LA DERNIERE PARTIE
D’ASTRÉE
LIVRE HUICTIESME
Astrée n’ouyt pas plustost dire à Lycidas que la
grotte qui la receloit, estoit la mesme où Celadon avoit fait
autrefois du sejour, qu’elle en demeura toute surprise, et deslors il
luy sembla que ce rocher mesme luy parloit de l’amour de ce berger.
Tous les objects qui se presentoient à ses sens, la traittoient
de mesme sorte ; car fust qu’elle ouyst le doux murmure de Lignon, ou
celuy que les Zephirs faisoient à l’entrée de sa caverne,
elle croyoit tousjours qu’ils n’estoient composez d’autre chose que des
amoureux souspirs dont Celadon avoit accompagné la rigueur de
son volontaire banissement. Diane s’apperceut bien de cet estonnement,
mais ne pouvant s’imaginer qu’il procedast d’un autre suject que de la
crainte qu’elle devoit avoir que Phillis les surprist, elle ne luy en
parla point, et seulement elle attendit, bien qu’avec un peu
d’impatience, ce qui arriveroit du dessein, que Phillis avoit de
visiter cette grotte.
Mais quand cette bergere fut sortie, apres avoir treuvé ce lieu
plus remply d’effroy, qu’il n’eust esté necessaire pour receler
les flames d’un amant, et qu’elle eut dit adieu à Lycidas, pour
se remettre en queste de celles qu’elle venoit de quitter, Diane voyant
que sa compagne continuoit encore dans la mesme frayeur où elle
avoit esté, ne put s’empescher de luy en demander la cause;
à quoy Astrée respondit : Ah ! ma sœur, n’avez-vous point
ouy, quand Lycidas a dit que la grotte où nous sommes, est le
lieu mesme où Celadon se vint plaindre, de mon inconstance, lors
que son pere par un artifice estrange luy mit dans l’esprit que Corebe
me devoit espouser ? – Je l’ay vrayment ouy, repliqua Diane, [332/334]
mais je n’eusse pas creu que cela eust esté capable de vous
mettre dans la peine où vous estes. – Je n’en suis pas, reprit
Astrée, dans une peine qui me soit importune, mais j’avoue que,
repensant aux accidents qui m’arriverent en ce temps-là, et
faisant comparaison de l’estat present de ma vie, à celuy dans
lequel je respirois alors, je ne puis que je ne m’afflige dequoy le
sort n’a jamais cessé de me persecuter, et a tousjours mis des
obstacles à quelque felicité que je me sois promise. – Il
s’en trouve peu, adjousta Diane, qui n’ayent le mesme suject d’accuser
la fortune ; vous vous en plaignez, je m’en plains aussi, et je croy
que tout le monde en fait de mesme, puis qu’il est impossible que nous
recevions jamais aucune joye, qui ne soit meslée de mille
sujects de douleur. – Je croy bien, respondit Astrée, ce que
vous dites, mais je soustiens, que de tous ceux qui ont eu quelque
suject de s’en plaindre, personne n’en a jamais tant eu que moy, car si
je regarde les succez de ma vie, je n’en trouveray pas un qui n’ait
esté accompagné de quelque funeste evenement. – Ma sœur,
reprit Diane, nous n’eusmes jamais moins de raison de nous plaindre que
nous en avons maintenant, maintenant, dis-je que nos maux touchent
presque leur remede, et que nous sommes sur le poinct de nous voir
guerir de tous les desplaisirs que nous avons soufferts. Amour nous les
a presque tous causez, c’est à luy desormais à nous en
delivrer, afin que la mesme main qui a fait la playe en donne la
guerison. – Ma compagne, respondit Astrée, nous sommes vrayment
à la veille de nostre repos, mais quelque proche que soit ce
moment, qui verra finir toutes nos miseres, il n’empesche pas que la
memoire de mes douleurs ne tourmente ma pensee, et ne me fasse juger,
qu’il n’eust pas esté difficile de les guerir par un plus doux
remede, s’il eust plu au Ciel d’en prendre le soing.
Disant cela, elle porta les yeux un peu plus curieusement que
decoustume, sur tout ce qui estoit dans cette grotte ; et voyant
à sa main droite qu’on avoit gravé quelque chose contre
le rocher, elle s’en approcha, et recogneut son chiffre, que Celadon
avoit marqué presque en tous les endroits de cette caverne. Un
peu à costé, elle vid quelques vers, et la
curiosité l’ayant portée à les lire, elle vid
qu’ils estaient tels.
Juge, Astrée, à quel poinct le destin
m’a reduit !
Je sçay bien que la mort où je me vois conduit,
Doit servir de remede aux travaux, que j’endure [334/335]
Et pourtant, obstiné, je resiste au trespas,
Non point que j’apprehende une chose si dure,
Mais de peur qu’estant mort je ne t’aymasse pas.
Ces paroles luy firent juger qu’il avoit eu en ce temps-là
quelque volonté de se perdre, mais qu’il en avoit esté
diverty par quelque bon Genie, qui luy avoit mis cette consideration
dans l’esprit. Tous ces objets l’alloient affligeant de telle sorte,
qu’ils deroboient à tous momens quelques larmes à ses
yeux ; mais quelques regrets qu’ils luy missent dans l’ame, elle ne
pouvoit pourtant se lasser de regarder ces tesmoignages de l’amour
inviolable de son berger. En fin apres avoir tourné de tous
costez, et n’avoiririen laissé qu’elle n’eust visité
curieusement, elle trouva dans l’un des coings une petite bouteille,
où Celadon tenoit de l’ancre, et ayant veu auprez d’elle une
plume, qui avoit pour estuit une des fentes du rocher : Helas !
s’escria-t’elle en souspirant, voylà sans doute la mesme plume
qui luy servoit à marquer sur le papier ses sentiments et ses
passions amoureuses ! La voylà, cette fidelle plume, qui a receu
si souvent le secret de ses pensées, et qui fut cause en partie
que j’appris la fuite et le desespoir de mon berger ! Sans toy, chere
plume (et cecy elle le disoit en la baisant) sans toy je n’eusse jamais
sceu quelle partie du monde le retenoit, et dans l’ignorance où
j’eusse esté de son sejour, si je n’eusse jamais
rencontré les moyens dont il falloit que je me servisse pour le
r’appeler ! Mais chere plume, adjoutoit-elle, que ne puis-je en
eschange du bon office que tu me rendis, te donner quelques preuves de
ma recognoissance ? tes baisers et ces larmes dont je te mouille ne te
sçauroient plaire, car tu n’as point de sentiment. Toutefois je
me trompe, il est à presumer qu’elles te doivent estre
agreables, puis que je les verse pour celuy qui fut autrefois ton
maistre, et qui par un privilege de son extreme amour, te priva
peut-estre de ton insensibilité.
A ce mot elle se teut, et Diane regardant contre terre : Ma sœur, luy
dit-elle, je voy quelque chose à vos pieds. Alors Astrée
s’estant un peu reculée, Diane se baissa, et vid que c’estoit
une feuille de papier pliée en quatre, où l’on avoit
commencé d’escrire quelque chose ; aussi-tost elle la releva, et
prit garde qu’il y avoit escrit en gros caracteres, comme en forme de
tiltre, Regrets d’un Berger trahy, et un peu plus bas ces mots :
[335/336]
J’ay creu durant quelque temps, belle
Astrée, que le cours de mes larmes pourroit laver le crime de
vostre infidélité. Mais à ce coup, pensant aux
jours que mes yeux ont employez en ce misérable office, j’en
perds entierement l’esperance, et recognois bien que c’est la mort
seulement qui peut apporter quelque remède à mon
desplaisir ; aussi c’est elle seule que j’appelle pour me guérir
des blessures que vostre inconstance m’a faites, c’est elle à
qui tous les souspirs que mon malheur arrache de mon ame sont
addressez, et c’est elle encore, qui, plus pitoyable mille fois que
vous-mesme, reçoit les vœux que je luy presente, pour sortir de
la peine où je suis. Ainsi je rencontre du secours aupres de
celle que la nature m’enseignoit de fuyr, et ma perte dans la
cruauté de celle que la raison me commandôit d’aymer
parfaittement ; estrange effect de vostre ingratitude, Astrée,
puis qu’en eschange de tant de services rendus, pour m’exempter
desormais de vos perfidies, il faut que je recoure à la
pitié de mes ennemis ! et bien, si vous n’attendiez de ma
disgrace que là ruine de.....
Ce sens qui n’estoit pas achevé, fit juger à Diane
que Celadon avoit dessein de remplir toute la feuille de semblables
plaintes ; mais qu’en ayant esté diverty, peut-estre, par le
commandement que Lycidas luy fit de la part d’Astrée, il n’avoit
eu le temps d’escrire que ce qu’elle venoit de voir. Astrée qui
en fit aussi la lecture, fut bien marrie dequoy ce discours n’estoit
pas plus long, car il luy estoit extremement agreable ; toutefois,
mettant le papier dans son sein : Cette plainte que tu fis, pauvre
Celadon, dit-elle, pour un crime dont je n’estois pas coupable, servira
pour me convaincre de celuy que j’ay commis au dernier arrest que j’ay
prononcé contre toy. Et afin qu’il reste en ma mort quelque
tesmoignage qui puisse publier mon injustice, je supplie les dieux que
ce papier me survive, et qu’il ait autant de pouvoir pour resister aux
injures du temps que j’en ay pour me punir de celle que j’ay faite
à la fidelité de Celadon.
A ce mot elle sentit une grande foiblesse, et Diane qui la vid paslir,
craignant qu’elle esvanouyst, courut au bord de la riviere pour en
apporter de l’eau. Elle eut bien moins de peine à sortir de la
caverne qu’elle n’en avoit eu pour y entrer, car Lycidas en avoit un
peu facilité le passage. S’estant donc hastée, elle en
puisa un peu, mais ne pouvant s’en revenir si viste, de peur de la
respandre, elle eut le loisir de voir. Lycidas qui estoit couché
au pied [336/337] d’un saule. Cette veue Festonna extremement,
toutefois ayant pris garde qu’il dormoit, elle r’entra dans la grotte
avec le plus de diligence qu’elle put ; et trouvant Astrée un
peu remise : Ma sœur, luy dit-elle, je vous prie fuyons, si nous ne
voulons que Lycidas nous rencontre. – Pourquoy ? respondit
Astrée. – Pour ce, reprit Diane, qu’il est encore au mesme lieu
où nous l’avons ouy parler à Phillis, et je crains qu’il
ait entendu nos discours, ou pour le moins qu’il vienne où nous
sommes, pour y passer, peut-estre, ce qui reste de la journée. –
Est-il possible, dit Astrée, que ce berger soit encore là
? – Il y est sans doute, respondit Diane, et si vous avez envie de le
voir, vous n’avez qu’à jetter les yeux sur le bord de la
riviere, car dés l’entrée de la caverne vous pourrez le
remarquer facilement. – Je seray bien aise, dit Astrée, de le
revoir encore une fois.
Disant cela, elle s’en alla à l’ouverture de la grotte,
où elle ne fut pas plustost, qu’elle l’apperceut couché
de son long, la teste soustenue par un petit gazon, que la nature avoit
couvert d’un peu de mousse; soudain qu’elle l’eut veu, elle se voulut
retirer, car elle eut peur d’estre apperceue, mais enfin s’estant un
peu rassurée, elle recommença de le regarder, mais si
fixement, qu’elle fut pres d’un quart d’heure sans tourner les yeux, ny
d’un costé, ny d’autre..Diane qui de temps en , ternps le
regardoit aussi, tout à coup, tirant Astrée par sa juppe
: Ma compagne, dit-elle, je pense que vous estes ravie en considerant
ce berger ? – Il est tres-vray, respondit Astrée, que son
innocence me fait une extreme compassion, et que j’ay un regret
nompareil dequoy les maux de Celadon luy ont esté, si sensibles
; car sçachant que j’en suis coupable, il me fasche de voir
qu’il ait tant de suject de se plaindre de moy. Toutefois,
continua-t’elle, j’essayeray de vaincre sa pitié ; et s’il luy
reste quelque bonne qualité dans l’ame, je m’assure qu’il aura
de la peine à me refuser le pardon que je luy demanderay. Disant
cela elle rentra tout au fonds de la grotte, et prenant la plume
qu’elle y avoit trouvée, elle la mouilla dans la petite
bouteille qui estoit encore à moitié pleine –d’ancre, et
rompant une partie du papier qu’elle avoit mis dans son sein, elle fit
une lettre à Lycidas, qui ne fut pas plustost achevée,
que voyant bien que le jour finiroit bien-tost, elle resolut
d’abandonner cette grotte, pour ne perdre la commodité de
remettre ce papier entre, les mains du berger. A quoy Diane ayant
consenty, elles sortirent, avec le moins de bruit qu’elles purent, et
s’estant approchées de Lycidas, [337/338] Astrée mit un
genouil en terre, et d’une main mettant la lettre sur l’endroit
où le pourpoinct laissoit voir un peu de l’estomac du berger,
sans estre pliée, afin qu’elle se perdist moins facilement
Amour, dit-elle, par pitié, donne un bon succez à cette
lettre, ne souffre pas qu’elle se perde inutilement, et s’il est
impossible qu’elle touche l’ame de Lycidas, permets qu’elle luy touche
la main. Alors elle se leva, et après avoir regardé de
tous costez, elles continuerent leur voyage.
Phillis estoit desja de retour chez Adamas bien affligée de
quoy, quelque diligence qu’elle eust faite, elle n’avoit pu apprendre
aucunes nouvelles de ses compagnes. Leonide y estoit aussi
arrivée, et fort peu de temps apres elle, tous les bergers et
bergeres qui estoient chez Adamas ; de sorte qu’ayants tous rendu
compte au druide et à Bellinde de l’exacte recherche qu’ils
avoient faite de Diane et d’Astrée, ils commencerent alors
à croire veritablement que leur fuite ne pourroit avoir qu’une
dangereuse fin. Adamas estoit bien en peine de ces bergeres, mais parmy
tout cela il ne pouvoit oublier l’interest qu’il avoit pour Celadon.
S’estant donc enquis si personne n’avoit rien appris de luy, Phillis
dit librement qu’elle croyoit qu’il fust mort, puis que Lycidas luy
avoit juré qu’il n’y avoit endroit dans la plaine où il
ne l’eust curieusement cherché. Le Druide alors, montrant
d’estre bien fasché de cette responce : Mais, dit-il, ne
scandons-nous sauver au moins Lycidas, et empescher que ce nouveau
malheur ne luy soit encore funeste ? – Mon pere, dit Phillis, je l’ay
laissé assez loing d’icy, fort proche toutefois de Lignon, et
pour aller au lieu où je l’ay veu, on n’auroit qu’à
suivre contremont la riviere. – Peut-estre, reprit Adamas, il se sera
endormy en quelque lieu, et si cela est, il ne sera pas difficile de le
ramener. – Je le croy, repliqua Phillis, mais il faudroit que ce fust
par le commandement de quelqu’un, à qui il eust peur de
desobeyr. – Paris, adjouta le Druide, y employera ses prieres.
