LA DERNIERE PARTIE
D’ASTRÉE
LIVRE UNZIESME
Le recit d’Olicarsis, et ce qui arriva à Celadon, à
Silvandre, à la bergere, Astrée, et à Diane, tant
à la fontaine de la verité d’Amour que depuis qu’ils
eurent esté portez dans la maison d’Adamas, occupa toute cette
journée, de sorte que la nuict approchoit fort, quand Amasis,
qui estoit desja arrivée au Palais d’Isoure, envoya un chariot
à Galatée, afin qu’elle l’y vinst trouver avec Rosanire,
Dorinde, et les autres qu’elle avoit amenées en sa compagnie Le
Druide qui avoit fait dessein de les recevoir cette nuict-là,
fut bien marry qu’Amasis luy eust envié ce contentement ;
toutefois n’osant pas s’en plaindre, à cause de ce qu’il devoit
aux commandements de la Nymphe, il consentit à leur despart, et
les accompagnant jusqu’au bout de la grande allée, les supplia
de luy faire l’honneur d’y revenir le lendemain. Galatée promit
d’en demander la permission, et apres avoir tesmoigné quelque
regret, dequoy elle n’avoit pas eu le temps d’entretenir Astrée,
elle s’en alla, bien resolue de mieux employer le loisir qui luy
permettroit de la revoir.
Aussi-tost qu’elles furent aupres d’Amasis, elles luy rendirent un
compte exact de tout ce qu’elles avoient veu, et apres luy avoir
raconté les frayeurs qu’elles avoient eues, à cause de
cet enchantement, elles luy dirent qu’Amour devoit encore prononcer des
Oracles, et qu’il avoit commandé qu’on les allast consulter.
Cette nouveauté fit naistre dans l’ame de la Nymphe un desir d’y
assister, si bien que, sans que Galatée luy parlast de la
promesse qu’elle avoit faite au Druide, elle commanda qu’on tinst
toutes choses prestes pour aller chez Adamas de bon matin.
Merindor estoit venu depuis Mont-brison avecque la Nymphe, [461/462] et
parce qu’il se disoit estre envoyé de la part de Sigismond,
Dorinde le receut avec un visage bien plus doux qu’elle n’eust fait,
tant elle avoit encore la memoire recente de la tromperie qu’il luy
avoit faite. Oubliant donc à ce coup l’injure qu’elle avoit
receue de sa legereté elle le caressa, et apres qu’on eut
souppé, s’imaginant bien qu’il ne l’oseroit entretenir que des
affaires du Prince, elle luy donna tant de commodité de parler
à elle, qu’il eut le temps de s’acquitter de tout ce que portoit
sa commission.
Adamas d’autre costé, à qui la joye de Celadon apportoit
uncontentement nompareil, s’en revint trouver dans le jardin la
compagnie qu’il y avoit laissée, mais il y estoit desja
arrivé du changement, car Doris qui fut advertie de la mort de
Palemon, commença de le plaindre, avec des regrets et des pleurs
si extremes, qu’il n’y eut personne qui n’en fut touché de
compassion. Adraste de son costé n’en tesmoignoit pas une
moindre douleur, et quand il se representoit qu’il estoit la principale
cause du trespas de ce berger, il estoit impossible qu’il s’imaginast
d’estre jamais capable
de consolation. Le Druide jugeant qu’il ne pouvoit faire un plus
charitable office que de les consoler dans ce desplaisir, prit Doris
d’une main, et Adraste de l’autre, et dans le temps qu’il mit à
faire le chemin qui restoit depuis l’un des bouts du jardin, jusques
dans la maison, il leur dit tant de choses, qu’enfin il remit un peu
leur esprit, et leur fit esperer, que, puis que les dieux leur avoient
causé cette affliction, ils ne manqueroient pas de soing pour
leur envoyer le remede. Cependant les souspirs de Doris rendoient plus
vehement le feu, dont Amour avoit de tout temps bruslé l’ame
d’Adraste, et les larmes que ce berger donnoit au ressentiment de Doris
estoient si agreables à cette bergere affligée, qu’elles
servoient d’une espece de soulagement à la peine qu’elle
enduroit.
Soudain qu’Adamas jugea qu’il avoit gaigné quelque chose sur
eux, il les quitta pour aller voir Bellinde, qui estoit desja
retournée dans la chambre d’Astrée et de Diane ; et
par ce qu’il craignoit que si toute cette trouppe les alloit visiter,
cela leur apportast de l’incommodité, il trouva à propos
que jusqu’au lendemain elles ne fussent veues de personne. Il commanda
donc à Paris de conduire Celadon, Silvandre, et les autres dans
leurs chambres, et qu’il les advertist de se tenir prests, pour aller
apprendre le lendemain les Oracles qu’Amour devoit prononcer. Paris n’y
manqua point, et quelque desir qu’il eust de voir Diane, il n’osa
jamais en demander la permission, s’imaginant bien que, puis que
[462/463] Celadon ne verroit point Astrée, Adamas ne
consentiroit pas qu’il eust plus de privilege que luy. Bellinde trouva
Diane en tres bon estat, car le retour de Phillis, et le rapport
qu’elle luy avoit fait de la santé de Silvandre, luy avoient
presque redonné sa premiere couleur, de sorte qu’apres s’en
estre resjouye avec le Druide, elle se retira, bien aise dequoy Diane
luy promit de se lever le lendemain. Adamas aussi, apres les avoir un
peu entretenues, s’en alla dans sa chambre, et dit à Phillis et
à Leonide, qu’il desiroit qu’elles couchassent dans celle
d’Astrée et de Diane, afin qu’en cas qu’elles eussent besoin de
quelque chose, Leonide eust le moyen de les servir.
Ainsi chacun se disposa de passer la nuict, et les derniers qui se
retirerent furent Adraste et Doris, car ce berger qui mouroit de peur
qu’elle accusast ses plaintes et qu’elle crust qu’il y eust quelque
artifice meslé dans ses regrets, s’estant approché
d’elle, et la regardant d’un œil qui tesmoignoit assez le desplaisir
qu’il avoit dans l’ame : Ma sœur, luy dit-il, si la douleur que je
souffre pour la mort de Palemon, n’est la plus grande et la plus
veritable que je ressentis jamais, je veux que les dieux employent pour
me punir, les mesmes supplices dont ils ont accoustumé de
chastier les parjures. Je sçay que je suis coupable de son
trespas, et que sans moy il jouyroit encore des plaisirs qu’il trouvoit
dans vostre amour et dans vostre compagnie ; aussi pour satisfaire
en quelque sorte, l’ombre de ce cher Epoux qu’Adraste vous a ravy, il
est juste que j’exerce des chastiments contre moy-mesme, et que me
separant de vous, je commence à m’esloigner de la personne du
monde qui me pouvoit donner le plus de plaisir et de consolation.
– Cher frere, luy respondit Doris, la larme à l’œil, Adraste est
vrayment en partie la cause de la mort de Palemon, mais pour cela je ne
croy pas que ce ne fust une extreme injustice de l’en punir, car enfin
il s’engagea volontairement à ce voyage, et quelque soing que je
prisse pour l’en divertir, il me fut impossible d’obtenir cela sur son
humeur. Helas ! combien de fois ay-je craint le malheur qui m’est
arrivé ! Il sembloit qu’il y eust quelque secret Genie qui
me parlast de cet accident, car en verité, il n’a presque
passé jour ny nuict que mes pensers ou mes songes ne m’en ayent
menacée. Vous le sçavez, Adraste, vous en remarquastes
quelque chose sur mon visage, des le moment que vous fustes de retour,
et je sçay bien que parmy les bonnes esperances que vous me
donnastes, j’eus tousjours quelque secrette crainte, qui me disoit
[463/464] que je ne le reverrois plus. Ah ! cher Palemon,
continua-t’elle, que les regrets que je fis à ton despart furent
bien un funeste presage des desplaisirs qui me devoient arriver :
cher Palemon....
A ce mot, elle perdit la voix, car ses sanglots la luy desroberent, et
Adraste, de qui la douleur n’estoit pas moins violente, prenant la
parolle : Belle Doris, luy dit-il, je trouve, ce me semble, trop
de douceur en vostre ressentiment, vous devriez punir l’autheur de
vostre desastre, et m’apprendre jusqu’où peut aller la vengeance
d’une femme outragée. C’est moy qui vous ay fait perdre Palemon,
qu’attendez-vous que vous ne me fassiez sentir les traits de vostre
colere ? Que si vous n’avez pas assez de resolution pour me
commander de mourir, ordonnez-moy pour le moins, un eternel
bannissement, cette peine ne sera guiere moindre que la mort, et je n’y
apporteray point d’obstacle. Aussi-bien ne croiray-je jamais que je
puisse trouver quelque plaisir dans la conversation des hommes, puis
que j’ay perdy celuy que j’aimois le mieux, et dont l’affection
m’estoit aussi chere que la vie. – Helas ! respondit Doris, avec
un grand souspir quand j’aurois bien assez de rigueur pour vous
deffendre de me voir jamais, le mal que je ressens pour la perte de
Palemon n’en seroit pas moindre ; vostre absence ny vostre mort ne
m’en donneroient pas la guerison ; et croyez-moy, Adraste, qu’en
l’estat où je suis, je ne pense pas que je la doive apprendre de
personne. Je ne veux donc point que vous vous esloigniez ; au
contraire, j’ose esperer que vostre presence me donnera quelque
soulagement, d’autant mieux que vous voyant je m’imagineray que je voy
quelque chose de luy, puis que par le soing qu’il a eu de vostre
conservation, depuis le malheur qui vous arriva, on peut dire que vous
estes en quelque sorte son ouvrage. Tout ce que je veux de vous, cher
Adraste, c’est que vous ne sortiez jamais des termes que j’ay prescrits
à vostre affection, et que m’aymant en qualité de sœur,
vous ne m’obligiez jamais à recevoir pour vous d’autre
volonté, que celle que je dois avoir pour un frere. Telle fut
l’ordonnance de Doris, à laquelle Adraste ne promit pas d’obeyr,
car il ne sçavoit pas si cela seroit en sa puissance, il luy
jura bien qu’il la serviroit eternellement, et qu’ayant fait ce vœu
depuis long-temps, il l’observeroit jusqu’au dernier moment de sa vie.
Apres cela ils se separerent, et lors que l’heure du sommeil les eut
contraints de se mettre au lict, ils passerent presque toute la nuict
dans l’entretien de leurs pensées. Doris ne cessa de resver sur
[464/465] la disgrace qui luy estoit advenue, et parmy
l’obscurité, elle desira mille fois que l’ombre de Palemon fust
aussi bien presenté à ses yeux qu’elle l’estoit à
son souvenir ; les tenebres ne luy faisoient pas tant d’horreur
que la memoire de cette perte, et quand elle s’imaginoit que son mal
estoit sans remede, cela la faisoit presque mourir de douleur. Parmy
ces fascheuses imaginations, Amour luy representoit quelquefois la
passion d’Adraste, pour la rendre sensible à la fidelité
de ce berger, et alors Doris se laissant flatter par cette resverie,
ressentoit quelque regret en elle-mesme de luy avoir commandé de
ne l’aymer jamais que comme sa sœur. Mais tout à coup venant
à penser qu’elle offensoit en quelque sorte la volonté
qu’elle devoit conserver pour Palemon, et que ce seroit luy faire tort
que de luy donner un compagnon en la gloire qu’il avoit eue de la
posseder, elle estouffoit ces pensées en leur naissance, et
rebouchoit tous les traicts dont il sembloit qu’Amour la voulust
blesser une seconde fois.
Adraste de son costé, parmy les regrets qu’il donnoit à
la perte de son amy, concevoit une secrette esperance de jouyr un jour
du bien pour lequel il avoit desja tant souffert de travaux ; mais
quelque joye que luy causast cette douce imagination, il disputoit en
luy-mesme, si le desplaisir d’avoir perdu Palemon n’estoit point plus
grand que la joye qu’il ressentoit d’avoir quelque droit de pretendre
sa maistresse. Peu s’en fallut que le jour ne le surprist dans ce
combat, car il s’endormit fort tard, mais quand il n’eust reposé
qu’un moment, il eust eu cet avantage-là sur Dorinde, qui se
trouva si mal satisfaite des discours que Merindor luy ayoit tenus que
se donnant tout à fait au despit et à la colere, il luy
fut impossible de fermer les yeux. Elle passa donc la nuict à
faire des desseins, pour se vanger en quelque façon de l’injure
qu’elle croyoit avoir receue, mais Astrée et Diane ne furent pas
si mal traittées, car la peine qu’elles avoient eue le jour
devant, et le peu de temps qu’elles avoient donné au sommeil, il
y avoit deux ou trois nuicts, tout cela fut cause qu’elles dormirent
jusqu’à ce qu’il fut grand jour.
Adamas, Bellinde, Celadon, Silvandre, et les autres bergers se
leverent, presque à la naissance de l’Aurore, et n’eurent pas
plus-tost mis ordre à leurs affaires qu’Amasis arriva, ayant
avec elle Rosanire, Galatée, Madonte, Daphnide, Silvie, et
l’affligée Dorinde, dont le visage portoit toutes les marques
d’un extreme desplaisir. Peu de temps apres, Leonide, Astrée,
Diane et Phillis sortirent [465/466] de leur chambre, et presque au
mesme instant tous les bergers des hameaux voysins arriverent, qui pour
rien au monde n’eussent voulu manquer de se rendre aupres du Druide,
pour avoir l’honneur de l’accompagner. Quand tout fut prest, Amasis
sortit la premiere, et prit Bellinde par la main, qu’elle ne cessa
d’entretenir, sur ce qui concernoit le culte des dieux, qui estoit
particulierement la profession à laquelle elle estoit
appellée. Dorinde feignit de se trouver un peu mal, et pria la
Nymphe de luy laisser son chariot, afin qu’en cas qu’elle se remist un
peu, elle pust la suivre avec moins d’incommodité. Rosanire,
Daphnide et Madonte se meslerent parmy Leonide, Phillis, et Lycidas.
Adraste prit le soing de conduire Doris, Hylas et Thamire voulurent
accompagner Stelle et Celidée, et tous les autres bergers et
bergeres se mirent à suivre la trouppe. Adamas voulut estre avec
Silvandre, et ce pauvre berger se voyant contraint de ceder à
Paris l’entretien de Diane, parut si interdit tout le long du chemin,
que le Druide ne sçeut tirer une seule bonne parole de luy.
