LA SIXIESME PARTIE DE
L’ ASTREE
DE MESSIRE
HONORE’ D’URFÉ.
LIVRE QUATRIESME
Par M. de Gomberville.
VOYLA la tout ce qui se passoit à Marcilly. Polemas cependant qui
estoit au desespoir, qu'en la presence d’Aleranthe il eust receu
l’affront d’auoit esté repousé autant de fois qu’il auoit attaqué ses
ennemis, enuoya querir Listandre aussitost que ce Bourguignon fut
party, & luy commanda que auant la nuict il fist venir au camp tout
ce qui deuoit seruir au siege qu’il auoit resolu de mettre ceuant cette
ville. Listandre monta à l’heu-[337/338]re mesme à cheual, & dés le
iour precedent ayant fait faire commandement à ses Officiers d’estre
prests à marcher aussi-tost qu’ils auroient receu de ses nouuelles, les
trouua tous en estat de partir. Les chariots chargez de ces grands
troncs d’arbres fourchus, appellez cerfs à cause de la ressemblance
qu’ils on aux cornes de cerf, & desquels on se sert pour soustenir
les terres des remparts du camp, sortirent les premiers auec huict ou
neuf cens Pionniers. D’autres chariots iusqu’au nombre de trois cents
portoient des Cyppes, des Lys, & des Stiles, petites pieces de bois
bruslé, ou de fer à diuerses pointes qui se mettoient dans des trous,
où estoient semez dans les parties du camp les plus proches de la
ville, pour empescher aux assiegez la liberté des sorties; & dans
les plus esloignées, pour opposer aux surprises du secours qui arriue
tousiours de nuict. Apres ce grand nombre de chariots, il y en auoit
encore un plus grand, où estoient portées les pieces des assemblées de
toutes sortes de tours, & les armes de ceux qui estoient choisis
pour leur defense. Icy vous en eussiez veu pleins de lames de fer pour
couurir :d’autres de rouës pour approche : d’autres d’echelles pour
esleuer, & la pluspart de grandes poutres quarrées, & de
longues soliues toutes pleines de mortoises, de trous & de tenons
pour estre dressées en un instant, & en quelque lieu qu’on eust
desiré. Les machines de batteries estoient portées de mesme façon. On
faisoit marcher à la teste les Beliers, ainsi nommez, on pource que les
uns auoient le bout fe ré de cuiure en forme de teste de mouton, ou
plustost à cause [338/339] qu’en les poussant contre les murailles ils
n’imitoient pas mal l’action des Beliers qui s’entrechocquent. Les
Gaulois les appelloient Carcamuses, & en auoient de trois sortes
que Listandre auoit fait faire, de peur qu’il ne luy fust reproché,
qu’il s’estoit nonchalamment & par acquis pourueu des choses
necessaires. Tous les Beliers simples estoient faits de chesnes ou
d’ormes, & quelquesfois de pins desia tailiez en mats de Nauire;
mais si grands que tel auoit quatre-vingts pieds de long, tel cent six,
& tel cent vingt. Aussi pour les porter quand ils n’estoient point
entez, mais faits d’une seule piece, il falloir mettre tantost trois,
& tantost cinq chariots bout : mais de telle forte d sposez que
quatre où six chenaux ne faissoient pas d’estre à chaque chariot: la
machine estant tousiours plus haute que la teste des cheuaux. Le reste
des chariots estoit plein d’autres moindres machines, comme de celles
que les uns appelloient Trupanons, les autres Terebres, & les
Gaulois Terrieres, auec lesquelles l’on perçoit les murailles, &
l’on mettoit les pierres & les arbres dont elles estoient faites en
poudre. Les Catapultes, les Manganiques & les Balistes differentes
en cela seulement, que les unes iettoient des pierres, & les autres
de grosses flesches contre les ennemis. Il y en auoit de grandes &
de moyennes. Les unes iettoient des traits, ou plustost des arbres
entiers de soixante & dix, & quatre-vingts doigts de longueur,
& de vingt-cinq de circonference. Le reste estoit des Onagres des
Cancres, & des Scorpions, qui se nommoient Manubalistes, pource
qu’ils se bandoient sans [339/340] machine auccque la main, & ne
laissoient pas de ietter plusieurs petits traits à la fois, dont la
pointe bien acerée perçoit un homme, quelque bien armé qu’il fust. Les
chariots pleins de fondes nommées Librilies, & d’autres chargez de