A ce mot, luy ayant commande d’y aller, ce nouveau berger se mit en
chemin, et trouva Lycidas un peu devant que le soleil fust
couché. Presque en mesme temps il s’esveilla, et recognoissant
Paris, il se leva si promptement, que sans y prendre garde il laissa
tomber la lettre qu’Astrée luy avoit remise. Paris voyant que
Lycidas ne s’en apercevoit point, se baissa pour la relever, et l’ayant
prise : Voicy sans doute, luy dit-il, quelque, tesmoignage de l’amour
de Lycidas ! – Je ne sçay ce que c’est, respondit le [338/339]
berger, mais difficilement sera-ce une preuve de mon affection, si
Phillis ne vous l’a donnée. – Au contraire, reprit Paris, d’est
moy qui la veux donner à Phillis, et qui veux estre le messager
de cette lettre, puisque vous l’avez escrite. – Moy, respondit Lycidas,
je vous jure qu’il y. a plus de deux jours que je n’ay veu ny papier ny
ancre. – Vous avez pourtant laissé cheoir cette lettre, dit
Paris, car vous l’aviez aupres de vostre sein. – Peut-estre est-ce
vous, repliqua le berger, car je suis bien assuré que
d’aujourd’huy je n’ay eu aucun papier. – Nous en serons bientost
esclaircis, reprit Paris, car je ne pense pas que vous mescognoissiez
vostre escriture. Disant cela il le presenta à Lycidas, et le
berger portant ses yeux dessus, puis tout à coup les retirant :
Helas, dit-il, ces caracteres ne sont pas plus contraires aux miens,
que la cruauté de celle qui les a peints est contraire à
mon contentement. Paris ne sçachant pas bien ce qu’il vouloit
dire : C’est, continua Lycidas, que cette lettre vient d’Astrée,
mais je ne puis comprendre de quelle façon elle m’est
tombée entre les mains. – Il y a peut-estre long temps que vous
l’avez ? dit Paris. – Nullement, respondit le berger, je ne la vis
jamais qu’à cette heure, et je croy bien qu’elle n’a esté
escrite que depuis peu, car je la cognois à l’ancre qui est
encore toute fraische. Alors il commença de lire ce qui estoit
dans ce papier, et y trouva ces mots.
LETTRE
D’ASTRÉE A LYCIDAS
Je trouve legitime, cher Lycidas, la colere
où vous estes contre moy, d’aidant mieux que n’ayant pas ouy une
seule des raisons qui me peuvent justifier, il seroit difficile que
vostre esprit ne se fust laissé emporter aux interests de vostre
frere. J’excuse vostre ressentiment, comme je blasme sa tromperie, et
pour ne vous laisser pas long-temps sans recevoir quelque satisfaction
du crime dont vous m’accusez, je vay mourir, puis qu’aussi bien les
artifices de Celadon sont cause que je ne sçaurois plus vivre
dans. le monde avec assez d’honneur. Je veux bien croire que dans la
violence de mon transport j’ay usé d’une rigueur un peu trop
grande ; mais, quel supplice luy pouvoy-je imposer qui ne fust petit,
m’imaginant que sa faute estoit hors de toute comparaison ? Toutefois,
puis que voies voulez que j’aye failly, je le veux de mesme et confesse
que ma faute ne merite pas un [339/340] moindre chastiment que la mort.
Je vous dis donc encor un coup, Lycidas, que je vay mourir, et que
vostre courroux sera punissable, s’il n’est assez vangé par mon
trespas. Que s’il faut, pour le repos de mon ame, que j’obtienne un
pardon de vous, accordez-le moy, berger, mes larmes vous le demandent,
et l’amour qu’autrefois Celadon m’a porté vous deffend de me le
refuser. Adieu, Lycidas, je n’ay plus qu’un moment à vivre,
faites que Phillis le prenne pour un tesmoignage de mon souvenir. Adieu.
A la lecture de ces dernieres paroles, Lycidas ne put. retenir ses
larmes, et tirant son mouchoir pour le porter à ses yeux :
Helas, dit-il,qu’elle a bien raison de confesser qu’elle est coupable,
car tous les malheurs dont nous avons esté poursuivis ont eu
leur commencement d’une petite jalousie qu’elle conceut, il y a quelque
temps, mais sur les plus foibles apparences du monde. – Je m’estonne,
dit Paris, dequoy elle ne parle point du tout de Diane, puis qu’on
croit qu’elles sont ensemble ? – Je ne sçay, respondit Lycidas,
quelle en peut estre la cause, mais je ne doute point qu’il ne soit
vray qu’elles sont l’une avecque l’autre, par ce que si Diane n’eust
point esté avec Astrée, dans la fin de sa lettre elle
auroit . aussi bien parlé d’elle que de Phillis, à qui
elle envoye, comme vous avez veu, un tesmoignage de son souvenir. –
Quoy que c’en soit, reprit Paris, je croy que nous ne sçaurions
mieux faire que d’en aller promptement advertir Adamas, afin que nous
voyons ce qu’il jugera de ce dernier accident. – Voylà, repliqua
Lycidas, la lettre d’Astrée, vous pouvez la luy communiquer, et
s’il vous plaist, j’attendray icy vostre commandement. Lycidas disoit
cela pour le peu d’envie qu’il avoit de retourner en la maison du
Druide, mais Paris le sceut si bien persuader qu’enfin il l’emmena.
Il estoit desja nuict quand ils arriverent chez Adamas ; de sorte que
Bellinde, n’esperant plus d’avoir aucunes nouvelles de Diane, avoit de
beaucoup augmenté son despiaisir, et quelques consolations que
le Druide pust inventer pour flatter son ennuy, elles ne servoient
qu’à le luy faire trouver plus sensible. Elle estoit en cet
estat, quand on la vint advertir que Paris et Lycidas estoient de
retour,, si bien qu’elle courut à eux comme à son dernier
refuge ; mais n’ayant rien appris qui luy donnast quelque suject
d’esperer, elle retomba dans sa premiere affliction Adamas se fit
inconti. nent montrer la lettre que Paris luy dit que Lycidas avoit
eue; et n’y voyant rien gui parîast de Diane, il fit cognoistre
à Bellinde, [340/341] que dans cette incertitude, elle ne devoit
rien desesperer ; qu’il n’estoit pas croyable qu’elle eust esté
si peu sensée que de s’aller exposer à la mort, puisque,
de quelque œil qu’on la regarde, elle a tousjours d’extremes horreurs,
et que Diane n’estant qu’une fille, il n’y avoit pas apparence qu’elle
ne la deust craindre, quelque resolue qu’elle fust ; qu’il se pouvoit
bien faire qu’Astrée luy eut inspiré le desir de
l’entreprendre, mais que ny l’une ny l’autre n’auroient assez de
courage pour l’executer. Adamas luy dit encore plusieurs raisons, que
Bellinde ne receut pas absolument comme bonnes, mais qu’elle n’osa pas
aussi condamner entierement, et le Druide l’ayant accompagnée
dans sa chambre, se retira apres dans la sienne, où ayant fait
venir tous les bergers et toutes les bergeres, il les pria de
recommencer le lendemain la mesme recherche qu’ils avoient desja faite
; à quoy ayants promis d’obeyr, ils luy donnerent le bonsoir, et
s’allerent mettre au lict.
Astrée et Diane avoient cependant fait un peu de chemin depuis
qu’elles s’estoient separées de Lycidas, mais quand la nuict fut
arrivée, et qu’elles virent que l’air estoit tout chargé
de brouillards, et que le Ciel, parmy l’obscurité, leur envoyoit
de temps en temps des esclairs, qui sembloient promettre autant de
foudres, alors une grande frayeur les saisit, et ce courage qu’elles
avoient fait paroistre, se perdit au mesme temps qu’elles vindrent
à se souvenir qu’elles estoient filles. La foiblesse de leur
sexe leur fit entrer mille considerations dans l’aine, dont la moins
puissante estoit assez forte pour les empescher de passer plus outre ;.
elles resolurent donc de retourner sur leur pas, et pour trouver
où se mettre à couvert de la pluye qui commençoit
à tomber, elles revindrent dans la mesme grotte d’où
elles estoient parties. Elles n’y furent pas plustost que l’air se
deschargea, mais par une si grande abondance de pluye, et par de si
grands esclats de tonnerre, qu’à peine crurent-elles que le
rocher qui les tenoit enfermées pust conserver leur vie contre
l’injure du mauvais temps.
Lignon, qui n’est jamais plus orgueilleux que lorsqu’il a reçeu,
comme en depost, des montagnes voisines, toutes les marques qu’elles
ont eue de la colere de l’air, s’enfla si fort en moins de deux heures,
parie moyen des nuées qui se fondirent en eau, que tenant en
cela de la nature des torrents, il’sembla qu’il fust plustost
destiné pour noyer les campagnes, que pour les arrouser. Dans
cette gloire, par laquelle il pretendoit se faire craindre à
Loire mesme, qui le reçoit tous les jours dans son sein pour le
[341/342] rendre à la mer, qui est sa mere, il ouvrit ses bras,
et portant ses bords en des lieux qu’il n’avoit jamais mouillez, il
enferma dans son humide lict toutes les fleurs qui auparavant estoient
nées sur ses rivages.
A ce coup la grotte, qui avoit receu les firmes de Celadon, fut
contrainte de recevoir les froideurs de cet élément, et
comme si le demon de cette riviere eust pris plaisir d’aller visiter
les tesmoignages d’amour que Celadon y avoit laissez, il y entra avec
tant de promptitude, que tout ce qu’Astrée et Diane purent
faire, ce fut d’empescher qu’il ne les y surprist. Elles en sortirent
donc et de bonne fortune la pluye estoi desja cessée ; de sorte
que voyans que l’air s’estoit esclaircy, et que la lune
commençoit à laisser revoir l’argent, ou plustost la
neige de son teint, elles se remirent en chemin, et ne cesserent de
marcher, jusqu’à ce qu’elles furent arrivées à
trois cens pas prés de la fontaine, qu’elles avoient choisie
pour un dernier remede à tous leurs desplaisirs.
Là elles trouverent une forme d’autel, eslevé de terre
sur un petit perron, dont les degrez estoient marquez de sang en divers
endroits, et noircis par la fumée des victimes qu’on y avoit
immolées ; d’abord elles jugerent bien qu’il avoit esté
consacré à quelque divinité, et s’imaginans que
peut-estre estoit-ce à la deïté mesme, qui presidoit
sur cet enchantement, elles se mirent à genoux sur le plus bas
de tous les degrez, et Astrée fit sa priere en cette sorte :
Puissant Amour qui conserves la nature, et qui me destruis, Dieu absolu
sur les ames, este je te prie le bandeau qui te couvre les yeux, et
regarde si ma fidelité n’est pas aussi grande que mon courage.
Voicy cette amante qui doit appaiser ton courroux, et qui dans la perte
de sa vie, doit emporter la gloire d’avoir fait perir ces lyons et ces
lycornes qui, rendans cette fontaine inaccessible, cachent aux amants
la verité de tes agreables mysteres. Reçoy, Fils et Pere
de l’Eternité, le sang qu’il faudra que je respande, et pour
empescher que ma mort ne soit suivie d’aucune honte, de grace prends un
peu de soing de ce corps que je vay volontairement exposer à la
barbarie de tes animaux impitoyables.
Disant cela, elle alla baiser le pied de l’autel, et Diane haussant les
yeux au Ciel : Grand dieu, dit-elle, ce qu’Astrée desire de ta
pitié, je le demande à ta hayne, ta rigueur n’a jamais
cessé de me persecuter, acheve aujourd’huy mes malheurs et tes
tyrannies : je ne te rends point de compte de ma fidelité, tu
lis dans les secrets de mon ame, et sçais bien, qu’elle a
tousjours esté inviolable. [342/343] Espargne, Amour, espargne
la beauté d’Astrée, ne souffre pas que tes lyons soient
insensibles, inspire dans leur ame farouche la crainte et le respect,
et fay, qu’au lieu d’approcher de ses membres delicats, il me
deschirent pour assouvir leur faim et ta cruauté.
A ce mot elle, se leva, et ayant baisé trois fois le pied de
l’autel, descendit où estoit Astrée ; mais cette bergere
: Ah ma sœur ! luy dit elle, vous m’avez fait tort, vostre priere
devoit plustost avoir pour object vostre conservation que la mienne, et
si les dieux accordoient ce que vous demandez, je le accuserois
d’injustice. C’est pourquoy, dit-elle, se remettant à genoux, je
te conjure, Amour, de punir par un refus, cette bergere injurieuse ; ne
te montre pas sans ressentiment, et fay luy recognoistre que comme j’ay
plus de droict en ce que je recherche, je dois avoir plus d’esperance
de l’obtenir.
Alors Diane se voulut aussi remettre à genoux, mais
Astrée. l’en empeschant, et luy mettant une main devant la
bouche : Ma sœur, luy dit-elle, si vous m’aymez, ne continuez pas
à me desobliger, vostre requeste est entierement contraire
à mon repos et à mes desirs. Disant cela, les larmes luy
vindrent aux yeux, et Diane ne pouvant retenir les siennes, sans dire
seulement un mot, elles commencerent à s’embrasser, et s’estans
laissé aller contre terre, tassées du chemin, et dequoy
elles avoient esté un jour et deux nuicts sans reposer,
aydées à cela, par la force comme je croy de
l’enchantement, elles s’endormirent, demeurants toutefois
embrassées comme elles Festoient devant que le sommeil les
surprist.
A peine furent-elles endormies, que le jour parut, bien plus beau que
ne l’avoient promis les vents et les orages, qui avoient regné
durant une partie de la nuict. Alexis et Silvandre ne s’esveillerent
pas pourtant, mais Bellinde qui avoit à peine fermé les
yeux, à cause des grandes inquietudes dont elle avoit
esté travaillée, ne vid pas plustost paroistre les
premieres clairtez de l’aurore, qu’elle se jetta en bas du lict, et se
mettant une juppe dessus, courut à la chambre de Leonide pour la
prier de faire en sorte que Phillis prist encore la mesme peine qu’elle
avoit eue le jour devant, en la recherche de ses compagnes. Elle treuva
cette nymphe habillée, et Phillis aussi, car l’une ne se pouvant
desfaire de l’interest qu’elle avoit pris depuis quelques lunes pour
Alexis, et l’autre ne pouvant vivre dans le regret qu’elle souffroit
pouf l’absence de ses deux amies, elles s’estoient levées fort
matin.
