pas plus heureux qu’auparavant.
Je
meure si je n’en fus un peu estonnée, et si, quelque creance que
j’eusse qu’il ne falloit point adjouter de foy à ces rencontres,
je ne
soupçonnay que nostre affection auroit quelque sinistre
évenement.
Toutefois estant demeurée dans cet estonnement un peu moins
interdite
que luy, je me saisis du dez, mais Lucindor venant à se souvenir
du
serment qu’il avoit fait, porta ses mains sur les miennes pour me
l’arracher ; toutefois, voyant que je m’obstinois à le garder,
il me
pria de le luy rendre, mais je luy dis assez bas : Je craindrois,
Lucindor, que vous le traitassiez mal, si Je le sousmettois à
vostre
mercy. – Je le traitterois, me dit-il, comme un ennemy qui m’a
osté
l’esperance d’avoir jamais nulle sorte de contentement, s’il est vray
pour le moins que vous ne [183/184] fassiez pas mes destinées
plus
heureuses que je les ay rencontrées dans ce livre. – Vostre
bon-heur,
respondis-je, despend de vostre merite, et non pas du hazard, c’est
pourquoy, si vous avez quelque
bonne opinion de vous-mesme, je vous
conseille d’esperer. – Il faut que vous me le commandiez absolument, me
repliqua-t’il, si vous voulez que je vive. Moy qui ne voulois pas qu’il
se perdist dans le transport où je le voyois, et qui craignois
que dans
cette fureur il donnast quelque cognoissance de ce que je voulois qu’il
cachast à tout autre qu’à moy : Et bien, luy dis-je fort
bas, je vous
le commande. A ce mot, je me levay, et jettant le dez sur la table,
nous continuasmes de jouer, jusqu’à ce que mon pere se voulut
retirer.
Nous
estions alors sur la fin de l’hyver, et par malheur une de mes tantes
qui demeuroit aux champs, à une petite lieue de Lyon, tomba
malade et
envoya prier mon pe re de permettre que je l’allasse servir. Je partis
donc, mais estant bien assurée que Lucindor et Cerinte ne
manqueroient
pas de m’y venir visiter, la crainte que j’eus que se rencontrants en
chemin, la jalousie leur fist faire quelque chose mal à propos
fut
cause que je leur defendis à tous deux, sur peine de ma
disgrace, de
sortir de Lyon. Cerinte n’y manqua jamais, et j’avoue que son
obeissance me plut, mais Lucindor, apres avoir supporté cette
absence
avec tous les regrets que peut avoir un homme qui ayme bien,
s’imaginant que, quelque crime qu’il pust commettre envers moy, je
l’aymois assez pour le luy pardonner, resolut de trouver un moyen pour
me voir, et en attendant il m’envoya ces vers.
SONNET
Enfin ce long hyver a
calmé ses orages,
Les zephirs du prin-temps annoncent le retour,
Les bergers amoureux dansent soubs les ombrages
Au chant de mille oyseaux qui se parlent d’amour.
Le froid et la pasleur ont quitté nos visages,
Et mesme les poissons dans l’humide sejour
Admirent les œillets, qui dessus nos rivages
Naissent quand le soleil y fait naisire le jour. [184/185]
Ainsi je vois qu’en l’air, sur la terre, et dans
l’onde,
Les oyseaux, les poissons et le reste du monde
Tirent quelque plaisir d’un si doux changement :
Moy seul infortuné, je meurs loin g de Florice.
Rendez-la moy, grands dieux ! Est-ce un trait de justice
Que ma seule douleur dure eternellement ?
Bien-tost apres, la fortune favorisa son dessein, car ma tante
ayant
envoyé un jeune homme à mon pere, pour luy faire
sçavoir qu’elle
commençoit à recouvrer sa santé, Lucindor parla
à luy, et le sceut si
bien flatter, que, soubs pretexte d’avoir à me dire quelque
chose de
grande importance, ce jeune homme luy promit de l’introduire dans ma
chambre, lors que je serois preste à m’aller mettre au lict. Il
prit
donc jour au lendemain, de sorte que dés que ce jeune homme fut
de
retour et qu’il nous eut rapporté quelle estoit la joye de mon
pere
pour la guerison de sa sœur, il commença de penser à la
promesse faite
à Lucindor. Ce chevalier cependant, qui n’oublia pas
l’assignation
qu’il avoit prise, partit le lendemain sur les huict ou neuf heures du
soir.