leurs cailloux que les Gaulois appellent Glandes, suiuoient ceux dont
ie viens de parler, & estoient suiuis d’autres qui estoient les
derniers, dans lesquels estoient par pacquets tous ces bois longs &
ronds qu’ils appelloient lacules, ou dards, pource qu’on les iettoit
auec la main. Les un n’auoient point de fers, mais auoient esté
endurcis au feu par un bout, & estoient nommez Sudes : d’autres
Faces, qui estoient composez d’un feu artificiel fait de poix, de
gomme, de salpetre & de cire, & qu’ils allumoient en allant au
combat. Il y en auoit aussi d’assez legers qu’ils iettoient de loing,
& qu’ils appelloient Grosses. D’autres si grands que le fer estoit
long de deux coucées, comme les premiers, mais un peu plus gros, nommez
Spares. Et les plus perçants s’appelloient Catejes qu’ils lançoient de
prés, pour fausser les boucliers & les cuirasses, parmy lesquels il
y auoit un grand nombre de Sousses, de Geses, & de Menases. En un
mot il n’y auoit sorte de traict, de lance, de iauelot, ny d’autres
petites armes, qui manquassent, pource que Listandre, outre le soin
qu’il auoit eu de longue-main de les amasser, auoit mis un tel ordre à
les conseruer, qu’il n’y eut autre difficulté quand il fallut partir
que d’atteler les cheuaux, & marcher. Apres trois cents
chariots de guerre, les uns armez de faux, les autres non, nommez
par eux Couins, estoient traisnez par quatre ou six [340/341] chevaux
couuerts de cuirs en façon d’escailles de poisson, & d’autres
de lames de fer mises les unes sur les autres par bandes. Les premiers
chariots de cét attirail entroient dans le camp, que la moitité
n’estoit pas encore sortie des Arsenaux : C’est pourquoy les officiers
qui mettoient ordre le long du chemin, furent tout le iour & toute
la nuict auant qu’ils eussent acheué de mettre dans cette partie du
camp, qui estoit destiné pour cela, ce grand nombre de chariots, de
machines, & d’armes offensiues & defensiues. Listandre veilla
aussi toute la nuict, & ne voulut reposer en façon du monde qu’il
ne veist tout à couuert. Il fut trouuer Polemas comme il se leuoit,
& apres luy auoir rendu conte de sa diligence alla se mettre au
lict. Ce iour-là mesme Polemas auoit trauaillé auec Argonide &
Peledonthe, pour commencer les ramparts & les fossez de son camp,
& ayant fait mettre pied à terre à la moitié de la Cauallerie auec
la moitié des gens de pied, obligea douze ou treize mille hommes à
trauailler à l’une & l’autre fermeture du camp. Il fit remuer la
terre du costé du Chasteau, & estant hors de la portée du
trait, fit boire sa tranchée qu’ils appelloient fossé, iusques dans le
torrent qui estoit entre la montagne & ce Chasteau, & esleuer
son rempart (appellé en ce temps- là Vallon) si haut qu’il ne falloit
plus gueres bastir pour rendre les Caualliers, appeliez par les Gaulois
Aggeres, à la haureur des murailles. Damon, Alcandre, & d’autres
qui conduisoient les troupes de la Nymphe firent trois diuerses sorties
pour empescher ce trauail. Et en effect il y en eut de part &
d’autre tuez, & sans doute si [341/342] l’on eust osé hazarder les
forces de la ville, Polemas n’eust peu continuer son siege : mais le
Conseil d’Amasis ayant consideré qu’un homme qu’elle perdoit, luy
estoit plus preiudiciable qu’elle ne tireroit d’aduantage de la mort de
mille de ceux de son ennemy : il fut resolu qu’on le laisseroit faire
sans venir aux mains, & qu’on ne se defendroit que de dessus les
murailles, ou par de fauses alarmes. Polemas qui ne peût estre si tost
aduerty du repos qu’on luy donnoit, traualloit l’espée à la main, &
ses gens au moindre bruit qu’ils oyent du costé de la ville, auoient
les armes à la mesme main, où ils auoient auparauant eu le pic & sa
pesle. Ce premier rempart fut fait en peu de temps, par lequel la ville
estoit toute enfermée, sinon du costé du torrent & des montagnes.
Mareilly auoit de tour d’un bout du torrent à l’autre dix huict ou
vingt stades, & Polemas vouloit que sa closture fust de la moitié.
