LA DERNIERE PARTIE
D’ASTRÉE
LIVRE CINQUIESME
Adamas avoit à faire si peu de chemin qu’il arriva dans
Marcilly bien
long-temps devant qu’Amasis ny Galathée fussent
esveillées. Cela fut
cause qu’il s’en alla droit dans la chambre de Lindamor qu’il treuva
presque habillé, car l’impatience que son amour luy donnoit ne
permettoit pas qu’il demeurast au lict si tard que les autres. Et
là
s’estant informé du suject qui avoit obligé
Galathée à le faire revenir
si promptement, Lindamor luy respondit en ces termes : Mon pere, la
cause pour laquelle cette Nymphe vous a donné la peine de venir,
nous
touche, elle et moy esgallement, c’est pour cela que je vous en feray
le discours, afin que vous n’en soyez pas plus longuement en peine.
Sçachez donc, mon pere, qu’en l’estat où je suis, je
tiens que ma vie
depend absolument de trois personnes, qui sont Amasis, Galathée
et vous
; peut-estre Amasis se souviendra de mes services, et dés que
mon
intention luy sera cognue, il se peut faire qu’elle ne me refusera pas
un bien pour lequel j’ày desja tant de fois souspiré.
Galathée est
presque toute vaincue, et si cela se peut dire sans vanité, elle
a des
desirs qui sont entierement à mon avantage, il reste seulement
que vous
preniez le seing de me secourir en cette occasion, et de me favoriser
de vostre credit aupres de la Nymphe, puisqu’il n’est personne qui
puisse tant aupres d’elle que vous, de qui la prudence luy est si
coghue que pour l’obliger à faire quelque chose, je croy qu’il
ne faut
point d’autre charme que vostre approbation. Mais, mon pere,
continua-t’il, afin que vous cognoissiez le desespoir où je me
verrois
réduit, si mon dessein n’avoit pas un succez aussi heureux que
je le
desire, je vous feray un particulier [193/194] recit de mon amour, et
des autres accidens de ma vie, pourveu que vous me pardonniez la faute
que j’ay faite, vous ayant caché si longtemps un interest qui ne
me
sçauroit estre que funeste, sans l’assistance que vous m’y
pouvez
donner.
A ce mot le chevalier se teut, et ayant prié le Druide de
s’asseoir, il
se mit aupres de luy et commença de se preparer à luy
faire un long
recit de tout ce qui s’estoit passé entre luy et
Galathée, mais Adamas,
qui le sçavoit desja parfaitement, et à qui Leonide
l’avoit raconté, le
prevint, et luy dit : Brave Lindamor, vous m’avez creu plus ignorant de
vos affaires que je ne suis, et sans que vous vous mettiez en peine de
m’apprendre ce qui regarde vostre amour, je vous advertis que j’en
sçay
tant de choses que peut-estre serez-vous bien estonné, quand je
vous en
raconteray jusqu’aux moindres particularitez. Et pour marque,
adjousta-t’il, que je ne ments pas, n’est-il pas vray que ce fut
Lindamor qui vint desfier Polemas, et qui l’ayant vaincu se retira sans
vouloir estre cognu de personne ? Ne vous souvenez-vous point d’avoir
esté vestu quelquefois en jardinier et d’avoir donné
à Galathée un cœur
qu’elle receut vivant, au lieu qu’elle s’attendoit de le prendre mort ?
Ce soir-là mesme, ne vous fit-elle point de promesses, et ne
jura-t’elle pas qu’elle ne refuseroit jamais, son consentement aux
desirs que vous auriez de la possedes ? Voyez-vous, Lindamor, je
sçay
tout ce qui vous touche, et vous n’en devez pas estre marry, puisque je
vous honore si fort que je me serviray tousjours plustost de cette
cognoissance pour vous favoriser que pour vous nuire. Je vous dis donc
que si vous avez jamais eu quelque suject de bien esperer de vostre
fortune, c’est maintenant que tout contribue à vous rendre
heureux, et
qu’il n’est pas jusqu’aux cendres de Polemas qui ne parlent de ce qu’on
doit à vostre courage. Je vous conseille seulement de vous y
gouverner
avecque discretion, afin que si vostre passion esclattoit, cela
n’offençast en quelque façon Amasis ou Galathée.
Lindamor escouta
fort attentivement tout ce que le Druide luy dit, et ne fut pas
long-temps sans cognoistre qu’autre que Leonide ne luy pouvoit avoir
appris toutes ces nouvelles. Toutefois ne voulant pas perdre du temps
à
la condamner, il fit semblant d’estre bien aise qu’il eust sceu la
vérité de tout, puis il luy respondit de cette sorte :
Mon pere,
puisque vous n’ignorez pas un seul des accidents de ma vie, et que vous
sçavez bien que si on me refuse Galathée, je ne dois
jamais vivre
content, je vous supplie [194/195] le plus humblement que je puis de me
dire quels sont les moyens qui me la peuvent faire obtenir. Je croy
qu’une seule de vos persuasions sera plus puissante pour toucher Amasis
que tout ce que j’ai fait pour elle, qui, pour en parler sainement,
n’est pas si considerable que j’en deusse esperer une recompense si
belle qu’est cette Nymphe. C’est pourquoy je vous conjure, par tous les
effects que la pitié peut produire dans une ame capable de la
ressentir, d’en vouloir faire la proposition à Amasis, et de luy
representer que, s’il faut un jour que Galathée soit le prix de
l’amour
et des services de quelqu’un, peut-estre n’en rencontrera-t’elle jamais
qui l’ayme ni qui la serve mieux que moy.
Lindamor profera ce peu de
mots avecque tant d’affection qu’Adamas en fut touché, et pour
luy en
donner un tesmoignage : Genereux Lindamor, luy dit-il, vous
recognoistrez bien-tost quel est le desir que j’ay de vous voir jouyr
des contentements que vous meritez ; mais afin que nous fassions jouer
en cecy tous les ressorts qui vous peuvent estre favorables, je suis
d’avis que vous descouvriez vostre dessein à Sigismond, à
Rosileon et à
Godomar et que vous les obligiez à faire eux-mesmes cette
demande à la
Nymphe. Il est croyable qu’elle ne leur sçauroit rien refuser,
et quand
elle en auroit la volonté, elle ne le fera jamais sans me le
communiquer ; que si cela arrive, jugez ce que je ne feray pas pour
vous en cette occasion, et si vous ayant promis de vous y servir,
j’espargneray ny mon credit, ny mes persuasions.
A ce mot Lindamor
prit la main du Druide qu’il baisa, et ayant protesté qu’il
executerait
son conseil de poinct en poinct, il se leva pour envoyer sçavoir
si
Galathée n’estoit point encore levée ; mais Adamas qui
n’avoit pas
beaucoup d’envie de la voir, de peur qu’elle luy fist quelques
reproches dequoy il estoit party le jour auparavant sans luy dire adieu
: Seigneur chevalier, dit-il à Lindamor, si la Nymphe
Galathée n’a rien
de plus particulier à me dire, vous luy pourrez rendre compte de
mon
voyage, et des choses dont nous nous sommes entretenus ; pour moy j’ay
fait dessein de m’en retourner, car les hostes que j’ay chez moy ne me
permettent pas de faire icy plus de sejour. – A propos de ces hostes,
dit Lindamor en l’interrompant, je pense qu’elle eust esté
bien-aise de
vous en demander des nouvelles, car elle se plaint dequoy elle ne les a
point veus lors qu’ils sont partis. – Ils sçavent si peu,
respondit
Adamas, ce qu’il faut observer en semblables occasions, qu’ils sont
pardonnables s’ils ne se sont point acquittez [195/196] de ce qu’ils
dévoient à la grandeur d’Amasis et de Galathée ;
mais je me promets que
vous ferez leurs excuses, et je ne vous en aurois pas remis le seing,
n’eust esté que j’ay creu que mesme vostre repos demande
qu’Amasis ne
sçache pas que je sois venu pour vos affaires, de peur qu’elle
me
tienne pour suspect, et qu’elle pense que j’ay plus d’interest pour
vostre contentement particulier que pour le bien de son service.
Lindamor
treuva cette consideration si puissante qu’il consentit à tout
ce
qu’Adamas voulut ; ainsi le Druide partit, et la premiere chose qui se
presenta à sa pensée durant son chemin, fut
l’opiniastreté de Celadon,
et son obstination à fuyr les occasions qui le pouvoient faire
cognoistre à sa bergere ; toutefois ne pouvant en deviner la
cause, il
resolut, quoy qu’il en deust arriver, de ne souffrir plus que cette
tromperie durast.
Cependant le berger s’estoit esveillé, et parce
qu’il estoit couché . dans la mesme chambre où dormoient
Astrée, Diane
et Phillis, car elles voulurent vivre chez Adamas, avec la mesme
liberté qu’elles avoient chez Phocion, il n’ouvrit pas plustost
les
yeux pour en laisser sortir le sommeil qu’il ouvrit son rideau, et
portoit curieusement la veue sur le lict où sa bergere reposoit.
Mais
Astrée qui s’esveilla presque en mesme temps : Je prie les
dieux, luy
dit-elle, que ce jour soit aussi heureux à ma belle maistresse
que je
le luy desire.
Celadon alors : Il ne faut pas, luy respondit-il en
souspirant, me le souhaitter, puisqu’il depend de vous de me le donner
tel que vous voudrez ! – Ah Dieu ! que dittes-vous ? adjousta la
bergere, je vous jure que si cela estoit, vous n’en auriez jamais de
malheureux, car je vous ayme trop pour ne faire pas tout ce qui me
seroit possible pour vostre contentement. – Je vous proteste, reprit la
feinte druide, que l’affection que j’ay pour vous est allée
jusques là,
que vous pouvez ce que je vous dis, et que le jour le plus doux de ma
vie me seroit funeste s’il ne nous estoit agreable, comme le plus
funeste me seroit doux si vous y receviez du plaisir. – Vous en direz
tant, ma maistresse, repliqua Astrée, que vous me donnerez de la
vanité, ou que vous me ferez soupçonner que vous avez
quelque dessein
de vous mocquer de moy.
