LA DERNIERE PARTIE
D’ASTRÉE
LIVRE DIXIESME
Ces derniers accidents arriverent à Tircis, durant que le
reste des bergers de Lignon estoit dans un extreme desordre, pour
l’interest que chascun avoit aux personnes de Celadon, d’Astree, de
Diane et de Silvandre ; mais sur tous Lycidas sembloit digne de
compassion, pour l’extreme fureur ou l’avoit reduit la mort d’Alexis.
Et de fait, Adamas durant tout le chemin ne respondit jamais un seul
mot aux regrets de ce berger, car il les treuvoit si justes qu’il eust
eu honte de les condamner ; mais soudain que toute la trouppe fut
arrivée chez luy, et qu’Astrée, Diane, Celadon et
Silvandre eurent esté mis dans les chambres que le Druide avoit
ordonnées, Bellinde et Phillis qui estoient tousjours, l’une
aupres de Diane, et l’autre aupres d’Astrée, remarquerent
qu’elles ouvrirent les yeux peu à peu, et que par un grand
souspir elles donnerent tesmoignage d’estre encore en vie. Aussi-tost
Phillis courut en advertir Adamas, qui bien aise de cette nouvelle,
s’en alla incontinent ou estoit Celadon, pour voir s’il n’en auroit
point fait de mesme ; mais il le trouva, et Silvandre aussi, dans le
mesme, estat ou ils estoient aupres de la fontaine. Ne voyant donc
point de suject d’esperer quelque chose d’eux, il commanda qu’on les
deshabillast, et luy-mesme commenca d’ayder à Lycidas, cependant
que Thamire et Hylas mettoient Silvandre dans le lict. A peine
eurent-ils achevé de les deshabiller, que le Druide, pour
s’assurer entierement de la mort d’Alexis, luy mit la main sur
l’endroit du cœur, mais il luy sembla que la chaleur n’en estoit pas du
tout esteinte, et de fait, elle n’estoit qu’esvanouye, mais [413/414]
par la force de cet enchantement cette pasmcison avoit esté
beaucoup plus longue et plus violente que ne sent ordinairement toutes
les autres. Cette cognoissance le rendit si satisfait, que, sans se
donner un moment de repos, il alla chercher dans son cabinet tous les
remedes qu’il jugea luy pouvoir estre utiles, et travailla si bien
qu’en moins d’un quart d’heure il la retira et Silvandre aussi, de
cette espece de letargie en laquelle lis estoient tombez. Lycidas ne
vid pas plustost son frere en vie, que se souvenant de son transport,
et s’accusant des impietez qu’il avoit proferées, il se jetta
à genoux an pied du lict, et haussant les yeux : Grands
dieux ! s’escria-t’il, qui par une providence qui nous est
incognue, gouvernez toutes choses, je vous rends graces de la faveur
que vous me faites en me rendant Celadon ! Puissantes divinitez,
contre qui ma fureur m’a fait vomir des blasphemes, je confesse
I’enorrnité de mon crime, et vous en demande pardon. A ce mot il
se leva, tout ravy dequoy Celadon n’estoit pas mort.
D’autre costé le berger n’ouvrit pas plustost les yeux, qu’il se
ressouvint du combat ou il s’estoit exposé, et croyant se voir
estendu sur la poussiere, et tout convert de blessures et de sang, il
fut bien estonné quand il se vid dans un lict, et qu’il n’avoit,
au lieu des lyons et des lycornes, qu’Adamas et son frere aupres de
soy. L’accident qui luy advint chez Galatée, apres qu’on l’eut
retiré de l’eau, luy revint soudain en la pensée ;
toutefois ne pouvant comprendre de quelle façon il avoit
esté retiré d’entre les griffes des lyons qui le devoient
avoir deschiré en mille pieces, il tourna ses yeux languissants
sur le Druide, et sortant un bras hors du lict, sans dire un seul mot
il luy prit la main, comme s’il eust doute que les objects qu’il voyoit
ne fussent quelques fausses images : dequoy Adamas se douta en
partie, et cela fut cause que se panchant tout à fait sur le
lict : Celadon, luy dit-il en le baisant au front, les dieux nous
ont esté enfin assez favorables pour s’opposer aux mauvais
desseins que vous aviez faits contre vous-mesme. Vous estes en vie, mon
fils, malgré tous les efforts que vous avez faits pour mourir,
et puis qu’il y a quelque fatalité qui ne veut pas que nous vous
perdions, j’ose.bien esperer de vostre contentement et du mien. – Mon
pere, luy respondit alors Celadon, avecque une voix foible et
languissante, je crains bien que le mesme suject d’où vous tirez
quelque esperance de contentement, soit cause en moy d’un desespoir
plus violent que tous ceux que j’ay desja ressentis, car si la vie qui
me reste doit estre employée [414/415] à regretter la
mort d’Astrée, que j’ay veue comme moy dans le peril, et qui
aura, sans doute, receu de ces lyons I’injure qu’ils m’ont refusez,
croyez-vous, mon pere, que chaque moment que je vivray ne me soit pas
plus insupportable que l’horreur de mille trespas ?
A ce mot, Lycidas luy sautant au col, et luy faisant des caresses
extraordinaires : Mon cher frere, luy dit-il, Astrée se
porte mieux que vous, et j’ay ouy que Phillis en a fait le rapport au
Druide. – Ah dieux ! s’escria Celadon, qu’en cela vous auriez bien
montre vostre justice ! Mais, mon pere, continua-t’il, se tournant
vers Adamas, faut-il que je croye ce que Lycidas me dit ? – Vous
le devez, respondit le Druide, et certes de l’estat ou vous estes, vous
pouvez tirer une consequence pour elle ; car tout cecy, comme je croy,
n’a esté qu’un effect de ce grand enchantement, d’autant mieux
qu’aujourd’huy les lyons et les lycornes sont changez en de grandes
figures de marbre, qui gardent encore leur forme et leur couleur ;
outre que la mesme chose qui vous est advenue est arrivée
à Astrée, à Diane et à Silvandre. –
Comment, dit Celadon, haussant un peu la voix, Silvandre n’est done pas
mort ? – iL ne l’est pas, dit le Druide, et vous aurez bientost
suject de n’en plus douter.
Disant cela, il entr’ouvrit un peu davantage le rideau, et luy fit voir
ce berger, que Thamire et Hylas consoloient autant qu’il leur estoit
possible ; car n’ayants pas sceu au vray quel estoit le suject qui luy
avoit fait rechercher la mort, ils croyoient que le seul regret de
vivre incognu luy en avoit inspiré le desir. Pour cela ils luy
representerent toutes les considerations que leur jugement pensa luy
pouvoir estre utiles, ils luy dirent que ce malheur ne le devoit pas
mettre en peine, puis que les honnestes gens trouvent par tout un mesme
Ciel, et se font un mesme sort en quelque lieu qu’ils aillent ; que son
merite luy avoit acquis l’amitié de tant de bergers qu’il estoit
croyable qu’il auroit tousjours assez de biens pour s’exempter de la
necessité, et pour finir ses jours dans le mesme repos ou les
autres vivoient. Enfin ils luy dirent tout ce qui leur vint en la
fantaisie, mais, comme ils ne touchoient pas la cause de son mal, aussi
ne gaignerent-ils rien sur son humeur, et n’eurent jamais de luy que
des responces, qui leur firent juger que sa douleur estant
extraordinaire, elle devoit proceder de quelque suject qui n’estoit pas
cognu. Ils le laisserent donc malgré eux en cet estat, car le
Druide les emmena à la priere [415/416] de Celadon, qui pour
entretenir Silvandre, fut bien aise de n’avoir que Lycidas pour
tesmoing.
Aussi, dés qu’ils furent sortis, il se jetta en bas de son lict,
et s’en alla dans celuy de Silvandre, qui l’ayant receu :
Ah ! berger, luy dit-il, que j’ay desormais de suject de vous
vouloir du mal. – Et pourquoy ? respondit Celadon. – Pource,
reprit Silvandre, que vous me destournastes du dessein que j’avois fait
de me precipiter ; car enfin n’eust-il pas mieux vallu que vous eussiez
este tesmoin de la fin de ma vie, que de la continuation de mes
malheurs ? Voyez, continua-t’il, à quoy je suis maintenant
reduit, puis que je ne sçaurois plus eviter la presence de Paris
et de Diane, dont l’un me fait mourir d’envie, et l’autre me tue par
son changement. – Je ne sçaurois m’en repentir, luy dit Celadon
en l’embrassant, car il y aura tousjours beaucoup de gloire pour moy,
d’avoir contribue quelque chose à la conservation d’un berger
tel que vous estes ; mais j’ay bien du regret dequoy vous voulustes
depuis vous rendre compagnon de ma fortune, puis que je croy
tres-assurement que vous seul estes cause que je ne suis pas mort dans
cette avanture, et que les dieux ne m’ont laissé la vie que pour
me punir dequoy je vous permis de hazarder la vostre en une occasion
où nul autre amant que moy ne devoit perir. – Ce secret,
adjousta Silvandre, n’est pas le moindre de ceux qui sont reservez
à la cognoissance de Tautates, mais sans nous amuser à
vouloir penetrer dans l’intelligence de tant de mysteres, je voudrois
bien, Celadon, que vous me fissiez la faveur de me dire si vous ne
sçavez point quelque chose de Diane ? – Je n’ay pas eu,
respondit-il, assez de temps pour m’en enquerir, ayant à peine
sceu qu’Astrée vivoit encore, mais Lycidas nous en pourra
peut-estre esclaircir. A ce mot, il l’appella, et Lycidas s’estant
assis sur le pied du lict, leur raconta ce que Phillis en avoit dit au
Druide, dequoy Silvandre fut en quelque façon content. Mais tout
à coup, avecque un profond souspir : Helas !
reprit-il, Paris est sans doute maintenant aupres d’elle, qui luy baise
tantost la bouche, tantost les yeux, et qui par des caresses toutes
plemes d’amour et de feu, s’efforce de regaigner les plaisirs qu’il
avoit perdus durant son esvanouissement ? – Nullement, respondit
Lycidas, Paris est occupé à faire les honneurs de la
maison ; et bien que l’accident qui est arrivé à Diane le
tienne dans une peine qui n’est pas petite, il faut toutefois qu’il se
contraigne pour satisfaire au commandement d’Adamas, qui a voulu qu’il
tinst compagnie à Galatée, [416/417] à Rosanire,
à Daphnide, à Madonte, et aux Nymphes qui sont venues de
Marcilly.
Celadon alors prenant la parole, demanda à son frere depuis
quand elles estoient arrivées, et il luy respondit qu’elles
n’estoient chez Adamas que depuis le matin, et qu’elles s’estoient
habillées en bergeres, afin d’y mieux passer le temps, Silvandre
à ce mot recommence de souspirer, mais Lycidas, ravy de la joye
qu’il avoit de voir son frere, ne put s’empescher de rire, et Celadon
luy en ayant demande le suject : Je ris, luy respondit Lycidas, de
cognoistre que Silvandre est jaloux, et de voir que cette passion
produit en luy les mesmes effects qu’elle faisoit naistre en moy,
durant le temps qu’il prit plaisir à me nourrir dans cette
fascheuse humeur. Et certes, continua-t’il, on diroit à l’ouyr
parler, que Diane a desja eu deux ou trois enfants de Paris, et
cependant a peine y a-t’il entr’eux une seule promesse de mariage.
Silvandre, qui croyoit que Lycidas se mocquast, ne changea ny de
visage, ny d’humeur ; au contraire, paroissant presque plus
affligé qu’il n’estoit : Helas ! berger, luy dit-il,
que vous avez peu de pitié, quand vous vous plaisez à me
blesser par des coups si sensibles, et qu’il faut bien que je vous aye
fait quelque grande offence, puis que vous vous en vangez si
cruellement ! – Je vous jure, repliqua Lycidas, que je n’ay nul
dessein de me vanger de vous, et qu’il est tres-vray, que s’il vous est
aussi facile d’empescher que Paris espouse Diane, qu’il est
assuré qu’ils ne sont point encore mariez, vos malheurs auront
bien-tost trouvé leur remede. Silvandre alors tesmoignant une
extreme satisfaction de cette nouvelle : Les dieux, dit-il tout
à coup, sont en cela mes juges et mes parties ; mais quelque
vaine que doive estre l’esperance qui me reste, elle ne laisse pas de
me plaire, d’autant mieux que si je fusse mort, j’eusse d’esobey
à Diane qui me l’a absolument deffendu jusqu’à ce que son
mariage soit consomme. – Mais, reprit Lycidas, qu’est-ce donc qui vous
avoit fait croire que cela estoit ? – Je n’en ay eu, respondit
Silvandre, nulle autre assurance que le rapport du garçon qui a
le soing de mes troupeaux, qui m’en par la avec une innocence si
grande, que je n’osay douter de la verité de cet accident. – Il
vous est arrivé, dit Celadon, la mesme chose qui advient en
beaucoup de rencontres, et sur tout quand la nouvelle passe par
plusieurs bouches, car chacun y adjouste un peu, et les derniers
assurent qu’ils ont veu cela mesme qui n’est point, et qui ne fut
jamais. – Il est vray, respondit [417/418] Silvandre, car ce jeune
garcon me jura que celuy qui sert Lycidas assuroit d’avoir veu presque
toute la ceremonie, et qu’il avoit danse au son des haut-bois qui
retentissoient bien avant dans la plaine. Mais puis que ce malheur ne
m’est point encore arrivé, grands dieux, continua-t’il, levant
les yeux au Ciel, par pitié destournez de moy ce funeste coup,
ou s’il est inevitable, permettez que ma mort pour le moins le
previenne.
A peine Silvandre eut achevé ce peu de mots que se tournant vers
Celadon : Mais, berger, luy dit-il, que faisons-nous dans ce
lict ? Il me semble que nous n’y sommes pas bien, puisque nous
n’avons aucune incommodité qui nous y retienne. – Nous pouvons
bien en sortir, dit Celadon, au pis aller si Adamas veut que nous ne
bougions d’icy nous pourrons nous promener par la chambre.
A ce mot, Silvandre prit ses habits, et cependant que Celadon faisoit
chercher les siens, il acheva de s’habiller ; mais quelque diligente
que fust la recherche de Lycidas, il ne sceut jamais treuver dequoy
habilier son frere, car le Druide qui avoit emporte en sortant l’habit
de la feinte d’Alexis avoit oublié de remettre celuy que Celadon
avoit autrefois porté ; de sorte que ne pouvant pour encore
sortir du lict, Silvandre et Lycidas s’assirent aupres de luy, et
s’estants remis sur le discours de ce qui touchoit l’enchantement,
Lycidas leur raconta tout ce qu’il en avoit veu.
Cependant Adamas estoit alle voir Astrée, et cette bergere ne le
vid pas plustost aupres de son lict, que le regardant d’un œil qui
tesmoignoit assez l’estonnement ou elle estoit : Mon pere, luy
dit-elle, pourquoy me vois-je plustost dans ce lict que dans un
tombeau ? et par quel malheur suis-je maintenant separée
d’Alexis, y ayant si peu de temps que je me suis veue avec elle ?
– C’est, luy dit alors le Druide, à quoy je ne vous
sçaurois respondre, n’ayant point encore sceu de nouvelles de ce
que vous me demandez, mais quand les dieux auroient ordonné
que,vous ne la vissiez jamais, je trouverois cette loy fort juste,
puisque desja vous l’avez traittée avec tant de mespris qu’ils
croiront vous avoir favorisée quand ils l’auront fait mourir. –
Mais, mon pere, reprit la bergere, vous avez voulu que je luy aye
pardonné l’offense que je croyois avoir receuede sa tromperie.