Dés le commencement de cette merueilleuse entreprise, il auoit disposé
les hommes par troupes, & ayant donné à chacun des Chefs pour les
faire battre, & des Ingenieurs pour les faire trauailler, il
ordonna que sans desordre chacun se desendroit où il seroit, s’il
estoit attaqué : & afin qu’il les peûst secourir auec le reste de
son armée, voulut que par une enseigne rouge qu’on leueroit en l’air,
on l’aduertist si c’estoit de iour, & auec du feu si c’estoit de
nuict. Cette grande closture ayant esté achenée, comme i’ay dit, &
renduë extremément forte par les pieuts, & les cerfs de laquelle le
terrain & les gasons estoient retenus : il fit commencer une
tranchée pleine de Lys, de Cippes [340/343] & Stiles recouuercs de
poudre pour attraper les ennemis, & derriere en fit faire un autre,
où dessus des Pilotis, il rit bastir un mur de terre de huict pieds de
larges, & de douze de haut, sans y comprendre les defenses qu’ils
appelloient Lorices, & les Creneaux nommez Pinnes, & de cent
pieds en cent pieds. Il fit dresser des Tours, & mettre dessus des
Balistres & des Catapultes auec toutes sortes de traits, de feux,
& de fondeurs. Il fit encore faire du costé de Montbrison une
trachée par où l’eau du torrent se pouuoit escouler quand elle seroit
trop grosse, semer dans le champ vuide entre la ville & la premiere
tranchée, des Lys, des Esguillons, des Cippes, & des Stiles. Apres
on tira l’eau du torrent par deux autres canaux, & pour enfermer
l’armée on bastit un mur & plus large & plus haut, &
accompagné de plus de tours que le premier. Polemas attendoit que
Gondebaut luy enuoya ses forces, afin de les mettre auec une partie des
siens pour defendre ses tranchées & les tours : mais ne voulant
pas, que cette attente luy peust nuire, il partagea son armée
esgalement en deux, & mit du costé de la ville & la plaine,
ceux qui auoient le moins trauaillez à la closture du camp, &
laissa les autres dans leurs tentes, pour les reseruer aux assauts, ou
plustost aux sorcis des ennemis. La vingtiesme iournée cét ouurage fut
acheué, les soldats & leurs Chefs ayans & iour & nuict
& les armes sur le dos, & les pesles & les pics à la main.
Polemas veritablement né aux grandes choses, mais cótraires aux loix
& aux bónes mœurs s’estimoit le plus heureux [343/344] Capitaine du
monde, d’estre venu si heureusemér à bout de son dessein, &
croyoit que tout ce que la Nymphe auoit de gens de guerre, n’estoit pas
pour resister à la grandeur de son armée, ny à la longueur d’un siege
si bien achemine. Il figuroit d’un costé le peu de resistance que les
assiegez auoient opposée à l’entreprise de son bloquemét, & le
reputant à foiblesse, ne doutoit point que dans peu de temps, lors
qu’ils verroient tous chemins fermez, ils ne fussent contraints de se
rendre à discretion. D’ailleurs quand il se representoit ses
infallibles esperances, & le secours qui luy deuoit venir de iour
en iour, le moins à son opinion qu’il estoit raisonnable qu’il se
promist, c’estoit c’estre Comte des Segusiens, mary de Galathée, &
compagnon du Roy des Bourguignons. Ce qui l’affligeoit parmy tant de
suiets de ioye, estoit d’auoir esté vendu par Semire, & ne s’estre
peu vanger sur Syluie, Alexis & Astrée, de la Nymphe, & du
grand Druyde. Mais quand il pensoit que cette vengeance eust esté
honteuse, & que tost ou tard il en eust esté blasmé, il estoit bien
aise que la chose fust passée ainsi : & lors mesme qu’il estoit
reduit à la necessité de le souffrir, il vouloit qu’on creust qu’il
estoit demeuré auec la liberté de l’aggreer. Sur tout la valeur des
siens, leur infatigable assiduité à combattre & trauailler, &
le miracle d’auoir en vingt iours adiousté à la ville de Marcilly, une
autre ville aussi grande presque & aussi forte qu’elle : luy
donnoient des contentements secrets, que s’efforcant de cache, de
crainte qu’on ne soubçonnast de la foiblesse en cette extraordinaire
resioüyssance, il ne laissoit pas de [345] rendre si publique, que les F
sages s’en offençoient, les estourdis s’en mocquoient, & l’armée
mesme en prenoit de dangereuses licences. Pour arrester le murmure des
uns, & le desordre des autres, il se retrancha ce faux
plaisir,& en un conseil estoit qu’il tint dans sa tante, auec
Ligonias, Listandre, Peledóthe, & Argonide, se resolut de tenir le
grád Conseil de guerre le lendemain, où les Chefs de l’armée, &
ceux qui auoient accoustumé de s’y trouuer deuoient venir tous armez.
On y deuoit proposer cinq choses generales. La premiere, les raisons
secrettes du siege, & de cette prise d’armes. La seconde, les
asseurances de la foiblesse des ennemis, le secours du Roy des
Bourguignons, & le peu de temps que les assiegez pouuoient tenir.