Le berger vouloit respondre, quand il prit
garde que Diane et Phillis s’estoient esveillées au bruit qu’ils
avoient desja fait en parlant. Cela fut cause qu’il se teut pour ouyr
Diane, qui s’estant un peu frotté les yeux, et se tournant de
son costé : Madame, [196/197] dit-elle, je pense que vous, ny
Astrée,
n’avez
point dormy de toute la nuict, car je m’endormis hyer cependant que
vous vous entreteniez, et maintenant que je me suis esveillée,
j’ay ouy
que vous continuiez encore. – J’avoue, respondit Alexis, que si cette
belle fille eust eu autant de force pour vaincre le sommeil que j’en
avois de resolution, peut-estre eussions-nous passé la nuict
à
discourir ensemble. – En verité, dit Astrée, je n’avois
pas trop de
volonté de dormir, mais la crainte que j’eus de vous estre
importune
fut cause que je cessay la premiere de parler. – Cette consideration,
reprit Alexis, ne vous devoit pas fermer la bouche, car j’attends bien
plus de repos de vos paroles que du sommeil. – Et bien, repliqua la
bergere, il est croyable que nous en jouyrons quelque jour, de cet
agreable repos, pourveu que vous vous hastiez d’accomplir la promesse
que vous m’avez faite. Celadon se preparoit de parler, quand Phillis le
prevenant : Mon Dieu ! dit-elle à Astrée, qu’il vous
tarde d’estre
aupres de cette belle druide et de vivre avec elle en quelque lieu,
où
nostre presence ne puisse vous plus divertir ! Je meure si j’estois
où
est Diane, je vous jetterois hors du lict, afin que vous allassiez de
bonne heure prendre possession de la place que vous desirez. Disant
cela, elle commença de pousser Diane, et Diane Astrée,
mais avecque
tant de force qu’Astrée estoit desja à moitié hors
du lict. Enfin
craignant qu’elles la fissent tomber tout à fait : Diane,
s’escria-t’elle en sousriant, vous n’estes pas plus sage qu’il ne faut
de me vouloir chasser d’auprès de vous, sans sçavoir
premierement si ma
maistresse voudroit prendre la peine de me recevoir. – La loy,
respondit Alexis, qui nous defend de laisser coucher personne avecque
nous, n’est pas si estroitte qu’elle ne permette bien que je vous y
reçoive en cette necessité. A ce mot elle ouvrit les bras
et se pancha
un peu sur le costé, comme luy faisant signe qu’elle y vint,
mais par
malheur sa chemise s’ouvrant à l’endroit de l’estomach, laissa
sortir
le ruban où estoit attaché le portraict d’Astrée,
aussi bien que la
bague qu’il luy avoit arrachée, quand son desespoir le fit
precipiter
dans Lignon ; dequoy Astrée s’estant apperceue et se remettant
en
memoire combien la couleur de ce ruban estoit semblable à celle
du nœud
que Celadon luy avoit pris, elle changea de visage et sans pouvoir
retirer ses yeux de dessus cet objet demeura assez long-temps sans dire
une seule parole. Le berger cependant qui l’attendoit s’estonna d’un
changement si soudain, et ne put s’empescher de [197/198] luy en
demander la cause, à quoy Astrée respondit : Je vous
jure,
ma maistresse, que je suis si ravie de voir ce que vous portez sur
vostre gorge, que je ne puis retirer ma pensée d’un accident qui
m’a desja presque fait mourir.
Celadon alors baissant la veue, et voyant hors de sa chemise ces chers
gages de l’amour et de la jalousie d’Astrée, qu’il avoit
jusqu’alors cachez avecque tant de soing, peu s’en fallut qu’il ne se
pasmast. Toutefois s’imaginant que pour la tromper mieux, il falloit
tenir bonne mine, il se remit bien tost, et feignant de sous-rire : Mon
serviteur, luy dit-il, ce que vous avez veu ne vous doit pas mettre en
peine, je vous le montreray de plus pres quand vous vousdrez, et vous
diray librement de qui je le tiens, pourveu que vous m’assuriez que
vous n’en serez point jalouse. Disant cela il remit le ruban où
il devoit estre pour n’estre point veu, et Astrée qui mouroit
d’impatience : Je confesse, dit-elle, que je serois la plus coupable du
monde, si je ne recevois dés maintenant l’offre que vous me
faites, et si je ne me guerissois l’esprit du trouble où cette
veue l’a mis. A ce mot elle se jetta en bas du lict où elle
estoit pour aller dans celuy de Celadon, mais à peine fut-elle
au milieu de la chambre, qu’elle s’ouit nommer sur le degré, et
parce qu’elle eut peur que ce ne fust quelqu’un qui les vint visiter
comme Adamas et Leonide, elle s’en retourna le plus viste qu’elle put,
et se remit dans son lict, bien que Diane et Phillis fissent un peu de
difficulté de l’y recevoir.
En ce mesme temps Leonide entra, et Dieu sçait quel fut le
contentement de Celadon, se voyant delivré de la peine où
l’avoit mis la curiosité d’Astrée ; mais quelque grande
que fust sa joye, elle ne fut en rien comparable à l’estonnement
de Diane, voyant que Leonide n’estoit venue dans leur chambre que pour
y amener Bellinde. Toutefois cette belle bergere dissimulant le
desplaisir que l’arrivée de sa mere luy avoit causé,
receut ses embrassemens et ses caresses, avec un tres-grand tesmoignage
de contentement. Phillis et Astrée en firent de mesme, et
cependant Leonide s’estant approchée du lict de Celadon, luy
demanda comme il avoit reposé, à quoy le berger
respondit : Sage nymphe, la nuict m’a esté bien plus douce que
ne
le devoit permettre la cruauté de mon destin, qui trouve
tousjours quelque nouveau moyen de m’affliger. Leonide alors un peu
surprise : Et quoy, luy demanda-t’elle, est-il survenu depuis hyer
quelque nouvel accident ? – Il en est arrivé un si funeste,
repliqua Celadon, que si vous eussiez demeuré [198/199] encor
une heure à venir, j’allois tomber dans la plus estrange peine
où jamais amant ait esté reduit. Alors il luy raconta de
quelle façon le nœud, le portraict et la bague d’Astrée
avoient paru, par l’ouverture de sa chemise, sur l’endroit de son
estomach, et comme Astrée s’en estoit apperceue, jusqu’à
le tesmoigner par les changements de son visage. Il luy dit encore le
dessein qu’avoit eu cette bergere de se venir mettre dans son lict,
pour s’esclaircir de la doute où cet object l’avoit mise ; et
enfin la peine où il estoit de trouver quelque invention capable
de la tromper.
Leonide apres avoir ouy tout ce discours : En verité, dit-elle,
les dieux vous puniront du tort que vous faites à vostre
bergere, luy differant avec tant d’opiniastreté le plaisir
qu’elle auroit de vous cognoistre ; mais si vous me croyez, vous ne
perdrez pas davantage de temps et chercherez aujourd’huy quelque
commodité pour luy dire de bouche ce que vos yeux luy auroient
mille fois persuadé, si elle en eust bien entendu le langage. –
Que mes malheurs, dit Celadon, se rendent eternels, si je ne desirerois
avec passion sçavoir desja quel bien ou quel mal j’en dois
attendre ! car vous vous imaginez bien que dans les irresolutions
où nous sommes, je ne suis pas celuy qui souffre le moins. – Et
bien ! reprit Leonide, j’en parleray à mon oncle, et luy diray
combien librement vous vous soumettez à tout ce qu’il ordonnera
sur ce suject. Cependant je suis d’avis que vous me remettiez entre les
mains ce nœud, ce pourtraict et cette bague, afin que si Astrée
vient à vous en demander des nouvelles, je vous sois une excuse
legitime pour luy refuser ce contentement. – Officieuse Leonide,
respondit Celadon, sans que je vous les donne, je pourray bien luy dire
que vous les avez, et je ne mentiray pas quand je luy jureray que vous
me les avez demandez ; mais pardonnez-moy si je ne m’en ose pas
desfaire, quand ce ne seroit que pour un moment, car il est tres vray
que la douleur que je souffrirois durant cette separation seroit assez
forte pour me mettre au hazard de perdre la vie. Leonide qui cognut
bien qu’elle n’obtiendroit pas cela sur luy, ne s’y opiniastra pas
davantage, mais ayant dit à Celadon de quelle façon il
devoit recevoir Bellinde, ce berger s’en acquitta si bien et fit ses
compliments de si bonne grace qu’il eust pu decevoir non pas Bellinde
seulement, mais tout le monde ensemble.
Adamas en ce mesme temps revint de Marcilly, et treuva Paris fort pres
de sa maison, qui estoit desja party pour luy aller porter les
nouvelles de l’arrivée de Bellinde ; l’ayant donc ramené
et [199/200] s’estant informé particulierement du succez de son
voyage, il luy fit toutes les caresses qu’un fils peut attendre d’un
pere qui l’ayme parfaittement. Bellinde fut incontinent advertie du
retour du Druide ; cela fut cause qu’elle sortit de la chambre de ces
belles filles pour leur laisser le temps de s’habiller, et pour aller
de bonne heure s’acquitter de ce qu’elle devoit à l’affection et
à la qualité d’Adamas.
A peine ces bergeres commencerent de se lever que Diane, quelque
contrainte qu’elle se fist, ne put jamais cacher le desplaisir que luy
avoit causé la venue de sa mere, sçachant bien qu’elle
n’avoit autre desir que d’achever son mariage avecque Paris. Ainsi
à chasque espingle qu’elle attachoit sur ses cheveux ou sur sa
robe, elle poussoit quelque souspir, dequoy Astrée s’estonna
d’abord, et luy en ayant demandé la cause, Diane luy respondit
qu’elle ressentoit avecque tant d’excez le contentement que luy avoit
apporté le retour de sa mere, qu’elle en estoit comme
transportée, et que, dans la confusion où son esprit
estoit alors, il paroissoit presque plustost affligé que
content. Phillis qui l’ouyt parler de la sorte : Je crains bien,
adjousta-t’elle tout à coup, que la joye de Silvandre ne soit
semblable à la vostre, et que le retour de Paris ne donne
à son ame un plaisir qui ne paroistra jamais dans ses yeux. – Je
croy, repliqua Diane, que cela luy sera comme indifferent, ou que, s’il
doit estre touché de quelque chose, ce sera plustost du
contentement de revoir ma mere, que du regret de revoir Paris. – Je ne
sçay ce qui en sera, reprit Phillis, mais je ne voudrois pas que
tous les plaisirs que j’attends en la possession de Lycidas, fussent
semblables à celuy que Silvandre recevra quand on luy donnera
cette nouvelle. Voyez-vous, Diane, je cognois si bien son humeur que
j’oserois jurer qu’il n’en sera pas seulement affligé, mais
desesperé ; car quelque mine que vous en fassiez, vous
sçavez bien qu’il a trop de jugement pour ne cognoistre pas que
toute cette partie est faite pour vous donner à Paris, ce qui
est le plus sanglant outrage qu’il puisse jamais recevoir. – Ah dieux !
dit la bergere, la larme à l’œil, que vous estes cruelle, ma
sœur, de me tenir ce discours ! Disant cela, elle rougit, puis elle
adjousta : Et ne voyez-vous pas que puisque Silvandre a du jugement, il
ne treuvera pas estrange que j’obeysse à Bellinde, et que
j’observe ses volontez comme des loix qui me doivent estre inviolables
?
– Je ne dis pas, respondit Phillis, qu’il condamne vostre obeyssance,
mais je dis bien qu’il s’en affligera, et [200/201] que peut-estre la
douleur qu’il en ressentira sera si violente qu’elle luy fera faire
quelque funeste resolution.
Diane alors pliant les epaules, et levant les yeux au ciel : Veuillent
les dieux, dit-elle, luy donner ce qu’il merite, ce que je luy
accorderois, s’il ne dependoit que de moy de le rendre heureux. – En
verité, dit Phillis, voilà qui luy fera grand bien,
cependant que vous donnerez à un autre vos plus particulieres
faveurs ! Il faudra pour la recompense de tous ses services qu’il se
contente d’un simple souhait que vous avez fait à son avantage.