Galatée qui avoit resolu de bien employer le temps qu’elle
auroit à demeurer aupres d’Astrée, la prit d’une main,
mais pour ne l’oster pas entierement à son cher Celadon, elle
prit ce berger de l’autre ; ainsi toute cette grande compagnie
sortit de la maison d’Adamas, pour aller apprendre l’oracle qu’Amour
leur avoit commandé de consulter. Et certes c’estoit une
tres-agreable chose de voir cet ordre, et la beauté de tant de
personnes, car Astrée qui n’avoit plus de soucy qui
l’affligeast, avoit pris plaisir à se parer de toutes les graces
dont la nature et la joye ont appris d’embellir un visage. Ses yeux
n’estoient plus enflez comme ils l’estoient au temps que sa douleur les
entretenoit dans une humidité perpetuelle, mais riants et si
clairs qu’ils pouvoient estre mis en comparaison avec cet Astre, qui
donne le jour et la vie à l’univers : ses cheveux
n’estoient plus nonchalamment espars, comme au temps que la memoire du
peu de soing qu’elle avoit mis à conserver Celadon luy
persuadoit que c’eust esté un crime d’en avoir pour elle-mesme,
mais liez par de petits nœuds soubs une coiffe de gase, et si serrez
qu’il sembloit que les zephirs ne pouvants plus s’en jouer parmy l’air,
demeuroient captifs soubs les ondes de leur frisure, elle les avoit
arrangez sous une guirlande faite de diverses fleurs, et bien qu’elles
fussent des plus belles de la saison, elles sembloient toutefois se
reculer de son visage, de honte de se voir surmontées par celles
qui paroissoient [466/467] sur ses joues et sur son teint. Enfin cette
bergere parut si belle aux yeux de Galatée, que cette Nymphe ne
croyant pas avoir jamais veu une si parfaite beauté,
commença d’excuser les mespris de Celadon, et de croire qu’apres
avoir bruslé d’un si beau feu, il n’estoit pas possible qu’il
eust esté touché d’une autre flame.
Celadon de son costé paroissoit le plus beau et le plus aymable
berger qu’on eust jamais veu sur les rives de Lignon ; le souvenir
de son desguisement et de plusieurs autres accidents de sa vie, luy
conservoit une petite honte dans l’ame et une rougeur au visage, qui
relevoit son teint avec tant d’esclat que tout ce que Galatée
put faire, ce fut de conserver à Lindamor la fidelité
qu’elle luy avoit jurée. Jamais elle n’avoit veu dans les yeux
de ce berger tant de charmes qu’elle y en remarquoit alors, et se
remettant en memoire l’estat où il estoit la premiere fois
qu’elle eut le plaisir de le voir et de le secourir : Dieux !
disoit-elle en elle-mesme, si ce berger eust porté sur son
visage les mesmes traits que j’y vois aujourd’huy, je ne croy pas qu’au
lieu d’en devenir amoureuse, je ne fusse morte tout à fait.
Dans cette pensée elle n’ostoit jamais les yeux de dessus luy,
que pour les porter sur Astrée, et quand elle cessoit de
regarder Astrée, ce n’estoit que pour admirer la grace de
Celadon ; ainsi dans cette agreable occupation, elle alloit
disputant en elle-mesme lequel des deux estoit plus digne d’estre
aymé, mais les treuvant esgallement parfaits, et n’y pouvant
remarquer de la difference qu’aux habits qui faisoient celle de leur
sexe, elle confessa qu’ils n’avoient aucun avantage l’un sur l’autre,
et qu’Amour avoit esté tres-juste d’unir les volontez de deux si
belles et si vertueuses ames.
Ils marcherent ainsi quelque temps sans dire une seule parole ;
mais cependant que Galatée estoit ravie à les considerer,
Astrée et Celadon n’avoient pas leurs pensées moins
occupées. Car ce berger voyant que sans cette Nymphe, il eust eu
le bien de tenir la main d’Astrée, et de luy parler de son
amour : Sera-ce eternellement, disoit-il en luy-mesme, belle
Galateé, que vous vous opposerez à mes
contentements ? Vostre presence ne me sera-t’elle jamais que
nuisible, et que n’avez-vous pu contre moy quand vous l’avez entrepris,
si maintenant sans dessein vous m’aptez un si grand prejudice ?
Alors il la regardoit, puis Astrée, et cette bergere qui voyoit
[467/468] bien que Galatée estoit tres-belle, se remit en cet
instant à penser aux discours qu’Adamas luy avoit tenus touchant
la passion que cette Nymphe avoit eue pour Celadon. Et parmy la joye
qu’elle ressentoit de cognoistre que la fidelité de son berger
n’avoit jamais pu estre esbranlée, elle ne laissoit pas d’estre
un peu jalouse, et de craindre qu’en ce moment il devinst sensible aux
mesmes charmes qu’il avoit autrefois mesprisez. Toutefois comme cette
pensée n’avoit pas un fondement legitime, aussi ne duroit-elle
pas long-temps, et si par quelques souspirs elle tesmoignoit à
Celadon les mouvements de sa jalousie, aussi-tost elle se mettoit
à sousrire contre luy, pour marque de son repentir.
Il est croyable qu’ils eussent fait tout le reste du chemin sans
recevoir d’autre entretien que celuy de leurs pensées, si
Galatée n’eust enfin interrompu ce long silence ; car
Celadon et Astrée à qui le respect fermoit la bouche,
n’eussent jamais osé commencer aucun discours, et voyants bien
qu’ils ne pouvoient parler de leurs interests, ils estoient presque
bien aises de ne rien dire du tout. Mais cette Nymphe haussant la voix,
et s’adressant à la bergere : Et bien, luy dit-elle, belle
Astrée, vous voyla dans un ravissement bien agreable, puisque
Celadon en est le suject ? – Madame, luy respondit Astrée,
je ne pense pas qu’où vous estes, on puisse admirer autre chose
que vous, ce n’est pas que la presence de ce berger ne me soit chere
infiniment ; mais si vous remarquez en moy quelque mouvement
extraordinaire, il ne s’offensera pas si je dis que vous seule en estes
la cause. – Belle bergere, reprit alors Galatée, je vous prie
laissons tout artifice à part, et comme vous voyez que mon habit
ne me separe pas maintenant de la condition où vous estes,
traittez-moy avec la mesme franchise que vous avez pour Phillis ou pour
Diane. N’ayez point de regret de me fier quelqu’une de vos
pensées, et quelque secret que vous me puissiez communiquer,
assurez-vous que vous aurez en moy une confidente, qui sçaura
bien mieux treuver les moyens de vous plaire que de vous trahir. –
Madame, repliqua la bergere, tant s’en faut que j’eusse jamais assez de
hardiesse pour vous entretenir de mes follies, que je sçay que
c’est à moy un crime d’oser seulement jetter les yeux sur
vous ; vostre naissance et vostre merite me defendent un si libre
accez, et à moins que d’en avoir un tres-absolu commandement, je
n’oserois pas mesme demeurer davantage aupres de vostre personne. – Je
vous dis, chere Astrée, adjousta la Nymphe, que je veux que vous
me [468/469] traittiez en bergere, et que vous me ferez un desplaisir
nompareil, si vous ne souffrez que nous nous entretenions avec toute
sorte de liberté. Je vins desja hyer icy pour ce mesme suject,
et les accidents qui survindrent furent cause que je ne pus jamais
parler à vous, mais aujourd’huy qu’il n’est rien qui nous
importune, et qu’il semble que toutes choses contribuent à nous
laisser jouyr de ce contentement, employons le temps, ma belle fille,
et descouvrez-moy librement les secrets de vostre ame, puisque je ne
veux rien avoir qui vous soit caché.
Astrée se voyant obligée de satisfaire au commandement de
la Nymphe, rougit au commencernent, et puis elle respondit ainsi :
Je voy bien, Madame, que comme il n’est rien arrivé de
remarquable en ma vie, que ce qui regarde l’amour que Celadon a eue
pour moy, aussi ne me demandez-vous que de ses nouvelles. Mais, belle
Nymphe, pourquoy voulez-vous que je vous en redie les principaux
accidents, si c’est de vous que je les devrois apprendre ?
Galatée qui ne l’avoit fait entrer en ce discours que pour avoir
un suject de luy raconter tout ce qu’elle avoit fait pour son berger,
cognut à sa responce qu’elle en avoit esté desja bien
informée et ne se doutant point d’Adamas, elle creut d’abord que
Celadon luy en avoit fait le recit. Se tounant donc à luy :
Vous estes un causeur, luy dit-elle en sousriant, mais, berger,
confessez-moy la verité, quand vous avez entretenu vostre
maistresse du sejour que vous fistes à Isoure, vous estes-vous
loué de mon assistance, ou si vous avez accusé mon
amour ? Celadon alors voulut respondre, mais Astrée prenant
la parole, de peur qu’il avouast de n’en avoir jamais rien dit :
Madame, repliqua-t’elle, quand Celadon m’a raconté le bon office
que vous luy rendistes, il ne m’a parlé de vous que comme d’une
princesse à qui il est obligé de la vie, et s’il a
quelquefois condamné la volonté que vous eustes pour luy,
ce n’a jamais esté qu’en se confessant indigne de l’honneur que
vous luy faisiez.
A ces paroles le berger cognut bien que c’estoit le dessein
d’Astrée, qu’il tesmoignast de l’en avoir entretenue, et cela
fut cause qu’interrompant leur discours : Madame, dit-il,
s’adressant à Galatée, quelque grande qu’eust esté
mon ingratitude, je n’eusse pu nier que vostre secours ne m’ait
retiré d’entre les bras de la mort, et parce que cette grace ne
fut pas moins avantageuse à cette belle bergere qu’à moy,
puisqu’elle conserva la vie à l’homme du monde qui l’ayme et qui
l’honore le plus parfaitte-[469/470]ment, je luy en ay redit les
circonstances, afin qu’y ayant un mesme interest, elle vous en ait
aussi la mesme obligation. – En effect, dit la Nymphe, sans moy, belle
Astrée, vous n’eussiez jamais reveu Celadon, et comme il me
doibt la vie, vous me devez tous les contentements que vous aurez
desormais de son amour et de ses services. Il peut bien dire que les
traits qui se font admirer sur son visage, que la grace de son port et
les qualitez de son esprit sont l’ouvrage de la nature, mais apres le
funeste accident qui le fit precipiter dans Lignon, si ma pitié
ou plustost mon amour n’eust travaillé à sa conservation,
ces traits et cette grace ne seroient plus l’ornement de son corps, et
son esprit en seroit esloigné, sans que vous en puissiez
attendre les plaisirs que sa fidelité vous promet. – Je ne suis
que trop assurée, Madame, respondit Astrée, des faveurs
que vous avez faites à Celadon, et bien que pour lors je fusse
plustost un obstacle à vos desirs, qu’un object à vous
faire exercer vostre pitié sur luy, je ne laisse pas de
cognoistre que vous m’avez infiniment obligée en la personne de
ce berger. Pleust au Ciel seulement, que, comme je sçay ce que
je vous doibs, j’eusse le pouvoir de vous le rendre ! Je vous
jure, Madame, que je le recognoistrois bien-tost, car de tous les
deffauts, celuy que je hay le plus, c’est l’ingratitude. – Ma belle
maistresse, adjousta Celadon, les biens que cette sage Nymphe m’a faits
sont de ceux qu’on ne peut jamais payer. – Tant s’en faut, reprit
Galatée, il n’en est point dont on se puisse acquitter plus
facilement, et si vous en avez la volonté, je vous en donneray
des moyens bien faciles. – Madame, dit Astrée, s’il est rien au
monde que je ne voulusse avoir fait pour vous contenter, je veux que
les dieux ne soufirent pas que je vive un seul moment. – Et moy,
adjousta Celadon, je proteste qu’il n’est commandement auquel je
n’obeysse, s’il ne s’oppose à l’amour que j’ay pour la belle
Astrée. – Ce que je veux de vous, dit Galatée se tournant
à Celadon, ne tend qu’à vous rendre cette jouyssance plus
facile. Et afin, continua-t’elle, que je ne vous tienne pas en peine
plus long-temps, sçachez, berger, et vous, belle Astrée,
que je croiray mes soings parfaittement recompensez, si vous jurez
aujourd’huy devant moy qu’il n’y aura jamais d’accident qui separe vos
volontez, dont l’union doit estre desormais inviolable. J’ay autrefois
redouté cette alliance comme le plus grand malheur qui me
pouvoit arriver, et maintenant je vous la demande et la desire, comme
le plus grand advantage que je sçaurois recevoir de vous. –
Grande Nymphe, res-[470/471]pondit Celadon, cela depend plus absolument
de cette belle bergere que de moy ; mais pour ce qui me touche, je
vous promets et je jure par tout ce qui peut rendre un serment plus
saint, que jamais je ne cesseray de l’adorer, et que si la cognoissance
qu’elle a de mon peu de merite n’est assez forte pour l’empescher de me
recevoir pour mary, des maintenant je fay vœu de me donner à
elle en cette qualité, et proteste de n’en violer jamais la
resolution. – Je reçoy, dit Astrée, rougissant un peu, ce
vœu que Celadon fait en ma faveur, et je jure par le pouvoir que vous
avez sur moy, Madame, adjousta-t’elle, s’adressant à
Galatée, de ne manquer jamais à ce que je doibs à
son amour et à vos commandemens.
A ce mot elle se teut et la Nymphe, ouvrant les bras : Si cela
est, dit-elle, les embrassant tous deux à la fois, rendez m’en
ce premier tesmoignage, chere Astrée, et donnez un baiser
à Celadon, pour marque du secret mariage que vous contractez
maintenant, et duquel c’est assez d’avoir les dieux et moy pour
tesmoings. Astrée alors voulut respondre, mais Celadon ravy du
contentement que Galatée luy procuroit, se hasta de luy fermer
la bouche avec la sienne, de peur qu’elle s’opposast à l’arrest
de sa felicité. Ainsi ce berger la baisa, mais avec tant de
plaisir que peu s’en fallut qu’il ne laissast l’ame dessus les levres
de sa bergere, et Astrée parut si honteuse de luy avoir
accordé cette faveur, qu’elle acheva le peu de chemin qui luy
restoit, sans dire presque une seule parole.
Paris cependant alloit entretenant Diane, et parce qu’il ne
sçavoit pas que cette bergere eust eu d’autre raison pour se
resoudre à mourir, que l’affection qu’elle avoit pour sa
compagne : C’est maintenant, luy dit-il, belle Diane, que dans le
repos d’Astrée je treuveray le commencement du mien. Jusqu’icy
vostre resistance a fait des efforts capables d’esbranler toute autre
confiance que la mienne, mais à ce coup que cette bergere vous
sert d’exemple pour recevoir la volonté d’un amant, n’est-il pas
juste que vous me redonniez le mesme avantage que j’avois obtenu sur
vostre affection ?
A ce mot, il se mit à souspirer, et voyant que Diane ne
respondoit point : Considerez, ma belle maistresse, adjousta-t’il,
si la rigueur que vous exercez contre moy n’est pas la plus
insupportable qui fut jamais ! Je vous ay servie par vostre
permission, je vous ay recherchée par vostre commandement, et
aujourd’huy que les dieux, Adamas et Bellinde contribuent leurs desirs
à ma [471/472] bonne fortune, vostre seule cruauté y
apporte de l’empeschement.
Helas ! que n’ay-je pas souffert depuis le moment que la fuitte
d’Astrée me mit dans l’ame la crainte de vous voir perir !
Je meure si la plus douce des heures que j’ay vescu depuis, ne m’a
esté aussi fascheuse que la gesne et les tortures, cependant
vous n’en avez point de compassion, et si je faisois une comparaison de
la dureté des marbres à celle de vostre cœur, je croy que
je vous treuverois moins sensible.