Bellinde s’estonna de leur diligence, et comme elle voulut dire
[343/344] à Leonide le suject qui l’avoit amenée dans sa
chambre, elle se vid prevenue par Phillis, qui, s’adressant à
elle : Vous voyez, madame, luy dit-elle, quelle est la peine
qu’Astrée et Diane me donnent, mais ce qu’elles ont commis de
crime envers moy, ne demeurera pas impuny si je les treuve ? – Helas !
belle bergere, respondit Bellinde, je crains bien que vous en soyez
desja assez vangée. – Madame, reprit Phillis, on ne me satisfait
pas si facilement, peut-estre, que vous vous l’imaginez, car en
l’humeur dont je suis, je ne croy jamais avoir bien tiré ma
raison de quelqu’un, si je n’en fay la vengeance moy-mesme. – Pleust au
Ciel, repliqua Bellinde, que cela fust en vostre pouvoir, le supplice
que vous leur ordonneriez seroit bien grand, s’il n’estoit moindre que
celuy que peut-estre elles se sont desja donné. – Madame, dit
Leonide, il est impossible que ce jour se passe sans que nous soyons
esclaircies de toutes nos doubtes ; nous mettrons tant de gens en
campagne, que quand elles se seroient noyées dans Lignon, ce que
je n’ose pas croire, on treuvera pour le moins quelques marques de leur
trespas. – Veuillent les dieux, reprit Bellinde, que ma crainte soit
fausse, et que vous m’en puissiez donner de meilleures nouvelles que je
n’en attends ! Disant cela, elle sortit, et avec elle Leonide et
Phillis, qui ayants treuvé Lycidas sur le degré, et avec
luy tous les bergers, s’en allerent querir les bergeres, et puis,
cependant que Bellinde se retira dans sa chambre, tous ensemble se
mirent en queste d’Alexis, d’Astrée et de Diane.
D’autre costé Galatée qui estoit dans une impatience
nompareille de pouvoir entretenir Astrée, et luy dire ce qu’elle
sçavoit de Celadon, dont elle ne croyoit pas que la bergere fust
si sçavante qu’elle estoit, esveilla Rosanire de bon matin, et
se fit apporter les habits de bergere qu’elle avoit fait faire
dés le jour auparavant. Dorinde, Daphnide, Madonte et Silvie
s’habillerent aussi comme elles, et soudain qu’elles furent au mesme
estât qu’elles vouloient estre veues dans la maison d’Adamas,
elles s’en allerent dansla chambre d’Amasis, qui apres avoir
admiré la grace de leur habillement, bien qu’elle fust de
beaucoup inesgalle à celle de leur visage, leur donna
congé de partir. Elles se mirent donc dans un chariot, et puis
le renvoyerent aussi-tost qu’il les eut menées jusqu’aupres de
la maison du Druide ; car ayant mis pied à terre, Madonte et
Daphnide qui estoient desja sçavantes en ce mestier, leur
enseignerent de quelle façon il falloit tenir la houlette, et
par quel langage il se falloit faire entendre aux brebis. Apres cela
elles [344/345] entrerent dans la bassecour, sans avoir
rencontré personne, dequoy Galatée s’estonnant, et ne se
pouvant d’abord imaginer d’où pouvait proceder la grande
solitude, et le silence qu’elle rencontroit dans cette maison, enfin
elle creut que les bergers et les bergeres estoient allez dans le bois,
pour se divertir durant la chaleur du jour. Sur cette pensée
elle monta le degré, et Adamas qui fut adverty par celuy qui
avoit le soing de la porte, qu’il estoit entré quelques
bergeres, les vint recevoir sur le dernier repos de l’escalier.
Incontinent il recognut Madonte et Daphnide, car il les avoit desja
veues en cet habillement, puis ayant aussi recognu les autres : Mon
dieu I mesdames, dit-il, avec un visage assez content, et s’adressant
à Rosanire et à Galatée, quelle est la bonne
fortune qui me donne aujourd’huy le bien de vous voir ceans ? – Mon
pere, respondit Galatée, en sousriant, il me semble que ce n’est
pas la coustume-de parler avecque tant de respect aux bergeres ; je
vous diray pourtant que depuis le despart de Sigismond, de Rosileon, de
Godomar, de Damon et de tous nos chevaliers, nous avons fait dessein de
vous venir visiter, et sommes venues pour prendre nostre part des
plaisirs innocents que l’on gouste sous l’habit dont vous nous voyez
revestues. – Mais plustost, repliqua le Druide en souspirant, pour
estre tesmoings des malheurs dont l’innocence de cette vie est
aujourd’huy traversée, pour le moins dans la plaine du Forests !
Car sçachez, madame, qu’il n’est presque berger ny bergere dans
tous les hameaux voisins, qui ne soit en desordre, pour des accidents
qui nous sont arrivez seulement depuis deux jours. – Vrayment, reprit
Galatée, vous m’estonnez, et je ne croyois pas les-treuver dans
une si grande confusion.
Disant cela, elles entrerent dans une sale, par où on alloit en
la chambre d’Adamas. Et le Druide reprenant la parole : Pour vous faire
bien cognoistre nostre doule.ur, dit-il, je n’ay qu’à vous faire
voir le visage de Bellinde, qui est mere de Diane, car elle a perdu sa
fille depuis hyer, qu’elle se desroba de ceans avecque Astrée,
et tout cela, comme je pense, est provenu dequoy Alexis s’estoit desja
perdue le jour devant. – Comment, dit Galatée, Alexis n’est donc
plus icy ? – Nous ne sçavons où elle est maintenant,
repliqua le Druide, mais peut-estre serez-vous bien aise d’apprendre sa
fortune, car vous y avez quelque interest. Galatée ne pouvant
comprendre ce qu’il youloit dire : Je ne puis qu’y en avoir un tres
grand, adjousté-t’elle; puisqu’elle vous appartient. [345/346]
A ce mot elles entrerent dans la chambre du Druide, et là
Bellinde ayant esté appellée, et ayant sceu les noms de
ces nouvelles bergeres, elle leur rendit ce qu’elle devoit à
leur naissance et à leur qualité, mais paroissant aupres
d’elles, avec un visage qui tesmoignoit assez son desplaisir. Rosanire
apres l’avoir saluée : Nous pensions, luy dit-elle, estre venues
pour admirer les beautez et les perfections de vostre fille, mais
à ce que je voy, son esloignement ne nous laisse qu’une matiere
pour, vous consoler. – Madame, respondit Bellinde, j’eusse bien
desiré que sa faute ne vous eust pas esté cognue, car on
ne sçauroit assez cacher une si grande imprudence, mais puisque
vous le sçavez, je n’auray pas honte d’avouer devant vous que
son action me desplaist, jusqu’à un poinct qui me rend presque
incapable de consolation. – Vous estes mere, dit Galatée, et par
consequent tres-sensible à ce qui touche vostre sang, mais
j’espere que vostre douleur ne sera pas sans remede, si le Ciel vous
ayme autant que nous vous estimons. A ce mot Adamas les supplia de
s’asseoir, et ayant esté prié par Galatée de leur
dire tout ce qui concernoit la perte d’Alexis, et la fuitte
d’Astrée et de Diane, il leur en dit jusqu’aux moindres
particularitez, de sorte que Galatée ayant sceu qu’Alexis estoit
cette mesme Lucinde qui s’estoit sauvée du Palais d’Isoure : Je
ne m’estonne plus, dit-elle, toute surprise, si vous avez tousjours
empesché que je ne l’aye veue, car vous sçaviez bien sans
doubte, que je la recognoistrois, – Je le craignois pour le moins,
reprit le Druide, et je sçavois biçn que cette
cognoissance n’eust de rien servy à Celadon, car il estoit
encore alors si obstiné à ne paroistre point devant
Astrée, qu’il est certain qu’il fust desja mort cent fois si je
ne l’eusse conservé par l’artifice de ce desguisement.
Ce discours les traisna insensiblement jusqu’à l’heure du
disner, apres lequel Rosanire ayant voulu voir la gallerie, Adamas y
mena toute la compagnie, et à peine y eut-il esté environ
un quart d’heure, qu’on le vint advertir qu’il y avoit trois hommes
à la porte qui demandoient de parler à luy. Aussitost il
commanda qu’on les fist entrer, et le premier qui parut fut. Halladin,
qu’Adamas et les autres recognurent incontinent. Cet escuyer n’eut pas
plustost salué le Druide qu’il courut faire la reverence
à Madonte, et ayant sceu que Damon estoit à. Lyon, il luy
demanda la permission de l’y aller treuver, mais Madonte luy ayant dit
combien peu Damon devoit estre en ce voyage : J’ayme bien mieux,
continua-t’ellè, que vous nous rendiez compte de ce que
[346/347] vous avez fait, et de quelle façon Celidée a
esté guerie. Halladin alors : Madame, luy respondit-il, pour
vous bien redire tout cela, il faudroit que j’eusse plus d’esprit que
je n’ay pas ; mais il est venu un homme avecque moy qui vous en dira
toutes les circonstances. A ce mot il leur dit que des deux qui
estoient entrez avecque luy, l’un estoit le grand Olicarsis Africain,
l’autheur mesme de la guerison de Celidée, l’autre Azahyde, et
qu’il croyoit que ce qu’elle desiroit apprendre, elle le
sçauroit mieux de luy que de personne du monde.
En cet instant toute cette compagnie qui avoit esté attentive
à caresser Halladin, tourna les yeux sur ces deux hommes, dont
Olicarsis estoit l’un, de qui l’habit, la taille, et le geste ne leur
fut* pas un petit suject d’estonnement. Adamas luy alla à la
rencontre, et sçachant par les discours que Damon luy avoit
tenus, combien ce vieillard estoit considerable, pour les rares
qu’alitez qui estoient en luy, il le receut avec toutes les
demonstrations de bonne volonté qu’il luy put faire ; et
Olicarsis qui, bien que barbare de naissance, ne l’estoit pas d’humeur,
se sentit si obligé aux tesmoignages de courtoisie que le Druide
luy donna, que deslors il s’attacha à luy d’une
tres-particuliere affection.
Apres les premiers compliments, le Druide le pria de s’asseoir avec
toute cette bonne compagnie, et de fortune en ce mesme temps Olicarsis
leva les yeux pour voir les tableaux dont cette gallerie estoit
enrichie ; cela fut cause qu’ayant recognu quelqu’un des portraicts :
Je pense, dit-il, un peu surpris, que voylà la peinture
d’Eudoxe, que Genseric emmena en Afrique, apres avoir triomphé
de Rome et de la Sicile ? – Ce l’est vrayment, respondit Adamas, et les
principaux accidents qui sont arrivez à cette princesse depuis
sa naissance jusqu’alors nous ont esté racontez par des
personnes qui en ont esté tesmoings irreprochables ; mais depuis
qu’Ursace et Olimbre partirent de chez les Massiliens pour s’en aller
en Afrique, nous n’en avons rien ouy dire du tout. – Helas ! reprit
Olicarsis, il semble que la fortune ait pris plaisir à
persecuter cette sage princesse avecque opiniastreté, et si je
ne croyois vous importuner par un si fascheux recit, que seroit celuy
de ma vie, dont une partie a esté meslée dans les
accidents qui luy sont arrivez, je vous en raconterois les choses plus
remarquables. Toute la compagnie tesmoigna un extreme desir d’ouyr ce
qu’il pouvoit dire sur ce suject là, et Adamas luy en ayant
porté la parole, Olicarsis commença son discours en cette
sorte. [347/348]
SUITTE
DE L’HISTOIRE
D’EUDOXE, D’URSACE ET D’OLIMBRE
Genseric, chargé des despouilles de Rome, et glorieux de
tant de conquestes, n’arriva pas plustost à Carthage, que le
peuple pour honorer sa valeur, commença de chanter publiquement
ses triomphes ; et luy mesme chatouillé de l’heureux succez qui
avoit suivy toutes ses entreprises (resolu de ne laisser non plus de
bornes à l’Afrique qu’à son ambition) se mit à
premediter un second armement, par lequel il pust donner de la terreur,
non pas à l’Italie seulement, mais à tout le reste du
monde. Toutefois, voulant donner quelque temps au repos qu’il croyoit
avoir merité, il fit dessein de jouyr, en attendant un
second voyage, de tous les plaisirs où son desir se pourroit
porter ; et le premier qu’il se proposa, fut de triompher de la
pudicité d’Eudoxe, comme il avoit desja triomphé de son
Empire. Le souvenir des obligations qu’il avoit à cette
princesse ne le toucha nullement, au contraire il luy inspira une
secrette crainte, que comme elle l’avoit appelé dans l’Italie
pour la delivrer de la tyrannie de Maxime, et pour la vanger du
parricide commis en la personne de Valentinian, elle n’attirast la
haine de quelqu’un sur luy, et ne fist quelques menées qui
pussent enfin reussir à la ruine de sa personne et de ses
Estats. Cette apprehension fut cause qu’il la fit soigneusement
enfermer dans un palais, où ne luy laissant que la compagnie de
ses deux filles, il ordonna une peine de mort à quiconque y
entrerait sans sa permission. Quelques eunuques seulement furent
commandez pour la servir, encore n’est oit ce qu’aux heures qui luy
estoient ordonnées pour le repas.
Le ressentiment que cette princesse eut de sa captivité, et
comme je le sceus depuis, le regret de la perte d’Ursace qu’elle aymoit
uniquement, la mirent dans peu de jours en un estat si miserable, que
ceux qui la servoiènt crurent estre obligez de le rapporter
à Genseric. Ce Roy barbare touché de cette nouvelle, mais
seulement pour se voir empesché par sa mort d’executer le
dessein qu’il avoit fait, m’envoya querir, et ayant joint mille grandes
promesses à autant de prieres et de commandements, m’ordonna de
l’aller visiter, et de ne rien espargner pour la guerison de son mal.
Il avoit desja sceu par plusieurs experiences; ce que je pouvois dans
[348/349] les maladies plus desesperées, et la vie que j’avois
comme rendue à Thrasimond, son fils, apres avoir esté
abandonné de tous les mires, luy estoit un tesmoignage evident
que je pouvois faire reussir tout ce qu’il me plairoit d’entreprendre.
Ainsi cette bonne opinion dont il avoit l’esprit preoccupé, fut
cause qu’il m’employa, et moy qui ne desirois rien avecque tant de
passion que de voir cette princesse, de qui les ancestres ne m’estoient
pas incognus, j’acceptay cette commission comme le plus grand avantage
que la fortune me pouvoit offrir.