– Je meure, vous estes gratieuse, adjousta Diane, et que voudriez-vous
que je fisse pour luy, en l’estat où je suis, ne pouvant
seulement rien faire pour moy-mesme ? – Je n’oserois dire, repliqua
Phillis, ce que je voudrois que vous fissiez, mais je sçay bien
ce que devroit faire une fille qui auroit du courage, et ce que je
ferois moy-mesme, si j’estois reduitte en cette extremité. – Ma
compagne, reprit Diane, vous estes si sage que vous souffririez vostre
disgrace, sans oser seulement vous plaindre de l’injustice qu’on vous
feroit, aussi est-ce la resolution que j’ay prise et que j’executeray,
quelques malheurs que mon destin me prepare. Diane accompagna ces
dernieres paroles d’une certaine action, qui fit bien cognoistre
à Astrée et à Phillis qu’elle ne parloit pas
contre son sentiment. Commençans donc de bonne heure à
plaindre le sort de Silvandre, elles acheverent de s’habiller, puis
toutes ensemble descendirent où Adamas et Bellinde estoient.
D’autre costé Ligonias qui sçavoit bien qu’il ne pouvoit
faire un plus grand plaisir à Sigismond, ny un plus grand
service à Amasis que d’emmener promptement hors du Forests les
troupes qui avoient esté remises soubs sa conduitte, leur fit
faire la plus grande journée qu’il put, et les fit coucher bien
avant dans les terres du Roy des Bourguignons ; le lendemain il les fit
partir de bon matin, et leur fit faire une si grande diligence que sur
la nuict ils arriverent tous à Lyon.
Incontinent Ligonias s’alla jetter aux pieds de Gondebaut, et luy
rendit un compte si particulier de tout ce qui s’estoit passé en
la desfaitte de Polemas, que ce roy, offensé de l’evenement
qu’avoient eu les desseins de ce chevalier, tourna toute sa colere
contre Sigismond, comme s’il eust esté le principal autheur de
sa ruine. A cela sa jalousie le poussa extremément, car venant
à se souvenir que sa fuitte n’avoit pas esté si-tost pour
donner quelque secours à Godomar que pour faire voir des preuves
de [201/202] son amour à Dorinde, peu s’en fallut que ce despit
ne luy troublast le jugement. Il fut ainsi assez long-temps sans dire
seulement une parole ; en fin apres avoir fait cinq ou six tours dans
la
chambre : Je me doubtois bien, dit-il, que la desobeyssance de
Sigismond
me causeroit un desplaisir extremément sensible, mais je perdray
la qualité de roy, ou je luy feray cognoistre bien-tost qu’il
n’est pas moins indigne de vivre que de porter le nom de mon fils. A ce
mot il se teut, et Ligonias jugeant bien que dans la violence de cette
colere, il n’y avoit pas apparence de rien dire pour la defense de
Sigismond, tint tousjours les yeux baissez, jusqu’à ce qu’il
ouyt que le roy reprenant la parole : Mais, Ligonias, luy dit-il, quand
vous avez esté obligé à me ramener mes trouppes,
et que Sigismond vous en a remis la commission, est-il possible que cet
ingrat les ait veu partir sans quelque ressentiment de douleur ou de
joye ? – Seigneur, respondit Ligonias, je croy qu’il a esté
touché de tous les deux, car vostre courroux le tient dans une
affliction nompareille, et je sçay bien qu’il n’a pas
esté marry qu’Amasis ait esté délivrée,
pour un temps, des mortelles craintes où vostre puissance la
retenoit. Et pour marque de cela, lors que je luy dis adieu : Allez, me
dit-il, Ligonias, rendre au roy monseigneur et mon pere, des hommes qui
meritent d’estre employez en de meilleures occasions ; et parce que
vous
le treuverez en colere contre mon frere et contre moy, suppliez-le
qu’il nous pardonne, et representez-luy qu’il seroit bien plus juste
que les deux fils qui luy restent fussent desormais l’appui de sa
couronne, que l’object de sa hayne et de ses armes.
Ligonias dit ces dernieres paroles, avec un ton de voix qui toucha le
roy sensiblement, car enfin, quelque violent que fust son transport, il
n’estoit pas capable de luy faire oublier que ceux dont il accusoit
l’inclination, estoient les mesmes à qui il avoit autrefois
donné la naissance et la nourriture. Toutefois, craignant en
quelque façon que Ligonias eust inventé ce qu’il venoit
de luy dire : Je ne croiray jamais, adjousta-t’il, que le repentir
puisse entrer dans une ame, où l’ingratitude regne avecque tant
d’authorité. – Si vostre Majesté, repliqua Ligonias,
doubte de ce que j’ay dit, j’ay entre les mains dequoy le verifier.
Disant cela, il prit garde que Gondebaut s’arresta pour le regarder :
s’imaginant donc qu’il ne pouvoit mieux prendre son temps pour luy
remettre la lettre que Sigismond luy escrivoit, il la tira de sa
pochette, et mettant un genouil en terre, la presenta au roy. En ce
moment [202/203] Gondebaut changea deux ou trois fois de couleur,
disputant entre l’affection et le despit ; toutefois l’amitié se
trouvant plus forte en luy que toute autre consideration, il la receut
en fin, et l’ayant ouverte, il y leut ces mesmes mots.
LETTRE
DE SIGISMOND A GONDEBAUT
Monseigneur, si l’extreme colere où vous estes contre
moy, n’a pas fait mourir dans vostre ame toute sorte de pitié,
recevez-en pour ce peu de lignes, et croyez qu’elles ne sont pas, comme
moy, tou à fait indignes de vos regards. Vous y verrez la peine
où me retient le regret de vous avoir despleu, et si vous leur
laissez quelque esperance de vous pouvoir toucher, elles ne manqueront
pas de paroles pour vous bien parler de mon repentir ; en effet celuy
que je ressens surpasse de beaucoup mon crime, mais je desire que l’un
et l’autre soient moindres que vostre compassion. Je ne vous dis rien,
Monseigneur, de mes actions passées, c’est assez que je
sçache qu’elles vous ont fasché, pour juger que ce seroit
mesme une grande faute d’entreprendre de les justifier ; je vous
supplieray seulement de considerer qu’elles n’ont pas esté si
criminelles qu’elles puissent avecque justice avoir merité
vostre hayne et mon bannissement. Toutefois, si c’est un arrest que
vous avez prononcé, je ne veux pas murmurer contre vos
ordonnances ; mais j’ose vous demander que l’interest d’Amasis ne soit
pas meslé dans ma disgrace. Cette grande Nymphe desire de vous
une paix que son innocence merite, et si vous luy refusez cette faveur,
il est à craindre que vous n’ayez à combattre tout le
monde, et qu’aymant l’equité, comme vous faites, vous ne
deveniez vous-mesmes vostre ennemy ; en un moment vous pouvez remedier
à tous ces desordres, et recevant l’amitié de cette
princesse, vous vanter de l’avoir vaincue par les armes de vostre
bonté. C’est la derniere grace que je vous demande, en attendant
que le retour de ce chevalier m’apprenne si Godomar doit estre aussi
miserable que moy, et si ne pouvants attendre un pardon de vous, il
faudra que le desespoir triomphe de ceux, à qui le Ciel eust
fait une faveur, s’il ne leur eust jamais donné de vie ; puis
qu’il estoit fatal qu’ils la perdissent hors de vostre service et de
vostre amitié.
Durant que Gondebaut leut cette lettre, Ligonias prit garde
[203/204] à tous ses mouvements, et les observa si bien qu’il en
conceut une tres-bonne esperance pour le succez de son voyage. Il vid
que le roy tira son mouchoir, dont il se frotta deux ou trois fois les
yeux, puis il ouyt qu’il souspira plusieurs fois et qu’en fin haussant
la voix : Ce qu’il me demande, dit-il, est d’assez grande consequence
pour m’y faire penser, je verray ce que j’auray à resoudre
Là dessus, et demain vous en sçaurez la responce. Disant
cela, il commença encore à se promener par la chambre, et
Ligonias voulut sortir. Mais en mesme temps Clotilde entra, à
qui Gondebaut ayant montré la lettre de Sigismond, et Ligonias
l’ayant un peu entretenue du suject de son voyage, elle joignit ses
prieres à celles de ce chevalier, et sceut si bien persuader le
roy, qu’en ce moment elle tira de luy toutes les favorables promesses
qu’il pouvoit faire à l’avantage de Sigismond et de Godomar.
Les affaires d’Amasis et de ces princes estoient en cet estat,
cependant qu’Adamas, comme j’ay desja dit, estoit avecque Bellinde, et
luy faisoit toutes les honnestes caresses dont il se pouvoit souvenir.
Il se pourmenoit alors avec elle dans une sale basse, où Alexis,
Diane, Astrée et Phillis estoient desja descendues et presque au
mesme temps Circéne, Doris, Florice, Palinice, Delphire,
Dorisée et les autres y arriverent, qui, saluants Bellinde, la
firent estonner dequoy elle voyoit en elles tant de grace et de
beauté. Peu de temps apres Paris entra, qui les salua toutes,
mais avec un contentement qui n’estoit pas moindre que l’estonnement de
Diane et le repentir dont elle se vid touchée, pour luy avoir
donné la permission d’aller proposer son mariage à sa
mere.
Ils estoient encore dans ce compliment, quand ils virent entrer dans la
sale un berger qu’à l’abord ils ne cognurent point ; il avoit le
teint pasle comme un homme mort, les yeux extremément enfoncez
dans la teste, sur laquelle on ne voyoit presque point de cheveux, les
sourcils fort longs, les joues toutes descharnées, une
contenance languissante, et une desmarche qui tesmoignoit assez la
foiblesse qui estoit en luy. Soudain qu’il fut entré, il fit la
reverence au Druide et à Bellinde, qui au commencement le
receurent avec assez de froideur ; mais enfin Adamas l’ayant
consideré un peu plus attentivement : O dieux ! dit-il en
l’embrassant, vous voicy ! Adraste, et d’où vient que nous vous
voyons si tost de retour et si changé ? Au nom d’Adraste toutes
les bergeres s’approcherent, et Doris, ne croyant pas qu’il deust
jamais revenir sans Palemon, commença d’abord à se
troubler et à don-[204/205]ner place aux soupçons qui
faisoient naistre en elle une secrette crainte de ne le revoir plus.
Suivant donc les premiers mouvements de la peur, qui la possedoit, elle
s’approcha tout à fait de luy, et soudain qu’il eut repondu au
Druide : Mais Adraste, luy dit-elle, quelles nouvelles me donnerez-vous
de Palemon ? Le berger alors la regardant avec un sousris meslé
d’un peu de froideur : Meilleures, luy respondit-il, belle Doris, que
vous ne les attendez, si par la pasleur que je vois peinte sur vostre
visage, il m’est permis de juger de l’estat où est maintenant
vostre esprit. – Vous pouvez bien, adjousta-t’elle, m’en donner de
meilleures que je n’en attends, mais s’il n’est pas de retour aussi
bien que vous, il est impossible que vous m’en donniez de si bonnes que
j’en desire. – Je voudrois bien, repliqua le berger, que vous puissez
jouyr de ce contentement, mais puis que le Ciel vous en veut encore
priver, je croy que tout ce que je puis faire de mieux pour vostre
satisfaction, c’est de vous rendre compte de ses actions et des
miennes, depuis nostre depart d’aupres de vous, jusqu’au temps qui le
separa de moy.