Mais devant que je vous die de quelle façon je le receus, il est
raisonnable que vous ayez le plaisir de sçavoir ce qui luy
arriva.
Premierement il estoit sorty de Lyon sans que personne y eut pris
garde, et par ce que les portes de la ville ferment tousjours d’assez
bonne heure, il demeura dans le faulx bourg jusqu’à ce qu’il fut
temps
de partir. L’air estoit fort disposé à la pluye, de sorte
qu’il n’eut
pas plustost commencé de se mettre en chemin, que les nues
s’ouvrirent,
et verserent une si grande quantité d’eau que, bien qu’il eust
un bon
manteau, il fut pourtant mouillé comme s’il se fut jette dans la
riviere. La lune ne rendoit aucune clairté, pource que les
brouillards
la couvroient entierement, et ainsi attaqué de la pluye et des
tenebres, il poursuivit son voyage, consolé toutefois parmy ces
incommoditez de l’esperance qu’il avoit de demeurer paisible deux ou
trois heures aupres de moy. Il n’eut pas fait environ la troisiesme
partie d’une lieue que s’estant un peu esloigné du chemin, et
galoppant
à travers les buissons et les arbres, il donna un si grand coup
de la
teste contre, quelque chose que son chappeau tumba. Au mesme instant il
sentit couler tout le long de soy un homme qui, comme il luy sembla,
avoit envie de le traisner en terre. D’abord il creut que [185/186]
c’estoient des voleurs qui l’attendoient à ce passage et cela
fut cause
que poussant son cheval à toute bride, il courut environ
quarante ou
cinquante pas, et puis mettant la main à l’espée,
s’arresta tout court,
resolu de se bien defendre si quelqu’un le poursuivoit. Il fut un peu
de temps en cette posture, souffrant tousjours la pluye qui sembloit
devenir plus forte qu’elle n’avoit encore esté, et prestant
l’oreille
pour essayer d’entendre quelque chose puisqu’il ne pouvoit rien voir,
il luy sembla d’ouyr rire presque au mesme endroit où on l’avoit
heurté. Ne sçachant donc à qui se prendre de
l’accident qui luy estoit
arrivé, et jugeant bien qu’il n’estoit pas possible qu’il
treuvast son
chappeau au milieu de ces tenebres, il mit son manteau sur sa teste et
s’en vint en cet equipage jusqu’à la maison de ma tante,
à la porte de
laquelle il rencontra ce jeune homme qui luy avoit promis de le faire
entrer.