Ayant donc esté introduit dans son palais, ou plustost dans sa
prison, je me fis conduire en sa chambre ; mais, bons dieux ! combien
me fut agreable et deplorable tout ensemble la premiere veue que j’en
eus. Elle s’estoit vestue ce jour-là d’une simarre de satin
incarnat, semée de fleurs nues, et rehaussée en quelques
endroits d’une broderie de perles ; sa juppe et ses manches estoient
d’un satin blanc comme son teint, brodées d’or et de perles, et
enrichies presque par tout d’un nombre infiny de petits diamants. Elle
avoit les mains nues, et tenoit dans l’une un mouchoir qu’elle portoit
de temps en temps à ses yeux, ses cheveux estoient encore
couverts de l’habillement qu’elle avoit porté la nuict, et
toutefois, ’comme s’il y en eust eu qui eussent pris plaisir de
s’eschapper, j’en vis plusieurs, qui, frisez à petites ondes,
tumboient nonchalamment le long de ses joues. Elle avoit un
mouchoir sur sa gorge, mais son collet qui s’abbatoit sur celuy de la
simarre, laissoit voir, un peu au dessus, un teint qui eust fait honte
à la blancheur la plus esclattante. Son visage seulement
paroissoit abbatu et amaigri, et comme il est difficile de conserver un
embonpoinct parmy des afflictions extremes. Cette princesse s’estoit
tellement relaschée à la douleur que ses yeux qui depuis
sa captivité n’avoient jamais esté fermez aux larmes en
avoient terni l’esclat, et comme bruslé une partie. Elle se
promenoit par la chambre, et tenant les yeux baissez, montroit de
resver profondement à quelque chose.
J’avoue que comme elle fut assez longtemps sans m’appercevoir, je fus
long-temps aussi sans faire autre chose que l’admirer, et comme si
j’eusse eu besoin de me remettre apres un si agreable ravissement, je
n’osay entrer, jusqu’à ce qu’ayant porté de fortune les
yeux du costé de la porte, elle prit garde que je n’estois pas
là saris quelque dessein.
Elle avoit sceu l’estroitte defense qui avoit esté faite
à son occasion, de sorte que me voyant couvert d’un autre habit
que celuy [349/350] que le commun a accoustumé de porter, cela
la surprit, et je ne sçay si ce fut la crainte ou le desir de la
mort, tant y a qu’au mesme temps que je mis le pied dans sa chambre,
elle me vint à la rencontre, et me prevenant : Et bien,
dit-elle, qu’est-ce que Genseric ordonne de ma vie ? Veut-il pour me
rendre infame à la posterité, que je la perde dans
quelque honteux supplice, et ne vous a-t’il point commandé de
m’en venir porter la nouvelle, afin que j’y prepare mon esprit ?
Je pris garde alors qu’elle me regardoit fixement, et jugeant bien
qu’elle attendoit ma responce : Madame, luy dis-je, quand le roy aura
fait quelque dessein contre vous, je ne seray jamais celuy qui vous
fera un si funeste message. Il m’a tesmoigné n’avoir de
Tinterest qu’en vostre santé, et c’est pour cela qu’il m’a
commandé de vous voir, afin que j’y contribue tout ce qui pourra
dependre de moy. Ce peu de mots fit eognoistre à la princesse la
profession que je faisois, de sorte qu’ayant tout à coup perdu
la premiere opinion qu’elle avoit eue : Helas ! me dit-elle, avec un
grand souspir, mon mal n’est pas de ceux que les mires peuvent guerir !
Si ce barbare qui me detient a quelque volonté de voir finir mes
miseres, qu’il se haste de m’oster une vie qui ne me peut estre
agreable, apres la perte de mon Estat et de ma liberté. Nous
sommes trois victimes, et je devrois dire quatre, que ce tyran peut
immoler à sa fureur. Bons dieux ! qui le porte à nous
conserver apres avoir destruit les superbes temples de Rome ?
A ce mot Eudoxe recommença de se promener, et les pleurs qu’elle
versa me firent aisément recognoistre que dans le ressentiment
où elle estoit; pour les pertes qu’elle avoit faites, son ame
avoit plus besoin de remedes que son corps. Et voyez combien peut la
compassion sur un esprit qui n’est pas entierement incapable de la
ressentir ! je proteste qu’en ce moment je fus si fort touché de
sa disgrace, que je pense qu’il n’est rien au monde que je n’eusse
entrepris pour l’obliger et pour la servir. Je luy en donnay tous les
tesmoignages que je pus, mais je vis bien que la crainte de se voir
deceue fut cause qu’à ce commencement elle ne tint pas grand
conte de ce que je luy dis ; elle m’en remercia pourtant, mais avec une
froideur qui me fit bien juger de la doubte où elle estoit de ma
fidelité. M’ayant donc commandé de rapporter au, roy
mille plaintes que la passion luy suggera, elle me donna congé
de me retirer, et Genseric qui attendoit avec impatience le rapport que
je luy ferois de la santé d’Eudoxe, apprit par moy plus de
[350/351] choses qu’il n’eus esté necessaire pour son repos. Je
ne luy dis pas ce que cette princesse m’avoit ordonné, mais je
luy racontay si fidellement Testat où je l’avois treuvée,
et luy parlay si bien des charmes que j’avois remarquez en elle, que
j’aiguisay innocemment les armes qui depuis faillirent à nous
faire tous mourir. Je croyois que comme je n’avois pu resister à
la pitié, la voyant en Testat où je Tavois
rencontrée, il auroit de la peine à s’en defendre, au
rapport que je luy en ferois ; mais au lieu d’y estre sensible, il
laissa si fort allumer le feu dont il ayoit commencé de brasier,
qu’il desespera de le pouvoir jamais esteindre. Si j’eusse eu quelque
cognoissance de son dessein, je me fusse bien empesche de le nourrir,
puisqu’il n’estoit pas legitime, mais ne sçachant pas qu’il eust
eu contre l’honneur de cette princesse une pensée si
desadvantageuse que celle qu’il fit paroistre depuis, j’avoue que je
creus faire beaucoup pour elle, en luy parlant du merite que j’y avois
recognu.
Genseric donc ayant sceu que le plus grand mal d’Eudoxe estoit en
l’imagination, et jugeant bien que la solitude où il la detenoit
n’en seroit jamais le remede, me commanda de l’aller visiter souvent,
et deslors me donna la permission d’y aller toutes les fois que bon me
semblerait. Cela fut cause qu’apres plusieurs visites, ayant enfin fait
eognoistre à cette Princesse, l’extreme desir que j’avois de luy
rendre service, je l’obligeay à se fier entierement en moy, et
à me jurer qu’elle me communiquerait jusqu’à la moindre
de ses pensées. Il advint qu’un jour, l’ayant fait souvenir du
premier discours qu’elle m’avoit tenu, et luy ayant demandé,
pourquoy parlant de trois victimes, qu’on pouvoit immoler à la
fureur de Genseric, elle avoit dit qu’il y en avoit peut-estre quatre,
elle me fit asseoir à la ruelle de son lict, et là,
cependant que la jeune Eudoxe et sa sœur Placidie s’arnusoient à
se jouer dans un cabinet, elle me raconta tout ce que vous avez pu
sçavoir de l’amour d’Ursace. Elle me dit toutes les
circonstances qui estaient en la naissance de l’affection de ce
chevalier, ses regrets, lors qu’elle espousa Valentinian, les amours de
ce jeune Empereur pour Isidore, la violence qu’il luy fit, la vengeance
que Maxime en tira. En suitte elle me raconta le dessein qu’elle avoit
fait avec Ursace, de se refugier chez Marcian, qui commandoit alors
à l’Empire d’Orient, la promesse qu’elle fit à ce
chevalier de n’espouser jamais autre que luy ; ses desespoirs, lors
qu’elle fut contrainte de se donner à Maxime, et enfin comme
elle appella Genseric [351/352] à Rome pour la delivrer de la
tyrannie de ce nouveau mary. Mais lors qu’elle vint à parler de
la resolution que fit Genseric d’en accroistre ses despouilles, et de
l’emmener en Afrique, comme la plus belle matiere de ses triomphes,
elle me raconta ce que fit Ursace pour l’enlever, et puis sa mort
qu’elle croyoit assurée, mais avec tant de larmes et de
sanglots, que j’eus peur une fois qu’ils l’eussent estouffée. En
effect elle tomba pasmée entre mes bras, et je vous jure que
j’eus de la peine à la faire revenir ; enfin apres avoir un peu
repris de force, elle me raconta l’affection qu’Olimbre avoit conceue
pour Placidie, et me dit que c’estoit la quatriesme personne dont elle
avoit parlé, s’assurant bien, qu’il ne survivroit pas sa
maistresse, si par hazard quelque par ticuliere consideration l’avoit
conservé apres la perte d’Ursace.
Elle ne m’eut pas plustost achevé le recit de ses fortunes, que
je fis tout ce que je pus pour la consoler ; je n’oubliay pas une seule
des raisons que je jugeai capables de luy persuader ce que je desirois,
et sur tout, je luy offris tout le service qu’elle pouvoit attendre
d’un homme de ma condition. Je luy representay que mon aage, et les
qualitez que le Ciel m’avoit données ne m’avoient pas mis en si
petite consideration aupres du Roy, que je n’eusse suject d’esperer
d’en obtenir quelque chose quand je la luy demanderais, qu’il estoit
vray que pour sa liberté, c’estoit un avantage auquel je n’osois
pas seulement penser, mais que pour tout ce qui regardoit le
soulagement des ennuis qu’elle pouvoit craindre en sa detention, je ne
pensois pas qu’il y en eust un seul qui me pust estre refusé.
Cette Princesse receut mes offres, mais avec une douceur si charmante,
que deslors je protestay de n’espargner pas mesmes ma vie en ce qui
toucheroit son contentement, et je ne sçay si mes paroles luy
donnerent quelque volonté d’esperer, tant y a qu’elle ne parut
plus si affligée, et qu’en peu de temps elle reprit ce qu’il luy
falloit d’embonpoinct pour paroistre aussi belle qu’elle fut jamais.
Genseric qui en fut bien tostadverty me, tesmoigna qu’il me
sçavoit gré du secours que j’avois donné à
cette Princesse, et comme le feu de son amour luy faisoit souhaiter
cette jouyssance par dessus toutes choses, il crut qu’il n’auroit que
la peine de la demander, puis qu’en Testat où Eudoxe estoit, il
n’y avoit pas apparence qu’elle se deust opposer au moindre de ses
desirs. Pour cet effect donc il se disposa de l’aller voir, et afin que
son dessein ne fist pas tant d’esclat, il ne prit avecque soy que
Thrasimond, pour entretenir, les deux filles, [352/353]
J’ay tant d’horreur à me souvenir de cet accident, que je ne
vous diray point avec quelle importunité ce barbare pressa
Eudoxe ; ce sera assez que vous sçachiez, qu’apres que ce tyran
luy eut dit toutes les plus belles paroles que sa passion luy suggera,
voyant qu’elle côntinuoit dans ses refus, il recourut enfin
à la violence, et jura qu’à quelque prix que ce fust il
la vaincroit. Cela fut cause que la Princesse redoutant la barbarie de
ce Roy courroucé, diminua un peu sa rigueur, et luy ayant
representé combien luy estoit sensible la perte d’un bien
qu’elle avoit jusqu’alors conservé si cherement, elle le supplia
de luy donner quelques jours pour s’y resoudre. Genseric qui s’imagina,
que moins il y auroit de force en cette victoire, et plus il y auroit
de plaisir pour luy, ne fit pas beaucoup de difficulté de luy
accorder ce qu’elle voulut, apres quoy il se retira, et emmena
Thrasimond, que les charmes de la jeune Eudoxe avoient desja tellement
embrasé, que jamais depuis il n’en put esteindre la flame. Et
certes, si jamais une beauté fut capable de donner de l’amour,
celle-là l’estoit, et sans la flatter, on pouvoit dire d’elle ce
que le Philosophe Leontius avoit dit autrefois d’Eudoxe sa fille, qui
depuis fut femme de Theodose, et grand-mere de celle-cy, car estant
enquis pourquoy ce peu qu’il avoit de bien il le laissoit par testament
à ses deux fils, et ne donnoit rien du tout à sa fille :
C’est assez; respondit-il, que je luy laisse ce que la fortune luy
promet. Voulant dire qu’il remarquoit tant de vertu, de beauté,
et de merite en elle, qu’il n’estoit rien de grand, qu’elle ne pust
avecque raison esperer.
Mais pour revenir à mon discours, Genseric n’eut pas plustost
laissé Eudoxe seule, que de fortune j’arrivay, et la voyant
toute en larmes, m’estonnay , d’un si soudain changement ; mais j’avoue
qu’en ayant sceu la cause, je trouvay qu’elle n’en pouvoit jamais,
verser pour un suject plus legitime. Deslors je commençay de
voir clair dans le dessein de Genseric, qui m’avoit esté
auparavant incognu, et recognus bien que cette compassion qui luy avoit
fait desirer de voir cette princesse bien remise n’estoit qu’un effect
de la passion qu’il avoit desja conceue pour elle. Je sceus jusqu’au
moindre des discours qu’il luy avoit tenus, et quand elle m’eut dit que
le terme qu’elle avoit pris n’estoit que pour m’advertir de son
malheur, et me prier d’y chercher quelque remede : Madame, luy
respondis-je, demain j’auray l’honneur de Vous en entretenir plus
particulierement, et je vous promets que j’employeray toute la nuict
à y penser. Cependant faites bonne mine, et croyez que [353/354]
s’il ne falloit que mon sang pou vous delivrer des craintes qui vous
affigent, je ne serois pas un moment sans vous guerir
A ce mot je sortis de sa chambre, et me retiray chez moy, où,
comme je l’avois promis, j’employay toute la nuict à chercher
des moyens pour le salut de cette sage princesse ; mais quelque soing
que j’y misse, je n’en trouvay pas un, dont l’exécution me
semblast possible ; car si je pensois la retirer de cette
captivité par une fuitte, je voyois que nous n’avions pas assez
de temps pour gaigner ceux qui la gardoient, ny pour nous fournir de
tout ce qui nous estoit necessaire pour nous embarquer. De divertir le
roy de cette amoureuse fureur, je n’y voyois que fort peu d’apparence
car cognoissant son naturel assez vicieux, je sçavois que la
mort seule en pouvoit arrester les effects ; de le tuer, outre
l’enormité du crime, et le peril inevitable que j’y prevoyois
pour moy, je voyois que peut-estre n’estoit-ce pas un moyen pour
delivrer Eudoxe, puis qu’il luy restoit deux fils, qui sans doute
succederoient aussi bien à son humeur qu’à son Empire.
Ainsi ne pouvant rien inventer qui luy fust utile, aussi-tost que la
nuict fut passée, et que le lendemain sa chambre fut ouverte, je
luy allay rendre compte de toutes les pensées que j’avois eues
pour son suject ; et cette princesse qui vid par tout la mesme
difficulté que j’y avois rencontrée : Mais, Olicarsis, me
dit-elle, encore avez-vous oublié de penser à un remede,
qui sera sans doute bien facile. Luy ayant alors demandé quel il
estoit : Vous sçavez bien, reprit-elle, ce que fit autrefois
Cleopatre, pour ne tomber pas entre les mains de Cesar ? Imaginez-vous,
que comme je rencontre quelque conformité entre ses malheurs et
les miens, il faut que je l’imite en sa fin violente. Elle ne voulut
pas survivre la perte de son Antoine, et qu’ay-je besoin de vivre apres
la perte d’Ursace, qui m’estoit si cher ?