A ce mot il se retira un peu, comme ayant envie de l’en entretenir au
particulier ; mais Adamas qui n’en avoit peut-estre pas moins de
curiosité qu’elle, l’arresta, et luy dit que si les nouvelles
qu’il devoit raconter à Doris n’avoient pas besoin d’un trop
grand secret, il seroit bien aise de les apprendre. A quoy le berger
s’estant disposé d’obeyr, apres s’estre excusé seulement
sur l’apprehension que son discours fust importun à la
compagnie, le Druide le fit asseoir, et tous les autres s’estants mis
autour de luy, il tourna ses yeux languissans sur Doris, et puis il
commença son discours en cette sorte.
SUITTE
DE L’HISTOIRE D’ADRASTE
Belle bergere, si les funestes accidents qui ont troublé le
repos de ma vie n’estoient aujourd’huy cogneus de tous ceux qui vivent
sur les rives de Lignon, je croirais estre obligé de tenir ma
douleur secrette, et je vous jure que, quelques grandes que fussent mes
miseres, elles seroient encore moindres que mon silence ; mais puis que
les dieux ont permis que mes afflictions, soit en leur naissance, soit
en leur progres, ayent esté cogneues et pleurées
[205/206] presque de tous, je vous conjure de ne treuver pas mauvais si
leur fin a le mesme sort que leur commencement et leur continuation. Je
sçay bien que vostre rigueur condamnera comme criminelles toutes
les passions que je ressens ; mais quand vous sçaurez que dans
leur extremité mesme, elles ne sçauroient desplaire
à Palemon, il est croyable que vous en serez touchée, et
que vous ne serez pas si peu sensible à la compassion, que vous
n’en ayez pour moy autant que vostre vertu vous le pourra permettre.
Puisse-je mourir, si je porte mon ambition plus avant, et si je ne me
croirois digne du plus grand supplice qui ait jamais esté
inventé, si je ne mesurois mon amour à vostre devoir et
à ma discretion. Je vous ay dit tout cela, belle Doris, afin que
vous cognoissiez l’estat de mon ame, et que vous jugiez du pouvoir de
vostre beauté par la qualité de ma blessure, de laquelle
je ne veux jamais guerir, puis que la cause qui l’entretient, qui est
la vie de Palemon, m’est plus chere mille fois que tous les remedes
qu’on me sçauroit donner. Mais enfin que vous ne pensiez point
que l’affection que je luy porte soit un artifice dont je me vueille
servir pour estre bien aupres de vous, je seray bien aise de redire icy
une partie des obligations que j’ay à son amitié, afin
que vous jugiez, s’il est possible, que je sois jamais ingrat des
faveurs que j’en ay receues.
Sçachez donc, mon pere, continua-t’il, se tournant vers Adamas,
que le mesme jour de nostre despart fut celuy auquel je vis mourir tous
mes contentements ; car le regret de m’esloigner de Doris me fut si
sensible, que deslors je perdis non seulement l’esperance, mais encore
la volonté d’avoir jamais aucun plaisir en la vie. Je passay
donc cette premiere journée dans une melancholie si profonde que
Palemon, qui croyoit que ce fust quelque reste du malheur qui m’estoit
arrivé, employa toutes sortes d’inventions pour me divertir.
Mais quand la nuict fut venue, et qu’il vid que je ne voulois point
manger, cela redoubla la peine en laquelle il estoit de moy, et fut
cause qu’il commanda qu’on me fist promptement un lict, où je
pusse pour le moins prendre quelque repos. Pour luy, il souppa fort
legerement, mais Halladin qui n’avoit de l’interest que pour sa propre
conservation, mangea comme un homme qui avoit envie de vivre. Ainsi il
fut plus longuement à table que Palemon, qui estant revenu
bien-tost dans la chambre où j’estois desja couché, me
demanda en quel estat j’estois ; moy qui craignois de le fascher,
voyant
bien que ma douleur l’affligeoit, je luy dis que je me portois beaucoup
mieux que je n’avois [206/207] fait durant le jour, et que je croyois
que la nuict et l’abstinence que j’avois faite me remettroient en bon
estat. Je vous jure, cher Adraste, me dit-il, se panchant sur mon lict,
et me baisant au front, que vous ne sçauriez me donner une plus
agreable nouvelle, car je ne croy pas que je ne mourusse dans ce
voyage, si je voyois que vostre mal s’augmentast. Je le remerciay
dequoy il me faisoit paroistre qu’il estoit touché de quelque
ressentiment pour le mal que je souffrois, et le suppliay de
n’accroistre point ma douleur par la sienne, le conjurant de se coucher
de bonne heure, puis que nous devions partir le lendemain de bon matin.
Sur cela Halladin entra, qui s’estant approché de mon lict, et
m’ayant un peu consideré, nous donna le bonsoir, et s’alla
mettre dans le sien, où il dormit jusqu’à ce que nous
l’esveillasmes pour continuer nostre chemin. Palemon ne le vid pas
plustost couché, qu’il me dit à l’oreille : Voyla l’homme
du monde le plus heureux, il n’a point d’autre soing que de plaire
à un maistre qui l’ayme, il n’a rien dans l’esprit qui le
brouille, et je croy que toutes les choses du monde ne seroient pas
capables de luy faire perdre un moment de repos. Et alors je disois en
moy-mesme : Helas ! Palemon, qu’il est bien moins heureux que toy,
qui triomphes de ma maistresse qui t’ayme ! Et puis je luy
respondois tout haut : Il est vray que Halladin est heureux, aussi
l’a-t’il merité, car sa fidelité ne sçauroit
trouver de fortune qui ne fust petite. – Quelquefois, adjoutoit
Palemon, les plus fidelles ne sont pas les plus heureux. – Non,
disoit-je encore en moy-mesme, car Adraste estoit bien aussi
fidelle que Palemon, et pourtant Doris n’a pas esté mienne.
Et puis je luy repliquois tout haut : En cela la faute en est à
l’ingratitude des maistres, qui est un deffault dont Halladin ne
sçauroit accuser Damon, car il a trop de jugement pour ne
cognoistre pas ce que ses services meritent.
Avec semblables discours nous nous entretinsmes pres d’une demie heure,
apres laquelle il me demanda s’il ne m’incommoderoit point de se mettre
aupres de moy, je luy juray qu’il me feroit plaisir, et que je serois
bien-aise que nous ne fissions qu’un mesme lict durant tout nostre
voyage ; ainsi s’estant deshabillé, il ne fut pas plustost
couché, qu’il remarqua que j’estois tout en feu, et de fait
j’avois desja quelque ressentiment de fievre. Cela fut cause qu’ayant
mis une main sur mon estomac : O dieux ! dit-il, Adraste, vous bruslez
! –
Oui, luy respondis-je, j’ay une chaleur extreme par tout le corps. Et
puis me taisant : Mais, disois-je à [207/208] part moy, que
cette chaleur est petite, en comparaison de celle qui fait que mon ame
se consume ! Et Palemon reprenant la parole : Mais, adjoustoit-il,
je
crains de vous apporter de l’incommodité, car peut-estre si je
n’estois point icy vous n’auriez pas une si mauvaise nuict ? – Vous ne
sçauriez, repliquay-je, rendre mon mal plus grand qu’il n’est.
Puis j’adjoustois en moy-mesme : Helas ! il eut fallu que Palemon
n’eust jamais esté au monde, ou que Doris m’en eust
chassé, pour faire que tu n’eusses point esté cause, non
pas de cette mauvaise nuict seulement, mais de toutes celles qu’il
faudra que je passe desormais. Il me dit encorequelque chose, et je
croy qu’il m’eust entretenu jusqu’au jour, si pour estre plus libre en
mes resveries, je n’eusse fait semblant de dormir.
Je demeuray donc quelque temps sans luy respondre, de sorte que
s’imaginant que je reposois, il cessa peu à peu de parler, et
enfin s’endormit. Quant à moy, j’achevay la nuict comme je
l’avois commencée, c’est à dire sans fermer les yeux, et
sans recevoir jamais aucun relasche parmy les fascheuses pensées
qui me representoient incessamment le bon heur de Palemon, et
l’infortune d’Adraste. Je recognus bien alors que de tous les maux, il
n’en est point où l’on doive attendre moins de remedes qu’en
l’amour, d’autant qu’ayant esté delivré de l’un des plus
grands qui sçauroient jamais arriver à un homme, je
n’avois pas pourtant esté guery de cette fascheuse passion. Mais
cette cognoissance qui faisoit qu’irriter ma playe, d’autant mieux
qu’estant hors de toute esperance de guerison, je n’osois pas seulement
pretendre d’y treuver quelque soulagement. Cependant que je me perdois
dans ces fantaisies, Palemon se resveilloit assez souvent, et parce
qu’à chasque fois il portoit la main sur mon estomac, et
l’avançoit un peu sur l’endroit du cœur : Cruel,
disois-je en moy-mesme, tu doubtes si je vis encore, apres que tu
m’as osté Doris qui estoit ma vie ? Puis en continuant, et
feignant tousjours de dormir : Qu’il est peu fin, disois-je, de
chercher mon cœur dans le lict, comme si la beauté qui eut des
charmes pour me le ravir, n’en avoit pas pour le conserver !
J’estois encore ensevely dans ces fascheuses pensées, quand la
nuict disparut, et que Palemon, s’estant encore une fois
esveillé, prit garde que le jour commençoit à
poindre. Au commencement il ne m’osa rien dire, de peur d’interrompre
mon sommeil, dequoy m’estant apperceu, je fis semblant de m’esveiller
aussi, et cela fut cause qu’ayant jetté les yeux sur moy, bien
qu’il ne me pust [208/209] voir qu’avecque peine, il me dit que j’avois
esté toute la nuict dans une fort grande inquietude. Je luy
respondis que vrayment la nuict ne m’avoit pas esté trop douce,
mais qu’elle m’avoit laissé pourtant assez de force pour
continuer le dessein que nous avions desja fait. Disant cela, je
m’habillay, et Palemon en ayant fait de mesme, nous esveillasmes
Halladin, et partismes devant que le soleil fust levé. Cet accez
de fievre que j’avois eu, outre que de mon naturel je n’ay pas la
couleur trop bonne, me fit paroistre si pasle et si desfait, que
Palemon ne put s’empescher de me dire que je devois m’en retourner, et
que le voyage estant si long, il estoit bien difficile que je le pusse
achever, m’estant treuvé si mal à la premiere
journée. Mais moy qui ne desirois rien mieux que de mourir en
chemin, je m’obstinay si fort, qu’il fallut en fin qu’il cedast
à la volonté que j’avois de le suivre ; ainsi nous
arrivasmes à Lyon, où nous ne fusmes pas plustost que
Palemon cognoissant bien qu’il estoit difficile que la seule fievre
eust causé en moy une melancolie si profonde, me tira à
part dans une chambre et nous estans tous deux assis sur un lict, il me
tint le mesme discours que je vous vay redire, afin de ne manquer pas
en la moindre circonstance de ce qui regarde l’interest de Doris ou le
mien.