Vous m’avez dit tant de choses de son innocence, qu’enfin j’ay consenty
à ne l’aymer pas moins que j’avois desja fait ; pourquoy donc ne
me la rendront-ils pas s’ils sçavent bien que je ne suis plus en
colere, et que je ne [418/419] sçaurois vivre sans elle ? –
Quand je vous ay parlé de son innocence, repliqua le Druide, je
n’ay rien dit que ce que j’estois obligé de ne vous point taire,
par la cognoissance que j’avois de sa discretion ; et en quelque
degré que je l’aye mise, vous avez recognu depuis que je ne me
suis nullement esloigné de la verité, puisque les
lycornes ont este veues aupres de vous, et que c’est une chose
infaillible que jamais ces animaux ne s’approchent d’une fille qu’ils
ne servent d’une marque irreprochable de sa pureté. Mais plus il
y a eu d’innocence du costé d’Alexis, plus il y a eu de crime du
vostre, et c’est ce qui me fait craindre que les dieux se soient
disposez à vous punir, et qu’ils ayent jugé que vous ne
deviez jamais posseder une personne que vous avez sans raison bannie
deux fois de vostre presence. – Je voy bien, mon pere, dit froidement
Astrée, qu’Alexis n’est plus, et que les dieux sont justes de
m’avoir fait ce mal, mais ils ne le seront pas s’ils me laissent vivre,
et s’ils ne souffrent au moins qu’apres avoir esté punie de
l’injuste colere que je conceus contre Celadon, je sois
recompensée de l’amour que j’ay conservée pour luy, au
milieu de nos plus grandes infortunes.
Disant cela, ses yeux se couvrirent de larmes, et Adamas qui en eut
compassion : Ma fille, luy dit-il, se panchant un peu sur le lict,
attendez de vous affiger que vous ayez de plus particulieres nouvelles
de la perte d’Alexis. Le soing que j’ay eu de vous faire amener a
esté cause que je n’ay pas bien sceu ce qui luy est
arrivé, mais si vous me promettez d’attendre mon retour avecque
patience, je vous assure qu’en moins d’une heure je viendray vous en
dire fidellement tout ce que nous en deyons esperer de bien ou de mal.
– Mon pere, respondit Astrée, bien que l’estat où je l’ay
veue m’empesche de douter de sa mort, j’attendray, puisque vous me le
commandez, que vous m’en veniez prononcer l’arrest, afin qu’apres cela
vous treuviez plus juste le dessein que j’ay fait de la suivre. Mais,
mon pere, continua-t’elle, par pitié ne me flattez point, car
pensant me guerir ou me consoler, vous rendriez mon desespoir plus
violent et plus sensible.
Adamas luy promit tout ce qu’elle voulut, et voyant que Bellinde
parloit à Diane, il ne voulut pas les interrompre, et s’en alla
droit en la chambre, de Celadon, où treuvant Silvandre hors du
lict, et luy voyant le visage un peu moins triste qu’il ne l’ayoit
auparavant, il en tesmoigna une particuliere joye ; puis s’approchant
de Celadon : Et d’où vient, luy dit-il, que vous n’estes
pas [419/420] levé comme Silvandre ? Est-ce que vous avez moins
de courage ou plus d’incommodité que luy ? Lycidas n’attendit
pas que son frere respondit, mais prenant la parole : Mon pere,
dit-il, ce n’est, comme je croy, ny l’un ny l’autre, mais c’est que je
n’ay sceu treuver ses habits. Adamas alors se souvenant qu’il les avoit
enfermez, luy alla querir incontinent ceux qu’il portoit devant son
desguisement, et les luy tendant : Tenez, luy dit-il, mon fils,
ainsi puissent les dieux ne souffrir jamais que vous receviez du
mescontentement soubs cet habit, comme je vous le rends avec un desir
incroyable de vous voir bien tost dans la jouyssance de ce que vous
aymez le mieux. Celadon les recevant le remercia, et des qu’il jetta
les yeux dessus, il luy vint tant de choses en la pensée, qu’il
ne put s’empescher de faire un grand souspir ; dequoy le druide
s’estant apperceu : Et quoy, Celadon, luy dit-il, n’estes-vous pas
bien plus aise de reprendre cet habit, que celuy soubs lequel vous avez
esté desguisé jusqu’à maintenant ? – Mon pere,
respondit froidement le berger, je ne sçay lequel des deux me
doit estre plus cher, car soubs celuy d’Alexis, Astrée m’a
commandé de mourir, et soubs celuy de Celadon, elle me defendit
sa presence.
Adamas qui vid bien que cette memoire l’alloit affligeant, ne voulut
pas l’y entretenir davantage, mais se retirant un peu pour luy donner
le temps de s’habiller : Ne disputez point, Celadon, reprit-il,
sur le choix que vous devez faire, prenez seulement celuy que je viens
de vous apporter, et si vous me laissez le soing du reste, je treuveray
bien le moyen de vous rendre content. A ce commandement, Celadon
s’habilla, et des qu’il parut dans la chambre, Adamas l’embrassa, puis
Lycidas en fit de mesme, qui se jettant à son col, le serra si
estroittement, et le mouilla de tant de larmes qu’il estoit aisé
de juger que I’affection qui les lioit ensemble avoit encore quelque
chose de plus fort que le sang. Silvandre fut extremément
satisfait de le voir, et quelque grace qu’il eust eue soubs le feint
habit de fille druide, il parut beaucoup plus beau soubs celuy de
berger.
Adamas le prit incontinent par la main, et l’emmenant hors de la
chambre : Mon fils, luy dit-il, il faut que vous sçachiez
qu’Astrée n’a plus d’autre mal que I’impatience dans laquelle
elle est de scavoir ce qui vous est advenu ; et parce qu’il n’est
personne qui luy en puisse donner de plus agreables nouvelles que
celles qu’elle apprendra de vostre bouche, je treuve qu’il [420/421]
est à propos que vous luy veniez dire ce que vous en
sçavez. Alors Celadon changea de couleur, et retirant doucement
le bras : Mais, mon pere, respondit-il, elle m’a commandé
de mourir, et bien que je me sois mis en estat de luy obeyr, il n’est
pas croyable qu’elle se paye de la seule volonté que j’en ay
eue ? – Ne vous mettez pas en peine de cela, reprit le Druide,
j’ay si bien preparé son esprit en vostre absence qu’elle a
resolu de ne vous donner jamais aucun suject de mescontentement. Que si
vous l’aymez, vous ne devez pas refuser de la voir, car je vous
apprends que ce peu qui luy reste d’esperance est maintenant la seule
chose qui la retient en vie.
Disant cela, il pria Silvandre et Lycidas de les attendre dans la
chambre ; et ayant conduit en celle d’Astrée Celadon, qui
trembloit à chasque pas qu’il faisoit, il entra dans la ruelle
du lict où estoit cette bergere, et ayant un peu entr’ouvert son
rideau, il luy prit la main et se mit à souspirer, feignant de
ne pouvoir pas dire seulement une parole. Astrée tourna
doucement les yeux sur luy, et le voyant dans un si profond silence,
crut d’abord qu’il n’estoit là que pour luy annoncer tout ce
qu’elle craignoit de plus funeste ; de sorte que ne voulant plus
languir dans cette inquietude : Ah ! mon pere, luy dit-elle,
que voyla un silence qui parle bien clairement de ma mauvaise
fortune ! Avouez le vray, continua-t’elle, Alexis n’est plus ?
Adamas alors, la regardant d’un œil tout affligé en apparence.
Voyez-vous, ma fille, luy respondit-il, je ne vous diray jamais une si
mauvaise nouvelle, mais quand j’y serois forcé, peut-estre
n’auriez-vous pas besoin de consolation, car enfin vous l’avez
desiré, et le luy avez commande de la sorte.
A ce mot, Astrée prit un grand tremblement, et prenant la main
d’Adamas : Ah ! mon pere, luy dit-elle, vous me tuez de ne
parler point plus clairement, par pitié ne me cachez plus ce qui
la regarde, et quelques funestes que soient les accidents qui ont
accompagné la fin de sa vie, faites-moy la faveur de me les
raconter, puisque c’est la seule consolation que je vous demande.
Disant cela, elle tesmoigna une douleur si sensible, qu’il sembloit
qu’elle ne deust plus vivre qu’un moment, et Adamas luy dit : A
quoy sert, Astrée, de vouloir apprendre un succez dont le recit
ne vous sçauroit estre qu’importun et desagreable ? Vous
sçavez plus des affaires d’Alexis que moy, vous l’avez veue dans
le combat avecque les lyons, et de la vous pouvez juger que si
[421/422] vous ne la revoyez plus, c’est que son nom est demeuré
dans la bouche, ou soubs les ongles crochus de ces animaux
impitoyables. – Mais, mon pere, adjousta Astrée, avec un profond
souspir, est-il possible que ces mesmes lyons aient tourne toute leur
furie contre elle seulement ? Estois-je moins capable d’assouvir leur
rage et leur faim ? O ciel cruel ! continua-t’elle, fondant toute
en larmes, miserable Astrée, mais sur tous infortunée
Alexis, est-il possible que tu ne sois plus, et que ma seule rigueur
soit cause de ta perte ? En cet instant elle voulut retirer sa main
pour la porter à ses cheveux, mais le Druide se saisissant encor
de l’autre : Ma chere fille, luy dit-il, escoutez avec patience un
seul mot que j’ay à vous dire, apres lequel je vous permettray
d’exercer sur vous-mesme toutes les violences que vostre desespoir vous
inspirera. A ces paroles Astrée se remit un peu, et Adamas en
continuant : Puisque vous voulez, luy dit-il, qu’on ne vous cache
rien, je vous diray, ma fille, qu’il est vray qu’Alexis n’est plus, et
que j’aurois tort de vous taire sa fin, puisqu’aussi bien y a-t’il
quelque fatalité qui ordonne que vous ayez les premieres marques
de sa mort. Mais afin que vous ayez quelque suject de croire qu’en ce
dernier moment elle n’a rien eu de plus cher que le souvenir
d’Astrée, je veux vous remettre un gage qu’elle a laissé,
et qui ne peut appartenir qu’à vous, puisque mesme il a
tousjours esté vostre durant sa vie. Astrée crut alors
qu’Adamas luy vouloit rendre le nœud, la bague et le portrait que
Celadon avoit eus d’elle, et se disposant à vivre, pour le moins
jusqu’à ce qu’elle eust receu ces marques de I’amour et de la
fidelité de son berger, elle tendit les mains au Druide, luy
disant ; Hastez-vous done, mon pere, de me rendre ce qu’Alexis a
conserve plus soigneusement que je ne meritois.
A ce mot, Adamas ouvrant tout à fait le rideau, et prenant le
berger par la main : Tenez, luy dit-il, belle Astrée, voyla
Celadon qu’Alexis vous ordonne de recevoir, et de qui la vie vous doit
estre desormais d’autant plus chere qu’il ne la conservera que pour
vostre gloire et pour vostre contentement. Aussi-tost Astrée
jetta les yeux sur luy, et le recognoissant, elle fut surprise, d’un si
grand estonnement, et se vid combattue de tant de differentes
pensées, qu’elle en demeura quelque temps immobile. Mais Celadon
au contraire s’estant jetté à genoux, et luy ayant pris
une main : Mon bel Astre, luy dit-il, si mon extreme amour est
digne de quelque grace, pardonnez moy, je vous supplie, tous les crimes
que [422/423] je puis avoir commis contre vostre beauté. Que si
les maux que j’ay soufferts n’ont pas esté capables de vous
satisfaire, permettez, belle Astrée, que vostre pitié
supplee à ce deffaut, et qu’elle me redonne, si ce n’est la
mesme place que j’eus autrefois dans vostre cœur, pour le moins la
permission de vous rendre les mesmes devoirs que vous avez tesmoigne
d’avoir quelquefois agreables. Ce berger profera ce peu de mots avecque
tant d’amour, qu’Astrée en eust esté touchée quand
elle n’eust presque point eu de sentiment. Perdant donc à ce
coup toute honte, et ne recevant plus de consideration que celle de son
amour, elle l’embrassa ; et bien qu’elle eust de la peine à
parler, tant elle estoit interditte, elle luy dit pourtant à
mots interrompus par les larmes que la joye luy desroboit : Mon
fils, mon cher Celadon, je te donne non pas seulement la place que tu
avois dans mon cœur, mais le cœur mesme, et s’il me reste apres tant
d’injures, quelque chose de ce pouvoir absolu, que tu me donnas jadis
sur tes volontez, je te prie et commande de m’aymer et de vivre.
A ce mot Celadon demeura comme ravy, et fut long-temps sans pouvoir
ouvrir la bouche, mais enfin s’estant un peu remis : Ouy, mon
Astrée, repliqua-t’il, je vivray, et puisque vous me faites la
faveur de me le commander, je proteste que j’employeray desormais plus
de soing à ma conservation, que je n’en ay eu jusqu’icy, pour
treuver les moyens de me destruire. Lors que j’ay jugé que ma
passion ne vous plaisoit pas, chaque moment de ma vie m’a esté
plus funeste que n’eut esté l’horreur mesme de la mort, mais
puisque vous avez eu assez de compassion pour vous laisser vaincre
enfin par ma perseverance, et qu’aujourd’huy la memoire de mes services
vous inspire dans l’ame la volonté de me continuer les mesmes
faveurs que vostre amitié m’avoit accordées, chere
Astrée, j’ose dire que mes jours n’auront plus de nuict, et que
les plus heureux bergers de Lignon n’ont jamais receu de joye
comparable à mes contentements. – Mon berger, reprit doucement
Astrée, si c’est de mon affection que depend vostre
felicité, vous avez raison de dire que vostre fortune sera
grande, puisque mon amitié l’est parfaittement ; et afin que
vous soyez hors de doute, que je puisse jamais interrompre le cours de
vos plaisirs, souvenez-vous, Celadon, que si vous estes inviolable aux
promesses qui m’ont autrefois assurée de vostre discretion, je
mourray plustost que de manquer à la parole que je vous donne,
et au vœu que je fay d’estre vostre eternellement. Je veux que
[423/424] Lignon ait autant de colere centre moy que j’ay eu de hayne
pour luy, durant le temps que j’ay creu qu’il avoit estouffé
vostre personne et vos flames, si je n’observe religieusement toutes
les promesses qu’autrefois j’ay faites en vostre faveur. Croyez-le, mon
fils, et souvenez-vous qu’en ce moment, je renouvelle toutes les
assurances qui vous ont jadis donné quelque cognoissance de mon
affection. – Mon Astrée, adjousta Celadon, mourant presque de
joye et de plaisir, si je ne recoy ces paroles pour le plus doux remede
qui pouvoit estre donne à mes maux, je veux que ce mesme Lignon
se repente d’avoir espargné ma vie ; et si j’entreprends jamais
de vous desplaire, non pas par mes actions, mais seulement par la
moindre pensée, je veux que l’air que je dois respirer, soit
pour moy une eternelle peste. – Mon fils, dit Astrée, en
l’interrompant, je sçay bien que vous m’aymez plus que je ne
merite, mais quelque grande que soit vostre affection, elle ne
sçauroit surpasser le desir que j’ay d’estre aymée de
vous, car en fin, Celadon, je veux que vous soyez tout mien, et que
desormais il ne se puisse trouver de malheur capable de rompre les
douces chaisnes dont Amour reunit nos volontez.