Disant cela, ses yeux furent sur le poinct de verser des larmes, et la
honte qui les retint fut cause qu’il cessa de parler pour y porter son
mouchoir, de sorte que Diane se voyant obligée à luy dire
quelque chose, et ne voulant pas le desesperer, parce qu’outre qu’elle
avoit un peu d’inclination pour luy, encore craignoit-elle que ses
refus irritassent l’esprit de Bellinde, elle se tourna vers luy avec un
visage un peu riant, et luy respondit : Ce que vous appellez
rigueur en moy, sage Paris, est plustost une marque de l’estime que je
fay de vous, que l’effect d’aucune mauvaise volonté qui soit en
moy. Je vous ay desja dit assez souvent que la cognoissance que j’ay du
peu que je vaux, est la cause qui me fait vivre dans la retenue
où je suis, m’imaginant que sans outre-cuidance je n’oserois
tesmoigner que je pretends quelque part en vostre amitié. Mais
puisque ce que je crois estre un effect de mon devoir prend aupres de
vous le titre de froideur ou de cruauté, je veux bien estre
desormais plus libre, pourveu que vous m’assuriez que de trois jours
entiers vous ne solliciterez ma mere sur l’accomplissement de nostre
mariage. Je vous demande ce terme pour ma seule consolation, apres
lequel je vous jure que nous serons tous deux contents, et que je vous
satisferay comme vous le desirez.
Diane se fit un peu de violence pour luy faire cette responce, et
l’accompagnant d’une mine telle qu’il la falloit pour mieux cacher son
dessein. Elle contenta parfaittement, Paris, qui ne sçachant pas
qu’elle ne prenoit ce terme que pour inventer quelque moyen de se
delivrer de la tyrannie de Bellinde, creut facilement qu’au bout des
trois jours elle consentiroit à l’espouser. Il l’en remercia
donc, comme du plus grand bien qu’elle luy eust pu jamais accorder, et
luy ayant baisé la main : Ma belle maistresse, luy dit-il,
je vous donne, non pas seulement ces trois jours, mais tous ceux de ma
vie, vous assurant qu’ils ne sçauroient avoir un sort plus
heureux ny plus agreable pour moy, que quand ils serviront à
vous tesmoigner mon amour et mon obeyssance. [472/473] Tels furent les
discours que Diane et Paris eurent ensemble, durant qu’Adamas qui
entretenoit Silvandre, faisoit tout ce qui luy estoit possible pour
descouvrir d’où procedoit l’ennuy qu’il voyoit peint sur le
visage de ce berger ; et parce qu’il avoit desja bien
remarqué qu’entre Diane et luy, il y avoit quelque secrette
menée, il le mit cent fois sur ce propos, mais il trouva en luy
tant de froideur ou plustost de discretion, qu’il n’en sçeut
jamais tirer aucun esclaircissement. Cela fut cause qu’en fin il
changea de discours, et s’imaginant qu’en general il luy pourroit
donner la consolation qu’il avoit resolu d’appliquer à un suject
particulier.
– Sage Silvandre, luy dit-il, vous ne devez pas treuver estrange, si
par une curiosité presque importune, je tasche de sçavoir
quelque chose de vos affaires, vous sçavez que naturellement
nous sommes sensibles à l’interest de ce que nous aymons, de
sorte qu’ayant pour vous une affection tres-particuliere, il estoit
presque impossible que je n’eusse une extreme envie de sçavoir
d’où provient le desplaisir que je vous voy ressentir.
– Mon pere, respondit Silvandre, la bonne volonté que vous
dittes avoir pour moy, procede de cette compassion, qui rend tous les
hommes sensibles à la misere de quelqu’un, et bien qu’en cela
vous ne fassiez rien pour moy qui ne soit commun à tous les
miserables, je ne laisse pas de vous en avoir une extreme obligation,
et de me plaindre dequoy les dieux n’ont pas pour moy autant de
pitié que vous. – Les dieux, reprit le Druide, font comne il
leur plaist nos destinées, et non pas tousjours comme nous les
desirons, ce n’est pas pour cela que nostre condition en soit plus
mauvaise, car tout ce qu’ils font est pour nostre bien, mais c’est
qu’en effect nous en jugeons, pour l’ordinaire, selon le mouvement de
quelque passion desreiglée, qui nous emporte et nous empesche
d’attendre avec patience les succez qu’ils veulent donner à nos
desirs. C’est pour cela qu’il s’en treuve beaucoup qui, se plaignants
de leur fortune, murmurent contre le Ciel, mais aussi-tost que la
prosperité les regarde et les approche, ils se repentent de
l’avoir accusé, et blasment en eux-mesmes la legereté
qu’ils ont eue de desesperer de son secours ; c’est ce qui me fait
dire qu’un bon esprit doit estre tousjours esgal, et que dans les
adversitez et dans le bon-heur il doit porter un mesme visage.
Croyez-moy, Silvandre, mais vous le sçavez aussi, bien que moy,
ce poinct n’est pas si difficile à gagner qu’on le pense, un bon
courage maistrise toutes sortes de passions et souvenez-[473/474]vous
que se resigner à la volonté des dieux, est le plus beau
secret de la vie. – Je sçay, repliqua Silvandre, quelle est la
foiblesse des hommes, comme je n’ignore pas quel est le pouvoir des
dieux, j’esprouve l’un et l’autre esgalement, et sans jetter les yeux
ail-leurs que sur moy-mesme, j’en voy d’assez remarquables exemples.
Que si je n’ay pas assez de pouvoir sur mon ame, pour empescher qu’elle
ne succombe soubs la pesanteur des coups de la Fortune, ce n’est pas
que je ne cognoisse bien mon devoir, et qu’en effect je ne sois
resigné parfaittement à tout ce que les dieux ont
ordonné de moy ; mais cette extreme foiblesse dont j’ay
parlé, et qui est presque inseparable de nostre humanité,
fait que je ne puis mettre en usage nulle bonne consideration.
A ce mot Silvandre se teut, et Adamas voulut reprendre la parole, mais
en cet instant il ouyt un grand cry, et tout à coup il vid
Amasis qui se vint jetter entre ses bras. Cet accident l’estonna, et
comme il en vouloit sçavoir la cause : Ne voyez-vous pas,
luy dit la Nymphe, ces lyons qui sont prests de nous devorer ?
Pour Dieu fuyons ! Disant cela, elle se voulut remettre à
courir, mais le Druide l’arrestant : Madame, luy dit-il, ils ne
sont pas en estat de vous nuire, et si vous ne craignez le marbre, vous
n’avez point de suject de fuyr. – Comment ? le marbre ? dit
alors Amasis, et ne voyez-vous pas comme ils approchent ?
A ce mot Adamas ne put s’empescher de rire, considerant l’effect que
cette peur faisoit en l’esprit de la Nymphe, et se tournant doucement
à elle : Madame, luy dit-il, je prends sur moy la charge de
vous garentir, et je croy que Galatée sera ma caution. Amasis
alors jettant les yeux sur elle, et voyant qu’elle ny les autres ne
s’estonnoient point, commença de prendre un peu d’assurance,
mais soudain qu’Adamas luy eut raconté de quelle façon
ces animaux avoient esté changez : En verité,
dit-elle, je ne m’estonne pas davantage de ce miracle, que dequoy
Galatée me faisant hyer le discours de cet enchantement, oublia
de me dire cette particularité.
Disant cela, elle se remit parfaittement, et comme ils estoient fort
peu esloignez de la fontaine, le Druide quittant la troupe,
s’avança presque jusques sur le bord du nuage qui la couvroit,
et là s’estant mis à genoux, et à son exemple
toute la compagnie en ayant fait de mesme, il fit cette priere à
l’Amour :
Fils de Venus, adorable divinité, de qui
l’empire est au dessus de [474/475] toutes choses, ainsi les Vergers de
Paphos, d’Erice et d’Amathonte ne produisent jamais de Pommes qui ne
soient esgalles à celles que ta mere emporta pour marque de sa
beauté. Ennemy de la confusion, de grace, comme tu desbrouillas
le Cahos, demesle nos desordres, et cet enchantement. Ce n’est pas la
curiosité qui nous ameine, c’est ton ordonnance qui nous ayant
prescrit ce jour, excuse nostre voyage par la necessité de
t’obeyr. Prononce, Amour, prononce par pitié ce que tu as
destiné en faveur de nos boccages, et comme la gloire de te
plaire est le seul object que nous nous proposons, fay que nostre
contentement soit aussi le suject de tes responces.
Cette priere achevée, Adamas revint où estoit toute
la troupe, et alors un petit vent s’esleva, qui porta jusqu’à
leurs oreilles le bruit que faisoient les bouillons dont la fontaine
fut agitée ; fort peu de temps apres, ce vent se rendit
plus furieux, et ne sortant qu’à bouffées, il alloit
à chasque fois emportant de grandes flames, qui, comme si elles
eussent esté de la nature des esclairs, n’avoient qu’un moment
entre leur naissance et leur fin. Le Ciel en divers endroits fit ouyr
l’effroyable bruit de ses tonnerres, puis tout à coup le nuage
dont la fontaine estoit environnée s’estant ouvert, on vid
sortir peu à peu du milieu de l’eau qui s’eslevoit à
petites ondes, un grand Bassin de Jaspe, soustenu sur un piedestal de
Porphyre, d’où sortoit le sousbassement d’une colonne,
accompagné de diverses figures, et enrichy parfaittement, au
dessus duquel, Amour se fit voir en la mesme forme où il avoit
desja paru.
A la veue de cette deité, le respect fit baisser les yeux
à tout le monde, mais enfin cedant à la curiosité,
il permit qu’ils por-tassent leurs regards sur les diverses choses qui
leur estoient presentées : ils virent donc qu’Amour avoit
au dessoubs de la main gauche une grande table d’azur, où ces
vers estoient escrits en lettres d’or :
Puis qu’enfin Alexis, cette
fidelle amante,
Que les dieux demandoient est morte en ta faveur,
Celadon, reçoy le bon-heur
Que le Ciel te presente :
Astrée, à les travaux est un prix
ordonné,
Et ce cœur si long-temps contre toy mutiné
N’a plus de resistance,
Pour opposer à ta constance. [475/476]
Adamas, et le reste de la compagnie n’eurent pas plustost
achevé de lire ces vers, qu’on ouyt un murmure, suivy d’un
battement de mains universel, c’estoit un effect de la joye que
ressentoient tous les bergers et les bergeres pour le repos
d’Astrée et de Celadon, dont l’interest estoit considerable
à tout le monde. En cet instant ce berger perdit la memoire de
tous les maux qu’il avoit soufferts, et ne sçachant de qu’elle
façon remercier Amour du bien qui lui estoit desormais
infaillible, il leva les yeux au Ciel et sans pouvoir dire une seule
parole, son visage changea deux ou trois fois de couleur ;
Astrée n’en receut pas un moindre contentement. Phillis en
faillit mourir d’aise et Diane mesme, dans les delices qui estoient
promises à sa compagne, trouva quelque soulagement à ses
ennuis. Mais comme les plus grandes felicitez peuvent quelquefois estre
prises pour un presage de quelque grand malheur à venir,
à cause de cette liaison trop estroitte, qui attache presque
inseparablement le mal avecque le bien, cette joye ne demeura pas long
temps peinte sur leurs visages, car apres qu’Amour leur eut assez
donné de temps pour apprendre ce qu’il leur avoit fait voir sur
cette table, tout à coup il la tourna, et au lieu de l’or et de
l’azur, dont l’autre costé estoit enrichy, ils virent qu’il y
avoit escrit sur de l’argent, en caracteres de sable, ces mesmes mots.
ORACLE
Mais quoy, pour obeyr aux Arresis du Destin,
Silvandre doit mourir, et laisser pour butin
Diane à Paris qui l’adore ;
Et bien que cet amant, Adamas, te soit cher,
Je veux que ta pitié luy prepare un bucher,
Et je commande encore
Que ce Berger meure demain
Immolé de ta main.
Aussi-tost le Ciel recommença ses tonnerres, et le nuage
s’estant refermé, on vid tout d’un coup disparoitre la table,
etles oracles qu’Amour y avoit escrits. Ce commandement estonna si fort
toute la trouppe, que l’on fut long-temps sans dire un seul mot :
chacun plaignoit en son ame la perte de ce berger, car, comme il vivoit
dans le pays du monde où l’on sçavoit le mieux [476/477]
estimer la vertu, il se pouvoit vanter de ne s’y estre jamais fait un
envieux ny un ennemy. Mais parmy cette affliction commune, qu’on
pouvoit appeller un juste ressentiment de pitié, Diane fut
touchée d’une façon bien differente ; son amour luy
despeignit la mort de Silvandre avec des couleurs si horribles, et la
luy representa si estrange, qu’elle resolut de la devancer, ou pour le
moins de ne survivre pas d’un seul moment le trespas de celuy, pour qui
seulement elle avoit desiré de vivre. Toutefois, de crainte
qu’en donnant quelques tesmoignages de son transport, elle se fist des
obstacles à son dessein, elle cacha sa douleur, mais avec une
contrainte si grande, que Silvandre mesme faillit d’y estre
trompé.
Ce pauvre berger, apres avoir veu l’arrest qu’Amour avoit
prononcé contre luy, jetta doucement les yeux sur elle, et le
regret de ne pouvoir posseder ce qu’il aymoit le mieux, fut cause qu’il
ne put s’empescher d’accompagner ses regrets de quelques souspirs.
Diane les receut avec une constance nompareille, et sans changer
seulement de couleur, elle luy fit lire sur son visage plus de marques
d’estonnement que d’amour ; à quoy d’abord ce berger ne fut
pas moins sensible, qu’à la sentence qui le condamnoit à
mourir. Toutefois, comme il n’avoit pas encore perdu la memoire des
tesrnoignages d’affection qu’elle luy avoit donnez, il recognut
bien-tost apres, que ce n’estoit pas en elle un deffaut
d’amitié, puis que bien souvent les plus grandes douleurs sont
celles qui arrachent le moins de larmes.
Adamas en cette extremité ne sçavoit à quoy se
resoudre, quelquefois il regardoit Silvandre, et quelquefois se
tournant vers la fontaine, il sembloit attendre qu’Amour revoquast un
si fascheux commandement ; mais tousjours il paraissoit si
estonné qu’à le voir on eust creu que c’estoit contre
luy-mesme, et non pas contre Silvandre que l’Oracle avoit esté
prononcé.