Lucindor estoit si mouillé que ses habits faisoient l’eau de
tous costez, toutefois s’estant fait montrer ma chambre, il y entra sur
le point que je commençois à me deshabiller. Aussi-tost
il se vint
jetter à mes pieds, et me prit une main qu’il baisa, sans que
j’y fisse
nulle resistance, car je fus si surprise de son arrivée que j’en
faillis à esvanouyr. Toutefois m’estant imaginée que
peut-estre quelque
loy bien forte l’avoit porté à me desobeyr, je luy
demanday, toute
tremblante, si mon pere se portoit bien. Il me respondit qu’ouy : Et
qu’est-ce donc, luy dis-je, qui vous a donné la hardiesse de
partir de
Lyon et de mespriser ma defense ? – Mon amour, me repliqua-t’il, qui
m’alloit oster le moyen de vivre, s’il ne m’eust donné la
commodité de
vous voir. – Comment, adjoustay-je, c’est donc un si foible suject qui
vous a porté à me desplaire ? – Madame, respondit-il, le
treuvez-vous
de si petite importance, puisqu’il y alloit de la vie de l’homme du
monde qui a le plus d’amour pour vous ? – Et bien ! Lucindor,
repris-je, toute esmeue, et tesmoignant une colère extreme,
puisque
vous aymez si fort vostre vie, et que je dois avoir seing de ma
reputation, ne demeurez pas davantage en ce lieu, où l’un et
l’autre ne
peuvent estre en seureté. Il voulut alors me dire quelque chose,
mais
l’interrompant : Allez, luy dis-je, et hastez-vous, sur peine de me
voir faire des choses qui vous rapporteroient un mescontentement
eternel. Disant cela, je courus dans ma garderobe, où je
m’enfermay,
resolue de n’en point sortir, tant qu’il seroit dans ma chambre. Mais
Lucindor estant, demeuré au commencement immobile se leva enfin,
enragé
du mauvais accueil que je luy avois fait, et la fureur [186/187] ayant
peint sur son visage tous les traits d’un desesperé, il sortit
et
remonta à cheval, sans vouloir seulement prendre un chappeau,
que ce
jeune homme luy offrit. Aussi-tost qu’il fut sorty, je voulus
sçavoir
de quel artifice il s’estoit servy pour me surprendre, et ce jeune
homme m’ayant confessé qu’il estoit entré par son moyen,
et que
Lucindor luy avoit protesté qu’il me feroit un tres-agreable
service,
je ne sçay ce que je ne luy dis point, je le menaçay au
commencement de
le faire chasser, mais il me fit tant de pitié, quand je vis que
fondant en larmes il m’en demanda pardon, que je n’eus jamais assez de
puissance sur moy pour me resoudre à le faire punir.
Lucindor
cependant s’en retournoit chargé de tous les desplaisirs qui
peuvent
affliger un homme qui se void mal traitté, et comme si le temps
en eust
eu plus de compassion que moy, les brouillards se dissiperent et la
lune qui s’approchoit alors de son plain, parut si belle qu’elle fit
naistre un nouveau jour malgré les tenebres où son esprit
estoit
enveloppé. Cela fut cause qu’ayant fait environ trois quarts de
lieue,
il apperceut sur sa main gauche une roue eslevée de terre,
environ de
huict ou neuf pieds, et à trois ou quatre pas de là un
corps estendu
sur la terre ; il se doubta bien que c’estoit celuy de quelque
criminel, mais il ne pouvoit juger pourquoy ce cadavre qui devoit estre
sur la roue estoit toutefois dessoubs. En fin ayant un peu
resvé, il
vint à se souvenir de ce qui luy estoit arrivé environ
à ce mesme
endroit, et s’imaginant que peut-estre passant au dessoubs de cette
roue, il avoit heurté le corps, et l’avoit traisné apres
soy, il
commença de croire que c’estoient là les voleurs qu’il
avoit
soupçonnez, et ce qui acheva de le confirmer en cette creance,
ce fut
que s’en estant un peu approché, il vid son chappeau qu’il
releva, et
puis se mit à continuer son chemin. La seule chose qui le tenoit
encore
en peine, c’estoit qu’il luy avoit semblé d’ouyr rire quelqu’un,
mais
tout à coup oyant le cry des chouettes et des chats huants, qui
devoroient ce pauvre cadavre, il cognut bien que c’estoient là
ses
rieurs, et que la peur luy avoit en quelque sorte offusqué le
jugement.
Lucindor m’a confessé depuis qu’il eust ry de cette avanture, si
l’estat où il estoit luy eust permis de recevoir d’autres
pensées, que
celles qui portoient l’image du desespoir, mais s’il est vray ce qu’il
m’en a raconté, il avoit alors un si grand desplaisir en l’ame,
que
rien au monde n’eut esté capable de le resjouyr. [187/188]
S’estant
donc remis à resver sur le mauvais traittement que je luy avois
fait,
il recommença ses plaintes et dit tant de choses contre moy que
son
chemin finit plustost que ses regrets. Toutefois la nuict n’estant pas
achevée, il se fit ouvrir le mesme logis d’où il estoit
party, et s’y
arresta jusqu’à ce que les portes de la ville furent ouvertes.