A ce mot il se teut pour un peu, puis tout à coup reprenant la
parole, il continua de cette sorte. Cher Adastre, me dit-il, il faut
que vous me pardonniez si je suis curieux jusques là que de
vouloir apprendre la cause qui vous rend si melancolique et si pensif ;
je sçay bien que vous estes un peu mal disposé, et que le
travail du chemin ne contribue rien à vostre guerison, mais il
est impossible que je me persuade qu’il soit violent jusqu’au poinct de
faire que vous paroissiez de si mauvaise humeur. Si c’est qu’il vous
reste quelque souvenir du dernier accident qui vous est arrivé,
et que cette pensée nourrisse en vous un regret de n’avoir pas
esté tousjours dans une parfaitte cognoissance de vous mesme,
considerez que cette douleur ne devroit plus travailler vostre esprit,
parmy les contentemens que vous devez avoir d’en estre parfaittement
guery ; outre que c’est aller contre les arrests du Ciel, qui ne vous
osta, durant quelque temps, le vray usage de la raison, que pour vous
le rendre en un degré plus eminent que vous ne le possediez. Que
si comme je le croy, ce n’est pas ce dernier accident qui vous trouble,
je vous prie, cher Adraste, par l’ennuy que je souffre de vous voir
afflige, par l’amitié que je vous porte, et par celle que je
desire que vous ayez pour moy, de ne [209/210] m’en cacher plus le
suject, et de croire que s’il depend de moy d’y apporter quelque
remede, je ne m’y espargneray pas, quand mesme il y iroit de mon
contentement et de ma vie.
Voyla quel fut le premier discours que Palemon me tint, auquel je
respondis en ces termes : Ce m’est un extreme desplaisir, cher Palemon,
de voir que mon mal soit si contagieux, et que ma douleur soit cause de
la vostre ; je voudrois pour vostre repos que vous eussiez moins de
compassion, et souhaitterois pour mon contentement d’estre un peu moins
sensible, mais comme vous avouez vous-mesme que c’est une imprudence
d’aller contre les arrests du Ciel, je croy que vous n’estes pas moins
coupable d’estre en peine de cognoistre mon mal, que je le serois si
j’esperois d’en guerir. C’est pourquoy, cher Palemon, je vous supplie
et vous conjure par tout ce que vous aymez, de quitter cet inutile
soing que vous employez à ma conversation, et de ne mesler point
dans les contentemens que le Ciel vous a donnez, la fascheuse memoire
des ennuis qui me persecutent.
Je dis cela avec tant de froideur, que Palemon en fut touché
jusqu’à le tesmoigner presque par des larmes ; en fin en
m’embrassant : Cher Adraste, me dit-il, pourquoy vous obstinez-vous
à me taire ce que vostre pasleur et vos regards s’efforcent de
me dire ? Si c’est que vous me cognoissiez incapable de remedier
à vostre mal, ne me le descouvrez pas comme à un medecin,
de qui vous voudriez employer les secrets, mais racontez-le moy comme
à un amy qui sera bien aise de rendre vostre douleur moindre en
la partageant avecque vous. Je luy respondis que la raison par laquelle
il pensoit m’obliger à cela, estoit seule capable de m’en
empescher, puisque j’aymois trop son contentement pour consentir jamais
que le recit de ma misere luy fist prendre quelque part en mes
desplaisirs. Mas enfin Palemon, resolu de cognoistre le suject de mon
affliction, ou de ne me laisser jamais paisible : Adraste, me dit-il,
ou
plustost mon frere, car desormais je veux que vous me permettiez de
vous nommer ainsi, je vous conjure encore un coup, par mon affection et
par l’amour que vous avez eue pour Doris, de m’oster l’esprit de
l’impatience où vostre silence le retient, et croyez que si vous
pouvez attendre d’un homme quelque soulagement à vostre mal, je
mourray plustost que de souffrir qu’autre que moy vous rende cet
agreable office.
J’avoue, mon pere, qu’à ce nom de Doris, tout mon sang s’esmeut,
et m’imaginant que c’eust esté manquer envers elle que de
[210/211] ne satisfaire pas aux desirs de Palemon, puisque j’en estois
conjuré de sa part : Cher Palemon, luy repliquay-je enfin, vous
avez tant de pouvoir sur moy que pour en obtenir quelque chose, vous
n’avez besoin d’y employer que vostre seul commandement. C’est pourquoy
je ne veux pas me defendre davantage sur ce que vous voulez
sçavoir de moy, car je croirois que mon opiniastreté
seroit punissable, si elle s’opposoit au moindre de vos desirs. Je vous
diray donc que j’accepte premierement l’alliance que vous faites
avecque moy comme le plus grand bien qui me pouvoit arriver, et puis je
vous confesseray ingenument que celle-là mesme par laquelle vous
m’avez conjuré de vous descouvrir ma douleur est la seule pour
qui je la souffre. Ne vous estonnez pas, mon frere, de m’ouyr tenir ce
discours : encore que je sois amoureux de Doris, je ne laisse pas
d’aymer Palemon, et quelque passion que je conserve pour elle, jamais
elle ne sera si forte qu’elle me fasse oublier le respect que je vous
doibs. Pleust à Dieu, adjoustay-je, que le premier jour que je
la vis eust esté le dernier de ma vie, comme il le fut de mon
contentement et de mon repos ; j’aurois esvité mille morts par
une seule, et ne me verrois pas contraint aujourd’huy de nourrir une
flame qui me brusle sans me consommer. Croyez-moy, Palemon, le traict
dont je fus premierement blessé vint bien des yeux de Doris,
mais il fut descoché par la main d’un dieu qui luy communiqua
quelque chose de sa nature et qui voulut qu’au lieu de me faire mourir,
il fist en moy une playe qui fust immortelle ; c’est donc pour cela que
quelque grand que soit le desespoir où je dois estre de pouvoir
jamais attendre quelque allegement en mon mal, je ne laisse pas d’en
aymer la cause et de cognoistre qu’il me sera bien plus facile de
cesser de vivre que de m’empescher de la cherir.
Belle Doris, continua Adraste, se tournant vers elle, vostre cher
Palemon ouyt tout cela sans m’interrompre, et sans cesser de tenir ses
yeux arrestez sur le miens ; mais quand je vis qu’apres m’estre teu, il
continuoit encore à me regarder sans me dire une seule parole :
Je vois bien, repris-je tout à coup, que mon amour quelque
discrette qu’elle soit, vous donne de l’ombrage, et que ce ne seroit
jamais qu’avec de tres-grandes impatiences que vous en souffririez la
continuation. C’est pourquoy, pour arrester d’un mesme coup vos
soupçons et mes peines, il est juste que je me perde, et que je
vous oste de bonne heure la presence d’un homme, qui tost ou tard vous
apporteroit de l’ennuy. [211/212]
A ce mot je sautay en bas du lict où j’estois assis, et courus
prendre mon espée sur la table (car, comme vous sçavez,
nous laissasmes icy nos houlettes). Mon dessein estoit de sortir du
logis, et de me desrober par le premier coing de rue, afin d’aller
apres cela finir mes jours en quelque solitude, où le soleil
mesmes eust honte de me visiter ; mais Palemon qui me vid dans cette
fureur, et qui creut que je ne m’allois saisir de cette espée
que pour m’en outrager, se vint jetter à corps perdu sur moy, et
me l’arracha des mains, sans que j’y fisse toutefois beaucoup de
resistance, car j’estois si foible, qu’à peine me pouvois-je
soustenir. Aussi-tost il commença d’accuser mon transport, et me
dit tant de choses pour m’en retirer, que peu à peu il porta mon
esprit à tout ce qu’il voulut ; et comme je luy allois tousjours
representant qu’il estoit difficile que la volonté que j’avois
pour Doris ne luy despleust : Voyez-vous, mon frere, me dit-il, cela
seroit bon, si je ne cognoissois pas sa vertu et vostre discretion ; au
contraire, je veux que vous l’aymiez, et que vous soyez assuré
que jamais vostre affection ne me donnera de l’inquiétude.
A ce mot se jettant à mon col : Croyez-moy, dit-il en
continuant,
vivez pour elle, peut-estre que le Ciel aura pitié de vous, et
qu’il permettra un jour que vous occupiez la place que je confesse vous
avoir usurpée presque tyranniquement. Plust au Ciel que
dés aujourd’huy il fust en ma puissance de vous la remettre, je
jure que les accidents qui vous sont arrivez à sa consideration,
et l’estat où je vous vois à cette heure, me font tant de
pitié qu’elle seroit la femme d’Adraste, et la sœur de Palemon.
Disant cela, il m’embrassa fort estroittement, et me mouillant le
visage des larmes qu’il ne pouvoit retenir : Ce n’est pas,
adjousta-t’il, que l’amour que j’ay pour elle ne soit au delà de
tout ce que j’en pourrois dire, mais j’avoue que la compassion que j’ay
pour vous n’est pas en un moindre degré.
Je fus quelque temps sans luy respondre que par mes souspirs ; enfin
voyant qu’il ne me disoit plus rien : Je serois bien ingrat, luy
repliquay-je, si je ne faisois pour vous la mesme chose que vous
voudriez faire pour moy. C’est pourquoy, Palemon, vivez pour Doris,
possedez-la heureusement, durant le cours d’un nombre d’années,
qui soit aussi grand que celuy de mes malheurs, et soyez assuré
qu’elle sera la sœur d’Adraste tant qu’elle sera la femme de Palemon.
[212/213]
A ce mot je l’enfermay dans mes bras, et le pressant de toute la force
qui m’estoit restée, nous demeurasmes fort longtemps sans nous
separer. Enfin nous fusmes contraints de nous quitter ; car en mesme
temps un grand froid me saisit, qui me causa un si grand tremblement,
que sans le secours de mon frere, je pense que je n’eusse pas eu la
force de me mettre au lict. Au commencement Palemon ne cogneut pas bien
mon mal, mais tout à coup me voyant jetter par la bouche
quantité d’eaus jaunes et vertes, et que je sentois bien estre
extremément ameres, il jugea que c’estoit la fievre qui me
prenoit. Incontinent il envoya querir un mire, qui ne fut pas plustost
entré dans la chambre, qu’il s’assit dans une grande chaire au
chevet de mon lict, où apres avoir toussé deux ou trois
fois d’un ton assez aigu, et sans cracher, il me prit le bras, et puis
se mit à discourir sur la qualité de ma maladie. Un peu
apres, il me demanda si je ne me souvenois point d’avoir fait quelque
exces ; à quoy je respondis innocemment que je n’en avois jamais
fait qu’en amour. Mais luy, qui expliqua mal ma pensée : Ils
sont
fort dangereux, me dit-il, et sur tout en ce temps où nous
approchons de la canicule. Puis ayant toussé encore deux ou
trois fois, je pris garde que Palemon le tira à part, où
comme je l’ay sceu depuis, il luy guerit l’esprit de la mauvaise
opinion qu’il avoit eue de moy, et luy rendit un compte fort exact des
plus particuliers accidens qui m’estoient arrivez. Apres que ce mire
eut esté bien instruit, il s’approcha de moy, et mettant une
main sur mon lict, car dans l’autre il portoit ses grands pliez en
quatre : Or sus, me dit-il, bon courage, nous ne vous ordonnerons rien
jusqu’à demain, que nous sçaurons quel cours prendra
vostre maladie, cependant ne mangez que fort peu, et que ce soit apres
que l’accez sera tout à fait passé, ou pour le moins
qu’il aura perdu beaucoup de sa violence. Palemon luy promit d’avoir
soing de me faire observer ce qu’il ordonnoit, et puis l’alla
reconduire jusqu’au bas du degré.