Disant cela, elle l’embrassa de nouveau, et Celadon se laissant ravir
à ce contentement, oublia deslors, non pas seulement tous les
travaux qu’il avoit soufferts, mais encor ce qu’il devoit à la
presence du Druide ; et perdant insensiblement la cognoissance de
soy-mesme, il fut mort sans doute dans les douceurs de ce ravissement,
si Phillis qui avoit esté, tesmoing de cette reconciliation,
n’eust enfin perdu patience, et ne fust venue se jetter à son
col, pour luy tesmoigner la joye qu’elle avoit de le voir soubs cet
habit. Bellinde et Diane avoient esté aussi fort attentives a
leur discours, et bien que la douleur que Diane ressentoit fust
incapable de remede, elle en receut pourtant quelque soulagement, par
l’interest qu’elle avoit au bien de sa compagne.
Adamas d’autre costé, qui craignoit qu’ayant si, soudainement
porté l’esprit d’Astrée d’une extremité à
l’autre, cela luy causast quelque indisposition, fut bien aise qu’on
eust interrompu leurs caresses, et s’approchant d’elle : Ma fille,
luy dit-il, si la vie de Celadon vous est chere, il faut que vous me
permettiez de l’emmener, car enfin j’ay peur que n’ayant pu mourir de
tristesse, dans l’excez de vos plus fortes rigueurs, il meure de
contentement au milieu des faveurs dont vous l’obligez aujourd’hui. –
Mon pere, respondit Astrée, le bien que vous m’avez fait, a
quelque chose [424/425] de commun avec ceux que les dieux nous envoyent
; vous seul m’avez donné Celadon, aussi pouvez-vous me l’oster
quand il vous plaira, sans craindre que je vous accuse d’injustice. –
Ce n’est pas, dit Adamas en l’interrompant, que je veuille vous le
ravir pour long-temps, car je proteste que devant que demain soit
expire, je vous marieray ensemble, et envoyray querir Phocion
expressement pour cela, s’il est vray pour le moins qu’il n’y ait point
de repugnance en vostre volonté.
Celadon et Astree ayant alors tesmoigné au Druide que cet effect
estoit desormais le seul object de leurs desirs : Mes enfants,
leur dit-il, les tenant tous deux embrassez, ainsi puissent les dieux
vous combler de leurs graces, comme je sçay que vous les
meritez ! Que si je differe jusqu’à demain cette ceremonie,
croyez que ce n’est que pour la rendre solemnelle, et pour donner
à Phocion le contentement d’en estre tesmoing. Disant cela, il
prit Celadon par la main, et l’emmena hors de la chambre, apres avoir
conseillé à la bergere de prendre un peu de repos,
puisqu’ayant esté si travaillée durant deux ou trois
jours, c’estoit le seul remede qui la pouvoit remettre dans une
parfaite santé. A ce petit esloignement les yeux d’Astrée
et de Celadon se communiquerent tous les secrets qu’Amour cache soubs
la contrainte du silence ; et bien que cette separation ne deust pas
estre prise pour un suject de mescontentement, ils ne laisserent pas de
s’en affliger un peu, et de croire qu’elle pouvoit tenir lieu de ces
petites douleurs, que le Ciel mesle ordinairement parmy les plus doux
plaisirs de la vie.
Adamas ne fut pas plustost sorty, que Bellinde se remit sur le lict de
sa fille, et se panchant sur son visage : Et bien ! Diane,
luy dit-elle assez bas, voyla vostre compagne sur le poinct de voir ses
desirs accomplis, voulez-vous que les miens ayent un succez tout
contraire ? Elle va jouyr de mille delices en la compagnie de Celadon,
est-il possible que vous n’ayez honte de refuser celles que je vous
presente en la possession de Paris ? C’est bien maintenant que vous ne
sauriez alleguer d’excuse legitime ; car enfin vous voyla
dispensée du vœu que vous aviez fait d’aller vivre parmy les
Carnutes, puisque cette bergere n’y entrera point, et si vous avez jure
de vous rendre compagne de toutes ses fortunes, et de suivre, comme
vous me l’avez desja dit, le mesme genre de vie qu’elle voudra mener,
ne voyez-yous pas que, puisqu’elle se va marier, il faut que vous en
fassiez de mesme ? – Madame, respondit froidement Diane (feignant
d’estre aussi malade du [426/427] corps qu’elle l’estoit de l’esprit)
l’estat où je suis vous devroit plustost faire penser a me
choisir un cercueil, qu’un mary, je me sens si proche du trespas, que
je ne sçaurois plus avoir de consideration pour ce qui regarde
le monde. Que si vous aymez mon contentement, continua-t’elle avec une
voix foible et languissante, je vous conjure, madame, par le nom de
mere que vous portez, de permettre que je ne sois plus troublée
par ce discours qui est desormais inutile, puisqu’il ne peut estre
suivy d’aucun effect.
Ces paroles augmenterent si fort le desplaisir de Bellinde, que ne se
doutant pas de l’artifice de Diane, elle creut veritablement qu’elle
estoit sut le poinct d’expirer. Cela fut cause qu’elle luy dit avec des
pleurs extremes : Ma Diane, puisque ce propos t’importune, je veux
bien ne t’en entretenir jamais, promets-moy seulement de vivre, ou pour
le moins de ne te laisser point accabler à la violence d’aucun
mescontentement, car je jure que si tu me donnes l’esperance de te voir
un jour dans ta premiere santé, je feray tout ce qui me sera
possible pour obtenir des dieux que tu ne sois jamais mariée, et
qu’ils revocquent l’arrest qu’ils ont desja prononcé en faveur
de Paris. Diane qui ne demandoit pas tant de choses, fut pourtant bien
aise que Bellinde eust un peu relasché de cette extreme rigueur,
avec laquelle elle avoit tesmoigne de la vouloir contraindre à
ce mariage, de sorte que feignant de reprendre un peu de vigueur, et
renforcant un peu sa voix : Madame, adjousta-t’elle, si je ne vous
ay desobey avecque regret, je veux que les dieux me punissent, mais je
proteste que s’ils me laissent encore trois jours de vie, je ne
tomberay plus dans un semblable crime, et feray de poinct en poinct
quelque chose que vous me puissiez commander.
Diane disoit tout cela, seulement pour entretenir Bellinde un peu en
meilleure humeur, et pour l’empescher d’entrer en quelque
soupçon qu’elle se voulust mesfaire ; mais pourtant son
principal dessein estoit de se prevaloir du temps, et de la decevoir en
telle sorte qu’elle se pust eschapper pour suivre le sort de Silvandre,
quelque funeste qu’il eust esté. Jamais en la presence de sa
mere elle n’en osa demander des nouvelles, toutefois estant dans une
impatience nompareille de sçavoir ce qui luy estoit advenu, et
jugeant bien que Phillis en pourroit avoir appris le succez, elle creut
que si Bellinde pouvoit sortir, elle auroit assez de temps pour se
faire dire toutes choses, Elle fit donc semblant de vouloir
dor-[426/427]mir, et se laissant peu à peu assoupir, elle ferma
enfin les yeux. Bellinde qui avoit ouy dire au Druide que le repos
estoit absolument necessaire à Astrée, pensa qu’il
pourroit servir à Diane, et fut bien ayse de la voir dans un
sommeil qu’elle croyoit estre bien profond. Se retirant donc d’aupres
d’elle le plus doucement qu’elle put, elle pria Phillis de prendre un
peu garde à elle, cependant qu’elle iroit jusqu’où estoit
Adamas. Phillis promit d’en avoir du soing, et creut veritablement que
sa compagne dormoit, tant elle le sçavoit bien feindre ; mais
aussi-tost que Bellinde fut hors de la chambre, cette bergere
affligée quitta son lict, et s’estant jettée dans celuy
d’Astrée : Ma sœur, luy dit-elle, me voicy combattue de
bien differentes pensées, je suis dans une extreme joye de vous
voir dans le repos qu’Adamas vous a procuré en vous rendant
Celadon, et je meurs dans le regret de voir que les dieux me refusent
Silvandre. L’interest que j’ay en vostre contentement rend bien ma
douleur moins violente, mais j’avoue qu’il ne la sçauroit
entierement guerir ; car outre que je suis extremement affligée
dequoy les dieux ne veulent pas que je l’obtienne, encore est-il vray
que je suis dans une grande peine d’apprendre ce qu’il est devenu. – Ma
compagne, respondit Phillis, la mesme chose qui vous est avenue
à la fontaine à cause de l’enchantement luy est
arrivée aussi, de sorte qu’il a esté apporté dans
le mesme chariot sur lequel vous avez este amenée, et ayant este
mis dans la chambre où est Celadon, il a esté si bien
secouru par Adamas qu’il se porte maintenant mieux que vous ; et de
fait, quand le Druide est entré la seconde fois, il m’a dit
qu’il estoit levé et qu’il avoit laissé Lycidas aupres de
luy. – Helas ! reprit Diane, qui mouroit d’envie de le voir pour
luy redire les discours qu’elle avoit eus avecque Bellinde, que nous
sert de trouver tant de conformitez en nos humeurs et en nostre vie, si
le destin ne veut pas que nos desirs ayent un mesme effect ?
Disant cela, elle ne put s’empescher de souspirer, puis s’addressant
à Astrée : Mais, ma sœur, luy dit-elle, il semble
qu’on ait chassé le jour par les fenestres, je serois d’avis que
Phillis prist la peine de les ouvrir, et que nous sortissions de ce
lict, ou aussi bien ne sçaurions-nous reposer ; vous, à
cause du suject que vous avez d’estre contente, et moy, à cause
des ennuis qui m’importunent. – Ma sœur, respondit Astrée,
Adamas m’a si expressement ordonné de ne me lever pas
jusqu’à dernain que je croirois avoir commis un grand crime si
je luy avois desobey. Et pour ce [427/428] qui regarde le desir que
vous avez de voir Silvandre, car je juge bien que vostre impatience ne
vient que de là, il est croyable que le reste du jour ne se
passera pas sans qu’il vous donne ce contentement. – Au contraire, ma
sœur, continua Diane, puis que le Druide a commandé qu’on nous
laissast seules, il a trop de respect pour en oser seulement chercher
les occasions ; et puis, que sçay-je, si, alors qu’il viendra,
ma mere ne sera point aupres de moy ? – Et bien ! dit Phillis
incontinent, servez-vous d’un moyen que je vay vous proposer, faites
moy vostre confidente, aussi-bien n’est-il plus temps de nous cacher un
seul des mouvements de vostre ame, et je seray bien aise de faire
quelque chose pour la satisfaction de ce berger, en eschange du mal que
je luy fis, quand je luy ostay vostre brasselet. – Ma compagne,
repliqua Diane, je vous supplieray done de luy dire que.... – Non,
reprit Phillis, luy mettaitt la main devant la bouche, je ne luy veux
rien dire, car, peut-estre ne me croyroit-il pas ; mais prenez la peine
de luy escrire, et je luy rendray vostre lettre, avecque toute la
fidelité que vous sçauriez desirer. – Vous ne considerez
pas, respondit Diane, que cela ne se peut, d’autant mieux que nous ne
sçaurions où trouver du papier ny de l’ancre ? – Nous en
serons quittes, dit Phillis, pour en chercher.
Disant cela, elle courut ouvrir une fenestre, et s’approchant d’un
petit cabinet d’ebene, elle fouilla dans les tiroirs, et de fortune y
trouva une escritoire, posée sur cinq ou six feuilles de papier,
car Adamas en tenoit une en chaque chambre, pour la commodité de
ceux qui prenoient la peine de le visiter. L’ayant donc remise entre
les mains de Diane, elle la pressa tant, qu’elle luy fit escrire une
lettre, et puis se chargea de la donner à Silvandre. Ainsi elle
laissa Diane et Astrée seules, apres avoir promis de dire
à tout le monde qu’elles dormoient, afin que personne ne les
allast interrompre.
Paris cependant avoit mené Rosanire, Galatée, et les
autres dans la sale, ou parmy les ennuis qu’il souffroit, à
cause des accidents qui estoient arrivez à Diane, il eust bien
desiré pouvoir tesmoigner autant d’amour, qu’il estoit contraint
de faire paroistre de civilité. Toutefois ayant appris par la
nourriture qu’Adamas luy avoit donnée, à pouvoir sur son
esprit, tout ce que requeroient l’honnesteté et la bienseance,
il cacha son desplaisir le mieux qu’il put, et ne tesmoigna jamais de
souffrir aucune contrainte en leur cornpagnie. [428/429] Ces nouvelles
bergeres n’y furent pas long-temps, car elles voulurent aller dans le
jardin, qui estoit l’une des beautez, que l’Art et la Nature faisoient
admirer dans la maison du Druide ; et apres s’y estre un peu
promenées, elles s’assirent enfin sous un pavillon, posé
justement au bout d’une allée, qui respondoit à la porte
par où elles estoient entrées. Mais elles n’y eurent pas
demeure un quart d’heure, qu’elles virent venir Adamas, tenant
Silvandre d’une main, et de l’autre un berger, qu’elles ne recognurent
pas d’abord ; elles ne laisserent pas de juger que sa personne devoit
estre considerable, tant pour l’estime qu’elles voyoient bien que le
Druide en faisoit, prenant la peine de le conduire, que pour la bonne
mine qu’elles remarquoient en luy. Toutefois, comme Adamas s’alloit peu
à peu approchant, elles sortirent bientost de la doute où
elles estoient, car la Nymphe Galatée, qui depuis qu’elle eut
jetté les yeux sur luy, ne cessa de sentir en son ame quelque
mouvement extraordinaire, tout à coup s’escriant : En
verité, dit-elle, c’est le beau Celadon !
Disant cela, elle se leva pour aller à la rencontre du Druide,
et toutes les autres en ayans fait de mesme, aussitost qu’Adamas les
vid approcher, il doubla le pas, et ne fut pas plustost aupres de
Galatée, que luy presentant Celadon : Madame, luy dit-il,
voyla ce que vostre pitié a sauvé du naufrage, que je
viens vous offrir, comme une chose qui vous appartient.
A ce mot le berger mit un genouil en terre, et balsa la main à
la Nymphe, mais elle qui sçavoit bien quelle estoit la naissance
et le merite de Celadon, le releva incontinent, et apres l’avoir
embrassé : Je reçoy, dit-elle, ce qu’Adamas me
presenter, et le veux aymer d’autant plus cherement que l’ayant
retiré d’entre les bras de la mort, je me puis vanter que c’est
en quelque façon mon ouvrage. – Il est vray, Madame, respondit
le berger, que si je ne vous dois ma naissance, je vous dois au moins
ma conservation ; et cette faveur est bien si douce à ma
pensée que je ne croy pas qu’il ne me fust plus facile de
mourir, que d’en perdre la memoire. – Ne vous en mocquez pas, reprit
Galatée (prenant le berger par la main, et le menant dans une
petite allée à costé de celle où toute la
cornpagnie estoit), vous me devez tout cet esclat de beauté qui
paroist aujourd’huy sur vostre visage, et sans, moy, ce corps que vous
portez avecque tant de grace seroit maintenant la nourriture des vers
ou des poissons. – Madame, repliqua Celadon, je sçay que je vous
dois la vie, aussi ne feray-je [429/430] jamais aucune
difficulté de l’employer par tout où je recognoistray
qu’elle pourra estre utile à vostre service. – Je doute bien
moins, adjousta Galatée, de vostre courage, que de vostre
affection, car, enfin, vous avez esté tousjours insensible
à mon amour, et quelque violente qu’ait esté la passion
que je vous ay tesmoignée, vostre cœur n’en a jamais esté
touché.
