Et de fait Ligonias se hasta si bien que n’ayant cessé de
marcher durant la plus grande partie de la nuict, il arriva le
lendemain à Marcilly devant qu’Amasis fust levée. Il s’en
alla d’abord au quartier de Sigismond, et l’ayant trouvé hors du
lict, apres l’avoir salué, il luy presenta la lettre de
Gondebaut. Au commencement Sigismond n’osa pas luy demander quel avoit
esté le succez de sa commission, de crainte d’en apprendre
quelque mauvaise nouvelle ; mais enfin l’ayant embrassé, et
lisant sur son visage des traits qui panchoient plus du costé de
la joye que de la douleur : Et bien ! Ligonias, luy dit-il, qu’a resolu
le Roy des Bourguignons ?
De vous
r’avoir, seigneur, luy respondit le chevalier, à quelque prix
que ce soit.
Je le
croy, adjousta le Prince, mais quelles armes a-t’il resolu d’y
employer, celles de sa colere ou de sa bonté ?
Ligonias
alors en sousriant : Seigneur, luy dit-il, il s’est servy de celles qui
sont plus convenables à la qualité que la Nature luy a
donnée, il vous r’appelle par mille assurances d’oublier
l’offence qu’il croit avoir receue de vous, et promet de vivre avec
Amasis comme vous l’ordonnerez, et comme je le resoudray, en vertu du
pouvoir que j’en ay de luy.
Voylà,
repliqua Sigismond, les plus agreables nouvelles que je pouvois
apprendre, et vostre commission a eu le mesme succez que nous en
attendions, cognoissant le merite de celuy qui la devoit executer.
Mais, adjousta-t’il, ne vous a-t’il point parlé de Dorinde ?
Ç’a
esté, respondit Ligonias, un des plus expres commandements qu’il
m’a faits ; car enfin il desire que vous la laissiez icy, et que
[279/280] vous luy rameniez Godomar.
En
cela, dit Sigismond, il a parfaitement suivy ma pensée, car
j’estois bien resolu de ne l’aller plus exposer à la mercy de sa
passion, et je suis bien aise qu’il m’ait fait un commandement, auquel
il me soit si facile d’obeyr. Disant cela, il ouvrit la lettre que le
Roy luy escrivoit, et vid qu’elle estoit telle.
La pitié, qui fait tomber la foudre de la main des dieux, est
celle qui me desarme de tous les traits que ma colere avoit assemblez
four vous destruire ; vostre repentir Va fait naistre en moy, et vostre
lettre qui me demande la paix pour Amasis, ne m’a pas si peu
touché, que je ne me sois disposé à me’souvenir
que j’estois vostre pere, et à oublier que j’estois son ennemy.
Ma haine envers elle ri estoit pas si juste que mon ressentiment envers
vous, et pourtant je me deporte esgallement de l’un et de l’autre, afin
que m’en ayant plus d’obligation, vous commenciez à vous
resoudre à une plus grande recognoissance. Celle qu’aujourd’huy
je desire de vous, c’est vostre retour, par lequel vous ne vous
remettrez pas plustost dans le devoir où la Nature vous oblige,
que vous esprouverez que je ne veux, plus sortir des termes que me
prescrit l’affection que j’ay pour mon sang. Faites donc que vostre
presence me rende celle de Godomar, et vivez desormais en sorte, que je
ne puisse plus douter que vous n’ayez oublié pour l’amour de moy
la cause de nostre mauvaise intelligence. Adieu.
La lecture de cette lettre frappa Sigismond droit au cœur, et luy fit
bien, cognoistre, qu.e de quelque fureur qu’un pere soit animé
contre,ses enfans, il est difficile qu’il oublie le devoir que la
Nature exige de son affection. Il se repentit donc en quelque sorte de
luy avoir desplu ; mais quand il vint à considerer le bien qui
en estoit reussi, il creut assurément que ç’avoit
esté, une providence des dieux, et se resjouit d’avoir,
acheté, à ce prix-là, le repos de deux Princesses
telles qu’estoient Amasis et Galathée.[280/281]
Il estoit encore dans cette pensée, quand il ouvrit le billet de
Clotilde, et ayant leu dedans, les prières qu’elle luy faisoit
de haster son retour, et la joye qu’elle tesmoignoit pour la victoire
qu’il avoit emportée, il en fut extrêmement satisfait, et
resolut en luy-mesme, de luy donner le contentement qu’elle demandoit.
Enfin, apres quelques discours qu’il tint à Ligonias sur le
sujet de Clotilde : Mais, continua-t’il, sans nous amuser icy plus
long-temps, je suis d’advis que nous allions treuver Rosileon. Mon
frere est allé desja dans sa chambre, et nous leur ferons part
de la bonne nouvelle que vous nous avez apportée.
– Allons,
seigneur, res-pondit Ligonias, où il vous plaira, pourveu que
nous ne perdions pas le temps d’en adyertir la Nymphe, car je ne
voudrois, pour rien au monde, luy desrober un seul moment du plaisir
qu’elle en recevra.
Avec semblables discours, Sigismond acheva de s’habiller, et ayant sceu
qui estoient les chevaliers que Gondebaut luy avoit donnez pour
l’accompagner, il les fit appeller, et leur fit toutes sortes de
caresses. Apres cela ils sortirent, mais soudain qu’ils furent entrez
dans la chambre de Rosileon, luy et Godomar coururent embrasser
Ligonias, et s’estonnans de la diligence qu’il avoit faitte, luy
demanderent les mesmes choses dont Sigismond avoit esté
pleinement informé : à quoy le Chevalier ayant satisfait
: Et afin, dit Sigismond, que vous voyez les preuves que j’ay receues
de la clemence du Roy, voilà, continua-t’il, montrant sa lettre
à Rosileon, ee qu’il m’en escrit. Ce prince alors l’ayant leue:
C’est vrayment à ce coup, dit-il, qu’Amasis a du suject de se
resjouir, et de croire que son repos sera desormais appuyé sur
des fondements que l’on ne sçauroit esbranler.
– J’en
ressens, dit Godomar, une si grande joye, que je veux compter ce jour
pour l’un des plus heureux de ma vie.
– Elle
sera sans doute commune à tout le monde, dit Sigismond, mais je
croy bien que Lindamor en aura la meilleure part.
Comme ils estoient dans ce discours, ils sceurent qu’on pouvoit voir la
Nymphe. Godomar donc demeura avec Ligonias, et Sigismond et Rosileon
luy allerent donner le bonjour, et luy annoncer l’heureux retour de ce
chevalier ; dequoy Amasis fut si contente, que l’on, jugea bien que
c’estoit de là qu’elle attendoit presque tout le repos de sa
vie. Mais parce qu’il falloit recevoir. Ligonias, comme, un homme
envoyé de la part du Roy des Bourguignons, et pour traitter une
paix si solemnelle, soudain que Rosanire, Galathée, [281/282]
Madonte, Dorinde, Daphnide, Silvie, et les antres furent
arrivées dans sa chambre, elle descendit clans la salle, et
s’appresta pour donner audience à cet agreable ambassadeur.
Godomar en fut incontinent adverty. Se disposant donc à luy
mener Ligonias, il fit aller devant, les seize chevaliers de Gondebaut,
qui après avoir fait la reverence à la Nymphe;
s’ouvrirent en haye, et firent place à Godomar, qui ne quitta
jamais la main du chevalier, qu’il ne l’eust conduit jusqu’aupres
d’Amasis. La Nymphe s’avança deux ou trois pas pour le recevoir,
et le chevalier ayant mis un genouil en terre, puis s’estant
levé à la priere de la Nymphe : Madame, luy dit-il,
Gondebaut, le Roy des Bourguignons consent à la paix que vous
avez desirée, il veut qu’elle soit desormais si forte et si
entiere, qu’elle ne puisse estre rompue, sans que celuy qui
l’enfreindra soit coupable de la peine que peut meriter le crime d’une
foy violée. Il ne commença cette guerre qu’à la
sollicitation de Polemas, qui luy cachant la perfidie qu’il commettoit,
implora ses armes soubs pretexte de les occuper legitimement. Depuis
ayant sceu le chastiment qui a suivy la faute de ce subject rebelle, il
a resolu que la fin de sa vie seroit la fin de vos dissentions, et
qu’au lieu d’entreprendre jamais de vous nuire, il vivra avecque vous,
non plus comme ennemy, mais comme voisin et amy confederé.
A ce mot Ligonias se teut, et Amasis luy respondit : J’accepte avecque
joye la faveur que Gondebaut me fait, je tiendray tousjours à
beaucoup de gloire de luy rendre ce que je dois à son merite et
à sa qualité, et quand il me fera l’honneur de vivre bien
avecque moy, je luy tesmoigneray que je cheris son amitié comme
l’un des principaux soustiens de mon Estat.
Disant cela, elle osta son gand, et ayant mis sa main sur celle de
Ligonias : Voicy, continua-t’elle, le premier symbole de cette foy, que
je jure en presence des dieux et des hommes de ne fausser jamais.
Ligonias ayant juré la mesme chose : Cettui-cy, adjousta-t’elle,
prenant un des tronçons du javelot rompu, (car elle l’avoit fait
garder.soigneusement,) et donnant l’autre au chevalier, sera la
derniere marque de nostre reunion. Disant cela, elle attacha les deux
tronçons l’un contre l’autre, et puis en continuant : Et afin,
dit-elle, qu’il serve de presage pour marquer à l’advenir
l’inviolable pureté de cette paix, il sera consumé par le
plus pur de tous les elements. A ce mot, en presence de toute la
compagnie, elle le jetta dans un feu qu’elle fit allumer expres.
[282/283]
Cette ceremonie ne fut pas plustost achevée, qu’Amasis la fit
publier, et le peuple ravy d’une si bonne nouvelle, dressa des feux de
joye par tous les carrefours, où chascun se mit à danser
en signe de resjouyssance.
Adamas en fut incontinent adverty par un chevalier que la Nymphe luy
envoya, et bien que la joye qu’il en ressentit fut très-grande,
il luy fascha pourtant de voir que ce plaisir fust troublé par
les malheurs, qui le jour devant estoient arrivez dans sa maison. La
prosperité d’Amasis luy estoit extremement chere, mais la
disgrace de Celadon l’affligeoit infiniment. Il voyoit bien que le
devoir l’appeloit aupres de la Nymphe, pour se resjouyr avec elle de
cette nouvelle paix, mais l’interest qu’il avoit pour ce berger estoit
une chaisne qui le retenoit dans sa maison. Ainsi ne pouvant quitter le
soing qu’il falloit qu’il eust pour le repos de Celadon, il fit
supplier Amasis de ne treuver pas mauvais qu’il achevast quelques
affaires qui luy estoient survenues, et dont il iroit luy rendre compte
aussitost qu’il en auroit le loisir. Amasis receut ses excuses, et
cependant, Sigismond, pour ne donner au Roy son pere aucun
mescontentement, resolut de partir le mesme jour, apres en avoir
donné une partie à Dorinde. Il advertit donc Godomar de
s’y preparer, et le pria de disposer Rosileon, Lindamor, Damon,
Alcidon, et les autres chevaliers, à venir passer quelques jours
dans Lyon à la cour de Gondebaut, avec assurance qu’ils n’y
seroient qu’autant de temps qu’il leur plairoit d’y demeurer. Ce que
Godomar ayant promis de faire, il s’en acquitta si bien, qu’il obtint
cela sur l’esprit de Rosileon, à condition qu’il n’y seroit que
deux ou trois jours au plus. Lindamor, Damon, Alcidon, Ligonias,
Ligdamon et les autres, treuverent à propos de ne rien
entreprendre sans le consentement d’Amasis, qui sçachant que
Rosileon s’estoit disposé à ce petit voyage, fut
bien-aise qu’ils luy fissent compagnie.
Aussi-tost donc qu’ils eurent disné, et qu’Amasis se fut
retirée dans son cabinet pour resoudre, quelque chose, touchant
le despart de Sigismond, ce Prince s’adressant à Rosanire et
à Galathée qui tenoient Dorinde par la main : Je croy,
belles Dames, leur dit-il, que si mon voyage reussit selon vos
souhaits, il me sera bien funeste, puisque vous me desirez sans doute
beaucoup de mal, pour le crime que je commets, de vous ravir la
presence de vos chevaliers ?
– Il est
tres-vray, respondit Rosanire, que si je sçavois que le despart
de Rosileon, ne fust suivy d’un retour aussi [283/284] prompt que je le
souhaitte, j’aurois bien de la peine à consentir à son
esloignement, et croirois avoir un grand sujet de me plaindre de vous ;
mais estant bien assurée que vous ne me l’ostez que pour me le
rendre, je supporte avec moins de peine l’injure que vous me faites, et
ne croy pas qu’il me fust possible de me resoudre à m’en venger.
– Cette
belle nymphe, reprit Sigismond s’addressant à Galathée,
n’est peut-estre pas de vostre humeur ?
– Seigneur,
respondit Galathée, en cela son sentiment a touché le
mien, et je ne sçaurois mieux vous respondre que par sa bouche.
– Ce
sera donc vous, belle Dorinde, continua-t’il, qui ne me pardonnerez
jamais cette faute ? Alors Dorinde voulut respondre, mais Sigismond en
l’interrompant : Tout beau, dit-il, belle Dorinde, je vous prie, que
l’arrest que vous prononcerez, n’ait pas tant de tesmoings, je veux,
s’il plaist à ces belles Dames, que vous ne le disiez
qu’à moy.
A ce mot Rosanire et Galathée s’estant un peu separées de
Dorinde, Sigismond luy prit la main, et l’ayant conduitte où
estoient quelques sieges, la pria de s’asseoir, et puis luy parla en
ces termes: Si je sçavois, chere Dorinde, que mon esloignement
vous pust faire juger de moy autrement que je ne desire, c’est sans
doute que le moment de mon despart seroit celuy de ma mort, ou que,
pour rien du monde, je ne consentirois à cette fascheuse
separation. Je sçay parfaitement ce que je dois aux
commandements de mon pere, mais aussi je n’ignore pas ce que je dois
à mon amour, et quand le, Roy m’ordonnera quelque chose qui
contreviendra à l’affection que je vous porte, je ne croiray
jamais que ce soit un crime de luy désobeyr. J’espere que le
sejour que vous ferez icy ne vous sera pas trop importun, d’autant
mieux que vous serez à couvert des poursuittes de Gondebaut, et
qu’à tous moments je vous renouvelleray par mes lettres les
assurances de ma fidelité ; que si vous croyez que vous puissiez
avoir plus de contentement ailleurs, faittes-moy l’honneur de me dire
en quelle part du monde vous voulez que je vous conduise, je proteste
que je l’entreprendray hardiment, et que j’ay assez d’amour pour ne
recevoir aucune sorte de considerations là où il s’agira
de vous plaire.
– Seigneur, luy respondit Dorinde, je voy si peu d’apparence de bien
esperer de vostre esloignement, que je ne suis pas à blasmer, si
je crains que le mesme jour qui m’ostera vostre presence, vous oste de
l’ame, toute l’amour que vous dittes avoir [284/285] pour moy. Si
j’avois des qualitez, ou en ma naissance ou en mon esprit, qui fussent
capables de conserver une affection apres l’avoir fait naistre, je n’en
aurois pas du tout si mauvaise opinion, mais cognoissant que j’ay
d’extremes deffauts en l’un et en l’autre, pour le moins en comparaison
de vous, je m’imagine que tout ce qui peut arriver de sinistre dans les
rigueurs d’une absence, c’est ce que je dois attendre du temps auquel
je ne seray plus aupres de vous. Ce n’est pas que je ne consente
à ce despart, car je ne veux pas avoir tant de soing de
l’amitié que vous me faittes l’honneur de me porter, que je n’en
aye encore pour vostre fortune, mais je confesse librement que je n’en
attends rien de favorable pour moy, et que je croy infailliblement que
vostre passion mourra soubs les attaintes que luy donneront les
persuasions de Gondebaut, ou l’artifice de mes ennemis.
– Ma
maistresse, reprit Sigismond, car j’ose dire que vous meritez mieux ce
nom, et que vous le possedez plus parfaitement, que fille du monde,
souvenez-vous que cela n’arrivera jamais et qu’il leur sera plus facile
d’attenter sur ma vie que sur mon amour. Assurez-vous, Dorinde, que je
suis preparé depuis long-temps, à respondre sur tous les
poincts qu’ils oseroient me proposer, car enfin, que peuvent-ils dire,
sinon qu’il y a de l’inesgalité en nos conditions, et qu’estant
née subjette du Roy mon pere, vostre alliance ne me
sçauroit pas estre beaucoup
honorable ? C’est tout ce qu’ils peuvent alleguer pour ne trouver pas
juste la volonté que j’ay pour vous, car pour ce qui regarde
vostre vertu, on sçait bien qu’elle est hors de blasme, et que
la mesdisance mesmes n’a jamais osé s’y attacher ; mais je leur
respondray, qu’estant né libre en mon choix et en ma
volonté, ce seroit une tyrannie et une injustice, de me
contraindre à rechercher une autre alliance, que celle où
me porte mon inclination ; que la cognoissance que j’ay de vostre
humeur et de la facilité de vostre esprit, me promet des
douceurs que je ne treuverois pas aupres de quelque Princesse
estrangere, qui ayant pris une nourriture contraire à la mienne,
auroit peut-estre trop de peine à s’accommoder à mes
desirs ; et pour conclusion que le propre des Roys estant de faire des
actions memorables, j’aurois pris plaisir à surmonter la Nature,
donnant la qualité de Reyne à une fille à qui la
naissance l’auroit refusée: Mais quand ces raisons ne seroient
pas assez fortes pour leur fermer la bouche, j’en ay une autre plus
puissante, et je sçay qu’ils ne treuveront jamais dequoy me
convaincre, quand je diray absolument que je le veux. Ainsi, [285/286]
chere Dorinde, je ne voy pas que vous ayez aucun sujet de craindre, que
la passion que j’ay pour vous, n’ait un succes aussi favorable que nous
le devons desirer.