La troisiesme, la necessité de renouueller les serments de fidelité
desia faits à Polemas, & promettre pour quelque cause, & sous
quelque pretexte que se peust estre, de mourir plustost que
s’accommoder aucc Adamas, le nouueau tyran des Segusiens & de
Forests. La quatriesme, le bien qu’il arriueroit à tout l’Estat
d’abolir la loy qui exclut les masles de la souueraineté, si ce n’est
par mariage, & en publier un autre d’en rendre la dignité de Comte
electiue. La cinquiesme, l’approbation du nom de Comte que vouloir
prendre Polemas durant cette guerre, pour la reputation de l’armée,
attendant qu’apres le siege & les Estats generaux du pays
assemblés, on auisast à qui l’on donneroit par merite la puissance de
Comte. Ces quatre confidens de Polemas, furent trouuer les plus
remuans, & les plus necessaires, & pour n’y auoir aucune
trauerse on leur donna charge de [345/346] disposer les autres à ne
faire autre chose qu’approuuer ce qui seroit proposé par leur General.
Ils firent ce qu’ils auoient eu commandement d’executer, &
parlerent aux plus apparens. Quand ces nouuelles leur furét apportees,
la plus grande part demeura troublee. Et le reste iugea, qu’à ce
Conseil qui estoit assigné au lendemain, ils deuoient aller pour
complaire plustost que pour opiner. Toutesfois pource que c’estoit une
affaire faite, ils tesmoignerent tous en apparence qu’ils auroient
tres-agreable ce qui seroit trouué bon par celuy qu’ils suiuoient,
autant par inclination que pour le salut de l’Estat. Il n’y eut qu’un
Cheualier Gaulois, nommé Cindonax, Chef d’une compagnie de Siloduns qui
ne peût couurir son desplaisir. Il declara tout haut que Polemas
sembloit aspirer à la tyrannie, par cette façon nouuelle de contraindre
des personnes libres. Qu’il estoit de ceux qui obeyssoient franchement
quand on commandoit auec raison : mais que cette supercherie de
corrompre les esprits, & ne pas laisser mesme la volonté libre,
estoit une usurpation, que tous les Solduriers & les Silodús, voire
tout l’ordre de Trimarikisi, pourroit moins souffrir que la lascheté de
suruiure son compagnon d’armes, on ne point venger sa perte. Listandre
escoutoit ce discours sans oser y respondre, comme l’y obligeoit sa
fidelité, pource que Cindonax adioutsoit à une response de six mots,
des repliques, & des demandes pour mettre en colere le plus patient
homme du monde. Apres qu’ils eurent esté plus de deux heures en ces
disputes, Listandre fasché des insoléces de l’autre, C’est allez parlé
sans fruict, luy dit- [346/347] il: si vous auez le courage aussi bon
que vous voulez que ie le croye, parlez aussi haut demain en plein
Conseil que vous faites auiourd’huy en vostre chábre. Ou Polemas vous
fera gouster les raisons que vous mesprisez en ma bouche, ou pour vous
contenter, vous remettra entre les mains sa puissance, ses tiltres
& ses pretentions. Listandre s’en alla sans vouloir oüyr la
response de Cindonax, ny repantir à ses picoteries , pour ce que le
voyant haut à la main, il se figura qu’en fin il faudroit en venir aux
armes, & que cette querelle particuliere ne se passeroit pas sans
estre cause d’une gráde sedition, & peut-estre d’une bataille dans
le propre camp, & entre ceux d’un mesme party. Il crût toutefois
qu’il estoit à propos que Polemas fust aduerty de ce qui venoit
d’arriuer, ou pour y mettre ordre par son authorité, ou pour
l’estouffer par sa prudence. Cét esprit ambitieux n’eut pas plustost
appris cette nouuelle, que tout en colere, Il y a long- temps, dit il,
que ie préuoy que cette nuée ne se dissiperoit pas sans tonnerre ou
sans pluye : mais puis qu’elle a esclaté, il faut que ce soit à la
confusion de son Autheur. Combien y a-t’il que ie fais l’aueugle &
le sourd pour ce sujet ? Que n’ay- je point enduré de ce traistre ? Et
que retarde ma colere qu’elle n’aille oster du monde cét ennemy de son
repos & de sa patrie : Attendray-je qu’il me jouë le mesme tour
qu’a fait le perfide Semire, & qu’apres que l’un a donné la liberté
à mes capitaux ennemis, l’autre me remette moy-mesme entre leurs mains
? Qui me tient ? Mais, Listandre, ne croyons point pour ce coup nos
sentimens & donnons auiourd’huy à la [347/348] necessité de nos
affaires ce qu’en un autre raison nous ne donnerions pas aux prieres de
toute la terre. Polemas s’estant mis de colere au lit, apres auoir
resué parmy les inquietudes d’un Tyran, qui essaye de se déguiser à
soy-mesme, s’endormit : mais d’un somme si interrompu, que l’on pouuoit
dire que le repos n’estoit rien moins que repos pour luy. Au poinct du