Apres
cela, il se retira dans sa maison, mais à peine y fut-il
entré qu’une
grande fievre le saisit, mais avecque une telle violence que dans le
troisiesme jour, car elle estoit continue, on desespera de sa guerison.
Desja ma tante estoit parfaittement guérie, et mon pere m’ayant
rappellée, je ne fus pas plustost de retour que j’appris que
Lucindor
estoit prest à mourir. J’avoue que j’estois grandement en colere
contre
luy, mais à cette fascheuse nouvelle, comme si j’eusse perdu la
memoire
de sa faute, je fus si troublée que mon pere mesme, par les
changements
de mon visage, s’apperceut de ma douleur. Et certes j’avois quelque
raison d’estre faschée de son mal, car lors que je venois
à penser que
s’il ne m’eust point aymée, il ne se fust pas desrobé
durant la nuict
pour venir où j’estois, et que, par consequent, il n’eust pas
souffert
le vent, la pluye et les autres incommoditez qui accompagnent
ordinairement la fin de cette fascheuse saison, tout cela me donnoit
tant de pitié pour luy que j’eusse voulu, s’il m’eust
esté possible,
avoir la plus grande partie de son mal, pour nie punir dequoy j’en
avois esté la principale cause. Tous les mires de Gondebaut
furent
employez à le secourir, mais à ce qu’il dit, j’eus bien
de meilleurs
secrets pour sa guerison, car il est certain que dés qu’il sceut
que je
luy pardonnois sa desobeyssance, il commença de se porter mieux;
et de
fait, douze ou quinze jours apres mon retour, il sortit du lict.
Cerinte cependant avoit entierement gagné l’inclination de mon
pere, et
toutefois ne voulant pas espouser une ennemie, il faisoit tout ce qui
luy estoit possible pour me vaincre ; mais enfin cognoissant que
Lucindor avoit plus de part en mes faveurs, et que je le voyois plus
favorablement que luy, il en entra presque en fureur. Deslors il fit
dessein de me tesmoigner au plustost le ressentiment qu’il en avoit, et
voicy comme il y proceda. Un soir que Lucindor et luy estoient venus
tenir compagnie à mon pere, apres quelques discours communs; je
priay
Cerinte de chanter; alors ayant pris mon luth : La musique, me dit-il,
est fort ingratte à la douleur ; toutefois, adjousta-t’il, puis
que
vous me le commandez, je vous diray un air fort nouveau, et sur lequel
un de mes meilleurs amis [188/189] a fait des paroles que personne que
moy n’a encore ouyes. Disant cela, il’s’assit contre la table, et y
appuyant le luth, il jetta les yeux sur moy, et puis chanta ces vers.
CHANSON
Cette ingratte beauté,
quelque mal que je sente,
N’a jamais pris le soing de guerir mon ennuy,
Elle ayme mon rival et veut que je consente
Que si je meurs pour elle, elle vive pour luy.
Il est vray, ce voleur, ce tyran la possede,
Et lors qu’un desespoir afflige ma raison,
Je voy que le cruel jouyt de mon remede,
Et triomphe des yeux, où je suis en prison.
Mais, dieux ! si cet affront blesse vostre justice,
Vangez-vous, il est temps de finir ma douleur,
Et de permettre enfin que ce couple perisse,
Elle par mes desdains, et luy par ma valeur.
A ce mot il posa le luth sur la table, et cessa de chanter. Je
rougis à
la verité, mais Lucindor au contraire paslit, et je pris bien
garde
qu’il avoit envie de tirer quelque esclaircissement de ces paroles.