A ce coup, Hylas perdit une partie de sa bonne humeur, et bien que
depuis qu’il estoit arrivé en Forests, il n’eust point eu en
apparence de plus grand ennemy, à cause de l’avantage qu’il
avoit à combattre ses opinions, il ne laissa pas de le
regretter, et de faire paroistre qu’il ne manquoit pas de jugement pour
cognoistre la vertu, et pour l’estimer en quelque personne qu’elle se
rencontrast. Lycidas Thamire, Adraste et les autres ne sçavoient
quelle contenance tenir, et Celadon mesme oublia le suject qu’il avoit
de se resjouyr. [477/478]
Ainsi dans cet estonnement universel, et dans ce commun silence, on
n’oyoit autre bruit, que celuy de quelques souspirs, qui au deffaut de
la voix parloient assez clairement de la douleur de tout le
monde ; mais Silvandre jugeant bien qu’il estoit temps de s’en
retourner, quitta le lieu où il estoit, et fendant la trouppe,
s’en alla fort pres de la fontaine, où s’estant mis à
genoux, et montrant en son visage une tres-grande resolution :
Amour, dit-il assez haut, à qui ma fidelité à fait
envie, je te rends graces du soing que tu as pris à me faire
mourir glorieusement. Je sçavois bien que comme la mort devoit
triompher de moy, Paris devoit triompher de Diane, mais je ne croyois
pas, que pour luy ceder une victoire que ma naissance ne luy pouvoit
disputer, j’en deusse avoir un commandement de la part du plus puissant
de tous les dieux. Donc, Amour, puis que tu l’ordonnes, me voicy prest
de t’obeyr, heureux doublement, si tu n’eusses prolongé mon
trespas d’une journée, mais puis qu’elle est irrevocable cette
loy, qui me commandant de mourir, ordonne que je vive jusqu’à
demain, puisse le soleil changer les heures en minute, et hastant son
retour en ma faveur, ne souffrir pas que la nuict nous desrobe que pour
un moment, l’agreable esclat de sa lumiere.
A ce mot, il se leva, et cependant que toute la trouppe consideroit ses
actions, et que Paris meme souffroit dans son ame un desplaisir
nompareil de voir qu’il ne pouvoit estre heureux qu’aux despens de ce
berger, il s’approcha d’Adamas, et le voyant dans un estonnement
extreme : Mon pere, luy, dit-il, qu’attendons-nous desormais en ce
lieu, où la volonté d’Amour nous a esté si
clairement exposée ? Ne voyez-vous pas, continua-t’il,
montrant la fontaine, que ce nuage s’est rendu plus espaix, et qu’il
faut que ces bords soient mouillez de mon sang, si l’on veut que cet
enchantement finisse ? – Mon fils, luy respondit Adamas, avec un
grand souspir, les dieux ne montrent pas moins de rigueur à me
laisser vivre qu’à vous en empescher. Disant cela, il tourna
visage, et toute la trouppe en ayant fait de mesme, on cornmença
de reprendre le chemin de la maison.
A ce retour chacun se mit en confusion, Astrée sans se souvenir
presque d’autre chose que du malheur de sa compagne, abandonna Celadon
à la discretion de Galatée, et Phillis fit en sorte que
Lycidas luy-mesme la pria d’aller offrir quelque assistance à
Diane, et la secourir dans l’extremité où il se doutoit
bien qu’elle estoit. Ainsi s’estants toutes deux rendues aupres de
cette ber-[478/479]gere, et s’estants un peu separées de la
trouppe, pour n’estre pas ouyes si facilement, Phillis fut la premiere
qui parla, et apres avoir levé les yeux au ciel : En
verité, dit-elle, je ne puis assez m’estonner de tant
d’accidents, par lesquels il semble que les dieux ayent pris plaisir de
troubler le repos de nostre vie ! Jamais nous n’avons
gousté un plaisir qui ait duré un jour seulement, et
dés que nous avons eu quelque suject de joye, il est
arrivé que quelque estrange desastre nous l’a malheureusement
ravy. – Ma sœur, respondit froidement Diane, ce malheur n’adviendra
plus, les dieux ont aujourd’huy achevé de vomir toute leur
colere, et croyez-moy, que puis qu’ils se sont attaquez à
l’innocence de Silvandre, il n’estoit pas croyable qu’ils eussent
jamais voulu nous espargner. – Il est tres-vray, dit Astrée en
l’interrompant, que ce berger me fait une extreme compassion ; je
regarde qu’elle a esté sa vie, et quand je considere
particulierement les succes qui l’ont accompagnée, je ne puis
que je n’admire sa constance, et que je ne trouve quelque petite espece
de rigueur dans l’ame de ceux qui ont fait ses destinées. – Les
plus belles choses, repliqua Diane, la larme à l’œil, sont bien
souvent celles qui durent le moins, et c’est ce qui m’empesche de
m’estonner de la perte de Silvandre, bien que je la ressente
infiniment, car encore que les dieux, comme il nous l’a quelquefois
representé ne puissent jamais faillir, je ne sçaurois
croire qu’ils ne soient quelquefois jaloux, et qu’ils ne nous portent
envie quand nous avons quelque chose parmy nous qui vaut beaucoup. Et
pour marque de cela, quel autre sujet peuvent-ils avoir, pour nous
oster ce pauvre berger ? S’il estoit vray qu’il eust quelquefois
failly en ce qui regarde leur service, s’il avoit manqué de
soing en ce qui touche la conduitte de ses trouppeaux, s’il estoit
coupable de parricide, et enfin s’il n’avoit pas vescu dans
l’observation des loix divines et humaines, je ne sçaurois que
dire, mais peut-estre Lignon n’a-t’il jamais veu un berger plus sage
que luy ? Vous sçavez quels sont les discours qu’il nous a
faits quelquefois de la divinité, et du respect que nous luy
devons ; ses trouppeaux ont tousjours esté des plus beaux
de toute la plaine, et comment auroit-il commis de parricide, s’il ne
sçait pas seulement luy-mesme de quels parents il est
né ? Non, non, mes compagnes, continua-t’elle,
souvenez-vous que le seul crime dont on le pourroit convaincre, seroit
de m’avoir donné de l’amour, mais pourquoy l’en punir, si jamais
je n’en ay fait deplainte ? – Ma sœur, reprit Phillis, si les
dieux [479/480] le punissent dequoy il vous a donné de l’amour,
ce sera seulement parce que cette affection s’oppose à celle que
vous devez avoir pour Paris, car enfin vous voyez bien qu’ils veulent
en toutes façons que vous l’espousiez, et si j’estois en vostre
place, j’y consentirois, pourveu qu’ils voulussent laisser la vie
à Silvandre. – Ma compagne, respondit Astrée, on ne
marchande pas comme cela avec les dieux, je croy qu’il y a par
là dedans quelque mystere que nous ne cognoissons pas, et que
Silvandre, ayant passé la pluspart de son aage hors du Forests,
il se peut faire qu’il y a d’autres interests qui les empeschent de le
laisser vivre. Ce n’est pas que je ne le plaigne et que je ne voulusse,
mesme au prix de mon sang, destorner le coup qui nous le doit ravir,
mais puis que ce mal-heur est inevitable, j’avoue que le meilleur
seroit, d’obeyr sans murmurer, à ce que les dieux ont
ordonné et de luy et de nous. – Quoy ? ma sœur, repliqua
Diane un peu esmeue, vous me conseilleriez donc de me donner à
Paris, et de trahir la fidelité de Silvandre ? – Je vous
conseillerois, respondit Astrée, de donner à Silvandre ce
que vous pouvez, qui est un ressentiment de sa disgrace, et à
Paris ce que vous devez, qui est une obeyssance aux commandements des
dieux et de Bellinde. – Les dieux ny Bellinde, adjousta Diane tout
à fait en colere, ne peuvent rien sur ma volonté, j’ay
trop bien appris qu’ils m’ont donné un liberal arbitre qui me
laisse le pouvoir de faire le choix que je voudray ; qu’il y ait
du crime ou non à s’en servir, cela n’importe, pourveu que je
n’offense point Silvandre, tout m’est indifferent, et croyez moy,
Astrée, que vous ne faites pas une petite faute quand vous me
conseillez une perfidie.
Disant cela elle la regarda, mais d’un œil capable de la faire mourir
de pitié, dequoy Astrée fut si touchée que perdant
toute contenance, et se jettant à son col : Ma compagne,
luy dit-elle, fondant toute en larmes, si le mal-heur de Silvandre ne
m’est extremement sensible, je ne veux pas que vous croyez que je vous
aye jamais aymée ; et si je ne voudrois pouvoir changer ses
destinées en vostre faveur, puisse desormais la terre devenir
trop foible pour me supporter ! Mais quelque grande que soit ma
douleur pour la disgrace de ce berger, celle que je ressens pour vous
est encore plus violente, et c’est bien ce qui m’a obligée
à vous parler comme j’ay fait, m’imaginant que pour vous donner
quelque consolation, je ne devois pas seulement vous conseiller une
trahison, mais vous l’inspirer, s’il eust esté en ma puissance.
Aussi bien [480/481] vostre fidelité luy est inutile, puis que
sa mort l’empeschera d’en recevoir le fruict. – Au contraire, repliqua
Diane, ma fidelité sera cause qu’il mourra sans doute avec cette
satisfaction, d’avoir eu de mon amour la plus chere marque qu’il en
pouvoit jamais desirer, et puis nous ne serons pas long-temps sans nous
revoir. Si ma constance merite des coronnes, il ne me les refusera pas,
et peut-estre ne luy donneray-je pas le loisir de me les preparer.
Tels estoient, à peu pres, les discours de Diane, par lesquels
Astrée et Phillis jugerent bien qu’apres la perte de Silvandre
ils n’auroient pas une petite affaire, s’ils entreprenoient de la
conserver. Toutefois comme elles l’aymoient grandement, elles
resolurent d’y faire des efforts, et de ne rien espargner de tout ce
qui pourroit servir à la consoler. Ainsi elles alloient achevant
le chemin qu’elles avoient à faire, cependant qu’Amasis qui
s’estoit approchée de Galatée et de Celadon, se faisoit
raconter les principaux accidents qui estoient arrivez en la vie de
Silvandre.
Bellinde de son coste ne douta plus que Diane n’eust de l’inclination
pour luy, et admirant dans son ame la discretion avec laquelle cette
passion avoit esté mesnagée, elle plaignoit en mesme
temps le sort de ce berger, et condamnoit la trop grande
facilité que sa fille avoit eue a luy vouloir du bien. Apres
cela se ressouvenant qu’elle seule estoit cause que Silvandre estoit
venu demeurer en Forests, elle se regardoit, comme coupable de son
amour et de sa mort ; toutefois n’estant pas en sa puissance de
divertir ce coup, parce qu’elle eust mieux aymé mourir que
n’obeyr point à la volonté des dieux, elle continua de le
plaindre, qui estoit la seule chose qu’elle pouvoit donner au mal-heur
de cet infortuné berger.
Adamas aussi, que l’oracle avoit interessé en la perte de
Silvandre, par le commandement qu’il luy avoit fait d’en estre
luy-mesme le sacrificateur, ne pouvoit treuver de raison, pour laquelle
ce berger deust estre traitté si rigoureusement, toutefois
desirant d’en estre plus esclaircy, il se servit de l’occasion qui les
avoit fait rencontrer ensemble, et prenant le berger par la main :
Mais, Silvandre, luy dit-il, qu’avez-vous fait contre les dieux, qui
les contraigne à desirer vostre mort ? Leurs oracles ne
nous commandent autre chose, et soit que vous les ayez consultez en
particuiler ou en public, tousjours ils ont eu quelque dessein sur
vostre vie. – Mon pere, respondit Silvandre, ce seroit en moy une
vanité punissable de dire que je ne les ay jamais
offensez ; [481/482] mais je vous confesseray bien, que je croy
tres-assurément que le plus grand de tous mes crimes est d’avoir
osé pretendre à la possession de Diane. Jusqu’icy j’ay
caché ma passion, de peur d’avoir trop de tesmoings de mon
outrecuidance, mais puis que vous voulez que ma confession excuse la
rigueur que vous treuvez dans le chastiment qui m’est ordonné,
je vous dis librement mon offense, et vous supplie de me pardonner, si
elle a rapporté quelque obstacle aux desseins de Bellinde et de
Paris. Mon amour estoit née devant que cette belle bergere eust
eu l’honneur d’estre cognue de luy, et si elle souffrit son affection
par respect, peut-estre avoit-elle desja receu la mienne par
inclination. Toutefois comme es dieux sont justes, ils ont
treuvé plus de rapport entre le merite de Paris et la vertu de
Diane, qu’entre les perfections de cette bergere, et la miserable
condition où je suis. Et c’est pour cela qu’ils commandent que
leur mariage s’accomplisse, et que je meure, puis qu’aussi-bien
sçavent-ils que, quand ils ne l’ordonneroient pas, je ne
sçaurois survivre le moment qui attachera leurs volontez dans
les chaisnes d’Hymenée. – Les dieux, reprit le Druide, ne
donnent pas Diane à Paris par ce qu’il la merite, comme je ne
sçaurois croire qu’ils vous la refusent, faute d’avoir d’assez
bonnes qualitez pour la pretendre legitimement ; je sçay
assez ce que vous valez tous deux, et quelque volonté que j’aye
pour luy, je ne suis pas aveugle jusques là que de ne cognoistre
pas les avantages que vostre esprit a sur le sien. Mais pour n’en
mentir point, je croy qu’ils le font pour montrer que bien souvent les
hommes se trompent en leurs jugements, et que les loix de la prudence
humaine sont de beaucoup au dessoubs de celles qu’ils ont establies
dans le ciel. Mais, continua-t’il, permettez, Silvandre, que je me
separe un peu de vous et que dans le temps que vous mettrez à
vous joindre au reste de la trouppe, je pense à quelque chose,
qui ne sera peut-estre pas inutile pour vostre repos et pour le mien.
Disant cela, il s’arresta, et Silvandre qui fut bien aise de pouvoir
estre seul, ne se hasta pas de marcher plus qu’à l’ordinaire,
mais s’en allant au petit pas, il ne cessa tout le long du chemin de
penser à ce mal-heureux arrest qui luy desroboit la jouyssance
de Diane, pour en accroistre la gloire et, les triomphes de Paris.
Adamas cependant s’estant alors rencontré pres de cet autel, sur
les degrez duquel Astrée et Diane s’estoient endormies, le jour
qu’elles allerent pour mourir à la fontaine de la Verité
d’amour, [482/483] s’assit sur l’une des marches, et là ses
pensées le servant à l’office auquel il les avoit
destinez luy representerent premierement l’estat de sa propre vie, et
puis la miserable condition de Silvandre, et parce qu’il ressentoit en
luy-mesme des mouvements d’affection, plus grands que ceux qu’il avoit
autrefois eus pour ce berger : Que la compassion, disoit-il, est
puissante pour faire aymer, puis que je n’ay jamais eu tant
d’inclination pour luy que lors que sa disgrace m’a contraint d’en
avoir pitié ! Puis songeant à l’oracle qui
commandoit que ce berger mourust, et qu’il en fist luy-mesme le
sacrifice : Mais, continua-t’il, depuis quand les dieux sont-ils
devenus barbares, jusqu’à desirer que leurs autels soient
arrousez de sang humain ? Si c’est qu’il faille par de nouvelles
victimes arrester leur courroux, pourquoy au lieu des taureaux et des
brebis innocentes que nous soulions immoler, ne demandent-ils
aujourd’huy l’embrazement de nos maisons ? J’yrois de bon cœur
allumer dans la mienne le feu qui les devroit apaiser, et prendrois au
moins quelque contentement à voir parmy les flames qui
monteroient au ciel, reluire les marques de mon obeyssance ! Mais
quoy ! tu veux, Amour, que nos bastiments subsistent, et que
Silvandre soit immolé ? et pour me donner la meilleure part
du supplice, tu veux que je meure mille fois le jour du regret de
l’avoir tué ? Helas ! est-ce la cette suitte de
contentements qui devoit accompagner mes jours, apres que j’aurois
rendu Celadon à sa chere Astrée ? Ah ! Ciel
trompeur...