Halladin cependant s’estoit approché de mon lict, et
commençoit à me dire quelques raisons pour me divertir du
dessein que j’avois de continuer le voyage, quand tout à coup
Palemon revint, qui joignant ses prieres à celles de cet
escuyer, me conjura de perdre la volonté que j’avois de luy
tenir compagnie : Ce n’est pas, me dit-il, que je veuille vous
abandonner ; car si vostre mal tire à quelque longueur, je ne
partiray point que vous ne soyez parfaittement remis ; mais ce qui
m’oblige à vous destourner [213/214] de ce dessein, c’est que,
quelque bonne disposition que vous acqueriez, elle ne sera jamais
telle, que vous puissiez continuer un si long chemin sans une extreme
incommodité. Halladin qui ouyt que Palemon estoit resolu de ne
partir point que je ne fusse bien guery : Mais, luy dit-il, Palemon,
vous ne regardez pas qu’en attendant la santé d’Adraste, nous
perdrons la commodité de nostre embarquement ? Nous devons nous
servir du temps, et n’attendre pas qu’une injurieuse saison nous
defende d’executer ce que nous avons entrepris. Je cogneus bien qu’il
avoit raison, aussi je dis à mon frere, que le lendemain nous
pourrions nous mettre dans un batteau qui me porteroit jusqu’à
la ville des Massiliens, et que là nous verrions en quel estat
je serois, ou pour me mettre sur la mer, ou pour m’en revenir.
Ils trouverent ma proposition bonne, mais sans que je vous ennuye
davantage, je vous diray, que je ne la pus mettre en effect, car ma
fievre s’estant rendue continue, le mire qui me visita le lendemain,
assura que sans un extreme danger de ma vie je ne pouvois me mettre sur
l’eau, et qu’il valloit bien mieux, puis que j’estois en un lieu
où je pouvois estre assisté de remedes, que j’y
attendisse le succez de mon mal, que de le porter plus loin.
Il fut donc arresté entre nous que je demeurerois à Lyon
;
et par ce que Palemon et Halladin ne pouvoient plus differer leur
depart, au bout de deux ou trois jours que ma fievre alloit tousjours
empirant, Palemon s’approcha de mon lict, et ayant la larme à
l’œil me tint de langage : Je vay partir, cher Adraste, ou plustost je
vay mourir, car je ne sçaurois appeller vivre, le temps qu’il
faudra que je passe dans les ennuis de nostre separation et dans la
peine où je seray pour l’evenement de vostre mal ; mais souvenez
vous, que si les dieux ne m’obligeoient à ce voyage, par le
serment que j’en fis lors qu’on planta le cloud pour l’amour de vous,
je ne croy pas que rien au monde fust capable de m’y faire consentir.
Je les prends à tesmoings du mal que je souffre en vous
esloignant, et les supplie de me faire sentir la pesenteur de leurs
foudres, si ce desplaisir n’est le plus grand que j’aye jamais receu.
J’aurais bien trouvé quelque pretexte pour m’en desdire s’il
m’eust esté aussi facile de les tromper que Celidée, mais
je regarde qu’ils ne me l’eussent jamais pardonné, et que sans
doute ils se fussent vangez, ou sur vous, ou sur moy, du manquement que
j’eusse commis en leur manquant de parole. Voyla donc, mon cher frere,
comme il est impossible que j’évite ce despart, et que [214/215]
je ne cede à la loy, qui m’ordonne d’observer ce que j’ay
promis, et puis que vous jugez bien que l’interest que vous y avez m’y
porte plus que toute autre chose, je dois croire que vous ne me
condamnerez point, bien que je vous laisse en un estat où vous
avez besoin de l’assistance de tous vos amis.
Palemon profera, ces mots avecque des tesmoignages d’un si grand
ressentiment de douleur, que je cogneus bien qu’il m’aymoit
veritablement. Cela fut cause que tournant mes yeux languissants sur
luy, et tirant une mains hors du lict, je pris la sienne, et la
pressant le plus fort que je pus : Allez, luy dis-je, cher Palemon,
où vous estes appellé pour la guerison de Celidée,
et continuez vostre voyage sans estre en pein de mon mal, car je
cognois bien qu’il m’a desja reduit à l’extremité, et
qu’il est impossible qu’il me permette de survivre d’un seul jour, le
moment de nostre separation. C’est pour cela que je vous conjure de me
dire le dernier adieu, et de recevoir ce baiser comme la derniere
marque de mon affection. Disant cela, je le tiray un peu contre moy ;
et
luy, se laissant tomber sur mon visage : Ah dieux ! me dit-il, quelle
allarme me donnez-vous, Adraste ? Quoy ! n’aurez-vous pas assez de
courage pour resister à la violence d’une fievre qui ne durera
qu’autant de temps que vous aurez dans le corps quelque mauvaise humeur
pour la nourrir ? – Quand j’aurois, luy respondis-je, le moyen de
guerir, je n’en aurois pas la volonté, car je suis si
lassé de vivre, que je croy que la plus grande grace qu’on me
pourroit faire, seroit de me prononcer l’arrest de ma mort.
Mais, mon pere, à quoy me sert que je vous entretienne davantage
d’un recit de si mauvais goust ? C’est assez que Doris sçache,
que Palemon me sceut si bien persuader qu’il me fit promettre deux
choses : la premiere, que je contribuerois tout ce qui pourroit
dependre
de moy pour le recouvrement de ma santé ; et l’autre,
qu’aussitost que je serois un peu remis, je reviendrois parmy nos
troupeaux, et rendrois à Doris une lettre qu’il me laissa. Ainsi
Halladin, et luy, apres m’avoir embrassé mille fois, et dit
adieu avec des souspirs et des larmes, se mirent sur l’eau, et me
laisserent entre les mains du mire, qui avoit pris le soing de me
guerir. Je luy avois esté si bien recommandé, que depuis
leur depart il ne m’abandonna que fort peu souvent, et seulement lors
qu’une extreme necessité le contraignoit d’aller voir
quelqu’autre malade. Ma fievre demeura continue pres d’une demy Lune,
apres laquelle elle s’arresta par la force, comme je crois, [215/216]
des remedes qu’il me fit prendre ; et bien que je n’eusse plus besoin
de
medicaments, il ne laissa pas de me voir jusqu’à ce que je fus
entierement remis, et en estat de m’en pouvoir revenir. Il ne se
passoit jour que dans ses visites il ne me racontast quelque nouvelle.
Ce fut luy qui, le premier, me dit le siege de Marcilly, et la fuitte
de Sigismond ; par luy je sceus que Gondebaut envoyoit une armée
à Polemas, ce qui me mit tellement en peine, que si j’eusse
esté en estat de pouvoir marcher, je fusse allé à
l’heure mesme treuver Sigismond qui s’estoit sauvé dans Vienne,
et qu’on disoit n’estre là que pour faire des troupes, afin de
secourir Godomar son frere. En fin la derniere fois qu’il prit la peine
de me venir voir, il me dit, que le siege estoit levé, et que
Polemas avoit esté tué par Lindamor ; dequoy je receus
tant de contentement, que je croy que cela acheva de me remettre. Et de
fait apres avoir pris congé de mon mire, et l’avoir
remercié du soing particulier qu’il avoit eu de moy, je partis
de Lyon, et vis bien en chemin la verité de ce qu’il m’avoit
desja raconté, car j’ay rencontré une partie des
solduriers que Gondebaut avoit envoyez contre Amasis.
A ce mot, Adraste se teut, presentant à Doris la lettre que
Palemon luy escrivoit. Et cette belle bergere l’ayant receue, l’ouvrit
au mesme instant, et vid qu’elle estoit telle.
LETTRE
DE PALEMON A DORIS
L’interest que j’ay en la conservation d’Adraste, me fait user
des remedes qui peuvent estre utiles à sa guerison ; Et parce
que
je sçay bien que vostre affection est le plus puissant de tous
ceux que j’y pourrois employer, il faut, chere Doris, que vous
l’aymiez, puisqu’il le merite, et que je le veux. Vostre vertu me
defend de prescrire des limites à cette bonne volonté ;
toutefois, de crainte que soubs ce pretexte d’honneur, vous le
traittiez moins favorablement que je ne desire, j’ordonne que vostre
amité pour luy, ne sera pas moindre que pour un frere.
Disposez-vous donc à me donner ce contentement, et souvenez-vous
qu’en ce moment vous conserverez deux choses qui vous doivent estre
cheres, qui sont la vie d’Adraste, et le repos de Palemon.
Elle n’eut pas si-tost achevé de lire cette lettre, qu’elle
changea de couleur ; dequoy le druide s’estant apperceu : Comment, luy
[216/217] dit-il, belle Doris, vous rougissez, il faut bien qu’il y ait
dans ce papier quelque chose qui vous touche ? – Il n’y a rien de si
particulier, luy respondit-elle, que je ne sois bien aise que vous
voyez. Que si j’ay rougy, c’est sans doubte de la volonté de
Palemon, qui me commande d’aymer Adraste, comme si je pouvois sans
crime avoir de l’inclination pour qui que ce soit.
Adamas alors ayant pris la lettre et l’ayant leue : En verité,
reprit-il, ce qu’il vous demande est si juste, que vous auriez tort de
le refuser, et pour moy je vous conseille de luy donner le contentement
qu’il desire, puisque mesme il vous tesmoigne d’avoir tant d’interest
en la vie d’Adraste, que peut-estre vous aymeroit-il moins, si vous le
faisiez mourir. Ces paroles, et l’estime que Doris faisoit d’Adraste,
emporterent enfin cela sur son humeur, et la firent resoudre à
souffrir qu’il l’aymast comme sa sœur, promettant qu’elle auroit pour
luy la mesme volonté que pour un frere.