Toutefois, se voyant en un lieu où le respect l’en empeschoit,
il se
contenta de luy dire : Je trouve, Cerinte, que cette chanson est
parfaittement belle, et il est croyable que si celuy qui l’a
composée
la chante devant quelqu’un qui y prenne de l’interest, ils auront des
affaires à demesler ensemble. – Peut-estre, respondit Cerinte,
n’a-t’elle esté faite que pour cela. Alors ils se regarderent,
mais
avec une froideur qui desilla si parfaittement les yeux de mon pere,
qu’il sortit de l’aveuglement où mes artifices l’avoient si
long-temps
retenu. Il cognut donc le sujet de leur querelle, et deslors faisant
dessein d’en arrester le cours, il les prit par la main, et les ayant
menez dans son cabinet, leur dit tant de choses qu’enfin il les fit
amis. Et par ce qu’il jugea bien que pour faire mourir en eux l’effect
de leur mauvaise volonté, il en falloit esteindre la cause, il
leur
jura qu’il m’avoit donnée à Teombre, et que je recevois
ce party fort
agreablement. Lucindor [189/190] en faillit à crever de despit,
et
repassant par la chambre où j’estois, il se retira sans se
souvenir
seulement de me donner le bonsoir. Mais soudain qu’il fut arrivé
en son
logis, il fit ces vers que je receus le lendemain.
SONNET
Vous, que mon desespoir accuse justement,
Beaux yeux à mon dommage aussi douxqu’infidelles,
Vous avez donc rendu vos flames criminelles,
Par l’énorme peché de vostre changement !
Amour ! il est donc vray que si legerement
Leurs faveurs que ma foy devoit rendre eternelles,
Ont cedé le triomphe à des ardeurs nouvelles,
Et que leur trahison l’a fait impunément !
Ah ! d’un amant trompé, triste et cruel
exemple !
Qu’on ne me parle plus, ny de ciel ny de temple,
J’abandonne les dieux, je quitte leurs autels.
Je blaspheme desja sans crainte de supplice,
Aussi-bien voudroient-ils condamner les mortels,
Si ma déesse mesme a fait une injustice ?
Ces vers me firent parfaitement cognoistfe son transport, mais
ils ne
me donnerent pas pour cela les moyens d’y remedier, car en effect mon
pere me remit à Teombre, et ce chevalier m’ayant
espousée, m’emmena
chez luy au bout de sept ou huiet jours. L’affection pourtant de
Lucindor et de Cerinte ne mourut pas dans mon esloignement, au
contraire il sembla que mon absence fut sa nourriture et ce qui me le
fit cognoistre, ce fut que Teombre estant mort, ils
recommencèrent
leurs poursuittes; et comme si le Ciel leur eust voulu oster toutes
sortes d’obstacles, je perdis mon pere fort peu de temps après
mon
mary. Toutefois ne pouvant alors me résoudre à faire
beaucoup plus
d’estat de l’un que de l’autre, je consentis facilement à la
resolution
que nous prismes tous ensemble, qui estoit de consulter l’oracle
d’Amour et de sa Mere dans le temple de Venus, duquel vous avez sceu
les responces, [190/191] nostre juge, aussi bien que le recit de nostre
vie, dont le repos depend desormais de vostre ordonnance.
A
ce mot Florice se teut, et Phillis s’estant levée, prit Ligdamon
et
Celidée par la main, et ayant demandé à Florice
s’il n’y avoit point de
danger qu’Adamas et Alexis fussent appeliez à ce conseil, elle
luy
respondit qu’il n’y avoit point de particuliere defense pour cela. De
sorte que le Druide et Celadon s’estant joints à Phillis,
Celidée et
Ligdamon, ils se separerent un peu de la trouppe, et apres avoir dit
chacurt son opinion à Phillis, elle les vint retrouver, et
s’estant
assise, profera tout haut ces paroles.
Puis que les dieux ont voulu que vos differends me
fussent exposez,
et qu’ils ont ordonné que mon jugement vous serait une loy
inviolable,
apres l’advis de ceux qui ont assisté à cette
deliberation, j’ay jugé
qu’ayants toutes trois une obligation presque esgale à ceux qui
ont eu
la gloire, de vous servir, il faut-de necessité que les dieux
fassent
particulierement cognoistre qui de ces chevaliers vous a esté
destiné
pour mary. J’ordonne donc que le sort en fera la decision, et que
chacune de vous, ayant les yeux bouchez, aussi bien que les deux amants
de qui elle aura esté maistresse, se fera elle-mesme sa
destinée et
qu’elle espousera celuy qui luy tombera le premier entre les mains,
sans qu’il soit permis à ceux que le malheur aura esloignez de
cette
possession, de murmurer ny contre moy, ni contre le Ciel, dont la
volonté est telle que je la vous expose.
