Ils n’eurent pas plustost achevé de disner, qu’Alcandre,
Sileine et Lucindor resolurent de partir du Forests, et d’aller revoir
les rives de l’Arar, pour leur apprendre quel estoit le contentement
qu’ils avoient en la possession de leurs maistresses. Circéne,
Palinice, et Florice y consentirent facilement ; cela fut cause
qu’aussi
tost qu’ils furent hors de table, ils s’approcherent d’Adamas, et apres
l’avoir remercié par les plus obligeantes paroles dont ils se
purent souvenir, des tesmoignages qu’il leur avoit donnez de son
affection, et de sa courtoisie, ils dirent adieu au reste de la
compagnie, non pas sans faire paroistre qu’ils avoient du regret de
s’en separer. Florice, Circéne et Palinice ne purent retenir
leurs larmes quand il fallut donner les derniers embrassements à
la feinte druide, à Diane, à Astrée, et sur tout
à Phillis, à qui elles se sentoient particulierement
redevables, pour les avoir tirées de la peine où l’Oracle
les avoit retenues si longtemps. Toutefois considerants qu’elles
n’estoient pas venues en ce lieu, pour y demeurer eternellement, et
qu’apres avoir obtenu le bien qu’elles attendoient, elles ne jugeoient
pas qu’il y eust rien d’assez fort pour les y arrester davantage, elles
acheverent leurs adieux avecque moins de regret, et se mirent en
chemin, quelques prieres que leur pust faire Adamas, pour les obliger
à ne partir point de chez luy si promptement.
Tomantes, Delphire, Dorisée, et le reste de leur trouppe, ne
croyants pas pouvoir rencontrer un plus beau jour pour se retirer dans
leurs hameaux, d’où ils n’estoient pas beaucoup esloignez,
supplierent aussi le Druide de leur permettre de s’en aller, à
quoy [227/228] ayant enfin consenty, pour ne leur retarder pas
davantage le plaisir de revoir leurs troupeaux, il les conjura de le
venir revoir quelquefois, et leur protesta qu’il les recevroit
tousjours avec toute sorte d’affection et de plaisir. Ces Bergers luy
rendirent mille graces des offres qu’il leur faisoit, et apres avoir
pris congé de la compagnie qui estoit restée, ils
partirent extremément satisfaits du bon accueil du Druide, et de
la conversation des belles bergeres qu’ils laissoient dans sa maison.
Alexis ne fut pas peu contente de leur despart, s’imaginant qu’elle
pourroit avec moins de contrainte, jouyr des caresses d’Astrée,
et l’entretenir de sa passion ; mais Silvandre qui esperoit que parmy
la
confusion de tant de gens il pourroit avecque moins de peine parler
à Diane du trouble où il estoit, fut extremément
fasché de les voir partir, et eut bien desiré, qu’ils
eussent donné encor le reste du jour aux prieres du Druide.
Cependant Adamas qui ne pouvoit oublier la resolution qu’il avoit
prise, de ne souffrir pas que le jour se passast, sans qu’Astrée
fust detrompée, aussi-tost qu’il eut rendu ce que sa courtoisie
luy faisoit croire qu’il devoit à ceux qui partoient de chez
luy, il entra dans son jardin, où apres avoir fait deux ou trois
tours, resvant sur les moyens qui le pourroient plus facilement faire
venir à bout de son intention, il fit appeler Leonide, et luy
communiqua son dessein ; apres cela il la mena dans son cabinet, et
ayant choisie parmy ses livres, celuy qui luy sembla le plus propre
pour l’usage auquel il le vouloit employer, il le remit entre les mains
de sa niepce, et luy dit de poinct en poinct tout ce qu’il falloit
qu’elle fist, et de quelle façon elle avoit à se conduire
pour rendre Celadon à sa chere Astrée. La nymphe promit
de luy obeyr fidellement, et s’en estant revenue dans la salle,
s’approcha d’Alexis, qui discouroit avecque Silvandre et Astrée,
cependant que Diane estoit fort empeschée à respondre aux
discours de Paris ; car ce nouveau berger ne fut pas plustost hors de
table qu’il l’aborda, et bien qu’elle le receut avec un peu de
froideur, il ne laissa pas de luy dire : Belle Diane, peut-on voir un
homme plus heureux que moy, puis que les dieux m’ont promis la
jouyssance de la chose du monde que j’ayme le mieux ? – Je ne
sçay, luy respondit Diane assez froidement, ce que vous voulez
dire, non plus que je ne m’estonne pas de vostre bonne fortune, car il
ne vous sçauroit arriver tant de bien que vous en meritez. – Je
veux dire, reprit Paris, que les dieux ont assuré par leur
Oracle que [228/229] vous seriez mienne, et c’est dequoy je tesmoigne
tant de joye, car à n’en mentir point, l’affection que je vous
porte est très-violente, et j’ay tant d’interet pour vous, que
de toutes les faveurs que le Ciel me pouvoit faire, il n’en estoit
point qui me pust estre chere comme la gloire de vous posseder. Diane
alors jettant les yeux sur Silvandre, qui tenoit les siens attachez sur
elle, et puis les portant contre le ciel : C’estoit, dit-elle avec un
grand souspir, le moindre bien que vous deviez attendre, et je
m’estonne seulement dequoy vous avez voulu prendre la peine de le
chercher, je suis si peu de chose en comparaison de vous, que cette
disproportion m’espouvante, et m’empesche de me resjouyr de cela
mesmes, dont toute autre que moy tireroit un grand sujet de
contentement. – Ah ! Diane, adjousta Paris, n’est-ce pas un crime que
vous vous estimiez si peu, vous, de qui la beauté et les
perfections meriteroient un party mille fois plus avantageux que celuy
que je vous presente ? Plust le Ciel que, comme je ne dispose en vostre
faveur que de quelques heritages, dont l’amitié de mon pere me
veut rendre possesseur, je pusse vous donner des sceptres et des
empires, je vous jure, belle Diane, que je les remettrois en vos mains,
et que je serois aussi prodigue de tous les biens de la fortune, que je
le fus de ma liberté, dés le moment que je vous vis. –
Voylà, repliqua la bergere, comme les dieux meslent tousjours
quelque amertume parmy les douceurs de nostre vie, puis qu’ordonnants
que je sois vostre, ils ne permettent pas que j’en aye la
volonté, et veulent que l’honneur qui me peut arriver de vostre
alliance, soit accompagné du regret que j’ay de n’y pouvoir
porter mon inclination. – Comment ? dit Paris un peu estonné, et
d’où pourroit aujourd’huy proceder cette repugnance ? Ne me
fistes-vous pas la faveur de consentir que j’allasse supplier Bellinde
d’agreer nostre mariage ? – Je donnay cela, respondit Diane, au desir
que vous en tesmoignastes, sans me souvenir qu’Astrée et moy
avions fait vœu de ne nous separer jamais. Or il est arrivé
depuis vostre départ, qu’elle a fait dessein d’aller vivre parmy
les Carnutes, de sorte que, estant obligée à elle plus
qu’à vous, je ne puis que je ne la suive, et que je ne m’engage
au mesme genre de vie qu’elle voudra mener. – Je ne sçay,
adjousta Paris, ce que le Ciel ordonnera d’Astrée, mais je vous
promets bien que sans enfraindre ouvertement les arrests de vostre
destin, vous ne pouvez vous opposer au contentement que je recherche.
Il faut, belle Diane, que vous soyez à Paris, de mesme que Paris
vous jure inviolable-[229/230]ment de n’estre jamais qu’à Diane.
Disant cela il luy prit la main, et la portant contre sa bouche, bien
qu’elle y resistast un peu : Helas ! continua-t’il, quel malheur seroit
le mien, si à la veille de jouyr du plus grand bonheur que je
pouvois souhaitter, j’en voyois mourir l’esperance ? Est-ce, chere
Diane, que je vous aye offensée par quelqu’une de mes actions ?
Si j’ay failly, faites-moy hardiment cognoistre mon crime, j’ay assez
de courage pour me punir, et assez d’amour pour vous satisfaire.
A ce mot il se pancha contre elle, et Diane qui ne le pouvoit hayr,
quelque volonté qu’elle eust pour Silvandre : La plus grande
faute, luy respondit-elle, que vous ayez commise, est celle que vous
avez faite contre vous-mesmes, d’autant mieux, qu’en la recherche
où vous avez engagé vostre inclination, vous ne pouvez
rien trouver qui seconde vostre merite. Je voudrois que vous eussiez
porté vos pensées sur quelque objet qui vallust mieux que
moy, car comme vous y auriez eu sans doute plus d’honneur, vous y
auriez rencontré plus de subjets de contentement. Ce n’est pas
que je ne vous estime, et que je ne fasse autant d’estat de vous, que
vostre vertu et vostre naissance m’y obligent, mais je confesse que je
vous aurois une tres-grande obligation si vous vouliez cesser cette
poursuitte, et ne vous opposer point au desir que j’ay d’aller avec
Astrée finir mes jours parmy les Vierges druides.
Paris vouloit respondre quand on le vint appeler de la part d’Adamas,
qui s’estoit enfermé dans son cabinet avec Bellinde ; de sorte
que jugeant bien que c’estoit pour traitter de ses affaires, il ne luy
dit autre chose, sinon : Vostre sort et le mien, belle Diane, sont
maintenant entre les mains de ceux qui peuvent disposer de nous, je
croy que vous tiendrez pour un crime de leur desobeyr, comme je suis
resolu d’observer inviolablement tout ce qu’ils ordonneront de moy.
Disant cela il luy quitta la main, apres l’avoir une fois
baisée, et s’en alla où le Druide et Bellinde
l’attendoient.
Silvandre ne le vid pas plustost hors de la chambre qu’il laissa
Alexis, Leonide et Astrée, et s’approcha de Diane, mais si
interdit en sa contenance, qu’il estoit bien aisé de cognoistre
la peine où il estoit ; d’abord il se jetta à ses genoux,
parce qu’il n’estoit resté dans la sale aucune personne dont il
se deust mesfier, et portant ses yeux sur ceux de Diane qui estoient
desja tous humides : Et bien ! luy dit-il, ma maistresse, tout est
perdu : voyla Bellinde arrivée, et Paris, dans le contentement
que luy donne l’esperance [230/231] qu’il a de vous posseder bien-tost
;
voyla les desirs de Diane accomplis, et les pretentions de Silvandre
entierement esteintes ! – Ah dieux ! respondit Diane, comment avez-vous
le courage, Silvandre, de me blesser si cruellement ? N’est-ce pas
assez que je me voye contrainte de souffrir la tyrannie d’une mere, et
que je languisse dans la plus mortelle affliction, dont une fille
puisse jamais estre travaillée, sans que vous me veniez encore
affliger par vos soupçons, et me croire coupable du malheur qui
nous doit arriver. – Mes soupçons, reprit froidement Silvandre,
se changerent en assurances, dés le moment que vous permistes
à Paris de vous rechercher ; il estoit assez facile de juger que
sa naissance vaincroit les volontez de Bellinde, et que la gloire
d’estre fils du grand Druide, estoit seule capable de luy faire meriter
le bien dont il va jouyr. Mais, Diane, triomphez à vostre aise
de mon repos, vivez contente en la jouyssance de ce rival, donnez
à sa condition ce que mon amour devroit obtenir, si j’en
murmure, ce ne sera pas contre vous. Le Ciel eust commis une injustice
s’il vous eust donné plus de fidelité, vous ne deviez
point estre la conqueste d’un incognu, d’un vagabond, ny d’un
miserable, sur qui les Astres ont versé toutes leurs mauvaises
influances ; Paris seul vous devoit posseder, non pas, pource qu’il
vous
ayme, mais parce qu’il est plus riche, et plus heureux que moy. – Le
dernier arrest, repliqua Diane, qui me doit remettre entre ses mains
n’est pas encore prononcé, je vous promets d’y rapporter tous
les obstacles que je pourray, et qui ne contreviendront point à
mon devoir. Je luy ay desja protesté que j’avois fait vœu de me
confiner dans les Carnutes, et quand je devrois m’y resoudre, je
treuveray bien moins de violence en l’execution de ce dessein, que je
n’en ay à recevoir son alliance, mais il m’a juré qu’il a
appris par un Oracle, que je dois etre sienne infailliblement ; et
c’est
bien ce qui me met le plus en peine, d’autant, que si c’est une loy que
les dieux ayent establie, je crains bien que tous nos efforts ne soient
pas capables de la rompre. – Aussi, dit Silvandre, est-ce à moy
une imprudence punissable, de m’obstenir encore à desirer un
bien qui me doit estre eternellement deffendu. Les dieux ne peuvent
mentir, et puis qu’ils ont ordonné que Diane soit à
Paris, et que Silvandre meure, il est juste que nous suivions leur
ordonnance ; je vay donc, belle Diane, chercher les moyens de les
contenter, et de me delivrer en mesme temps de tant de malheurs qui me
persecutent.
Disant cela, il se leva, mais la bergere le retenant : Où
voulez-[231/232]vous aller, Silvandre ? luy dit-elle, voulez-vous
entreprendre quelque chose sans mon consentement ? Vostre amour doit
estre plus forte que toute autre consideration, et quelque recherche
que vous en fassiez, vous ne trouverez point de loy qui vous dispense
de l’obeyssance que vouz me devez. – La loy que me prescrit mon
desespoir, respondit Silvandre, doit estre d’autant plus inviolable,
qu’elle seconde la volonté des dieux ; leur dessein est que je
cesse de vivre, et puis qu’ils le veulent, vous et moy sommes obligez
à le vouloir aussi. Croyez-moy, Diane, ne me retardez pas ce
bien ; par luy je dois avoir l’accomplissement de mes desirs. Si vous
m’aymez, pouvez-vous sans crime vous opposer à ce qui me peut
tirer de la misere, et servir de commencement à tous mes
plaisirs ? Aussi bien, quand je suivrois vostre inclination, et que je
prolongerois le cours de ma miserable vie, qu’en retireriez-vous, sinon
un regret de me voir estre le tesmoing de vostre foy violée ? Et
moy, Diane, quel croyez-vous que je deviendrois ? Vous imaginez-vous
que je pusse survivre à ce funeste moment qui vous rangeroit
soubs la puissance d’un autre ? Helas ! que vous aymez peu, si vous ne
croyez que je serois capable alors de toutes les saillies que peut
faire un desesperé ! Non non, Diane, assurez-vous que je ferois
de si estranges choses, que la posterité s’en estonneroit. Il
vaut donc bien mieux que je m’esloigne de bonne heure, et que par un
trespas precipité, devançant mille inevitables morts que
me causeroit vostre mariage, je tesmoigne que j’ay plus d’amour et plus
de courage que vous.
Silvandre proferoit ces paroles avec une certaine action, qui faisoit
que Diane mouroit de pitié ; et par ce qu’il luy faschoit de le
voir dans cette fureur, elle fut quelque temps sans luy respondre que
par des larmes. Enfin, haussant un peu la voix, et le regardant au
visage : Si je croyois, luy dit-elle, Silvandre, que le coup qui me
donneroit la mort ne fust qu’une preuve de mon affection et de mon
courage, je vous jure que je m’ouvrirois l’estomach, plustost
peut-estre que vous ne vous l’imaginez, mais je craindrois qu’il fust
en moy une marque d’infamie, et qu’il laissast à ceux qui me
survivront un suject de m’accuser de quelque faute plus grande que
celle de vous avoir aymé. La vie ne m’est pas si chere que
l’honneur, et s’il m’estoit possible de quitter l’une, sans perdre
l’autre, Paris ne triompheroit jamais de Diane, et je ne me verrois pas
forcée à recevoir d’autre mary que vous. Croyez-le,
Silvandre, je le jure par les dieux qui nous escoutent, et [232/233]
supplie le Ciel de ne me pardonner jamais, si je n’executerois ce
dessein avec autant de hardiesse que j’en ay eu à le proposer. –
Quoy que c’en soit, reprit froidement Silvandre, tout ce que vous me
dittes, ne sert qu’à m’assurer que je ne dois plus rien
pretendre aupres de vous, et si cela est, croirez-vous jamais que je
vous aye voulu du bien, si je me laisse consoler sur une semblable
perte ? Ah ! Diane, ne me faites pas ce tort de penser que je puisse
demeurer au monde quand vous n’y serez plus pour moy ; j’en sortiray,
quelques raisons qu’on m’allegue, ne croyant pas qu’il s’en puisse
trouver d’assez fortes pour condamner mon desespoir.
A ce mot Bellinde entra dans la sale, ce qui ne fut pas une petite
surprise pour Diane, qui craignant de perdre Silvandre, eust bien
desiré d’adoucir en quelque sorte le desplaisir qu’elle luy
voyoit ressentir. Elle se hasta toutefois de luy dire assez bas : Mon
serviteur, si j’ay quelque pouvoir sur vous, je vous commande de vivre,
pour le moins, jusqu’à ce que vous sçachiez
assurément que mon mariage soit consommé. Et achevant ce
mot, elle se leva pour aller à sa mere qui luy fit signe de
l’œil.