En cet instant Adraste se leva pour luy baiser la main en remerciement
de cette faveur, mais il en fut enpesché par une tres-belle
bergere, qui en ce mesme temps estant entrée dans la sale, se
jetta à son col et le baisa. Cette caresse le surprit un peu,
d’autant mieux qu’il ne cognut point celle qui l’avoit salué de
cette sorte ; s’imaginant donc qu’elle l’avoit pris pour un autre, il
se
recula deux ou trois pas, sans que l’estonnement où il estoit,
luy permit de dire une seule parole, mais la bergere s’approchant de
luy : Seroit-il possible, Adraste, luy dit-elle, que vous ne me
cogneussiez pas apres m’avoir fait une faveur si grande ? A cette voix
Adamas crut bien la cognoistre, toutefois voyant fort peu d’apparence
en l’opinion qu’il avoit, il la regarda fort attentivement, et puis
Adraste, qui pliant les espaules : Belle bergere, luy dit-il, ne vous
estonnez pas de ma mescognoissance, j’ay esté si longtemps sans
me cognoistre moy-mesme que je suis pardonnable, si je ne me puis
remettre en memoire d’avoir eu l’honneur de vous voir quelquefois. –
Vous m’avez veue, reprit la bergere, dans Marcilly et sur les rives de
Lignon, mais puisque vous en avez perdu le souvenir, Astrée et
Diane vous en feront foy. Disant cela, elle s’approcha d’elles, qui la
receurent fort courtoisement, mais non pas sans tesmoigner un
estonnement aussi grand que celuy d’Adraste. Dequoy l’incognue
sousriant en elle-mesme. O dieux ! s’escria-t’elle, et qui vid jamais
rien de pareil ? Seroit-il possible que depuis ce matin je ne fusse
plus
Celidée ?
[217/218] A ce nom toutes les bergeres commencerent à se
regarder entr’elles ; enfin se souvenant que Palemon et Halladin
estoient partis pour sa guerison, et se remettans en l’esprit les
traits qu’elle avoit, devant qu’elle se fust fait tant de playes au
visage, elles ne la mescognurent plus, et se resjouyrent avecqu’elle du
recouvrement de sa premiere beauté. Elles furent long-temps sans
faire autre chose que l’embrasser et la baiser, cependant qu’Adamas
racontoit succinctement à Bellinde les derniers accidens qui
estoient arrivez à cette bergere.
Enfin s’estant approché d’elle : Mais belle Celidée, luy
dit-il, ne sçaurons-nous point de quelle façon vous avez
esté guerie ? car j’avoue que le remede dont on s’est servy, a
fait une action si prompte, que je ne puis assez m’en estonner, et
particulierement quand je considere qu’estant hyer aussi blessée
que le premier jour, je vous treuve pourtant à ce matin aussi
belle que vous fustes jamais. – Mon pere, respondit la bergere, avecque
un visage qui tesmoignoit bien le contentement qu’elle avoit, il me
seroit impossible de vous raconter comme cela s’est fait ; car en
verité je ne le sçay pas moy-mesme, je vous diray
seulement qu’au matin, apres que Thamire a esté hors de la
chambre, où Silvandre l’est venu querir pour s’aller promener
avecque les autres bergers, je me suis levée, et m’estant assise
devant mon miroir pour me coiffer, je n’y ay pas esté environ un
demy quart d’heure, que j’ay pris garde que je ne paroissois plus si
effroyable qu’à l’ordinaire. Au commencement j’ay creu que
j’allois insensiblement m’accoustumant à cette deformité,
mais voyant que de moment en moment, mon teint s’adoucissoit, et que
mes playes se fermoient, j’ay bien jugé que ce pouvoit estre un
effect des bonnes esperances que Damon m’avoit fait concevoir. Pour
cela j’ay attendu de me coiffer plus longuement que je n’eusse fait,
car je confesse librement que dans la resolution où j’estois de
ne me soucier jamais de guerir, je n’eusse osé croire que le
plaisir que j’en ay receu, eust pu estre au degré où je
le ressens. J’ay esté de cette sorte pres d’une heure, durant
laquelle, à chaque fois que j’ay porté mes yeux sur mon
miroir, j’ay remarqué en moy quelque nouveau changement. Enfin
me voyant au meilleur estat où j’eusse jamais esté, et
jugeant bien que c’eust esté une presomption punissable
d’attendre quelque chose davantage, puis que mesmes j’en avois obtenu
plus que je n’en avois esperé, j’ay achevé de m’habiller,
et en descendant le degré, je n’ay pas plus-[218/219]tost sceu
qu’Adraste estoit de retour, que dans la joye où j’estois de ne
me plus voir si laide, je n’ay pu m’empescher de le venir caresser en
remerciment du bien qui m’a esté rendu, duquel il est en partie
cause.
Celidée alloit de cette sorte racontant ce qu’elle
sçavoit de sa guerison, cependant qu’Adraste qui estoit aupres
de Doris : Ma chere sœur, luy dit-il, vous n’avez plus besoin de
demander des nouvelles du voyage de Palemon ; le visage de
Celidée vous tesmoigne qu’il a esté fort heureux
jusqu’icy, et que nous n’avons plus à faire des souhaits que
pour son retour. – Ce que vous dites, luy respondit-elle, a vrayment
beaucoup d’apparence, mais cela n’empesche pas que je ne sois encore en
des craintes mortelles, d’autant mieux qu’il doit faire une partie de
son chemin sur la mer, qui, à ce qu’on m’a dit, est un element
bien cruel et bien perfide. – La fortune, reprit Adraste, ne le
regardera jamais que d’un fort bon œil, et je croy qu’elle a
juré de ne luy faire jamais sentir un seul des effets de son
inconstance ; la gloire qu’il a de vous posseder en est desja une
preuve
irreprochable. Disant cela, il souspira assez haut, dequoy Doris
s’estant apperceue, et se doutant bien que ces souspirs estoient encore
des marques du feu qui s’entretenoit dans son ame, elle en fut en
quelque façon touchée, non pas d’amour, mais de
pitié. S’estonnant donc de voir que sa passion pust survivre son
esperance, elle fut une fois sur le point de luy conseiller de porter
ses volontez en quelque lieu d’où il pust attendre plus de
recompense, mais s’imaginant que peut-estre cela ne seroit que r’ouvrir
sa blessure, et l’irriter, elle ayma mieux n’en point parler du tout,
et laisser cela à la disposition du temps, qui bien souvent est
le meilleur medecin dont on se puisse servir en semblables maladies.
Ainsi elle cessa ce discours, et faisant signe au berger qu’elle
vouloit ouyr ce qu’Adamas disoit à Celidée, il presta
l’oreille de son costé, et ouyt que le Druide continuoit en
cette sorte : Il est croyable que Thamire ne sera pas peu content de
vous voir en cet estat, puis qu’il l’a desiré avecque tant de
passion. – Mon pere, respondit Celidée, je croy bien que la joye
qu’il en aura ne sera pas petite, mais aussi ne sera-t’elle pas de
longue durée, puis qu’elle ne durera qu’autant que ce petit
esclat, qu’il appelle beauté, paroistra en moy, ce qui ne
sçauroit estre longuement, par ce que c’est un tribut que nous
devons à la suitte des années, qui semblent prendre
plaisir à se faire compter par les plis, et par les rides
qu’elles nous laissent imprimées sur le [219/220] visage. – Quoy
que c’en soit, reprit Adamas, il me tarde que je ne le voye dans ce
contentement, et puis qu’il ne sçait encore rien de vostre
guerison, je suis d’avis que nous le trompions.
A peine le Druide eut fait ce dessein que Thamire entra avecque
Alcandre, Sileine, Lucindor, Calidon, Lycidas, Tomantes, Hylas, et
quelques autres. Soudain qu’ils furent dans la sale, ils saluerent
Bellinde, mais Adamas prenant Thamire par la main, le mena où
estoit Celidée, et luy fit accroire que c’estoit sa sœur, que
Bellinde avoit amenée. Thamire le crut d’autant plus facilement,
qu’il estoit vray que Celídée en avoit une, et qu’il
voyoit sur son visage presque les mesmes traits qu’il avoit autrefois
adorez en sa maistresse. Il s’en approcha donc, et apres luy avoir fait
les plus grandes caresses qu’il put, luy demanda si elle n’avoit point
encore veu Celidée. Cette belle bergere sousrit en cet instant,
et fut sur le point de parler, mais le Druide qui eut peur qu’il la
recogneut à la voix, prit la parole, et luy dit qu’elle l’avoit
veue vrayment, mais qu’elle n’avoit pas esté long-temps aupres
d’elle, à cause d’un mal qui luy estoit survenu, pour lequel
elle avoit demandé qu’on la laissast un peu en repos.
Ces dernieres paroles mirent Thamire en peine, et furent cause que
laissant la compagnie il monta le degré, et s’en alla dans la
chambre où il croyoit que Celidée reposast. La premiere
chose qu’il fit, ce fut de prester l’oreille pour escouter s’il
entendroit plaindre, mais ne pouvant rien ouyr, il s’approcha tout
à fait du lict, dont les rideaux estoient fermez, et n’osant pas
presque respirer, de peur de faire trop de bruit, il taschoit de se
faire un peu de jour, afin de la voir au visage. Adamas cependant qui
l’avoit suivy, tenoit Celidée par la main, et regardant du seuil
de la porte la contenance de Thamire, se mit à rire de le voir
si fort empesché ; dequoy le berger s’appercevant : Peut-estre,
luy dit-il, vous riez de me voir chercher Celidée que vous avez
fait cacher en quelque lieu ? Le Druide alors, entrant dans la chambre
:
Tant s’en faut, luy respondit-il, que je voulusse vous la cacher, que
je vous l’ameine au meilleur estat où elle fust jamais. A ce
Thamire demeura tout confus, ne pouvant pas bien entendre ce qu’il
vouloit dire, mais Celidée luy sautant au col, et le baisant :
Quoy, luy dit-elle, Thamire, tenez-vous si peu compte du presant qu’on
vous fait, que vous ne daigniez pas seulement remercier celuy qui vous
le donne ? A quoy servoit cet extreme soing que vous faisiez paroistre
pour me voir dans ma premiere beauté, si maintenant qu’elle m’a
été [220/221] rendue, vous ne voulez pas mesmes la
cognoistre ? A cette voix Thamire se détrompa entierement, et la
serrant entre ses bras : O dieux ! dit-il, ô Damon, quelles
graces
ne vous dois-je pas, pour la faveur que vous m’avez accordée ?
Disant cela, il commença de nouveau à luy baiser tantost
la bouche, et tantost les yeux ; et il est croyable qu’il n’eust de
long-temps cessé de luy donner ces marques de son amour, et de
son contentement, s’il n’eust creu estre obligé de remercier
aussi le Druide, qui s’en retournant dans la sale, treuva bon que
devant que le jour se passast, il allast dans Marcilly rendre graces
à Damon et luy rendre compte de la guerison de Celidée.
Thamire en cet instant se disposa à ce petit voyage, et Adamas
ne sçachant ce que Silvandre estoit devenu, en demanda tout haut
des nouvelles, ce qui fut cause qu’Hylas prenant la parole pour tous
les bergeres, luy respondit qu’il l’avoit laissé en la compagnie
de Tircis, et qu’il croyoit qu’ils s’entretenoient de quelque discours
de grande importance. Aussi-tost le Druide luy demanda s’il n’en
sçavoit pas le suject, et Hylas en sousriant : Mon pere, luy
dit-il, je ne le sçay pas assurément, mais il est
croyable qu’ils s’entretiennent de leurs ordinaires resveries, et que
Silvandre, qui philosopheroit, comme on dit, sur la moustache d’un
Ciron, s’opiniastre peut-estre à luy persuader quelque chose que
l’autre ne peut pas comprendre facilement.