En cet instant Phillis
se leva, et ayant pris des mouchoirs, boucha premierement les yeux
à
Circéne, puis à Clorian et à Alcandre, et les
ayant menez en l’un des
coings de la gallerie, elle donna deux petites clefs à Clorian,
et deux
à Alcandre, afin que faisants un peu de bruit, Circéne
sceust où les
chercher. Apres cela leur ayant fait faire plusieurs tours et leur
ayant donné le signal, qui leur permettoit de commencer leur
recherche,
Circéne partit au son des clefs et s’en alla aveuglément
où la
conduisit son Genie : le premier qu’elle rencontra fut Alcandre, qui se
voyant plus heureux que son rival, embrassa Circéne si
estroittement
qu’il eust esté bien difficile qu’elle luy eust eschappé.
Apres cela, Phillis prit les mouchoirs, et les ayant mis à
Palinice, à Sileine et à
Amilcar, elle observa les mesmes ceremonies qu’elle avoit
pratiquées
pour Circéne, jusqu’à ce qu’en fin elle demeura en la
puissance de
Sileine.
Florice les suivit incontinent, et comme il, luy restoit
encore quelque inclination pour Lucindor, les dieux favoriserent ses
[191/192] desirs, et firent qu’elle le rencontra plustost que Cerinte,
dequoy elle parut si satisfaite, qu’ils demeurerent quelque temps
à
s’embrasser, sans dire seulement une parole.
Cependant Cerinte cherchoit tousjours, et Hylas ayant osté
doucement
les clefs à Lucindor, fit du bruit, comme si Florice l’eust
encore
cherché ; enfin se lassant de le voir dans cette vaine et
inutile
recherche, il s’alla jetter entre ses bras et l’embrassa. Cerinte qui
creut au commencement que c’estoit Florice : En fin vous estes mienne,
dit-il, belle Florice ? – Ouy, respondit Hylas, s’il plaist à
Lucindor
de vous la donner. Cerinte alors s’estant desbouché, et voyant
la
tromperie d’Hylas : Cruel, luy dit-il, n’estoit-ce pas assez que je me
visse privé de Florice, sans me, voir encore mocqué de
toy ? – Pourquoy
mocqué, repliqua Hylas, je veux, Cerinte, que tu sçaches
que tu m’as
une obligation nom-pareille et qu’en ce moment que tu m’as pris, je
t’ay fait beaucoup plus riche que tu ne penses. – O dieux ! reprit
Cerinte, est-il possible, Hylas, que tu ayes la hardiesse de continuer
encore à me desobliger par tes railleries ? – Je te jure, dit
Hylas,que
je le dis sans raillerie, et qu’ainsi ne soit, escoute si je ments :
N’est-il pas vray que l’amant se transforme en la chose aymée,
puisque
comme le publie Silvandre, l’ame vist mieux où elle ayme
qu’où elle
anime ? Que si cela est, pense un peu en combien de beautez je suis
transformé, et tu verras que m’estant donné à toy,
je ne t’ay
pas fait un moindre present que de cent belles
filles que j’ay
aymées, en eschange d’une seule, que le hazard a plustost,
donnée à Lucindor qu’à toy. Chacun se mit à
rire
de la plaisante pensée d’Hylas. Cerinte seule-
ment, Clorian et Amilcar parurent un peu
mescontents, et resolurent de partir le
lendemain pour aller, retreuver Si-
gismond, ce qu’ils firent, car
Adamas, qui partit aussi
avec Ligdamon, leur
fit compagnie
jusques à
Marcilly.
[BILD]
LIVRE V
[Adamas suivi de Bellinde pénètre dans le temple.]
[BILD]
LIVRE V
[Adamas et Bellinde.]