– Helas !
seigneur, repliqua Dorinde en souspirant, si je crains, c’est parce que
je vous estime, et que la crainte et l’amitié sont presque
tousjours inseparables : je ne doute nullement que vous n’ayez l’esprit
extremement fort, et qu’aux choses que vous promettez vostre
volonté ne soit inviolable ; mais quand je considere par quels
efforts on voudra surmonter vostre constance, et de quelles malices on
se servira pour me ruiner auprès de vous, j’advoue que je n’ay
pas assez de pouvoir sur moy pour croire que vous y puissiez resister.
Voyez-vous, seigneur, je confesse franchement que j’ay de l’inclination
pour vous, peut-estre davantage qu’il ne seroit bien seant que j’en
eusse, pour la mesfiance où nous devons estre de tous les hommes
; mais je vous jure, que dés le moment que j’apprendray quelque
chose au des-avantage de cette fidelité que vous m’avez
jurée, j’auray tant de hayne pour vous, que ne pouvant me vanger
de vostre perfidie sur celuy qui l’aura commise, je m’en vengeray sur
moy-mesme, et sçauray bien me punir de la faute que j’auray
faitte, vous ayant aimé plus que je ne devois.
– J’espere,
adjousta Sigismond, que vous apprendrez plustost des nouvelles de ma
mort que de mon inconstance, et quand il arriveroit que les artifices
de quelque rival ou peut-estre de Gondebaut, feroient courir quelque
bruit qui démentist les assurances que je vous donne, je veux,
si vous m’aimez, que vous n’y adjoustiez jamais de foy, et que vous ne
me soupçonniez jamais d’avoir manqué d’un seul poinct,
à pas une des promesses que je vous ay faittes.
– Veuille le Ciel, respondit Dorinde, que je n’espreuve point quelle
est la douleur que l’on a de perdre de belles esperances, vous estes
cause que je les ai conceues, et m’avez ordonné de ne les
mespriser pas. S’il arrive que je sois deceue en mes preten tions, que
je n’ay jamais treuvées legitimes que par ce que vous me l’avez
commandé, et s’il faut, que je tumbe du lieu où vous avez
voulu que j’aye porté mon ambition, souvenez-vous que cette
cheute me sera mortelle, et que vous serez seul coupable de tout
le mal qui en arrivera.
– Dorinde,
reprit froidement le Prince, par pitié, chassez de votre ame un
si dangereux soupçon. Croyez, continua-t’il en souspirant, que
dés ce moment, si j’estois en liberté de disposer de ma
personne, je joindrois à la qualité d’amant [286/287] le
titre d’espoux, et que je recevrois ce nom, avec plus de joye, que je
ne ferois le sceptre qui me feroit estre possesseur de tout le monde.
Helas ! seroit-il possible que le Ciel ne punist ma trahison, et que
l’Enfer ne m’envoyast toutes ses furies pour me tourmenter si je vous
avois faussé ma parole, et si je ne vous avois fait mespriser
tous les partis qui se sont offerts, que pour ne vous repaistre que de
vaines esperances, et vous faire treuver plus insupportables ma
perfidie et mon changement ? Non, non, Dorinde, croyez que mon amour
est sainte, et par consequent agreable aux dieux, je n’ay jamais eu de
pensées pour vous, qui n’ayent esté legitimes, et puis
qu’ils ont permis que ma passion ait continué jusqu’icy, croyez
moy qu’il est difficile qu’ils consentent à la faire mourir.
Pour le moins, je vous jure par toutes les divinitez qui habitent dans
le Ciel, par l’amour que je vous porte, et enfin par vous, ma Dorinde,
que tout ce qu’un amant peut apporter de soing à la nourriture
de sa flame, je l’employerai à la conservation de la mienne,
afin que, s’il se peut, elle vive mesme apres mon trespas.
Disant cela, il luy prit la main, et, la pressant un peu, la porta
à sa bouche, de quoy Dorinde ne se deffendit point, car elle
paroissoit desja si preoccupée de l’ennuy de cette separation,
qu’à peine s’apperceut-elle de ce qu’il faisoit. Mais parce que
Sigismond demeuroit comme ravy dessus cette main, tout à coup
elle la retira, et lui dit : Quelques serments que vous fassiez pour
rassurer mon ame parmy les troubles où la retient la crainte
qu’elle a de vostre changement, croyez, seigneur, qu’ils ne
sçauroient estre plus puissants que vostre seule parole,
à laquelle je defere toute la croyance, et la foy que l’on petit
donner à un Prince. Je veux, croire pour ma consolation que vous
ne changerez point, et pour ne treuver pas si criminelle la
facilité que j’ay eue à me laisser persuader que vous
m’aimiez, je veux m’imaginer que vostre passion n’est pas petite, et
qu’elle ne sçauroit diminuer. Permettez-moy seulement de
ressentir vostre despart, comme le plus grand outrage que la fortune me
pouvoit faire, que si vous avez besoing de quelque tesmoignage, pour
vous confirmer dans l’opinion que je vous veux du bien, recevez mes
pleurs pour le plus grand que je, vous sçaurois donner.
A ce mot elle laissa couler quelques larmes, qui, pour avoir
esté retenues avec un peu de violence, sortirent aussi avec
effort, et Sigismond ne jetta pas plustost les yeux dessus qu’il
s’escria : [287/288] Ah ! ma Dorinde, que je voy de petits amours
empeschez à recueillir ces perles, et que vous estes obligeante,
quand vous recompensez mon amour d’une chose de si grand prix.
Croyez-moy, mauvaise, seichez-les ces belles larmes, ou vous irriterez
ma douleur, et me forcerez d’en verser à vostre exemple. Dorinde
alors portant son mouchoir à ses yeux : Pourveu, luy dit-elle,
que par le desespoir où me porteroit vostre infidelité,
mes yeux ne soient jamais provoquez à ce triste exercice, je
n’auray point de regret d’en avoir donné à vostre
despart, mais s’il arrive (ce que les dieux ne veuillent !) que j’aye
jamais quelque sujet de vous accuser de perfidie, je les blasme
dés maintenant, toutes les larmes que j’ay versées, et
les condamne comme complices de vostre trahison.
– Je vous
proteste encor un coup, chere Dorinde, repliqua Sigismond, que vous
n’aurez jamais suject de condamner ny vos larmes ny mon amour,
j’observeray mes promesses inviolablement, et vous verrez que le terme
de mon affection ne sera pas moindre que celuy de ma vie. Vous le devez
croire d’autant mieux que je le dis sans contrainte, et sans dessein de
m’en prevaloir de la moindre faveur du monde ; faittes-moy ce bien de
n’estre pas moins religieuse en l’observation de ce que vous m’avez
promis, et souvenez-vous que le plus agreable moment de ceux que je
passeray esloigné de vostre beauté, ne me sera pas moins
fascheux que m’est sensible cet adieu que je vous dis maintenant, et
que j’accompagne de ce baiser qui vous doit estre une marque de ma
fidelité, comme je vous le donne pour une preuve de ma
discretion. Disant cela, il luy baisa le bras un peu au dessus de la
main, et Dorinde ne l’en pouvant empescher, parce qu’elle avoit l’autre
main employée à couvrir ses yeux, et à seicher les
larmes qu’elle ne pouvoit retenir, Sigismond y porta sa bouche
jusqu’à trois fois, et fut contraint de se lever, sans donner
seulement à Dorinde le temps de luy respondre, ne pouvant plus
resister aux violences que faisoient dans son ame son amour et la
compassion.
Rosileon en mesme temps demandoit à Rosanire la liberté
d’aller voir Gondebaut, et bien qu’au commencement elle fist un peu de
difficulté de le luy permettre, elle fut enfin vaincue par ses
raisons, et consentit à son despart, pourveu que son absence
fust limitée dans le terme de cinq ou six jours seulement : Car,
luy dit-elle, s’il arrive que la Reyne Argyre nous mande de ses
nouvelles, et qu’elle nous prescrive un temps pour nostre retour, quel
moyen treuveray-je de luy obeyr, si j’en suis empeschée par
[288/289] le long sejour que vous ferez hors d’icy ? Je ne voy pas
qu’il soit rien au monde qui vous doive estre plus cher que sa
presence, d’autant mieux que, si vous m’aimez, vous sçavez que
c’est d’elle seulement que vous devez attendre l’accomplissement de vos
desirs et des miens.
– Ma
Princesse, luy respondit Rosileon, le dessein qui me meine aupres de
Gondebaut est peut-estre de plus grande consequence que vous ne croyez.
Vous cognoissez quelle est la puissance de ce Roy, et combien son
amitié doit estre chere à ceux qui dans la possession
d’un sceptre, ont quelque suject de s’assurer contre les surprises et
la force de leurs ennemis. Or j’espere, par l’amitié inviolable
qui s’est contractée entre Sigismond, Godomar et moy, que je ne
reviendray point sans avoir gaigné quelque chose sur les
inclinations du pere, et sans l’avoir obligé à me
promettre le mesme support qu’il donneroit à quelque
allié. Je ne m’enquiers pas, reprit Rosanire, du suject qui vous
fait partir, mais je vous sollicite de m’assurer du temps de vostre
retour. Je sçay que vos propositions et vos desseins ont
tousjours pour leur fin, quelque object legitime, mais je crains ….
A ce mot Rosanire se teut, et Rosileon lisant sur son visage quelques
traits que la crainte y avoit imprimez : Que craignez-vous, ma
Princesse, luy dit-il, n’est-ce point que je meure dans l’ennuy que je
souffriray hors de vostre presence ?
– Nullement,
repliqua froidement Rosanire, je craindrois plustost qu’en voyant
Clotilde vous mourussiez d’amour.
– Jalouse
! reprit Rosileon, vostre soupçon me tue, mais je ne partiray
point, et bien que j’eusse juge qu’il y avoit quelque necessité
qui m’appeloit à ce voyage, je mespriseray tout pour l’amour de
vous, et vous feray voir que la conservation de vostre amitié
m’est plus chere et plus considerable que celle mesmes de l’Estat qui
me doit estre remis.
Rosanire alors quittant cette premiere apprehension, et regardant
Rosileon d’un œil qui sembloit sousrire : Excusez, luy dit-elle, cette
petite frayeur, qui vous doit estre une preuve que je vous aime,
puisque je crains de vous perdre, mais ne changez pas pour cela le
dessein que vous avez fait d’aller avec Sigismond, car je vous promets
que si je souffre quelque chose durant vostre esloignement, ce sera
plustost une impatience de vous revoir, qu’une crainte que vous
puissiez sacrifier à quelqu’autre, le cœur que vous m’avez si
liberalement consacré.
– Il me
semble, luy respondit Rosileon, que mes services doivent avoir
merité cette creance aupres de vous, et quand il vous resteroit
encore quelque [289/290] doute de ma fidelité, j’ay autant
d’amour que j’en eus jamais, pour recommencer à vous en donner
les mesmes assurances. Croyez, belle Rosanire, que je ne puis estre
qu’à vous, et que les choses impossibles se rendront faciles
à tout le monde, devant que je cesse de vous aymer avec la mesme
ardeur que j’ai ressentie, depuis que vous me permistes d’avoir de
l’amour pour vous.
– Je le
croy assurément, adjousta Rosanire, et fay le vœu de n’en plus
douter, pourveu, cher Rosileon, que vous croyez aussi que ma foy est
inviolable.
A ce mot, Rosileon luy ayant demandé si elle ne luy feroit pas
l’honneur de luy commander quelque chose : Tout ce que je veux de vous,
luy respondit-elle, c’est que vous reveniez bien-tost, et que les
plaisirs que vous gousterez dans Lyon parmy l’esclat de cette Cour, ne
vous fassent point oublier ceux dont vous pouvez jouyr en la possession
d’une couronne qui vous attend, et qui vous rendra maistre absolu de
plusieurs provinces, comme desja vous Testes de mon inclination.
Rosileon luy ayant promis de n’estre en son voyage que le moins qu’il
pourroit, s’approcha de Sigismond, et le treuvant un peu ésmeu
et affligé, car à ce moment il venoit de quitter Dorinde,
il le pria en confidence de luy en dire le suject, et Sigismond
Rapprochant de son oreille : Regardez, luy dit-il, le visage de
Dorinde, et jugez s’il est possible de s’en sEparer qu’avec un extreme
desplaisir. Je vous jure, continua-t’il, que j’espreuve sensiblement
que l’amour est la plus puissante de toutes les passions, puisque celle
que j’ay pour cette belle fille est capable de me faire aller par
dessus toutes choses, et de me faire oublier et mon pere et ma fortune.
– J’ay
tous-jours bien creu, reprit Rosileon, que lorsque cette passion s’est
emparée d’un brave courage, il est difficile, voire presque
impossible, qu’elle s’en separe jamais, si pour le moins elle ne meurt
par le ressentiment de quelque grande injure receue, comme feroit un
changement ou un mespris, et c’est pour cela que je ne m’estonne pas,
qu’ayant une fois esté sensible aux charmes de Dorinde, vous
avez de la peine à croire que cette amour puisse jamais mourir
en vous ; car je croy tres-assurément qu’elle vivra dans votre
ame autant de temps que l’amitié de cette belle fille prendra le
soing de l’entretenir.
– Cela,
repliqua Sigismond, me rend odieuse la tyrannie des peres, qui soubs
pretexte d’une authorité que la Nature leur donne, contraignent
la volonté de leurs enfants, et les forcent par une violence
insupportable à se [290/291] despouiller de leurs propres
inclinations, pour suivre les sentiments, que leur donne l’ambition ou
l’avarice ; comme s’il n’estoit pas juste que nous eussions le mesme
privilege qui est accordé aux animaux, qui, dans leurs passions
innocentes, suivent sans contrainte, le party que leur humeur a voulu
choisir. Je meure, continua-t’il, si depuis que j’ay cognu le merite de
Dorinde, je n’ay porté mille fois envie à ceux qui, dans
une naissance moins considerable que n’est celle où je suis,
n’ayants à commander personne, peuvent au moins sur eux-mesmes
tout ce qu’ils veulent, et ne sont jamais forcez à complaire
qu’à leur propre desir.
– Ceux-là,
dit Rosileon, rencontrent quelque autre obstacle qui les importune, et
qui leur empesche de gouster ce parfait contentement, que les dieux
n’ont encore jamais accordé aux hommes, si bien qu’à le
prendre comme il faut, nous devons demeurer contents en nostre
condition, sans porter envie à personne ; car c’est sans doute,
que ceux pour qui nous en avons, s’ils estaient en liberté de
choisir, cesseroient volontiers d’estre ce qu’ils sont, pour devenir ce
que nous sommes.
Ils tindrent encore quelques discours, cependant que Lindamor racontoit
à Galathée ce que ces Princes luy avoient promis de faire
aupres d’Amasis ; et la trouvant un peu en peine de quoy ils n’avoient
point encore parlé à la Nymphe : Madame, luy dit-il, je
ne pense pas qu’ils oublient la promesse qu’ils m’en ont faite, et bien
que j e ne les en aye pas sollicitez, ils sçavent sans doute
qu’ils me l’ont juré trop solemnellement, pour manquer à
la parole qu’ils m’en ont donnée.
– Quoy
que c’en soit, reprit Galathée, vous voyez qu’ils sont sur le
poinct de leur despart, et qu’il est croyable, que pour resoudre une
chose de si grande importance, il faudroit plus de temps qu’il ne leur
en reste.
– Nous
n’avons besoin, Madame, respondit Lindamor, que du consentement de la
Nymphe, et j’espere que pour l’obtenir il ne faudra que le demander; si
bien qu’ayants du temps pour cela, je croy qu’ils en auront assez pour
me rendre le plus heureux homme du monde.
– Vous
croyez donc, dit Galathée, en sousriant, qu’il est bien facile
de m’acquerir ?
– Ouy,
Madame, repliqua Lindamor, et bien plus que de vous meriter.
– Vrayment,
adjousta Galathée, vostre vanité n’est pas petite !
– Elle
est encore moindre que mon amour, respondit-il, et que l’esperance que
vous m’avez donnée. Toutefois, continua-t’il un peu froidement,
je ne seray pas bien aise qu’elle vous offence, et si vous me le
commandez… [291/292]
A ce mot Galathée l’interrompit, et craignant de l’avoir
fasché: Mon chevalier, luy dit-elle, vous ne me sçauriez
desplaire, quelque chose que vous puissiez desirer de moy, et pour vous
montrer, que, quelques grands que soient les desirs que vous avez de me
posseder, ils n’ont point d’avantage sur la volonté que j’ay
d’estre vostre, souvenez-vous que je suis desja toute à vous
d’inclination, et que si par malheur les volontez de ma mere se
trouvoient contraires aux nostres, je mourray plustost que de souffrir
qu’elle me donne à un autre qu’à Lindamor. Disant cela,
elle prit garde que Rosanire s’estoit un peu separée de
Rosileon, et qu’elle s’approchoit de Dorinde, cela fut cause qu’elle
quitta Lindamor, pour luy donner le temps d’aller faire souvenir les
Princes de la promesse qu’ils luy avoient faite.