A ce mot il s’arresta, et se ressouvenant qu’il estoit Druide :
Toutefois, reprit-il, j’ay tort d’accuser vostre justice ;
pardonnez-moy, grands dieux, si j’ay trop donné à mon
ressentiment, et si vous cherchez une raison qui puisse excuser mon
offense, voyez que j’ayme Silvandre, et que je suis homme comme luy.
Disant cela, il se mit encore à resver sur les moyens qui
pourroient contenter Amour, sans que ce fust au prejudice de ce berger,
mais n’y voyant aucune apparence, il se leva, resolu d’obeyr, et se mit
dans le meme chemin que les autres tenoient, pour retourner en sa
maison.
Ils n’en estoient plus guiere esloignez, quand Thamire qui estoit fort
proche d’Hylas : Je ne pense pas, luy dit-il, que si on vous en
faisoit mettre la main sur la conscience, vous n’avouassiez Hylas, que
la perte de Silvandre ne vous touche pas si sensiblement que vous le
tesmoignez. – Pourquoy, respondit l’inconstant, avez-vous cette
opinion ? – Pour ce, reprit Thamire, que c’est une [483/484] chose
naturelle, de souhaitter la perte de ce qui nous nuit, et dedesirer la
conservation de ce qui nous agrée ; or est-il que Silvandre
ayant esté le seul qui vous a convaincu d’erreur, et qui a fait
voirà tout le monde la fausseté de vos opinions, je ne
puis m’imaginer que vous ne soyez bien-aise que l’on vous oste, par
maniere de dire, cette espine du pied. – Ah ! Thamire, dit Hylas
en souspirant, que ce coup là vous avez donné bien loing
de ma pensée, puis qu’il est vray, que comme deux contraires
opposez esclattent plus vivement, je suis assuré que tant que ce
berger eust vescu, mon esprit opposé au sien, eust esté
en plus de consideration et d’estime. Mais, continua-t’il, je me
doutois bien tousjours que le Ciel le puniroit du crime qu’il a commis
en soustenant de si mauvaises maximes, et si par le repos de nostre vie
il est permis de juger de la faveur et de l’amitie des dieux, regardez,
je vous prie, quel de nous a le plus de sujet de s’en louer.
Premierement il n’a pas esté si tost au monde qu’il a
esté puny des offenses qu’il y devoit commettre, car les dieux,
devant qui l’avenir est present, ont pris plaisir à luy faire
sentir de bonne heure la pesanteur de leurs chastiments ; depuis,
il a esté le jouet de la fortune qui l’a balotté,
renvoyant tantost deçà, tantost delà, comme un
vagabond, que la nature mesmes a peine d’avouer ; s’il a eu de
l’inclination pour quelque bergere, il n’est obstacle qui ne se soit
opposé à son contentement. Et tout cela, pourquoy ?
Pour le recompenser de cette belle constance qu’il presche avec tant de
zele et de devotion. Au lieu qu’à ma naissance le bon-heur
assista revestu de ses plus beaux omements, les Graces et la
santé firent vœu de ne me quitter jamais, et c’est pour cela que
je’n’ay pas encore ressenty une simple douleur de teste. Si j’ay voulu
du bien à quelque, belle fille, à peyne que ses faveurs
n’ayent prevenu mes desirs. Ainsi tousjours content et tousjours
heureux, je passe agreablement le cours de mes années. Et tout
cela, pourquoy ? Pource que je n’enseigne point de loy qui exerce
de la tyrannie sur les esprits, et qu’au contraire, il faut aymer
indifferemment tout ce que l’on treuve beau, sans s’arrester longuement
à une mesme chose. Mais Thamire, adjousta-t’il, encore qu’il ait
merité le mal-heur qui le suit, je ne laisse pas de le plaindre
infiniment ; et bien que son humeur ait esté tousjours
contraire à la mienne, je voudrois bien que son dessein eust pu
estre aussi heureux que le mien. – Encore par là, respondit
Thamire, vous montrez que vous n’estes pas en toutes choses ennemy de
la raison ; je suis donc bien d’avis que [484/485] nous le
plaignions, et qu’en sa perte nous plaignions aussi les bergers qui le
survivront, parce que s’il faut qu’ils demeurent à la mercy de
vos extravagantes opinions, je crains bien que vous les desbauchiez, et
qu’insensiblement vous acqueriez sur leur esprit un empire, dans lequel
vous seriez insupportable. – Ce que vous distes fust arrivé il y
a long-temps, dit Hylas, si toutes choses estoient gouvernées
par la raison.
Avec semblables discours, ils arriverent en la maison d’Adamas,
où ils ne furent pas plustost entrez, que Celadon, à qui
la douleur de Silvandre estoit commune, supplia Galatée de luy
permettre de retourner sur ses pas, pour aller à la rencontre de
ce berger qu’il croyoit estre encore avec le Druide, ce que la Nymphe
luy ayant accordé, il sortit, et Lycidas qui le vid partir se
mit incontinent à le suivre. A peyne furent-ils hors de la
maison qu’ils le rencontrerent seul, et parce qu’en effet l’affection
qu’ils avoient pour luy n’estoit pas de celles qui meurent facilement,
d’abord Celadon luy sauta au col, et le tenant embrassé, il fut
long-temps sans luy pouvoir dire une seule parole. Sa bouche ne
s’ouvrit qu’aux souspirs, dequoy Silvandre fut si touché que
l’embrassant de mesme : Celadon, luy dit-il, pour Dieu ! ne
me donnez pas le desplaisir de voir que mes malheurs troublent en
quelque sorte les contentements que les dieux veulent que vous goustiez
en la possession de vostre maistresse. Jouyssez une fois d’un bien sans
amertume, et si c’est ma seule perte qui vous afflige, si vous m’aymez,
imaginez-vous qu’elle vous doit estre plustost un suject de joye que de
mescontentement, puis que les dieux mesmes l’ont desirée, et
qu’apres avoir eu tant de sujects de mourir, je ne pouvois sortir du
monde avec plus de gloire, qu’en obeyssant aux arrests qu’ils en ont si
souvent prononcez. – Quelque favorable que soit la cause qui vous fera
mourir, respondit Celadon, elle n’empeschera pas que je ne ressente
cette separation, comme le seul desplaisir qui pouvoit troubler mon
repos ; j’avoue bien qu’elle me sera un petit suject de
consolation, mais croyez-moy, Silvandre, que si on veut guerir ma
douleur, il y faudra bien employer d’autres remedes. A ce mot Sylvandre
voulut respondre, mais en cet instant le druide arriva, qui les
interrompit, et s’estant mis au milieu d’eux, les ramena dans sa maison.
Diane d’autre costé, qui avoit avec elle Astrée et
Phillis, ne pouvoit plus resister à sa douleur, qui à
chasque moment se rendoit plus violente ; de sorte que pour eviter
tout autre entretien [485/486] que celuy de ses compagnes, ou de ses
pensées, elle fit dessein de se mettre au lict, soubs pretexte
de ressentir encore quelques restes de l’incommodité qu’elle
avoit eue le jour auparavant, et certes il ne fallut pas beaucoup
d’artifice, pour faire cognoistre à Bellinde qu’elle avoit
besoing de ce soulagement, car outre qu’elle n’ignoroit plus l’interest
qu’elle avoit au mal-heur de Silvandre, encore est-il vray que le
visage de cette bergere portoit les mesmes traits d’une personne
à qui les maux n’eussent deu laisser que deux ou trois heures de
vie. Elle consentit donc que Diane se retirast dans sa chambre, et bien
que dans son ame elle eust un extreme desplaisir de voir les obstacles
qui s’opposoient aux contentements de sa fille, et au merite de
Silvandre, elle ne laissa pas de se consoler un peu, quand elle se
figura qu’apres la mort de ce berger, elle n’auroit plus d’excuses pour
se deffendre d’espouser Paris.
Amasis aussi n’eut pas demeuré dans la maison environ un quart
d’heure, qu’elle se ressouvint de Dorinde, et sçachant bien
qu’elle n’avoit pas esté à la fontaine, elle la fit
chercher dans la grande gallerie, dans le jardin, et par tout où
elle s’imagina qu’elle pourroit estre, mais n’en ayant sceu apprendre
des nouvelles, elle fit enfin venir celuy qui avoit le soing de la
porte qui luy dit qu’un peu apres que toute la trouppe avoit
esté partie, elle et Merindor s’estoient mis dans un chariot, et
qu’au lieu de suivre le chemin que les autres avoient tenu, ils avoient
pris celuy de Bon-lieu. Au commencement elle creut que ne s’estant pas
treuvée en assez bonne disposition, elle seroit allée se
promener pour se divertir ; mais enfin s’estant souvenue que
depuis le retour de ce chevalier, Dorinde avoit montré d’estre
de mauvaise humeur, elle commença de se douter de quelque chose.
Toutefois n’osant rien assurer de crainte de se decevoir elle-mesme,
son esprit alloit faisant diverses considerations, quand tout à
coup elle ouyt le bruit de quelques chevaux. Incontinent elle mit la
teste à la fenestre et cognoissant son chariot, aussi-tost elle
courut sur le degré pour aller au devant de Dorinde, mais n’y
ayant treuvé que Merindor, son estonnement fut extreme, et ce
qui la mit davantage en peine, ce fut qu’elle le treuva pasle comme un
homme mort, les yeux fort enflez et rouges, et dans une contenance si
interditte qu’à peine sçavoit-il marcher. Aussi-tost elle
luy demanda où estoit Dorinde, et ce chevalier luy ayant fait
une profonde reverence : Madame, luy dit-il, à mots
interrompus et d’un ton de voix qui [486/487] tesmoignoit assez la
confusion de son ame, voylà qui vous en apprendra la
verité. Disant cela il luy tendit une lettre qu’Amasis treceut,
et l’ayant ouverte, elle y leut ces paroles.
LETTRE
DE DORINDE A AMASIS
Enfin la perfidie de Sigismond m’a
retirée de la doute où j’estois, que l’on fust trouver de
la fidelité parmy les hommes, et sa trahison m’ayant osté
l’esperance de gouverner çà bas un empire, je me suis
resolue à chercher des coronnes dans le ciel. J’avoue que,
d’abord que j’ay sceu la nouvelle de son changement, mon amour a
condamné sa foy violée, mais depuis ayant bien
consideré le repos qu’elle me devoit acquerir, j’ay creu que
j’avois plus de suject de m’en louer que de m’en plaindre. Il est vray
qu’apres avoir receu tant de faveurs de vous, je devois chercher les
moyens de les recognoistre ; mais ne le pouvant que par des
souhaits, quel lieu m’eust permis d’en faire plus à vostre
advantage que celuy que j’ay recherché ? Car, Madame, c’est
icy que mon esprit destaché des interests du monde se fera un
commerce avecque les dieux, et peut-estre auront-ils assez de
pitié pour m’accorder en vostre faveur l’effet de mes desirs et
de mes esperances ! Que si vous treuvez qu’il y ait du crime en ce
que je suis partie sans vous dire adieu, n’en accusez que la bonne
volonté que vous m’avez tesmoignée qui m’a fait craindre
que si je vous eusse advertie de ma resolution, peut-estre ne
l’eussiez-vous pas treuvée assez legitime. D’ailleurs, Madame,
je puis dire que le mespris de Sigismond m’a surpris de telle sorte
qu’il m’a forcée d’imiter ceux qui sortent du monde sans avoir
le loisir de disposer de leurs dernieres volontez ; mais quand
j’en eusse bien eu le temps, que restoit-il en ma disposition, si je
suis toute à vous, depuis le moment que j’eus l’honneur d’en
estre cognue ? Or, Madame, ne soyez pas marrie de n’avoir à
partager ma possession qu’avecque les dieux qui s’estants enfin lassez
de me voir languir soubs la tyrannie d’un homme, ont permis que par une
moitié de bague, tout mon cœur m’ait esté rendu. Que si
ces paroles ont besoin de quelque esclaircissement, j’ay laissé
à Merindor la charge de vous en entretenir et de vous dire,
Madame, qu’en quelque lieu que je sois, et à quelque condition
que je sois appellée, je ne seray jamais que vostre tres-humble
servante.
DORINDE. [487/488]
Cependant qu’Amasis lisoit cette lettre, Merindor remarquoit de
grands changements en son visage, et voyant peu à peu que ses
yeux devenoient humides, il se douta bien qu’elle donneroit des larmes
à l’esloignement de Dorinde. En effet, elle n’eut pas plustost
achevé de lire ce qui estoit escrit dans ce papier, que leur
ouvrant le passage : Mais, dit-elle, Merindor, est-il vray que
Sigismond luy ait manqué de parole ? La foy des princes
n’a-t’elle point de privilege qui la deffende des loix du
changement ? – Madame, respondit le chevalier, ce que vous me
demandez merite un grand discours, et puis que Dorinde m’a
commandé de vous en dire les circonstances, je vous en
raconteray bien plus qu’elle n’en sçait elle-mesme, si vous
prenez la peine de m’ouyr en particulier. – Je vous en donneray sans
doute le temps et la commodité, dit Amasis, car je desire avec
passion sçavoir la verité de cette affaire. Disant cela,
elle prit ce chevalier par la main, et apres avoir fait dire au Druide
qu’elle alloit conferer de quelque chose avec Merindor : Allons,
luy dit-elle, dans le jardin ; aussi bien n’est-il pas croyable
que je puisse de long-temps retirer Rosanire ny Galatée d’aupres
de ces bergeres. A quoy Merindor ayant consenty, elle le mena soubs le
cabinet le plus couvert, et la s’estant assise, et ayant
commandé au chevalier d’en faire de mesme, il commença
son discours en cette sorte :
SUITTE
DE L’HISTOIRE
DE DORINDE
J’ay à vous raconter, Madame, une si grande trahison, que
si vous ne sçavez parfaittement ce que peut Amour sur un esprit,
je ne doute point que vous ne me jugiez tres-coupable d’avoir
osé seulement estre complice d’une telle
meschanceté ; mais par ce que c’est un accident, qui n’est
arrivé que depuis que Sigismond partit d’aupres de vous, je
prendray la chose en sa source et vous diray, Madame, qu’aussi-tost que
nous nous fusmes mis en chemin, Ligonias, qui a comme vous
sçavez le jugement capable de toutes choses, depescha
secrettement un courrier à Gondebaut, pour l’advertir de
l’arrivée de Sigismond et de Godomar. Et de peur qu’il eust
quelque regret de se voir surpris par l’arrivée de Rosileon
[488/489] et des chevaliers qui l’accompagnoient, il le fit advertir de
tout, le plus promptement qu’il luy fut possible : cela fut cause
que le lendemain, le roy suivy presque de toute la noblesse du pays,
fit semblant d’aller à la chasse, et ayant pris le chemin par
où les princes devoient venir, il les rencontra environ à
une lieue de Lyon. Cet abord fut une tresbelle chose, car Sigismond et
Godomar qui cogneurent le Roy d’assez loing, mirent incontinent pied
à terre, et s’estants approchez de luy, il ne fut pas plustost
descendu de cheval, qu’ils se jetterent à ses pieds, et par des
soubmissions nompareilles, luy demanderent pardon de la faute qu’ils
avoient faite en s’esloignant de sa personne. Le Roy les receut
à bras ouverts, et donnant à leur retour des tesmoignages
d’une extreme joye, il leur promit encor une fois d’oublier tout ce qui
s’estoit passé, pourveu qu’à l’advenir ils ne luy
donnassent plus un si grand suject de plainte. Rosileon cependant
s’avanga, et Sigismond l’ayant montré à Gondebaut,
aussi-tost il s’approcha de luy, et luy faisant des caresses
extraordinaires, luy offrit son Estat et sa personne. Apres il embrassa
Lindamor, et Godomar luy ayant dit que c’estoit le mesme qui avoit
triomphé des armes de Polemas : Je suis bien aise, dit-il
que sa valeur nous ait fait cognoistre en faveur, d’Amasis, l’injustice
que ce rebelle nous avoit desguisée sous un pretexte dont
l’apparence n’estoit que trop legitime. Disant cela, il recevoit les
honneurs que luy rendoient Damon, Alcidon, et les autres ; apres
quoy s’estant remis à cheval, et les Princes en ayants faits de
mesme, on reprit le chemin de la ville.