Alexis, Leonide et Astrée, qui avoient aussi parlé de
leurs affaires, se leverent en mesme temps, et s’estants jointes
à Diane, s’approcherent de Bellinde, qui les ayant menées
dans le jardin, les pria de permettre qu’elle pust dire
particulierement à Diane, quelque chose qu’elle luy vouloit
communiquer.
Cela fut cause qu’elles se separerent, et que Leonide, Astrée et
Alexis s’estans jettées dans la grande allée,
s’enfoncerent bien avant dans le bois, cependant que le pauvre
Silvandre, sans sçavoir où il devoit aller, estoit sorty
de la maison, et avoit pris le premier chemin que le hazard lui avoit
offert. Il arriva de fortune au mesme lieu où autrefois il avait
pris plaisir d’apprendre aux rochers la naissance de son affection ; et
là s’estant appuyé contre le tronc d’un vieil saule, que
le cours de la riviere minoit insensiblement, il s’arresta quelque
temps à considerer ses racines, et voyant qu’elles estoient
presque toutes hors de la terre, il alloit comparant l’estat de cet
arbre à celuy de son amour : Pauvre tronc, disoit-il en
luy-mesme, que ta vie et la mienne sont maintenant attachées
à bien peu de chose ! Il te reste seulement deux ou trois
racines qui te soustiennent, que le premier orage et la premiere colere
de Lignon desroberont à la terre, pour te desrober en mesme
temps à nos rivages ; et moy miserable, je ne subsiste desormais
que par un simple commandement de Diane, qui n’aura de force [233/234]
qu’autant de temps qu’il en faut à la colere du Ciel, pour
m’oster l’esperance de la posseder, et de vivre. Puis jettant les yeux
sur les petites ondes, qui battoient doucement la terre, et qui se
retiroient au mesme instant : Claires eaux, disoit-il, n’est-ce point
que vous m’appelez, et que vous me faites signe que je vous suive ? Ce
doux murmure dont vous flattez mes soucis, ne m’assure-t’il point que
vous me seriez plus favorables que Diane, et que vous auriez pour le
moins assez de pitié pour me recevoir dans vostre sein ? Ah !
Celadon, continuoit-il, que vous fustes heureux, de treuver dans ces
ondes un remede à vos ennuis, car quelques discours qu’on nous
en fasse, au lieu d’y estre tumbé, pour secourir Astrée,
je croy que vous vous y precipitastes pour vous secourir vous-mesme, et
pour vous guerir de quelques outrages que sa colere, ou peut-estre sa
jalousie vous avoit faits. O dieux ! ô Celadon ! que ne m’est-il
permis d’en faire de mesme ! Lignon m’offre le mesme secours, Diane me
donne le mesme suject de le rechercher, mais l’inhumaine, elle m’en
oste la puissance, et m’oblige injustement à l’observation du
vœu que j’ay fait de luy obeyr.
A ce mot, laissant à ses pensées la liberté de se
porter où elles voudroient, il fut prés d’une heure sans
faire autre chose que resver sur les divers accidents de sa vie, mais
apres y avoir fait mille considerations, il s’arresta enfin sur ceux de
son amour, et opposant tous les plaisirs qu’il avoit receus, à
sa douleur presente, il y treuvoit une si grande disproportion,
qu’à peine se pouvoit-il souvenir d’avoir jamais esté
content. Cela luy fit maudire ses premieres flames, et fut cause que ne
pouvant resister à ce premier mouvement, il se repentit d’avoir
aymé ; toutefois se remettant en memoire les perfections de
Diane, et considerant que puisqu’il luy estoit fatal de mourir, il ne
pouvoit se perdre pour une plus belle cause, il condamnoit ses
premieres pensées, et comme s’il fust devenu ennemy de soy-mesme
pour aymer davantage cette bergere, il desiroit encore plus de mal,
afin de le pouvoir souffrir pour elle.
Il est croyable qu’il eust employé tout le reste du jour,
à nourrir son imagination de semblables resveries, si de fortune
ayant esté contraint de tousser, il n’eust pris garde qu’un
Écho, assez proche, luy renvoyoit les coups de sa voix ; et bien
qu’il sceust assurément d’où cela procedoit, il ne laissa
pas de le vouloir consulter sur l’estat present de sa vie, et cela fut
cause que haussant [234/235] la voix, afin qu’elle pust parvenir
jusqu’au delà du rivage, il profera ces paroles.
A ce mot, ce berger se teut pour quelque temps, puis reprenant la
parole : Ouy certes, continua-t’il, il faut bien, Silvandre, que
l’excés de ta passion t’ait troublé le jugement
puisqu’elle te fait chercher du secours aupres d’une chose insensible,
ne l’ayant pu treuver parmy les personnes qui sont capables de raison.
Cesse donc, pauvre miserable, cesse desormais tes plaintes, et sans te
consommer en des regrets inutiles, commence à croire que c’est
peut-estre aujourd’huy le jour que Paris triomphera des volontez comme
des faveurs de Diane. Ah ! malheureux moment, auquel je seray contraint
de voir ma maistresse, sous l’injuste domination de mon rival,
puisses-tu ne te rencontrer jamais parmy les heures, qui appelleront
les mortels à la jouyssance de quelque plaisir ; mais, sois-tu
condamné du Ciel, pour marquer le temps des supplices qui
puniront les criminels des forfaits de leur damnable vie ! Ou plustost
bien-heureux moment, auquel je me verray delivré de cette
contrainte, qui tient encor mon ame dans la prison de ce miserable
corps, sois-tu recognu par moy pour le plus favorable de ma vie, et
sois-tu marqué à l’advenir de la couleur de mon sang !
Avec semblables paroles Silvandre alloit exprimant une partie du regret
qu’il avoit de perdre Diane, et son desespoir fut si grand qu’il jura
de ne rentrer dans la maison d’Adamas, qu’il ne sceust au vray, ce qui
auroit esté resolu touchant le mariage de cette bergere. Et
cependant qu’il disputoit en luy-mesme s’il se retireroit en son
hameau, ou s’il se perdroit dans quelque solitude, il vint à se
souvenir de la faute qu’il commettroit envers le Druide, s’esloignant
de sa maison, sans le remercier d’aucune de ses faveurs, ny luy dire
seulement adieu, mais comme il n’estoit pas en estat de donner quelque
chose à la raison, aussi ne laissa-t’il pas de suivre sa
premiere pensée, et de se resoudre à ne se laisser plus
voir, que pour apprendre la derniere nouvelle qui luy devoit prononcer
l’arrest de sa mort ou de sa vie : Je sçay bien, disoit-il en
luy-mesme, qu’Adamas aura du suject de se plaindre de mon ingratitude,
et de faire un mauvais jugement de mon humeur ; mais je trouve le mal
qui m’en peut arriver, bien moindre que celuy que je souffrirois, si je
luy donnois le temps de se servir de l’autho-[237/238]rité qu’il
a sur moy, et de me commander de ne partir point de chez luy que je
n’eusse assisté aux nopces de Paris, qu’il ne croit pas me
devoir estre si funestes.
Disant cela, il s’alloit tousjours esloignant, et enfin, sans avoir
seulement pris garde au chemin qu’il avoit tenu, il se trouva fort
proche de sa cabane ; où n’ayant pas trouvé ses
trouppeaux, parce que le garçon qui les gouvernoit les avoit
fait sortir de l’estable dés le matin, pour ne les ramener que
sur le soir, il y fit si peu de sejour, qu’il montra bien, que les
soings dont Amour le travailloit, l’occupoient mieux que ceux qu’il
devoit avoir pour sa fortune. Ainsi quittant sa demeure ordinaire, pour
plaire à son inquietude, il se mit encor un coup à suivre
le premier chemin qu’il rencontra, sans sçavoir en façon
quelconque, quel estoit enfin le lieu, où ses pas incertains le
devoient conduire.
Bellinde d’autre costé se voyant seule avec Diane, et
n’attendant plus que son consentement pour la marier avecque Paris,
commençant à se promener le long d’une allée, elle
luy tint ce discours : L’authorité que je dois avoir dessus
toutes vos volontez, Diane, me permettroit bien de disposer de vous,
sans en consulter personne que moy-mesme. Toutefois ne voulant pas user
du pouvoir que la Nature me donne si absolument que je ne laisse
quelque lieu à l’amitié qu’elle me fait avoir pour vous,
je trouve qu’il est à propos que je vous communique le dessein
que j’ay fait pour vous loger. Il n’est pas que vous ne sçachiez
que Paris vous ayme, et je ne doute pas que vous ne l’aymiez aussi, le
voyage qu’il a fait vers moy m’en a donné une si grande
cognoissance, que si ce n’eust esté le siege de Marcilly,
j’eusse esté icy bien plustost, pour luy donner le contentement
que je voyois qu’il recherchoit avec tant d’ardeur et de
sincerité. Or ne s’estant proposé en son affection autre
fin que le mariage, et n’y pouvant desormais avoir de l’empeschement
que de vostre costé, j’ay bien voulu en sçavoir vostre
advis, et vous dire le mien, afin que vous ne me reprochiez jamais que
je n’aye veillé avec toute sorte de soing, aux choses qui ont
tant soit peu regardé vostre repos. C’est bien donc mon dessein,
de ne le faire pas davantage languir en cette recherche, et de faire
que ce mariage se consomme le plustost qu’il se pourra ; bien souvent
la
longueur est nuisible en telles poursuittes, et c’est peu de sagesse de
ne recevoir pas un bien quand il se presente comme c’est une imprudence
de le regretter apres que nous l’avons perdu. Dites moy librement,
Diane, ce qu’il vous en semble, et [238/239] ne faites point de
difficulté de me descouvrir jusqu’à la plus secrette de
vos pensées, vous assurant, que je vous donneray tousjours des
tesmoignages, que comme vous estes seule au monde, depuis la perte que
je fis d’Ergaste, sur qui j’ay fondé l’appuy de me vieilles
années, aussi estes-vous celle que j’ayme par dessus toutes
choses.
Diane qui durant le discours de Bellinde avoit tousjours tenu les yeux
attachés contre terre, les haussant alors : Madame,
respondit-elle, il n’est pas grand besoing que je vous die quelle est
l’inclination que j’ay pour Paris, ny de quelle façon je
reçoy sa recherche, puisqu’il n’est que trop vray que vous avez
resolu que je sois sienne, et que, de quelques raisons que je me
servisse pour destourner ce coup, peut-estre seroit-il impossible que
je pusse changer la volonté que vous en avez conceue. Toutefois,
pour vous satisfaire, et pour ne vous laisser pas plus longuement dans
l’opinion où vous estes, que j’aye de l’affection pour luy, je
vous diray que veritablement je ne le hay pas, mais je vous advoueray
bien aussi que je ne l’ayme pas jusqu’à desirer d’estre sa
femme. Ce n’est pas que je veuille contrevenir à quoy que ce
soit que vous ordonniez de moy, je defere plus à vostre jugement
qu’au mien, et cette obeyssance que je dois rendre à vos
commandements m’apprend que mes desirs ne doivent jamais estre
contraires aux vostres.
Bellinde qui ne sçavoit pas qu’elle eust de l’amour pour
Silvandre, et qui s’imaginoit que toutes ces paroles ne tendoient
qu’à mieux cacher celle qu’elle avoit pour Paris : Voyez-vous,
luy dit-elle, Diane, toutes ces petites feintes sont maintenant hors de
saison, je n’ay pas si peu de memoire des accidents qui me sont arrivez
jadis avec Celion vostre pere, que je ne sçache bien ce que peut
dire une fille qui a honte d’avouer un ressentiment. Je sçay que
vous aimez Paris, et puis qu’il falloit que vous receussiez les
volontez de quelqu’un, je ne suis pas marrie que celuy-là vous
ait touchée plus sensiblement qu’un autre. Son merite luy
pouvoit faire pretendre plus de biens que vous n’en avez ; et c’est en
quoy vous luy estes plus obligée, puis qu’il n’a fait estat que
de vostre vertu, et qu’il s’est plus attaché aux graces que vous
avez receues de la Nature, qu’aux faveurs que la fortune vous a faites.
– Madame, repliqua Diane, je vous jure que peu s’en faut que Paris ne
me soit indifferent comme tout le reste des hommes, et qu’il n’y a
qu’un seul point qui m’oblige à l’estimer, qui est, qu’en la
bonne [239/240] volonté qu’il m’a tesmoignée, sa
discretion a esté si grande, qu’il m’a esté impossible de
m’empescher de luy vouloir un peu de bien. Mais cette volonté,
comme je vous ay dit, madame, ne va point plus avant, et j’oserois dire
qu’elle demeure dans les termes de cette amitié, qu’une sœur
doit avoir pour un frere ; c’est pourquoy je vous conjure de ne croire
pas que, me donnant à luy, vous me procuriez aucun advantage qui
me rapporte du contentement. Je proteste que je voudrois de bon cœur
qu’il n’eust jamais regardé mon visage qu’avec indifference, et
que la plus grande faveur que vous pourriez faire seroit de me
permettre de continuer à vivre comme j’ay fait jusqu’icy. – Ce
que vous me demandez, reprit Bellinde, n’est pas juste, et je serois
extremément blasmable si je vous l’accordois ; la plus forte loy
que je vous en devrois donner, pourroit bien estre celle de
commandement. Mais afin que vous ne pensiez pas que je veuille vous
porter à aucune chose qu’à ce que la raison me dicte, je
veux que vous consideriez s’il est possible que je vous permette ce que
vous desirez. Premierement, il ne se peut faire que cette amitié
que vous avez contractée avec Astrée et Phillis, ne se
rompe à la fin, ou pour le moins qu’elle ne cesse de vous
rapporter les mesmes plaisirs, qu’elle vous a desja donnez, parce qu’il
faudra enfin que vous vous separiez, et quand cela n’arriveroit pas de
vostre costé, il est croyable que ce sera du leur. Ainsi vous ne
treuverez plus de douceurs dans la vie, s’il est vray que ces deux
compagnes vous ayent esté extremément cheres, d’autant
que les lieux mesmes où vous vivriez apres les avoir perdues, ne
feroient à tous moments que presenter à vostre veue de
nouveaux sujects de douleur. Mais quand il seroit possible que cette
amitié durast eternellement, et que vous fussiez inseparables,
il faut que vous sçachiez, Diane, que vous ne pouvez resister
à la puissance des années, qui vous feroient enfin
devenir vieille fille, et Dieu sçait alors quelle honte vous ne
receuriez pas, de mille contes qu’on feroit à vostre
desadvantage ! Les uns diroient que ç’auroit esté en vous
une marque de peu de jugement, de n’avoir sceu faire choix d’un party
sortable à vostre condition ; les autres assureroient que vous
auriez eu si peu de merite, que vous n’auriez pu donner à
personne la volonté de vous rechercher ; et ainsi presque tous,
sans s’informer plus avant des succez de vostre vie, se plairoient
à dire contre vous tout ce qui leur viendroit en l’imagination ;
au lieu que vivant sous la puissance d’un mary, vous serez garentie de
toutes ces mesdisances, et gousterez [240/241] en repos le plaisir
qu’on a d’estre inseparable d’une personne qu’on ayme parfaittement. –
Madame, dit la bergere, le mariage n’est pas tousjours un moyen pour
clorre la bouche aux mesdisants ; ceux qui ont envie de mordre sur les
actions d’autruy, y treuveroient aussi tost dequoy s’assouvir, que
dessus quelqu’autre genre de vie qu’on voudroit suivre. J’ay ouy dire
que la mesdisance ressemble à un traict descoché, qui
frappe necessairement quelque chose, et qui a cela de mauvais, que bien
souvent il blesse l’innocence mesme et fait condamner comme un crime
les plus saintes actions ; si bien, madame, que si on avoit fait
dessein de me blasmer, il seroit difficile que j’en pusse esviter le
coup, et je ne croy pas que le nom de femme m’y servist mieux que celuy
de fille. – Quoy que c’en soit, adjousta Bellinde, il faut que de
necessité je me descharge du soing que je suis obligée
d’avoir pour vous, afin que ce peu qui me reste de vie, soit
employé plus parfaittement au service de nos dieux. – Mais,
madame, respondit la bergere, si vous avez tant de satisfaction au
service de ces divinitez, n’oserois-je pretendre d’y estre
employée ? – Vous le pourriez sans doute, dit Bellinde, mais les
dieux m’ont fait cognoistre leur volonté, et m’ont
ordonné de vous remettre entre les mains de Paris ; car il faut
que vous sçachiez, Diane, que, comme ce n’est pas mon humeur
d’aymer les choses precipitées, aussi ne voulus-je point
entendre d’abord à la demande que Paris me fit, mais ayant pris
du temps pour en deliberer, je fis premierement ce que je pus pour
recognoistre s’il avoit veritablement pour vous l’inclination qu’il
tesmoignoit, puis l’ayant jugée telle que je la desirois, je
consultay en particulier l’Oracle de la Deité que je sers, qui
acheva de m’y faire consentir, car elle me le commanda absolument par
ces mots.
ORACLE
Ne t’informe pas davantage,
Bellinde, mais va de ce pas
Donner ta fille en mariage
A Paris, le fils d’Adamas.