iour il se leua, & se fit armer de toutes pieces. Il trouua dans la
salle de sa tente ces quatre confidens armés, qui faisoient l’honneur
de la maison, & entretenoient , en l’attendant, tous les Chefs des
Ambactes, Siloduns, Solduders, Gessates, Clibanaires, &
Crupellaires, qui armez selon la coustume s’estoient hastez pour éuiter
la punition qui par les loix estoit ordonnée à celuy qui venoit le
dernier au Conseil. Polemas, dont l’ame estoit toute couuerte d’ulceres
& de chancres, sçeut si bien tenir bonne mine, & receuoir auec
un visage & des discours si obligeans ces Chefs, ou plustost les
nerfs de son party, qu’ils furent surmontés par ceste cajolerie, plus
ayséments qu’ils ne l’auroient esté par les raisons de tous les plus
eloquens hommes. Attendant l’heure du Conseil, il mena ces Capitaines
au Sacrifice, & contrefaisant bien un homme dont les intentions
sont sainctes, oüyt de la bouche des Druydes les maledictions, qui se
faisant en apparence contre ses ennemis, en effect se faisoient contre
luy-mesme. Le Sacrifice acheué Polemas entra au Conseil, & voyant
autour de luy huict ou neuf cens chefs de troupes, ou hommes de
commandement, crût qu’il estoit temps, que sous pretexte de se plaindre
de Cindonax, il se plaignit de plu [348/349] sieurs, qui, ou faute de
iugement, ou par une repentance cachée, commençoient à mal parler de
ses armes. Il leua donc les mains au Ciel, & leur tint ce langage :
I es Dieux sçauent, Messeurs, si ce n’est pas le bien general de ma
patrie, & la crainte de sa ruine qui me mettét aussi bien qu’à
vous, les armes à la main. Si i’auois voulu quitter la bonne cause pour
trahir tout ce que vous estes de gens de bien icy, & faire ma
fortune aux despens de vos vie, & de vos libertez, quels seroient
les aduantages, dont ie ne gousterois point le fruict ? Ce maudit
vieillard qui sous ombre de saincteté vous veut tous perdre à la fois,
ou vous laisser si miserables, que vous soyez contraints de faire ce
que possible il ne veut pas prendre la peine d’executer : Adamas,
dis-je, a-t’il pas voulu partager l’Estat auec moy, & m’en
promettre l’autre moitié qu’il usurperoit, si ie voulois espouser sa
fille Alexis. Ce n’est pas depuis que ie me suis declaré, que
l’ambitieux vieillard m’en a fait faire la proposition : Long-temps
auant que la consideration du bien public m’eust obligé à m’oublier
moy- mesme, l’en auois receu la carte blanche : Mais vous le sçauez,
grand Tautates, combien genereusement i’ay refusé un bien illegitime,
& auec quelle prudence i’ay essayé; mais essayé vainement de faire
voir à la Nymphe, entre quelles mains elle s’estoit jettée. Cependant
ie n’ay pas esté crû, ny mesme escouté. Aussi iugeant qu’en un mal
extraordinaire il falloir se seruir de remedes extraordinaires, ie vous
ay appellés au secours, & le peril commun vous obligeant à une
defense commune, nous auons tous esté d’un mesme pas, & [349/350]
irons encore auecque l’ayde des Dieux, pour empescher qu’Amasis trouue
le precipice que par un excez incroyable de folie elle cherche de
gayeté de coeur. Aujourd’huy, mes chers compagnons, que nous sommes
prests de bien faire, quelques mutins, ou plustost quelques gens
mal-affectionnez, pource qu’ils sont mal-informez, se lassent du
trauail de la guerre, & taschent de la rendre suspecte, afin
qu’elle soit infructueuse : Mais. Il vouloit continuer, lors que
Cindonax armé de toutes pieces, & de plus l’espée à la main, entra
dans la chambre du Conseil. Chacun tourna les yeux sur luy, comme sur
un homme desia condamné : mais luy tenant son espée haute Messieurs,
dit-il, ce n’est ny pour mespriser, ny pour ignorer vos coustumes, que
i’entre icy le dernier. C’est pour vous esclaircir, & ne vous
lasser pas dauantage à la mercy d’un Tyran, qui sous un faux pretexte,
vous fait à vous-mesmes filer les cordes, & forger les chaisnes de
vostre seruitude. Polemas se voyant en main une occasion de se venger,
& d’ailleurs ne voulant pas que Cindonax parlast, pource qu’un
homme hardy qui parle contre la tyrannie, soit à droict ou à tort, ne
laisse pas de faire impression dans les esprits. Messieurs, dit-il à
l’assemblée, si les Loix & les Coustumes ne sont gardees, Adieu
nostre ancienne gloire, Adieu le nom des Gaulois. Vous sçauez les
peines imposees à celuy qui entre le dernier au Conseil. Satisfaites à
la loy, & ne commencez pas à la violer par le mespris de vostre
propre valeur. Il ne dit que cela : mais ce fut assez. D’abord il se
fit un bourdonnement de voix, & apres un [350/351] cry si grand,