Presque en mesme temps Amasis sortit de son cabinet, les yeux à
la verité un peu humides, car elle n’avoit cessé de
penser au despart de ceux, à qui elle croyoit estre
obligée de sa vie et de sa liberté ; et Sigismond qui
avoit desja commandé qu’on tinst toutes choses prestes,
s’approcha d’elle pour luy dire adieu. Dés que la Nymphe le vid
venir, elle rentra dans son cabinet, où le Prince l’ayant
suivie, et Rosileon et Godomar estans entrez avecque luy, il luy parla
en ces termes : Vous avez veu, Madame, quel est le commandement que
j’ay receu du Roy mon pere, et combien est puissante la loy qu’il
m’impose touchant mon retour aupres de luy. La crainte que j’ay
d’irriter encor un coup son humeur, et de l’obliger à se
repentir du pardon qu’il m’a octroyé, fait que je vous supplie
tres-humblement de permettre que je luy donne le contentement qu’il me
demande, vous protestant, Madame, que si le desir qu’il a de revoir
Godomar et moy, estoit tant soit peu contraire à vostre repos,
je pense que je souffrirois plustost toutes les pointes de sa colere,
que de retourner jamais aupres de luy.
– Seigneur,
luy respondit Amasis, vous ne devez pas douter que vostre esloignement
ne m’afflige, et ne me soit presque aussi sensible que l’eust
esté la perte de cet Estat, duquel je vous dois la conservation.
Ce n’est pas pour cela que je ne trouve juste que vous obeyssiez au
commandement de Gondebaut, puis qu’il ne tend qu’à vous
deslivrer des incommoditez que vous recevez ceans, et à vous
remettre dans le premier esclat où vous estiez parmy les
magnificences de sa Cour, mais j’avoue que je ne suis pas assez forte
pour resister au desplaisir que j’ay de voir que vous me quittez, et de
cognoistre que ne pouvant en nulle façon [292/293] me revancher
de tant de bons offices, je suis contrainte d’en paroistre ingrate
envers vous.
– Il me
semble, Madame, adjousta Rosileon, que vous ne devez pas estre
travaillée du soing de nous recompenser, puis que je croy que
c’est nous, qui vous avons une obligation extreme, dequoy vous nous
avez fourny d’un moyen pour acquerir de la gloire, et nous avez
donné une matiere honorable pour employer nos armes legitimement.
– Seigneurs,
repliqua la Nymphe, vostre reputation estoit desja au plus haut poinct
où elle pouvoit attaindre, et cette derniere occasion où
vous avez si genereusement fait paroistre vostre courage, ne
sçauroit estre qu’un tesmoignage de la pitié que vous
avez eue de moy. Il est vray que, de quelque façon qu’on en
juge, je suis tousjours celle qui en reçoit tout le profit, et
qui vous en demeure obligée, jusqu’au poinct de ne le pouvoir
jamais recognoistre. Toutefois, quand je considere qu’apres tant de
faveurs que j’ay receues de vous, il faut que je me resolve à
vous perdre, et que je consente à ce despart, sans avoir pu
tesmoigner le ressentiment que j’en ay, je meuresi je n’ay de la peine
à me resjouyr du bien que vous m’avez acquis, et si je ne
voudrois presque estre dans les frayeurs que me causoit l’insolence de
Polemas, pour n’estre pas obligée à souffrir si tost les
douleurs que m’apportera vostre esloignement.
– Madame,
dit Godomar il est croyable que nostre despart vous touche un peu, puis
qu’en ce moment il vous oste la presence de deux personnes, sur qui
vostre merite vous donne un tres-absolu pouvoir ; mais il n’est pas
juste qu’il vous afflige, puis qu’en quelque lieu du monde que nous
vivions, nostre affection et nos services vous feront toujours
cognoistre que nous sommes parfaittement à vous.
– Il est
vray, dit Amasis, que j’ay desja receu tant de marques de vostre bonne
volonté, que je ne doibs jamais clouter que vous ne preniez la
peine de vous employer pour moy, dans les occasions où vostre
assistance me seroit encore necessaire ; mais cela ne me console pas
dans la douleur que je ressents de cette separation, car je voudrois au
moins vous voir partir avec plus de satisfaction de moy, que vous n’en
emporterez ; et je desirerois qu’il me restast ce contentement de
pouvoir m’acquitter des obligations que j’ay à vostre valeur.
–
Madame, reprit Sigismond, le soing que vous avez eu de Godomar et de
Dorinde, depuis qu’ils sont dans Marcilly, n’a pas esté moindre
que celuy que j’ay employé, à vous secourir, encore
oseray-je dire que la faveur qu’ils ont receue de [293/294] vous,
surpasse de beaucoup tout ce que j’ay fait en cette occasion, par ce
que vous estiez moins obligée à les recevoir, que je ne
Testais à vous guarentir des maux qui vous pouvoient arriver
à leur consideration. De cette sorte, c’est moy qui vous demeure
redevable, et qui me doibs plaindre dequoy la fortune ne m’a pas offert
de meilleurs moyens pour m’en revancher. Toutefois, Madame,
continua-t’il, si vous voulez que je donne cela à vostre
courtoisie, et que je m’imagine que ce que j’ay fait pour vous, merite
quelque sorte de recompense, je veux bien le croire, puis qu’il vous
plaist, afin que j’aye plus de droit d’esperer que vous m’accorderez
deux tres-humbles supplications que j’ay à vous faire.
– Seigneur,
respondit Amasis, avecque un visage moins triste qu’elle n’avoit
auparavant, je ne pense pas que je pusse jamais recevoir un plaisir
comparable à celuy que j’aurois, si je pouvois faire quelque
chose pour vostre contentement. Je vous supplie donc, et vous conjure
par tout ce qui peut avoir le plus de pouvoir sur vous, de me commander
ce que vous desirez que j e fasse, afin que je vous tesmoigne combien
est grande la volonté que j’ay de vous obeyr.
– La
premiere chose, dont je vous requiers, Madame, dit Sigismond, regarde
l’interest de Dorinde, à qui je vous supplie de permettre encore
quelque temps de sejour aupres de vostre personne. Je ne croy pas qu’il
soit besoin que je vous en die les raisons, car ayant la cognoissance
de sa vie, et de la mienne, c’est, sans doute, que vous les
sçavez aussi bien que moy ; seulement je vous assureray que les
faveurs qu’elle a desja receues, et celles qu’elle attend encore de
vostre amitié, seront mises dans le compte des obligations que
je vous ay, et seront si bien imprimées dans ma memoire, que je
n’en- perdray jamais le souvenir. Pour ce qui touche l’autre priere que
j’ay à vous faire, elle ne regarde pas seulement l’interest de
Rosileon et de Godcmar, qui se sont engagez aussi bien que moy à
vous la présenter ; mais encore, elle regarde" un Chevalier, de
qui la vertu peut sans temerité aspirer au plus haut
degré où puisse monter la fortune d’un homme. Et pour ne
vous laisser pas davantage en doute, je vous diray librement, Madame,
que Rosileon, mon frere, et moy, sommes icy pour vous supplier
tres-humblement d’accorder au merite de Lindamor la possession de
Galathée. Vous cognoissez mieux que personne du monde, les
qualitez qui sont en luy, et les preuves qu’il vous a données de
son courage, vous apprennent assez, que si vostre Estat doit estre
soustenu par la valeur et par [294/295] le jugement d’un homme, il
n’est personne qui le puisse pretendre plus legitimement. C’est
pourquoy, Madame, si vous desirez qu’il reçoive enfin quelque
recompense de ce qu’il a souffert dans les perils, où il s’est
genereusement exposé pour l’amour de vous, et que nous ne
recevions pas la honte d’avoir esté refusez d’une demande si
juste, nous vous conjurons par la memoire de Clidaman qu’il a si
fidellement servy, et par la prosperité dont vous voyez que
desormais vos années vont estre suivies, d’approuver le dessein
qu’il a de vous appartenir.
Disant cela, Sigismond, qui tenoit la main d’Amasis, se pan-cha pour la
baiser, et la Nymphe en sousriant : Seigneur, luy dit-elle, je consents
de bon cœur à tout ce que vous me demandez. Dorinde ne me sera
jamais en moindre consideration, ny moins chere que Galathée
mesme, et quand je ne serois pas obligée de donner à
Lindamor tout ce qu’il pourroit desirer de moy, en recognoissance de ce
que je doibs à son courage, je cognois sa naissance, et
sçay assez bien ce qu’il merite, pour luy accorder ce qu’il
recherche aujourd’huy. Je consulteray seulement la volonté de
Galathée, m’assurant toutefois qu’elle ne desaprouvera jamais
quelque chose que je fasse.
–
Madame, dit Rosileon, Sigismond vous en a fait la demande, et bien que
vous ayez deu l’accorder à sa seule priere, j e ne laisse pas de
vous en faire le remerciement, et de vous jurer que je ne vous ay pas
moins d’obligation de la faveur que vous faites à Lindamor, que
si je l’avois receue moy-mesme. Cela me fera haster mon retour, pour
me’treuver à l’accomplissement de cet heureux hymenée, et
quelques plaisirs que nous promette l’amitié de Sigismond et de
Godomar, je m’assure que les jours que Lindamor passera dans Lyon, ne
seront pas les plus beaux ny les plus heureux de sa vie.
– Il est
tres-vray, dit Godomar, que ny vous ny luy, ne sçauriez y
treuver des divertissements qui vous plaisent beaucoup, mais pour le
moins y serez-vous receus favorablement, et si le Roy me le permet, je
reviendray avec vous pour estre tesmoing des plaisirs de Lindamor et
des vostres.
– Helas !
dit Amasis, en souspirant, que j’aurois peu de suject d’accuser ma
fortune, s’il m’estoit permis d’esperer ce que vous dites !
– Cela,
reprit Godomar, depend absolument de la volonté de Gondebaut.
– Ah
Dieux ! respondit la Nymphe, que je m’estimerois heureuse s’il luy
plaisoit d’y consentir, et que j’aurois peu de raison de me plaindre
des allarmes et des frayeurs qu’il m’a causées, puisqu’en
eschange [295/296] il me laisseroit posseder avec tant de repos le
contentement que vostre personne me rapporterait.
– Il ne
tiendra pas à moy, Madame, adjousta Sigismond, que mon frere
n’obtienne ce congé, car je m’offre de le demander pour luy, et
de faire tout ce qui me sera possible, pour disposer le Roy à
treuver bon qu’il ait l’honneur de vous revoir. Cependant pour la
derniere grace que je veux obtenir de vous, je vous demande, Madame, la
continuation de vostre bien-veillance, et vous supplie tres-humblement
de croire qu’à quelques accidents que la fortune me reserve, je
n’oublieray jamais le serment que j’ay fait de vous servir contre tous
vos ennemis.
Disant cela, il se baissa pour luy dire adieu, mais Amasis le pressant
entre ses bras : Seigneur, luy dit-elle, est-il possible qu’il faille
que vous vous separiez de nous ? Le Ciel n’est-il pas bien cruel de ne
m’avoir donné l’honneur de vostre cognoissance, que pour me
faire treuver plus mortelle la necessité de vostre esioignement.
A ce mot elle ne put retenir ses larmes, et Sigismond qui en fut
touché : Madame, reprit-il, quelque necessité qui
m’appelle aupres du Roy mon pere, elle sera moins forte que vostre
commandement, si vous m’ordonnez de ne partir point. Il est vray que ne
voyant pas à quoy desormais mon service vous pourront estre
utile, je ne puis m’imaginer que vous ne treuviez legitime l’obeyssance
que je luy rends, et que vous n’appreuviez le dessein que j’ay fait de
ne souffrir plus qu’il ait aucun suject de se plaindre de moy.
–
Vostre obeyssance, reprit Amasis, ayant la larme à l’œil, ne
peut estre condamnée, non plus que le ressentiment que j’ay de
vostre despart. Vous rendez à Gondebaut ce que la Nature exige
de vous, et je vous donne ce que, sans estre la plus ingratte du monde,
je ne sçaurois refuser aux estroittes obligations que je vous ay
; toutefois, puisqu’il est raisonnable que les interests d’un pere vous
soient plus considerables que les miens, je veux bien recevoir cet
adieu que vous me dittes, à condition pourtant, que vous me
ferez l’honneur de me promettre qu’encore que je demeure
esloignée de vostre presence, je seray quelquefois presente
à vostre souvenir.
A ce mot elle embrassa encore une fois Sigismond, qui la saluant : Je
ne le vous promets pas seulement, Madame, luy dit-il, mais je vous le
jure, par l’ame de mon pere, et par tous les serments qui me doivent
estre le plus inviolables, priant les dieux qu’ils m’affligent par
toutes sortes de supplices, dés le moment que j’y [296/297]
contreviendray.
– Et moy,
Seigneur, dit Amasis, à mots entrecoupez, à cause de ses
sanglots, je fay vœu de mourir plustost que de cesser de vous honorer
et de vous cherir comme je dois, et comme vous m’y avez obligée.
Disant cela, elle quitta Sigismond qu’elle avoit desja tout
mouillé de ses larmes, et s’adressant à Rosileon : Et
vous, Seigneur, continua-t’elle, si jamais vous avez eu quelque dessein
de m’obliger, je vous conjure de m’en donner à ce coup un
tesmoignage, et de faire en sorte que Gondebaut ne refuse point
à Godomar la liberté de revenir. Rosileon luy ayant
promis de s’y employer, et l’ayant saluée, Godomar
s’avança, qui se baissant aussi pour luy dire adieu :
Pardonnez-moy, madame, luy dit-il : si par une trop grande
liberté j’ay manqué au respect que je vous doibs, vous
assurant que je suis prest d’en faire toute la reparation qu’il vous
plaira.
– Mais
vous, Seigneur, luy res-pondit-elle, pardonnez aux malheurs que j’ay
ressentis, si durant le sejour que vous avez fait icy, j’ai
oublié de vous rendre tout ce que je doibs à vostre
naissance, protestant que ce n’a jamais esté par aucun deffaut
d’affection, car j’en ay pour le moins autant pour vous, que j’en eus
jamais pour Clidaman.
A ce mot, luy ayant encore donné quelques larmes pour marque de
sa douleur, elle sortit la premiere de son cabinet, mais avec une
contenance si triste, que toutes les dames qui estoient dans la
chambre, et particulierement Dorinde, commencerent à reprendre
sur leurs visages la mesme couleur qu’elles y avoient au temps de leur
calamité: Galathée mouroit de peur que les Princes
eussent oublié ce qu’ils avoient promis à Lindamor, et ce
chevalier qui sçavoit bien que leur faveur estoit le plus
puissant ressort qu’il pust faire jouer pour avoir sa maistresse,
estoit aussi dans une extrême impatience d’apprendre ce qu’ils
avoient obtenu. Toutefois n’osant faire paroistre la peine où il
estoit, il desiroit d’estre desja en campagne, pour sçavoir tant
plustost l’arrest de sa bonne ou de sa mauvaise fortune.
Galathée qui ne souffroit pas moins que luy, fut une fois sur le
poinct de prier Dorinde d’en demander quelque chose à Sigismond
; toutefois considerant, que c’eust esté faire un manquement
contre la discretion d’une fille, elle resolut de né s’en
informer point, et d’attendre avecque patience ce qui en pourroit
arriver. Ainsi quand les Princes se furent approchez d’elle pour la
saluer et pour luy dire adieu, elle respondit aux discours qu’ils luy
firent, avec le plus d’honnesteté qu’elle put, et Rosanire,
Dorinde, Daphnide, Madonte, Silvie et le reste des [297/298] dames, en
ayants fait de mesme, Sigismond, après en avoir demandé
la permission à la Nymphe, leur fit présent de toutes les
pierreries qu’il avoit auparavant envoyées à Godomar.
Apres cela, s’estant enquis des moyens par lesquels il pourroit assurer
Adamas de sa bonne volonté, il chargea Thamire de cette
commission, parce que ce mesme jour il devoit retourner chez le Druide,
et le pria de luy dire qu’encore qu’il partist sans le voir, il ne
laissoit pas de luy estre parfaittement amy. Rosileon et Godomar luy
dirent la mesme chose, et après avoir commandé qu’on mist
toutes leurs armes sur des chariots, ils dirent à la Nymphe et
à toutes les Dames le dernier adieu, et puis monterent à
cheval.
Godomar s’estoit desja desfait publiquement de la charge de souverain
Dictateur, à laquelle il avoit esté esleu, tant pour
planter le cloud en faveur de Rosileon et d’Adraste, que pour les
particulieres affaires d’Amasis ; de sorte que rien ne le pouvant
arrester davantage, il partit avec Sigismond, et Rosileon. Et la Nymphe
qui voulut les accompagner, fit atteler quelques autres chariots pour
elle, et se mit à les suivre, sans les approcher que de deux ou
trois cens pas.
C’estoit une des plus agreables choses du monde, de voir ces Princes si
bien montez, car l’adresse qu’ils avoient à faire aller leurs
chevaux estoit nompareille, et leur suitte n’estoit pas moins belle
à voir, car outre ceux qui n’estoient pas estrangers, comme
Periandre, Merindor, Lydias, Ligdamon, Lipandas, Sileine, Alcidon,
Damon, et quantité d’autres, Rosileon emmenoit les cent
chevaliers que la Reyne Argyre luy avoit laissez pour la seurté
de Marcilly.
En cet equipage donc, ils sortirent de la basse cour du chasteau,
où ils s’estoient assemblez, et les habitans qui furent advertis
de ce despart, se souvenans que ceux qui s’en alloient, estoient les
mesmes qui avoient si fort travaillé à leur delivrance,
se vindrent ranger dans les rues par où ils devoient passer et
là, les genoux pliez et les mains jointes, les uns- pleurant de
joye, et les autres de douleur, il n’y eut personne jusqu’aux enfans,
qui ne fist quelque souhait pour leur prosperité. Clindor
entr’autres les voulut voir partir, et se remettant en memoire combien
Alcippe et luy estoient semblables à ces chevaliers, au temps
qu’ils estoient dans l’exercice des armes, il ne put s’empescher de
donner quelques souspirs à la perte d’un si cher et si fidelle
amy.