A ce mot Eudoxe se teut, montrant bien en son visage que cette
resolution luy plaisoit, et qu’elle ne manqueroit pas de courage pour
l’executer ; cela fut cause que je luy dis que ce remede estoit
vrayment le plus assuré de tous, mais que je ne trouvois pas
à propos qu’elle y recourust qu’à l’extremité ;
que, j’estois resolu de parler premierement à Genseric, et
d’essayer de le divertir d’un dessein si ruineux pour elle; qu’apres
cela je ne m’opposerois plus à l’expedient qu’elle m’avoit
proposé ; et qu’au contraire je luy faciliterois les moyens de
le faire reussir ; que, s’il en estoit besoin, je luy servirois de
guide en ce funeste passage, et qu’enfin [354/355] je ne trouvois pas
que la perte de la vie luy pust estre sensible, comme la perte de sa
reputation. Je recognus bien-tost que mon discours avoit flatté
son humeur ; car en ce moment me sautant au col : Allez, me dit-elle,
cher Olicarsis, le plus genereux de tous les hommes, et digne de vivre
ailleurs que parmy les barbares, allez, et si vous ne pouvez fleschir
l’ame de ce tyran, souvenez-vous de ce que vous m’avez promis, et
croyez que je mourray en Princesse. A ce mot, la compassion me desroba
presque des larmes, et l’ayant laissée, je m’en allay trouver
Genseric.
A peine fus-je sorty, qu’un jeune homme, de qui je cognoissois le
visage et l’esprit, demanda de parler à Eudoxe de la. part de
Thrasimond, et soudain qu’il eust esté conduit dans sa chambre,
il mit un genouil en terre, et luy ayant dit, qu’il estoit-là de
la part de son maistre, pour luy demander la permission de dire quelque
chose à la jeune Eudoxe sa fille, la Princesse y consentit
incontinent, et pour luy en donner plus de commodité, se retira
dans son cabinet, ne laissant avecque elle que Placidie. Aussi-tost ce
jeune homme, à qui Thrasimond eust fié sa vie, tira de sa
pochette une lettre, et la luy tendant : Madame, luy dit-il, voicy un
gage des promesses que vous fit hyer mon maistre, par lequel vous
pourrez apprendre en quel estat est son ame depuis que vous l’avez
blessé.
A ce mot, cette jeune Princesse sousrit, et sans avoir osé
prendre la lettre : Thrasimond, dit-elle, m’excusera si je ne la
reçoy, qu’à condition de l’ouvrir en la presence de
Madame ; que si vous jugez qu’il ne le desire pas de la sorte, vous
pourrez la luy rapporter, et luy dire que je le remercie
tres-humblement de l’honneur qu’il m’a fait de se souvenir de moy. –
Madame, repliqua le jeune homme, Thrasimond est trop vostre serviteur,
pour ne vouloir pas tout ce que vous trouverez à propos, et s’il
vous plaist, je ne m’en retourneray pas, sans sçavoir de vous ce
que vous ordonnerez de sa mort ou de sa vie. Disant cela, il luy tendit
la lettre une seconde fois, et la jeune Eudoxe l’ayant receue, s’en
alla avecque Placidie dans le cabinet de sa mere, où l’ayants
ouverte, elles y leurent ces mots. [355/356]
LETTRE
DE THRASIMOND
A LA JEUNE EUDOXE
Je suis amoureux de vous, belle Eudoxe, et si ma
passion n’est la plus legitime qui fut jamais, je veux que vostre
rigueur me rende le plus miserable de tous les hommes. Je sçay
bien que mon affection est un tesmoignage de ma temerité, mais
elle est aussi une marque de mon ressentiment et de vostre merite ; que
si l’un vous semble digne de chastiment, avouez que l’autre n’est pas
moins digne de recompense. Ainsi dans l’incertitude où vous
pourrez estre de me punir ou de m’obliger, remettez-en la decision au
temps qui est le juste Juge, de toutes choses : punissez-moy, si je
suis menteur, pu si vous recognoissez que je vous ayme, ne faites point
de difficulté de m’aymer aussi. Je vous en conjure, chere
Eudoxe, et de croire que je ne manqueray pas de pitié pour
vostre fortune, puis que je suis esclave comme vous.
Cette cognoissance qu’eut Eudoxe de l’amour de Thrasimond, ne luy
donna pas une petite esperance, s’imaginant que si elle estait
veritable, elle pourroit luy faire entreprendre de grandes choses ;
cela fut cause qu’elle vint elle-mesme avecque les deux jeunes
Princesses faire responce à cet agreable messager, et luy dire
qu’elle recevoit à tres grand honneur le tesmoignage qu’il leur
avoit apporté de l’affection de son maistre ; que faute d’avoir
du papier, et de l’ancre, elles ne l’en pouvoient remercier que de vive
voix, et que s’il attendoit quelque autre responce d’elles, ce leur
seroit un grand contentement de la faire à luy-mesme, la
premiere fois qu’il prendroit la peine de les visiter. Ce jeune homme
leur dit qu’il estoit party pour aller à la chasse, et qu’il
estoit difficile qu’il revinst que sur le soir, mais qu’il ne seroit
pas plustost de retour qu’il obeyroit à leur commandement apres
cela, il sortit.
Cependant, comme je vous ay dit, j’estois allé trouver Genseric,
et l’ayant fait tomber insensiblement sur le suject dont j’avois resolu
de l’entretenir, je luy dis le miserable estat où j’avois
trouvé Eudoxe un peu apres qu’il l’eust quittée, les
inventions dont je [356/357] m’estois servy pour l’obliger à me
dire la cause de sa douleur, te enfin que l’ayant sceue, j’estois venu
exprez de sa part, pour le supplier encore une fois de ne vouloir rien
attenter contre elle. Je luy representay cent fois combien les dieux
estoient ennemis de l’ingratitude, et que c’estoit un crime dont il se
rendroit coupable, si apres les despouilles dont elle l’avoit fait
triompher, il entreprenoit encore de luy ravir l’honneur. Je luy parlay
des ancestres de cette Princesse, et des hommes à qui elle avoit
eu l’honneur d’appartenir, qu’il n’y avoit pas apparence, qu’estant
fille et femme d’Empereurs, elle fust traittée en esclave, puis
que mesme il n’eut jamais pensé à la conqueste de Rome,
si elle ne l’y eust appelle. Je luy dis encore, qu’il luy avoit
l’obligation d’une partie de la gloire, dont les histoires honoreroient
sa vie, et qu’il n’estoit pas juste qu’il en ternist l’esclat par une
action si sale et si honteuse ; enfin, je pense que je n’oubliay rien
pour le persuader. Mais luy, au lieu d’accorder quelque chose à
la raison, s’alluma d’une colere enragée ; et meslant la
jalousie à ce transport, commença, malheureusement pour
moy, de craindre que j’eusse jouy du bien, dont il avoit resolu de
triompher. Cette aveugle passion luy troubla de sorte le jugement, que
sans penser à la vertu d’Eudoxe, il soupçonna tous les
devoirs que je luy avois rendus, et m’accusa du crime d’où
j’avois envie de le retirer. Cela fut cause, qu’avecque une fureur qui
luy rendoit les yeux estincellants, il jura que la nuict mesme il
assouviroit sur elle sa vengeance ou son amour, et m’ayant deffendu de
la voir jamais, me commanda de me retirer chez moy, où il voulut
que ma chambre fust ma prison, sur peine de me faire endurer les plus
effroyables supplices que sa colere luy pourroit faire inventer.
J’avoue que la crainte de la mort ne fut pas cause que je luy obeys ;
mais ayant resolu de donner à cette sage Princesse le remede
qu’elle avoit fait dessein d’employer, lors que toutes choses seroient
desesperées, je m’y allay volontairement enfermer, esperant que
ma captivité ne seroit pas longue, puis qu’elle devoit finir par
le mort d’Eudoxe et de moy. Je ne fus pas plustost dans ma chambre, que
j’allay ouvrir mon cabinet, où depuis quarante ans j’ay
assemblé tout ce que j’ay pu trouver de merveilleux en là
nature. Et par ce qu’avecque une estude incroyable (et cecy soit dit
sans vanité) je me suis acquis la cognoissance de
quantité de tres-rares secrets, je ne fus pas long-temps, sans
avoir trouvé dequoy preparer un poison, aussi subtil qu’il le
falloit pour faire [357/358] reussir mon dessein. Je pris premierement
de l’Agaric noir, que j’avois mis en poudre, et l’ayant
incorporé dans le jus de Thapsis, j’y meslay d’une Essence
tirée du fruict et des feuilles du Texo, que les Gaulois
appellent If ; apres, j’y mis quantité d’Aconit ; et de tout
cela ensemble ayant fait un Extraict, je jettay dedans, un peu de
l’escume d’un aspic sourd. Et aussi-tost que j’en eus mis la
moitié dans une petite phiole, je pris du papier, et de l’ancre
et fis ce billet à Eudoxe.
BILLET
D’OLICARSlS A EUDOXE
Il est temps, Madame, de prendre le remede que
j’ay preparé à. vos malheurs ; l’injustice de Genseric a
condamné mes raisons, et m’ayant enveloppé dans vos
infortunes, m’a inspiré le dessein de mourir avecque vous. Cette
nuici, qu’il a destinée à l’accomplissement de ses
mauvais desirs, rendra ses ombres compties de la perte de vostre
honneur, si vous ne la prevenez par la perte de vostre vie, Consultez
donc vostre courage sur ce poinct, et croyez que vous n’aurez jamais
une plus belle matière où l’employer.
Toutes choses estants au meilleur estat que j’eusse sceu desirer,
j’appellay un esclave qui me servoit, et qui avoit accoustumé de
me suivre quand j’allois visiter la princesse, je luy donnay d’une main
la petite phiole bien bouchée, luy disant que c’estoit un’
remede qu’elle m’avoit demandé, comme en effect je ne mentois
pas, et de l’autre je luy remis le billet, où je feignois
d’avoir escrit la façon dont elle devoit s’en servir ; sur tout
je luy defendis de la descouvrir, et luy donnay charge de se haster le
plus qu’il luy seroit possible.
Vous remarquerez que pour m’esloigner du bruit et du tracas du peuple,
je m’estois logé en un lieu de la ville, le plus escarté
que j’avois pu choisir. Et parce qu’ordinairement ces
endroits-là sont aussi bien un refuge aux voleurs, qu’aux gens
d’es’tude, il arriva que trois ou quatre jeunes hommes, qui s’estoient
rendus rioirs de vols et de meurtres s’estoient depuis peu refugiez
aupres de mon logis. Ceux par qui la justice, estoit exercée en
furent bientost advertis, et pour cela ils firent dessein de les
surprendre sur [358/359] le commencement de la nuict. Ces voleurs
estoient vaillants et desesperez, et par conséquent dangereux et
redoutez presque de chacun ; de sorte que pour les avoir, avecque moins
de hazard, on fut d’avis de leur dresser un piege, et à cet
effect on tendit dans la rue plusieurs cordes, eslevées de terre
d’un pied ou environ, et separées les unes des autres de quinze
ou seize pas seulement. Apres pela, tous les voysins furent commandez
de tenir leurs armes prestes, afin de leur courir dessus, apres que par
plusieurs cheutes, ils se seroient d’eux-mesmes mis hors de combat.
Ce dessein reussit bien, comme on l’avoit pensé, mais oyez, je
vous supplie ce qui advint auparavant : mon esclave, qui, comme je vous
ay dit, s’estoit mis en chemin, passa de fortune dans cette rue, et
n’eut pas fait vingt et cinq ou trente pas, que, comme il alloit fort
viste, rencontrant avecque force une des cordes qui avoient esté
tendues, il donna du nez en terre, et comme naturellement on avance les
mains en semblables accidents pour guarentir le visage, il rompit la
phiole en mille pieces, et peu s’en fallut qu’il ne se rompit aussi le
col. Au bruit et au cry qu’il fit en tombant, quelques voysins
ouvrirent leurs portes, qui, comme je vous ay dit ayants eu le
commandement de courir sur les voleurs, crurent qu’il estoit temps de
mettre la main aux armes ; mais quand ils ne virent que ce pauvre
esclave, à qui le sang tomboit du nez à grosses gouttes,
ils s’approcherent doucement de luy, et sans s’informer où il
alloit, luy voulurent donner de la lumiere pour sortir de la rue
avecque plus, de seureté ; mais luy qui voyoit que le suject de
son voyage estoit rompu, s’amusoit encore à faire quelques
plaintes, quand, par malheur, deux grands chiens, qu’un de ces voysins
faisoit quelquefois combattre contre des taureaux dans les spectacles
publics, vindrent en cet instant dans la rue, et comme ils estoient
avides de sang, se mirent incontinent à leischer celuy que
cet esclave avoit meslé innocemment au poison qu’il avoit
respandu. A peine y eurent-ils trempé la langue jusqu’ à
trois ou quatre fois, qu’ils cheurent, les pieds en l’air, et apres
s’estre un peu desbatus, moururent sur le champ ; dequoy le maistre
entra en une telle fureur, que peu s’en fallut qu’en cet instant il ne
tuast mon esclave. Toutefois, pour sçavoir la cause d’une fin
si extraordinaire et si prompte, il s’en saisit, et le mena dans sa
maison, où le pauvre esclave luy ayant rendu compte de la
commission que je luy avois donnée, ne fit point de
difficulté de luy remettre le. papier qu’il avoit, s’assurant
qu’il [359/360] serviroit pour sa justification. Cet homme recognut
bien-tost mon dessein, et s’imaginant que l’affaire meritoit bien que
le roy en fust adverty, il luy en alla incontinent porter la nouvelle.
J’ay sceu depuis que Genseric faillit à tomber pasmé
à la veue de ma lettre ; mais enfin s’estant remis, et tournant
toute sa furie contre moy, il commanda en ce moment à douze ou
quinze de ses gardes de me venir prendre chez moy, et de m’emmener dans
les cachots, où Ton enfermoit les criminels de
leze-majesté, à quoy ils obeyrent assez promptement ; et
par ce qu’estant disposé à mourir, je n’attendôis
que le retour de mon esclave, ils trouverent les portes toutes
ouvertes, et un verre sur ma table plein du mesme poison, que je
croyois qu’Eudoxe eust recfeu. Je ne vous diray point en quel estat je
fus, lors que je vis cet obstacle à ma resolution, ce sera assez
que vous sçachiez, que m’imaginant que la princesse estoit
morte, je me resjouyssois, en pensant aux supplices que je croyois
m’estre preparez.
Un peu auparavant, Thrasimond estoit revenu de la chasse, et par ce
qu’il apprit bien-tost le succez de tout ce que je vous ay dit,
impatient déja de voir sa maistresse, pour sçavoir quel
effect sa lettre auroit produit, il courut au palais où Eudoxe
estoit enfermée, et luy racontant tout ce que vous avez ouy, il
fit bien juger à la princesse que sa resolution ne luy estoit
plus incogneue, non plus que le mauvais dessein de Genseric.