Ah dieux ! s’escria Diane, qu’elle est insupportable cette
necessité que les dieux m’imposent ! et que j’auray de peine
à souffrir [241/242] la tyrannie de ce mary ! Disant cela, ses
yeux commencerent à verser des larmes, dequoy Bellinde
s’appercevant : Mais, repliqua-t’elle, que vous aurez de plaisirs en la
possession de cet amant, qui sera un autre vous-mesme ! – Madame,
reprit la bergere, se jettant à ses pieds, je vous conjure par
la memoire de mon pere et par cet amour qu’autrefois vous eustes pour
luy, d’agréer que je ne finisse mes jours qu’en vostre
compagnie. Vous ne sçauriez me procurer un plus grand advantage,
et s’il est vray que vous aymiez mon contentement, par pitié
donnez-moy celuy que je vous demande.
Bellinde qui s’alloit figurant que les actions et les larmes de Diane,
ne procedoient pas d’une veritable apprehension qu’elle eust, de se
voir reduitte sous la puissance de Paris, mais plustot de cette pudeur
qui est inseparable de ce sexe : Diane, luy dit-elle un peu froidement,
je sçay mieux que vous, ce qui est necessaire à vostre
bien, et sans me desplaire, vous ne sçauriez vous opposer
desormais à celuy que je vous procure. Disant cela, elle luy
commanda de se lever, puis elle continua ainsi : Quand la naissance de
Paris ne le rendroit pas extremément considerable, sa vertu est
au mesme degré où je la demande, pour n’avoir point de
suject de doubter que vous ne soyez aupres de luy, plus heureuse que
vous ne meritez. C’est pourquoy faites en sorte que je ne voye plus sur
vostre visage aucunes marques de mescontentement, ou je les prendray
pour autant de preuves de vostre desobeyssance. – Je ne sçay,
madame, repliqua la bergere, quel sera le pouvoir que j’auray sur mon
visage, pour empescher qu’il ne vous parle de mon desplaisir, mais je
crains bien de n’en avoir pas assez sur mon inclination, pour faire
qu’elle se porte à recevoir avecque joye l’alliance de Paris.
J’aymerois beaucoup mieux Sil....
Alors elle s’arresta, surprise dequoy le nom de Silvandre luy estoit
presque eschappé de la bouche ; et Bellinde luy ayant
commandé de poursuivre, Diane qui jugea bien qu’encore qu’elle
eust eu assez de hardiesse pour le nommer, et pour le demander à
sa mere, elle n’y eust jamais consenty, elle reprit ainsi : Je dis,
madame, que j’aymerois beaucoup mieux s’il estoit possible que vous
l’eussiez agreable, aller vivre parmy les Carnutes ou aupres de vous,
qu’en la compagnie de Paris. – Je vous dis pour la derniere fois,
respondit Bellinde, feignant d’entrer un peu en colere, que vous ne
devez point avoir de volonté que la mienne, et que desirant
d’obeyr aux dieux, qui veulent que je vous donne à Paris,
[242/243] vous me fascherez, si vous y rapportez la moindre
difficulté ; preparez-vous y donc de bonne heure, car je veux,
puisqu’Adamas y consent, que ce soir mesme l’affaire soit entierement
resolue. A ce mot, elle la laissa à la mercy de mille
pensées, qui commençoient de l’affliger ; et sans vouloir
escouter aucune raison, s’en alla où Adamas l’attendoit.
Diane ne se vid pas plustost seule, qu’elle ouvrit le passage aux
larmes, que le respect qu’elle portoit à sa mere avoit retenues
dans ses yeux, et se voyant en liberté de souspirer : Pour le
moins, dit-elle, si on refuse de me guerir, on ne me defendra pas de me
plaindre. Puis considerant avec attention les pleurs qui couloient le
long de ses joues, et qui tumboient apres sur des roses : Helas !
disoit-elle, foibles larmes, que vous entreprenez une chose bien
difficile ! Vous arrousez et voulez faire vivre ces fleurs, que la
terre produit, apres avoir fait mourir celles que la Nature avoit mises
sur mon visage ! Ah ! Qu’il leur faut bien un aliment plus doux, vous
estes trop ameres, cruelles larmes, et vous procedez en moy d’un suject
trop funeste, pour n’estre pas plustost en autruy une cause de mort que
de vie !
Disant cela, elle s’arrestoit un peu, puis tout à coup,
reprenant la parole : Helas ! continuoit-elle, que vous estes bien une
marque de mon peu de courage, puisque je n’ose recourir qu’à
vous, comme si la Nature ne m’offroit point d’autres armes pour me
vanger des injures de la fortune ! A quoy sert donc l’usage des
poisons, à quoy le fer, à quoy les precipices, les flames
et les eaux, sinon pour estre employez au secours des miserables ?
Courage donc, Diane, sers-toy de quelqu’un de ces remedes, pour la
guerison de ton mal ; cherche les plus violents, afin qu’ils fassent
une action plus prompte, et tasche de prevenir ce moment, qui doit
faire mourir en toy toute esperance de joye.
A ce mot elle sortit du jardin, non pas pour r’entrer dans la maison
d’Adamas, car elle luy estoit desormais trop odieuse, mais pour aller
dans la grande allée, afin d’y treuver quelqu’une de ses
compagnes, aupres de laquelle il luy fust loisible de souspirer sans
crainte le suject de sa douleur. Elle fut presque jusques sur le bord
de Lignon, sans rencontrer personne, mais enfin elle apperceut
Astrée ; qui assise sous un vieil chesne, le dos soustenu contre
l’arbre, tenoit son visage appuyé sur l’une de ses mains, dans
laquelle elle avoit un mouchoir, dont elle se couvroit les yeux. Elle
s’estonna de la voir hors de la compagnie d’Alexis et de Leonide.
[243/244] parce qu’elles estoient sorties ensemble, et se doubtant bien
qu’elle ne s’en estoit pas separée sans quelque suject, elle
voulut tascher d’en apprendre la cause, et s’approcha avec si peu de
bruit, qu’elle vint à cinq ou six pas pres de cette bergere,
sans avoir esté entendue. D’abord, les sanglots qui sortoient de
l’estomac et de la bouche d’Astrée, firent juger à Diane
qu’elle avoit quelque grand desplaisir, mais ce qui luy en donna une
plus grande cognoissance, ce fut qu’Astrée tout à coup
haussant la voix : Traistre, et perfide, s’escria-t’elle, avec un grand
souspir, as-tu donc bien eu le courage de m’offenser si cruellement ?
Cruel, devois-tu si longuement abuser de mon innocence, pour me perdre
enfin de reputation ? Alors se taisant pour un peu, comme si la
violence des sanglots n’eut pas permis qu’elle en eust dit davantage :
Miserable que je suis, reprit-elle, comment oseray-je desormais
paroistre devant le monde. Je me verray donc obligée à
rougir eternellement, et à souffrir qu’on remarque sur mon front
les apparences d’un crime que je ne commis jamais.
A ce mot fondant toute en larmes, et portant encore un coup son
mouchoir à ses yeux, elle se mit à resver, mais si
profondement, que Diane, apres avoir fait un peu de bruit, se vint
asseoir aupres d’elle, et y demeura quelque temps, sans
qu’Astrée s’en apperceust. Enfin la voulant retirer de cette
fascheuse pensée, et desirant d’apporter quelque remede à
sa douleur, bien qu’elle en eust besoin pour elle-mesme : Ma sœur, luy
dit-elle, apres l’avoir poussée doucement, quelle nouvelle
affliction vous est survenue ? Astrée alors, se resveillant
comme d’un profond sommeil, et se voyant si pres de la personne du
monde qu’elle estimoit le plus, sans respondre toutefois à ce
que Diane luy avoit demandé, car à peine en avoit-elle
ouy la voix, se levant sur ses genoux, elle se mit à
l’embrasser, et à verser tant de larmes, que Diane qui n’estoit
pas affligée d’une moindre douleur, se sentant provoquée
par cet object de pitié, à ne plus retenir les siennes,
commença de son costé à pleurer, et ainsi sans
dire un seul mot, elles furent assez long-temps sans donner aucun
relasche à leurs pleurs ny à leurs embrassements.
Enfin Astrée, avec une voix toute entrecouppée de
souspirs : Ah ! ma sœur, luy dit-elle, ah ma sœur ! je suis perdue. –
Pourquoy, ma sœur, respondit Diane ; qui vous a causé cette
mauvaise humeur ? – Celadon, repliqua Astrée. Diane alors
s’imaginant que la mort de ce berger luy estoit revenue en la memoire,
et [244/245] qu’estant si proche de Lignon, elle n’avoit pu s’empescher
de repenser au triste accident qui luy estoit survenu : Ma sœur, luy
respondit-elle, ce n’est pas que je veuille condamner vos pleurs, mais
vous me permettrez bien de dire, que si les larmes que vous avez
versées depuis sa perte, pouvoient estre mises ensemble, elles
feroient une riviere plus grande que celle où il se noya.
Croyez-moy, ma compagne, vous l’avez assez pleuré ! – Ah ma
sœur, dit Astrée, en l’interrompant, que vous estes peu
sçavante ! Pleust aux dieux, qu’au mesme temps qu’il se
precipita, je me fusse noyée avecque luy, je ne languirois pas
à cette heure dans la peine où je suis, et ne me verrois
pas reduitte à estre la fable de tout le monde, pour tant de
mauvais contes qu’on va faire de moy.
Diane ne pouvant comprendre ce qu’elle vouloit dire : Je vous jure, ma
sœur, reprit-elle, que je seray long-temps ignorante, si vous ne
m’instruisez mieux. Mais, continua-t’elle, je vous prie, parlez-moy
franchement, et faites que je sçache au vray le suject de vostre
desplaisir ; vous assurant qu’avec la mesme liberté, je vous
descouvriray une chose qui me travaille, et qui m’afflige d’autant plus
que je suis hors d’esperance d’y pouvoir jamais treuver de remede. – Je
veux bien, respondit Astrée, se remettant en la mesme place
où elle estoit, et commençant à seicher ses
larmes, vous dire ce qui me met en peine, et vous advertir de ce qui
m’est arrivé, car encore que je ne voulusse pas rendre ce devoir
à l’affection qui a esté commune entre nous, j’y serois
obligée par une consideration bien forte, qui est, qu’ayans
esté presque une mesme chose, et nos pensées ne nous
ayant jamais esté cachées, non plus que nos actions, il
est necessaire que vous respondiez de mes deportemens et que ceux qui
doubteront de ma vertu, cessent d’avoir mauvaise opinion de moy, par
les discours que vous ferez à mon advantage. – Je ne pense pas,
repliqua Diane, qu’il se treuve jamais d’homme assez impudent pour
entreprendre de vous blasmer, mais quand ce malheur arriveroit, je vous
promets inviolablement que je ne le souffriray point, et que je
parleray de vous comme je dois. C’est pourquoy, ma compagne, je vous
conjure de ne me rien celer, et de m’ouvrir vostre cœur, avec assurance
que je ne vous refuseray jamais, quelque chose que vous puissiez
desirer de moy.
Alors Astrée, achevant de seicher ses larmes : J’ay tousjours
bien creu, luy dit-elle, que vostre amitié estoit pour moy aussi
grande que je l’ay desirée, voire bien plus que je n’ay
merité, [245/246] aussi afin que vous ne croyez pas que je vous
cede en cette volonté, je vay vous faire un discours qu’autre
personne que vous ou Phillis, n’eust jamais pu apprendre de moy.
Sçachez donc, ma compagne, que tantost, cependant que Paris vous
entretenoit, Leonide s’est approchée d’Alexis et de moy, et
apres nous avoir demandé quel estoit le sujet de nostre
entretien, elle m’a dit : Que me donnerez-vous, Astrée, et je
vous diray les meilleures nouvelles que vous sçauriez desirer ?
– Je n’ay rien, belle Nymphe, luy ay-je respondu, dequoy je puisse
disposer, car tout ce que j’avois, est aujourd’huy en la puissance de
ma maistresse ; mais je vous seray bien obligée, si vous me
dites quelque chose qui regarde son contentement ou le mien. – Ce que
j’ay à vous dire, a-t’elle adjousté, vous regarde toutes
deux immediatement ; et afin que je vous oste de peine, c’est qu’Adamas
vient de m’assurer qu’il ne tiendra desormais qu’à vous, de vous
lier d’un nœud que la mort seule pourra desfaire. – Il sçait
donc bien, luy ay-je dit, que j’obtiendray parmy les Carnutes la place
que j’y demande ? – Il faut bien qu’il en soit assuré,
m’a-t’elle respondu, car il m’a commandé de vous en venir porter
la nouvelle, afin que vous commenciez de bonne heure à vous
preparer, et à vous en resjouyr. – Il y a long-temps, ay-je
adjousté, que je m’y suis disposée, mais jusqu’à
cette heure je ne l’ay pas osé si parfaitement esperer, c’est
pourquoy je veux luy tesmoigner la joye que j’en ay, par les
remerciements que je donneray au souvenir qu’il a eu de ma fortune.
Nous allions de cette sorte nous entretenants, lors que Leonide, apres
avoir un peu demeuré sans parler, enfin s’approchant de mon
oreille, elle a commencé à me dire tout bas : Dites-moy
la verité, Astrée, la compagnie de Celadon ne vous
eust-elle pas esté bien plus agreable que celle d’Alexis ? –
Pourquoy, sage nymphe, luy ay-je respondu, me faites-vous cette demande
? – Pource, a-t-elle adjousté, qu’il est necessaire que je le
sçache, pour quelque consideration que je vous diray. A ce mot,
j’ay pris garde qu’Alexis s’est un peu esloignée de nous, et
qu’enfin, soubs pretexte de regarder le tableau qui est posé sur
la cheminée, elle a commencé à se promener par la
sale. Estant donc demeurée seule avecque cette nymphe : Celadon,
luy ay-je dit, estoit un berger, pour qui je ne devois pas avoir de
l’inclination, à cause de l’inimitié de nos peres, et
Alexis est une fille druyde, que toutes choses m’obligent à
cherir parfaitement ; c’est pourquoy il y a bien plus [246/247]
d’apparence que je doive trouver plus de douceurs en sa compagnie,
qu’en celle d’un berger, qui ne m’eut, peut-estre, jamais esté
qu’indifferent. – Cette feinte, m’a dit Leonide, seroit bonne en une
autre saison, ou aupres d’une personne, qui n’auroit pas tant de
cognoissance de vos affaires que j’en ay ; mais aupres de moy, qui
sçay jusqu’à la moindre des lettres que vous luy avez
escrittes, et qui n’ignore pas un seul des accidens qui vous sont
arrivez, tesmoing vostre jalousie, qui fut cause qu’il se precipita
dans Lignon, il faut croire, belle Astrée, que ces feintes sont
inutiles, et que vous auriez tort, si vous ne me parliez plus
franchement.
Jugez, Diane, si j’ay esté surprise de luy ouyr tenir ce
discours. Je meure si cela ne m’a presque ravie, mais desirant d’en
sçavoir davantage : Et d’où est-ce, luy ay-je
demandé, que vous pouvez avoir appris ce que vous dites ? – Je
vous le diray, m’a-t’elle respondu, mais je vous supplie, n’en parlez
jamais à personne, et jurez-moy, que de tous les secrets que
vous eustes jamais, cettuy-cy sera le plus inviolable.
Moy qui ne desiray en ma vie rien avec tant de passion, que de
sçavoir par quel moyen elle avoit pu deviner tant de choses, je
luy ay juré tout ce qu’elle a voulu, et alors elle a repris
ainsi la parole : Il faut que vous sçachiez, Astrée, que
mon oncle, comme il est dans une condition qui le separe grandement du
commun des hommes, aussi a-t’il des qualitez estranges qui le font
approcher de la Divinité. Peu de personnes sçavent
jusqu’où va l’excellence de son esprit, car son humilité,
qui est incomparable, fait qu’il cache avecque soing ce qu’un autre
feroit paroistre par ostentation ; mais moy qui luy appartiens, j’ay eu
tant de part en son amitié, qu’il ne s’est presque jamais
caché de moy ; et je puis dire qu’il a peu de secrets, dont je
n’aye veu faire quelque experience. Or il y a quelques jours qu’estants
dans Marcilly enfermez luy et moy dans sa chambre, il me vint, je ne
sçay comment, en fantaisie de luy demander quelque chose de
vous, à quoy ayant fait au commencement quelque
difficulté de respondre, enfin il me dit : Sçachez,
Leonide, que cette bergere est née soubs une constellation, qui
luy promet des contentements extremes, mais ils seront meslez de tant
de desplaisirs, qu’il se trouveroit peu de personnes qui voulussent
estre un jour heureuses à ce prix-là. Elle a eu une
passion tres-grande pour Celadon, et c’est sans doubte qu’elle brusle
encore du mesme feu que la discretion de ce berger alluma dans son ame,
mais cette flame a si peu de tes-[247/248]moings, que Diane, Phillis et
Alexis, sont les seules personnes à qui elle en a descouvert la
violence. Que si vous voulez apprendre une partie des succes qui leur
sont arrivez, voyla qui vous en rendra sçavante.