Quand ils furent un peu esloignez de la ville, les Princes fuient
[298/299] advertis que la Nymphe les suivoit, cela fut cause qu’ayans
tourné bride,ils revindrent à elle, et l’ayants
suppliée instamment de ne passer point plus outre, ils luy
dirent encor une fois adieu, et à toutes les Dames qui
l’accompagnoient, et puis continuerent leur voyage. Lindamor qui ne
pouvoit vivre dans l’impatience où il estoit, d’apprendre ce
qu’Amasis avoit ordonné sur la requeste, qu’il se doubtoit bien
que les Princes luy avoient presentée, s’approcha de Godomar,
parce que Sigismond et Rosileon alloient discourants ensemble, et
l’ayant supplié de luy dire ouvertement ce qu’il devoit attendre
de bien ou de mal en son amoureuse poursuitte, ce jeune Prince luy mit
enfin l’esprit en repos, et luy assura que la Nymphe avoit tesmoigne
d’avoir cette recherche si agreable, qu’elle avoit promis
inviolablement de n’y apporter aucune sorte de difficulté.
Lindamor ravy d’une si favorable responce, leva premierement les yeux
au ciel, puis regardant Godomar : Genereux Prince, luy dit-il, puissent
les dieux ne souffrir jamais qu’il se presente aucun obstacle à
quelque contentement que vous puissiez rechercher, comme vous avez
vaincu le plus grand de tous ceux qui me pouvoient arriver en l’amour
que j’ay pour Galathée ! Mais, Seigneur, adjousta-t’il,
peut-estre flattez-vous ma passion par cette douce esperance, et
taschez de tromper finement le desespoir que me pourroit causer le
refus d’Amasis ?
– Brave
Lindamor, respondit Godomar, ne croyez point que j’use d’aucun
artifice, pour vous desguiser la verite de ce que vous voulez que je
vous die. Je vous assure qu’Amasis tient vostre party, et qu’elle n’a
proposé d’autre condition en la demande que Sigismond luy a
faite pour vous, que celle de consulter sur ce suject, la
volonté de la Nymphe sa fille ; or est-il que Galathée ne
respirant qu’apres ce bien, il est croyable que l’affaire c’est en
partie resolue, et qu’elle s’achevera à vostre retour. Mais,
Lindamor, continua-t’il, je ne devois pas vous donner de si favorables
nouvelles, car je crains que l’impatience de jouyr des faveurs que vous
avez desja si longuement pourchassées, vous fasse treuver
importun le sejour que vous ferez aupres de nous ?
– Seigneur,
repliqua le chevalier, l’honneur d’estre en vostre compagnie ne me doit
pas estre moins cher que toute autre sorte de plaisirs. Il est vray que
puisque vous voulez que je defere quelque chose à cette violente
passion qui me possede pour le plus aymable suject du monde, je vous
avoueray librement que si mon service ne vous est necessaire, je seray
bien aise que vous me commandiez de m’en revenir aupres [299/300] de la
Nymphe, pour la faire souvenir de la promesse qu’elle vou a faite en ma
faveur, et pour la solliciter de m’en faire voir l’accomplissement.
– Sçachez,
Lindamor, reprit Godomar, qu’où nous allons, vous n’aurez pas
moins de liberté que moy, et que bien loing d’empescher vostre
retour, je l’accompagneray du mien, s’il plaist au Roy de me le
permettre ; car enfin il faut que vous croyez que j’ay treuvé
tant de douceurs dans la conversation d’Amasis et de ses nymphes, et
que je leur voy gouster un repos si doux et si agreable, que je ne croy
pas que je n’achettasse au prix de mon sang la liberté d’en
jouyr.
– Vous
n’avez veu, reprit Lindamor, qu’une ombre des plaisirs qu’on
reçoit en cette petite contrée, car la perte de Clidaman,
la rebellion de Polemas, et les armes du Roy vostre pere, ont
meslé un trouble si grand parmy les felicitez dont Amasis et ses
peuples jouyssoient que, durant le temps que yous avez esté dans
Marcilly, je puis jurer que vous n’avez veu qu’une fausse image des
douceurs qui accompagnoient leur vie dans la jouyssance de la paix.
– C’est
ce qui me fait dire, adjousta le Prince, qu’aujourd’huy leurs
contentements doivent bien estre extremes, puisque j’y er ay receu de
si grands, durant le regne du malheur et de l’adversité.
Avec semblables discours ils s’alloient divertissant durant la longueur
de leur chemin ; et Amasis qui avoit repris celuy de la ville, ne fut
pas plustost rentrée dans le Chasteau, que laissant à
Galatée le seing d’entretenir toute la compagnie, elle se remit
dans son cabinet, pour chercher dans sa propre vertu quelque
consolation sur l’absence de ces Princes. Et cependant qu’elle
r’appella dans son esprit tous les divers succez qui luy estoient
arrivez durant le cours de sa vie, et que par la mort de son fils, elle
eut esprouvé combien est irrevocable cette loy, qui nous
condamne à mourir, elle fit dessein d’accomplir au retour de
Lindamor, le mariage de Galatée, et apres luy avoir remis la
conduite de l’Estat, de se retirer seule dans Montbrison ou dans le
Palais d’Isoure, pour y passer en repos le reste de ses jours.
Galatée à qui l’aage sembloit defendre l’usage d’une
consideration si saincte, commença d’abord à penser
à mille sortes de jeux, pour se divertir durant le temps que
Lindamor et les autres chevaliers demeureraient en leur voyage, mais
n’en trouvant point d’assez plaisant pour surmonter le desplaisir, que
ce despart leur avoit causé, enfin apres avoir un peu
resvé, elle s’adressa à Rosanire, et luy dit : Vous ne
sçauriez juger, Madame, à quoy je [300/301] pensois
maintenant ?
– Il est
vray, luy respondit Rosanire, car je n’ay pas les yeux assez bons pour
pouvoir lire dans vostre ame.
– En
verité, reprit la Nymphe, je resvois sur les discours que nous
fit hier Thamire, touchant la guerison de Celidée, et je croy
que nous aurions bien du plaisir à la voir maintenant, car
devant qu’elle se fust blessée, on la tenoit pour l’une des plus
belles filles qui eussent jamais visité les rives de Lignon.
– Je
pense, repliqua la Princesse, que si vous en avez tant soit peu de
desir, vous avez assez d’authorité sur elle pour l’obliger
à venir icy.
– Je croy
bien, continua Galatée, qu’elle ne me refuserait pas ce
contentement, si je l’en avois fait prier, mais je regarde que sans luy
donner cette peine, il nous serait, facile de la voir où elle
est, si nous voulions faire une chose que je me suis imaginée.
Rosanire alors ayant prié Galatée de luy dire son dessein
: C’est, adjousta le Nymphe, que si nous voulions bien passer le temps
durant quatre ou cinq jours, il faudroit nous habiller en bergeres, et
aller surprendre Adamas dans sa maison : là nous verrons
Celidée, Astrée y sera peut-estre encore, à qui je
seray bien ayse de pouvoir dire un secret qui luy sera tres-agreable,
Silvandre sans doubte n’en sera pas party, et si nous y rencontrons
Hylas, vous verrez que nous ne manquerons pas de divertissement.
Dorinde qui jusqu’alors n’avoit rien dit, tant le souvenir de
l’esloignement de Sigismond la tenoit occupée, tout à
coup prenant la parole : J’ay encore, dit-elle, mes habits, et Madonte
et Daphnide si je ne me trompe, n’ont pas perdu les leurs, si bien que,
si vous vous hastez de commander qu’on en fasse aujourd’huy pour vous,
demain matin nous pourrons nous aller promener jusques là.
Daphnirde et Madonte ayant treuvé bonne cette proposition,
Rosanire y consentit facilement, et Dorinde, en, continuant : Pour le
moins, dit-elle, je n’y auray plus de combat à rendre, et je
croy que peut-estre le Ciel m’y laissera paisible à vostre
consideration ?
– Je le
pense ainsi, respondit Galatée. Pour le moins j e vous jure.que
j’y contribueray tout ce qui pourra dependre de moy. Mais,
adjousta-t’elle, voylà nostre dessein bien formé; il ne
reste plus qu’à faire qu’Amasis le treuve bon.
– Personne,
dit Madonte, ne pourra mieux que vous, la faire consentir à nous
permettre ce petit voyage, c’est pourquoy je suis d’avis que vous luy
en fassiez la proposition.
– C’est
ce que je ne croy pas, respondit la Nymphe en sousriant, aussi je
desire qu’on opine là [301/302] dessus, et que la
pluralité de voix l’emporte.
– Je vous
donne la mienne, dit Rosaniré.
– Et moy
de mesme, adjousta Daphnide.
– Commencez
donc, belle Galatée, dit Dorinde, à vous y preparer, car
vous voyla condamnée à recevoir cette commission.
– Voylà,
reprit la Nymphe, un Conseil bien-tost tenu, mais puisque vous me le
commandez, je ne feray nulle difficulté de vous obeyr.
A ce mot elle entra dans le cabinet d’Amasis, qu’elle treuva toute
pensive, et luy ayant proposé la resolution qu’elles avoient
prise, elle l’approuva, et se resolut de s’aller promener à
Montbrison, cependant qu’elles passeroient leur temps chez Adamas.
Galatée luy ayant fait la reverence voulut sortir, mais la
Nymphe la rappela, et apres l’avoir considerée un peu
attentivement : Dittes-moy la verité, Galatée, luy
demanda-t’elle, si Lindamor prend party aupres de Gondebaut, et qu’il
abandonne mon service comme il l’a resolu, ne l’accuserez-vous pas
d’une extreme mescognoissance ?
– Je ne
pense pas, Madame, luy respondit Galatée, que la volonté
luy en vienne jamais, car il a vos interests en trop grande
recommandation.
– Mais,
reprit Amasis, je n’ay plus d’interest en cela, puisque Gondebaut et
moy ne sommes plus ennemis ?
– N’importe,
Madame, repliqua la jeune Nymphe, c’est assez qu’il l’ait esté,
pour faire que ce chevalier ne le serve jamais, si vous ne luy en
faites un tres-expres commandement.
– Vous
jugez, adjousta Amasis, si advantageusement de son humeur, que je
conjecture par là que vous avez de la bonne volonté pour
luy ?
– Madame, repliqua Galatée, rougissant un peu, il est
certain que je n’ay point de sujet de le hayr.
– Et
bien, dit Amasis, allez mettre ordre à recouvrer des troupeaux,
puisque vous voulez devenir bergeres, et une autrefois nous en
discourrons plus amplement. Amasis sousrit proferant ces paroles, et
Galatée qui observoit jusqu’à la moindre de ses actions,
prit de là une bonne opinion de ses affaires.
Au mesme temps qu’elle voulut sortir, Thamire se presenta à la
porte, et Galatée l’ayant pris par la main, le mena à la
Nymphe qui sçachant qu’il estoit là pour recevoir
l’honneur de ses commandements, luy donna charge de dire au grand
Druide, qu’elle avoit bien du regret dequoy il ne s’estoit pu trouver
à la conclusion de la paix, que toutefois s’il survenoit quelque
chose de nouveau, elle auroit le soing de l’en faire advertir. Thamire
luy ayant baisé la robe, promit de faire ce qu’elle luy
commandoit, et apres avoir dit adieu au reste des Dames, partit pour
aller revoir sa [302/303] chere Celidée, qui luy sembloit
absente depuis plus d’un siecle bien qu’il n’eut esté qu’un jour
sans la voir.
Il ne fut pas arrivé à cent pas de la maison du Druide,
qu’il la rencontra, mais avec un visage si triste, que cela le mit en
peine, et luy fit desirer d’en sçavoir le suject. La bergere qui
Taymoit comme son ame, et qui ne taschoit qu’à luy plaire : Le
desplaisir, luy dit-elle, dont vous voyez que je suis atteinte, vient
plustost de l’interest d’autruy que du mien, et si vous prenez la peine
d’entrer chez Adamas, vous serez bien insensible si vous n’y devenez
aussi affligé que moy. Tout y est dans un extreme desordre,
presque tous ceux que vous y laissastes, partirent hyer, un peu de
temps après vous, et ce qui resta de bergers et de bergeres, est
dans une telle confusion, qu’il seroit impossible de vous la bien
representer : Alexis s’est perdue, Silvandre n’est point revenu depuis
hyer; Diane et Astrée sont sorties aujourd’huy de leur chambre,
devant que le jour y soit entré, sans que depuis on en ait eu
aucunes nouvelles ; Paris est party pour les aller chercher, Leonide,
Phillis, Lycidas, Stelle, Hylas, Doris, Adraste. et les autres en ont
fait de mesme, et je n’eusse point esté jusqu’à cette
heure sans les suivre, si je n’eusse bien creu que vous reviendriez
bien-tost.
– Voyla,
dit Thamire, un changement bien estrange, mais afin qu’on ne juge pas
que nous ayons moins de bonne volonté que les autres, je suis
d’avis que nous fassions de nostre costé, ce que nous pourrons
pour le service du Druide, après que je luy auray rendu compte
de ce qu’Amasis m’a commandé particulierement de luy dire.
– Tout
ce que nous pouvons, respondit Celidée, c’est d’aller chercher
des nouvelles d’Astrée et de Diane, car c’est le principal soing
qui le travaille.
– Et
bien, adjousta Thamire, nous y ferons nos diligences, cependant vous
pouvez m’attendre icy, soubs l’ombrage que ces arbres vous presentent,
et je reviendray le plustost qu’il me sera possible. Celidée,
l’ayant embrassé, le baisa, et puis s’assit, et Thamire s’en
alla dans la maison du Druide.
Il fut d’abord jusqu’à la chambre d’Adamas, sans rencontrer ame
du monde, et parce qu’il en treuva la porte fermée, cependant
qu’il disputoit en luy-mesme s’il heurteroit ou non, il ouyt Adamas qui
disoit assez haut : Mais, Bellinde, à quoy croyez-vous que
servent toutes ces larmes ? Ne voyez-vous pas que vous les respandez
inutilement, et qu’elles ne sçauroient empescher que ce que les
dieux ont destiné, n’arrive comme ils l’ont [303/304]
arresté dans leur fatale ordonnance ? Ce peu de mots fut cause
que Thamire presta l’oreille plus attentivement, et qu’il ouyt que
Bellinde respondit avec un grand souspir : Helas ! je sçay
assurément que toutes les eaux du monde ne seroient pas capables
de laver la faute que je vois bien que Diane a faite ; mais quelque
cognoissance que j’en aye, je ne laisse pas de les donner au
ressentiment que j’ay de son crime, afin qu’elles puissent un jour
servir de tesmoignage, que j’ay desapprouvé son action, et que
je n’attendois pas un si mauvais fruict de la nourriture que je luy ay
donnée.
– Pour
encor, reprit le Druide, je ne l’ose accuser de rien, car pour avoir
esté la moitié d’un jour esloignée de vous, il se
peut faire qu’elle en a eu des sujects bien pressants, et quand elle
vous les dira, vous treuverez ses excuses legitimes. Il ne faut pour
cela, sinon qu’elle ait mal reposé cette nuict passée, et
qu’estant sortie comme elle a faict de bon matin, elle se soit
peut-estre endormie sur l’herbe, pour faire qu’elle ne revienne point
qu’il ne soit bien plus tard.
– Ah
dieux ! repliqua Bellinde, si elle n’eust eu que ce dessein, il ne luy
eust pas esté difficile de m’en demander la permission, mais
quand je repasse un peu attentivement par ma memoire les responses et
les mines qu’elle me fit hyer quand je voulus sonder sa volonté
touchant le mariage de Paris, duquel elle n’a jamais esté digne,
je remarque aisément qu’elle a quelque autre chose dans la
fantaisie, et qu’il est dangereux qu’elle ne le fasse esclore, au
prejudice, peut-estre, de sa reputation et de la mienne.
– Nous
verrons, dit Adamas, dans ce qui nous reste du jour, s’il sera juste ou
non que vous la condamniez, cependant je ne trouve pas que vous ayez
tout à fait raison de vous affliger, comme vous faites.
Disant cela, le Druide s’approcha un peu de la porte, et Thamire qui
craignait d’estre surpris, heurta comme un homme qri avoit quelque
affaire bien pressée ; et cela fut cause qu’Adamas se hasta
d’ouvrir, et Thamire le voyant seul avec Bellinde, se recula de deux ou
trois pas, comme s’il eust eu peur de les destourner. Mais le Druide
l’ayant. prié d’entrer, luy demanda des nouvelles de Marcilly,
à quoy Thamyre respondit de cette sorte : Mon pere, la Nymphe
Amasis m’a commandé de vous dire qu’elle est aujourd’huy dans la
parfaite jouyssance de la paix par le traitté solemnel qu’elle
en a fait avec Ligonias, qui estoit venu de la part du Roy des
Bourguignons. Elle a differé le jour qu’elle avoit
destiné pour le sacrifice, jusqu’au retour de Rosileon, qui
sera, comme [304/305] elle croit, dans cinq ou six jours, et les
Princes m’ont commandé à leur despart de vous assurer de
la volonté qu’ils ont de vous servir en toutes sortes
d’occasions.
– Je me
resjouys, luy dit Adamas, du bon succez que je voy prendre aux affaires
de cette grande Nymphe, et suis bien aise qu’elle ait differé le
sacrifice, à cause de quelques accidents qui me sont arrivez.