que Cindonax voyant sa hardiesse si mal reüssir, eust voulu estre à
recommencer : Les Huissiers & les gardes de la porte, se saisirent
de luy, bien qu’il se mist en defense, & qu’il en eust tué deux,
& sans autre forme de procez fut conduit dans la place d’armes,
pour estre assommé à coups de pierres. Comme on l’y menoit : Gaulois,
disoit-il, fiez-vous aux Tyrans, & exposez vostre ourage &
voste vie pour ceux qui vous rendent criminels, autant de fois qu’ils
vous obligent à demeurer leurs amis. Pensez-vous que Polemas songe au
bien general de l’Estat, ny à rendre la condition particulier de tout
ce que vous estes meilleure que iusques icy elle n’a esté ? Non, non,
le perfide qu’il est, il n’a que son ambition deuant les yeux. Il
voudroit que vous fussiez tous morts, & que d’une heure plustost il
estst usurpé la puissance qu’il fait mine de vouloir affermir. Vous luy
seruez de degrez pour monter au Trône; mais souuenez-vous qu’aussi-tost
qu’il y fera assis, il vous ruynera, de peut qu’en vous voyans il ne
voye que c’est par vostre vertu qu’il regne, & par consequent qu’il
vous doit toute sa fortune. Ouurez donc les yeux, Gaulois, & si
vostre vie ne vous est plus sensible, au moins que celle de vos femmes
& de vos enfans vous touche. Ce que ce Tyran commence par moy, sans
doute il le continuera par tous ceux desquels , comme de moy, il
craindra le courage & la conscience, & ne l’ascheuera qu’en la
mort de quiconque viura auec quelque ombre de liberté. Ie n’ay point
viole la loy, & consequemment ne men e point la mort, [351/352]
Pource que ie ne me suis trouué au Conseil que comme ennemy de Polemas,
& non comme son subjet ou son compagnon. Certes vous auez ou
beaucoup d’affection à vostre seruitude, ou beaucoup d’aueuglement en
votre obeyssance. Vous menez au supplice Cindonax, pour auoir en
apparence seulement offensé la coustume, qui est plustost vn
aduertissement à n’estre iamais le dernier, qu’vn piege pour surprendre
les mal-heureux: Et vous adorez vn Tyran, & jurez par le salut d’vn
monstre, qui foulant aux pieds les loix diuines & humaines, se
dispense luy-mesme du serment de fidelité qu’il doti à la Nymphe
Amasis, fait la guerre à sa Souueraine, forme des partis dans son
Estat, & de fideles & bons subjets vous rend par sa trahison,
rebelles aux Ordonnances de Tautates, ennemis de vos peres & de
vostre patrie, & complices d’vn attentat le plus abominable qui
puisse estre en horreur à la posterité. Il vouloit poursuiure pour
acheuer son ouurage, & faire souleuer l’armée, apres en auoir émeu
vne grande partie: mais les bourreaux l’en empescherent, tant ils
furent prompts à luy oster la vie auec la parole. Il est vray que ces
bourreaux qui n’auoient accoustumé que de commencer ceste execution,
furent obligez de l’acheuer, pource que tous les spectaleur songeans au
merite de Cindonax, & aux dernieres paroles qu’il leur auoit dites
en mourant, u’auoient ny le courage de luy ietter des pietre, ny la
volonté qu’il mourust. Toutefois la coustume l’emportant sur la raison,
chacun s’imposa silence, & se contentant de ne point faire auec
danger vne chose qui n’auroit de rien seruy, laissa [352/353] faire la
justice sans y apporter son consentement. Le tumulte s’appaisoit peu à
peu, & il y auoit apparence que les cris & les agitations des
Soldats s’en alloient en fumée, lors que la tempeste se renforçant tout
à coup, pensa enuelopper & le Pilote & les Matelots, & les
passagers en vn mesme naufrage. Il y auoit parmy les Solduriers &
les Siloduns ceste genereuse coustume , qu’ils estoient presque tous
attachez les vns aux autres par des fermens, & des liens d’amitié
si estroits, qu’il n’ y en auoit pas vn qui volontairement ne suiuist
sou an y au tombeau, soit que sa mort eust esté contrainte ou
naturelle, & n’essayast auant que de le suiure de le venger de
quiconque l’auoit fait mourir. Comme Cindonax fut mort, deux Siloduns,
pour accomplir leur vœu, se presenterent deuant toute l’assemblée,
& dirent cecy l’espée à la main: Nous ne pouuons venger la mort de
nostre amy, pource que vous ne l’auez pas tant condamné que la
coustume: mais nous le suiurõs puisque la coustume ne nous le defend
point: & par là nous le vengeons assez; car attirant la mort de
tout ce qu’il y a de gens de bien en l’armée, nous laisserons les
autres perfides & infames à la mercy de la juste colere des Dieux
& des hommes. Comme ils eurent dit cela, ils coururent de toute
leur force iusqu’au lieu où le corps de Cindonax estoit estendu, &
se donnans de leurs espees dans le cœur, tomberent morts sur leur amy.