A ce discours Celadon changea de couleur, se remettant en memoire de
quelle façon il en avoit esté persecuté dans le
Palais d’Isoure ; et apres avoir regardé tout autour, voyant que
personne ne les avoit suivis, il se douta bien qu’il auroit un grand
combat à rendre. Toutesfois estant resolu de manquer plustost au
respect qu’il devoit à la Nymphe qu’à la fidelité
qu’Amour vouloit qu’il eust pour Astrée : Madame,
repliqua-t’il, si j’ay manqué de recognoissance, ç’a
esté plustost un deffaut de mon esprit que de ma volonté,
j’ay tousjours fait ce que j’ay pu pour ne paroistre pas ingrat des
faveurs que vostre pitié m’a accordées. Que si je n’ay pu
satisfaire aux obligations dont vous m’avez chargés, avouez,
madame, que la faute en est en partie vostre, qui les avez mises
à un tel poinct, qu’il m’est impossible de les recognoistre. –
Ah ! Celadon, dit Galatée, avec un feint souspir, je ne
vous ay jamais demandé des empires. Ce que j’ay desiré de
vous me pouvoit estre accordé plus facilement, mon ambition
n’estoit eslevée que jusqu’à vous posseder, et si vous y
eussiez consenti, j’eusse esté trop bien payée de tous
mes soings, et de toutes les peines que j’avois prises à vous
rendre vostre premiere santé. – Madame, respondit froidement
Celadon, pardonnez-moy, si je dis que je ne pouvois contenter vostre
desir sans commettre une extreme injustice, car j’eusse disposé
du bien d’autruy, et eusse entrepris mal à propos de vous donner
une chose, qui ne devoit jamais estre en ma disposition. S’il y a du
crime en cela, les charmes d’Astrée en sont coupables, ou
plustost les dieux qui ont permis que cette bergere m’ait vaincu,
jusqu’au poinct de ne pouvoir jamais estre qu’à elle, et de
croire qu’il est impossible que je me retire du servage où son
merite me retient. – Quoy ! Celadon, continua Galatée, vous
estes donc encor dans cette resverie ? – J’y suis, Madame, respondit le
berger, mais si avant que je n’auray jamais la puissance ny la
volonté d’en guerir. – Et que fera Galatée ? reprit la
Nymphe, feiganant d’entrer en colere, croyez-vous qu’elle vive parmy la
rigueur des mespris que vous luy tesmoignez ? Belle Nymphe, dir
Celadon, la regardant [430/431] d’un œil tout plein de respect et de
contrainte, si vous avez quelque regret de m’avoir sauvé d’un
peril ou ma vie estoit preste de perir, commandez-moy de vous rendre ce
que vous m’avez conservé. Je suis tout disposé à
mourir, et je proteste que ce me sera une satisfaction nompareille de
me perdre pour vous obeyr, et pour faire voir qu’il n’est rien au monde
qui puisse rompre les nœuds dont mon amour est enchaisnée.
Disant cela, ses yeux parurent un peu humides, et Galatée qui ne
luy avoit tenu ce discours, que pour esprouver sa fidelité, le
serrant tout à coup entre ses bras : Celadon, luy dit-elle
en sousriant, vivez content en la possession de cette bergere, je vous
jure que je n’en seray jamais jalouse, et que son contentement sera la
cause du mien. Le Ciel a eu enfin de la pitié pour moy, et a
guery mon ame des blessures que la tromperie d’un faux druide luy avoit
faites : ainsi je pardonne à la fuitte de Lucinde, et aux
complices de la trahison qu’elle me fit ; et pour vous descouvrir le
secret de mon ame le plus particulier, sçachez, Celadon, que
Lindamor a repris la place que son amour avoit acquise dans mon cœur.
Mais afin que vous ne croyez pas que dans ce changement vous perdiez
quelque chose, assurez-vous, berger, que je vous aymeray et estimeray
toute ma vie.
Disant cela, elle l’embrassa, fort estroittement, et Celadon transports
de joye, fit une violence pour se jetter à ses pieds, et luy
baisant la main : Madame, dit-il, c’est à ce coup que je
dois avouer veritablement que je vous suis obligé de la vie,
puis que vous donnez à mon ame la seule chose qui la pouvoit
faire vivre avecque plaisir. A ce mot la Nymphe le reprit par la main
et s’alla joindre au reste de la compagnie.
Bellinde entra dans le jardin presque en mesme temps, et puis Phillis,
à qui Galatée demanda particulierement des nouvelles
d’Astrée et de Diane. Et cette bergere luy ayant respondu
qu’elles reposoient, la Nymphe se tournant vers Celadon : Ainsi,
luy dit-elle assez bas, puissent estre desormais tous les jours de
vostre vie, et soit hay du Ciel, quiconque entreprendra de troubler
vostre repos. A peine Celadon eut le loisir de la remercier de sa bonne
volonté, car en mesme temps elle se mesla parmy les autres ;
mais Phillis qui n’estoit la que pour donner à Silvandre un
contentement qu’il n’attendoit pas, faisoit tout ce qui luy estoit
possible pour l’aborder, sans que personne s’en apperceust. Elle eut
peur toutefois, que si elle se cachoit à Lycidas, cela
resveillast en luy [431/432] cette passion, qui leur avoit autrefois
causé tant de peines ; de softe qu’elle fut enfin contrainte de
luy dire son secret, et cette franchise fut si agreable au berger, que
des l’heure mesme il s’approcha de Silvandre, et feignant de luy
vouloir montrer une fleur pour en apprendre le nom, il le tira un peu
à l’escart, et luy dit assez bas que Phillis avoit quelque chose
à luy dire. Aussi-tost de parterre en parterre ils s’allerent un
peu esloignant, et Phillis, qui s’en prit garde se desroba par une
allée, et les alla rencontrer sous un berceau qui estoit fort
couvert, et qui avoit aux deux costez des pallissades assez fortes,
pour empescher qu’on ne les pust voir. Phillis trouva Silvandre un peu
surpris, car il se souvenoit encore du commandement qu’elle luy avoit
fait une fois de la part de Diane touchant son brasselet, et
s’imaginant qu’elle venoit, peut-estre, pour luy faire un message aussi
fascheux, il en estoit extremement en peine ; mais la bergere qui
recognut sa crainte : Silvandre, luy dit-elle, je suis si
apprisé à vous rendre de mauvais offices que vous estes
en allarme quand vous me voyez ? Mais si vous avez eu autrefois quelque
suject de craindre mon abord, aujourd’huy je vous donneray une grande
occasion de le desirer.
A ce mot, sans luy donner le temps de respondre, elle luy remit la
lettre de Diane, et luy dit : Tenez, Silvandre, voyla qui
recompenses le mal que je vous fis, quand je vous ostay le brasselet de
ma compagne. Aussi-tost le berger la prit et la baisa, puis d’une main,
toute tremblante l’ayant ouverte, il y leut ces mots.
LETTRE
DE DIANE A SILVANDRE
Si vous estes en peine de moy, cher Silvandre,
sçachez que je vis seulement pour ce que vous n’estes pas mort ;
que si vostre curiosité s’estend jusqu’à vouloir
apprendre quelle est ma sante, n’en consuliez point d’autre mire que
vous-mesmes, et par l’estat où vous estes, jugez de celuy
où je suis. On m’a dit que demain Amour doit prononcer quelques
oracles, peut-estre y apprendrons nous quelque chose de ce qui regarde
nos destinies. Cependant aymez vostre conservation pour l’amour de moy,
et croyez que si l’on me deffend d’’estre à Silvandre, pour le
moins, je ne seray jamais a Paris. Vivez donc, et Adieu.
[432/433] Silvandre n’eut pas plustost achevé de lire cette
lettre qu’il la baisa mille fois, et admirant dans son ame l’affection
et la fidelité de cette bergere, il releut encore trois ou
quatre fois la fin du billet, comme s’il eust doute que ses yeux ne
l’eussent deceu, en luy faisant esperer une faveur si peu attendue.
Enfin se tournant du coste de Phillis : Il est vray, luy dit-il,
belle bergere, que le bien que vous m’avez remis, est une satisfaction
assez grande pour celuy qu’autrefois vous me ravistes ; mais si vous
voulez rendre cette faveur toute parfaitte, il reste que vous me
fassiez l’honneur de representer à cette belle maistresse le
ressentiment que j’ay de la pitié qu’elle tesmoigne avoir de mon
amour et de mon mal. Dites luy, chere Phillis, que je vivray aussi
long-temps que sa promesse demeurera inviolable ou qu’il me restera
quelque esperance de la posseder. Que si la santé de son corps
se doit mesurer à celle du mien, elle peut hardiment quitter le
lict, puis que je ne sens aucune incommodité qui m’y appelle.
Phillis se repentit bien alors de n’avoir apporté l’escritoire
dont Diane s’estoit servie, mais s’imaginant que cette belle bergere
adjouteroit assez de foy au rapport qu’elle luy feroit, elle promit
à Silvandre de luy redire fidellement ce qu’il desiroit, et puis
ayant dit adieu à Lycidas, sen alla promptement trouver ses
compagnes, ausquelles ayant fait le recit de ce qui luy estoit
arrivé, et de la joye que Silvandre avoit ressentie à la
lecture de sa lettre, Diane en demeura innniment consolée.
Adamas cependant, Galatée, Rosanire, Celadon, et les autres
s’estoient jettez dans une allée à main gauche, qui les
conduisit insensiblement jusques dans un petit bois, que le Druide
avoit fait enfermer dans le clos de son jardin ; mais à peine y
furent-ils entrez que tout à coup ils ouyrent une voix qui
formoit des cris espouvantables. Adamas qui n’avoit jamais ouy rien de
pareil, fut extremement en peine de sçavoir ce que ce pouvoit
estre, et eut peur, se souvenant des voleurs qui avoient enlevé
Astrée au temps de la rebellion de Polemas, que ce fust encore
quelque bergere, menacée d’un semblable accident. Cela fut cause
qu’il se hasta de courir au lieu, d’où il jugea que partoit
cette voix si estrange ; mais à peine y fut-il arrive avec
Rosanire, Galatée et les autres qui le suivirent au grand pas,
qu’ils apperceurent que c’estoit un homme qui se, desbatoit entre les
bras d’Olicarsis. Cette veue les surprit extremement, d’autant mieux
que cet homme redoublant ses cris et ses gemissements, et Olicarsis
fai-[433/434]sant des efforts si grands qu’il en estoit tout en sueur,
il sembloit qu’ils eussent quelque mauvais dessein l’un contre l’autre,
et qu’Olicarsis plus robuste et plus fort eust desja surmonté la
resistance de son ennemy. Ils s’avancerent donc pour les separer, mais
au mesme temps, cet homme tomba en terre, avec si peu d’apparence de
vie qu’il n’y eut personne en la trouppe qui ne jugeast qu’il fust
mort. Ils recognurent bien-tost que c’estoit le mesme qui estoit venu
avec Olicarsis et Halladin, ce qui fut cause que tous à
l’instant porterent la veue sur le bon vieillard, mais luy, tout esmeu
pour le grand travail qu’il avoit souffert, les regardant de mesme,
sans leur dire une seule parole, porta la main dans sa pochette et en
tira son mouchoir, dont il commença à se seicher le
visage et les cheveux.
Cependant Adamas estoit dans un estonnement incroyable, ne
sçachant que juger d’un accident si nouveau ; et pour en tirer
quelque esclaircissement, il s’addressa à Olicarsis, durant que
les autres s’approcherent de celuy qui estoit tombé, pour voir
s’il seroit encore en estat d’estre secouru. Mais tout à coup
Olicarsis haussant la voix, et s’estant un peu remis : Belles
bergeres, leur dit-il (car pour telles prenoit-il Rosanire,
Galatée, Dorinde, Daphnide, Madonte, Sylvie, et les autres) ne
vous estonnez pas de voir ce bon homme reduit en l’estat où il
est ; c’est un accident qui luy est assez ordinaire, et qui n’est pas
moins merveilleux que la cause d’où il precede. Chacun alors
tesmoigna un extreme desir d’en apprendre quelque chose, et mesme
Galatée ne put s’empescher de faire cognoistre sa
curiosité ; dequoy Olicarsis s’estant apperceu : Je
sçay bien, continua-t’il, que je ne sçaurdis vous en
faire le discours sans vous ennuyer, mais je ne laisseray pas de vous
en entretenir, puis que vous me faites paroistre de le desirer, et
qu’aussi-bien il nous en donnera assez de loisir, car il sera pres de
deux heures dans l’assoupissement où vous le voyez. Rosanire
l’en ayant de nouveau fait prier par Adamas, tous ensemble s’assirent
en rond asses pres de là, et Olicarsis voyant que toute la
compagnie estoit en silence, prit la parole de cette sorte.
[434/435]
HISTOIRE
D’OLICARSIS ET D’AZAHYDE
Ce matin, quand cette bergere nous est venu interrompre (il
entendoit parler de Phillis), j’estois sur le poinct de vous raconter
une partie des choses qui sont arrivées, tant en l’Empire
d’Orient qu’en celuy d’Occident, depuis qu’Ursace, Eudoxe, Olimbre et
Placidie eurent esté recompensez des peines qu’Amour leur avoit
fait souffrir. Et parce qu’il est en quelque sorte necessaire que je
vous les die, pour vous faire admirer la fatalité qui m’a
conduit icy, je reprendray mon discours où je le laissay, apres
vous avoir suppliez de m’excuser si par une narration, peut-estre trop
longue, j’importune vos oreilles et vostre patience.
Je vous diray donc, que l’affection que j’avois tesmoigné
à la sage Eudoxe, durant sa captivité aupres de Genseric,
m’acquit une si grande part en l’amitié d’Ursace et d’Olimbre,
que depuis nous avons pu dire n’avoir jamais esté qu’une mesme
chose. Cela fut cause que, lors qu’ils partirent, ils supplierent le
Roy de permettre que je fisse le voyage avec eux, et leur dessein
estoit de me donner à Marcian, s’imaginans que ce sage Empereur
seroit capable de quelque affection pour moy, quand il m’auroit une
fois cogneu. Mais Genseric qui peut-estre s’en douta, ou qui eut peur,
que le souvenir de ma prison me portast à quelque ressentiment
contre luy, ne m’en voulut jamais donner le conge, au contraire, se
figurant que les honneurs et les richesses estoient le plus puissant
charme dont il se pust servir pour me retenir aupres de sa personne, il
commença deslors à me donner un employ bien importun,
puis qu’il me divertissoit de mes estudes, mais bien glorieux, puis que
c’estoit aux plus belles charges qui fussent dans ses Estats.
L’intelligence d’Ursace, d’Olimbre et de moy ne mourut pas pourtant
dans les rigueurs de nostre separation, mais comme si l’absence eust
esté un moyen pour la rendre plus forte et plus estroitte, il
est assuré qu’elle s’accreut durant nostre esloignement. Nous
prismes donc un soing extreme de nous envoyer de nos nouyelles les uns
aux autres, et de cette sorte, comme je leur rendois compte de toutes
mes occupations, je perise qu’ils m’escrivoient mesme jusqu’à
leurs moindres pensées. Ainsi j’appris leur retour aupres de
Marcian, les caresses que cet Empereur leur [435/436] fit, leur
mariage, et enfin la plus grande partie de ce que j’ay à vous
dire en la suitte de ce discours.
Vous sçaurez donc que Marcian ne fut pas arrivé à
la septiesme année de son Empire, que, comme c’est le propre de
la vertu de faire beaucoup de jaloux et d’envieux, le merite de ce sage
Empereur fit naistre ces deux passions dans l’ame d’Ardabure et
d’Aspar, qui ayants un party assez fort dans Constantinople, crurent,
que pour parvenir à l’Empire, il ne falloit qu’en avoir
osté la coronne à Marcian. Ils commencerent donc à
faire de secrettes menées contre luy, et recognoissans bien, que
sa vie leur seroit un long obstacle (Dieux ! que ne fait
entreprendre rambition de regner ?) ils userent de tant d’artifices,
qu’enfin leur trahison ayant trouvé des complices, ils le firent
empoisonner.