– Celidée,
repliqua Thamire, m’a dit confusément, quelque chose de Diane et
d’Astrée, mais je n’ay sceu bien entendre ce qu’elle vouloit
dire.
– C’est, respondit Adamas, que ces bergeres n’ont point
esté ceans de tout le jour, et nous sommes maintenant en peine
d’apprendre ce qu’elles peuvent estre devenues.
– Je vay,
luy dit alors Thamire, en chercher des nouvelles, afin d’apporter si je
puis quelque remede à l’impatience où vous estes de les
voir.
A ce mot il fit une profonde reverence, et cependant que le Druide se
remit en discours avec Bellinde,. il s’en revint où
Celidée Tattendoit. Aussi-tost qu’elle le vid revenir, elle se
leva, et l’ayant pris par la main, tous deux se mirent en queste de ces
belles bergeres.
Mais il leur eust esté bien difficile de les rencontrer, car
craignants d’estre diverties du dessein qu’elles avoient fait la nuict
auparavant, et se doubtans bien qu’infailliblement on les suivroit,
elles avoient mis tant de soing à se bien cacher, qu’il estoit
presque impossible de les trouver où elles estoient. La nuict
elles avoient couché seules dans un lict, car Leonide qui voulut
en l’absence d’Alexis, dormir dans leur chambre, pria Phillis de luy
venir tenir compagnie ; de sorte qu’Astrée et Diane estans
demeurées en estat de se pouvoir librement entretenir de leur
commune affliction, apres quelques petits discours qu’elles eurent avec
Leonide et Phillis, soudain qu’elles jugerent que le sommeil leur avoit
fermé les yeux, elles se tournerent l’une contre l’autre, et
s’estants embrassées, elles furent quelque temps sans parler.
Mais Astrée vaincue par les propos que le Druide luy avoit tenus
touchant la fortune de Celadon, fut la premiere qui rompit le silence,
en ces termes : Helas ! ma sœur, luy dit-elle en souspirant, nostre
douleur sera-t’elle eternelle ? sommes-nous destinées à
n’avoir jamais aucun contentement ? Je ne suis pas plus-tost
tombée dans un malheur, qu’au lieu de m’en voir delivrée,
je me vois contrainte d’en souffrir encore d’autres plus grands et plus
sensibles. J’ay ouy dire quelquefois à Silvandre, que toutes
choses ont leur vicissitude, mais ma disgrace n’en a point, et
[305/306] depuis que le sort a commencé de troubler l’estat de
ma vie, je n’y ay jamais remarqué de changement.
– Ma
sœur, respondit Diane; il est certain que nous ne sommes pas de celles
à qui la fortune rid le mieux, ny à qui le Ciel envoye le
plus de graces. Pour moy, je sçay bien que depuis que Filandre
est mort, je n’ay pas gousté une seule des douceurs que Ton
trouve dans l’usage de la vie, et je puis dire entre vous et moy, que
le moindre de tous les ennuys que j’ay receus, a esté
l’affection de Silvandre. Mais voyez si le Destin n’est pas bien ennemy
de ma prosperité, je n’ay pas plustost eu fondé quelque
esperance en l’amitié de ce berger, que mille obstacles se sont
venus opposer à mon bien, et qu’il a fallu que j’y aye
esté traversée, non pas par autruy, mais par moy qui ay
donné le plus grand coup à ma ruine ; car puis qu’il faut
tout dire, il est tres-vray que si je n’eusse point adjousté de
foy aux rapports que Laonice me fit, je n’eusse jamais permis à
Paris d’aller resoudre mon mariage avec Bellinde, et ne luy eusse
jamais tesmoigné d’avoir sa recherche agreable. Ainsi je ne croy
pas qu’il se fust obstiné à me vouloir posseder contre
mon consentement, et je ne serois pas maintenant à la veille de
me voir forcée à faire une faute irreparable, et contre
mon amour, et contre le repos de Silvandre.
– Les
dieux, reprit Astrée, devroient, ce nie semble, desormais estre
contents, puis que par les maux que nous avons soufferts, ils se sont
assez vangez des fautes que nous avons faites, vous contre Silvandre,
et moy contre Celadon ; et cependant ils ne laissent pas de nous
persecuter encore, et je ne croy pas que leur haine finisse qu’avecque
nostre vie.
– Si cela
est, adjousta Diane, leur courroux ne durera plus guiere, car je suis
resolue à mettre bien-tost une fin à tant de miseres ;
aussi bien, tost ou tard je serois contrainte de recourir à
cette violence, puis qu’en l’humeur où je suis maintenant, je ne
pense pas qu’il me fust possible de vivre un seul moment en la
puissance de Paris.
A ce mot elle s’arresta un peu, puis reprenant la parole : Ah, ma sœur
! continua-t’elle, que vous avez usé tantost d’un terme qui m’a
touchée vivement, quand vous avez dit, que vous appliqueriez
à vos maux, le remede que le desespoir enseigne aux ames qui se
lassent de souffrir ! Je vous jure que je ne respire maintenant autre
chose, et que, dans les ennuis dont la mienne est affligée,
j’invoque la mort avec plus d’ardeur que je n’en eus jamais à
desirer aucunes faveurs de la fortune.
– Quand
j’ay dit cela, respondit Astrée, j’ay parlé selon mon
humeur, et selon ma pas-[306/307]sion, et je vous assure que la
resolution que j’en ay faite n’est pas moins irrevocable que les
Arrests de la fatalité ; aussi bien, à quoy me serviroit
desormais la vie, qu’à me representer la suitte de mes malheurs,
et à me faire cognoistre qu’il faut bien que j’aye fait quelque
grande offense contre les dieux puis qu’il semble que, pour me punir,
ils inventent tous les jours quelque nouveau supplice ? Non, non,
Diane, adjouta-t’elle, je trouve juste la volonté de vivre
à ceux qui boivent à longs traits, comme on dit, le
nectar et l’ambroisie, et qui semblent estre seulement au monde pour
servir d’object aux graces et aux faveurs du Ciel; mais à ceux
qui comme moy, n’osent pas seulement esperer la jouyssance d’aucune
felicité, je tiens que c’est une extreme folie de la conserver,
et de s’obstiner à vouloir destourner de soy, des accidents,
dont l’effect est inevitable. Si je ne cognoissois parfaitement
l’humeur de Celadon, et si je ne sçavois bien, que luy ayant
ordonné de mourir, il est presque impossible qu’il n’ait desja
obey à ce fascheux commandement, je croyrois que ce
suject-là pourroit avoir quelque force pour me retenir en vie ;
mais puis qu’il n’est peut-être plus, et que mesmes quand il
vivroit, j’aurois tousjours quelque remords dans l’ame, qui me
reprocheroit comme un crime quantité d’actions, qui ont
esté pourtant fort innocentes, j’advoue que je ne croy point
qu’il y ait de plus souverain remede contre tout cela, que celuy que je
trouveray en ma mort.
– Je
pourrois bien, repliqua Diane, trouver dans le succez de ma vie des
considerations aussi fortes, pour me faire desirer de ne vivre plus, et
quand je ne regarderois que l’estat present de mon anxe, c’est sans
doute qu’il m’en pourroit donner un suject assez legitime ; car si la
vie ne nous doibt estre chere, qu’en tant qu’elle peut estre
accompagnée de quelques contentements, je suis desja hors de
toute esperance d’en oser seulement attendre. Et si, comme vous
desireriez de vivre pour Celadon, j’avois quelque volonté de
vivre pour mon berger, ne vois-je pas que cela ne se peut, sans que
j’accepte l’alliance de Paris, et que par consequent je ne sois cause
de la perte de Silvandre, qui m’a juré de cesser de vivre des le
moment qu’il en apprendra la verité ? Mais, chere Astrée,
je regarde que, quelque inclination que nous ayons à nous
perdre, et quelque commodité que nous en rencontrions, il est
impossible que cela se fasse, sans que ceux qui nous survivront,
blasment nostre desespoir, et discourent à leur fantaisie des
sujects qui nous l’auront inspiré. Et outre cela, j’ay ouy dire
qu’il y en a beaucoup qui reclament la [307/308] mort et qui la
desirent ; mais quand elle se presente, il n’en est point qui ne trouve
son visage effroyable, et qui ne soit bien aise de la fuyr. Cela
veritablement me donne quelque sorte d’apprehension et me fait douter
que je ne fusse trop peu courageuse pour recourir à cette
extremité, quelque inviolable que fust la resolution que j’en
aurois faite.
– Pour ce
qui vous regarde, reprit Astrée, il est croyable que vous auriez
de la peine à mourir, d’autant mieux qu’il faudroit vous
sousmettre à des maux, capables de donner de la crainte aux ames
les plus hardies ; mais pour moy ? Ah ! j’ay un moyen le plus honneste
et le plus legitime, que personne du monde sçauroit jamais
choisir ; je mourray pour le repos et pour le plaisir, non pas
seulement d’une Province, mais, peut-estre, de tout l’Univers.
Diane qui ne sçavoit ce qu’elle vouloit dire : Ma sœur, luy
demanda-t’elle, ne sçauray-je point quel il est, afin que je
m’en serve de mesme ?
– Je ne
pense pas, respondit Astrée, qu’autre que moy y doive aspirer,
mais je vous le diray pourtant, afin que vous ne croyez pas que je
puisse vous cacher quelque chose. C’est, continua-t’elle, que la
fontaine de la verité d’Amour est, comme vous sçavez,
depuis quelque temps enchantée de telle sorte, que cet
enchantement ne peut finir que par la mort du plus fidelle amant, et de
la plus fidelle amante qui ait jamais visité cette province. Or
sçachant bien que ma fidelité est en un poinct le plus
hault oùpuisse jamais aller celle d’une fille, j’ay resolu de
m’aller sacrifier pour le public, en attendant, qu’à mon
exemple, il se trouve quelque berger qui veuille s’exposer pour le
contentement, et pour la satisfaction de tout le monde.
– En
verité, repliqua Diane, voyla le plus beau et le plus glorieux
dessein qui soit jamais entré dans la pensée d’une fille
! Ah, ma sœur, que je vous y accompagneray courageusement, et que je
m’estimeray heureuse de courre cette fortune avecque vous !
– Ma
sœur, dit Astrée, je ne refuse pas vostre compagnie, d’autant
mieux que sçachant bien qu’une seule amante y doibt mourir, je
suis assurée que vous n’y recevrez aucun dommage.
– Il en
arrivera, reprit Diane, ce que les dieux voudront, mais je ne vous
abandonneray point, et m’exposeray avecque vous à quelque peril
qui se puisse présenter.
– Si vous
y estes bien résolue, adjousta Astrée, il faut que nous
conduisions ce dessein le plus secrettement qu’il nous sera possible,
et ne faut pas m’esmes que Phillis en soit advertie, car cette belle
fille nous aymant comme elle fait, ne consentiroit jamais à nous
[308/309] laisser partir, et mettroit tant d’obstacles à nostre
dessein, qu’à peine le pourrions nous jamais faire reussir.
– C’est
pour cela, adjousta Diane, que je serois d’avis que nous sortissions de
ceans, devant qu’Adamas ny ma mere soient hors du lict, car dans la
frayeur où je suis, je m’imagine qu’il ne sera pas plustost
jour, qu’ils me viendront querir, pour faire que Paris m’espouse.
– Mais,
dit Astrée, dés qu’on ne nous trouvera plus dans nostre
chambre, on nous fera suivre, et si l’on nous surprend on nous
r’amenera, sans qu’apres cela vous puissiez jamais esperer de vous
desrober de leur vigilance.
– A cela,
respondit la bergere, nous ne manquerons pas de remede, car aussi-tost
que nous serons sorties, nous irons nous cacher en quelque lieu,
où nous demeurerons tout le long du jour, et apres cela, quand
la nuict sera revenue, nous nous remettrons en chemin jusqu’à ce
que nous soyons arrivées au lieu qui doit mettre fin à
toutes nos calamitez.
– Et si
le sommeil nous surprend ? adjousta Astrée, voilà notre
affaire en desordre !
– C’est,
repliqua Diane, ce que je ne crains pas, car je sçay que, mesme
quand je le voudrois, il me seroit maintenant impossible de reposer;
mais pour jouer au plus seur, je vay commencer à m’habiller,
cependant que Leonide et Phillis dorment assez profondement, pour ne me
point ouyr, quelque bruit que je fasse.
A ce mot, Diane se jetta hors du lict, et à la clairté de
la lune ramassa ses habillements, et s’en accommoda le mieux qu’il luy
fut possible ; Astrée de son costé se couvrit des siens,
et puis toutes deux se remirent sur le lict, en attendant que la nuict
fust nn peu plus avancée.
A peine furent-elles assises, qu’elles ouvrent que Phillis souspiroit,
et parce que ses souspirs estoient meslez de quelques gemissements,
elles crurent que peut-estre elle s’estoit ’apperceue de leur dessein :
et ce qui leur en donna plus de creance, ce fut que tout à coup
elle se mit à crier, à mots toutefois interrompus : Sans
moy, ah ! ma sœur, ah ! Diane, non, non, non….
A ce mot de sœur et de Diane, les deux bergeres s’imaginerent que tout
estoit descouvert, et furent si fort espouvantées,
qu’Astrée descendit du lict pour luy aller dire tout le secret
de leur voyage, et de fait, dés qu’elle fut aupres d’elle, elle
se disposa pour l’en entretenir, mais s’estant baissée pour luy
parler à l’oreille, afin que Leonide ne la pust ouyr, elle vid
qu’elle avoit les yeux fermez, ce qui fut cause qu’Astrée se
douta que c’estoit infailliblement l’effect de quelque songe. Elle lui
vid aussi le visage couvert de [309/310] larmes, dequoy elle eut tant
de compassion, qu’elle ne put s’empescher de pleurer aussi. De cette
sorte elle s’en revint aupres de sa compagne, et luy ayant
assuré que Phillis dormoit : Ma sœur, luy dit Diane, sortons de
la chambre, et regardons si nous ne pourrons point treuver quelque
moyen pour sortir de la maison ; le jour arrivera que nous n’y
prendrons pas garde, et s’il nous surprend icy, j’apprehende bien
d’estre troublée dans la volonté que j’ay de vous
accompagner.
– Sortons,
respondit Astrée, mais ne faisons pas beaucoup de bruit, de peur
d’esveiller Leonide ou Phillis.
Disant cela, elles ouvrirent la porte fort doucement, et apres avoir
descendu l’escalier, entrerent dans la basse cour. Dés qu’elles
commencerent à paroistre, deux grands chiens que l’on
nourrissoit pour la garde de la maison, se mirent à abboyer, et
leur firent tant de peur, qu’elles retournerent sur leurs pas, et
fermerent promptement la porte qui respondoit de la cour au
degré par où elles estoient descendues. Apres cela elles
l’entrouvrirent sans bruit, et virent qu’un valet qui avoit le soing
des clefs s’estoit levé au bruit que ses chiens avoient fait. Un
peu apres elles apperceurent qu’il ouvrit le guichet de la grande
porte, et qu’apres avoir un peu jette les yeux d’un costé et
d’autre hors de la maison, il le referma, et se retira avecque ses
chiens dans sa petite chambre, sans se souvenir de reprendre ses clefs
qu’il laissa par dedans attachées à la serrure. Cela leur
donna un peu d’assurance, de sorte que dés qu’elles jugerent que
ce portier avoit eu assez de temps pour se r’endormir, elles
traverserent la basse cour, et apres avoir ouvert la mesme porte fort
doucement, sortirent de la maison, aussi effroyées, que si elles
eussent esté coupables de quelque grand crime.
Aussi-tost qu’elles furent sorties, elles se prirent par la main, et se
mirent à courir de toute leur force, se tournants toutefois de
temps en temps, comme si elles eussent eu peur qu’on les eust suivies.
Enfin dés qu’elles furent hors d’haleine, elles s’arresterent,
et apres avoir bien souffle, Diane qui estoit la plus
espouvantée : Mon Dieu ! ma sœur, luy dit-elle, qu’est-ce que
nous entreprenons ? et quel sera le courage que j’auray à la fin
de ce dessein, si j’en ay si peu au commencement ?
– Nous
entreprenons, respondit Astrée, d’accomplir une resolution qui
nous doit affranchir de la tyrannie de tous les malheurs dont nous
avons esté persecutées, et c’est pour cela que nous ne
devons pas man-[310/311]quer de courage, puis que de cette action
dépend immediatement le repos dont nous devons jouyr dans la
seconde vie que nous attendons.
– Je
sçay bien, reprit Diane, quel est le bien qui nous en doit
arriver, mais cela n’empesche pas que je redoute un peu les moyens par
lesquels il nous y faut parvenir. Toutefois, ma compagne,
adjousta-t’elle, baisant Astrée, vostre presence me r’assure en
quelque sorte, et me fait croire qu’il ne me sçauroit arriver de
mal si grand, qu’il ne soit moindre que le plaisir que j’ay d’estre en
vostre compagnie.
– Ma
sœur, repliqua Astrée, vous y recevrez fort peu de contentement,
et moy beaucoup de satisfaction, en ce que je vous auray pour tesmoing
de la derniere et de la plus memorable action de ma vie. Toutefois sans
nous amuser si tost à nous entretenir de ce discours, je serois
d’avis que nous cherchassions quelque lieu bien commode pour nous
cacher et que cependant nous fissions provision des fruits que ces
arbres nous presentent ; car je regarde que si nous sommes
obligées à ne sortir point de tout le jour du lieu
où nous nous serons mises, il est croyable que nous aurons
quelque necessité de manger.