Alors elle m’a dit qu’Adamas luy mit un livre dans la main, et que
l’ayant ouvert, il n’y eut pas plustost marqué quelques figures,
outre celles qui y estoient desjà qu’elle y leut tout ce
qu’autrefois je vous ay raconté de ma vie, et de celle de
Celadon. M’en ayant donc redit une partie, elle a continué ainsi
: Vous voyez, Astrée, combien peu de suject vous avez eu de me
vouloir cacher quelque chose, que si tout ce que je vous ay dit, est
capable de vous obliger à vous fier en moy, confessez librement
que vous eussiez esté bien plus contente de finir vos jours
aupres de luy, que de vivre aupres d’Alexis, qui en qualité de
fille druide ne sçauroit, si je ne me trompe, vous causer que
des plaisirs fort communs. – Puis que les actions de ma vie, belle
nymphe, luy ay-je dit, vous sont aussi cogneues qu’à moy, et que
cette prodigieuse science d’Adamas vous en a fait apprendre jusqu’aux
moindres circonstances, je ne vous nieray point qu’il ne soit vray que
j’ay aymé Celadon d’une amour toute pure et toute sainte, et que
le plus sensible desplaisir que j’aye jamais ressenty, a esté
celuy que sa perte m’a causé. Mais les dieux qui font tout pour
nostre bien, n’ayants pas permis que nostre affection eust une fin plus
heureuse, j’ay enfin porté mon humeur à souffrir cette
separation avec patience ; et c’est seulement pour cela que j’ay
donné mes volontez au merite d’Alexis, ne croyant pas que
l’ombre de mon berger soit en rien offensée, si pour eviter
d’estre obligée à recevoir l’alliance de quelqu’un, je me
confine avec elle en quelque lieu qui me laisse aussi libre en mes
pensées que je la serois peu en la compagnie de Calidon, ou de
quelqu’autre de ceux que Phocion me voudroit faire espouser. – Vostre
dessein, m’a dit Leonide, est si juste et si beau, qu’Adamas a resolu
de vous en faire avoir le contentement que vous esperez ; mais par ce
que cette retraitte est une espece de mort, je voudrois bien,
Astrée, que vous me dissiez en confidence, si devant que mourir
au monde, et quitter pour jamais ces agreables demeures, où vous
avez autrefois passé de si douces journées avec vostre
berger, vous ne seriez point bien aisé de le voir encor une
fois, et de luy faire cognoistre que c’est pour l’amour de luy que vous
quittez cette contrée, où depuis son absence vous n’avez
rien trouvé qui ne vous ait esté desplai-[248/249]sant ?
– Helas, belle nymphe, luy ay-je respondu, à quoy me serviroit
de vous assurer du contentement que j’en recevrois, puis que ce ne
seroit que rengreger ma douleur, et m’apprendre de mieux en mieux,
combien il est impossible que le sort qui me l’a ravy, consente jamais
à me le redonner ? Non, non, sage Leonide, ay-je adjouté,
j’ay trop offencé son amour, pour n’estre pas eternellement
punie du supplice que je souffre, dans l’assurance où je suis de
le revoir jamais. Le moment auquel je le vis precipiter dans Lignon, la
teste baissée, et les bras ouverts, comme s’il eust esté
bien aise d’embrasser cet element, qui luy devoit estre plus favorable
que moy ; ce moment, dis-je, ce traistre moment, fut celuy qui le
desrobant à ma veue, osta de mon ame l’esperance d’estre encor
aymée de luy. – Ne vous enquerez pas, m’a-t’elle dit alors, s’il
est impossible ou non que je vous donne ce contentement, c’est un soing
qui ne touche que moy, et dont la peine ne sera, peut-estre, pas si
grande que vous vous l’imaginez. Dites-moy seulement si vous le
desirez, car pour ne vous en mentir point, je le puis absolument, et ce
mesme livre, dans lequel mon oncle me fit lire l’histoire de vos
amours, est celuy par l’ayde duquel je vous feray revoir l’image de
vostre tant aymé Celadon.
Disant cela, elle m’a ouvert un livre qu’elle tenoit entre les mains,
où j’ay veu quantité de figures et de caracteres qui me
sont entierement incogneus ; de sorte, que des que j’ay eu jetté
les yeux dessus, je ne sçay si ç’a esté un effect
de mon imagination, ou si veritablement il y a quelque secrette vertu
enfermée ; mais il est certain que je me suis sentie comme
saisie d’une frayeur non accoustumée, et que tout mon sang s’est
esmeu. Cela a esté cause que j’ay esté quelque temps sans
parler, dequoy Leonide s’appercevant : Voyez-vous, Astrée,
a-t’elle continué ; à tout cecy il ne faut qu’un bon
courage, et une forte resolution ; car enfin ou vous aymez Celadon, ou
vous ne l’aymez point ? Si vous l’aymez bien, laissez faire à
l’Amour, ce dieu est assez puissant pour donner un bon succez à
toutes nos entreprises ; que si vous ne l’aymez plus, ne souffrez pas
que son nom vive encor dans vostre memoire, et je perdray le soing de
vous le montrer, aussi bien ne le desirois-je que pour vostre
contentement. – Helas ! belle nymphe, luy ay-je respondu, que vous me
touchez bien en la plus sensible partie de mon ame ! Eh ! pourquoy
mettez-vous en doute que j’ayme la memoire de ce berger, s’il est vray
que vous ayez leu depuis peu de temps, les secrets de ma vie les plus
cachez ? Sage Leonide, [249/250] sçachez que, si vous remarquez
en moy quelque repugnance au dessein que vous avez, ce n’est pas que je
ne meure d’envie de revoir Celadon, mais c’est veritablement qu’outre
la difficulté que j’y trouve, j’avoue que je crains de n’avoir
pas assez de courage pour observer peut-estre tout ce que vous me
commanderez. Que si vous prenez la peine de me dire de bonne heure ce
que vous voudriez que je fisse, j’essayerois d’y preparer mon esprit. –
C’est en quoy, m’a-t’elle dit, je vous satisferay facilement, et vous
diray qu’il faut, en premier lieu, que nous nous retirions, vous et moy
toutes seules, en quelque endroit que nous choisirons dans le bois,
où personne ne pourra venir troubler nostre amoureux mystere. –
Ah dieux ! ay-je dit en l’interrompant, dés là je cognois
la chose impossible. Si vous me contraignez d’aller seule où
vous marquerez vos figures, et où vous ferez, peut-estre,
quelque noir enchantement, je crains que mon esprit se trouble aussi
bien que l’air que vous ferez obscurcir, et que les images que vous
presenterez à mes yeux me soient à l’abord si
effroyables, qu’elles me fassent mourir, devant que je puisse revoir
celle du pauvre Celadon. – C’est, a-t’elle adjousté, ce que vous
ne devez point craindre, mon dessein s’achevera sans que l’air s’en
offense, ny que le soleil en pallisse d’horreur ; les fleurs au
contraire en paroistront plus belles, et vous verrez que la terre
mesme, rira du plaisir que vous recevrez. Mais enfin, il faut que vous
soyez seule, car il seroit à craindre qu’en l’habit où
Celadon paroistra devant vous, il n’eust honte d’estre veu de quelque
œil qui fust estranger. – Comment, sage nymphe, luy ay-je dit, et si je
vous demandois qu’Alexis y fust, croyez-vous que l’ombre de Celadon en
fust scandalisée ?
Leonide alors, faisant semblant d’y penser : Je croy, a-t’elle repris
tout à coup, que la volonté que vous avez pour elle, sera
plustost agreable à Celadon, qu’elle ne luy desplaira ; c’est ce
qui me fait juger, qu’encore que nous l’appellions à cette
ceremonie, elle n’y rapportera pas de l’empeschement. – Et bien, luy
ay-je dit, pourveu que ma maistresse y soit, j’iray par tout où
vous voudrez, et me promets de ne rien craindre, tant que vous me
permettrez d’estre en sa compagnie. – Voyez donc, m’a dit Leonide, si
elle y consentira, et puis nous irons mettre la main à l’œuvre.
A ce mot je me suis levée d’aupres d’elle, comme vous avez veu.
- Je vous jure, ma sœur, dit Diane, que je n’y ay pas pris garde, car
je croy que ç’a esté environ le temps, que Paris estant
[250/251] sorty, je m’entretenois avec Silvandre. – Vous avez raison,
ma sœur, reprit Astrée, j’ay veu que Silvandre estoit aupres de
vous. Mais pour continuer le discours que j’ay commencé, je vous
diray que me [sic!] suis approchée d’Alexis, qui comme vous avez
desja ouy, s’amusoit à se pourmener par la sale, et à
considerer quelques peintures. Et d’abord que j’ay esté aupres
d’elle : Ma maistresse, luy ay-je dit, je viens demander vostre advis,
et implorer vostre secours sur une chose qui m’importe. – Mon
serviteur, m’a-t’elle respondu, vous pouvez tout sur moy, et vous ne
devez pas douter que je ne vous serve de tout mon cœur. – Mais je
crains, luy ay-je dit, que la priere crue je vous veux faire, vous soit
importune, par ce que vous croirez, peut-estre qu’elle contrevient
à ce que je vous dois. – Nullement, a-t’elle adjousté,
vous ne sçauriez faillir aupres de moy, qui prendray tousjours
en tresbonne part tout ce qui viendra de vous. – Vous me promettez
donc, ma maistresse, ay-je continué, que cela ne vous faschera
point, et que vous me presterez un peu de vostre courage pour
l’execution de mon dessein ? – Je vous promets, m’a-t’elle respondu, de
vous donner, non pas seulement mon courage, mais ma personne mesmes, si
elle est utile à quelque chose qui regarde vostre contentement.
– Elle y est veritablement necessaire, luy ay-je dit, car ma
maistresse, il faut que vous sçachiez que Leonide ayant leu,
peut-estre, dans mon ame, qu’il y reste quelques flames de celles
qu’autrefois Celadon y a si vivement allumées, et voyant que
cette retraitte que je dois faire avecque vous parmy les vierges
druides, est sur le poinct de me separer pour jamais de ces lieux,
où la presence de mon berger m’a esté jadis si douce et
si agreable, elle a resolu de me donner devant nostre depart le plaisir
de revoir encore une fois son image.
J’ay bien pris garde, ma chere sœur, qu’au mesme instant qu’Alexis a
ouy ma proposition, elle a rougi, et que bien-tost apres, les roses
mourants sur son visage, elle est demeurée enfin aussi pasle
qu’un criminel à qui on a prononcé l’arrest de sa mort.
Mais n’en pouvant deviner la cause, je luy ay demandé
d’où pouvoit proceder le changement que je remarquois en elle ;
au commencement elle a esté un peu empeschée à me
respondre, mais enfin elle m’a dit : Je vous assure, mon serviteur, que
le dessein de Leonide m’effroye, et que j’ay de la peine à
comprendre de quelle invention elle se servira pour contenter vostre
curiosité. – Ah ! ma maistresse, luy ay-je dit, si vous
sçaviez les choses [251/252] qu’elle m’a racontées, et de
quelle façon elle peut penetrer quand il luy plaist, dans les
secrets des ames les plus couvertes, vous perdriez beaucoup de cet
estonnement ! J’ay esté d’abord en la mesme peine où vous
estes, mais certes quand elle m’a eu dit des particularitez de ma vie,
qu’autre que les dieux, Celadon et moy, ne pouvoit sçavoir, j’ay
creu que ce qu’elle me promettoit n’estoit pas plus impossible que le
reste. – Pour moy, m’a dit Alexis toute troublée, je feray tout
ce que vous voudrez, mais pour ce qui vous touche, je serois bien
d’advis que devant que vous engager à cela, vous fussiez
preparée à tout ce qui vous y peut arriver de fascheux ;
car enfin que sçay-je de quel œil vous verrez ce berger ?
Peut-estre vous paroistra-t’il si desagreable, que vous le hayrez
autant que vous vous imaginez à cette heure de le pouvoir aymer.
Que s’il arrive qu’une seule de vos pensées tende à luy
procurer ce mescontentement, c’est sans doubte qu’un second desespoir,
pire mille fois que le premier, sera cause que vous le perdrez, mais
sans esperance que tous les secrets de la magie puissent jamais le
faire revenir des lieux où son ame se sera retirée. – Ma
maistresse, luy ay-je dit, je ne crains pas que ma hayne le chasse,
comme je n’espere pas que mon amour le puisse retenir. Mais puisque
cette officieuse Leonide me veut donner le bien de le revoir, pour le
moins durant un quart d’heure, je vous supplie de ne vous opposer pas
au plaisir que j’en attends. A ce mot ayant la larme à l’œil,
innocente que j’estois, je luy ay pris la main, et la baisant mille
fois, je l’ay conduitte aupres de la nymphe, qui ayant sceu qu’Alexis
consentoit à venir avecque moy, s’est mise au milieu de nous, et
lors que Bellinde et vous estes sorties, nous a menées dans le
bois, pour m’y faire recevoir le plus sensible desplaisir qu’une
honneste fille pouvoit jamais ressentir.
A ces dernieres paroles, Astrée se remit à pleurer, avec
tant de violence, qu’elle fut contrainte de cesser son discours, et
Diane prenant la parole : Je vous jure, ma sœur, luy dit-elle, que
ç’a esté environ ce temps-là, que j’ay aussi
esté affligée de la plus cuisante douleur que j’aye
jamais receue, mais si vous desirez que je vous la raconte, je vous
prie, ne me faites pas languir dans l’envie que j’ay de sçavoir
ce qui vous est arrivé, afin que je mesle pour le moins mes
larmes avec les vostres, et que nostre affliction se partageant entre
nous, elle soit tant plustost allegée. – Ma sœur, reprit
Astrée, portant son mouchoir à ses yeux, excusez l’excez
de [252/253] mon desplaisir, et ne vous estonnez pas s’il est capable
de m’oster la parole, puisque je cognois parfaitement qu’il aura assez
de pouvoir pour m’oster mesme la vie. Mais devant que la douleur me
reduise à cette extremité, je veux bien vous achever le
recit de cette avanture.
A ce mot Astrée alloit continuer, quand elles ouyrent la voix de
Phillis, qui ne sçachant où pouvoient estre ses
compagnes, les alloit cherchant de tous costez, et cependant s’amusoit
à chanter une Villannelle que Lycidas luy avoit donnée le
jour auparavant. Elles presterent donc l’oreille, plustost pour
sçavoir quel chemin elle prendroit, que pour aucune envie
qu’elles eussent d’escouter les paroles qu’elle alloit chantant ; mais
parce qu’il se rencontra qu’elle venoit à elles, et
qu’insensiblement elle s’en approchoit, il leur fut impossible de
s’empescher d’ouyr qu’elles disoient ainsi
VILLANNELLE
Amour, que j’ayme les lys
Qui sont au sein de Phillis !
Quelques beautez que la Nature
Donne à la naissance des fleurs,
Et quelques aymables couleurs
Dont elle imite la peinture,
Rien n’est beau comme les lys
Qui sont au sein de Phillis !
Zephire envieux de mon aise,
Ne souspire plus que pour eux,
Et dans son transport amoureux
Il va disant, quand il les baise :
Amour, que j’ayme les lys
Qui sont au sein de Phillis !
Leur blancheur que rien ne surmonte,
Reluit d’un esclat nompareil,
Pour eux s’est caché le Soleil,
Et la neige a pasli de honte.
Amour, que j’ayme les lys
Qui sont au sein de Phillis ! [253/254]
Mais j’ay beau cognoistre leurs charmes,
On les defend à mon desir,
Et la mauvaise prend plaisir
A les arrouser de mes larmes ;
Et pourtant j’ayme les lys
Qui sont au sein de Phillis !
Cette bergere alloit chantant de cette sorte, ne croyant pas
qu’elle eust tant de suject de s’affliger, pour l’interest qu’elle
avoit en la douleur de ses compagnes. Et presque au mesme temps qu’elle
eut achevé sa chanson, elle arriva si pres de l’arbre, soubs
lequel Astrée et Diane estoient assises, qu’elle les apperceut.
D’abord elle s’avança avec un visage tout resjouy, mais
dés qu’elle eut jetté les yeux sur elles, elle les vid
dans une contenance si triste, qu’elle s’en estonna. Cela fut cause
qu’elle s’assit sans leur rien dire, et ne sçachant à qui
des deux elle devoit plustost parler, tant elle les voyoit esgallement
affligées, elle fut quelque temps sans faire autre chose que les
regarder, tantost l’une, tantost l’autre. En fin perdant patience : Est
ce, leur dit-elle, mes cheres compagnes, que vous feigniez d’estre
ainsi tristes pour me faire peur, ou que veritablement vous ayez
quelque juste suject d’estre si melancoliques ? – Helas ! respondit
Astrée, avec un profond souspir, il n’est que trop certain, ma
sœur, que mon affliction est vraye, et qu’elle est parvenue au plus
haut poinct où elle pouvoit jamais arriver. – C’est en quoy,
adjousta Diane, la mienne n’est pas differente de la vostre, car je
sçay bien qu’elle est allée jusqu’à
l’extremité. – Vous ne sçauriez, reprit Phillis, treuver
en cette matiere un Juge plus confident ny plus equitable que moy, s’il
est vray pour le moins que les loix de nostre amitié vous
obligent à me faire le recit de ce qui vous fasche. – Pour ce
qui me regarde, dit Astrée, je vous en auray bien-tost esclaircy
l’esprit, car lorsque vous estes arrivée, j’avois desja
commencé d’en faire le discours à Diane, et je croy bien
qu’elle ne fera non plus de difficulté que moy, de vous raconter
tout ce que vous desirerez sçavoir de ses affaires.