Eudoxe voyant que tout estoit descouvert, et craignant que durant les
horreurs de cette nuict, le roy executast ce dont elle avoit
esté menacée, pensa qu’il falloit se prevaloir de l’amour
de Thrasimond, esperant, que la passion legitime du fils arresteroit
l’impudicité du pere. A cet effect elle arma ses yeux de tout ce
qu’ils avoient jamais eu de plus charmant, et faisant descocher
à la pitié tous les traits qui en sortoient, elle prit
son mouchoir à la main, qu’elle porta deux ou trois fois sur son
visage, puis elle commença de parler en cette sorte : Puis que
vous sçavez, Seigneur, jusqu’où s’est portée la
volonté de Genseric, et je dirois l’impudence, si le
respect que j’ay pour vous ne me forçoit d’en avoir encore pour
luy, il est impossible que vous n’approuviez le dessein que j’ay eu de
prevenir par ma mort la honteuse tasche, par laquelle il a voulu
souiller ma reputation. Quand la nature ne . m’auroit pas fait naistre
fille de Theodose, et quand la fortune ne m’auroit pas sousfnis deux
fois l’Empire d’Occident, ce seroit assez que je recogmusse ce qu’une
femme doit à sa vertu; pour ne [360/361] consentir jamais
à la perte d’une chose, dont le prix ne peut souffrir de
comparaison. Et certes, quelque tyrannie dont Genseric ait resolu
d’user aupres de moy, sa passion y trouvera tousj ours une mesme
resistance ; ce que sa violence empeschera que je n’exerce sur ma
personne, ma rage fera que je l’entreprendray sur la sienne, et
peut-estre il esprouvera, pour son malheur, ce que peut le desespoir
sur l’esprit d’une honneste femme. S’il est lassé de voir en vie
celle qu’il avoit entrepris de proteger, et s’il luy fasche que le
pouvant accuser d’avoir violé sa foy, je luy sois une eternelle
matiere de reproche, qu’il se haste de m’oster cette vie que je ne
traisne qu’à regret, et il verra, s’il me laisse mourir
glorieusement, combien peu j’auray de crainte des supplices et des
bourreaux ! Par là, genereux Thrasimond, vous pouvez remarquer
que s’il n’y a point de remede à la fureur de Genseric, il n’y
doit point avoir d’esperance en ma vie, ny en celle de ces deux filles,
qu’il semble que le Ciel m’ait laissées seulement pour les
rendre tesmoings ou plustost compagnes de mes infortunes. Que si pour
nostre dernier refuge, les dieux avoient permis que cette amour que
vous avez fait paroistre à la jeune Eudoxe, fust fondée
sur l’honneur, seroit-il possible que vous ne voulussiez pas estre son
protecteur, et que vous n’eussiez quelque honte de l’espouser, apres
que sa mere auroit perdu la seule chose qui luy reste, pour vous faire
treuver de la gloire dans la volonté que vous avez de luy
appartenir ? Quoy donc ? ceux qui travaillent pour rendre presentes aux
siecles à venir les choses qui se font main-tenant, oseront
remarquer que Genseric aura voulu assouvir son appetit brutal sur une
Eudoxe captive, et que Thrasimond, l’honneur de son siecle, n’aural
point mis d’obstacle à un si funeste dessein ? Ah ! Seigneur,
pour Dieu ! ne souffrez pas que ce blasme soit meslé aux belles
actions de vostre vie, et si la j eune Eudoxe peut quelque chose sur
vous, ou si vous estes sensible à la pitié qu’on doit
avoir pour les miserables, croyez-moi, Seigneur, executez ce
qu’Olicarsis avoit entrepris en ma faveur, et sur tout ne souffrez pas
que son innocence porte la peine d’un crime que j’ay seule, commis.
C’est moy qui l’ay forcé à me preparer ce poison, et la
seule crainte de me voir entreprendre sur la personne du Roy, a fait
qu’il y a consenty. Ou bien, Seigneur, si par quelque particulier
interest que vous pourriez avoir en ma vie, vous avez’ dessein de vous
opposer à ma mort, changez, s’il se peut, la volonté
de Genseric, je vous en conjure, par Eudoxe si’vous l’aymez, par les
larmes que je [361/362] donne au souvenir de mes miseres, par
vous-mesme, et enfin par ces bras dont j’attache vos genoux, et que je
ne quitteray jamais que vous ne m’ayez promis ce que je vous demande.
Disant cela, elle se jetta aux pieds de Thrasimond, et luy embrassa les
jambes avecque tant de force, qu’il ne put la relever si. tost qu’il
eust voulu. En cet instant son courage fut tellement attendri, et ce
qu’employoit Eudoxe à la conservation de son honneur, luy plut
si fort, que son amour s’en augmenta, et luy fit j uger qu’il ne
pouvoit rien arriver de plus avantageux à sa fortune, que
d’espouser celle qu’une si vertueuse mere avoit pris soing d’eslever.
Outre cela, la gloire de voir à ses pieds une Princesse à
qui tant de peuples avoient obey, le flatta si doucement, que deslors
il resolut de ne rien espargner pour la delivrer de la peine où
cette crainte la retenoit. Cela fut cause que se desmeslant des bras
d’Eudoxe le mieux qu’il put, il mit incontinent un genouil en terre, et
l’aydant à relever : Madame, luy dit-il, esperez en la
bonté du Ciel et en mon amour, Genseric joindra ma mort à
la vostre, ou si sa pitié me conserve, je vous jure que sa
passion ne vous perdra pas.
A ce mot il la quitta pour aller voir le Roy, mais il ne le sceut
trouver dans le chasteau, car ce barbare n’ayant dans l’esprit que le
dessein de ruiner Eudoxe, et craignant par l’accident qui estoit desja
arrivé, que la mort de cette Princesse luy fust un obstacle
à ses desirs, il resolut de la prevenir, et pour cet effect,
quand la nuict fut un peu avancée, il prit dix ou douze eunuques
avecque soy, et par une secrette porte entra dans le palais où
Eudoxe estoit detenue, aussi-tost qu’il sceut que, Thrasimond en estoit
sorty. De fortune la Princesse avoit fermé la porte de sa
chambre, ce qui fut cause que Genseric fut contraint de heurter, et
Eudoxe l’ayant recognu à la voix, et ayant ouy murmurer ses
eunuques, se doubta d’abord du dessein qui l’amenoit. Se voyant donc
hors de moyen de se défendre, elle mit contre la porte la table
et tout ce qu’elle put rencontrer, espérant que peut-estre au
bruit qu’on feroit, Thrasimond viendrait au secours ; mais quand elle
eut un peu soustenu ce siege, où la passion de Genseric
combattoit contre la vertu d’Eudoxe, voyant que la patience du roy se
lassoit de treuver quelque chose qui luy resistast, elle fit un dessein
bien genereux pour une femme. Elle prit donc avec l’ayde de ses deux
filles les paillasses et les mathelats qui estoient dans leurs licts,
et les ayant rangez l’un sur l’autre au milieu de la chambre, elle
[362/363] se saisit de deux flambeaux qui estoient allumez, puis y
mettant le feu : Cheres flames, s’escria-t’elle assez haut, soyez plus
pures que celle de Genseric, vangez-moy des pernicieux desseins de ce
barbare, et permettent les dieux que vous soyez pour luy aussi
impitoyables qu’il l’a esté pour moy !
Elle prononça ce peu de mots si distinctement que le roy n’en
perdit pas une seule parole, de sorte que jugeant par là de la
volonté de la princesse, et craignant le malheur qui en pouvoit
arriver, il fit redoubler les efforts de ses eunuques, et fit tant
qu’enfin la porte fut enfoncée ; mais le feu qui s’estoit desja
vivement allumé, et qui pour avoir esté retenu dans cette
chambre où tout estoit clos, cherchoit où se faire un
passage, ne treuva pas plustost cette ouverture qu’il sortit, mais avec
une violence si grande, que trois de ceux qui se rencontrerent les plus
proches de la porte, en demeurerent estouffez. Genseric affligé
et surpris de cet accident se mit à fuyr, et sans penser aux
remedes qu’on pouvoit apporter à ce feu, ne songea qu’à
se sauver de l’embrazement ; mais Thrasimond, apres avoir longuement
cherché le roy, voulant enfin s’en revenir où estoit
Eudoxe, ne vid pas plustost son palais en feu, qu’il se doubta bien que
c’estoit un effect du courage de la princesse, ou de la vengeance de
Genseric ; et parce qu’il vid devorer à ces flames toutes les
douces esperances dont il s’estoit flatté en la possession de sa
maistresse, il fut deux ou trois fois sur le point de s’y aller
precipiter. Toutefois ne voulait rien entreprendre sans en avoir sceu
particulierement la verité, il commença de s’en informer
de tous ceux qu’il rencontrait, mais on ne luy en dit autre chose,
sinon qu’Eudoxe avoit recouru à cette extremité pour
mettre fin à sa servitude.
Cependant Ursace et Olimbre, à qui le conseil des six cents
avoit refusé le poison, s’estoient embarquez au port des
Massiliens, flattez, comme je le sceus depuis, de mille belles
esperances qu’un astrologue leur avoit fait concevoir. Mais comme si le
Ciel eust pris plaisir de mettre tous les jours de nouveaux obstacles
à leur prosperité, il permit enfin qu’ils tombassent
entre les mains d’un pyrate, qui faillit à leur oster avec la
liberté tous les contentements qu’ils s’estoient promis. Ce
corsaire se nommoit Clorohalante, et vulgairement on le surnommoit
I’Impiteux, parce qu’outre qu’il estoit barbare de nation, et que mille
crimes l’avoient banny d’Afrique, encore avoit-il fait un serment
solemnel, de ne pardonner jamais à ceux qu’une mauvaise
fortune rendoit ses esclaves. [363/364] Aux uns il faisoit arracher les
yeux, coupper le nez, les oreilles et la langue, et de cette sorte
prenoit plaisir à les voir mourir d’une mort lente, et
quelquefois enragée ; aux autres il faisoit arracher le cœur, ou
s’il les laissoit en vie, c’estoit seulement pour quelques jours, car
il les envoyoit sur le rivage, où au lieu de taureaux on les
sacrifioit quelquefois à Neptune, et quelquefois à
Mercure, comme au dieu des larcins. Sa retraitte estoit ordinairement
dans les Isles de la grande Bretagne, où son humeur avoir
treuvé des complices, et par ce moyen un refuge bien
assuré. De cette sorte il alloit escuma’nt une partie de
l’Ocean, et bien souvent traversant le destroit de Gibraltar, autrement
dit terre eslevée, il se jettoit dans la Mer
mediterranée, et ravageoit insolemment toutes les costes
d’Espagne.
Ce fut donc par ce barbare, que le vaisseau où Ursace et Olimbre
s’estoient mis, fut rencontré et dans peu de temps investi et
accroché, mais comme ces deux chevaliers n’avoient pas
accoustumé de redouter les perils, ils se saisirent chascun d’un
escu et d’un coutelas, et ayants inspiré à quelques
marchands la volonté de se defendre, s’avancerent sur la proue
pour empescher qu’on ne sautast dans leur vaisseau. Quelques mathelots
à qui le nom et l’humeur du corsaire estoient cognus, voyants de
tous costez la mort inevitable, choisirent la plus glorieuse, et de
cette sorte s’estants saisis de leurs armes, et s’estants joints
à Ursace et à Olimbre, commencerent un tres-aspre combat.
Au commencement Clorohalante ne faisoit qu’en rire, recognoissant
l’inesgalité des forces ; mais quand par la valeur de ses
ennemis, il eut veu mourir quantité de ses hommes, ce fut alors
que la colere le saisit, et que se faisant armer il commença de
vouloir combattre. A la veue de ce chef tous ceux qui suivoient sa
fortune, prirent de nouvelles forces, et l’ayants pour guide, sauterent
dans le vaisseau, où Ursace et Olimbre disputoient leur vie si
genereusement que le moindre coup qui partoit de leur bras estoit
mortel à quiconque en estoit frappé.
Mais sans que je m’amuse icy à vous redire par le menu toutes
choses, il suffit que vous sçachiez que Clorohalante voyant le
peu d’avantage qu’il emportoit de ce costé-là, commanda
qu’au mesme temps on chargeast en pouppe, ce qui fut fait, mais si
rudement que ceux qui la defendoient ne pouvants resister au nombre de
leurs ennemis, leur laisserent enfin l’accez si libre, qu’en moins d’un
quart d’heure ils furent maistres du vaisseau ; [364/365] d’autant
mieux qu’Ursace et Olimbre se voyants alors battus de tous costez,
apres une longue resistance, tomberent enfin l’un aupres de l’autre,
affoiblis par la perte du sang qui estoit sorty de leurs blessures.
Clorohalante plus glorieux de cette victoire, que d’aucun butin qu’il
eust jamais fait, oublia le prix dont il l’avoit achettée, mais
il ne perdit pas la memoire des grands efforts qu’il avoit veu faire
à Olimbre et à l’esclave qui avoit combattu aupres de
luy. Cela fut cause que les ayants fait emporter dans son vaisseau, il
les fit panser de leurs playes, resolu de les sacrifier solemnellement,
comme la plus glorieuse despouille qu’il eust jamais acquise, depuis
qu’il avoit tenté les perils des armes et de la mer. En ce
dessein il tourna ses voiles du costé de la grande Bretagne, et
voyant ses vaisseaux poussez par un vent assez favorable, il voulut
pour se divertir apprendre qui estoient ceux dont la valeur luy avoient
tant fait perdre d’hommes. Cela fut cause qu’aussi-tost qu’Ursace et
Olimbre commencerent à se r’avoir un peu, ils furent conduits
devant ce corsaire, qui s’addressant à Olimbre, comme à
celuy qui sembioit estre le maistre, luy demanda qui il estoit, et
d’où il venoit. Olimbre pour le satisfaire : Clorohalante, luy,
dit-il, avec un ton de voix qui tesmoignoit assez la generosité
qui estoit en luy, je suis chevalier et patrice Romain, mon nom est
Olimbre, et si tu veux sçavoir quelle est la fortune qui m’a
rendu ton captif, sçaches que pour sauver la vie à un
amy, je n’ay pas suivy Genseric, quand tout glorieux des despouilles de
Rome il est retourné en Affrique. Depuis, n’ayant pu treuver de
la douceur en la vie, plusieurs considerations m’obligerent à
rechercher la mort, et pour cela, j’allay demander le poison au Conseil
des six cents, qui me l’ayant refusé, me contraignit de
consulter un Oracle, dont la responce me fit entreprendre le voyage
d’Affrique. Ainsi je me mis dans le vaisseau, où tes armes ont
triomphé des miennes, et m’ont sousmis à tout ce que tu
voudras faire de moy. Pour cet esclave, je ne te sçaurois
apprendre sa fortune, car l’ayant achetté depuis peu, je n’ay
nulle cognoissance de luy, seulement je commence à juger par le
combat qu’il a rendu aupres de moy, que son courage et son affection
meritoient un sort plus heureux que celuy qui l’accompagne !