– En
verité, adjousta Diane, je ne pense pas que l’on ait jamais
vëu dans un mesme esprit deux volontez si differentes, nous sommes
sorties ce matin avec une inviolable resolution de mourir, et cependant
vous parlez de manger, comme s’il nous devait rester quelque grand
soing de nostre vie.
– Il m’en
reste aussi, respondit Astrée, car pour rien du monde je ne
voudrois mourir d’autre mort, que de celle qui doit servir à
desenchanter la fontaine où nous allons.
– Et bien
! repliqua Diane, faisons tout ce qu’il vous plaira, cueillons des
fruits, mangeons, mourons, je veux tout ce que vous voudrez.
Disant cela, elles avançoient tousjours, et remontoient le long
de Lignon, resolues de s’arrester au premier lieu qu’elles jugeroient
propre à les receler tout le long du jour. Elles alloient aussi
cueillant des fruicts, et presque insensiblement elles en remplirent
leurs pannetieres. Mais apres avoir marché assez longuement,
Astrée vid naistre l’aurore et puis le soleil, qui, dorant la
pointe des montagnes, et descendant peu à peu dans la plaine
pour la peindre d’une mesme couleur, sembloit se haster, pour
descouvrir le lieu bien-heureux que ces deux beautez choisiraient pour
leur retraitte. Cela fut cause que ne voulants plus differer de se
cacher, elles chercherent un peu plus curieusement que de coustume, et
qu’estant assistées d’une plus grande clairté, elles
eurent plus de [311/312] commodité de voir les lieux que la
nature leur offroit pour favoriser leur dessein. Elles se logerent en
beaucoup d’endroits, mais semblables aux criminels, qui ne croyent
jamais pouvoir treuver de retraitte assez assurée, et qui,
à moins que d’estre dans le centre de la terre, s’imagineroient
tousjours d’estre exposez à la veue de tout le monde, elles ne
pouvoient se persuader qu’on ne les apperceust, en quelque lieu
qu’elles se pussent mettre. Enfin apres avoir beaucoup roulé,
elles virent sur le bord de la riviere une petite caverne qui leur
parut si commode, qu’elles resolurent de s’y arrester. Elles y
entrerent donc, bien qu’avec une grande difficulté, à
cause des buissons qui en empeschoient l’entrée, et s’estant
assises dessus un siege de mousse, qui montroit d’avoir esté
fait par artifice, elles se preparerent d’attendre là ce que le
Ciel ordonneroit de leur fortune.
Presque en mesme temps, Phillis, qu’elles avoient laissée dans
le lict, s’esveilla, et, parce qu’elle avoit encore la memoire
embrouillée de quelques fascheux songes qui l’avoient
travaillée tout le long de la nuict, elle se leva doucement
d’aupres de Leonide, pour se venir jetter dans le lict de ses
compagnes, afin de leur rendre compte des imaginations qu’elle avoit
eues. Mais quand elle ne les y treuva pas, et qu’elle n’apperceut plus
ny leurs habits ny leur personne, elle commença à se
douter de quelque chose, et à craindre le malheur dont ses
songes l’avoient menacée. Elle ouvrit d’abord les fenestres, et
voyant que le soleil estoit à peine levé : Voicy,
dit-elle en elle-mesme, une diligence extraordinaire, Astrée et
Diane n’avoient pas accousturné de se lever si matin. Puis
essayant de juger pour quoy-elles est oient sorties de la chambre sans
luy rien dire : Mais, continuoit-elle, pourquoy me laisser dans le lict
? depuis quand suis-je devenue suspecte à leurs entretiens ? Ah
! ma sœur, ah ! Diane, je meure ! Vous me la payerez, je vous
apprendray à ne faillir plus contre ce que vous devez à
nostre commune amitié. Disant cela, cette bergere s’alloit peu
à peu habillant, et dés qu’elle fut en estat de sortir,
elle descendit le degré et s’en alla dans la salle, mais ne
treuvant personne, elle courut dans la grande gallerie, puis traversant
la basse-cour, et n’ayant pas rencontré seulement un domestique,
à peine que cela ne la fist mourir. Ne sçachant toutefois
à quoy se resoudre, dans cette extremité elle revint dans
sa chambre, et ayant esveillé Leonide : Pardonnez moy, belle
nymphe, luy dit-elle, si j’ay esté contrainte d’interrompre
vostre sommeil ; je ne puis plus vivre [312/313] si vous ne treuvez
quelque remede à l’inquietude qui me travaille : Astrée
et Diane ne sont plus ceans, et je crains qu’elles soient allées
se perdre en quelque lieu, puis qu’elles m’ont caché leur fuite.
Leonide alors toute estonnée, car elle sçavoit l’estat de
leur ame et de leur amour, s’habilla le plus promptement qu’elle put,
et puis toutes deux s’en allerent à celuy qui avoit le soing de
la porte, pour sçavoir si quelqu’un estoit desja sorty. Il leur
jura qu’il n’avoit encor ouvert à personne, qu’il estoit bien
vray qu’il avoit ouy abboyer les chiens un peu devant le jour, mais que
s’estant levé et n’ayant apperceu personne, il s’estoit remis au
lict, et avoit dormy jusqu’alors sans avoir plus ouy aucun bruit.
Leonide et Phillis fort estonnées s’en allerent à la
porte, mais treuvant que les clefs y estoient attachées, elles
ne douterent plus que ces bergeres ne pussent estre sorties par ce
moyen. Elles crurent donc que le meilleur estoit d’en advertir le
Druide, et en attendant qu’il fust levé, elles s’en allerent
dans la gallerie, où elles ne furent pas plustost, que Phillis
ne pouvant retenir ses larmes : Helas ! Madame, dit-elle, que le coeur
me l’a bien dit, et qu’à mon dommage j’ay bien esté trop
veritable prophete de ce qui m’est arrivé ! Tout le long de la
nuict j’ay esté dans des inquietudes nompareilles, et j’ay
esté travaillée de si fascheuses resveries, qu’en ma vie
je n’ay jouy d’un sommeil si mal plaisant.
– Les
songes, respondit Leonide, ne sont qu’illusions et que fantaisies,
où l’on ne peut assoir le fondement d’aucune verité.
– Ah
! sage nymphe, reprit la bergere, assurez-vous qu’ils ne l’ont point
esté cette fois, et que j’ay veu tout ce que je voy aussi
clairement, que si je n’eusse pas dormy ; car, madame, il faut que vous
sçachiez qu’un peu apres que j’ay esté endormie, et je
juge que ce peut avoir esté environ sur le milieu de la nuict,
il m’a semblé que l’ame de Céladon et celle de Silvandre
s’estoient approchées du lict d’Astrée et de Diane, et
que celle de Celadon, plus offensée que l’autre, dispit à
ma sœur, avec un ton de voix qui tenait tout ensemble et de l’amour et
du courroux : Ingratte bergere, Celadon est mort par ton injuste
commandement, et tu dois mourir pour satisfaire à sa juste
priere, voicy son ombre qui t’attend pour te conduire dans les champs
d’Elise, et qui ne cessera de te persecuter, que tu n’ayes en sa faveur
disposé du dernier moment de ta vie. Alors il m’a semblé
que l’autre prenant la parole : Et toy, ma Diane, a-t’elle dit, qui as
jadis triomphé de moy par la [313/314] puissance de tes charmes,
s’il te reste quelque memoire de ma fidelité, demeure constante
en l’affection que tu m’as promise, et resoustoy plustost de mourir
à mon exemple, que de vivre dans le blasme que t’apporteroit ton
infidelité. A ce mot cette ombre s’est teue, et j’ay creu ouyr
Astrée, qui respondant la premiere : Ouy, Celadon, a-t’elle dit,
je satisferay au desir que tu as, j’iray de bon cœur despouiller aupres
du tien la pesanteur de ce miserable corps, et accompagneray ton ame en
quelque lieu qu’elle prenne le soing de me conduire. Et puis Diane, et
toy Silvandre, a-t’elle adjousté, prends garde à ne
partir point sans moy, je me veux rendre inseparable de ton ame, afin
que n’ayants pu estre unis durant’ ta vie, nous le soyons au moins
après ta mort. Disant cela elles se sont habillées,
à ce qu’il m’a semblé, et puis suivants ces deux ames qui
les guidoient, elles sont allées se jetter dans les bras
d’Amour, qui en ayant quelque sorte de compassion, leur a donné
le contentement qu’elles demandoient. Je me souviens fort bien que j’ay
fait ce que j’ay pu pour les retenir ou pour les suivre, j’ay
pleuré, je me suis mise en colere, j’ay crié tantost
contre Astrée, tantost contre Diane, leur reprochant qu’il ne
leur estoit pas permis de rien entreprendre sans moy, mais ces
ingrattes n’en ont point tenu de compte, et sont parties sans me
vouloir seulement dire adieu.
– Les
accidents qui nous arriverent hyer, dit Leonide, ont esté cause
de cette resverie, car on dit que c’est le propre des songes, de
representer durant la nuict les choses dont on s’est entretenu durant
le jour ; car ces ames de Celadon et de Silvandre, leurs discours avec
ces bergeres, leur resolution, tout cela est tiré du dessein que
Celadon fit de mourir, des plaintes qu’il fit contre Astrée, et
du suject qu’a Silvandre d’empescher que Diane n’es-pouse Paris.
– Quoy
que ce soit, reprit Phillis, Diane et Astrée sont sorties, et
voilà tousjours une partie de mon songe qui n’a pas menty.
–
C’a esté, respondit la nymphe, plustost une rencontre qu’autre
chose, car il se peut faire que ces deux belles filles s’estants
esveillées bien matin se seront allé divertir sans aucun
dessein qui approche de celuy dont nous les soupçonnons.
– Non,
non, madame, dit Phillis, jamais elles ne seroient parties sans me le
dire, et à moins que de faire quelque resolution estrange, elles
ne seroient point sorties sans m’en advertir. Mais, continua-t’elle, je
les suivray malgré elles, et quelque volonté qu’elles
ayent eue de se cacher de moy, je les chercheray de tant de costez,
qu’il sera difficile que je n’en apprenne des nouvelles. [314/315]
Disant cela, elles sortirent de la gallerie, et ayant sceu qu’Adamas
estoit hors du lict, Phillis luy alla faire le recit de la fuitte de
ses compagnes. Au commencement le Druide en rit, car il croyoit que
tout cela n’estoit qu’une mocquerie, mais quand il en sceut toutes les
circonstances et qu’il eut ouy les responses du portier sur les
demandes que Leonide luy fit une seconde fois, il creut que ce qu’elle
disoit n’estoit point entierement hors d’apparence. Il vint alors
à se souvenir du dernier commandement qu’Astrée avoit
fait à Celadon, et s’imaginant que pour luy en faire quelque
satisfaction, cette bergere auroit bien pu recourir à quelque
dangereuse extremité, il treuva juste l’apprehension de Phillis,
mais cherchant le suject pourquoy Diane avoit voulu s’eschapper aussi,
il creut que l’amitié qu’elle avoit pour Astrée, avoit
gaigné cela sur son esprit, pour luy faire oublier ce qu’elle
devoit aux commandements de Bellinde. Ainsi s’estant confirmé
dans la crainte que ces filles pourroient bien attenter sur
elles-mesmes, il pria tous les bergers et bergeres qui est oient dans
sa maison, de courir apres elles, ce qu’ils firent ; car Hylas, Stelle,
Calydon, Phillis, Adraste, Doris, Leonide mesme et les autres,
partirent au mesme instant, et ne resta que Celidée, qui voulut
attendre le retour de Thamire, pour l’obliger, comme elle fit, à
prendre aussi le soing de les chercher. De tous ceux qui se mirant en
cette queste, chacun prit un different chemin ; les uns se jetterent
dans le bois, les autres dans la plaine, et Phillis, conduite par un
meilleur Genie, prit tout le long de Lignon. Elle n’eut pas
marché environ durant une petite demie heure, qu’elle apperceut
Lycidas couché de son long sur l’herbe tout au bord de la
riviere, et si pres de l’eau, qu’il mouilloit sa main dans les petites
ondes, qui se rompoient doucement contre le rivage. Cette rencontre luy
plut infiniment, car elle mourait d’envie de le voir, pour apprendre ce
qui luy estoit arrivé en la recherche de Celadon. Ayant donc un
peu hasté le pas, elle ne fut pas plustost aupres de luy, que le
surprenant : Bon-jour, luy dit-elle, mon Lycidas, et bien, où
est Celadon ? A ce mot elle s’assit aupres de luy, et le berger se
tournant vers elle, fort estonné pourtant de la voir seule en ce
lieu si peu frequente : Ma maistresse, luy respondit-il en souspirant,
il faut qu’il ne soit plus dans nostre plaine puis que je ne l’y ay pas
treuvé. J’y ay employé le plus de peine qu’il m’a
esté possible, et je croy qu’il s’est encore une fois
precipité dans Lignon, car je ne sçache recoin si
caché dans tous ces boccages, où depuis hyer je ne l’aye
spignèusèment [315/316] cherché.
– S’il
est mort, reprit Phillis, je crains bien qu’Astrée n’arreste
guiere à le suivre, car cette mauvaise s’est desrobée de
moy, sans que je puisse seulement presumer où elle est
allée. Diane, comme je croy, est avec elle, car on ne peut avoir
des nouvelles de l’une ny de l’autre, et je sçay bien qu’elle a
esté touchée d’un si sensible repentir, dequoy elle a si
mal traitté Celadon, qu’il est capable de luy inspirer tout ce
que la rage a jamais fait faire à une ame desesperée.
–
Il ne sçauroit estre si grand, repliqua Lycidas, ce repentir,
qu’il ne soit encore moindre que l’offense qu’elle a commise et contre
mon frere et contre moy ; et en cela elle ne vous a pas
espargnée non plus que nous, car si, comme vous me l’avez dit
souvent, vous prenez quelque interest aux accidents qui m’arrivent,
n’est-il pas vray qu’elle vous a desobligée par les injures
qu’elle m’a faites ?
– Ah !
Lycidas, dit Phillis, elle m’a vrayment faschée quand elle vous
a fait du desplaisir, mais s’il estoit aussi facile de remedier aux
malheurs qui sont arrivez, qu’il me seroit aisé de luy
pardonner, nous serions bien-tost dans la jouyssance du repos qu’il ne
nous, est pas seulement permis d’esperer. Car il faut que vous
s’çachiez, Lycidas, que quelques grandes que soient les fautes
que vous croyez qu’Astrée a commises, elle n’a jamais
manqué d’excuses pour s’en deffendre, et pour faire treuver
justes tous les ressentiments qu’elle a tesmoignez.
– Ma
Phillis, dit Lycidas en l’interrompant, pour Dieu ! si vous voulez que
je croye que vous m’aimez, ne tenez point le party de cette inhumaine,
je ne doute pas qu’elle n’invente tout ce qu’elle jugera pouvoir servir
à sa descharge, mais il me semble que vous et moy, qui par la
longue pratique que,nous avons eue de son humeur, la cognoissons
jusques dans l’ame, ne sçaurions douter sans crime, de celuy
dont elle est coupable contre la fidelité de Celadon. Helas !
continua-t’il, quand je me remets dans l’esprit quelle a esté sa
vie, et ce qu’il a souffert pour cette mauvaise, je meure, Phillis, si
je ne croy que cela auroit esté capable de faire mourir de
compassion tout autre cœur que celuy de cette insensible. Quel
croyez-vous qu’il estoit lorsque je le vins querir dans cette caverne
où il s’estoit confiné quand Alcé nostre pere
ayant fait imiter les caracteres d’Astrée, luy fit escrire que
Corebe l’alloit espouser ? Jamais homme ne fut plus desfait, il avoit
laissé croistre ses cheveux outre mesure, son visage s’estoit si
fort amaigry, qu’il paroissoit une autre fois plus long qu’il ne l’a
quand il se porte bien, ses yeux que vous sçavez qu’il a si
beaux, ne se [316/317] voyoient presque plus, tant ils estoient
enfoncez dans sa teste, et son teint estoit devenu si jaune, qu’il
fallut que le sang fist une force en moy pour me le faire cognoistre
quand je le rencon-tray.
– Il me
semble, adjousta Phillis, que vous nous dittes alors, que sa caverne
estoit le long de Lignon ?
– Elle
l’est aussi, respondit Lycidas, et si vous la voulez voir, vous n’avez
qu’à tourner la teste, la voilà à deux pas de vous
: son entrée semble n’estre pas d’un acces trop facile, car vous
voyez quantité de ronces qui la couvrent, mais elle est assez
agreable au dedans. Disant cela Phillis et Lycidas se leverent et s’en
allerent à l’ouverture de cette grotte.
Aussi-tost que Phillis y fut, elle avança la teste pour regarder
dedans, mais ne pouvant rien voir à cause des buissons et de
l’obscurité, elle commença de s’y faire un passage, et se
tournant à Lycidas : J’ay une si grande envie, dit-elle, de la
voir à cause de Celadon, que quand je devrois laisser la
moitié de ma peau dans ces espines, je suis resolue d’y entrer.
Le berger qui craignoit en effet qu’elle se fist du mal, l’arresta par
la main, et luy dit, que sans se mettre au hazard de se blesser, il
pourroit bien luy en faciliter le passage, et de fait, il se mit
aussi-tost à rompre avec sa houlette les buissons qui est oient
au devant.