Bellinde fut bien aise d’entendre que ce berger parlast de la sorte,
car elle avoit autrefois ouy dire quelque chose de sa bonne humeur, et
cela fut cause que pour le faire parler davantage, elle s’adressa
à luy, et luy dit, qu’on luy avoit autrefois raconté les
accidents qui estoient arrivez en l’amour de Tircis et de Cleon, mais
que rien ne l’estonnoit comme la passion que ce berger tesmoignoit
encore pour sa maistresse morte. A quoy Hylas : Sage Bellinde,
respondit-il, si ce brave Juge qui condamna Laonice, estoit maintenant
icy, il vous feroit croire par des raisons qu’il a peschées dans
une autre escole que la mienne, que c’est son devoir de vivre ainsi, et
qu’il commettroit une extreme faute contre les maximes d’Amour, s’il ne
conservoit inviolablement cette fidelité, qu’il luy jura
dés le commencement de son affection. Estrange et insupportable
ignorance, d’autant mieux qu’elle n’a point de veritable fondement, et
qu’il n’est point de loy qui nous ordonne d’aymer ce qui n’est plus !
Mais cette belle constance de laquelle il fait tant de cas, et de qui
volontiers il feroit une déesse, afin qu’on [221/222] luy
dressast des autels, est cause qu’il soustient ces sottes opinions,
quelques dommageables qu’elles soient, et qu’il infecte cette province
d’une science qui devroit estre condamnée de tous ceux qui
ayment le repos, et la liberté. – Je voudrois, reprit Bellinde,
qu’il fust maintenant icy, car outre que je serois bien ayse de le voir
pour l’estime que je fay de son merite, encore serois-je curieuse de
sçavoir ce qu’il pourroit respondre au discours que vous tenez
de luy. – Madame, dit Hylas, haussant un peu la voix, ne le prenez pas
là, je croy que Lignon tariroit plustost que ses paroles, et
c’est bien ce qui gaste tout, car encore qu’il enseigne une
tres-pernicieuse doctrine en matiere d’amour, il sçait
accompagner ses raisons d’une eloquence si agreable, qu’il n’est
presque personne qui ne s’y laisse charmer.
Avec semblables discours, Adamas, Bellinde et les autres, s’alloient
divertissant, en attendant qu’il fust heure de disner, cependant que
Silvandre qui en effect se pourmenoit avecque Tircis, faisoit tout ce
qui luy estoit possible pour destourner ce triste berger du dessein
qu’il avoit fait de partir de Forests. Mais toutes les raisons qu’il
luy allegua, furent entierement inutiles, car ce pauvre
désolé se lassant d’avoir tant de tesmoings de sa
melancolie, s’opiniastra dans sa resolution, s’imaginant que desormais
les bords de Lignon n’auroient pas des objects assez tristes pour
plaire à sa douleur. Et ce fut pour cela qu’aussi-tost qu’il
pust rencontrer Silvandre en lieu commode pour l’entretenir, il
s’approcha de luy, et luy tint ce discours : Il n’est pas besoin, sage
Silvandre, que je vous renouvelle par mes paroles le suject de mon
affection, vous en avez desja une cognoissance assez grande, c’est
pourquoy je vous parleray seulement d’un dessein que j’ay fait, pour
avoir plus de commodité de rendre ce que je doibs à la
memoire de ma chere Cleon. Vous sçavez que depuis le jugement
que vous prononçastes en ma faveur, contre les importunitez de
Laonice, je n’ay pas laissé d’en estre persecuté,
jusqu’à ce qu’ayant ouy de sa propre bouche la trahison dont
elle avoit usé pour se vanger de vous et de Phillis, j’entray
dans une si forte colere contr’elle, que dés l’heure mesme elle
abandonna le Forests ; et certes ce fut bien à propos, car je ne
croy pas qu’enfin je ne fusse sorty du respect que je doibs à
son sexe, pour luy rendre quelque signalé desplaisir. Or n’ayant
plus devant moy cette fascheuse, dont l’abord m’estoit insupportable,
comme celuy de quelque hideux animal, et desirant eviter desormais sa
rencontre, je suis resolu de me reti-[222/223]rer en quelque lieu,
où personne ne puisse interrompre mes pensées, ny me
divertir de ce que je veux faire, pour tesmoigner à ma Cleon
quelle est la fidelité que je conserve pour elle. J’ay honte de
partir sans dire le dernier adieu à Adamas et aux bergers, de
qui j’ay eu la cognoissance, mais j’espere, cher Silvandre, que pour
peu que vous preniez de peine à m’excuser envers eux, vous les
obligerez facilement à me pardonner cette faute, et à
recevoir plus de pitié pour mes ennuis, que de colere pour mes
manquements.
A ce mot Tircis se teut, et Silvandre ayant remarqué ce qu’il
avoit dit de la trahison de Laonice, le pria de luy en faire le recit
tout au long, à quoy Tircis satisfit incontinent, et Silvandre
ravy de l’artifice qu’elle avoit inventé pour se vanger, apprit
en mesme temps que ç’avoit esté là le suject de la
colere de Diane, que Phillis avoit sceu desguiser si subtilement. Cette
marque de la jalousie de sa maistresse, luy fut une assez grande preuve
de son affection ; et bien que ce contentement fust capable d’occuper
toutes ses pensées, il ne laissa pas de representer à
Tircis le peu de suject qu’il avoit de s’esloigner d’un lieu, où
tout le monde l’aymoit, pour aller vivre en quelque desert, où
son corps seroit exposé à la barbarie de mille animaux,
qui feroient tous les jours quelque nouveau dessein sur sa vie, et qui
chercheroient à tous moments le moyen de le surprendre, pour
plaire à leur insatiable faim. Mais le desolé au lieu de
se laisser toucher à ces raisons : Leur cruauté,
respondit-il froidement, ne sçauroit estre si grande que celle
de mille souscis qui m’affligent. Mon desespoir est en tel poinct,
qu’il me fait aymer tout ce qui peut avancer ma fin, et plust au Ciel
que sans crime je pusse faire moy mesme cet office : Tu
sçaurois,
Cleon, combien peu je serois avare de mon sang, et tu verrois avec
quelle diligence je te remettrois l’ame de Tircis qui languit dans un
supplice pire mille fois que la mort, en attendant qu’il te revoye, et
qu’il ait l’honneur de jouyr sans trouble de la douceur de tes
embrassements. Disant cela, ses yeux qu’il tenoit ouverts contre le
Ciel, laisserent couler de grosses larmes, dont Silvandre fut tellement
esmeu, qu’il luy fut impossible de retenir les siennes, et cependant
qu’il employoit en vain son mouchoir pour en arrester le cours, il
pensoit à la constance de Tircis, et faisant apres cela des
reflexions sur soy-mesme, il consideroit quelle seroit sa douleur, si
par un semblable accident il venoit à perdre Diane.
Ils furent ainsi quelque temps sans parler, se pourmenants [223/224]
tousjours dans le bois, mais Silvandre reprenant la parole : Je vois
bien, luy dit-il, cher Tircis, que vostre ressentiment est juste, et
qu’on ne sçauroit condamner dans vostre douleur, autre chose,
que cet excez qui vous porte à nous vouloir quitter ; car ayant
contracté icy des habitudes qui peuvent estre utiles à
vostre repos, je regarde que sans estre ennemy de vous-mesmes, vous ne
pouvez vous resoudre à vous en esloigner. Nostre vie est assez
douce, nostre conversation n’a rien de barbare, et quand il vous
arriveroit quelque mal, il n’est lieu au monde où vous deviez
esperer tant d’assistance, que vous en rencontrerez parmy nous. – Mon
repos, repliqua Tircis, depend du dernier moment de ma vie, qui
n’arrivera jamais si-tost, qu’il ne soit prevenu par mes souhaits, et
par les desirs de Cleon, qui m’aymant sans doute plus qu’elle n’a
jamais fait, m’accuse de paresse, et me blasme dequoy je suis si
long-temps sans la revoir. Je vous supplie donc par la chose du monde
qui vous est la plus chere, de ne treuver plus mauvais que je suive ma
premiere resolution, et de vouloir prendre la peine d’assurer Adamas,
et ceux de qui mon nom est cognu, qu’en quelque lieu que le sort
conduise mes pas, je conserveray inviolable, le souvenir que je doibs
à leur courtoisie. – Mais, adjousta Silvandre, dites moy pour le
moins, où vous avez resolu d’aller, afin que nous puissions
apprendre quelquefois de vos nouvelles, et vous faire part de ce qui se
passera sur les rives de nostre bienheureux Lignon. – Il me seroit
difficile, respondit le desolé, de vous dire ce que je ne
sçay pas moy-mesme. Je pars sans autre dessein que de me
confiner dans la premiere horreur que me presentera la Nature, parmy
des bois ou des rochers ; c’est pourquoy je vous conjure de n’en estre
point en peine, et de croire que ne meritant pas l’honneur d’estre en
vostre souvenir, je n’ay garde de presumer que vous veuilliez donner
à vos pensées un object si desplaisant que le mien.
Disant cela, il embrassa Silvandre, et Silvandre serrant de mesme
Tircis entre ses bras : Puissiez-vous, luy dit-il, rencontrer toutes
choses favorables à vos desirs. – Et vous, Silvandre, repliqua
Tircis, puissiez-vous jouyr bien tost des faveurs que le Ciel doibt
à vostre merite.
A ce mot il se separerent, et Tircis s’estant enfoncé dans le
bois sans sçavoir seulement où il devoit aller, Silvandre
se remit dans la grande allée, et reprit le chemin de la maison
d’Adamas. Il ne sçavoit pas encore les malheurs que luy
preparoit le retour de Paris, et c’est sans doubte qu’il n’eust pas
esté si-tost adverty [224/225] de son arrivée, si de
fortune Lucindor se promenant avecque un jeune homme qui luy avoit
apporté des nouvelles de Lyon, ne l’en eust informé comme
d’une tres-agreable nouvelle. Il luy parla aussi de Bellinde, et ce
berger qui se doubta incontinent du suject de leur voyage, receut en ce
moment un si sensible coup, qu’il ne put s’empescher d’en faire voir
les marques dans le changement de son visage, il cacha toutefois au
chevalier le suject de son ressentiment, et de peur qu’on l’eust
accusé de manquer de
civilité, si ayant sceu la venue de
Bellinde, il ne luy fust
allé rendre ce qu’il luy devoit, il resista aux pensées,
qui
luy persuadoient que, puisqu’elle n’estoit venue
que pour le contentement de Paris, il en devoit
fuyr la presence. Il entra donc dans la
maison, où Bellinde le receut avec des
caresses extraordinaires, et comme
si l’on n’eust attendu que luy
pour disner, à peine fut-il
dans la sale, que toute
la compagnie se
mit à table.
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