Ce fut-là tout ce qu’Olimbre luy dit, et Clorohalante qui se
ressouvint d’avoir autrefois ouy nommer ce nom, tout à coup
prenant la parole : Ne fut-ce pas toy, dit-il, qu’Eudoxe envoya
[365/366] chez le roy des Vandales pour le solliciter de la delivrer de
la tyrannie de Maxime & Olimbre ayant respondu qu’ouy, ce corsaire
sousrit, et s’estant mordu la pointe du doigt : C’est assez, dit-il,
l’innocent souffrira our le coupable. Disant cela, il fit signe qu’on
les ramenast, et commanda qu’ils fussent soigneusement pansez de leurs
blessures. Deslors il fit dessein de se vanger en la personne de ce
chevalier, de toutes les injures qu’il avoit receues de Genseric, et
s’imaginant qu’il feroit un extreme desplaisir à ce roy barbare,
s’il faisoit esclatter sa hayne en cette occasion, il resolut de faire
souffrir à Olimbre toutes les infamies dont il se pourroit
souvenir ; et pour l’affliger de bonne heure, il luy en fit porter la
nouvelle, qu’Olimbre receut sans s’esmouvoir. Mais parce qu’Ursace eut
peur de le survivre, il commença à faire des regrets, que
Clorohalante mesme, quelque barbare qu’il fust, n’eust pu ouyr sans en
avoir compassion. Il sçavoit que sans luy la vie de son amy
n’eut jamais esté exposée à tant d’infortunes, de
sorte que se trouvant coupable des maux qu’il souffroit, et de cuex
dont il estoit menacé, il ne pouvoit s’empescher de maudire le
jour qui l’avoit veu naistre. Olimbre disposé à souffrir
toutes choses, faisoit tout ce qui luy estoit possible pour le
consoler, et luy representoit que le moment de sa mort seroit le plus
glorieux de sa vie, puis qu’il luy donneroit le moyen de luy faire
paroistre en quel degré estoit son affection.
Ils furent ainsi quelques jours durant lesquels leurs blessures furent
entierement gueries, et comme si le Ciel eust esté lassé
de les voir si longtemps miserables, il permit qu’une tempeste s’eleva
; mais si forte, que les vaisseaux de Clorohalante, contraints de ceder
à la violence des orages, furent enfin portez parmy le reste des
vaisseaux, que Genseric avoit chargez des despouilles de Rome, et qui
attendoient à la rade un favorable vent pour se remettre en mer,
et là ayants esté mis à fonds, pris ou bruslez en
peu de temps, Clorohalante se tua soy-mesme, pour ne tomber entre les
mains de Genseric.
Cette delivrance inopinée fut un persage de bon-heur à
Ursace et à Olimbre, qui se voyants deschargez de leurs fers,
mouroient d’envie de s’embrasser, mais ils en furent retenus par la
crainte qu’ils eurent, que leurs caresses fissent recognoistre leur
desguisement. Ils ne furent pas long.temps sans avoir le vent qu’ils
desiroient, et bien-tost apres, sans voir les tours de Carthage ; et
par ce que celuy qui avoit la conduitte des vaisseaux, voulut [366/367]
envoyer à Genseric, outre la nouvelle de son arrivée, la
desfaitte de Clorohalante, Olimbre, comme en estant le plus
irreprochable tesmoing, se chargea de cette commission. Il fit donc
jetter un esquif dans la mer, où ayant fait descendre Ursace et
quelques autres, il partit sur l’entrée de la nuict, mais
à peine eut-il esté une heure ou deux en chemin, qu’il
commença de descouvrir le port, et peu à peu à
distinguer quelques petites lumieres semblables aux estoilles du
firmament, qui luy firent juger qu’il n’estoit pas beaucoup
esloigné de la ville.
L’ esperance de revoir Eudoxe et Placidie donnoit à Ursace et
à Olimbre une si grande joye qu’ils en estoient comme
transportez et cependant qu’ils s’amusoient à deliberer de
quelle façon ils avoient à se conduire en cette premiere
rencontre, tout à coup ils apperceurent une epaisse
fumée, meslée d’un nombre infini de grosses estincelles
de feu, et quelquefois de grandes flames, qui tesmoignoient partir d’un
furieux embbrazement. Cela leur fit arrester la veue sur cet objet
assez deplorable, mais à mesure qu’ils s’approchoient davantage,
ils voyoient le feu plus grand, et quelquefois il leur sembloit ouyr un
murmure confus de plusieurs voix assemblées, qui ne formoient
que des cris et des gemissements.
Il leur fut impossible de n’avoir compassion de voir devorer tant de
choses à cet insatiable element bien qu’ils ne sceussent pas
qu’ils avoient en ce malheur plus d’interest que personne ; car
c’estoit le mesme feu qu’Eudoxe avoit allumé pour éviter
la violence de Genseric.Ils ne furent donc pas plustost arrivez au
port, qu’Olimbre s’estant fait cogoistre, on courut promptement pour en
advertir le roy, et cependant la curiosité l’ayant porté
à s’enquerir de la cause de cet embrazement, il sceut bien –tost
le bruit qui s’en estoit espandu par la ville, qui estoit que le feu
s’estant pris dans le Palais où Eudoxe et ses deux filles
estoient detenues, elles n’avoient pu eschapper, et par consequent
estoient mortes parmy les flancs ; qu’il y en avoit d’autres qui
croyoient qu’Eudoxe mesme l’avoit allumé, pour finir tant
plustost sa captivité. A cette triste nouvelle Ursace tomba de
sa hauteur, et Olimbre demeura si confus, qu’il fut assez long-temps
sans pouvoir seulement ouvrir la bouche.
Mais sans que je perde du temps à vous reciter leurs regrets,
puis que vous pouvez bien vous les imaginer, cognoissant la cause qui
les faisoit naistre, je diray qu’apres avoir fait mille [367/368]
plaintes contre le Ciel dequoy il leur avoit fait surmonter tant de
peril, ils accuserent les dieux d’injustice, comme s’ils ne les eussent
onservez, que pour les accabler soubs le faix d’une plus pesante
douleur. Enfin s’estants empeschez l’un l’autre d’entreprendre sur
leurs personnes, ils firent dessein de s’an retourner chez les
Massiliens, s’assurants qu’alors ils avoient tant de suject de mourir,
qu’il estoit impossible que le poison leur fust refusé.
A peine eurent-ils fait cette derniere resolution, que Thrasimond
arriva où estoit Olimbre, d’autant que ceux qui estoient partis
pour en aller porter la nouvelle au roy, n’ayant pu parler au pere,
furent contraints de s’adresser au fils ; et parce que depuis le voyage
qu’Olimbre avoit fait en Affrique, il s’estoit parfaitement acquis
l’amitié de ce Prince, Thrasimond arriva où estoit
Olimbre, d’autant que ceux qui estoient partis pour en aller porter la
nouvelle au roy, n’ayant pu parler au pere, furent contraints de
s’addresser au fils; et parce que depuis le voyage qu’Olimbre avoit
fait en Affrique,il s’estoit parfaitement acquis l’amitié de ce
Prince, Thrasimond fut bien-aise de l’aller recevoir.Ils ne se furent
pas plustost embrassez que Thrasimnod prenant la parole : Vous estes
arrivé, cher Olimbre, luy dit-il assez haut, em un temps
où vous trouverez nostre Cour bien en desordre. – Si je ne me
trompe, respondit tristement Olimbre, j’en ay sceu la principale cause,
et certes apres la perte de trois si belles Princesses, la joye seroit
bien hors de saison.Olimbre ne se put empescher alors de jetter un
grand souspir, et Thrasimond se faisant un peu de violence, pour ne
tesmoigner pas le contentement où il estoit, s’approchant de
l’oreille du chevalier : Ce mal-heur, luy dit-il fort bas, est
tres-grand en apparence, mais il est fort petit en effect.
A ce mot le prenant par le bras, il le ramena dans le batteau,où
personne n’estoit qu’Ursace, qui disputoit entre la mort et la vie ; et
ayant fait esloigner les hommes et les flambeaux, lors qu’il crut ne
pouvoir estre ouy que d’Olimbre, il luy tint ce discours : Cher amy,
j’ay à vous faire icy deux onfessions bien particulieres, l’une
qui regarde ma temerité, et l’autre la honte du Roy mon pere. A
ce mot,il luy raconta comme il s’estoit rendu amoureux de la jeune
Eudoxe, et de quelle façon sa recherche avoit etsé receue
; en suite de cela, il luy fit le recit de la violence dont Genseric
avoit voulu user contre Eudoxe, il luy parla de ma prison, à
cause du poison que je luy avois preparé, et enfin il luy dit de
mot à mot tout ce qui s’estoit passé au dernier effort
que le Roy avoit fait contre la chambre de la Princesse, et de quelle
façon elle y avoit mis le feu. Apres cela, cher Olimbre, dit-il
en continuant, il faut que vous sçachiez qu’Eudoxe n’a pas veu
plustost ce feu allumé, que non pas l’horreur de la mort, mais
le regret [368/369] d’estre cause de la perte de ses deux filles, luy
est entré si avant dans l’ame, qu’elle n’a pu s’empescher de se
retirer avec elles dans une autre chambre où couchoient les deux
jeunes Princesses, de laquelle ayant bien fermé la porte, et se
souvenant de l’affection que je luy ay vouée, elle a creu que
peut-estre, si elle eschappoit de ce peril, Genseric se lasseroit dans
ses poursuittes, ou que je trouverois quelque moyen de l’en guarentir.
Cette consideration l’a fait consentir à ne mourir point encore,
de sorte qu’ayant ouvert une fenestre qui regarde sur le jardin, dont
ce Palais estoit embelly, elle a de fortune recontré à
ses pieds deux linceuls qu’elle a joints ensemble, par l’ayde desquels
elle a fait premierment descendre Eudoxe, puis Placidie, et enfin elle
est descendue elle-mesme, ayant attaché contre la croisée
les draps qu’elle avoit noïez.
Alors Olimbre perdant patience : Eudoxe, dit-il, en l’interrompant,
n’est donc pas mort ? – Elle ne l’est pas, respondit Thrasimond, car
aussi tost qu’elle a esté dans ce jardin, elle a couru à
une petite maison qui est en l’un des coings, et où se tient
ordinairement celuy qui a le soing des fleurs et des parterres, et
l’ayant esveillé, car, comme vous sçavez, ces
gens-là se couchent d’assez bonne heure, elle s’en est fait
ouvrir la porte, et soudain qu’elle a este entrée : Mon amy, luy
a-t’elle dit, tout le Palais est en feu. A ce mot, le jardinier, qui
à cause de l’obscurité ne recognoissoit pas Eudoxe, est
sorty jusques dans le jardin,et n’a pas esté long-temps sans
voir que le feu qui avoit desja gaigné la chambre, vomissoit de
grosses flames par la fenestre d’où les Princesses estoient
sorties. S’en retournant donc tout esmeu : Bons dieux ! a-t’il dit, que
seront devenues ces belles prisonnieres ? – Elles sont en lieu, a
respondu Eudoxe, où leur vie depend desormais de toy, et si tu
en veux prendre le soing que tu dois, je fay vœu de te rendre le plus
heureux homme de ta condition.Disant cela, elle luy a fait allumer de
la chandelle, et ce bon-homme tout confus,luy ayant demandé ce
qu’il avoit à fait : Tout ce que je veux de toy ; a repris
Eudoxe, c’est qu’il faut que tu nous caches, de peur que quelqu’un nous
surprenne icy, et puis que tu coures promptement enseigner à
Thrasimond le lieu où tu nous auras enfermées, et sur
tout, que tu prennes garde qu’autre que luy n’arrache cette
verité de ta bouche. Le jardinier alors ne treuvant point de
lieu plus commode qu’une petite cave, les y a fait descendre, et puis
m’est venu rapporter ce qu’Eudoxe luy avoit [369/370] commandé.
Il n’a eu non plus de peine à m’aborder, que moy à me
demelser de tout le monde, car sçachez, Olimbre, qu’en cet
instant la Ville s’est truvée en une telle confusion,
qu’à peine se pouvoit-on recognoistre parmy ce desordre. Je l’ay
donc suivy dans sa petite maison, sur laquelle tomboient desja
quantité de grosses estincelles, qui me faisants craindre
qu’enfin elle bruslast, m’ont empesché de m’arrester à
donner aux Princesses des tesmoignages de ma joye ; mais les ayant
emmenées le plus secretement que j’ay pu, chez un de mes
domestiques qui loge fort prés de là, j’ay donné
quelque argent qu jardinier, et luy aydeffendu sur peine de la vie, de
parler jarmais de ce qui estoit arrivé. Les ayant donc
laissées en seureté, je suis revenu au chasteau pour voir
le Roy, mais, si je ne me trompe, l’horreur de cet accident a
esté cause qu’il n’a voulu estre veu de personne ; ainsi j’ay
esté le premier qui a sceu vostre retour, dont je viens me
resjouyr, et vous assurer, cher Olimbre, que je continue dans la
volonté de vous aymer et de vous servir.
Tel fut le discours de Thrasimond, dont Olimbre receut une extreme
joye, et j’eusse dit incomparable, si celle d’Ursace n’eust esté
en un mesme degré. Ce chevalier desguisé avoit ouy tout
ce que le Prince avoit raconté, parce que s’estant treuvé
dans le fonds du batteau, on n’avoit point pris garde à luy ; et
le contentement de sçavoir sa maistresse en vie le toucha si
sensiblement, que peu s’en fallut que sa joye ne fist en luy ce que
n’avoient encore pu ses douleurs et ses disgraces. Toutefois le Cile
qui le reservoit pour la felicité d’Euxode, ne permit pas qu’il
mourust dans l’excez de ce plaisir,mais ayant suivy Olimbre que
Thrasimond emmena loger au chasteau, ils ne furent pas plustost seuls
qu’ils commencerent à s’embbrasser, et passerent presque tout le
reste de la nuict dans le recit de leurs avantures.