Ils en estoient encore esloignez d’une demye lieue, quand ils virent
venir à eux une multitude d’hommes, disposez comme pour donner
une grande bataille, ils estoient armez diversement, les uns avec des
frondes, les autres avec des arcs, des picques, et des arbalestes, et
quelques autres portoient d’une main un escu, et de l’autre un
cimeterre, ils estoient pres de dix-huict mille en nombre, ce qui fit
croire à Rosileon que ce devoit estre encore le reste de
l’armée qu’il avoit envoyée contre Marcilly. Gondebaut,
les Princes, et tout le reste des chevaliers, passerent au milieu
d’eux, et à peine les eurent-ils traversez, qu’ils furent
rencontrez par quatre mille hommes à cheval, qui ne les
quitterent point, qu’ils ne fussent arrivez dans la ville.
A la porte, Clotilde les attendoit, et avec elle cent des plus belles
filles qui fussent dans Lyon qui parurent sur des chevaux blancs les
plus beaux qu’il estoit possible, et qui pour ne les
incom-[489/490]moder pas, sembloient contraindre leur action, sans
laisser toutefois de se montrer glorieux de soustenir de si belles
charges. A l’arrivée des Princes, Clotilde seule mit pied
à terre, que Sigismond et Godomar embrasserent, et que Rosileon,
Lindamor, Damon, et Alcidon saluerent avec toute sorte d’honneur et de
respect. Apres ils l’ayderent à remonter à cheval, et
ayants repris les leurs, ils allerent descendre au Temple de Venus,
où la musique des voix et des instruments les receut, et leur
ayda à rendre graces aux dieux, du bon-heur dont leur retour
estoit accompagné. De là, ils allerent aux jardins de
l’Athenée, où Gondebaut avoit donné le departement
de Rosileon, et par ce qu’il s’y estoit logé luy-mesme depuis le
commencement de l’Esté, il fut bien-aise que Sigismond, Godomar
et Clotilde y demeurassent. pour luy tenir compagnie.
Toute cette premiere journée se passa en festins, et dés
que la nuict approcha, toute la Cour se mit sur la riviere, pour aller
voir un feu de joye que l’on avoit preparé, justement au mesme
lieu où le Rhosne et l’Arar commencent à s’entrebaiser et
à contracter ce mariage, qui depuis là jusqu’à la
mer, les fait demeurer paisibles dans un mesme lict. On jugea bien, que
cela n’avoit pas esté fait sans dessein, et qu’il y avoit de
l’apparence qu’on eust choisi ce lieu pour marquer mieux la reunion des
enfans et du pere; mais quoy que c’en soit, on y vit de tresbelles
choses, et le Roy. mesmes’en revint bien satisfaict. Pour moy, ce que
j’y remarquay de plus rare, ce fut le peu de temps qu’on avoit eu pour
y penser, qui ne me fit pas moins admirer la diligence des ouvriers,
que la grace de leur invention.
Or, Madame, je vous ay dit toutes ces choses, non pas comme estants
absolument necessaires à mon suject, mais comme n’y estants pas
entierement inutiles; car on ne fut pas plustost de retour au Palais,
que Rosileon ayant esté conduit par les Princes en son
departement, chacun se retira dans les chambres qui avoient esté
destinées pour le repos. Mais Gondebaut qui n’en pouvoit avoir,
et que l’interest de Dorinde tenoit eternellement en peine, au lieu de
se mettre au lict, creut qu’il ne pouvoit mieux employer le temps,
qu’à tascher d’apprendre en quel estat Sigismond estoit avec
elle ; et par ce qu’il jugea bien, que devant que Clotilde
s’endormist, Sigismond ne manqueroit pas de luy en venir rendre compte,
à cause de cette estroitte confidence qui estoit entreux, il fit
si bien qu’apres avoir traversé quelques [490/491] chambres, il
arriva, sans estre ouy, à une porte qui respondoit à la
ruelle du lict de cette jeune Princesse. Il n’eut pas esté
là environ une petite heure, que Sigismond y vint comme il
l’avoit pensé, et par ce que c’estoit le lieu où ils se
retiroient ordinairement, pour n’estre pas ouys de ceux qui estoient
dans la chambre, ils s’y vindrent asseoir innocemment, sans se douter
du malheur que leur preparoit la jalousie de Gondebaut.
J’ay sceu depuis, car le Roy ayant fait dessein de se servir de moy, me
declara librement toutes choses, que Sigismond commença son
entretien par quelques discours qu’il fit à vostre avantage, et
par le recit qu’il fit à Clotilde de la beauté de
Galatée et des nymphes qui sont ordinairement aupres de vous. De
là il vint à parler de Dorinde, et par ce que c’estoit
où le Roy l’attendoit, il presta l’oreille plus attentivement,
et ouyt que Sigismond disoit : Mais, ma sœur, car c’est ainsi
qu’il nomme Clotilde, le Roy n’est-il pas bien estrange de vouloir que
je ne l’ayme plus, apres qu’Amour m’a commandé de ne me separer
jamais de son service ? Ne serois-je pas blasmable si je ne
suivois mon inclination, et si j’executois plustost les arrests d’un
homme que d’un dieu ? Je sçay bien que je luy suis
obligé de ma naissance, et que je dois mourir pour luy plaire,
mais s’il veut que je vive, qu’il souffre que j’ayme Dorinde ; car
tant que je seray Sigismond, il est impossible que je ne sois son
serviteur. Il adjouta à cela quelques autres discours, que
Gondebaut escouta fort attentivement, auxquels Clotilde respondit avec
toute sorte de modestie, luy representant quelquefois ce qu’il devoit
à la qualité du Roy, et quelquefois avouant que sa
passion rendoit en quelque sorte la desobeyssance excusable. Mais
enfin, Sigismond s’estant mis à parler de ce qui s’estoit
passé dans Marcilly touchant son amour, il luy redit les
mesfiances de Dorinde, les serments de fidelité qu’il luy avoit
faits, et enfin les mesmes propos qu’ils avoient tenus lors qu’ils
rompirent la bague, pour en garder chacune une moitié. Apres
cela il mit la main dans sa pochette, et l’ayant retireé d’une
petite boette où il l’avoit enfermée, il la montra
à Clotilde, mais Gondebaut ne la vid pas ; car outre que la
porte par où il escoutoit estoit fermée, encore y
avoit-il une tapisserie qui l’en empeschoit, seulement il jugea que
Clotilde l’ayoit tenue entre les mains, dequoy il ne fut pas peu
content, se figurant deslors qu’elle pourroit bien ayder à
destruire toute cette intelligence.
Ayant donc par cet artifice esté bien informé de tout ce
qu’il [491/492] vouloit sçavoir, il se retira, et Sigismond
aussi, mais ils ne passerent pas la nuit de mesme sorte, car le prince
reposa comme un homme content, et le roy ne dormit presque point ;
car la jalousie luy ouvrit les yeux et le jugement, et le fit resver
jusqu’au lendemain aux moyens qui pourroient faire mourir en Sigismond
la volonté qu’il avoit pour Dorinde.
Le jour le surprit dans cette fantaisie, et lors qu’il fut heure de se
lever, il fit semblant de se trouver un peu mal, pour avoir un pretexte
de ne quitter point le lict de tout le matin. Toutefois, pour ne
laisser personne en peine, il envoya querir Sigismond, et apres luy
avoir commandé de mener Rosileon, et les autres chevaliers
à la chasse, il l’asseura qu’à son retour il le
trouveroit levé. Sigismond obeyt au commandement du roy, car
où il ne s’agissoit point de son amour, il estoit bien aise de
le contenter, et cependant Gondebaut fit venir Clotilde en sa chambre,
qu’il fit asseoir aupres de son lict, et puis se tournant de son
costé, il luy parla en ces termes :
Je ne vous feray point souvenir, Clotilde, des obligations que vous
m’avez, puis que vous ne sçauriez penser à la mort de vos
parens qu’en cet instant vous ne cognoissiez que vous m’estes redevable
de la vie. Ma clemence vous a sauvée du naufrage où ils
se sont perdus, et bien que ma justice vous pust faire perir avec eux,
ma pitié s’y est opposée, et a pris plaisir à vous
espargner. Que si, comme jusqu’icy vous n’avez point este
mescognoissante de cette grace, vous voulez empescher à
l’advenir que je ne vous accuse d’ingratitude, servez-moy dans une
occasion où je vous veux employer ; et apres cela, ne
doutez jamais que je ne fasse pour vous tout ce qui despendra de ma
puissance.
A cela Clotilde respondit qu’elle ne refuseroit jamais d’obeyr à
ses commandements, quand mesmes il y iroit de sa vie, et que la plus
grande gloire qu’elle pust pretendre estoit celle de luy rendre quelque
agreable service. Alors Gondebaut reprit ainsi la parole : Ce que
je veux de vous, ma chere fille, (c’est ainsi qu’il la nomme, quand il
est en bonne humeur) n’est pas que vous me redisiez les discours que
vous avez eus avec Sigismond depuis son retour, car je les sçay
aussi bien que vous, mais je veux que vous travailliez à faire
reussir un dessein que j’ay pour ruiner cette affection, que je
sçay desja avoir jetté de trop profondes racines. Et afin
que vous ne croyiez pas que je feigne de sçavoir quelque chose
de ses affaires, pour vous obliger à m’en descouvrir les
[492/493] derniers secrets, je vous en veux dire moy-mesme les plus
grandes particularitez.
Disant cela il tenoit les yeux attachez sur le visage de la jeune
princesse, et voyant qu’elle changeoit de couleur : Je cognois
bien, luy dit-il, en continuant, que mon discours vous estonne, mais
vous en aurez bien plus de suject quand vous en aurez ouy la fin.
N’est-il pas vray qu’hyer au soir, apres que je fus retiré,
Sigismond fut dans vostre chambre, et qu’à la ruelle de vostre
lict il vous entretint tout ce qui s’est passé dans Marcilly,
entre luy et Dorinde ? N’est-il pas vray qu’il vous fit voir une
moitié de bague qu’il a rapportée, et qu’il vous avoua
que c’estoit le secret qu’ils avoient inventé entr’eux pour
resister à tous les efforts et à tous les artifices que
je pourrois pratiquer pour separer leurs volontez ?
A ce mot Clotilde perdit toute contenance, et dans l’estonnement
où elle estoit, ne sçachant pas d’où il avoit pu
apprendre tant de choses, elle eut tant de peur qu’il la voulust punir,
dequoy elle avoit receu les secrets de Sigismond, que se jettant
à genoux, elle commença d’implorer sa misericorde, et de
luy demander pardon. Mais le roy luy ayant commander de se lever, il la
prit par la main, et la baisant au front : Non non, ma fille, luy
dit-il, ne craignez point de m’avoir fasché en cela, je
sçay le soing que vous avez pris d’esteindre sa flame, et suis
bien assuré qu’il n’a pas tenu à vous qu’il n’ait desja
contenté mon humeur ; mais puisque jusqu’icy vos efforts et
les miens ont esté inutiles pour en venir à bout, je suis
d’avis que pour un dernier remede, nous tentions celuy que je vous veux
communiquer.
Disant cela il la fit asseoir sur le pied de son lict, et puis il
poursuivit de cette sorte : Il est croyable, Clotilde, que vous
cognoissez l’esprit de Dorinde, et qu’estant ambitieuse comme elle est,
vous ne doutez pas qu’encore que Sigismond soit de luy-mesme assez
aymable, elle n’ait moins d’amour pour sa personne que pour sa
qualité. Or il faut que vous sçachiez que quand les
personnes de cette condition sont une fois arrivées à
quelque haut degré d’honneur, elles s’y rendent insupportables,
et se plaisent d’exercer sur toutes sortes d’esprits une
authorité tyrannique ; elles s’imaginent que c’est
seulement pour leur plaire que le soleil separe de ses plus beaux
rayons, et accusent la terre d’ingratitude, quand elle ne fait pas
naistre des fleurs en tous les endroits qui ont la gloire de soustenir
leur pas ; enfin elles ont une vanité [493/494] si
dangereuse que (comme elles jugent aveuglement de toutes choses) si
elles viennent à s’imaginer que quelqu’un serve d’obstacle
à leur fortune ou à leur ambition, aussi-tost elles
cherchent les moyens de le destruire, et ne cessent jamais qu’elles ne
l’ayent perdu. Je dis cecy en partie pour vous, Clotilde, afin que vous
veilliez à vostre conservation, et que vous assuriez vostre
repos en telle sorte que, quand je viendrois à vous manquer,
vous ne puissiez jamais tumber dans les extremitez que je vous ay
depeintes, ce qui vous arriveroit sans doute, si Dorinde venoit
à bout de ses desseins ; car Sigismond ne l’auroit pas
plustost espousée, qu’elle, qui, comme vous sçavez, n’est
que fille d’Arcingentorix, deviendroit si orgueilleuse de se voir reyne
des Bourguignons, que s’oubliant elle-mesme, dessous ce sceptre et
cette coronne, elle oublieroit de mesme tout ce qu’elle doibt à
vostre merite et à vostre qualité. La difference de son
extraction à la vostre feroit qu’elle auroit honte de paroistre
où vous seriez, et peut-estre feroit-elle naistre en son ame une
hayne si forte qu’elle pourroit bien la porter à faire quelque
dessein sur vostre vie, Voyla le peril où vous estes, et si vous
veniez à vous perdre, vous seriez doublement coupable, en ayant
eu le remede entre vos mains qui est, Clotilde qu’il faut en toutes
façons que nous estouffions ce feu que vous sçavez avoir
desja produit de si grandes flames.