Jugez, je vous supplie, si sa mort toucha Ursace et Olimbre, et combien
vivement ils la ressentirent, puis qu’ils luy devoient la plus grande
partie de leur contentement. Cette obligation fut cause, que
soupçonnants en quelque sorte les autheurs d’un si honteux
parricide, ils s’opposerent genereusement à leurs desseins, et
firent si bien, qu’Ardabure et Aspar ayans esté deboutez de
leurs pretentions, on esleut pour Empereur un grand personnage Grec,
nomme Leon, et ne en la ville de Bessique. Il est vray, que comme leur
party estoit extremement fort, ils ne consenfirent à cette
eslection que sous condition, que l’on remettroit dans quelque temps
à Aspar les resnes de l’Empire. Leon ne fit nulle
difficulté de la recevoir, pour s’accommoder au temps, mais il
leur fit recognoistre bien-tost : apres, que quand il avoit
coilsenty à cela, il n’avoit pas moins promis que l’impossible.
Cependant Leon, parmy la joye qu’il eut de se voir sousmis l’Empire d’Orient, ne perdit pas la
memoire de ce qu’Ursace et Olimbre avoienf fait en sa faveur ; et
sçachant bien que l’affection que Marcian avoit eue pour eux
estoit extreme, il creut qu’il estoit juste qu’il y succedast aussi
bien qu’à ses coronnes ; leur en ayant done donné tous
les tesmoignages qu’il put, il les pria de continuer en l’amitié
qu’ils luy avoient desja fait paroistre, leur jurant qu’en toutes les
occasions qui se presenteroient pour faire quelque chose pour eux, il
les prefereroit à toute autre sorte de personnes.
Voyla donc Leon pour quelque temps paisible en Orient, mais nous ne
fusmes pas de mesme en Affrique, car Maioranus qui avoit succedé
à Maxime en l’Empire d’Occident, pour retirer la [436/437]
Sicile d’entre les mains de Genseric qui s’en estoit rendu maistre, fit
des efforts dignes de son courage ; et sur le dessein, disoit-on, de
nous venir brusler dans nos maisons, il fut miserablement assassine par
les mesmes soldats qui l’avoient esleu. Sa mort qui fit cognoistre
à tout le monde combien peu durent les faveurs de la fortune,
nous mit en quelque sorte de repos, et fut cause que Genseric resveilla
son premier courage et ses desseins, et qu’ayant dressé une
puissante armée, il se mit en estat de resister à tous
les hommes, quand il les eust eus pour ennemis. Et certes ses
preparatifs ne luy furent pas inutiles, car aussi-tost apres la mort de
Maioranus, Severian qui luy succeda, se disposa de suivre les desseins
de son predecesseur ; mais ayant sceu l’estat de nos forces, il changea
bien-tost d’opinion, et tourna ses armes contre les Alains, qu’il
desfit pres de Bergame, et y tua leur Roy Berigus. Il est vray que
peut-estre cette victoire luy eust enflé le courage, et l’eust
porté à faire quelque nouvelle entreprise contre nous,
mais sa mort qui fut presque aussi prompte que celle de son devancier,
bien qu’elle ne fust pas si violente, estouffa d’un mesme coup ses
desseins et les esperances de Rome.
Durant ce temps-là Genseric, comme je vous ay desja dit, avoit
mis sur mer une tresbelle et tres-grande armée, de sorte que
pour ne la laisser pas inutile, il resolut de voir Rome une seconde
fois, alleché comme je croy, du souvenir de ses premieres
despouilles. Son dessein ne fut pas si secret, que l’Empereur Leon n’en
fut adverti, qui, pour ne laisser pas perir l’Italie dans le desordre
où elle estoit alors, envoya Anthemius pour la defendre de
l’invasion des Vandales. Mais Genseric qui sceut bien-tost qu’il estoit
moleste en son avenement, par les pretentions d’un certain Gervandus
qui depuis fut exilé, se hasta de partir, et ayant fait
Thrasimond Lieutenant general de son armée, laissa son autre
fils dans Carthage, avec une tres-expresse defence d’ordonner de chose
quelconque sans me l’avoir auparavant cornmuniquée, et en avoir
receu mon advis.
Je demeuray donc par ce moyen en Affrique, où si j’eusse eu
quelque pernicieuse intention, je ne manquois pas de moyens pour
l’executer, mais ayant de tout temps hay les mauvaises actions, j’eusse
mieux aymé mourir que commettre celles, dont je craignois au
commencement que le Roy me soupçonnast ; outre cela j’aymois
extremement Thrasimond et le jeune Prince, aupres duquel j’estois
resté comme Gouverneur, si bien que l’in-[437/438]terest de
cette affection eust esté capable de me faire oublier de bien
plus grandes injures, quand je les eusse receues de leur pere.
Genseric donc s’embarqua, flatte de tant d’esperances, qu’il sembloit
que son voyage ne luy promettoit pas moins que la conqueste de tout le
monde ; mais combien sont trompeuses les pretentions des humains !
Un seul jour vid peril tout ce grand esclat, et tout cet appareil de
guerre ; car Leon qui craignoit qu’Anthemius ne fust pas assez fort
pour resister à une puissance si redoutable, se hasta de luy
envoyer du secours sous la conduitte d’un nommé Basiliscus, qui,
s’estant joint à luy, soubs la faveur de ses dieux et du vent,
desfit Genseric, le battit et le chassa si rudement, qu’il le
contraignit de se retirer dans Carthage, avec autant de honte et
d’infamie que son ambition luy avoit auparavant promis de gloire et
d’honneur. En fort peu de temps ce Basiliscus se rendit maistre de la
Sicile, et regaigna tout ce que les conquestes de Genseric avoient ravi
à la puissance Romaine, mais ne se pouvant contenter des
trophées qu’il avoit desja remportez, cependant qu’Anthemius
retourna à Rome, il fit dessein de subjuguer l’Affrique, et de
ne laisser de tene à Genseric que ce qu’il luy en falloit pour
son tombeau.
Cette resolution mit Genseric dans une confusion que je ne
sçaurois vous representée il voyoit ses armes
dissipées, Basiliscus triomphant, la Sicile perdue, les Vandales
ruinez, et l’Affrique espouvantée, de sorte que, ne
sçachant de quelle façon arrester le cours des victoires
de son ennerny, un jour qu’il me fit l’honneur de me communiquer le
trouble ou le mettoient tant de pertes et d’infortunes, je lui dis
librement, que s’il ne croyoit pas que la force le pust guarentir des
armes de Basiliscus ; j’estois d’advis qu’on recourust à
l’artifice, et qu’il n’y avoit point de plus favorable expedient pour
l’arrester, que de le corrompre par des presents et des promesses ; que
quand il auroit employe à cela tout ce dequoy il s’estoit
prevalu au sac de Rome, il auroit encor cet advantage de n’y avoir rien
mis du sien, et d’avoir au moins conservé sa vie et son Estat.
Cette proposition luy plust, et s’imaginant que je ne manquerois
peut-estre pas d’esprit pour la faire reussir, il me donna charge
d’aller où estoit Basiliscus, et me remit un pouvoir bien ample,
de mesnager cette negociation comme bon me sembleroit. Je partis done
pour cela, et treuvay que Basiliscus s’estoit desja extremement
avancé.
Mais, sans que je m’amuse à vous redire icy tous les discourse
[438/439] dont je me servis pour le vaincre, ce sera assez que vous
sçachiez qu’apres que je luy eus represents que ce n’estoit pas
fait prudemment de desesperer son ennemy, que la plus grande gloire
qu’il pouvoit esperer, estoit celle d’avoir acquis par sa valeur, tout
ce que l’Italie avoit perdu, que Genseric s’offroit de le rendre, et de
luy donner en propre les plus belles et les plus riches despouilles
qu’il avoit tirées de Rome ; cet esprit, avare sans doute de son
naturel, se laissa gagner, soubs promesse toutefois que je luy fis de
tenir ce procede si secret, qu’il ne pourroit jamais venir à la
cognoissance de personne.
Ainsi je donnay en quelque sorte la paix à l’Affrique et le
repos à Genseric, qui n’eut pas plustost observé les
conditions de ce traitte secret, que Basiliscus, soupçonne,
comme je croy, car il est impossible que telles actions demeurent
longuement cachées, fut commandé par Leorn de retoumer
à Constantinople. Cet Empereur n’avoit jamais voulu esloigner de
soy Ursace ny Olimbre, pource que se fiant en leur courage et en leur
affection, et d’ailleurs redoutant les menées d’Ardabure et
d’Aspar, il estoit bien aise d’avoir sur qui appuyer ses esperances, et
de qui se servir en sa necessité. Mais à ce coup que la
malice de ces deux capitaines avoit fait un nouveau party, dont Ursace
et Olimbre apres plusieurs combats, n’avoient encore pu triompher, il
fut contraint d’envoyer querir Basiliscus, comme ayant les seules
forces qui le pouvoient desormais assurer en la possession de l’Empire.
Basiliscus ne fut donc pas plustost mandé, qu’Ursace s’adressant
à Olimbre, luy representa la honte que ce leur seroit de n’avoir
pu rendre ce service à Leon, et qu’il valloit bien mieux perir
soubs un dernier effort, qu’attendre qu’un autre leur vint oster la
gloire d’avoir mis l’Orient en paix ; à quoy Olimbre, de qui le
courage ne respire qu’apres les grandes actions, ayant respondu qu’il
estoit tout prest de se perdre pour eviter ce blasme, un jour ils
assemblerent tout ce qui pouvoit rendre leur party plus fort, et
chargerent Ardabure et Aspar si furieusement, qu’apres un long combat,
où leur sang fut la moindre marque de leur courage, ils les
firent enfin prisonniers, et les mirent à la mercy de Leon, qui
pour estourfer avec eux la crainte de leur rebellion, les fit mourir
publiquement.
Ces choses estoient en cet estat, cependant qu’Anthemius esprouva
jusqu’où peuvent aller la perfidie et l’ingratitude d’un homme ;
car Rithimer, Goth de nation, que Severian avoit fait [439/440] Citoyen
Romain et Lieutenant de son armée, et à qui depuis,
Anthemius avoit fait espouser sa propre fille, s’esleva contre luy, et
oublieux de tous les bienfaits qu’il avoit receus de ce beau-pere, fit
dessein de le démettre de l’Empire et de s’en usurper la
couronne et l’authorité. Anthemius, plus affligé de son
mauvais naturel que de ses pretentions, s’opposa genereusement à
ses entreprises, et n’eut pas plustost adverty Leon de l’ingratitude de
Rithimer, que cet Empereur luy despecha Olimbre, pour le delivrer des
oppressions de ce parent ennerny. Mais comme les arrests du destin sont
inevitables, quelque accident retarda le voyage d’Olimbre, et fut cause
qu’il n’arriva qu’à Ravenne, lors que Rithimer ayant
violé une paix qu’il n’avoit contractée avecque Anthemius
que pour,avoir plus de commodité de le trahir, se sousleva de
nouveau, defit Belemir qui estoit venu au secours d’Anthemius, entra
dans Rome, pilla les maisons, saccagea les plus superbes palais, brusla
les temples, et fit miserablement mourir celuy qui n’avoit jamais
cessé de luy faire du bien. Cette violence faillit à
faire mourir de regret Olimbre, d’autant mieux qu’il s’imagina qu’il
eust pu l’empescher s’il fust arrivé à Rome ; mais elle
irrita bien davantage les dieux, qui ne voulants laisser impunie une
meschanceté si noire et une si lasche trahison, ne le laisserent
pas presque regner, mais permirent qu’il mourust de la mort la plus
violente et la plus enragée qu’on ait jamais racontée
parmy les hommes.
Olimbre incontinent apres, fut declaré Empereur, et appelle
à Rome comme runique esperance de cet Estat desole ; dequoy la
nouvelle fut bien-tost portée à Carthage, ou Genseric et
Thrasimond en receurent tant de contentement à cause de
l’affection qu’ils luy avoient tousjours fait paroistre, qu’ils firent
dessein de luy en donner quelque tesmoignage particulier. Pour moy,
j’avoue que la joye que j’en ressentis ne pent estre imaginée,
et parmy l’excez de ce plaisir, je pensay milie fois à ce que
luy avoit predit cet astrologue (qui estoit qu’il ne mourroit jamais
que, fait Empereur, il n’eust commandé à l’Empire
d’Occident), ne pouvant comprendre comme il estoit possible sans
miracle, qu’un homme eust une si parfaitte cognoissance de l’avenir.
Enfin apres avoir longuement pensé à cela, j’esprouvay ce
proverbe estre veritable, qui dit que, comme les malheursont tousjours
quelque autre malheur en suitte, de mesme pen souvent un bonheur va
sans estre accompagné, car Genseric, qui, comme je viens de vous
dire, [440/441] avoit resolu de faire voir quelle estoit la joye qu’il
ressentoit de l’avancement et de la fortune d’Olimbre, voulut joindre
au contentement que cette nouvelle me donna, celuy d’en estre tesmoing.
Il me commanda donc de me tenir prest pour faire ce voyage, et moy qui
nageois dans le plaisir que cette rencontre me promettoit, esperant que
peut-estre en mesme temps il auroit fait venir Placidie à Rome
et qu’Eudoxe et Ursace s’y pourroient rencontrer aussi, dans deux jours
je mis si bon ordre à mes affaires, que je fus tout prest de
partir.
Genseric fit armer un vaisseau tout expres pour moy, dans lequel il fit
mettre quelques gens de guerre et me chargea de tant de riches,
presents pour Olimbre que je puis jurer avecque verité, n’avoir
jamais veu tant de raretez ensemble. Ainsi apres qu’on eut fait un
sacrifice en ma faveur, et que Genseric Thrasimond et son frere meurent
remis à la garde de nos dieux, on leva l’anchre, et nos
mathelots, chantants des hymnes en l’honneur de Neptune, peu à
peu nous perdismes la veue de Carthage, qui sembla s’esloigner de
nostre vaisseau. Quelques marchands qui trafiquoient en Italie se
joignirent à nous, et comme nous avions le vent aussi favorable
qu’il estoit possible de le desirer, il n’estoit personne qui
n’esperast bien de la fin de nostre voyage, puisque le commencement en
estoit si heureux.
Nous fusmes ainsi quelques jours sans qu’un seul empeschement
s’opposast à la diligence que nous voulions faire, mais comme si
nostre bonheur eust irrité les deitez de la mer, qui vivent dans
une inconstance perpetuelle, nous espreuvasmes bien-tost qu’il n’y
à pas grand espace entre la prosperité et le malheur. En
effet une mesme heure vid changer les petites ondes, dont l’eau se
frisoit en de grandes bosses qui faisoient des montagnes liquides sur
cet humide element, et qui se perdants les unes soubs les autres
sembloient se pousser seulement pour donner un plus rude coup contre
nos vaisseaux. Le vent qui nous favorisoit renforça ses
haleines, et au lieu d’enfler nos voiles à petites
bouffées, comme il faisoit auparavant, il se despita de les voir
occupées par d’autres vents contraires, de sorte que,
commençants entr’eux une guerre, dont il sembloit que nous
estions la matiere et le prix, nous nous vismes tout à coup
servir de butte à l’insolence des orages. Toutefois ce ne furent
pas la nos plus puissants ennemis, l’air qui se courrouga en mesme
temps nous osta tout à fait la lumiere, et nous fit bien-tost
remarquer combien nostre mal s’estoit accreu [441/442] par les
tenebres. Plusieurs coups de foudre mirent le feu dans quelques uns de
nos vaisseaux, que nous vismes brusler au milieu des ondes, sans qu’il
nous fust possible d’en sauver un seul homme, car ceux qui pensoient
iviter les flames estoient incontinent ensevelis et estouffez soubs les
eaux. Dans cette confusion les pilotes s’abandonnerent à la
mercy des vagues, et les matelots n’esperants plus de salut qu’en leurs
prieres laisserent briser et mats et cordages à la violence des
vents et des flots.