Dieu sçait quel fut alors l’estonnement d’Aatrée et de
Diane ! car ces deux bergeres qui s’estoient cachées dans cette
caverne pensant y estre en seureté, n’avoient pas perdu une
seule parole de tous les discours que Lycidas et Phillis avoient eus
ensemble. Au commencement elles crurent bien, que c’estoit par hazard
qu’ils s’estoient rencontrez en ce lieu, et jugerent facilement que
Phillis. n’estoit en campagne que pour leur sujet, mais quand elles
ouvrent qu’elle s’approchoit de la grotte, et qu’elle s’opiniastroit
à la visiter, Astrée qui avoit encore l’esprit en
desordre, à cause de ce que. Leonide’ avoit fait le jour devant,
prit opinion que cela se faisoit par quelque sortilege, et qu’il estoit
impossible qu’elle eust appris autrement le lieu où elles
s’estoient enfermées. Toutefois resolue d’attendre à quoy
tout cela se termineroit, au premier bruit que fit Lycidas en rompant
les espines, elles se leverent et s’allerent mettre dans l’endroit
qu’elles jugerent estre le plus obscur.
A peine eurent-elles achevé de se mieux cacher, que Phillis
entra, qui n’ayant que fort peu de jour, parce qu’elle s’ostoit
elle-mesme la plus grande partie de celuy que l’ouverture luy pouvoit
donner, n’osa pas entrer beaucoup avant, mais s’estan [317/318]
arrestée au premier pas : Lycidas, dit-elle, est-il vray que
Celadon fut icy durant pres de six Lunes ?
– Il y
fut, respondit le berger, tout autant de temps que dura son
esloignement, car il n’en sortit jamais, que pour venir quelquefois sur
le bord de la riviere mesler ses larmes avec le courant de ses eaux, et
luy confier le secret de ses amoureuses pensées, comme il fit
dans cette boule de cire que je pris, et qui nous enseigna en quelque
façon, le lieu de sa retraitte.
– En
verité, reprit-elle, je ne croy pas qu’il me fust possible d’y
vivre la moitié d’un jour seulement ; car ce lieu me semble un
peu trop horrible, outre que la chose du monde que je crains le plus
c’est l’obscurité.
– Quand
on est dedans, repliqua le berger, on y voit assez clair, et sur tout,
quand on y a demeuré un peu de temps.
– C’est
ce que je n’essayeray point, dit Phillis, se retirant avec un peu de
haste, car il me semble que ce lieu est bien plus propre à
recevoir des serpents que des hommes.
Disant cela, elle sortit au grand contentement d’Astrée et de
Diane, qui mouroient de peur qu’elle les surprist, ce qu’elle eust fait
infailliblement, pour peu qu’elle eust demeuré là
davantage, à cause qu’insensiblement elle se fust
accoustumée à cette blafarde lumiere que le jour y
donnoit, et dont Phillis ne se put appercevoir d’abord, parce qu’elle
estoit encore esblouye de la clairté du soleil. Dés
qu’elle fut dehors, Lycidas et elle s’allerent remettre en la mesme
place où ils estoient auparavant, et le berger reprenant la
parole : Mais, chere Phillis, luy dit-il, est-il vray qu’Astrée
ait entrepris quelque chose sans vous en avertir ?
– Je vous
assure, respondit Phillis, que j’en suis, extremement en peine, et que
si je la voyois, je luy en ferois des reproches plus grandes peut-estre
qu’elle ne pense.
– Mais
non pas si justes, adjousta Lycidas, que celles que je lui pourrois
faire, touchant mon desplaisir et la disgrace de Celadon.
– Tant y
a, reprit la bergere, que je luy ferois voir qu’elle a tres-mal
observé les loix qui furent establies entre nous.
– Helas !
repliqua le berger, comment eust-elle pu bien observer celles de
l’amitié, puis qu’elle a si cruellement failly contre celles de
l’amour ?
– Nous
avons beaucoup de suject de nous en plaindre, dit Phillis, mais quand
ce ne seroit que pour la punir, il faut que je continue mon voyage ; et
que je n’espargne ny peine ny soing pour treuver cette ingratte :
– Et
bien! dit Lycidas, ayez plus de pitié d’elle qu’elle n’en a eu
de nous, et puis que vous le desirez, je prie les dieux qu’ils vous
donnent plus de contentement en la recherche de cette cruelle, que je
n’en ay eu n celle de Celadon. [318/319]
Apres quelques autres discours, ils se separerent, et Phillis ayant
continué son chemin, Lycidas demeura sur le bord de la riviere,
où plusieurs saules faisoient un assez agreable ombrage ; et
apres avoir passé une partie du jour assis sur l’herbe, car il
estoit extremement lassé du chemin qu’il avoit fait, il s’y
coucha tout de son long, ne pouvant resister au sommeil qui le vint
surprendre, à cause qu’il n’avoit point du tout reposé,
ny dormy la nuict auparavant.
Mais quelque grande qu’eust esté l’inquietude de Lycidas, elle
ne fut nullement comparable aux soings et aux craintes dont Silvandre
fut attaqué, car cet amoureux berger s’estant perdu bien avant
dans le bois, et s’y voyant surpris par l’obscurité de la nuict,
il se resolut à n’en partir point, et à jouyr de la
fraischeur des champs, bien qu’elle fust incapable d’alleger en aucune
sorte la flame qui le consumoit. Pour cet effect il s’assit en terre,
et s’estant appuyé contre un arbre, il n’y eut accident de sa
vie que sa memoire ne luy representast, non pas pour le consoler, mais
pour luy faire trouver plus insupportable, l’estat où il se
voyoit reduit. Il fut dans ces fascheuses pensées durant pres de
deux heures, mais quand il vid paroistre la lune, ce fut alors que sa
douleur s’augmenta, comme s’il eust esté fatal que sa fureur
eust pris sa naissance avec elle. Toutefois prenant cet astre pour
tesmoin de malheurs : Belle Cinthie, s’escria-t’il, qui par la
clairté de ta lumiere, sembles disputer contre ton frere le prix
de la beauté ! grand flambeau qui, faisant le tour du monde,
prends plaisir à luy donner un nouveau jour, clair astre qui
descouvres les plus doux secrets qu’Amour enseigne dans ses escolles,
dy moy, par pitié, si jamais tu as ouy de plus justes plaintes
que celles que je fay maintenant, et s’il est possible qu’un mortel
soit plus amant, ny plus affligé que moy ? Alors s’arrestant un
peu, puis tout à coup reprenant la parole : Agréable
flambeau, disoit-il, belle Lune, ne me verras-tu jamais content ?
Telle, ce me semble, estois-tu cette mesme nuict que je me sauvay de la
maison d’Abariel, et que tu vis, en ma place, perir une masse
d’habillements, soubs le faix des pierres dont on le couvrit. Bel
astre, verse desormais dessus moy de plus douces influences, je t’en
conjure de la part de mon amour ! que si tu ne la trouves pas assez
puissante pour t’esmouvoir, laisse-toy de grace, toucher aux interests
de ma maistresse, elle est belle, et Diane comme toy. [319/320]
A ce mot Silvandre se teut, et dans son silence, se laissant emporter
à toutes les considerations que sa douleur lui fournissoit, il
desira cent fois la mort, et se plaignit à cette Diane
chasseresse, qui avoit autrefois habité le Forests, de quoy,
elle et ses nymphes avoient depeuplé le pays, de lyons et de
tygres, comme si c’eust esté une action de peu de pitié,
que de n’y avoir point laissé d’animal qui fust capable de le
devorer. Apres cela, repensant au peu d’esperance qu’il avoit de
posseder Diane, il s’abandonna tellement aux desplaisirs, qu’il est
croyable qu’il s’y fust entierement perdu, si le sommeil n’en eust en
quelque sorte adoucy l’aigreur, et ne luy eust fait trouver un peu de
repos dans l’excez mesme de son inquietude. Mais, comme si ce peu de
bien ne luy fust arrivé, qu’afin de luy donner plus de force
qu’il n’en avoit, pour supporter les derniers malheurs dont il est oit
menacé, il ne fut pas plustost esveillé, que voyant que
le soleil estoit un peu haut, il resolut de se laisser voir à
quelqu’un, seulement pour sçavoir quel succez auroit eu le
dessein que l’on avoit fait pour le mariage de Diane. Il se leva donc,
et prenant un chemin qu’il vid estre un peu battu, il se mit à
le suivre, sans sçavoir pourtant en quelle part il le conduiroit.
Il n’eut pas marché durant un quart d’heure ou environ, qu’il
ouyt assez prez de luy le son d’un flageolet, et ayant tourné
ses pas de ce costé-là, il apperceut quelques brebis qui
paissoient, et fort pres d’elles un jeune garçon, qui dansoit et
jouoit, tout ensemble. Il estoit seul toutefois, ce qui fit juger
à Silvandre qu’il falloit bien qu’il eust quelque grand suject
de satisfaction, puis que sans nul autre dessein que de se contenter
soy-mesme, il faisoit si gayement tous ces bons et toutes ces passades.
Il lie se fut pas plustost approché de luy que le berger cessa
de danser, et ayant tourné le visage du costé de
Silvandre, il le recognut, car c’estoit le garçon qui avoit le
soing de ses troupeaux. Aussi-tost que ce jeune homme vid son maistre,
il courut à luy, et ayant tesmoigné un extresme
estonnement dequoy il n’estoit pas en la compagnie des autres bergers,
Silvandre qui prenoit quelquefois du plaisir à l’entretenir,
à cause des plaisantes reparties que son innocence luy faisoit
faire : Et où voudrois-tu, luy dit-il, que je fusse mieux
qu’aupres de mes troupeaux ?
– Ah !
mon maistre, repliqua le jeune homme, il y a si long-temps que vous
n’avez eu le soing de les visiter, que je ne sçaurois croire que
ce suject-là vous ait maintenant amené icy.
– C’est
vrayement un hazard, [320/321] reprit Silvandre, que je t’aye
rencontré, mais puis que le sort m’a esté si favorable,
je suis resolu de ne les abandonner plus.
– Je
sçay bien, respondit le jeune homme, que vous ne ferez plus de
si longue absence, mais tousjours faudra-t’il vous en separer un peu,
quand ce ne seroit que pour assister à la feste qui se fait
aujourd’huy dans la maison d’Adamas.
– Et
quelle feste ? luy demanda Silvandre, un peu surpris.
– Celle,
repliqua le jeune berger, du mariage de Paris, avec une bergere qui
l’ayme, et qui est fille d’une certaine femme, qui est sa mere, et
qu’on nomme je ne sçay comment.
– Bellinde,
sans doute ? dit Silvandre.
– C’est
elle-mesme, repondit le jeune homme, elle prend Paris, et celuy qui
garde les troupeaux de Lycidas m’a dit qu’on disoit que le mariage
estoit desja espousé, aux enseignes qu’il avoit ouy des
haut-bois et une cornemuse pour faire danser les bergers et les
bergeres.
Silvandre ravy du desordre de ces responces, mais confirmé
parfaittement dans l’opinion que ce mariage estoit en effect accomply,
se retira sans tesmoigner aucune chose de son transport, et sans
recommander ses trouppeaux à celuy qui en avoit la charge, comme
n’ayant pas la volonté ny l’esperance de les revoir jamais. Il
se jetta donc encore un coup dans le plus espaix du bois, et apres
avoir un peu marché, les forces venants à luy defaillir,
un grand tremblement le saisit, qui fut cause que ne pouvant se
soustenir, il s’appuya contre un arbre, et peu à peu se laissant
aller en terre, il tomba tout au pied du tronc. Il fut là
prés d’une heure, comme esvanouy, mais enfin ne pouvant esperer
de son mal le trespas qu’il alloit cherchant, il resolut de se donner
luy-mesme le secours qu’il ne pouvoit attendre de personne.
En ce moment il fit bien cognoistre qu’on donne bien souvent à
autruy des conseils qu’on ne peut prendre pour soy-mesme, car luy qui
avoit blasmé si souvent ceux qui pour n’avoir pas assez de
courage pour supporter une affliction, se laissent emporter au
desespoir, fut le premier qui en commit la faute, et qui ceda à
la violence de celuy qui le vint attaquer. Le plus grand ennemy qu’il
eut alors, ce fut son imagination, qui ne luy representa jamais si bien
l’obeyssance de Diane qu’il n’y trouvast du suject pour l’accuser d’un
peu d’infidelité. Apres, repensant au bon-heur de Paris, et
à sa propre infortune : Helas ! dit-il, que l’estat des hommes
est conduit bien aveuglement ! Bons dieux ! faut-il que pour n’estre
pas assez riche, ny assez cogneu, j’aye perdu en un [321/322] moment
tout ce que la longueur et l’assiduité de mes services m’avoient
fait mériter auprès de cette volage bergere ! Qui vid
jamais un siecle si depravé ? qui a jamais veu regner si peu
d’ordre en la nature qu’il faille desormais juger des hommes par les
biens, et les estimer riches par la seule chose qui n;est point
à eux ? Ah ! Bellinde, ah ! Diane, que cette lascheté
vous rend coupables. Alors s’arrestant un peu : Mais insensé que
je suis, reprenoit-il tout à coup, que je suis coupable
moy-mesme de les accuser d’avoir failly au choix qu’elles ont fait,
comme s’il defailloit quelque chose à Paris, de ce qui peut
rendre un homme tres-accomply! Non non, Bellinde, vous deviez à
son merite ce que vous luy avez accordé, mais Diane se devoit
elle-mesme à. mon amour, elle seule est à blasmer, s’il y
a du crime dans la trahison qu’elle a commise contre moy, car quelque
grande que fust la naissance de Paris, et quelques vertus dont le Ciel,
ait enrichy son ame, elle m’a tesmoigné plus d’affection
qu’à luy, et c’est elle seule qui a permis à mon ambition
d’aspirer à la gloire de la pretendre. Cependant, adjoustoit-il,
la voylà, cette inconstante, qui, comme une victime
immolée, brusle aujourd’huy sur un autel, dont Paris est le dieu
! La voylà,, cette inhdelle qui rid, peut-estre, de mes
malheurs, et qui n’a plus, d’autre soing que de perdre la memoire des
serments qu’elle avoit faits à mon avantage. Ah ! cruelle,
continuoit-il, je te voy mourir dans la douceur de ses. embrassements,
cependant que je meurs dans le desespoir où m’a réduit
ton inconstance, je te voy, Diane, je te voy reprendre la vie dessus
les levres humides de mon rival, mais je ne verray jamais revivre mon
esperance, car tu l’as trop bien estouffée soubs la rigueur de
ton changement. Ah! Paris, que de beautez sont aujourd’huy soumises
à ta mercy ! Que tu triomphes glorieusement de leurs despouilles
! Ah ! Silvandre, que tu es malheureux de les avoir desirées, de
les avoir esperées, et d’avoir esté si miserablement
esloigné du moyen d’en pouvoir jamais jouyr !
A ce mot il se tant, pour donner plus de liberté, aux sanglots
que la douleur luy arrachoit de l’estomac ; et apres avoir longuement
souspiré, pensant tous jours aux delices, dont il croyoit que
Paris estoit jouissant : Mais enfin, reprit-il tout à coup,
à quoy te sert, pauvre et infortuné berger, de murmurer,
ny contre les destins, ni contre elle ? L’arrest qui a sousmis Diane
à la puissance de Paris est irrevocable, et comme elle a eu
assez de pouvoir sur elle-mesme pour y consentir, j’ay maintenant assez
de liberté, pour faire de moy ce que je voudray. [322/323]
Disant cela, il se remit en memoire les dernieres paroles qu’il avoit
ouyes de Diane, et sçachant qu’elles ne luy deffendoient de
mourir, que jusqu’à ce qu’il sceust assurément la
conclusion de son mariage : Pour le moins, dit-il alors, mes desseins
n’auront plus d’obstacles, et. puis qu’il n’y a plus d’esperance dans
mon ame, sa defence n’y doibt plus avoir de lieu. Mourons donc,
Silvandre, mais hastons-nous, puis que les destins le veulent, et que
Diane y consent.
Alors, bien resolu de donner une fin à sa vie, il
commença de songer aux moyens qui seroient plus propres à
luy en faciliter le chemin ; et apres avoir resvé sur les
poisons, sur le fer, et sur l’eau : Ces remedes, dit-il en luy-mesme,
sont, ce me semble, bien longs et bien incertains, pour estre appliquez
à un si grand mal, et qui a besoin d’une assistance si prompte.
Car, adjoust a-t’il, il est à craindre que, si je recherche le
poison, je ne sois trompé comme Ligdamon le fut, et qu’ainsi je
ne rende ma resolution trop cognue ; si j’employé le fer,
Criseide se fit ouvrir les veines, et le sang qui se figea à
l’ouverture de ses playes, fut cause qu’elle ne mourut point ; si je me
jette dans Lignon, il est bien moins en colere qu’il n’estoit, lorsque
Celadon s’y noya, et j’aurois suject de craindre qu’il donnast à
quelques pescheurs le temps de me secourir, comme la Garonne fit
à ceux qui sauverent Damon ; ainsi je ne doibs pas esperer que
nul de ces trois moyens me puisse donner un trespas tel que je le
desire.
Alors se remettant encore à penser, de fortune il jetta les yeux
sur le mesme rocher, d’où Laonice venoit considerer quelquefois
les beautez que la plaine du Forests presentoit aux yeux de ses
habitants ; et s’estant imaginé qu’il estoit impossible qu’il ne
perist, s’il s’alloit precipiter du haut en bas, il s’arresta à
ce dernier genre de mort, et se levant avec un courage disposé
à mourir : Ouy, dit-il, ce trespassera le plus honorable que je
sçaurois choisir, et le plus convenable à l’estat de mon
amour, car s’il est vray que les chastimens doivent estre esgaux en
quelque façon aux offenses, n’est-il pas juste que si j’ay
aspiré plus haut que je ne devois pretendre, je tumbe d’une
cheute qui me soit mortelle ? Or, continua-t’il, ce rocher qui voisine
le ciel, peut estre pris pour un symbole des perfections de Diane, qui
ne sont pas moins esle-vées par dessus le commun, qu’il l’est de
la terre, je monteray jusqu’au plus haut, de mesme que par une
vanité imprudente, j’ay creu pouvoir parvenir au plus haut de
mes esperances, et [323/324] plus me precipitant, je me verray presque
reduire en poudre, comme j’ay veu convertir en fumee tous les desirs
que j’avois si temerairement conceus. Disant cela, il s’en alla du
coste de Montverdun, choisissant toutefois les lieux les moins
frequentez, pour n’estre point trouble en son dessein par la rencontre
de personne.