Jugez, Madame, combien facilement lesprit d’une fille reçoit
toutes sortes d’impressions : le roy n’eut pas plustost
achevé ce discours qu’il mit une si estrange mesfiance dans
l’ame de cette jeune princesse qu’il luy sembla qu’il estoit
entierement impossible que les malheurs dont il l’avoit menacée
n’arrivassent, en cas que cette affection continuast ; si bien
qu’oubliant tout d’un coup ce qu’elle devoit à l’amitié
de Sigismond, et se disposant à faire contre Dorinde tout ce que
le Roy luy commanderoit : Seigneur, luy respondit-elle, la crainte
d’estre miserable ne sera jamais le suject qui me portera à vous
obeyr, ouy bien la volonté que j’ay de vous faire cognoistre que
je ne veux jamais estre ingratte des obligations que j’ay à
vostre bonté. C’est pourquoy je vous supplie tres-humblement de
me dire ce que vous voulez que je fasse, afin que mettant la main
à l’œuvre, ma diligence vous fasse bien juger de mon affection.
– Il est vray, dit le roy, que nous en avons besoin, de cette
diligence, car en semblables matieres les longueurs sont importunes, et
quelquefois nuisibles. Il faut donc, mais de necessité, que nous
nous hastions de retirer [494/495] cette moitié de bague, qui
est maintenant entre les mains de Sigismond. – Ah ! seigneur, dit
Clotilde, en l’interrompant, je doute bien que cela ne soit
impossible ; car si vous voyez avec quel soing il la conserve et
la cherit, vous vous en estonneriez ; il la baise, il la porte
à ses yeux, il l’appaye contre son cœur, il parle à elle,
comme si Dorinde estoit presente, et enfin il dit qu’elle luy respond
les plus belles choses du monde ; et c’est ce qui me fait craindre
qu’estant si transporté dans cette passion, il ne soit difficile
de la luy arracher. – Aussi, repliqua le roy, n’est-ce pas mon dessein
de l’entreprendre ouvertement, ny par violence ; vous
sçavez que ce moyen a desja esté mis en usage sans qu’il
ait reussi, mais je veux que nous y procedions avec artifice, et que
nous fassions tout ce qui nous sera possible pour le decevoir. – On
trompe difficilement, repliqua Clotilde, les esprits mesfiants comme le
sien, et puis qu’il a recouru à ce secret pour se conserver en
bonne intelligence avec Dorinde, il est croyable qu’on ne l’y trompera
pas facilement. – C’est en quoy, respondit Gondebaut, vous vous abusez,
il n’est rien si facile, pourveu que vous fassiez ce que je vous diray,
qui vous sera aisé sans doute, puis qu’il traitte avec vous
comme avec une confidente, et non pas comme avec une personne qui
auroit quelque interest en la ruine de son affection.
Clotilde ayant promis de n’y manquer pas, le roy continua ainsi :
Puisque vous avez veu cette bague et que vous sçavez de quelle
matiere elle est, il faut, Clotilde, que vous en preniez une de mesme
et qu’au hazard l’ayant rompue en deux, vous en gardiez seulement une
moitié, et voicy ce qui en arrivera : Sigismond vous ira
voir comme il fit hyer, et sans doute estant aupres de vous, il fera,
avec sa moitié de bague les mesmes actions qu’il fit hyer,
cependant vous aurez la vostre dans une main, et de l’autre vous
prendrez la sienne, et puis quand il vous la redemandera, au lieu de
luy rendre celle que vous luy aurez ostée, vous luy rendrez
celle que vous aurez supposée, sans qu’il soit possible qu’il
s’en apperçoive jamais, car n’ayant pas l’autre moitié
pour les conferer ensemble, et ne se doutant pas de vostre dessein, il
croira tousjours que ce sera la mesme qu’il a rapportée de
Marcilly. Apres cela, nous poursuivrons nostre pointe, et je vous diray
demain ce que nous aurons à faire pour achever nostre entreprise.
Clotilde trouva cette invention d’autant plus excellente, qu’il estoit
croyable qu’elle deust reussir, et apres qu’elle eut juré de
[495/496] ne rien espargner pour cela. Voyez-vous, Clotilde, reprit
Gondebaut, avec un ton de voix un peu plus rude, il faut que vous me
donniez ce contentement, puisque vous me l’avez promis et que je l’ay
desiré ; cette invention est le seul remede qui me reste,
et dont je me veux servir. Si vous y faites bien vostre devoir, je vous
feray cognoistre dans peu de temps combien je vous ayme, et si au
contraire j’apprends que vous avez failly en quelque chose, et que par
vostre mauvaise volonté, car cela ne sçauroit arriver par
imprudence, mon dessein soit descouvert, souvenez-vous que je m’en
ressentiray comme du plus grand outrage que j’aurois pu recevoir d’un
ennemy. A cela Clotilde respondit qu’elle mourroit plustost que de
faillir contre le moindre de ses commandements ; apres quoy
Gondebaut l’ayant baisée, cette princesse sortit, et le roy
s’habilla.
Il n’est pas besoin, Madame, que je m’amuse à vous dire trop
particulierement les choses qui ne sont pas entierement de mon suject,
c’est assez que vous sçachiez que toute cette journée se
passa à la chasse, et une partie de la nuict en bals, apres
lesquels Sigismond ne manqua point d’aller accompagner Clotilde en sa
chambre, parce qu’en l’absence de Dorinde il n’avoit point de plus
grand plaisir que celuy de l’entretenir. Là, parmy d’autres
discours, ils vindrent à parler de la bague ; et aussi-tost
Sigismond, l’ayant prise dans sa petite boette, la montra à la
princesse, qui faisant semblant d’admirer la prévoyance qu’il
avoit eue à empescher qu’on ne le trahist, la prit, comme si
elle en eust voulu considerer la façon ; l’ayant donc, elle
porta ses deux mains derriere le dos, et laissant sur son siege la
bague de Sigismond, elle ne garda que celle qu’elle avoit
supposée, et puis luy presentant les deux mains
fermées : Je gage, luy dit-elle, que vous ne devinerez pas
où elle est. Le prince qui ne se doutoit nullement de sa
meschanceté : Je gage, respondit-il en sousriant, qu’elle
est là. A ce mot, il frappa sur la main droite de Clotilde, et
l’ayant ouverte luy-mesme, il y treuva seulement une fausse image de ce
qu’il cherchoit ; toutefois s’imaginant que c’estoit
celle-là mesme que Dorinde luy avoit donnée, il la prit
innocemment, et regardant la princesse : Ah ! ma sœur,
continua-t’il, avec un petit sousris, ne sçavez-vous pas
qu’Amour peut toutes choses, et qu’encore qu’il ait un bandeau devant
les yeux, on ne peut rien cacher à sa prevoyance ? Disant
cela, il porta cette moitié de bague à sa bouche, et
Clotilde voyant qu’il la baisoit avec tant d’amour ne put
s’em-[496/497]pescher d’en rire ; mais un peu apres l’oyant
souspirer, elle ressentit dans son ame quelque petite atteinte de
compassion. Cela fut cause qu’elle dit en elle-mesme :
Helas ! Sigismond, si tu sçavois le malheur que mon
artifice te prepare, tu changerois bien tost ces souspirs d’amour en
souspirs de rage et de desespoir. Sur cette pensée elle se
repentit d’avoir consenti à cette trahison ; mais tout
à coup se remettant en memoire les discours que Gondebaut luy
avoit tenus, et combien sa perte estoit inevitable, si elle ne
poursuivoit son entreprise, elle s’imagina qu’elle ne pouvoit mieux
faire que d’achever ce qu’elle avoit si heureusement commencé.
Mais parce que la nuict s’avançoit fort, et que Sigismond, qui
ne s’ennuyoit jamais d’estre en sa compagnie, ne parloit point de se
retirer, elle l’en solicita, et le fit aller coucher.
Le lendemain elle se leva un peu matin, parce qu’elle se douta bien que
le roy l’envoyroit querir, pour sçavoir ce qu’elle auroit desja
avancé, et de fait, à peine fust-elle habillée,
qu’on la vint appeller. Aussi-tost qu’elle entra dans la chambre :
Et bien, Clotilde, luy dit le roy, aurons-nous cette bague ? –
Nous ne sçaurions, respondit la princesse, la retirer d’entre
ses mains ? – Pourquoy ? reprit Gondebaut un peu esmeu. –
Pource qu’elle n’y est pas, repliqua Clotilde en sousriant, car elle
est entre les miennes. Et afin que vous n’en doutiez plus,
voylà, continua-t’elle en la luy montrant, l’accomplissement de
vostre desir et de ma promesse.
A l’instant le roy la prit, et paroissant extremément satisfait
de la diligence de Clotilde : Il ne faut pas que vous croyez, dit
Gondebaut, apres l’avoir fait asseoir, que cependant que vous avez
travaillé, j’aye esté sans rien faire; on m’a promis de
m’amener ce matin un certain homme, qu’on nomme Squilindre, si je ne me
trompe, qui à autrefois habité en Forests, et qui s’est
venu maintenant refugier icy, pour quelque suject qu’on n’a pas encore
descouvert. On or m’a dit que c’est l’homme du monde qui contrefait
mieux toutes sortes de caracteres, et si cela est, il faut que nous luy
fassions escrire une lettre à Dorinde pour Sigismond, sans
laquelle nostre affaire ne sçauroit bien aller. Je ne suis en
peine que d’une chose, c’est desçavoir sur qui nous jetterons
les yeux, pour executer ce qui nous reste à faire ; car
enfin il faut que ce soit un homme de jugement, et, s’il se peut, qui
ait quelque suject de pretendre Dorinde, apres que Sigismond n’y aura
plus d’interest. [497/498]
Alors Clotilde se mit à penser un peu, puis tout à
coup : Il y en a beaucoup, dit-elle, qui ont eu de l’amour pour
cette fille, mais j’en sçay deux qui sont maintenant icy, dont
vous choisirez celuy que vous jugerez le plus propre pour cet effect.
Alors elle nomma Periandre, et, malheureusement pour moy, Merindor.
Aussi-tost que le roy ouyt mon nom, il frappa de ses mains l’une contre
l’autre, et tesmoignant une extreme joye : Voylà nostre
fait, dit-il, je suis bien assuré que ce chevalier fera tout ce
que je luy commanderay. Il ne restoit plus qu’à consulter ma
volonté sur ce suject. Mais, grands dieux ! que les roys
ont sur nous une authorité bien absolue, et ce qu’il nous est
difficile de resister aux charmes de leurs commandements, sur tout
quand ils ont quelque apparence de justice ! Gondebaut ne m’eut
pas plustost envoyé querir qu’il me conta tout ce que je vous ay
desja dit ; et apres cela, m’ayant promis des merveilles, en cas
que je disposasse Dorinde à m’espouser, il m’engagea si
insensiblement que je resolus de faire tout ce qu’il voudroit. A peine
eut-il tiré cette promesse de moy, que je vis entrer un jeune
homme, qu’on me dit depuis estre neveu de cet Ardilan que Godomar
tua ; il amenoit avecque luy ce Squilindre, dont je vous ay desja
parlé, et que peut-estre vous cognoissez, Madame, puisqu’il a
demeuré dans vos provinces. – Il n’y a pas seulement
demeuré, respondit la Nymphe, mais il y est né, dans un
bourg qu’on nomme Argental, et je sçay que c’est un homme qui a
l’esprit assez bon s’il le vouloit bien employer. – Il est pour le
moins extremément fin, reprit Merindor, et quand on n’en
jugeroit pas par les effects, je vous jure qu’on le cognoistroit
à sa mine. Mais, madame, continua-t’il, pour ne vous tenir pas
ce discours en longueur, je vous diray que Gondebaut le caressa
grandement et que luy ayant dit à quoy il s’en vouloit servir,
il luy remit une des lettres de Sigismond, et apres luy avoir promis un
eternel silence, et une recompense digne du service qu’il luy rendroit
s’il en vouloit contrefaire les caracteres, il obtint tout ce qu’il
voulut, et luy-mesme luy dicta cette lettre. [498/499]
LETTRE
DE SIGISMOND A DORINDE
C’est plustost la tyrannie de Gondebaut que ma
volonté qui me donne pour mary à la fille du roy des
Theutons ; mon desespoir est si violent qu’il m’empesche de vous
entretenir des douleurs que je souffre dans cette contrainte, et cette
moitié de bague que je vous renvoye vous apprendra qu’on ne
sçauroit apporter de remede à ce malheur. Je voudrois
bien vous pouvoir donner quelque consolation, mais si mon esprit m’en
refuse à moy-mesme, que pourroit-il inventer pour soulager
vostre desplaisir ? Enfin, Dorinde, je suis marié et je
voudrois aussi bien pouvoir dire que je suis mort, mais le Ciel qui me
reserve aux extremes supplices veut que je vive pour mieux ressentir
celuy que me fait endurer nostre separation. Accusez de mon changement
la necessité qui me force de violer la foy que je vous avois
donnée, et si vous avez encore quelque inclination à
m’obliger, cherchez entre les bras de Merindor le repos que nostre
mauvaise fortune vous a refusé aupres de Sigismond.
Cependant que le roy dictoit cette lettre, Squilindre l’escrivoit
de son escriture ordinaire ; mais aussi-tost qu’elle fut
achevée, il mit devant soy celle qu’on luy avoit donnée
de Sigismond, et puis il l’imita si parfaittement que si le roy
luy-mesme ne l’eust veu escrire, il ne se fut jamais persuadé
qu’elle n’eust esté peinte de la main de son fils. Cela fait,
Gondebaut congedia Squilindre, et commanda à Ardilan de le faire
recompenser au double de ce qu’il pouvoit pretendre. Apres cela se
tournant à moy : Voyez-vous, Merindor, me dit-il, tout
depend aujourd’huy de vostre bonne conduitte, je vous ay desja dit que
si vous procedez en cecy avecque jugement, outre que l’amour que vous
avez pour Dorinde, aura une fin selon vos desirs, encore recevrez-vous
de moy des avantages plus grands peut-estre que vous ne vous imaginez.
Vous avez assez d’esprit pour mesnager cette affaire comme il faut, et
quand vous n’y auriez point d’autre interest que le mien, ce seroit
assez pour me faire bien esperer de vostre proceder. Je veux donc que
vous partiez le pluspromptement qu’il vous sera possible, et que vous
alliez treuver Dorinde, comme si vous y estiez mandé de la part
de Sigismond. Vous ne serez pas plustost [499/500] aupres d’elle,
qu’à la premiere commodité que vous aurez de
l’entretenir, vous luy direz qu’elle ne doit plus rien pretendre en la
coronne des Bourguignons, puisqu’elle a esté destinée
pour la fille du roy des Theutons, dont les ambassadeurs, Sigismond et
moy, avons signé les articles ; je sçay bien que
cela l’affligera, mais vous estes assez honneste homme pour luy faire
souffrir cette perte avec fort peu de regret, sur tout si comme vostre
amour vous l’enseignera, vous luy representez qu’elle ne laissera pas
pour cela d’estre reyne, puisqu’elle la sera de vostre cœur.
Je luy respondis que j’estois tout disposé d’obeyr à ses
commandements, mais qu’il se presentoit un obstacle à mon
voyage, c’estoit que j’estois engagé à une partie que
Sigismond avoit faite, pour courre la bague ce jour là mesme, et
que si je m’en allois dehors ; il estoit à craindre qu’il
s’en apperceust.