Bien à peine ces deux hardis Silodús estoient morts, que huict autres
se presenterent l’espée à la main. Nous voicy prests, chers amis, de
nous acquitter de nostre vœn, dirent-ils, nous vous [353/354] suiurons
sans repugnance, & vous suiurons d’autant plus joyeusement, que par
nostre sang nous allons expier le crime de nostre rebellion. Voyla en
mesme temps ces huict Cheualiers percez de coups differens, qui tombans
à demy-morts, embrassoient leurs amis, comme si mesmes apres la mort
ils eussent eu peur d’en estre separez. Le meutre de cez vnze
Cheualiers, alloit attirer celuy d’vn grand nombre, puisque desia on en
voyoit trente ou quarante, qui venoient en volonté de ne pas suruiure
leurs compagnons. Mais Polemas qui aymoit mieux accuser Tautates,
Hesus, & Bellenus de sa mauuaise fortune, que son imprudence &
son orgueil, vint auec tous ses Chefs armez, où ce massacre continuoit,
& faisant prédre par ses gardes ceux qui se vouloient tuer, &
quelque grande que fust leur resistance, armé comme il estoit, il leur
tint ce langage? Que pensez-vous faire, mes compagnons? Quelle rage
vous transporte, & quel charme vous trompe? Ce n’est pas en
semblables occasions qu’il faut tesmoigner vostre vertu. Au lieu de
satisfaire à vostre vœu, & vous rendre recommandables, vous-vous
rendez complices d’vn traistre, & mourez en reputation de gens sans
religion & sans foy. Nostre coustume veut que nous suiuions nos
amis de quelque façon qu’ils puissent mourir: mais elle nous defend de
faire cela pour nos ennemis. Les traistres sont encore pires, puis
qu’ils nous assassinent en faisant mine de nous embrasser. Cindonax est
mort comme tel, pourquoy expliquez vous mal la coustume? Si ceux qui
iusques à ceste heure ont passé par les mains du bour-[354/355]reau,
auoient esté reputez nos amis, au lieu qu’ils estoient criminels, il y
a long-temps que nous ferions morts, ou plustost, il y a long-temps que
toutes les Gaules seroient desertes, & l’ordre des Solduriers &
des Siloduns entierement aboly. Vn de ceux qui estoit arresté
prisonnier interrompit Polemas, & luy dit: Que tout ce qu’il
exaggeroit pour les diuertir de suiure leurs amis, estoit veritable,
mais qu’il estoit representé mal à propos à eux. Ceste harangue estoit
bonne à faire, ô Polemas, continua-t’il, à Turinge & Getorix, qui
les premiers se sont tue apres Cindonax. S’ils ont mal fait ou bien
fait, c’estoit à eux & à toy d’en iuger: mais à ceste heure que
nous ne suiuons point vn criminel, mais dix Cheualiers aussi gens de
bien que toy, laisse nous accomplir nos vœux, & ne nous fay point
dire que tu ne sembles nay que pour abolir les meilleures coustumes,
& renuerser l’ordre des Gaules. Nous-nous vengerons sur
nous-mesmes, puisque la fidelité qui nous abstreint à mourir pour nos
amis, nous defend de fausser la foy que nous t’auons donnée: la mort de
Comion, Corbée, Critognat, Telesmond, Agomar, Redon, Vergasillan, &
Eporedorix, qui ne peuuent estre accusez d’auoir attenté contre toy, ny
d’estre morts que tres-glorieusement, exige de nous ce dernier
tesmoignage d’amitié. Si Polemas n’eust eu que ceste affaire à démesle,
il est croyable que son eloquence & son auctorité n’y eussent pas
fait leurs derniers efforts: Mais comme il vouloit respondre à ce
vaillant Silodun, on luy vint dire que les autres auoiet [355/356]
attirez auec eux tout ce qu’il auoit de Solduriers, Ambactes, Gessates,
& en vn mot de Cauallerie. Qu’ils auoient haussé vne robe
d’escarlate qui leur seruoit d’enseigne, & que s’il n’appaisoit
cette sedition, il couroit fortune d’estre plus mal traitté des siens
que de ses ennemis. Le courage auoit accoustumé de croistre à Polemas
dans sa mauuaise fortune: mais il faut aduouër que iamais il ne l’eut
si grand qu’en cette occasion. Il pria tous les Chefs qui estoient auec
luy d’aller mettre ordre à ce sousleuement, cependant qu’il se mettroit
en estat de les faire obeyr. Il fit mettre en seure garde ces resolus
Siloduns, & prenant tous les ornements de souuerain qu’il n’auoit
encore portez qu’vne fois ou deux, alla droit où ces mutins s’estoient
retirez. Le commandement de leurs Chefs, ny la presence de Polemas ne
leur remit, ny le respect ny l’obeyssance en l’esprit. Murmurans, &
mesprisans leur discipline, ils emplissent le camp de tres-seditieux
langages. Ils regardent Polemas sans crainte, & par vne insolence
affectée, luy demandent leur congé, ou la liberté de viure selon leurs
coustumes. Polemas voulut leur respondre, mais le tumulte augmentant
& les cris redoublans, il ne luy fut iamais possible de parler. On
n’oyoit autre chose parmy vne confusion & vn bourdonnement de voix,
que ces mots: Conseruez-nous nos priuileges, faites au moins que nous
receuions des playes, & des morts honorables, & nous seruirons.