Pour moy j’avoue que dans ce peril, la mort ne se presenta jamais
à moy avec un visage effroyable, je ressentis seulement un
extreme desplaisir dequoy mes jours devoient finir, devant que j’eusse
jouy du bien que me promettoit la presence d’Olimbre. Cette tempeste
dura huict jours entiers, durant lesquels, je puis dire que nous
n’eusmes presque jamais de jour. Tantost nous fusmes jettez en un
climat, tantost en l’autre, et sembloit que ce fust seulement pour
choisir mieux le lieu de nostre naufrage, car par tout nous
rencontrions le mesme peril. Enfin le vaisseau où j’estois,
comme plus grand et plus fort que les autres, ayant esté le
dernier à peril, vint heurter contre des escueils qui sent aux
costes des Massiliens, et comme si Neptune l’eust demandé pour
la derniere victime qui devoit appaiser sa fureur, au mesme temps qu’il
se fut entr’ouvert, et qu’il commença de couler à fonds,
l’air s’esclaircit, les orages cesserent, et la mer se calma. Ceux que
la peur n’avoit pas tuez perirent, comme je croy, avecque le vaisseau ;
et moy qui voulois disputer ma vie jusqu’à l’extremité,
je pris un petit coffre où j’avois enfermé quelques
onguents et quelques essences, pour en assisted ceux qui en auroient
besoing, et avec luy me jettay dans l’eau. Mon dessein estoit de nager
autant que mes forces me le pourroient permettre, m’assurant que je
prolongerois tousjours ma vie de deux ou trois heures, et que
peut-estre durant ce temps-là, les dieux m’envoyeroient quelque
secours. Ainsi, quelquefois soustenu sur mon petit coffre, que le bois
empeschoit de couler à fonds, et quelquefois m’aydant de mon
experience à nager, j’apperceus que je n’estois pas beaucoup
esloigné du rocher, contre lequel mon vaisseau avoit fait
naufrage. Je pris donc en cet instant un nouveau courage et de
nouvelles forces, et fis tant qu’avec l’assistance du Ciel (qui, comme
je croy, ne m’abandonna jamais en cette necessité) j’arrvay ou
je desirois. Je ne fus pas plustost sorty de l’eau, que lassé du
grand effort que j’avois fait, et me sentant tout mouillé, je me
dépouillay, et puis me cou-[442/443]chay de mon long aupres de
mes habits, que je ne voulus reprendre, qu’apres que le soleil les eust
seichez. De là j’achevay de voir ensevelir dans la mer les
reliques de nostre naufrage, et apres avoir un peu resve sur le
mal-heur qui avoit tant fait perdre d’hommes et de biens, je vins tout
à coup à considerer que mon sort n’estoit guiere plus
favorable, puis que je voyois bien que la vie qui m’estoit
restée ne pouvoit pas estre conservée longuement sur ce
rocher aussi nud que moy, et incapable de me donner un remede contre la
faim que je ne pouvois esviter.
Toutefois, esperant tousjours en la bonté du Ciel, de qui la
colere estoit entierement appaisée, je combattis contre ce
monstre tout le reste du jour et toute la nuict, et le lendemain, quand
je sentis que mon cœur commençoit à deffaillir à
faute de nourriture, je me resolus d’user des essences, dont en partant
de Carthage j’avois fait une assez bonne provision ; je portay donc la
main sur mon petit coffre, sans me souvenir qu’en me deschargeant de ce
que je pouvois avoir de plus incommode, j’en avois jetté la clef
dans la mer. Cela fut cause qu’aussitost que je vis qu’il m’estoit
impossible de l’ouvrir, je fis dessein de le rompre, mais je ne l’eus
pas plustost levé de ma hauteur pour le laisser tomber contre le
rocher que je vins à penser que de la force du coup, les phioles
où elles estoient enfermées se romproient
infailliblement, et que par ce moyen tout estant respandu, je n’en
retirerois pas le secours que je m’estois promis. Sur cette
pensée je remis le coffre à mes pieds, et ayant hausse
les yeux au ciel pour luy demander quelque assistance, j’apperceus un
vaisseau qui venoit à pleines voiles, et qui pour estre trop
bien equippé, ne montroit pas d’avoir esté en mer au
temps de l’orage que j’avois souffert. Aussi-tost je mis à crier
le plus haut que je pus, mais je recognus bien-tost que ma voix se
perdoit inutilement, et qu’il estoit impossible qu’elle pust parvenir
jusques là. Cela fut cause que m’estant despouillé de ma
chemise, je la pris par l’une des manches, et jettay le reste en l’air,
m’en servant comme d’un estendart, ce que je n’eus pas fait durant un
quart d’heure ou environ, que je vis destacher du vaisseau un petit
brigantin, et peu à peu s’approcher de moy à force de
rames, sans estre charge que de quatre ou cinq hommes seulement.
Dieu sçait quelle fut ma joye en cet instant ! Je vous jure
qu’il me seroit impossible de la depeindre, tant y a que je me hastay
de m’habiller, et que dans la crainte que quelque nouveau mal-heur
[443/444] esloignast de moy le secours qui me sembloit si proche, je
m’imaginay cent fois que ceux qui estoient aux avirons ne voguoient pas
avec toute la force qu’ils eussent pu ; pourtant en moins de demy-heure
ils approcherent le rocher où j’estois, et à peine leur
eus-je donné le temps d’aborder, que je m’eslancay d’un grand
saut jusques dans le batteau, sans me souvenir du coffre, qui estoit
alors toute ma fortune, et la seule relique que j’avois pu guarentir de
l’injure de l’eau. Neantmoins apres que mon esprit se fut un peu remis
parmy l’excez de cette joye, ma memoire me representa combien estoient
importantes les choses que j’avois enfermées dedans, et pour
cela ayant supplie ceux qui avoient pris le soing de mon salut, de
joindre cette obligation à celle que je leur avois de ma vie,
ils ne firent nulle difficulté de revenir encore à cette
rocher, et de me donner le contentement d’emporter mon thresor avecque
moy. Nous ne fusmes pas long-temps sans arriver an vaisseau qui m’avoit
envoyé ce secours, où je fus receu de chascun avec tant
de demonstrations de joye qu’ils firent bien paroistre que la vie d’un
homme ne leur estoit pas en petite consideration. Les uns me donnerent
du biscuit et du vin, les autres de quelques viandes qu’ils avoient
salées, et ainsi charitablement ils pourveurent à
l’extreme necessité que j’avois de manger. Apres cela ils me
firent raconter les particularitez de mon naufrage, qu’ils ecouterent
avec estonnement, et quelque temps apres, la nuict nous surprit, qui
appella tout le monde au repos.
Ainsi, cependant que chascun se preparoit au sommeil, deux de ceux qui
m’avoient secouru, s’approcherent de moy, et me convierent de m’aller
reposer sur un mattelas qu’ils avoient fait mettre dans le vaisseau. Je
n’osay leur refuser ce contentement, me semblant qu’il y eust de la
honte pour moy de leur desobeyr, apres le bien-fait que j’en avois
receu ; de cette sorte je consentis à tout ce qu’ils voulurent,
et des que nous fusmes tous trois assis, le premier qui parla me dit
tant de choses de la joye qu’il avoit de m’avoir rendu ce service,
qu’apres mille remerciements, je fus curieux d’apprendre son nom, il me
respondit qu’il se nommoit Palemon,et qu’il estoit Segusien. Alors me
remettant en memoire ce que j’avois ouy raconter des avantures
d’Ursace, et me souvenant qu’un homme du mesme pays, et ce me sembloit
du mesme nom, l’avoit autrefois empesché de se tuer, je luy
demanday incontinent si ce n’estoit point luy, qui en Italie avoit
donné ce favorable secours à ce chevalier. Il me dit
aussi-tost que non [444/445] qu’il estoit bien vray qu’un Segusien
avoit retiré Ursace des bras de la mort, mais qu’il se nommoit
Celadon, et non pas Palemon. Alors me panchant un peu contre luy :
Quoy que c’en soit, luy dis-je, vostre secours m’apprend que les dieux
sont bien amis de vostre patrie, puis qu’ils y font naistre des hommes
si charitables et si necessaires ; et ne doutez pas que cette derniere
action que vous avez faitte en ma faveur, ne treuve dans le Ciel une
recompense bien grande. Puis en l’embrassant : Pour le moins,
adjoustay-je, vous devez estre assuré, que si je puis, Olicarsis
n’en sera jamais ingrat.
A ce nom d’Olicarsis, celuy qui estoit à l’autre costé de
moy, et qui peut-estre commençoit de sommeiller, s’esveilla
comme en sursaut, et se tournant tout à fait à moy, me
demanda si je n’avois pas nommé Olicarsis, et ce que j’en avois
dit. Je luy respondit alors qu’il estoit vray que je l’avois
nommé, et que ç’avoit esté en assurant Palemon,
que je recognoistrois en toutes sortes d’occasions, le bon office qu’il
m’avoit rendu : Vous portez-là, me dit-il incontinent, le
nom d’un homme, de qui l’estime est bien grande dans le monde, et soubs
la faveur duquel vous ne manquerez pas, d’amis en quelque lieu que vous
puissiez aller. Je respondis à cela le plus honnestement qu’il
me fut possible, mais sans que je vous raconte ce que la bonne opinion
qu’il avoit de moy, luy fit dire à mon advantage, je vous diray
seulement qu’en moins de rien, je fus recognu pour celuy qu’ils
cherchoient et qu’apres avoir receu la lettre de Damon, leur ayant dit
que j’avois dequoy satisfaire au desir qui leur avoit fait entreprendre
ce voyage, je-les remplis de tant de contentement, qu’à peine
purent-ils dormir de toute la nuict. Ils sceurent que mon dessein
estoit d’aller à Rome pour visiter Olimbre, si bien que m’ayant
propose qu’il ne me seroit pas difficile de faire le voyage par terre,
et que si je voulois voir Damon et le Forests, je ne me destournerois
que de trois ou quatre journées, je treuvay bon qu’on nous mist
en terre, ce qu’on fit sur la pointe du jour.
Deslors ils me parlerent de guerir Celidée, et me firent voir
les petits bastons ensanglantez, mais la croyance que j’avois de
pouvoir panser bien tost les blessures mesmes, fut cause que je les
priay de remettre cette guerison jusqu’à ce que nous fussions
icy. Ils ne m’en presserent donc plus, mais ayants sceu que j’avois
envie de voir la ville des Massiliens, à cause que c’estoit
là, qu’Ursace et Olimbre avoient demande le poison, ils y
vindrent [445/446] avecque moy, et de la passants dans le pays des
Allobroges, nous vismes Vallence, où la beauté du lieu
nous ayant conviez de sejourner un jour, outre quantité de
merveilles, nous fusmes curieux de voir le tombeau de Tullia fille de
Ciceron, qu’une voute fort longue et assez haute, conserve contre le
debris d’une colline qui en est proche, et ou l’on dit qu’un de ses
amants versa tant de larmes, qu’Amour en fit une fontaine, qui depuis
n’a jamais pu tarir. De là nous laissasmes à main gauche
un superbe Chasteau, qu’on nous dit que Turnus avoit fait bastir, puis
suivants contre mont le Rhosne, la nuict nous surprit à trois
lieues pres de Vienne. Nous fusmes donc contraints de ne passer pas
plus outre, à cause qu’il nous eust fallu traverser un grand
bois, et fort dangereux, et particulierement alors, que l’armée
des Francs ayant esté congediée, plusieurs solduriers
attendoient les hommes sur les passages, et les voloient ou les
assassinoient.
Mais combien il est difficile d’eviter ce que les Destins ont
resolu ! Le lendemain estants partis de fort bon matin, nous
n’eusmes pas fait environ un quart de lieue, que nous fusmes rencontrez
par douze ou quinze de ces voleurs. D’abord ils se rangerent en haye,
et feignirent au commencement de nous demander l’aumosne, mais à
peine eusmes-nous le temps de leur tesmoigner que nous avions envie de
leur donner quelque chose, que trois des plus grands saisirent la bride
de nos chevaux, et les autres se jettants à corps perdu sur
nous, nous traisnerent en terre. Halladin fit bien toute la resistance
qu’il put, et Palemon aussi, qui ayant mis assez promptement la main
à l’espée, ne vid pas plustost prendre les resnes de son
cheval, qu’il en deschargea un si grand coup sur la main de celuy qui
s’en estoit saisy, qu’il la luy coupa entierement. Mais comme il nous
estoit impossible de resister à tant d’hommes et mesme qui
estoient armez avantageusement, à cause qu’outre leurs
espées, ils portoient chascun un grand poignard, dont la
coquille estoit capable de leur couvrir la moitié du corps,
cette resistance ne fit que les irriter, en sorte qu’ils resolurent de
nous faire tous mourir.
Ils nous emmenerent donc sur la main gauche dans le plus espais du
bois, ou nous ayants despouillez, sans nous laisser seulement nos
chemises, ils nous attacherent les bras derriere le dos, et nous
lierent chascun à un arbre, avec le licol de nos chevaux. La
Palemon ressentit le premier les traits de leur barbarie, car celuy
à qui il avoit couppé la main estant dans une extreme
impatience de se [446/447] vanger, ne le vid pas plustost
attaché que s’approchant de luy : Cette-cy, dit-il, luy
monstrant la main droitte, te punira de l’outrage que tu as fait a sa
sœur. Disant cela (bons-dieux ! que ce souvenir m’estonne !)
il luy plongea cinq ou six fois son poignard dans le corps. Il estoit
attaché si pres de moy, que je pus voir quand ses yeux me dirent
le dernier adieu, car la parolle (qui nous estoit interditte, à
cause que de peur que nous criassions, on nous avait mis un mouchoir
devant la bouche) ne nous put jamais servir en cette occasion. Et moy
qui croyois que sa mort ne devan ceroit la mienne que d’un moment,
j’avoue que je luy respondis aussi des yeux, et qu’en cet instant je
taschay de disposer mon ame à le suivre sans regret. Mais je ne
sçay si mon aage retenoit ces voleurs dans quelque respect, ou
si dans le dessein de me faire mourir le dernier, ils avoient resolu de
rendre mon trespas plus sensible, tant y a que je vis qu’à peine
Palemon avoit rendu le dernier souspir, qu’ils se tournerent du
costé d’Halladin, et comme ils estoient sur le poinct de luy
faire sentir la fureur de leurs amies, tout a coup l’un d’entr’eux, qui
sembloit avoir quelque authorité particuliere, et qui avoit eu
le loisir de le considerer attentivement, fit signe à ses
compagnons qu’ils attendissent, et qu’il avoit quelque chose à
luy demander.
A ce commandement, ils s’arresterent, et cet homme s’estant un peu
davantage approche d’Halladin, pour luy oster le mouchoir qu’il avoit
devant la bouche, luy demanda d’où il estoit party ce mesme
jour : De Rossillon, luy respondit-il. – Et qu’avez-vous fait
devant que partir ? reprit cet homme. – Jay esté, luy dit
Halladin au Temple. – Et personne n’a-t’il parle à vous ?
continua cet homme. Halladin alors, y ayant un peu pensé :
Non, repliqua-t’il, si ce n’est un jeune soldurier, qui m’a dit avoir
esté à la prise de Calais, et qui n’ayant pas des
commoditez pour se retireren sa maison, estoit contraint d’implorer la
charité des honnestes gens. – Luy avez-vous donne quelque chose
? adjousta cet homme. – Je luy ay donne, respondit Halladin, une petite
piece d’argent, qui estoit la seule monnoye que j’avois alors sur moy.