A ce mot le roy se frotta la teste assez long-temps, sans dire un seul
mot, puis tout à coup : N’importe, dit-il, vous partirez
sur le soir, et quelque haste que Rosileon, Lindamor et les autres
chevaliers d’Amasis ayent de s’en retourner, je feray tous mes efforts
pour les arrester encore demain, afin que devant qu’ils puissent avoir
dit à Dorinde que Sigismond n’est pas marié, vous ayez eu
le temps de la faire consentir à vous espouser, et c’est en
quoy, si je ne me trompe, vous ne treuverez pas de la
difficulté ; car le despit de voir que Sigismond l’aura
abandonnée sera cause qu’elle vous accordera tout ce que vous
voudrez et qu’elle croira s’estre bien vangée, quand elle vous
aura donné sur sa liberté le mesme empire que mon fils y
pretendoit. Que si cela arrive, je ne me mets pas beaucoup en peine de
tout ce que Sigismond fera apres, car s’il entreprend quelque chose
contre vous ou contre mon service, je treuveray bien les moyens de le
remettre à son devoir.
Tel fut, madame, le commandement que je receus du roy, qu’Amour me fit
accepter, m’ayant fait devenir aveugle comme luy ; car c’est sans
doute que s’il ne m’eust osté toute lumiere d’esprit, j’eusse
preveu facilement le malheur qui m’en est advenu depuis. Mais pour vous
achever ce peu qui me reste à vous dire, sçachez, grande
Nymphe que, les courses achevées, où tout le monde fit
assez bien, mais où Rosileon entr’autres, et Lindamor se firent
parfaittement estimer, je partis, resolu de marcher tout le long de la
nuict ; mais il vint une si grande pluye que je fus contraint de
m’arrester au premier village que je rencontray. [500/501] Le
lendemain, qui fut hyer, je partis de fort bon matin, et comme vous
vistes, Madame, j’arrivay chez vous d’assez bonne heure. Je ne vous
diray pas de quel œil Dorinde me receut, car vous en fustes tesmoing,
mais je vous diray bien que ce fut avec un meilleur visage qu’elle
n’eust fait si elle eust preuveu le message que j’avois à luy
faire. Je luy dis que j’avois une lettre à luy donner de la part
du Prince Sigismond, et en cet instant je jugeay bien à ses yeux
du contentement de son ame, mais parce que vous voulustes soupper en ce
mesme temps, j’attendis de la luy presenter que nous fussions hors de
table. Vous pristes peut-estre bien garde, Madame, comme elle me tira
à part ? – Je le vis vrayment, respondit Amasis, et me
doutay bien que c’estoit autant pour l’amour de Sigismond, que pour
l’amour de vous. – Or, Madame, il faut que vous sçachiez, dit
Merindor, en continuant, que ne voyant personne aupres de nous qui nous
pust interrompre, d’abord elle me demanda la lettre que le Prince luy
escrivoit. Je fis alors semblant de la chercher, et pour la preparer en
quelque sorte à recevoir la mauvaise nouvelle qu’elle y devoit
lire : Mais, belle Dorinde, luy dis-je, il semble que vous vous
promettiez de trouver dans cette lettre quelque grand suject de
contentement ? – Pourquoy, non, me dit-elle en sousriant,
puisqu’un si grand Prince m’a fait honneur de me l’escrire ? – Je
ne sçay, repris-je, feignant de ne la pouvoir treuver encore, ce
que c’en sera. Mais, à ce mot je m’arrestay, et Dorinde jettant
les yeux sur mon visage, y remarqua tant de froideur, qu’elle ne put
resister à une secrette crainte, qui luy dit que ses affaires
n’alloient pas si bien qu’elle se figuroit. Elle changea donc de
couleur en cet instant, et puis s’imaginant que je ne disois cela que
pour la tromper : Je pense, me dit-elle, Merindor, que vous me
voulez faire achetter le contentement que j’auray de voir cette
lettre ? Mais donnez-la moy promptement, puisque cette faveur
n’ayant point de prix, aussi bien ne la sçaurois-je jamais payer.
A peine eut-elle achevé ce mot, que je fis semblant de l’avoir
treuvée, et la luy donnant : Tenez Madame, luy dis-je,
veuille le Ciel que vous y treuviez le mesme plaisir que vous vous en
estes desja promis. Ces dernieres paroles renouvellerent les frayeurs
de Dorinde, de sorte que recevant cette lettre avec un visage un peu
troublé, elle l’ouvrit d’une main tremblante, et enfin y leut
cela mesme que je vous ay desja dit. Si par l’interest que mon amour me
faisoit avoir pour elle, je n’eusse point eu de part en sa peine,
j’eusse [501/502] bien ry des façons qu’elle fit en lisant ce
qui estoit escrit dans ce papier, car, Madame, elle n’eut pas plustost
veu les trois ou quatre premieres lignes, qu’elle essaya de dementir
ses propres yeux, et passant la main sur les mots qui luy desplaisoient
le plus, il luy sembloit qu’en les frottant, elle en pourroit changer
le sens ou les paroles. Toutefois n’y treuvant jamais qu’une mesme
chose, elle acheva enfin cette triste lecture, mais aussi-tost qu’elle
fut arrivée où Sigismond luy conseilloit de rechercher du
repos entre mes bras, la colere la surprit, et j’ouys qu’elle dit assez
bas : Ouy perfide, s’il m’avoit une fois esté permis de
t’aller arracher de l’estomach, ce cœur que tu avois promis de me
conserver si fidellement. A ce mot elle se mit à souspirer, et
perdant enfin contenance, elle pleura tout de bon. Il est vray qu’ayant
mieux aymé que je fusse tesmoing de ses larmes, que vous, elle
se tourna tout à fait de mon costé, et puis quand elle
put parler, elle me dit : Mais ne sçauray-je point,
Merindor, d’où est provenu un si soudain changement ? –
Belle Dorinde, luy dis-je, peut-estre vous en rend-il compte dans sa
lettre ? – Nullement, me respondit-elle, il ne m’en parle point du
tout, il m’escrit seulement qu’il est marié, et plust au Ciel
qu’il n’eust pas survescu le moment qu’il a mis à peindre ce
mot. – Je veux donc bien, luy repliquay-je, vous en dire les
circonstances, afin que si dans mon discours vous treuvez quelque
suject de l’excuser, vous amoindrissiez vostre douleur par la
cognoissance des raisons qui vous feront treuver pardonnable son
infidelité.
Alors je commençay de luy dire tout ce que j’avois desja
inventé pour donner couleur à ce mensonge ; je luy
dis que Sigismond n’avoit pas esté plustost dans Lyon, que les
ambassadeurs du Roy des Theutons y estoient arrivez pour traitter cette
alliance, et que Gondebaut, l’ayant trouvée fort avantageuse,
avoit tourné Sigismond de tant de costez, qu’enfin il avoit
tiré parole de luy qu’il y consentiroit ; qu’apres cela le
Prince s’estoit voulu desrober, mais qu’en ayant esté
empesché, Clotilde avoit esté employée pour luy
persuader ce mariage ; que cette Princesse avoit une fois perdu
l’esperance d’en venir à bout, mais qu’enfin elle avoit eu tant
de pouvoir sur luy, qu’elle luy en avoit fait signer les articles, et
en mesme temps avoit retiré de luy cette lettre, et cette
moitié de bague que je venois de luy rendre. A cela j’adjoutay
mille tesmoignages du regret que j’avois de m’estre veu le porteur
d’une si fascheuse nouvelle, mais que je n’en avois receu la
commission, [502/503] que pour avoir le temps de la faire ressouvenir
de mes services, et non pas pour l’affliger. Mon discours et ses larmes
finirent en mesme temps, et je vous jure, Madame, que je fus
estonné de voir que sa douleur eust si tost trouvé du
soulagement ; pour le moins, je remarquay sur son visage un
changement extreme, et je fus le plus surpris homme du monde, quand
elle me dit : Puis qu’il falloit enfin que je sceusse la trahison
de ce Prince mescognoissant, je ne suis pas marrie que vous m’en ayez
apporté la nouvelle. Souvenez-vous, Merindor, que je vous
contenteray bien-tost, et que je finiray mes jours aupres de vous.
Apres cela elle me quitta, et s’en alla où vous estiez ;
pour moy je demeuray le plus satisfait homme de la terre, et deslors je
desiray que la nuict fut bien tost passée, m’imaginant que le
lendemain elle accompliroit sa promesse, ce qu’elle a fait, Madame,
mais d’une façon bien differente à celle que je m’estois
proposée ; et voicy de quelle façon elle y a
procedé.
Nous n’avons pas esté plustost arrivez ceans, qu’elle a feint de
se trouver mal, pour avoir un pretexte de vous demander vostre chariot,
et puis de prendre une autre brisée que celle que vous deviez
tenir. Vous qui ne vous doutiez pas de son dessein, luy avez
accordé tout ce qu’elle a voulu, mais vous n’avez pas
esté si tost partie, qu’elle m’a fait mettre dans le chariot
avecque elle, et a commandé qu’on la menast à Bon-lieu,
Moy qui ne pensois qu’à mon amour, et à la promesse
qu’elle m’avoit faite hyer au soir : Mais, belle Dorinde, luy
ay-je demandé, qu’avez-vous resolu de faire à
Bon-lieu ? – J’ay resolu, m’a-t’elle dit, de vous tenir la parole
que je vous ay donnée, puis que Sigismond a manqué
à la sienne. J’avoue qu’en ce moment tout mon sang s’est esmeu,
et que je me suis veu saisi d’une joye, du tout extraordinaire ;
cela a esté cause que luy baisant la main : Je vous jure,
luy ay-je dit, chere Dorinde, que vous serez la plus heureuse de toutes
les femmes. – C’est bien, m’a-t’elle respondu, ce que j’en attends, et
sans cela je ne m’y serois jamais disposée.
Avec semblables discours nous sommes arrivez au temple, qu’on m’a dit
estre dedié à la Vierge qui doit enfanter. Là
Dorinde a fait arrester le chariot, et m’a prié de l’attendre,
par ce qu’elle avoit quelque chose à dire à l’un des
druides qui servent dans ce Temple. Je l’ay donc attendue pres de deux
heures, et lors que je commençois à perdre patience, j’ay
ouy qu’on m’appeloit. Aussi-tost j’ay tourné la veue de tous
costez, mais ne voyant per-[503/504]sonne, j’ay ouy encore un coup une
voix qui m’a commandé d’entrer dans une petite sale, qui est un
peu à costé du Temple, et dont la porte s’est ouverte au
mesme instant. Moy qui ne sçavois à quoy devoit reussir
tout ce mystere, je suis entré où l’on me commandoit, et
là à travers de grands barreaux de fer qui se herissent
en pointes, et qui sont mis fort pres les uns des autres, j’ay apperceu
Dorinde, qui m’a dit : Voicy, Merindor, l’effect de ma promesse,
je devois finir mes jours aupres de vous, aussi avez vous esté
le seul tesmoing de l’action qui me fait pour jamais mourir au monde.
Si mon exemple vous peut toucher, pensez de bonne heure à vous
retirer du naufrage, et cependant portez à la Nymphe Amasis
cette lettre. Que si elle vous demande la cause d’une si sainte
resolution, dites-luy celle de vostre voyage, et adieu.
A ce mot j’ay veu tomber un papier à mes pieds, et tout à
coup baisser un grand rideau, qui m’a desrobé la presence de
Dorinde, sans que depuis je l’aye sceu obtenir, quelque instance que
j’en aye faite. Voyant donc que je perdois inutilement mes prieres et
mes larmes, j’ay levé ce papier, et me suis remis dans le
chariot, pour vous venir rendre, comme j’ay fait, un compte exacte de
la trahison de Gondebaut, de mon imprudence, et du desespoir de Dorinde.
Tel fut le discours de Merindor, auquel Amasis ne sceut refuser des
pleurs ; et c’est sans doute que sa douleur se fust rendue plus
violente, si elle n’eust esté bien assurée qu’elle
n’estoit pas sans remede. Se consolant donc en elle-mesme, par
l’esperance de pouvoir empescher que Dorinde ne se confinast tout
à fait dans les Carnutes, elle se leva, et s’en retournant
à la maison : Vous avez bien fait, dit-elle à
Merindor, de m’avoir promptement advertie de cet accident, parce qu’il
y a du temps pour y remedier, puis que, quelque priere qu’en fasse
Dorinde, elle sera là dedans plus de deux lunes devant qu’on la
reçoive au voeu qu’il faut qu’elle fasse pour estre mise dans le
nombre des autres. – Je ne doute pas, Madame, respondit Merindor,
qu’elle ne croye bien à ce que vous luy direz, mais je crains
bien qu’il n’y ait de la peine à luy persuader que Sigismond ne
l’a point trompée. Cet artifice a esté conduit si
malicieusement, et on luy a si bien donné les couleurs de la
verité, que difficilement luy en fera-t’on cognoistre la
fausseté, d’autant mieux qu’on n’a pas pour cela de si fortes
marques que celles que je luy ay données de l’inconstance de ce
Prince. Et c’est bien, Madame, [504/505] ce qui me desespere, car il
n’est point desormais pour moy de retraitte assurée. Sigismond
ne sera pas plustost adverty de ma meschanceté, qu’il usera de
sa puissance pour me destruire, et je ne l’en sçaurois
condamner, car je cognois bien ma faute, et sçay parfaittement,
que mesme au prix d’un empire, je ne devois jamais consentir à
faire une mauvaise action. – En cela, dit Amasis, vous avez beaucoup de
choses qui vous excusent, et quand je ne mettrois point en compte la
passion que vous aviez pour Dorinde, encore est-il vray qu’il vous eut
esté difficile de n’obeyr pas à Gondebaut, qui vous eut
perdu de mesme, si vous eussiez refusé d’executer son
commandement. – Madame, repliqua Merindor, il m’eut tousjours
esté plus glorieux de perir de cette façon que de
l’autre, et j’eusse eu une tres-grande satisfaction de mourir sans
honte, et sans avoir fait d’outrage à ma reputation. –
Souvenez-vous, adjousta Amasis, que tous ceux qui cognoistront bien ce
que peut une passion quand elle est jointe aux commandements d’un Roy,
tel qu’est Gondebaut, trouveront plustost dequoy vous excuser, que
dequoy vous condamner ; toutefois, je vous offre une retraite chez
moy, et vous promets de faire vostre paix avec Sigismond, pourveu que,
comme vous avez contribué en la faute, vous vous aydiez à
en faire la reparation. – Madame, respondit le chevalier, j’avois fait
dessein d’aller mourir parmy les Transalpins, sous un autre nom que le
mien ; la gloire des combats y appelloit mon courage, mais puis
que vous jugez que je suis necessaire pour guerir le mal que j’ay fait,
je reçoy avec humilité l’offre que vous m’avez faite,
Madame ; et promets de ne rien espargner de ce qui dependra de
moy, pour rendre à Dorinde le contentement que je luy ay
desrobé.
Disant cela ils entrerent dans la chambre d’Adamas,
qu’Amasis
trouva affligé outre-mesure, et apres avoir passé une par-
tie de la journée avecque luy, elle fit venir Rosanire,
Galatée, et les autres, parce qu’elle vou-
loit se retirer de bonne heure pour
aller travailler à faire sor-
tir Dorinde du lieu
où elle s’estoit
enfermée.
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