A ce mot elle commença de luy redire succinctement ce qu’elle
avoit desja fait sçavoir à Diane, et puis elle continua
ainsi : Or il faut que vous sçachiez, mes compagnes, que,
cependant que nous allions nous enfonçants dans le bois, Alexis
paroissoit tousjours plus espouvantée, et sembloit à sa
contenance qu’on la [254/255] menast plustost à la mort, qu’en
un lieu où j’esperois recevoir d’elle le secours que je luy
avois demandé. Ses pas estoient incertains et chancellants, et
les couleurs de son visage n’estoient pas plus vives que celles du
pauvre Adraste, durant qu’il estoit insensé. Moi qui m’en
prenois garde, et qui la voyois affoiblir de moment en moment : Ma
maistresse, luy ay-je dit, je croyois estre la moins courageuse fille
du monde, mais à ce que je voy, vous estes encore moins hardie
que je ne suis. – En verité, mon serviteur, m’a dit Alexis, je
sçay si peu où Leonide nous meine, ny ce qu’elle veut
faire de nous, que cette incertitude m’estonne, et me fait douter si le
lieu où elle nous conduit, ne sera point plustot pour moy un
lieu de supplice, qu’un lieu de repos. – Je m’assure, ay-je
adjousté, que nous en serons bien-tost esclaircies, car nous
voicy desja soubs des arbres, dont le feuillage est si espaix,
qu’à peine y treuvons-nous assez de jour pour remarquer nos
visages, et puisque pour mettre plus facilement son entreprise à
execution, elle cherche les lieux les plus obscurs, je ne pense pas
qu’en toute l’estendue de ce bois, elle en pust trouver un plus
favorable que cettuy-cy. – Le lieu, m’a dit Alexis, est vrayment bien
solitaire, mais je ne puis pas comprendre, comme il sera possible que
parmy l’horreur que j’y voy, Leonide vous puisse presenter quelque
object qui vous soit agreable. – Pourveu, luy ay-je respondu, qu’elle
accomplisse sa promesse, et qu’elle me fasse voir Celadon, je suis
contente, et quelque horreur que nous remarquions dans cette solitude,
elle se perdra sans doute aux premiers regards de mon berger. – Vous
estes donc bien resolue, a-t’elle repris, de souffrir qu’il se presente
devant vous ? – J’y suis si resolue, luy ay-je repliqué, que je
le luy commanderois mille fois au lieu d’une, et je meure si j’eus
jamais de passion esgalle au desir que j’ay de le revoir. – Puisque
cela est, m’a dit Alexis, avec une contenance bien plus assurée
qu’elle ne l’avoit auparavant, allons, belle Astrée, où
le Ciel doit prononcer par la bouche de Leonide le dernier arrest de
nostre felicité.
Moy qui croyois qu’elle parlast de nostre retraitte parmy les Carnutes,
qui n’estoit desormais retardée que par la volonté que
j’avois de revoir encor un coup Celadon : Allons, ma maistresse, luy
ay-je respondu, où le ciel nous doit oster le dernier obstacle
qui s’oppose à ma prosperité.
Disant cela, j’ay pris garde que Leonide s’est arrestée, et que
se tournant à nous, elle nous a dit avec une voix un peu
forcée, et [255/256] d’un ton plus grave qu’à l’ordinaire
: Voicy, Astrée, où les dieux ont destiné que
Celadon vous soit rendu, advisez d’estre attentive à ce mystere,
et resolvez-vous pour quelque temps au silence, de peur que vous ne le
profaniez par vos paroles. A ce mot elle a commencé d’ouvrir son
livre, et mettant en terre le genouil gauche, le visage tourné
du costé d’où le soleil se leve, elle a tiré un
cousteau de sa pochette, par le moyen duquel ayant couppé une
branche d’alysier, elle y a gravé quelques caracteres, et a
prononcé certaines paroles, où je n’entendois rien du
tout. Apres cela elle s’est levée, et s’en venant à nous
: Souvenez-vous, Astrée, m’a-t’elle dit, que vous avez promis
d’observer tout ce que je vous commanderois, prenez donc bien garde
à n’y faillir point, sur peine d’irriter les esprits, dont je
vay invocquer la puissance. Disant cela, elle s’est tournée du
costé de l’Orient et de l’Occident, et à chaque tour
marmotoit quelque chose. Enfin elle s’est approchée de moy, et
apres avoir imprimé un cerne sur la poussiere : Mettez-vous
là, m’a-t’elle dit, belle Astrée, et preparez-vous
à recevoir le plus grand contentement que vous eustes jamais.
Puis se tournant vers Alexis, et l’ayant aussi fait mettre dans un
cerne : Grands dieux, a-t’elle dit tout haut, qui faites les
destinées, puissant Amour, en faveur de qui je pratique un
secret qui ne fut jamais cognu d’autre mortel que d’Adamas ; Esprits
bien heureux, qui jouyssez des plaisirs que produit une amitié
inviolable, dieux, amour, esprits, je vous appelle pour tesmoins, ou
plustost pour autheurs de ce miracle, et vous conjure de redonner
à la bergere Astrée, l’image, ou plustost la personne
mesme de Celadon.
A ce mot me regardant d’un œil plus doux, et s’approchant de moy, avec
une desmarche fort posée : J’ay veu, m’a-t’elle dit, Celadon,
qui n’attend autre chose pour se presenter devant vous, que le
commandement, sans lequel vous luy defendistes d’estre jamais si
osé que de paroistre en vostre presence. Ne voulez-vous pas,
a-t’elle continué, le luy ordonner ? – Je le veux, sage nymphe,
luy ay-je respondu, pourveu que je sçache de quelle
façon, ou en quels termes je le dois prononcer. – Pour vous
delivrer de cette peine, a repris Leonide, il faut que vous redisiez ce
que je diray. Alors ayant commencé tout haut à dire :
Celadon, j’ay dit apres elle, Celadon, et ayant adjousté, je
vous commande, j’ay dit aussi, je vous commande, de vous presenter
à moy, a repris Leonide, et moy j’ay dit, de vous presenter
à moy.
A ce mot la nymphe me regardant, et puis Alexis : Qu’est-ce [256/257]
cecy, a-t’elle dit, belle Astrée, ne voyez-vous pas Celadon ? –
Je ne voy rien encore, luy ay-je respondu, regardant autour de moy
toute craintive, et j’ay bien peur que pour me punir de l’offense que
je commis contre son amour, il me veuille priver de la joye que
j’aurois de luy en pouvoir demander pardon. Alors j’ay jetté
l’œil sur Alexis, et la voyant dans une frayeur extraordinaire :
Peut-estre, ma maistresse, luy ay-je dit, vous le voyez ? – Helas !
m’a-t’elle respondu, je le voy vrayment, et je le touche, mais....
A ce mot, la voix luy a failly, et Leonide prenant la parole : Mais
a-t’elle continué, il est croyable, Astrée, que vous avez
manqué en quelque chose, touchant ce commandement ; si ce n’est
aux paroles, c’est peut-estre en la pensée ? – Je vous assure,
belle nymphe, luy ay-je dit, que je ne croy pas avoir failly ny en l’un
ny en l’autre. Alors m’ayant fait redire jusqu’à trois fois ces
mesmes mots : Celadon mon fils, je vous commande sur peine de me
desplaire, de vous presenter à moy.
O dieux ! mes compagnes, que vous diray-je ? J’ay veu, chetive que je
suis, Alexis ou plustost Celadon luy-mesme, prosterné à
mes pieds, qui m’embrassant les genoux : Le voicy, m’a-t’il dit, mon
bel Astre, ce fils que les eaux ont espargné, de peur
d’esteindre une seule estincelle de ses flames. Moy qui croyois que ce
fust encore Alexis : Ah, ma maistresse, luy ay-je dit, en l’embrassant,
que vous estes cruelle de vous mocquer de moy ! – Belle Astrée,
a repris Celadon, il n’est plus temps que je sois appellé vostre
maistresse, j’ay trop de gloire à porter le nom de vostre
tres-humble serviteur. Et pour marque, a-t’il adjousté
qu’autrefois cette qualité m’a esté donné,
voylà, a-t’il dit, mettant la main dans son sein, et tirant le
mesme ruban qu’il m’arracha le jour qu’il se jetta dans Lignon,
voylà le dernier tesmoignage de vostre colere, qui tient
attachez ensemble, tous ceux que vous m’aviez donnez de vostre
amitié. Alors ouvrant la boette, où est mon portraict, et
me le presentant : Ne soyez pas ingratte, a-t’il adjousté,
jusqu’au poinct de mescognoistre vostre visage, et si je suis si
malheureux que de n’estre plus cognu de vous, pour le moins n’exercez
pas cette rigueur sur vous-mesmes. A ce mot il s’est teu, et comme s’il
eust fallu que son silence eust esté cause du mien, je suis
demeurée sans pouvoir dire seulement une parole.
– Vrayment, dit Phillis, en l’interrompant, c’est dequoy je ne
m’estonne pas, car vous devez avoir esté bien surprise,
puisqu’à vous ouyr seulement raconter cette avanture, je ne
sçay moy-[257/258]mesme si c’est un songe ou une verité.
– Helas ! reprit Astrée, il n’est que trop vray, que ce cruel
m’a traittée de la sorte, et pleust aux dieux, que pour faire
que ce n’eust esté qu’en songe, ils eussent permis que j’eusse
dormy d’un sommeil eternel ! – Pourquoy, repliqua Diane, vous
affligez-vous d’avoir eu cette cognoissance, si vous l’avez
desirée et recherchée avecque tant de passion ? – Je ne
croyois pas, respondit Astrée, qu’elle me deust estre si
desadvantageuse, ny qu’il fust possible qu’elle m’arrivast de la
façon. J’ignorois l’artifice de Leonide, et comme Celadon a
jusqu’icy triomphé de mon innocence, soubs le personnage
d’Alexis, cette nymphe a voulu abuser de ma credulité soubs le
pretexte d’une science qui ne luy fut jamais cognue. – Quoy que c’en
soit, reprit Phillis, il nous en est pour le moins arrivé ce
bonheur de sçavoir que Celadon est en vie, ce qui ne sera pas un
petit suject de joye pour mon Lycidas. – Quoy que c’en soit, respondit
Astrée, il m’en est arrivé ce malheur de sçavoir
que j’ay esté trompée, et que ce perfide a esté
cause de mille crimes que j’ay commis, pour le chastiment desquels, ce
ne sera pas une injustice si on m’accuse d’avoir failly contre ce que
je doibs à ma reputation. – Je ne croy pas, adjousta Diane, que
personne du monde ait suject de blasmer vos actions, mais quand il s’en
treuveroit quelqu’un de qui la malice les voudroit condamner, vous avez
un beau moyen pour leur fermer la bouche, si vous espousez Celadon. –
Moy ! dit Astrée, toute troublée, ah ! ma sœur,
peut-estre n’est-il desja plus au monde. – Comment, reprit Phillis, et
qui l’en auroit osté ? Auriez-vous bien fait une seconde faute,
apres avoir payé la premiere si cherement ? – Je ne pense pas,
respondit Astrée, avoir point fait de faute quand je luy ay
tesmoigné le ressentiment que je devois avoir de sa tromperie. –
Pour Dieu ! ma sœur, adjousta Diane, achevez-nous le recit de toute
cette action, afin que nous n’en soyons plus en peine. – Je le veux
bien, repliqua la bergere, pourveu qu’apres cela Phillis veuille juger
sans passion, si je n’ay pas fait ce que je devois. – Dites hardiment,
adjousta Phillis, tout ce que vous voudrez, et ne doutez pas que je
vous en die franchement mon opinion.
Alors Astrée s’estant un peu remise, continua son discours en
cette sorte : Aussi-tost que j’ay eu jetté les yeux sur ma
peinture, sur la bague et sur le ruban que Celadon m’a presentez, j’ay
porté mes regards sur luy, et les ayant arrestez un peu
fixement, j’ay [258/259] recognu si parfaitement son visage, que je me
suis estonnée dequoy j’avois pu demeurer si longtemps dans
l’aveuglement où j’avois esté detenue. D’abord j’ay
esté sur le point de l’embrasser, et de suivre le premier
mouvement de mon amour ; mais tout à coup me remettant en
memoire, l’estat où il m’avoit veue, les faveurs qu’il avoit
receues de moy, et combien de fois il avoit eu la liberté de
baiser ma gorge, ma bouche, et mes yeux, cela m’a mise dans une telle
confusion, que je suis restée aussi immobile qu’une souche.
C’est alors que s’est commencé dans mon ame, un combat entre
l’amour et la raison ; la pitié tenoit le party de l’un, et
l’honneur suivoit le party de l’autre. L’amour me representoit
l’extreme obeyssance de ce berger, sa fidelité inviolable, sa
passion, et sa fortune, et la pitié se meslant par la dedans,
essayoit de me persuader de donner desormais quelque fin à ses
supplices ; mais la raison et l’honneur me faisant voir clairement les
mauvais desseins qu’il cachoit sous cette feinte, et me commandant de
faire quelque action, qui pust tesmoigner à tout le monde que je
n’estois nullement complice de ce desguisement, j’ay enfin suivy cette
derniere resolution, et entrant dans la plus grande colere où
j’aye jamais esté, sans me souvenir qu’il avoit desja
demeuré assez long-temps à genoux, et sans luy faire
aucun signe qu’il se levast : Cruel, luy ay-je dit, qui as
attenté contre mon honneur, et qui avec une impudence
insupportable, oses encore te presenter devant la personne du monde,
qui a le plus de sujet de te hayr, comment ne rougis-tu point de ton
effronterie ? Perfide et trompeuse Alexis, meurs pour l’expiation de
ton crime, et comme tu as assez de malice pour me trahir, trouve assez
de courage et de raison pour me satisfaire.
A ce mot, me demeslant de ses bras au mieux que j’ay pu, j’ay
commencé à vouloir fuyr ; mais luy, me retenant par ma
juppe : Belle Astrée, m’a-t’il dit, je n’attendois pas de vostre
rigueur un traittement plus favorable, je sçavois bien que ma
faute meritoit un semblable chastiment ; mais puis qu’il est fatal que
je meure, et que vostre belle bouche en a prononcé le dernier
arrest, par pitié, ordonnez-moy quel genre de mort vous voulez
que je suive, afin que mon repentir, et l’obeyssance que je vous
rendray en ce dernier moment, servent de satisfaction à vostre
colere. J’avoue que le ton de voix avec lequel il a proferé ces
paroles m’a touchée bien sensiblement, et que peu s’en est fallu
que je n’aye cedé aux efforts que faisoit en moy la compassion,
mais estant bien resolue [259/260] desja à faire quelque
violence, non pas seulement sur luy, mais sur moy-mesme, j’ay paru
obstinée en mon premier dessein, et retirant ma juppe avecque
force : Meurs, luy ay-je dit, comme tu voudras, pourveu que tu ne sois
plus, il ne m’importe.
A ce mot je l’ay quitté, et Leonide m’a suivie vingt-cinq ou
trente pas, mais voyant que Celadon prenoit un autre chemin, elle m’a
enfin laissée pour le suivre, ne voulant pas, à ce que
j’ay pu croire, l’abandonner dans l’affliction où je l’ay
laissé. Aussi-tost que je les ay eu perdues de veue, j’ay
commencé à disputer en moy-mesme si j’avois bien fait ou
non, et dans le temps que j’ay mis à venir icy, je pense que
j’ay cent fois approuvé mon action, et que cent fois je m’en
suis repentie, mais ne trouvant point de moyen de revoquer ma parole,
et ne pouvant oster de ma pensée les advantages que sa tromperie
luy avoit fait obtenir sur moy, je me suis enfin assise soubs cet
arbre, où, quand Diane est arrivée, je commençois
à me plaindre de ma fortune et de Celadon.