D’autre coste Alexis ne fut pas plustost eschappee des mains de
Leonide, qu’elle se disposa ä l’execution du commandement,
qu’Astree luy avoit fait. Et comme si les dieux eussent prisplaisir de
rendre sa fortune esgale en quelque facon ä celle de Silvandre,
aussi-tost qu’elle fut en liberte, et que parmy les horreurs des
tenebres qui la surprirent, eile eut dispute si la nuict estoit plus
noire que sa douleur, ou que la cruaute d’Astree, elle commenca de
rechercher dans son ame quelque moyen, pour treuver une mort bien
prompte. Il n’y eut invention de se perdre qu’elle ne s’imaginast, mais
un bon Genie, et peut-estre le mesme qui avoit inspire Astree, luy
ayant persuade qu’elle ne pouvoit se perdre plus glorieusement qu’en
aydant à desenchanter la fontaine de la Verite d’Amour, fut
cause qu’elle s’arresta sur cette resolution. Le seul obstacle qu’elle
trouva en son dessein, ce fut qu’elle doubta s’il se trouveroit jamais
d’amante assez fidelle pour entreprendre ce qu’elle osoit. Car,
disoit-elle en elle-mesnie, Astree a sans doute trop de soing de sa
vie, et puisqu’il faut que celle qui mourra ait vescu dans une fidelite
inviolable, que scay-je si cette ingratte bergere ne s’est point
noircie par le crime de quelque nouveau changement ? Diane, ce me
semble, n’y scauroit pas estre receue, car elle a brusle de deux flames
par l’amour des deux bergers qui l’ont servie, et Phillis qui jouyt
à souhait de toutes les delices qu’on peut gouster dans une
amitie toute saincte, n’abandonneroit pas Lycidas pour rien du monde.
Toutefois, s’escria-t’il tout à coup, ce n’est pas à toy,
Celadon, à t’enquerir si curieusement des secrets que les dieux
se reservent; contente-toy qu’il faut que tu meures, et qu’en attendant
que le desespoir rende quelque amante compagne de ton sort, ce sera
tousjours beaucoup d’en avoir ouvert le chemin, et d’avoir fait
cognoistre à la posterite qu’il ne fut jamais d’amour plus pure
ny plus veritable que la mienne. Alors il leva les yeux au ciel, et
s’estant pris garde que les tenebres diminuoient peu à peu,
à cause du nouveau jour que la Lune sembloit redonner, il
s’assit sur l’herbe pour attendre qu’elles fussent entierement
dissipees ; mais comme il estoit lasse du chemin qu’il avoit desja
fait, il ne fut pas plustost en terre, que [324/325] flatte par la
fraischeur du boccage, il fut enfin vaincu du sommeil, et dormit
jusqu’au lendemain.
L’aurore le surprit dans cet assoupissement, et comme si elle eust
voulu donner des larmes à la disgrace de ce berger, eile luy
mouilla le visage de l’humidite de sa rosée. Fort peu de temps
apres, il s’esveilla, et ne scachant s’il devoit s’affliger ou se
resjouyr dequoy il avoit passe la nuict sans avoir rien avance en son
dessein, tout à coup : Ce repos, dit-il, m’a servy heureusement
pour attendre avec moins d’impatience le retour de cet aymable
flambeau, qui doit estre tesmoin de mon amour et de mon courage. C’est
aux coupables, continua-t’il, à fuir la clairte, mais à
ceux qui ne font point d’action qui ne soit louable, le jour ne s
çauroit-il
jamais luire trop clairement.
A ce mot Alexis se leva pour s’en aller, mais ayant ouy quelque bruit,
elle s’arresta, et apperceut Silvandre, qui ayant rompu quelques
branches qui s’opposoient à son passage, alloit traversant le
bois avec assez de diligence. Le visage de ce berger, qui portoit tous
les traits d’un desesperé, mit Alexis dans une extreme peine,
parce que veritablement eile aymoit sa vertu, de sorte que desirant
d’apprendre quel en pouvoit estre le sujet, et s’imaginant qu’elle ne
luy devoit plus cacher ce qui la touchoit elle-mesme, elle se mit
à le suivre, et resolut de ne le quitter point qu’elle ne l’eust
longuement entretenu.
Silvandre cependant qui n’avoit rien dans la pensee que le desir de la
mort, à chasque pas qu’il faisoit sentoit une nouvelie
consolation dans son ame, dequoy il s’alloit approchant du lieu qu’il
avoit choisy pour terminer ses j’ours ; si bien que sans penser que
personne le pust suivre, et mesme sans jamais tourner la teste pour
regarder derriere soy, il sortit du bois et monta jusqu’au plus haut
rocher de ceux,qui voisinent Mont-verdun, ayant tousjours Alexis
à sa suitte, qui ne se pouvoit assez estonner de voir que
Silvandre se donnast de la peine pour aller en un lieu que peut-estre
jamais berger n’avoit eu la curiosite de visiter. Et là s’estant
arreste : Grands dieux, dit-il, qui des le poinct de ma naissance,
voulustes sousmettre mon ame à toutes sortes d’ennuys, et bien !
me voicy prest d’obeyr à cette fatalite, qui a suivy toutes les
actions de ma vie, heureux en ce dernier moment, d’emporter cette
assurance que je n’ay par aucun peche rendu mon ame ny coupable, ny
complice des malheurs qui me sont arrivez. Enfin, Diane, continua-t’il,
j’ay treuve cet agreable remede qui devoit [325/326] guerir toutes mes
douleurs, et qui par une faveur qui n’est pas moins douce que commune,
me va. délivrer des supplices que le Ciel me fait souffrir.
Pardonnez-moy, Diane, si j’ay failly en quelque sorte au respect que je
vous dois, et quelques grands qu’ayent esté mes manquements, je
vous conjure sur toutes choses, de ne croire point que j’aye jamais
manqué d’amour ; et vous, Bellinde, qui par une insupportable
tyrannie, avez forcé Diane à recevoir les volontez et les
embrassements de Paris, s’il arrive que ma mort vous soit cognue, ne
luy donnez pas des souspirs ny des larmes, c’est assez que ces rochers
en pleurent desja de compassion, et que les zephirs se disposent
à souspirer ma disgrace. Vous, cheres Divinitez, dont le soing
et la providence veillent eternellement pour le bien de cette province,
je ne vous demande pas qu’une fleur naisse de mon sang, mais je vous
supplie bien que les marques ne s’en effacent point, et qu’apres moy la
pointe de ces rochers ne soit jamais funeste à personne.
Disant cela, il s’approcha du precipice, et Celadon, qui mouroit de
peur qu’il se jettast, s’avança pour le secourir, mais comme il
estoit sur le poinct. de le saisir, il s’arresta pour ouyr ces vers que
Silvandre recita, regardant le peril où il s’exposoit.
ODE
Il veut mourir puisqu’il a perdu
l’esperance de posseder Diane.
Effroyables deserts, montagnes
que la rage
Des vents impetueux bat eternellement,
Un cœur desesperé que la fortune outrage,
Vient dessoubs vos rochers bastir son monument :
Doncques o cavernes obscures,
Qui recelez vos ouvertures
En l’horreur de mille destours,
Estouffez-moy dans vos entrailles,
Et que les serpents et les ours
Y celebrent mes funerailles.
Vous torrents qui roulez parmy ces precipices,
D’où le bruit et Veffroy ne s’esloignent jamais,
Soyez de mon trespas les funestes complices,
Mon destin le commande, et je vous le permets.
[326/327]
Aussi bien desja ma memoire
Ternit l’esclat de vostre gloire,
Car ceux que vous rendez jaloux
Disent qu’au temps de mes allarmes
Lignon n’a jamais eu de vous
Autre eau que celle de mes larmes.
Et toy, divin object, ma Diane que j’ayme,
Et qu’une tyrannie esloigne de mes yeux,
Croy, si tu me cheris,
que mon amour extreme
N’eust jamais attiré la colere des dieux,
Si cette extreme jalousie
Qui bourrelle la fantaisie,
Ne leur eust escrit dans le cœur
Qu’ils ne pouvoient, qu’avecque honte,
Souffrir qu’un berger just vainqueur
D’une beauté qui les surmonte.
Ah ! dieux ! que mon malheur anima de la sorte,
Pour nourrir la fureur du tourment qui m’espoingt,
Puis-je bien repensant aux maux que je supporte,
En ressentir la peine et ne blasphémer point ?
Non non, quand les fers et les flames,
Cruelles tortures des ames,
Devroient m’accabler aux enfers,
Je diray, malgré les supplices,
Que les malheurs que j’ay soufferts
Sont tesmoings de vos injustices.
Pour le moins, si les coups dont mon ame est attainte
Pouvoient estre guéris par la longueur du temps,
J’accuserois l’humeur qui me pousse à la plainte,
Et fuyrois la rigueur du trespas que j’attends :
Mais quoy ! je n’ay plus d’espérance
Au cours de ma perseverance,
Car dés que mes premiers desirs
Vous treuverent inexorables;
Mon amour et mes desplaisirs
Firent vœu d’estre inseparables,[327/328]
Mais Vestrange transport où mon ame demeure,
Les vents perdent en l’air tous les cris que je fais ;
Donc puisque ma raison ordonne que je meure,
Arrestons la parole et courons aux effects :
Montrons qu’en ce moment funeste
Un grand bien encore nous reste,
C’est que pour assouvir le sort
Je contente aussi mon envie,
Et que je ne donne ma mort
Qu’aux dieux qui. m’ont donné la vie.
Voicy d’un grand rocher les pointes toutes nues,
D’où je descouvre à plain la campagne et les eaux,
Que je suis eslevé, je marche sur les nues,
Et les pins arrogants me semblent des roseaux !
Mon corps, ta prison me tourmente,
Il faut que ta cheute m’exempte
De la commune loy des ans,
Que cherches-tu pour t’y resoudre ?
Voylà des abysmes beants,
Qui sont presis de te mettre en poudre.
Adieu beaux yeux, adieu soleils du Soleil mesme,
Je ne reverray plus vos aymables appas,
Car le Ciel qui me hayt autant que je vous ayme,
Reigle mes volontez par un autre compas :
Le cruel veut que je trespasse,
Mais quoy que sa colere fasse,
Ma Diane, je te promets
Que le feu secret qui m’enflame,
Malgré luy ne mourra jamais,
Si l’on ne fait morir mon ame.
Cependant s’il advient que la pitié te touche,
l’estrange recit de mes jours effacez,
Permets qu’un seul souspir eschappe de ta bouche,
Je seray satisfait de mes travaux passez :
Ou fay que de tes yeux humides
Coulent quelques perles liquides,[328/329]
C’est un devoir à mon tombeau,
Que l’honneur ne te peut defendre :
Je ne demande que de l’eau
Pour le sang que je vay respandre.
A ce mot il se voulut eslancèr, mais Alexis le saisissant : Tout
beau, luy dit-elle, Silvandre, le Ciel ne veut pas que vous vous
perdiez. Le berger alors se tournant à moitié
troublé, et la regardant d’un œil qui port oit desja les marques
du trespas : Trop pitoyable Alexis, luy dit-il, quel démon vous
a conduitte Icy, pour me retarder le contentement que les Dieux me
promettent ?
– Le plus
favorable, sans doute, respondit Alexis, de tous ceux qui ont eu
quelque soing de vostre vie.
– Mais
plustost, adjoust a Silvandre, le plus ennemy de tous ceux qui ont
esté employez à la ruine de mon repos.
– Quoy
que c’en soit, reprit Alexis, sans le lascher des mains, pour ce coup,
vous ne mourrez point, et si vous avez encore quelque respect, pour le
rang que ma naissance me donne, vous m’accorderez la priere que je vous
fay, qui est de m’escouter sur quelque chose qu’il faut que je vous
communique. Silvandre se voyant obligé d’obeir au commandement
de Celadon, qu’il croyoit encore estre fille et druide, s’esloigna du
bord de ce precipice, et tous deux estans un peu descendus, ils
s’assirent sur un autre rocher, qui pour, n’estre pas du tout si
pointu, faisoit comme une platte forme ; et là Celadon luy parla
en ces termes : Vous vous estonnerez, Silvandre, du discours que j’ay
à vous faire, d’autant mieux que vous-mesme avez esté
dans l’aveuglement, qui a fait qu’Astrée, Diane, Phillis,
Lycidas, et enfin tous les bergers et bergeres de Lignon, se sont
deceus en ce qui regarde ma personne. Car il faut que vous
sçachiez, Silvandre, que cette coiffure n’est nullement
convenable à mon sexe, et que vous voyez bien devant vous les
habits, d’une druide, mais sur le corps d’un berger, et pour vous le
dire en un mot, de Céladon.
A ce mot de Celadon, Silvandre demeura comme ravy, et Alexis en
continuant : Et afin, luy-dit-elle, que vous puissiez Tendre à
ceux qui me doivent survivre un tesmoignage de ma discretion et de mon
amour, je vous conjure d’ouyr avec patience le recit de ma fortune, et
de vouloir apres cela m’accorder la supplication que j’ay à vous
faire, et pour laquelle seulement je vous-ay suivy, ne sçachant
pas que vous eussiez contre vous-mesme le mauvais dessein que vous
m’avez tesmoigné d’avoir. [329/330]
Silvandre, ne pouvant sortir de son estonnement, ne respondit pas un
seul mot, mais le regardant fixement au visage, il fit cognoistre par
son silence qu’il l’escouteroit volontiers, ce qui fut cause qu’il luy
redit de poinct en poinct tout ce qui luy estoit arrivé depuis
qu’il s’estoit précipité dans Lignon et luy ayant
raconté de quelle façon Leonide l’avoit fait cognoistre
à sa bergere : Or, adjousta-t’il, cette farouche, ou pour mieux
dire, cette ingratte, au lieu de penser aux preuves qu’elle a desja
receues de mon amour et de mon obeyssance, m’a commandé de
mourir, et. me l’a enjoint si absolument, qu’il est impossible que je
ne luy obeysse. Ce que je dwsire maintenant de vous, sage Silvandre,
c’est que vous preniez la peine de dire à Lycidas que s’il luy
reste quelque amitié pour moy, il ne faut point qu’il trouble
mes Manes, et que je le conjure de ne se vanger point sur
Astrée, des crimes que sa rigueur a commis contre luy et contre
moy. Cependant je vay contenter cette inhumaine, et m’exposer à
la rage des lyons et des lycornes, qui gardent la fontaine
enchantée, pour obliger en quelque sorte la posterité, et
pour donner à Silvandre mesme, le plaisir de sçavoir
combien veritablement il est aymé de la bergere Diane.
A ce mot Alexis se teut, et Silvandre qui durant son discours
avoit eu le temps de rappeller ses esprits, et de se confirmer dans la
créance, que c’estoit vrayment Céladon qui parloit
à luy, se jetta à son col, et l’embrassant : Ah dieux !
Céladon, luy dit-il, est-il possible que je vous revoye, et que
parmy le desespoir qui m’oblige à mourir, je reçoive la
consolation dont vostre présence me flatte ? Disant cela, les
larmes luy vindrent aux yeux, et puis en continuant : Non, non,
Céladon, il n’est pas juste, luy dit-il, qu’une colère,
ou plustost une mauvaise humeur d’Astrée soit cause de la perte
du plus beau et du plus aymable berger de Forests : Vivez,
Céladon, vivez pour Astrée, et laissez moy seul achever
le dessein que vous avez commencé ; je mourray, car je suis
assez ridelle, et le mesme avantage que vous vouliez que je receusse en
vostre mort, vous le devez attendre de la mienne. – Mais
vous, Silvandre, répliqua Alexis, vivez pour Diane. – Helas
! reprit le berger en l’interrompant, et pourquoy, si Diane ne
sçauroit plus vivre, que pour Paris ? – Pour
Paris ? dit Alexis, toute estonnée. – Ouy,
pour Paris, respondit. Silvandre, mais en attendant que vous puissiez
apprendre de quelqu’autre, le sujet de mon transport,
permettèz-moy, cher Céladon, d’aller mouiller de mon sang
[330/331] les bords de cette fontaine ; c’est maintenant le seul object
de mes desirs, et j’en suis dans une si grande impatience, qu’elle est
seule capable de me faire mourir. – Sage
Silvandre, reprit froidement Alexis, s’il eust esté juste que
vous eussiez eu ce dessein, les dieux sans doute vous l’eussent
inspiré comme à moy. C’est pourquoy je ne pense pas que
vous ayez droit de vous ob-
stiner sur ce, poinct, ny de me disputer un
advantage, qu’autre que moy sans doute ne sçauroit jamais
obtenir. – Pour le
moins, dit Silvandre, permettez-moy de joindre ma
fortune à la vostre, et treuvez bon que desor-
mais nos jours ayent un mesme sort. Alexis
s’en voulut defendre, mais le berger
la sceut si bien persuader, qu’il
fallut enfin qu’elle y consen-
tist, et qu’elle le receust
pour compagnon en
cette glorieuse
entreprise.
[331/332]