Le lendemain Genseruc sceut en mesme temps le retour de ses vaisseaux
et d’Olimbre, mais le souvenir de ce qui luy estoit arrivé
l’empescha d’en ressentir la joye qu’il en eust eue en une autre
saison. Il fit pourtant à ce chevalier le plus de caresses qu’il
put, et voulant cacher à la posterité la veritable cause
de la mort d’Eudoxe, il commença de bonne heure d’inventer des
excuses pour couvrir le crime qu’il avoit commis. Olimbre fit semblant
de croire tout ce que le roy voulut, et donnant à la perte de
ces trois Princesses mille souspirs feints, il prit garde que la
memoire d’une fin si tragique touchoit le roy de quelque sorte de
repen-[370/371]tir. En effect,il en receut un regret si sensible, qu’on
le lisoit dans ses yeux ; et pour laisser quelque marque de l’estime
qu’il avoit faitte d’eudoxe, bien que captive, il en fit chercher le
corps parmy les repliques de l’embrazement. On treuva donc les trois
eunuques, que la flame avoit estouffez, mais comme ils estoient en
partie consommez, et qu’il ne restoit de chacun d’eux qu’une masse sans
forme, on creut facilement que c’estoient les corps de la Princesse et
de ses deux filles. Ainsi Genseric se disposa de leur faire dresser un
monument aussi uperbe que leur condition avoit esté
mal-heureuse, et les ayant fait enfermer dans un cercueuil d’argent,
commanda qu’ils fussent soigneusement gardez.
Cependant Thrasimond qui craignoit qu’Eudoxe ne fust pas en assez de
seurté dans la ville, l’avoit aux champs, fort peu
esloignée de Carthage. Aussi-tost qu’il le put, il y mena
Olimbre soubs pretexte de le divertir, mais soudain qu’Eudoxe le vid,
elle en demeura si surprise, qu’elle faillit à pasmer. Toutefois
enfin s’estant un peu remise, et ayant desiré de parler `aluy en
particulier, elle l’emmena dans une autre chambre, laissant Thrasimond
avecque la jeune Eudoxe et Placidie. Aussi-tost qu’elle se vid seule
avecque ce chevalier, elle rappela dans sa memoire tous les services
d’Ursace, et le souvenir de mort commença de l’affliger avec
tant de violence, que ses larmes et ses souspirs l’empescherent
long-temps de parler. Enfin, soudain qu’elle put ouvrir la bouche : Et
bien, Olimbre, luy dit-elle, que vous semble de ma destinée ? Ne
suis-je pas malheureuse, d’estre contrainte de vivre apres lamperte de
vostre amy ? Disant cela , sa voix se perdit parmy ses sanglots, et
Olimbre prenant la parole : Madame, luy respondit-il, ouis que le Cile
l’ordonne de la sorte, vous estes extremément louable de vous
sçavoir conformer à sa volonté,et peut-estre pour
vous en recompenser, il permettra quelque jour que vous soyez
delivrée d’un si fascheux souvenir. – Helas ! reprit Eudoxe,
qu’au contraire, ce seroit bien me punir ! car sçachez, Olimbre,
que quelque affliction, et quelque mal que cette memoire me rapporte,
j’aymerois mieux mourir, que ne la conserver pas. Mais,
continua-t’elle,puis que mes pleurs ne le sçauroient rappeller,
dittes-moy, Olimbre, quelque chose de vostre voyage, et je vous feray
part de mes mal-heurs ? – Madame, dit le chevalier, le Prince
Thrasimond m’a conté une partie de vos affaires, et pour ce que
vous desirez sçavoir de moy, j’auray bien-tost satisfait
à vostre curiosité. [371/372] Alors il luy parla des
derniers devoirs qu’il faignoit avoir rendus à Ursace, et puis
luy raconta comme il avoit esté fait captif par Clorohalante,
apres que le Conseil des six cents luy eut refusé le poison, sa
delivrance, et enfin son arrivée à Carhage, sans autre
suitte que d’un esclave qu’il avoit achepté pour luy donner. A
ce mot, Eudoxe apres avoir seiché les larmes que ce discours luy
avoit fait verser : Quoy que ce soit, dit-elle, qui vienne de la main
d’Olimbre, me sera tousjours en particuliere consideration, mais si
vous me le donnez, ce sera à condition que je luy rendray la
liberté. – Madame, dit Olimbre en s’en allant, je ne pense pas
qu’il la veuille. A ce mot il sortit, et s’en alla querir Ursace, qui
dans l’Impatience de voir celle qui disposoit de sa vie, sentoit en son
ame des mouvements du tout extraordinaires. Enfin saisi d’amour, de
crainte, et de respect, il fut conduit en la presence d’Eudoxe et
soudain qu’il fut entré dans sa chambre il s’alla jetter
à ses pieds, et commença de luy embrasser les genoux le
plus fort qu’il put. Alors la Princesse luy mettant une main sur la
teste : Je vous reçoy pour mien, luy dit-elle, puis qu’Olimbre
le veut, et vous oste dés à cette heure le nom d’Esclave,
pour vous donner celuy d’Affranchy.
A ce mot, elle luy commanda de se lever, amis Ursace haussant la voix :
Madame, respondit-il, un autre vous redroit graces de cette bonne
volonté, mais pour moy je ne croy point de felicité
comparable à ma servitude. – Je l’avois bien dit, reprit
Olimbre, qu’il ne recevroit pas la liberté que vous luy vouliez
donner. Disant cela il jetta les yeux sur la Pincesse, et vid qu’elle
avoit changé de couleur. Et de fait, à la voix d’Ursace
se leva, et Eudoxe toute surprise : Bon dieu ! dit-elle, n’est-ce pas
Ursace que je voy ? – Ce l’est, Madame, respondit-il en
s’approchant,qui est venu chercher aupres de vous, la mort que les
dieux et les hommes luy ont refusée. – O douce tromperie !
s’escria Eudoxe, ô cher Ursace! A ce mot se jettant à son
col, elle demeura quelque temps pasmée entre ses bras.
Enfin, s’estant remise, Ursace luy rendit compte de tout ce qui luy
estoit arrivé, et Olimbre apres cela prenant la parole : Madame,
dit-il, outre que l’habit dont Ursace est revestu, convient
parfaittement à l’estat où est son ame aupres de vous,
encore ay-je creu qu’il ne s’en pouvoit trouver de plus favorable pour
le cacher à la cognoissance de Genseric. Vous sçavez,
madame, qu’il n’ignore [372/373] pas que ce fut ce chevalier qui tua
Maxime pour vous vanger, et qu’il est croyable qu’ayant fait presque la
mesme faute contre vous, il craindroit avecque raison une punition
semblable. C’est pour cela que je serois d’vis que vous fussiez un peu
retenue en vostre joye, afin que Thrasimond mesmes, qui pourroit avoir
quelque part aux sentiments de son pere, ne se puisse jamais apercevoir
de ce desguisement.
Eudoxe treuva bon le conseil d’Olimbre, de sorte qu’apres avoir
remercié les dieux de la conversation d’Ursace et de son retour,
elle revint où estoit Thrasimond, qui apres quelques
tesmoignages receus de l’amitié de sa maistresse, fit signe
à Olimbre qu’Il estoit itemps de retourner à Carthage,
pour voir en quelle humeur seroit Genseric.
Ursace toutefois demeura aupres d’Eudoxe, mais je ne m’amuseray point
à vous parler de la douceur des entretiens qu’ils eurent
ensemble, parce qu’en mesme temps Genseric faillit à se vanger
sur moy de tous les desplaisirs qu’il avoit ressentis en la pretendue
mort d’Eudoxe ; et n’eust esté que Thrasimond (à qui,
comme je vous ay dit, j’avois conservé la vie) luy representa
que le moins qu’il pouvoit faire pour moy, c’estoit de me rendre la
pareille, je ne pense pas qu’il ne m’eust fait souffrir un tres-infame
supplice.
Olimbre fut quelques jours à la Cour, sans avoir autre
contentement que celuy qu’il recevoit de l’amitié de Thrasimond
et de Placidie, qu’il voyoit quelquefois, soubs pretexte d’accompagner
le Prince à la chasse ; car le roy, à qui le souvenir de
cet embrazement causoit un ennui perpetuel, sans se contraindre
infiniment, ne pouvoit faire bon visage à personne. Il est,
comme je vous ay dit, d’un naturel assez barbare, et pourtant il ne
laisse pas d’aymer l’honneur, de sorte que recognoissant bien que cette
dernier action luy estoit honteuse, il s’en affligeoit outre mesure, et
faisoit tout ce qui luy estoit possible pour en esteindre le souvenir.
Olimbre donc voyant qu’il n’avançoit rien là pour les
affaires d’Eudoxe, fit dessein de retourner chez Marcian, esperant que
l’authorité de cet Empereur pourroit quelque chose pour la
liberté de cette Princesse, mais Thrasimond, qui avoit une autre
pensée, lors qu’Olimbre luy eut communiqué son intention
: Je suis bien d’avis, luy dit-il, que vous fassiez semblant de prendre
congé du roy, afin que vous puissiez juger si affection pour
vous [373/374] est encore aussi grande qu’elle a esté, mais je
ne veux pas que vous m’abondonniez, car je me veux servir de vous ;
s’il faut faire quelque effort à l’avantage d’Eudoxe. Olimbre
ayant promis d’obeyr à tout ce qu’il commanderoit, s’en alla
treuva Genseric, et luy propsa que ne luy pouvant rendre aucun
service,il ne voyoit pas quelsuject le pouroit obliger à estre
là davantage, que pour cela il le suppliloit tres-humblement de
luy donner la permission de s’en retourner, l’assurant qu’il luy seroit
tousjours tres-obligé, s’il luy vouloit faire l’honneur de luy
continuer l’amitié qu’il luy avoit si souvent
tesmoignée.Le roy, qui veritablement aymoit ce chevalier, et qui
sçavoit bien que la mort de Placidie qu’il aboit ouy dire luy
estre promise, le devoit avoir extremément offensé,
resolut en cet instant de ne le pria de ne penser point encore à
son despart de quelques jours, apres lesquels il seroit en
liberté de faire tout ce qu’il voudroit. Olimbre montra d’estre
content de demeurer autant de temps qu’il luy commanderoit, et le roy
ayant communiqué à Thrasimond le dessein d’Olimbre, luy
demanda c qu’il avoit à faire pour s’obliger entierement ce
chevalier. Le prince luy proposa plusieurs moyens, et fut bien-aise de
voir que l’affection du roy alloit encore au dessus de son esperance.
Cela fut cause qu’il en advertit Olimbre, et luy dit que s’il
sçavoit se prealoir de cette occasion, il pourroit disposer
Genseric à tout ce qu’il voudroit. Olimbre ravy de cette
assurrace, le supplia de faire en sorte que le roy se portat
jusqu’où estoit Eudoxe, et luy dit que le meilleur moyen estoit
de le disposer à se vouloir divertit aux champs, et d’aller
disner dans cette maison,puis que c’estoit le plus beau lieu qui fust
autour de Carthage. Thrasimond ne treuva pas de la difficulté
à faire reussir ce dessein, et de fait, à la premiere
proposition qu’il en fit au roy, ils prirent jour pour cela.
Le Chevalier cependant advertit Eudoxe de resolution, et bien qu’elle y
treuvast de la difficulté, elle ne laissa pas de l’approuver,
s’assurant sur la fidelité d’Olimbre. Le jour donc estant venu,
Genseric, Thrasimond, Olimbre et quantité des plus apparents de
Carthage, partirent assez matin, et apres avoir employé trois ou
quatre heures à la chasse, vindrent enfin descendre dans cette
maison, où le Prince avoit mis ordre que les tables fussent
dressées dans une grande sale, qui estoit tout contre la chambre
des [374/375] Princesses. Et là, soudain apres repas, Olimbre
s’adressant au Roy, le supplia de luy vouloir accorder le congé
qu’il luy avoit desja demandé, luy representant que l’aage
où il estoit, ne luy permettoit pas d’estre si long-temps
esloigné des occasions qui pouvoient ayder à la
reputation d’un homme. Genseric ors, avec un visage où e voyoit
peinte l’amitié qu’il avoit pour luy : Cher Olimbre, luy dit-il,
je treuve vostre dessein si legitime, que j’aurois honte de m’y opposer
plus longuement ; il est vray que j’ay rencontre les occasions, recevez
la volonté que je vous presente, et souvenez-vous que je ne
pourray jamais rien pour voster contentement que je ne le fasse. –
Seigneur, reprit Olimbre, apres l’avoir remercié, vous pouvez en
un moment faire pour moy deux grandes choses, et si je ne craignois
d’estre refusé, je prendrois la hardiesse de vous les demander.
A ce mot le Roy ayant juré solemnellement de ne luy refuser
chose quelconque dont ille pust requerir, Olimbre mit un genouil en
terre, et luy ayant baisé la main : Seigneur, continua-t’il en
se releveant, puisque vous me le permettez, je vous demade la
liberté d’Eudoxe et d’Olocarsis. Disant cela, Thrasimond fit
ouvrir la chambre où cette princesse estoit, toute tremblante
avecque ses deux filles, et le Roy surpris d’un accident si peu
attendu, demeura quelque temps sans se r’avoir. Enfin touché des
öarmes d’Eudoxe, qui se vint incontinent jetter à ses
pieds, tenant d’une main Placidie et de l’autre sa sœorda la
supplication d’Olimbre, et promit deslors de la traitter en Princesse,
et non pas en esclave. Thrasimond qui se voulut servir du temps,
supplia Genseric de luy donner la jeune Eudoxe pour femme, et le Roy
recognoissant l’avantage que cette alliance luy pouvoit apporter, ne
fit nulle difficulté d’y consentir. Parmy cette commune joye je
ne fus pas oubié,car en cet instant Genseric commanda qu’on vint
me querir, mais moy qui sçavois que jamais on ne sortoit de la
prison où j’avois esté mis,que pour estre conduit au
supplice, j’avoue qu’estant tout disposé à mourir, j’eus
de la peine à croire que ce qu’on me disoit ne fust une
tromperie. Enfin mes yeux me guerirent de ce soupçon, car ayant
esté mené au Roy, je ne fus pas plustost dans la sale
où toute cette Cour estoit assemblée, que je recognus
Eudoxe et receus en mesme temps le pardon qui me pouvoit assurer de la
vie. [375/376]
La nouvelle de cet accident fut bien-tost racontée dans la
ville,
de sorte que tout le monde estant sorty à la rencontre du Roy et
de Thrasimond, les Princesses furent conduittes au Chasteau, avecque la
mesme ceremonie qu’on eust faite en quelque entrée magnifique.
Ursace seul ne s’en pouvoit bien consoler, à cause qu’ayant sceu
les premiers mouvements de Genseric, il en redoutoit la continuation ;
toutefois luy estant permis sous l’habit dont il estoit revestu,
d’estre presque tousjours où estoit Eudoxe, il sceut bien tost
que dans les larmes de joye que le Roy versa à la rencontre de
la Princesse, il avoit noyé le feu de son
impudicité ; et de fait quelque temps apres
il la renvoya
le plus honorablement qu’il pust à Constantinople, avec
Placidie sa fille, où elle ne fut pas plustost arri-
vée, qu’Ursace l’ayant espousée avec solem-
nité, receut le bien que la fortune luy
avoit fait achetter si cherement, et
qu’Olimbre par le commandement
de Marcian et le consentement
d’Eudoxe, gousta entre
les bras de Placidie le
repos qu’Amour
devoit à sa
fidelité.
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