Astrée acheva de cette sorte le discours de ce qui luy estoit
arrivé en la nouvelle cognoissance qu’elle avoit eue de son
berger, et Phillis qui mouroit de regret dequoy la cruauté de sa
compagne avoit imposé à Celadon une peine plus dangereuse
que la premiere : Je ne m’estonne pas, ma sœur, luy dit-elle, si vous
souffrez du mal, et si le Ciel vous condamne tous les jours à
quelque nouveau suject de douleur ; car en verité, vous avez des
façons de l’offenser qui vous sont toutes particulieres, et
auxquelles je ne pense pas qu’autre que vous osast jamais avoir
pensé. Venez-çà, quel besoing estoit-il de chasser
encore une fois ce berger ? Si vous avez creu par là, fermer la
bouche à ceux qui auroient voulu vous accuser de quelque crime,
ne voyez-vous pas qu’il n’estoit nullement necessaire de recourir
à cette extremité, puis que l’authorité d’Adamas
estoit seule capable de vous guarentir de tout soupçon. – Ah !
ma sœur, respondit Astrée, bien qu’il y ait quelque apparence
qu’Adamas a sceu quelque chose de tout cecy, je n’en suis pas pourtant
assurée, et pour ne pas mentir, c’est à quoy je n’ay
point pensé ; mon jugement s’est trouvé si surpris et si
embrouillé dans cette procedure, qu’il luy eut esté fort
difficile de faire d’autres considerations que celles qui m’ont
obligée à condamner ce berger de la plus grande trahison
qu’il pouvoit commettre contre moy. – Et bien ! reprit Phillis,
peut-estre que le Ciel permettra que vous sçaurez bien-tost le
secret de toute [260/261] cette affaire, afin que vous soyez
bourrelée d’un plus sensible remords, et que vous ayez plus de
regret d’avoir si mal usé de la faveur que l’on vous faisoit, en
vous rendant Celadon. Cependant, pour n’estre pas si peu charitable que
vous, je vay penser aux moyens qui pourroient empescher ce berger de se
faire du mal, et advertir Lycidas de tout ce que vous m’avez
raconté.
A ce mot, sans se mettre en peine d’ouyr la responce d’Astrée,
ny ce que Diane avoit promis de luy dire, touchant le desplaisir qui
l’affligeoit, elle se leva et se remettant dans la grande allée,
reprit le chemin de la maison, où elle croyoit que Lycidas
pourroit estre desja de retour. Astrée et Diane n’arresterent
guiere à la suivre, et jugeants bien qu’en se retirant, elles
auroient assez de loisir pour s’entretenir encore de leurs affaires,
Diane commença de luy redire presque mot à mot tous les
discours que Paris luy avoit tenus. Elle luy parla du desespoir de
Silvandre, et enfin du commandement que Bellinde luy avoit fait.
L’ayant donc bien informée de tout, elle poursuivit ainsi : Or,
ma sœur, pour vous ouvrir à ce coup l’interieur de mon ame, je
vous diray librement que je ne croy pas que j’eusse plus d’aversion
s’il me falloit espouser un tombeau, que j’en ay quand on me propose
d’espouser Paris. Ce n’est pas que j’aye de la haine pour luy, ny que
je manque de jugement pour cognoistre l’honneur que ce me seroit ;
mais, pour le confesser ingenument, j’ayme mieux Silvandre et si la
Nature les a fait naistre inesgaux, croyez moy qu’Amour s’en est bien
vangé, puis que les mesmes avantages que la naissance donne
à Paris pardessus Silvandre, mon affection les donne à
Silvandre sur Paris. Voyla de quelle façon le Ciel se joue de
moy, me faisant avoir de la bonne volonté pour un, en qui je ne
puis rien pretendre, et m’empeschant d’en avoir pour celuy, à
qui je dois estre sacrifiée. – Vostre malheur, luy dit
Astrée, n’a rien de commun avec le mien, car dans le succez de
vostre vie, il n’est rien arrivé qui puisse blesser vostre
reputation, au lieu que dans la suite du desguisement de Celadon, la
plus innocente de mes actions pourroit avec raison estre tenue pour un
crime. D’ailleurs, que vous espousiez Paris ou Silvandre, la fortune
vous offre tousjours l’esperance de quelques contentements, mais que
j’espouse Celadon ou que je ne le voye jamais, cela ne sçauroit
empescher que je ne demeure tachée de toutes les fautes dont un
mauvais esprit me voudra charger. Mais, continua-t’elle en
souspi-[261/262]rant, je suis resolue d’y apporter bien-tost le remede
que le desespoir enseigne aux ames qui se lassent de souffrir.
A ce mot, elle se teut, et Diane reprenant la parole : Ma compagne, luy
dit-elle, vous trouvez vostre mal plus grand que le mien, parce que
vous le ressentez, et je trouve le mien plus grand que le vostre, parce
que je sçay combien il m’est cuisant ; assurez-vous que les
causes qui peuvent rendre une douleur insupportable, se treuvent mieux
en mon affliction qu’en la vostre, par ce, qu’outre qu’en l’estat
où je suis, j’ay le mesme desplaisir que vous, qui est de ne
pouvoir posseder la personne que j’ayme. Encore ay-je un regret que
vous n’avez pas, qui est de me voir contrainte de me donner en proye
à la tyrannie de celle qui peut disposer de moy. Toutefois, ma
sœur, peu s’en faut que je ne me resolve aussi, de recourir à ce
commun remede, qui ne peut estre refusé à personne, et
que je ne consente à mourir, plustost qu’à prononcer cet
ouy, qui doit estre le premier moment, et le premier autheur de toutes
mes peines.
Avec semblables discours ces belles filles arriverent si pres de la
maison du Druide, qu’elles apperceurent Lycidas, qui sortoit avec
Phillis, et qui montroit à sa contenance d’avoir quelque affaire
bien pressée. Astrée pria Diane de s’esloigner un peu,
pour ce qu’elle apprehendoit de le rencontrer, ce que la bergere luy
ayant accordé facilement, elles se jetterent dans une petite
allée qui respondoit à celle dans laquelle elles
estoient, et s’estants cachées soubs la bordure, elles n’y
furent pas long-temps, sans ouyr que Lycidas, marchant à grands
pas : Mais, Phillis, dit-il, n’avez-vous point sceu de cette cruelle en
quel endroit s’est passée cette tragedie ? – Je vous jure, luy
respondit la bergere, que c’est la seule chose que j’ay oubliée.
Mais, adjousta-t’elle, cherchez-le avec le plus de soing que vous
pourrez, et peut-estre vous rencontrerez Leonide qui vous en donnera
quelques nouvelles. – Ah ! dieux, reprit Lycidas se hastant tousjours
de marcher, si Astrée eut voulu rabattre un peu de sa suffisance
accoustumée, elle eust bien peu me garentir de la peine que je
vay prendre ; mais je croy qu’elle n’est au monde que pour la ruine de
nostre maison.
Ce fut-là le dernier mot qu’elles ouyrent, pource qu’il s’estoit
desja un peu esloigné. Cela fut cause que se doutans bien qu’il
n’eut sceu les appercevoir, elles sortirent, et ne furent pas plus-tost
r’entrées dans la grande allée, qu’elles virent que
Phillis revenoit seule. Elles l’attendirent donc, et d’abord qu’elle se
fut [262/263] approchée : Et bien ! luy dit Astrée, je
pense que Lycidas est bien en colere contre moy ? – Mais, respondit
Phillis, n’en a-t’il pas raison ? croyez-vous qu’il ait si peu
d’interest pour Celadon, qu’il ne doive hayr ceux qui sont cause de sa
perte ? – Helas, ma sœur, reprit Astrée, j’avoue que la premiere
fois qu’il se perdit j’en fus vrayment la cause, et que je fis un peu
de faute de le condamner si legerement, mais aujourd’huy ne se doit-il
pas accuser luy-mesme de son malheur ? A qui peut-il reprocher quelque
manquement, qu’à sa mauvaise humeur qui l’a porté si
indiscrettement à la recherche de mille faveurs qu’il a obtenues
de mon innocence, soubs la tromperie dont il s’estoit couvert ?
Voyez-vous, Phillis, la conservation de ce berger me devoit estre bien
chere, mais celle de mon honneur luy devoit bien estre pour le moins
aussi considerable ; cependant vous avez veu mille fois qu’il n’en a
point fait de conte, et qu’il ne cessoit de me baiser et de
m’embrasser, abusant insolemment de la liberté que je donnois
à la qualité d’Alexis, et dont je ne luy eusse pas
laissé la moindre partie, s’il eust paru devant moy soubs la
personne de Celadon. Ce n’est pas que je ne recognoisse desja,
qu’insensiblement je me pourrois resoudre à luy pardonner cette
offense ; mais quand je me remets dans l’esprit l’image des choses
passées, je meure si je n’entre dans un tel transport, que si je
luy pouvois ordonner une peine plus grande que celle à quoy je
l’ay sousmis, je pense que je le ferois. – Vrayment, ma sœur, adjousta
Phillis, je ne pense pas que bergere de Forests ait jamais eu des
repentirs plus hors de saison que les vostres ! De mesme me
tesmoignastes-vous avoir quelque regret de la perte de Celadon, la
premiere fois que vous le vistes perir. Voyez-vous, Astrée, je
trouve ces remords tres-inutiles, et j’eusse mieux aymé vous
voir relascher quelque chose de cette rigueur, que vous avez
exercée contre luy, bien que c’eust esté en quelque
sorte, au prejudice de cette extreme discretion, que vous vouliez qu’il
eust pour vous, que vous voir aujourd’huy dans la peine où vous
estes, pour guerir le mal que vous avez fait. – Ma sœur, reprit
Astrée, croyez-moy, que, qui pourroit comme cela disposer de ses
mouvements, auroit une qualité qui le releveroit par dessus la
nature de tous les hommes. Nous sommes trop foibles pour avoir cet
empire sur nous, il faut que nous observions, comme par force, les loix
que nos passions nous imposent, sans qu’il nous soit possible de
prevoir sur le champ, les accidents qui nous en peuvent arriver.
Pensez-vous [263/264] qu’en cet instant, que l’honneur m’a dit que
Celadon estoit indigne de vivre, j’aye creu que j’aurois quelque regret
de l’avoir fait mourir ? Nullement. Au contraire, j’ay creu que je
devois cette vengeance à ma reputation, et que je serois
tousjours fort contente de l’avoir conservée aux despens mesmes
de la vie de ce berger. – Cependant, dit Phillis, vous voyez à
quoy nous en sommes, vous voudiez, peut-estre, n’estre jamais
entrée en colere contre luy, et l’avoir receu avecque joye, lors
que Leonide vous l’a presenté ? – Je voudrois, respondit
Astrée, qu’il ne se fust jamais disposé à me
decevoir, afin que sans me faire tort j’eusse pu luy rendre une partie
de ce que je dois à l’amitié qu’il m’a portée ;
mais puis que ce malheur est avenu, j’avoue que, quelque regret que
j’en ressente, je ne sçaurois condamner ce que j’ay fait.
Disant cela, Astrée, qui estoit la plus avancée,
outrepassa la grande allée, comme voulant se retirer dans la
maison, à cause qu’il se faisoit desja un peu tard. Mais Diane
qui s’en prit garde, et qui n’avoit pas moins d’horreur de ce lieu, que
de quelque obscure prison, n’y voulant entrer, que lors que la nuict
les y contraindroit : Ma compagne, luy dit-elle, il me semble que nous
aurions encore assez de jour pour aller jusqu’au Labyrinthe, et si vous
le trouviez à propos, nous irions faire un tour
jusques-là. – Allons, luy respondit Astrée, où il
vous plaira.
Alors elles prirent un peu sur la main gauche, et s’estans
jettées dans l’allée qui les devoit conduire
jusqu’à ce Dedale, aussi-tost elles apperceurent Leonide qui
venoit à grands pas, et qui portort la contenance d’une personne
qui a quelque grand suject de douleur. Cela fit un estrange effect dans
l’ame d’Astrée, car luy estant resté quelque esperance
que cette nymphe arresteroit les desseins de Celadon, dés
qu’elle la vid revenir seule, à peine qu’elle n’en mourut de
desplaisir. Les premiers tesmoignages qu’elle en donna parurent sur son
visage, et puis ayant commencé à souspirer : Ah dieux !
dit-elle, mes compagnes, voylà Leonide qui nous vient annoncer
la mort de Celadon. – C’est, respondit Phillis, ce que vous ne devez
pas trouver estrange, puis que vous l’avez desirée, et que vous
luy avez si absolument commandé de la rechercher.
Disant cela, la nymphe arriva si pres d’elles, qu’il leur fut facile de
remarquer le trouble où estoit son esprit ; et par ce que
Leonide estoit un peu en colere contre Astrée, pour le mauvais
traittement qu’elle avoit fait à Celadon, dés qu’elle les
apperceut, elle se voulut jetter dans une autre allée, afin de
ne les rencontrer point. [264/265] Mais Phillis luy couppant chemin
l’attaignit, et la supplia de demeurer, ce qu’ayant enfin obtenu sur
elle, soudain qu’elle fut en la presence d’Astrée : Vous avez
raison, sage nymphe, luy dit la bergere, de fuyr l’abord d’une
miserable, qui a pourtant plus de suject de se plaindre de vous, que
vous n’en avez de la hayr. – Vous avez suject, respondit un peu
froidement Leonide, de vous plaindre de moy, comme de la personne du
monde qui a contribué le plus de soing et de peine à vous
procurer le bien que vous avez refusé, et que vous ne possederez
jamais, car les dieux sont trop justes pour ne vous punir pas de vostre
cruauté, par quelque estrange supplice. – Les dieux, reprit
Astrée, lisent dans mon ame, et jugent de ma volonté,
s’ils y trouvent du crime, je ne refuseray jamais quelque peine qu’ils
me veuillent imposer, mais je croy bien qu’ils espargneront mon
innocence, et qu’ils ne trouveront pas dequoy me condamner. – Tous ces
discours, dit Phillis, ne me guerissent pas l’esprit, je veux
sçavoir où est Celadon. Pour Dieu ! belle et sage
Leonide, ostez-moy de la peine où j’en suis. – Vous
sçavez donc bien, respondit Leonide, que Celadon est en vie ? –
Je sçay, repliqua Phillis, une partie de ce qui s’est fait
aujourd’huy à son occasion, et combien cruellement cette
fascheuse l’a condamné une seconde fois à se desesperer.
– Puis que cela est, dit la nymphe, je vous veux advertir de ce qui est
arrivé depuis, afin que vous jugiez si Astrée n’est pas
la plus mauvaise fille du monde, de dire encore, qu’elle a du suject de
se plaindre de moy.
A ce mot Leonide s’alla asseoir sur l’herbe un peu à
costé de l’allée où elles estoient, et Diane,
Astrée et Phillis s’estant assises autour d’elle, la nymphe leur
parla en ces termes : Si je ne voyois que le jour est prest à
finir, et qu’il ne me sçauroit donner le temps de vous dire
beaucoup de choses, je vous esclaircirois l’esprit de toutes les
doubtes où vous pouvez estre, pour ce qui regarde la vie que
Celadon a menée, depuis que nous le retirasmes de l’eau, mais en
attendant que je vous raconte cette histoire avecque plus de loisir, je
vous diray que, dés le moment qu’Astrée a esté
separée de nous, j’ay couru apres Celadon, que j’ay atteint
facilement, parce qu’il ne croyoit pas que je le suivisse. Et me
jettant à ses bras, comme si j’eusse eu crainte qu’il eust
esté en estat de s’outrager : Berger, luy ay-je dit,
Astrée vous mande que vous viviez, et que vous l’aymiez. Il a
esté un peu surpris à la verité car, comme je vous
ay desja dit, il ne me croyoit pas si pres, et mesmes qu’il m’avoit veu
courir apres Astrée ; mais se tournant vers moy, et me regardant
avec une froideur incomparable : Astrée, m’a-t’il respondu, ne
desire plus que je vive, puis qu’elle m’a commandé de mourir ;
et c’est à tort qu’elle m’ordonne que je l’ayme, puis que
malgré sa rigueur, je ne puis empescher que mon ame ne l’adore,
plus religieusement qu’elle n’a jamais fait.
J’avoue que je me suis estonnée de le voir si composé,
car je m’imaginois de le trouver tout en fureur ; mais ne laissant pas
d’en tirer un mauvais augure : Celadon, ay-je adjousté, je ne
vous dis rien qu’elle n’avoue, et qu’elle ne vous die elle-mesme, si
vous prenez la peine de la revoir. – Moy ? s’est-il escrié se
reculant d’un pas, ah ! belle Leonide, cela n’est plus en ma puissance,
vous avez ouy quel a esté l’arrest qu’elle a prononcé
contre moy, c’est son dessein que je l’execute, aussi n’y
rapporteray-je point de difficulté, je suis disposé de
tout temps à l’observation de ses ordonnances et le plaisir que
j’aurois à vivre ne sçauroit estre plus grand que celuy
que j’auroy à luy obeyr. – Mais, ay-je repris, que pensez-vous
que je devienne, croyez-vous que je vous abandonne dans ce transport ?
Assurez-vous, Celadon, que je ne vous quitteray point, et que
j’empescheray, tant qu’il me sera possible, que vous ne vous fassiez du
mal. – Sage nymphe, m’a-t’il respondu, quand vous n’auriez pas resolu
de me quitter, la nuict vous y contraindra, elle sera plus puissante
à vous le persuader que toutes mes supplications ny mes paroles
; aussi ne me mets-je pas beaucoup en peine de vous en solliciter.