– Ce bien-fait, reprit incontinent cet homme, sera cause de ma mort ou
de ta vie. Disant cela, il retourna à ses compagnons, et les
persuada si bien, qu’enfin il obtint la vie de cet escuyer ; il est
vray que de peur qu’il les accusast, ou qu’il les recognust, ils luy
boucherent aussitost les yeux, et l’ayant destaché de l’arbre,
le mirent sur son cheval, le visage tourne contre la crouppe
[447/448]les braz liez derriere le dos, et les jambes attachées
soubs le ventre du cheval. En cette posture ils luy donnerent les
champs, non pas sans faire de grands esclats de rire. Et cependant que
trois ou quatre s’amusoient à chercher dans les habits qu’ils
m’avoient ostez la clef du petit coffre qui estoit encore
attaché sur mon cheval, les autres s’en vindrent à moy
pour m’esgorger ; mais à peine furent-ils à trois ou
quatre pas de l’abre ou j’estois garrotté, que nous ouysmes de
grands cris, comme d’une personne espouvantée. Aussi-tost la
frayeur les saisit, et ne sçachants ce que ce pouvoit estre, la
crainte d’estre pris fit qu’ils ne songerent plus qu’à la
fuitte. Ils se sauverent donc en la plus grande haste qu’ils purent,
d’autant mieux que les cris que nous avions ouys redoubloient tousjours
plus fort, et que la voix s’approchant et se rendant à chaque
moment plus haute, ils crurent que ce pouvoit bien estre Halladin, qui
amenoit quelqu’un pour les surprendre au mesme lieu où ce
meschant acte avoit esté commis.
Ainsi à peine les eus-je perdus de veue, que tournant l’œil du
costé d’où venoit cette voix si effroyable, je vis
à travers les arbres un homme seul, à qui la frayeur
rendoit les yeux esgarez et farouches ; il tenoit quelquefois les mains
jointes ensemble, quelquefois il les portoit à ses cheveux,
comme pour se les arracher, d’autrefois il se mettoit à genoux,
comme un homme qui demande misericorde, puis s’estant relevé, il
couroit dix ou douze pas avec une vitesse incroyable, mais tousjours
criant et plaignant, avec un ton de voix qui faisoit bien paroistre la
violence de sa fureur. Il ne fut pas plustost aupres de moy que je
voulus parler, pour le supplier de me retirer de la peine où
j’estois, mais, outre que le mouchoir que j’avois devant la bouche me
le deffendoit absolument, je pris garde qu’en cet instant il tomba en
terre sans force et sans sentiment. D’abord je creus qu’il estoit mort,
mais bien-tost apres 1’oyant souffler comme une personne à qui
l’estomac oppressé ne permet pas de respirer librement, je
recognus bien qu’il dormoit.
Jugez, je vous supplie, en quel estat je devois estre, et combien son
repos me donnoit d’inquietude, puis que la crainte que ces voleurs
revinssent achever leur mauvais dessein me fit sembler son sommeil plus
long deux fois qu’il n’avoit esté, car en effect il ne demeura
assoupy que deux heures, durant lesquelles j’eus tousjours pour mon
entretien l’horreur d’une mort presque inevitable, et l’object de la
funeste avanture de Palemon. [448/449]
Cependant Halladin estoit retourné au bourg d’où nous
estions partis le matin, à cause que son cheval en prit le
chemin, aussi-tost qu’il se sentit en liberté. Et certes son
arrivée y fut bien plaisante en mesme-temps, et bien deplorable,
car estant nud, et attaché comme je vous ay dit, au commencement
les petits enfants se mirent à le suivre, et peu à peu
tout le peuple accouru dans la rue s’esclattoit de rire, à la
veue d’un spectacle si nouveau, et je croy qu’on eust esté
long-temps sans le secourir, si de fortune un sacrificateur allant au
temple, et ayant quelque honte de voir un homme en cet estat, n’eust
arresté le cheval, et n’eust jetté sur Halladin un long
manteau qu’il portoit. Aussi-tost apres il le destacha, et dés
que cet escuyer put parler. il luy raconta l’accident qui nous estoit
arrivé, avec tant de souspirs et de larmes que ce sacrificateur
esmeu de compassion, et le peuple qui 1’avoit desja environné,
de tous costez, ne pouvant souffrir une si grande meschanceté,
firent incontinent armer la justice, pour essayer de surprendre ceux
qui nous avoient traittez si indignement.
Cela arriva au mesme-temps que cet homme qui estoit tombé aupres
de moy s’esveilla, ou plustost revint de son assoupissement, et Dieu
sçait si j’eus peur qu’il continuast son chemin sans m’avoir
secouru. Enfin de fortune il tourna les yeux sur moy, et me voyant en
l’estat que je vous ay depeint, et aupres d’un corps, de qui l’ame
s’estoit desrobée avec le sang par cinq ou six grandes
blessures, il en fut tellernent surpris qu’il en demeura comme
irnmobile : Je recognus bien à ses yeux que le sommeil
1’avoit remis, car il n’avoit plus le regard farouche, mais y voyant
une compassion meslée d’un extreme estonnement, je
commençay d’esperer qu’il auroit quelque pitié de moy. En
effect, il me vint deslier assez promptement, et m’ayant aydé
à ramasser mes habits, je n’en fus pas plustost couvert que le
remerciant du bon office qu’il m’avoit rendu, je luy contay tout le
succez de nostre desastre. Il me tesmoigna d’estre bien fort
touché de 1’infortune de Palemon et de la mienne, et m’ayant
conseillé de retourner au lieu d’où j’estoy party le
matin, pour faire informer de cette meschanceté, et pour donner
à Palemon une sepulture honorable, il s’offrit de m’y
accompagner. Je crus donc son conseil, et m’estant remis sur mon
cheval, je le priay de monter sur celuy de Palemon que ces voleurs
n’avoient osé emmener, de peur, comme je croy, d’estre trop
facilement convaincus, s’ils eussent esté surpris avec cette
marque de leur delict. Mais à peine eusmes nous regaigné
le grand [449/450]chemin, que nous vismes venir plus de deux cents
personnes qu’Halladin conduisoit. Cet escuyer croyoit me treuver mort,
ce qui fut cause qu’aussi-tost qu’il me vid, il se vint jetter à
mon col, et me fit des caresses extremes. Apres cela nous retournasmes
où Palemon estoit resté, que Halladin et moy ne revismes
pas plustost que le regret de sa perte faillit à nous faire
mourir. Enfin apres l’avoir fait emporter et ensevelir avec honneur,
Halladin reprit ses habits, et quantité de ceux du Bourg ayants
voulu nous accompagner jusques hors du bois, ce qui nous restoit du
jour nous mena jusqu’à Vienne. Là Halladin m’ayant
tiré à part, et m’ayant representé combien
d’empeschements me pouvoient oster les moyens de donner à
Celidée la guerison qu’il estoit venu chercher si loing, il me
pressa si fort de haster ce contentement à Damon, que dés
le lendemain je pris les petits bastons ensanglantez, et les traitay
comme si j’eusse pansé les blessures mesmes. Je ne doute pas que
l’effect n’en ait esté bien prompt, car en la composition de cet
onguent, dont je voulus apporter une petite boette pour Olimbre, je
n’avois oublié aucune des choses qui le pouvoit rendre
extraordinairement subtil ; et de bonne fortune, quand je partis de
Carthage, il n’y avoit pas plus d’un mois que je l’avois achevé,
bien qu’il y eut prés d’un an que j’en avois commencé la
composition, car outre les huiles qu’il faut tirer, comme huile de lin,
et huile rosat, il faut encore du Bol Armenien, du sang d’un homme, de
la Mommie, de la gresse d’un corps humain, et sur tout, de la mousse
qui soit crue sur la teste d’un mort exposé à l’air.
Ainsi je n’eus pas plustost pansé tous ces petits bastons, que
nous partismes, et cet homme qui m’avoit secouru, ayant ouy nommer
à Halladin le nom de Forests, il nous supplia de permettre qu’il
y vinst avecque nous. Mais par ce qu’à tous moments je me
ressouvenois du peril d’où sa rencontre m’avoit retiré,
aussi-tost que nous fusmes en chemin, je luy demanday le plus
civilement que je pus, quelle bonne fortune l’avoit amené si
à propos, et d’où pouvoit proceder le transport où
je l’avois veu. Aussi-tost il haussa les yeux au Ciel, puis les portant
sur moy avec un grand souspir : Helas ! me dit-il, que ce que
vous nommez transport, est bien plustost un juste chastiment dont les
dieux m’affigent pour l’expiation de mes crimes ! Mais puisque
vous desirez que je vous en fasse le discours, bien que mon mal soit
hors de toute esperance de remede, je ne laisseray pas de vous obeyr,
pourveu que vous me permettiez de ne m’y arrester pas long-temps, de
peur que ce souvenir ne me porte aux extremitez où vous m’avez
desja veu.[450/451]
A ce mot, il se teut, comme je croy, pour se remettre un peu, puis,
cependant qu’Halladin, esloigné de nous de vingt-cinq ou trente
pas, s’amusoit à s’entretenir seul, il reprit la parole de cette
sorte :
Sçachez donc, mon pere, que mon nom est Azahyde, et que j’ay
tiré ma naissance parmy les Allobroges, d’un pere qui a
tousjours esté en particuliere consideration dans la ville, que
le lac de Leman baigne de ses eaux limoneuses. Et parce qu’à
peine fus-je capable de raison, que cette province se trouva
enveloppée dans les troubles, à cause qu’on vouloit oster
à Gondioch Roy des Bourguignons, tout ce qu’il avoit
deçà le Rhin, on me mit les armes dans la main presque
devant que j’eusse la force de les soustenir. Au bout de quelque temps
une tresve se fit, qui dura quelques années, durant lesquelles
mon pere, se souvenant qu’il n’avoit que moy pour l’appuy de sa maison
et de sa vieillesse, resolut de me marier, et de fait il me fit
espouser une fort belle et honneste femme, que je ne garday qu’un an,
car elle mourut en couche, apres m’avoir laisse une fille pour gage de
son amour.
Presque aussi-tost apres, Aetius, grand capitaine, eut le gouvernement
de la Gaule ; et recommençant les premiers desseins que les
Romains avoient faits sur nous, se mit en estat de les faire reussir ;
cela fut cause qu’Abariel, tel est le nom de mon pere, ne put jamais me
retenir aupres de sa personne, car mon humeur qui avoit treuvé
quelque particuliere satisfaction dans le sang et le carnage, fut plus
forte que toutes les persuasions qu’il employa pour m’empescher de
1’abandonner. Ainsi je partis, et jusqu’à ce qu’Aetius eut
commandement de nous laisser en paix, je ne cessay d’estre des premiers
à tous les combats, à toutes les prises de place, et
à tous les pillages qui furent faits.
Une fois entr’autres m’estant tumbé en partagede parfaittement
belles armes, je les donnay en eschange d’un jeune garson, de l’aage de
cinq ou six ans, nommé Silvandre, et qu’on me dit avoir
esté desrobé à quelques lieues au delà du
Rhosne et de la province Viennoise. L’aspect de cet enfant me plut si
fort, que je fis dessein de 1’eslever soigneusement jusqu’en 1’aage de
deux ou trois lustres, et apres cela d’en retirer du service, comme
d’un homme qui m’eust esté obligé de la vie. Pour
ceteffect, la paix ne nous fut pas plustost accordée, que je
l’emmenay chez moy, et le fis voir à mon pere, comme le plus
glorieux butin que j’eusse fait. Mais je vous supplie de remarquer icy
un estrange effect de[451/452]la providence divine : cet enfant
destiné par moy à une servitude eternelle, ne parut pas
plustost aux yeux de mon pere, que se souvenant du peu de support qu’il
avoit eu de moy à cause de mon naturel bouillant et prompt
à entreprendre, il desseigna d’eslever ce jeune garson, et d’y
establir le fondement de ses plus douces esperances. Cette resolution
ne fut pas si cachée qu’elle ne vinst en ma cognoissance, de
sorte que commençant à prevoir une partie de ce qui
arriva depuis, j’usay de toutes sortes d’artifices pour arrester le
cours de cette bonne volonté naissante. Mais toutes mes
inventions furent inutiles, car mon pere me 1’ayant usurpé comme
sien, 1’envoya aux escholes chez les Massiliens, d’où il revint
si sçavant et si bien fait, qu’il faut que j’avoue que quelque
envie que j’eusse conceue contre luy, je n’eus jamais le jugement si
trouble que je ne recognusse bien que 1’affection de mon pere ne
pouvoit avoir un object plus digne d’estre estimé. Toutefois la
crainte que j’eus qu’Abariel qui m’avoit fort peu donné de bien
(s’estant reservé la libre disposition de tout ce qu’il
possedoit) se laissast si fort emporter à cette amour, qu’il
voulust luy faire quelque avantage à mon prejudice, fut cause
que je fis dessein de ne m’opposer pas seulement à sa fortune,
mais à sa vie, si l’occasion s’en presentoit.
Cependant la fille que j’avois eue n’estoit pas moins creue de
beauté que de corps et d’esprit, si bien qu’estant alors en aage
d’estre mariée, mon pere proposa de la donner à Silvandre
et de fait je fus contraint de prendre là le suject de ma
vengeance, car ayant commandé à ma fille de faire
accroire à mon pere que je ne consentirois jamais à ce
mariage, et qu’il estoit à propos qu’elle l’espousast
secrettement, je fis si bien que le pauvre Silvandre ayant pris
assignation à une certaine heure de la nuict, pour monter par
une fenestre qui regarde sur le lac, je me treuvay dans la chambre, et
comme il fut à moitié monté, je couppay la corde
et le fis tomber dans l’eau, où l’ayant comme accablé de
coups de pierre, jamais. depuis on n’a eu nouvelles de luy.
Vous pouvez bien juger, mon pere, que quand je n’aurois jamais commis
d’autre crime que celuy-là, c’est assez pour meriter les
chastiments que les dieux reservent aux plus coupables ! Mais
comme si le Ciel eust voulu me faire remarquer parmy les hommes, comme
un exemple d’avarice et de cruautè, il voulut me surcharger
d’autres faix aussi pesants pour le rnoins et insupportables.
Sçachez donc qu’aussi-tost que Silvandre fut noyé, je fis
semblant[452/453]d’accourir le premier au bruit, et commanday à
ma fille, sur peine de la vie, de dire que la corde s’estoit rompue
d’elle-mesme, et de rejetter ainsi sur le malheur un effect dont
j’avois esté la seule cause. Elle n’y manqua point, et moy-mesme
apres avoir paru à la fenestre, courus vistement sur le bord,
où ayant treuvé Abariel, je luy fis le recit de ce
funeste accident, non pas comme il estoit arrivé, mais comme je
voulois qu’on le creust. D’abord il recourut aux larmes et aux cris,
puis voyant que son desplaisir ne pouvoit avoir de remede, il
esvanouyst, en sorte que je creus qu’il avoit rendu l’esprit. Nous
1’emportasmes donc dans son lict, où estant revenu de sa
pasmoison, et me voyant aupres de luy, il tint quelque temps les yeux
arrestez sur moy, puis avec un grand souspir : Confesse la
verité, me dit-il, traistre et barbare Azahyde, tes artifices ne
sont-ils point cause de cette mort ? Alors ayant composé mon
visage d’une douleur toute feinte, je luyrespondis que non, et que
j’eusse plustost consenti à ma fin, qu’à luy procurer ce
mescontentement : Et bien, reprit-il, les dieux sont des juges
qu’on ne peut ny corrompre ny tromper. Si tu es innocent de crime, je
les supplie qu’ils te pardonnent, comme je fay, tous les autres
manquements que ta desobeyssance t’a fait commettre envers moy ; et si
tu en es coupable, je les conjure de mesurer leurs chastiments à
tes offenses, afin que tes supplices soient plus sensibles et plus
grands. Disant cela, la voix commença à luy desfaillir,
et quelques uns de nos parents qui estoient accourus au bruit qui se
fit dans ce desordre firent tout ce qui leur fut possible pour le
consoler ; mais comme il estoit dans un aage decrepite, il se trouva si
foible pour resister aux coups de cette douleur, que nous jugeasmes
bien qu’il ne passeroit pas la nuict. Ce que voyant ma fille, et
s’imaginant de pouvoir gagner quelque chose sur luy, elle s’approcha de
son oreille, et 1’entretint fort long-temps. J’eus peur une fois
qu’elle luy racontast ma meschanceté, car elle seule en estoit
tesmoing, et certes n’eust esté que je creus que cela
fortifieroit le soupçon que j’avois desja remarqué en mon
pere, je n’eusse jamais permis qu’elle eust parlé à luy.