L’horreur des tenebres, et la solitude de ce bois ne conviennent
nullement avec les craintes et les frayeurs qui sont ordinairement dans
l’esprit d’une fille ; c’est pourquoy vous devez estre plus amie de
vostre repos que du mien, et n’avoir pas tant de soing d’empescher ma
mort, qu’il ne vous en reste pour eviter la vostre. – Vous avez beau me
prescher, luy ay-je dit, j’y suis resolue, et je ne me separeray point
de vous, tant que vous serez en si mauvaise humeur ; que si l’horreur
de cette solitude m’imprime quelques craintes dans l’ame, sans doute
les dieux permettront que je les surmonte. – C’est en quoy, a-t’il dit
assez promptement, vous vous decevez, car le meilleur office que vous
me pussiez rendre, seroit de consentir à ce que la justice
d’Astrée a destiné de moy. Croyez-moy, Leonide, cette
bergere ne faillit jamais en ce qu’elle commanda, et je ne
sçaurois faillir, non plus, de quelque facon que je luy obeysse.
Permet- [266/267] tez donc que j’acheve de luy donner le contentement
qu’elle me demande, et ne souffrez pas qu’elle vous haysse, de quoy
vous y aurez mis quelque empeschement.
Cependant qu’il me disoit toutes ces raisons, j’ay porté tout
à coup ma pensée sur les mesmes paroles que vous luy avez
dites, dans la colere où vous vous estes mise, et m’imaginant
d’avoir trouvé une bonne invention pour le consoler : Celadon,
luy ay-je dit, je ne veux pas empescher que vous ne rendiez à
vostre bergere toute l’obeyssance que vous luy devez ; mais aussi, je
ne veux pas que vous passiez au delà, ny que vous vous figuriez,
pour vous affliger, des choses qui ne sont pas. Voyons, je vous prie,
quel a esté le commandement qu’elle a fait, et si nous y pensons
bien, nous trouverons que nous n’avons pas beaucoup de suject de nous
en plaindre. – Aussi a-t’il adjousté, n’en murmure-je pas
seulement, c’est assez que je sçache qu’elle veut que je ne sois
plus, et cela ne pouvant arriver que par ma mort, je dois recourir
à ce remede. – Je ne pense pas, luy ay-je dit, qu’elle ait eu
cette pensée, car elle s’en fust mieux expliquée qu’elle
n’a fait. Je croy bien que son dessein a esté de vous tesmoigner
qu’elle a quelque honte d’avoir estée [sic!] trompée, et
peut-estre de vous avoir accordé quelques privautez trop
particulieres. Mais quand il a esté question d’en ordonner la
penitence, croyez-moy, Celadon, qu’elle ne s’est pas addressée
à vous. – Et à qui donc ? a-t’il adjousté. – A
Alexis,luy ay-je respondu. – Ah ! Leonide, a-t’il repris incontinent,
je voy bien où vous voulez tumber, assurez-vous que vous n’en
viendrez pas à bout. J’ay leu trop clairement sur le visage
d’Astrée la volonté qu’elle a que je me perde, et
souvenez-vous que s’il luy est eschappé de nommer Alexis au lieu
de Celadon, ç’a esté que ce nom de fille ne luy a pas
semblé si odieux que l’autre, ou qu’ayant eu, depuis peu, le nom
d’Alexis en la bouche et dans la memoire plus souvent que le mien, il
ne luy a pas esté possible de s’empescher de le nommer, mais,
quoy que c’en soit, ç’a tousjours esté à moy
qu’elle a parlé, ç’a esté en me condamnant par la
fureur de ses regards, et en se desmeslant de mes bras avecque plus de
violence que si j’eusse esté quelque lyon ou quelque satyre.
Avec semblables paroles il s’alloit tousjours esloignant, et moy qui
voyois bien que la nuict approchoit, et qui sçavois que quelque
semblant que j’eusse fait d’estre bien resolue à surmonter les
frayeurs et les horreurs de la nuict, je n’aurois jamais assez
[267/268] de courage pour obtenir cela sur mon esprit. – Mais enfin,
Celadon, luy ay-je dit, quelle est la resolution que vous avez faite ?
– Conforme, m’a-t’il respondu, au commandement que la belle
Astrée m’a fait. – Vous n’entreprendrez donc rien contre vous,
ay-je adjousté, car encore qu’elle vous ait ordonné de
mourir, elle ne vous a pas commandé de vous tuer vous-mesmes. A
ce mot il s’est mis à penser un peu et quand j’ay veu qu’il ne
me respondoit point : Je ne treuve pas, ay je continué, que son
ordonnance vous doive troubler, car dés que vous vinstes au
monde, cette loy vous fut imposée par la Nature qui vous ordonna
de mourir dés qu’elle commença de vous faire vivre. Et
certes puisqu’Astrée ne vous a point assigné de temps, je
serois d’avis que vous attendissiez de luy obeyr, jusqu’à ce que
la foiblesse de vostre humanité, exige de vous ce tribut qu’elle
reçoit de toutes les creatures.
– Belle nymphe, m’a-t’il dit alors, Astrée ne m’a point
assigné de temps, parce qu’elle sçait bien, que je ne
dois pas estre moins prompt à l’execution de ses ordonnances,
qu’elle l’est à les prononcer. Je ne doute point qu’elle n’ait
voulu que le mesme jour qui lui a fait cognoistre ma faute, serve pour
la vanger et pour me punir ; je vous conjure donc de ne vous opposer
plus au desir que j’en ay. Que s’il vous reste dans l’ame quelque
petite marque de la bonne volonté qu’autrefois vous m’avez
tesmoignée, je vous conjure de m’en donner cette derniere
preuve. Dittes à cette belle ingratte, (car vous la verrez sans
doute dans une joye nom-pareille, à cause du malheur qui m’est
arrivé,) que je n’ose pas m’affliger de mon trespas, de crainte
que ma douleur fust un legitime suject pour provoquer la sienne ;
assurez-la que de toutes les faveurs qu’elle m’a jamais faites je tiens
cette-cy pour la plus grande, puisqu’il Iuy a plu de me delivrer en un
moment, de tous les ennuis qu’elle estoit capable de me faire souffrir.
Je ne croy pas qu’apres ma mort il reste à cette belle fille de
la colere contre moy ; que si par malheur son esprit n’estoit pas assez
vangé, par pitié faites qu’elle me pardonne le surplus de
mon crime. Je voudrois bien en faire moy-mesme la penitence, mais n’en
ayant pas le temps, et ne la pouvant mieux satisfaire que par la perte
de ma vie, dites-luy, belle nymphe, que je la vay finir pour l’amour
d’elle, et que, comme il n’y avoit qu’elle pour qui je voulusse vivre,
aussi n’y avoit-il qu’elle, qui me pust faire resoudre à mourir.
Belles bergeres, j’avoue que j’ay ouy tout cela sans luy rien [268/269]
dire, car mon cœur s’est tellement attendry, que je n’ay plus
pensé qu’à seicher les larmes qui commençoient
à me mouiller le visage ; de sorte qu’au mesme temps que j’ay
voulu ouvrir la bouche pour luy dire quelque chose : Mais, a-t’il
continué, c’est trop languir dans un si beau dessein, c’est trop
resister à la volonté d’Astrée, qui auroit un
nouveau suject de me condamner, si elle estoit advertie du retardement
que j’apporte au plaisir qu’elle recevra de ma mort : Adieu, belle
nymphe, adieu sage Leonide, ne soyez pas comme Astrée,
insensible aux traicts de la compassion, et permettez, je vous supplie,
que je desrobe un baiser à vostre main, pour assurance que vous
en obtiendrez un de cette bergere, ou pour le moins que vous prendrez
la peine de le luy demander, pour une marque de la volonté
qu’elle aura d’oublier toutes mes offenses.
A ce mot, ô dieux ! je meurs quand j’y pense, il a pris ma main,
et l’ayant portée à sa bouche jusqu’à trois fois,
il s’en est eschappé, et s’est mis à courir avec tant de
force, qu’encore que je me sois hastée de le suivre, je l’ay
perdu de veue en fort peu de temps. Cet accident a failly à me
faire enrager, je ne sçavois à quoy me resoudre, j’estois
hors d’esperance de le rencontrer, et cependant je ne pouvois
comprendre comme je pourrois obtenir sur moy de m’en revenir sans luy.
Enfin dans cette confusion de pensées, tantost apprehendant le
mal qui luy pouvoit arriver, et quelquefois blasmant vostre rigueur un
peu trop soudaine, j’ay veu que le jour alloit finir, et ne jugeant pas
qu’il fust desormais possible de remedier à ce malheur, je suis
revenue sur mes pas, appellant, de temps en temps Alexis et Celadon ;
mais n’ayant ouy personne qui ait daigné respondre à ma
voix, ma douleur en est devenue presque insupportable, et a peint
dessus mon visage les couleurs de mort que vous y avez
remarquées sans doubte, quand je suis arrivée aupres de
vous.
Tel fut le discours de Leonide, qui mit de si estranges frayeurs dans
l’esprit d’Astrée, qu’à peine qu’elle n’en perdist le
jugement. Pour ce coup son œil ne s’ouvrit pas aux larmes, car son cœur
estoit tellement oppressé de la douleur qu’elle ressentoit,
qu’il luy fust impossible de pleurer, mais en eschange ses sanglots
sortirent avec tant de violence, qu’ils luy osterent entierement la
liberté de la parole. Phillis qui cognoissoit l’humeur de sa
compagne, et qui craignoit que cette derniere nouvelle du desespoir de
Celadon, achevast de la desesperer elle-mesme, resolue d’y apporter
quelque [269/270] sorte de remede : Belle nymphe, dit-elle, s’adressant
à Leonide, puisque Lycidas est en campagne, je m’assure qu’il
remediera à tous ces desordres, et qu’il ne reviendra pas sans
l’avoir guery, ou sans avoir pour le moins pris sa bonne part des
desplaisirs de mon frere : Helas ! dit Astrée, pouvant à
peine hausser la voix, helas ! ma sœur, il est bien à craindre
que la fureur de Celadon previenne le secours de Lycidas, ou que le
desespoir de l’un surmontant les persuasions de l’autre, ne l’attire
dans le mesme precipice, ou peut-estre il s’est desja jetté, et
en ce cas je serois doublement criminelle, ayant commis deux homicides
en la personne de Celadon, et pour avoir fait aller ma vengeance
jusques sur l’innocence de Lycidas.
A ce mot Leonide se levant, et prenant Astrée par la main : Il
est vray, luy dit-elle, que je ne sçaurois excuser vostre
cruauté car sans mentir, elle a esté trop extraordinaire.
Mais puisque vous n’estes pas maintenant en estat d’y remedier, je suis
d’advis que nous ne parlions de cet accident, qu’à ceux qui
seront capables de nous y servir. Diane, Astrée et Phillis
l’ayans treuvé à propos toutes quatre, reprindrent le
chemin de la maison, et y arriverent au mesme temps qu’Adamas achevoit
de conclure les articles du mariage de Paris, dont les conditions ne
furent pas si secrettes que quelques-uns de ses domestiques n’en
apprinssent la verité, qui, se la redisans entr’eux, furent
cause que le bruit s’en espandit jusques hors de la maison, et
delà presque par tous les hameaux voisins.
Bellinde n’apperceut pas plustost Diane, qu’elle l’appella, et luy
rendit compte de ce qu’elle venoit d’arrester avec le Druide ; de quoy
cette bergere fut si surprise, quelques advertissements que sa mere luy
en eust donnez, qu’elle en faillit à esvanouyr ; toutefois luy
restant quelque lumiere de ce jugement, qui la rendoit si
avisée, et si considerable par dessus toutes les bergeres de
Forests, elle dissimula sa douleur le mieux qu’elle put, et s’adressant
à Bellinde : Mais, madame, luy dit-elle, il me semble que cecy
est un peu bien precipité ! – Ma fille, luy respondit Bellinde,
une bonne action ne peut jamais estre faite trop tost, et d’ailleurs je
ne sçaurois faire icy beaucoup de sejour, puisque vous
sçavez bien que ma condition m’appelle autre-part, c’est
pourquoy dés ce soir il faut que ce mariage s’acheve. Disant
cela, elle se retira dans sa chambre pour faire quelque priere aux
dieux, de faveur de cet hymenée, et laissant Diane seule, Amour
sçait [270/271] de combien de soucis son ame fut
travaillée ! En cet instant elle voulut resortir de la maison,
peut-estre pour faire quelque action desesperée ; mais Phillis
qui estoit aussi restée seule, parce qu’Adamas parloit à
Leonide et à Astrée, courut à elle, et se mit
à l’entretenir. Diane qui n’eust pu cacher son desplaisir, quand
elle eust esté la plus artificieuse fille du monde, et qui vid
outre cela qu’elle pouvoit confidemment le communiquer à sa
compagne ; elle commença de luy en faire le discours, mais
accompagné de tant de souspirs et de larmes, que Phillis en fut
veritablement touchée, et s’estonna de la contrainte dont
Bellinde tyrannisoit sa volonté.
Cependant Adamas s’alloit informant de la negotiation de Leonide, et
si-tost qu’il en eut appris le succez : O dieux ! s’escria-t’il,
qu’avez-vous fait ? Astrée, vous allez estre cause de la perte
du plus aymable et du plus fidelle berger qui ait jamais habité
sur les rives de Lignon. – Mon pere, luy respondit Astrée, nous
serons bien-tost quittes luy et moy, car si je suis cause de sa mort,
il ne sera pas long-temps sans se pouvoir vanter d’avoir esté
l’autheur de la mienne ; il me fasche seulement dequoy la façon
dont il a traitté avecque moy, m’empesche de mourir avec
honneur, car je crains qu’il me reste tousjours un blasme de luy avoir
permis des choses, ausquelles il n’eut jamais aspiré, s’il
n’eust manqué d’amour et de discretion. – Ma fille, reprit
Adamas, souvenez-vous que ces deux deffauts dont vous l’accusez, sont
les deux perfections qui luy devoient faire esperer de vous un
traittement bien plus doux que celuy qu’il en a receu. Jamais il n’a
failly ny contre le respect, ny contre l’amour, et si vous
sçaviez bien quelles ont esté les actions de sa vie, vous
en jugeriez sans doubte comme moy. – Je n’ay gardé, mon pere,
repliqua la bergere, de sçavoir ce qu’il a fait depuis qu’il se
jetta dans Lignon, car n’ayant jamais creu qu’il eust eschappé
de ce peril, je me suis souvenue de luy, seulement comme d’une personne
que j’avois estimée, et pour qui j’avois eu une meilleure
inclination que ne le requeroit la hayne qui estoit entre nos peres. –
Et bien ! luy dit le Druide, je vous en instruiray aussi-tost que
j’auray commandé à quelqu’un de le suivre. – Lycidas,
adjousta Astrée, est desja party pour cela. – Il suffit donc,
reprit le Druide, car ce berger a assez d’esprit et d’affection pour ne
rien oublier de tout ce qui peut estre necessaire à cette
recherche.
Disant cela, il prit Astrée par la main, et l’ayant menée
en un [271/272] coing de la sale, il commanda à Leonide d’aller
entretenir Diane et Phillis et puis commença son discours en
cette sorte : J’ay à vous dire, ma chere fille, tant de choses
de la passion de ce berger, que quand vous n’auriez jamais eu d’autres
preuves de son amour que celles que je vous donneray, vous seriez
obligée à l’aymer plus que tout le reste des hommes. Vous
croyez qu’il a manqué d’amour et de discretion, mais dans le
recit que je vous feray, vous remarquerez de si estranges tesmoignages
de l’un et de l’autre, que vous admirerez sa constance, et vous
estonnerez de sa vertu. Il ne faut pas, Astrée, que vous vous
imaginiez desormais que je ne sçache jusqu’aux moindres accidens
de vostre vie ; j’en ai esté instruit par celuy-là mesme
qui les a causez et ressentis, et qui pour rien du monde ne m’eust
voulu mentir d’une seule parole. Et afin que vous ne vous estonniez pas
dequoy j’ay esté si soigneux de sa conservation ; il faut que
vous sçachiez que les dieux ont attaché le repos de ma
vieillesse à celuy dont ce berger doit jouyr, et que l’estat de
mes vieilles années doit estre tel que je le procureray à
Celadon. Jugez si je n’ay pas bien du suject de me plaindre de vous,
maintenant que vous avez destruit mes esperances, et que soubs un
pretexte d’honneur où vous vous estes fondée un peu trop
scrupuleusement, vous m’avez mis en estat de n’avoir jamais aucun
contentement au monde ! Toutefois, continua-t’il, je n’ose pas
desesperer de leur bonté, de peur de me rendre indigne de leurs
graces, et c’est pour cela que je recevray favorablement, quoy que ce
soit qu’ils m’envoyent, estant du tout resigné à leur
volonté. Mais afin que vous n’accusiez pas Celadon d’avoir
esté en quelque sorte complice des malheurs qui me pourroient
arriver, et qu’au contraire c’est à vostre rigueur qu’on en
pourroit imputer toute la faute, je vay vous apprendre sa vie depuis le
moment que vous le bannistes d’aupres de vous.
Vous sçavez bien, Astrée, qu’à cet instant il
s’alla precipiter dans Lignon, mais il ne s’y noya pas pourtant, car le
courant de l’eau l’ayant jetté de l’autre costé sur le
sable, il y fut secouru par Galatheé, Silvie et Leonide, qui
l’emmenerent secrettement dans le Palais d’lsoure.
Alors il se mit à luy raconter la passion que Galathée
eut pour luy, les regrets que fit Celadon, apres qu’elle luy eut fait
desrober ses lettres, sa contrainte, ne sçachant de quelle
façon il pourroit refuser les offres de la Nymphe, sa maladie,
ses recheutes, et enfin sa sortie soubs l’habit et soubs le nom de
Lucinde. En suitte de [272/273] cela, il luy dit la vie qu’il avoit
commencée dans sa caverne, les inventions dont Leonide se servit
pour l’en retirer, les occupations qu’il eut en dressant ce Temple
à la Déesse Astrée, les difficultez qu’il avoit
faites de permettre qu’on fist une copie du portraict qu’il avoit
d’elle, les ravissements qu’il eut ce matin là qu’elle luy vint
bastir un vain tombeau, en la compagnie de tous les bergers et de
toutes les bergeres de Lignon ; et enfin par quel moyen il l’avoit fait
consentir à se laisser voir soubs l’habit d’Alexis.
Or, dit Adamas, en continuant, vous sçavez mieux que moy tout ce
qui est arrivé depuis. Mais afin que vous ne soyez plus en
colere dequoy vous luy avez permis tant de privautez, je vous apprends,
que ce qu’un autre eust tenu pour faveur, il le recevoit comme un
supplice, et que je l’en ay veu si souvent affligé, que j’ay
desiré mille fois que vous n’eussiez point tant d’affection que
vous en tesmoigniez. Et de fait, Astrée, si vous prenez la peine
d’y repenser, vous treuverez que vous avez presque tousjours
commencé de le caresser et de le baiser, car je sçay bien
assurément qu’il eust mieux aymé mourir que
l’entreprendre, et que mesme il s’en fust defendu s’il n’eust eu peur
de vous faire soupçonner quelque chose de son desguisement.
Voylà, ma fille, quelle a esté la vie de vostre Celadon,
duquel vous avez si ardemment desiré la possession, et de
laquelle vous avez tenu si peu de compte, quand il vous a esté
permis de l’obtenir ; que si le Ciel permettoit que Lycidas nous le
ramenast, promettez-moy que vous luy ferez bon visage, et que vous
oublierez toutes les injures que vous croyez qu’il a commises contre
vous.
Astrée qui n’avoit pas perdu un seul mot de tout le discours du
Druide, et qui dans la consideration de tant de succez s’estoit
confirmée en la creance que son berger estoit
véritablement innocent : Mon pere, luy dit-elle, s’il arrive que
Lycidas me ramene Celadon, ce que je ne dois pas attendre,
sçachant combien il est prompt en toutes ses resolutions, je
vous promets que je vivray avec luy comme vous me l’ordonnerez, et
qu’à la moindre marque que j’auray de son repentir, je seray
bien aise de luy faire cognoistre que, quelque rigueur dont j’aye
usé envers luy, je n’ay jamais manqué d’amitié, ny
de cognoissance de ce que je doibs à ses services.
A ce mot Adamas l’ayant baisée au front, l’emmena où
estoient Leonide, Phillis et Diane, et s’en alla dans la chambre de
Bellinde, pour la conjurer de remettre les nopces de Paris jusqu’au
lende-[273/274]main, qu’il croyoit n’avoir plus aucun suject de
s’affliger pour l’esperance qu’il avoit d’apprendre des nouvelles
d’Alexis. A quoy Bellinde ayant consenty, Diane en fut incontinent
advertie, qui voyant son malheur encore esloigné d’une nuict,
diminua un peu de l’extreme affliction dont elle estoit saisie.
Cette journée se passa de la sorte dans la maison d’Adamas,
cependant que dans Marcilly Amour faisoit naistre des effects bien
contraires ; pour ce coup les forests et les bocages perdirent la
douceur qu’ils souloient faire gouster à leurs habitans, et la
ville en eschange se despouilla de toutes les horreurs que la crainte
et les armes y avoient fait regner depuis le commencement de la
rebellion de Polemas. Amasis s’alloit tous les jours confirmant dans
l’esperance d’obtenir bien tost une paix entiere ; Sigismond estoit
ravy par les charmes qu’il remarquoit sur le visage et dans la bonne
volonté de Dorinde, et Rosileon assuré de la constance et
de l’amour de Rosanire, ne respiroit que son depart, pour aller jouyr
des faveurs, qu’elle ne luy pouvoit accorder qu’en la presence
d’Argyre. Damon estoit sur le poinct d’achever son mariage avecque
Madonte, qui croyoit bien devoir ce gage de son amour aux merites et
à la valeur de son Chevalier ; et Alcidon n’ayant plus rien
à combattre dans l’esprit de Daphnide, n’attendoit que le
desenchantement de la fontaine pour consommer le sien. Ligdamon et
Silvie estoient aussi en tres-bonne intelligence.
Mais parmy toutes ces felicitez celle de Lindamor pouvoit passer pour
extreme. Ce chevalier, resolu de suivre les conseils que le Druide luy
avoit donnez, ne fut pas plustost hors du lict, qu’il s’en alla dans la
chambre de Sigismond, et y ayant treuvé Rosileon, qui estoit
venu faire une partie avecque luy pour aller à la chasse, fut
bien aise d’avoir treuvé cette occasion de les entretenir
cependant qu’ils seroient ensemble. Ainsi apres leur avoir donné
le bon jour, et les avoir assurez qu’il les accompagneroit, pour leur
montrer les lieux les plus propres à leur faire avoir du plaisir
: Mais, Seigneurs, leur dit-il, en sousriant, si j’ay l’honneur de vous
servir en cette chasse, ne dois-je pas esperer que vous me favoriserez
en celle que je poursuis il y a si long-temps ? Sigismond qui entendit
presque ce qu’il vouloit dire, car Dorinde luy avoit raconté
quelques particularitez de l’amour de ce chevalier : Pour ce qui me
regarde, luy respondit-il, vous ne devez nullement doubter que je ne
vous serve, et que je ne vous assiste de tout mon pouvoir, pourveu que
je sçache de quelle façon je [274/275] m’y dois
gouverner. – De moy, adjousta incontinent Rosileon, je ne pense pas que
Lindamor osast doubter, car il sçait bien jusqu’à quel
poinct je l’estime. – Seigneurs, reprit Lindamor, l’assurance que vous
me donnez de vostre bonne volonté, m’est trop avantageuse pour
ne la cherir pas comme mon souverain bien, je prendray donc tantost la
hardiesse de vous en entretenir, afin que vous puissiez juger s’il sera
juste que j’obtienne le secours que je vous veux demander. – Si je ne
me trompe, dit Sigismond, nous aurons bien à cette heure le
loisir d’en dire quelque chose, car je ne pense pas que nous puissions
voir la Nymphe qu’il ne soit un peu plus tard. – Ce n’a pas esté
pourtant, reprit Lindamor, le principal suject qui m’a amené,
puisque je n’ay eu d’autre consideration que celle de vous venir rendre
mon devoir ; toutefois, puisque vous desirez que je profite de ce peu
de temps, et que vous disant les actions de ma vie les plus
cachées, je vous fasse cognoistre des pensées dont mon
ame s’est nourrie depuis deux ou trois ans ; je vous supplie de ne me
condamner pas de temerité, si j’ay osé porter mon
ambition plus haut que mon merite et ma naissance ne me devoient faire
aspirer, mais de croire plustost que ç’a esté un effect
de la puissance de Galathée, qui me desrobant la raison, ne m’a
pas mesme laissé du jugement ce qu’il m’en falloit, pour
cognoistre que je ne suis nullement digne d’elle.
Je vous diray donc, seigneurs, qu’à ce matin Adamas ayant pris
la peine de venir dans ma chambre, et comme charitable et officieux
amy, m’ayant proposé quelques expedients pour me rendre plus
facile la possession de cette belle Nymphe, il n’en a point
treuvé de plus doux ny de plus necessaire que vostre faveur, sur
laquelle il a fondé tout l’establissement de ma fortune : Car
m’a-t’il dit, s’il est vray que ces Princes ayent de la bonne
volonté pour vous, et qu’ils en fassent la recherche aupres de
la Nymphe, il est certain que dans le souvenir qu’elle aura des faveurs
dont ils l’ont si estroittement obligée, il est presque
impossible qu’elle leur refuse quoy que ce soit qu’ils luy puissent
demander. Voyla donc, seigneurs, quel a esté son avis, que je me
suis resolu de suivre, sans penser que c’estoit en moy une imprudence,
de ne juger pas, que quelque grande que soit la necessité que
j’ay de vostre assistance, je ne devois jamais entreprendre de vous
importuner. Toutefois, puisque je l’ay osé, et que les offres
que vous m’avez faites me permettent d’esperer que vous me ferez
l’honneur de vous employer pour moy, je vous diray librement que ce qui
me doit arriver de bien ou de mal dans le succez de ma vie, ne depend
desormais que de l’octroy ou du refus d’Amasis, sur la priere que vous
luy ferez de me donner la possession de Galathée. Et afin que
vous ne croyiez pas que vous ayez à vaincre d’autres volontez
que celles de cette grande Nymphe, bien que ce soit en moy un peu trop
de vanité, je vous confesseray que l’amitié de celle que
je recherche ne m’a jamais laissé douter qu’elle ne fust bien
aise d’y consentir.
A ce mot Lindamor se mit à leur raconter quelques marques de la
bonne volonté de Galatée, et apres leur en avoir dit les
plus remarquables accidens : Genereux Lindamor, reprit Rosileon, vous
ne devriez faire parler en vostre faveur que les qualitez qu’on
remarque dans vostre courage et dans vostre vertu ; elles seules vous
peuvent faire acquerir des empires, puisqu’elles vous en donnent le
merite, toutefois je veux bien me charger de cette commission avec
Sigismond et Godomar, qui pourront sans doute vous y servir mieux que
moy, afin que j’aye au moins la gloire d’avoir contribué quelque
chose à vostre contentement. – Il est tres vray, respondit
Sigismond, que je ne croy pas que mon frere et moy luy soyons
entierement inutiles, mais je n’avoueray pas que nous y puissions plus
que vous, à qui Amasis est extremement redevable. – Quoy que
c’en soit, adjousta Godomar, nous devons cet office à la valeur
de Lindamor, et je suis d’avis qu’à la premiere commodité
que nous en rencontrerons, nous sçachions la volonté
d’Amasis, qui sera, sans doute, portée à luy donner cette
recompense pour les services qu’elle en a receus.
Lindamor les ayant conjurez de s’en souvenir, les accompagna dans la
chambre de la Nymphe, ou Rosanire, Galatée, Daphnide, Madonte,
Silvie et les autres, s’estoient desja rendues, et puis tous ensemble
s’en allerent au Temple, et y demeurerent jusqu’à l’heure du
disner, apres lequel Amasis fut bien aise d’aller à la campagne,
et de donner à ses hostes le plaisir de la chasse pour les
divertir plus agreablement.
D’autre costé, Clotilde desirant ne perdre point de temps, de
peur que quelqu’un divertist Gondebaut du desir qu’il avoit desja en
quelque façon conceu, et luy fit oublier ce qu’il avoit promis
en faveur de Sigismond, elle s’en alla dans le Cabinet du Roy pour
achever de le vaincre. Elle le trouva qu’il avoit dans la main la
lettre du Prince, tesmoignant toutefois en son visage qu’il n’avoit pas
l’esprit bien satisfait ; elle luy dit donc en le surprenant : [276/277]
Seigneur, n’y pensez plus, il s’en faut tenir à la promesse
qu’il vous a pleu me faire tantost, et ne souffrir plus que
l’esloignement de Sigismond et de Godomar vous accuse d’estre mauvais
pere, ou leur donne le blasme d’estre de mauvais enfans. – Je vous
jure, Clotilde, luy respondit le Roy, que vous avez deviné ma
pensée, et qu’il est vray que je resvois maintenant sur ce
suject, mais je n’y trouve pas tout à fait mon compte, car
enfin, que deviendra Dorinde ? Si je consents qu’elle revienne, c’est
sans doute que Sigismond continuera ses folies, et que j’auray le
regret d’en estre tesmoing. Si elle demeure pres d’Amasis, je crains
que....
A ce mot, il se teut, branlant la teste deux ou trois fois, et faisant
un grand souspir. Mais Clotilde qui se douta bien qu’il voulait dire
qu’il craignoit que cette absence luy fust insupportable, ne voulut pas
toutefois en faire semblant. Feignant donc le mieux qu’elle put :
Seigneur, reprit-elle, quand elle demeurera pres d’Amasis, vous ne
devez pas douter que nous ne trouvions bien des inventions pour guerir
l’esprit de Sigismond, de la passion qu’il a pour elle. Consentez
seulement qu’elle vive aupres de cette sage Nymphe, et commandez que
vos enfants se retirent, car l’absence, qui est un excellent remede
contre les blessures d’Amour, ne sera pas le seul que nous y
emploierons.
Gondebaut se mit à sousrire de la pensée de Clotilde, ne
croyant pas qu’elle eust deviné la sienne ; et cette jeune
Princesse recognoissant bien qu’il se falloit servir de cette occasion,
puis qu’il estoit en bonne humeur : Mon Dieu ! dit-elle, qu’il me tarde
que je ne revoye Sigismond pour luy reprocher sa lascheté, et
pour lui montrer combien peu de soing il a de son honneur, s’estant
engagé si inconsiderément à aymer une personne qui
n’approche, ny de son merite, ny de sa qualité. – Ah ! dit le
Roy avec un profond souspir, croyez-moy, Clotilde, que ce n’est pas
sans raison qu’on peint Amour aveugle ; car, et je le dis du plus pur
de mon ame, il nous rend aveugles nous-mesmes, et trouble si fort
nostre jugement, qu’il nous oste le moyen de considerer autre chose que
nostre propre plaisir. Disant cela il commença de se promener,
et Clotilde craignant de resveiller en luy cette passion, qui sembloit
s’estre assoupie par l’esloignement de Dorinde : Mais enfin, seigneur,
luy dit-elle, ne vous plaist-il pas qu’Amasis jouysse de la paix que
nos Princes vous demandent pour elle ? Tout votre peuple redoute cette
guerre ; et quant à moy, je ne croy pas qu’elle vous fust
avantageuse, puis qu’elle a esté commencée sur un si
[277/278] foible subject. – Quand je feray la paix avec Amasis,
respondit Gondebaut, Dorinde ne la fera pas avecque moy. Clotilde qui
lisoit dans son cœur, et qui voyoit bien que tout cela n’estoit qu’un
discours que la passion luy faisoit tenir, feignant de n’entendre pas
bien ce qu’il vouloit dire : Seigneur, adjousta-t’elle, je pense que
vous luy pardonnerez, car elle est indigne de vostre colere.
A ce mot Gondebaut eut la bouche ouverte pour dire qu’elle n’estoit pas
indigne de son amour ; toutefois ne luy voulant pas tesmoigner qu’il
eust encore quelques sentiments à l’avantage de Dorinde, il
changea de discours, et se tournant à Clotilde : Puis que vous
desirez, luy dit-il, le retour de Sigismond et de Godomar, je veux bien
vous montrer que j’ayme vostre contentement, et que je veux oublier
leur faute. Faites donc, continua-t’il, que je donne à Ligonias
la responce qu’il attend, et laissez-moy un peu de loisir pour faire sa
depesche.
Clotilde alors s’estant jettée entre ses bras, et l’ayant
baisé, sortit du cabinet, et envoya incontinent querir Ligonias,
avec lequel elle s’entretint dans la chambre, cependant que Gondebaut
escrivoit. Aussi-tost qu’elle jugea que le Roy pouvoit avoir
achevé, elle entra avecque luy, et Gondebaut l’ayant fait
approcher : Chevalier, luy dit-il, je vous remets entre les mains un
entier pouvoir de traiter la paix avec Amasis. Vous ne lui direz point
qu’il y ait d’autres considerations qui m’y poussent, que la
cognoissance que j’ay de ce qu’elle vaut. Assurez-luy que, si le
mauvais dessein de Polemas m’eut esté bien cognu, je n’eusse pas
favorisé sa perfidie, car l’injustice ne me plut jamais.
Voylà, continua-t’il, une lettre pour Sigismond, dites à
ce fils que je luy pardonne, et que je luy commande de laisser
là Dorinde, et de me ramener Godomar. Disant cela, il permit que
Ligonias luy baisast la main ; et le Roy l’ayant embrassé, pour
un tesmoignage de l’estime qu’il faisoit de luy, il luy donna
congé de partir, apres avoir commandé à seize des
plus braves chevaliers de la Cour de l’accompagner en son voyage.
Ligonias prit un billet de Clotilde, et receut ses commandements, non
pas sans voir verser à cette jeune Princesse des larmes de joye,
pour le bon succez qu’elle voyoit prendre aux affaires d’Amasis, et
pour l’esperance qu’elle avoit de revoir bien-tost Sigismond et
Godomar, pour qui elle avoit une inclination d’autant plus entiere,
qu’estoit feinte celle qu’elle tesmoignoit à Gondebaut. Apres
quoy il partit, resolu de faire la plus grande diligence qu’il luy
seroit possible. [278/279]