Cela fit que j’observay exactement leurs mouvements afin d’y remedier,
si j’eusse remarqué qu’il y eust eu de 1’aigreur, mais au
contraire il sembloit qu’à son discours 1’esprit d’Abariel se
remettoit un peu ; toutefois rentrant enfin dans sa premiere foiblesse,
et haussant un peu la voix : Ma fille, luy dit-il en luy prenant
la main, tu vois bien que je ne sçaurois avoir assez de vie pour
m’assurer de ce que tu dis,[453/454]et c’est pour cela que je veux
croire que ce remede que tu as voulu donner à mon mal vient
plustost de la pitié que tu as de ma peine, que d’aucune
verité qui t’ait obligée à m’en parler ainsi ;
laisse-moy donc mourir, ma chere fille, et ne t’oppose plus à la
necessité qui fait que je te quitte. Que si j’ay encore quelque
authorité sur toy, commence d’obeyr aux derniers commandements
que je te veux faire. Va-t’en des à cette heure chez mon frere,
dit-il, luy montrant un mien oncle, je luy laisseray de quoy te
pourvoir d’un sortable party, et sur tout ne vis aupres de ton pere que
le moins que tu pourras, puisqu’il ne t’a jamais esté un assez
bon exemple d’honneur et de vertu. A ce mot il la baisa, et pria mon
oncle de l’emmener, ce qu’il fit, puis se tournant à moy :
Je te laisse, me dit-il, ce bien dont tu as esté si avide,
souviens-toy que je t’advertis que tu ne seras jamais moins riche que
lors que tu croiras 1’estre davantage. Je ne sçay quelle
secrette opinion les dieux nourrissent dans mon esprit, mais je meurs
assez mal satisfait de tes deportements ; veuille la divine
bonté que toutes mes apprehensions soient fausses ! Que si
elles sont vrayes, sois assuré que je te seray un bourreau
eternel, et que je ne seray pas le moindre ver de ceux qui rongeront ta
conscience.
Ces paroles qn’il prononça avec assez de peine furent presque
les dernieres qu’il profera, car à peine eut-il encore
adjousté le mot d’Adieu, que son ame nous laissa son corps tout
froid et tout pasle. Ce coup m’esbranla visiblement, car deslors je
parus presque aussi mort que luy, et les derniers discours qu’il
m’avoit tenus, outre le repentir de ma faute qui commençoit de
me presser un peu, firent qu’en cet instant je portay envie à
1’estat où je le voyois reduit. Toutefois cachant le mieux qu’il
me fut possible le ressentiment de mon crime soubs les larmes qu’il
m’estoit permis de donner à ce trespas, je fis si bien qu’au
lieu de me condamner, on me loua de la douleur que je tesmoignay en
cette derniere perte. Je fis dresser pour mon pere un monument assez
honorable à un homme de sa condition, et à peine les
derniers devoirs furent rendus que cherchant un moyen pour estouffer
absolument la memoire de ma faute, m’imaginant bien que je ne serois
jamais en repos, tant qu’il resteroit au monde quelqu’un qui la
pourroit descouvrir, je me portay presque au plus barbare dessein ,qui
soit jamais entre dans la pensée d’un homme. Et puisque j’ay
resolu de fier toutes choses à vostre discretion, je vous diray
que j’estois sur le poinct de preparer du poison pour donner à
ma fille,[454/455]quand j’appris que 1’horreur comme je croy d’estre
née d’un pere si meschant luy avoit osté le desir de
vivre dans le monde et l’avoit portée à se confiner parmy
les vestales qui sont le long du lac, soubs la charge d’une qu’on nomme
Bellinde.
Ainsi tout à coup me voyant sans pere, sans fille, mais non pas
sans crainte d’estre quelque jour convaincu de la trahison que j’avois
faite à Silvandre, je voulus commencer à jouyr des
heritages qu’Abariel m’avoit laissez, mais j’esprouvay bien alors,
qu’il avoit est´é veritable prophete, et qu’il n’est point
d’homme riche que celuy qui est content, puisque parmy l’affluence de
tant de biens je me treuvois mille fois plus pauvre que lors que j’en
avois eu moins. Que si je pensois faire reussir un seul des desseins
qui m’avoient fait desirer de succeder aux possessions de mon pere, j’y
treuvois de 1’impossibilité, ou dans la chose mesme, ou dans mon
humeur ; car, en effect, ayant quelquefois souhaitté d’avoir du
bien pour faire bonne chere, alors que je n’en manquay pas, je manquay
d’appetit et jamais, depuis la perte d’Abariel, on ne m’a
presenté de viande qui ne m’ait fait mal au cœur. Si je m’estois
imaginé que j’aurois plus de commodité pour recevoir mes
amis, je voyois alors que je n’avois plus d’amis au monde, puis que me
recognoissant coupable d’un crime si peu remissible, je me figurois que
tous les hommes estoient mes juges, et que mes parents mesmes ne
m’approchoient jamais que pour me conduire au supplice que j’avois
merité.
Ainsi ne trouvant plus de paix dans la societé, je recourus
à la solitude, et pour cela, je me retiray en une maison que
j’ay aux champs, mais mon peché qui me suivoit par tout ne me
donna pas plus de relasche là qu’ailleurs ; au contraire, comme
si le Ciel eust voulu me punir par moy-mesme, il permit que durant plus
d’un mois je n’eus jamais de pensées que celles de ma faute, et
de la punition que j’en pouvois encourir. Ce qui me troubla de sorte
que je recognus sensiblement que peu à peu ma raison se perdoit
dans la violence de ce ressentiment, d’autant mieux que, comme je vous
ay dit, ne pouvant manger qu’avec une extreme contrainte, le peu de
nourriture que je prenois aydoit beaucoup à m’oster ce peu qui
me restoit de jugement et de santé. Je combattis quelque temps
contre la naissance de ce mal ; mais les dieux qui voulurent appesantir
leurs mains sur moy, me firent bien-tost esprouver qu’ils pouvoient
donner aux mortels des peines plus grandes que celles qui proviennent
de la perte de la raison : et de [455/456] faict, une nuict que
j’estois enfermé dans ma chambre, et couché dans mon
lict, ou je croyois pouvoir reposer, puisqu’il y avoit desja quelque
temps que je n’avois pu dormir d’un bon sommeil, il me sembla, mais
pourquoy dis-je, il me sembla, puisque ce que j’ay à vous
raconter est vray, j’ouys, dis-je, tout à coup, ouvrir la porte,
avec un bruit espouvantable, et soudain que j’eus porté
curieusement la veue, pour apprendre ce que c’estoit, je vis Abariel
couvert de sang en plusieurs endroits, tenant dans l’une de ses mains
un flambeau allumé, et dans 1’autre un cœur percé de
trois ou quatre cousteaux. Il avoit devant soy l’une des Furies, et les
autres deux à ses costez, toutes trois portants un flambeau
comme luy, et armées dans 1’autre main de fouets retorts, qui se
separoient en diverses pointes. Dieu sçait combien cette veue me
surprit, et plus encore son abord ! car s’estant approché
de mon lict : Azahyde, me dit-il, voy tu. ce cœur que je te
presente tout percé ? c’est le mesme que les traits de ta
desobeyssance ont fait mourir, et par ce que la justice des dieux doit
estre un jour touchée de ton repentir, pour ne te priver pas des
delices d’une seconde vie, elle a ordonné que tu souffrirois un
chastiment secret, pour un crime, dont ta seule conscience t’accuse.
Disant cela, sans que je le visse presque mouvoir, il se retira deux ou
trois pas, et faisant un certain signe, aux Furies qui
1’accompagnoient, aussi-tost elles se saisirent de moy, et cependant
que l’une me faisoit devorer le sein par des serpents, 1’autre me
brusloit de son flambeau, et la troisiesme me deschirant de coups, au
lieu de s’amollir, sembloit accroistre sa rage par mes cris et par mes
plaintes. Je ne sçay ce que je ne fis point pour toucher 1’ame
de mon pere, je me jettay cent fois à genoux, mais lors que je
pensois luy. embrasser les jambes, je ne trouvois que du vent, par ce
qu’il fuyoit ma rencontre, de peur, comme je croy, que mon supplice
finist avec sa colere. Je fus dans ce tourment plus d’une heure, apres
laquelle un si grand assoupissement me saisist qu’il dura jusqu’au jour
; et lors que je m’esveillay, m’imaginant que je trouverois sur mon
corps les marques de la peine que j’avois endurée, je fus tout
estonné, quand je n’y vis une seule playe qui tesmoignast le
traittement que j’avois receu. Cela me fit juger que cette vengeance
estoit bien divine, puis que mon ame seule la ressentoit, et pensant
que les sacrifices en pourroient arrester l’effect, j’en fis faire
plusieurs, mais pour cela mon mal ne laissa pas de continuer, de sorte
que presque tous les huict jours je souffrois une fois le mesme
sup-[456/457]lice, dont je vous ay parlé. Enfin, ne pouvant
presque ny vivre ny mourir dans la rigueur d’une peine si
extraordinaire, je fus inspire d’aller consulter un oracle, qui me
respondit cecy.
ORACLE
Va, mais cherche un lieu que Neptune
S’est veu contraint d’abandonner ;
C’est là qu’un estranger parlant de ta fortune
Fera les nymphes estonner.
Mais retiens bien ces mots :
Ton malheur, Azahyde,
Jamais ne se terminera,
Ou celuy qui te rend coupable d’homicide,
Te voyant te pardonnera.
Cet oracle, où je ne pus rien comprendre, sinon que je ne
guerirois jamais, jusqu’à ce que celuy que j’avois tué
m’eust veu, et m’eust pardonné mon crime me mit dans une telle
confusion, que voyant cet effect impossible, ma fureur se redoubla.
Toutefois un vacie m’ayant representé qu’il ne falloit point que
je desesperasse de la bonte des dieux, me remit un peu l’esprit et me
dit que, si je devois estre secouru en mon mal, ce seroit seulement
dans le Forests. Je me mis donc incontinent en chemin, et à
peine fus-je entré dans le bois, où je vous trouvay hier,
que je vis le mesme Abariel, avec les mesmes furies au milieu de mon
chemin ; aussi-tost je me jettay dans le plus espais des arbres, pour
eviter une rencontre qui m’est si funeste, mais il m’attaignit bien
tost, et comme si ma fuitte l’eust offensé, je proteste que je
n’ay jamais receu de si mauvais traittement que celuy que j’eus alors.
Ce fut la cause pour laquelle vous me vistes dans un transport qui vous
toucha de compassion comme d’estonnement, et qui me fit faire les cris
que vous ouystes, que je veux desormais benir puis qu’ils ont produit,
en vous sauvant la vie, un effect qui me sera agreable tant que je
vivray.
Ce fut-là, continua Olicarsis, tout ce qu’Azahyde me dit, et
bien que je creusse absolument que toute cette fureur n’estoit que
1’effect d’une imagination extremement blessée, je ne laissay
pas de juger, en voyant l’oracle, qu’il me fit lire deux ou trois fois,
que ce mal trouveroit difficilement son remede. Et de fait,
[457/458]tantost, en nous promenant dans ce bois, ce transport le
reprit et luy a fait faire des actions si estranges, qu’il est
impossible que je m’en souvienne, sans en avoir une extreme horreur, et
une extreme pitié.
Adamas alors qui l’avoit escouté avec une attention nompareille,
prenant la parole : Les dieux, dit-il, sont si justes et si bons, que
jamais ils n’envoyent aux hommes, plus de mal qu’ils n’en peuvent
supporter ; et nous en pouvons trouver un tesmoignage en Azahyde, qui a
pu subsister parmy de si furieux mouvements, et qui toutefois a
esté puny de la volonté qu’il a eue de faillir, qui a
fait la plus grande partie de son crime. Car il faut que vous
sçachiez que ce Silvandre, qu’il pense estre mort, ne l’est pas,
à cause qu’ayant esté adverty, par sa fille mesme, de la
trahison qu’il avoit brassée contre luy, il attacha à la
corde ses habits pleins de sable, et puis se sauva quand il les eut ouy
tomber dans le lac. Cela me fait juger, que de quelque qualité
que soit son mal, ou d’imagination ou autrement, il pourra bien-tost
estre guery, puis que Silvandre, qui est en ce pays depuis plusieurs
lunes, le verra de bon œil sans doubte et ne luy refusera jamais le
pardon, d’où cette guerison depend. Ainsi nous verrons en tout
1’accomplissement de 1’Oracle, puis que c’est icy le lieu que Neptune a
quitté depuis qu’un Cesar fit rompre les montagnes, par
où s’escoulerent les eaux dont ce pays estoit couvert et que
vous estes 1’Estranger, qui, au recit de sa fortune, a fait estonner
les Nymphes, car la pluspart de celles que vous voyez icy ne sont
bergeres qu’en l’habit, estant en effect Nymphes d’Amasis, dame et
maistresse de ces provinces.
Olicarsis extremément surpris et content du discours du Druide,
le supplia de haster le plus qu’il se pourroit un bien qui luy
rapporteroit tant de joye. Cela fut cause, qu’ayant prié Celadon
de chercher Silvandre, ce berger le rencontra qu’il se promenoit dans
une allée avec Lycidas, Doris, Adraste, et quelques autres,
n’ayans pas osé venir où estoit Rosanire et
Galatée, de peur d’interrompre leur entretien. Aussi-tost
Celadon luy raconta une partie de ce qu’il avoit ouy, et 1’ayant
conduit où estoit Adamas, à peine y furent-ils,
qu’Azahyde revint de son assoupissement, qui voyant assez pres du lieu
ou il estoit, une si grande compagnie, s’en voulut aller d’un autre
costé ; mais Olicarsis, et Adamas s’approchants de luy l’en
empescherent, et apres quelques discours luy firent entendre que son
mal estoit bien proche de sa [458/459] fin ; à quoy Azahyde ne
pouvant adjouter de foy, ils luy presenterent Silvandre, qu’il recognut
incontinent, bien qu’il eust
changé de condition comme d’habit ; et s’estant prosterné
devant
luy, il fut quelque temps sans faire autre chose que donner des
larmes au souvenir de ce qu’il avoit attenté
contre sa per-
sonne. Enfin Silvandre ayant fait tout son effort pour le
relever, 1’embrassa avecque respect, et luy remit si
parfaittement cette offense qu’il luy remit aussi
1’esprit, en sorte que depuis estant party
pour aller porter cette nouvelle à sa
fille, qui s’estoit confinée parmy
les Vestales, il ne fut plus
travaillédes frayeurs
qui luy avoient
presque fait
perdre le
jugement.
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