Apres vne heure pour le moins de semblable violence, Polemas voyant que
le calme estoit aussi general qu’vn peu auparauant auoit [356/357] esté
la tempeste, prit son temps, & tint ce langage. Que signifie ce
profond silence, Messieurs, apres vne licence de tout faire, & de
tout dire la plus effrenée qui ayt esté iamais veuë? Il faut l’aduouër:
ie crains d’ouurir la bouche, & ne me figure pas qu’il me soit
permis de m’addresser à vous, apres que vous ne m’auez pas laissé la
liberté de vous respondre, ny mesme de vous regarder. Ie sçay que ie ne
suis plus rien que ce qu’il vous plaist. Vous auez violé l’ordre. Vous
auez mesprisé vostre discipline, abandonné vos enseignes, poursuiuy vos
Capitaines, desdaigné vostre General: &, si ie l’ose dire, n’auez
differé de me mettre l’espée à la gorge, que de peur de me faire
plaisir. Quoy! pour vous vouloir conseruer, & ne souffrir par qu’vn
criminel ait la consolation d’auoir fait mourir vn nombre infiny
d’innocens, vous vous mutinez contre moy, & n’estes plus capables
de vous cognoistre, ny de cognoistre ceux qui vous conquisene. Non,
non, ne pensez pas que vostre mauuaise naturel me face retrancher
quelque chose du soin que i’ay de vostre conseruation. Rien ne me
diuertira de cette bonne œuure, & mourray plustost que de voir les
méchans triompher de la vie des gens de bien: & les coulpables
attirer apres leur fin infame & souhaittable celle des innocens qui
est tousiours glorieuse & regrettée. Mais faut-il croire qu’vn
mesme nuage vous esbloüysse? qu’vn mesme enchantement vous trompe tous.
Voulez-vous mourir pour vn mesme sujet? Cela ne peut-estre, puisque
tout ce que vous estes, ne pouuez estre obligez à ces vœux de vie &
de mort qu’ont fait [357/358] quelques solduriers & quelques
Siloduns. Et cependant il semble que cela soit, pource que vous criez
tous de mesme façon, & tenez vous vn mesme langage. Ces troupes
ayans respondu toutes à la pois, que leur cause estoit commune, Polemas
leur respondit ainsi: Ie le veux croire pour ne vous point cotredire.
Si est-ce que ie vous empescheray bien que vous ne vangiez en commun,
comme vous m’auez offensez en commun. Non, vous ne mourrez point: Et ie
iure par Tautates Taramis: & par Hesus le fort, que pas vn ny de
vous, ny de ceux que i’ay arrachez d’entre les mains des bourreaux,
c’est à dire d’entre les leurs propres, ne commençera ce monstrueux
massacre, ou ne le commençera que par moy. Si donc vous auez tant
d’enuie de mourir, & mourir pour vn traistre, pour vn ennemy
commun, pour vn seditieux, venez me mettre l’espée dans le corps, ie
vous attends de pied ferme, & vous descouure mon sein, afin que
plus aysément vous obeyssiez à vostre rage. En disant cela il ouurit sa
cuirasse, & jettant par terre le plastron, monstra sa chemise,
& descouurit sa chair. Ceste action iointe à vne harangue si
artificieuse, emporta tout ce qu’elle voulut. Ces gens surmontez par
leur propre honte, autant que par la force des persuasions de leur
General, demeurerent en vn extraordinaire silence, & tenans les
yeux arrestez contre terre, sembloient demander la vie, qu’vn quart
d’heure auparauant ils vouloient perdre auec vne obstination furieuse.
Polemas les laissa tant qu’ils voulurét estre en ceste confusion, &
tirant d’infallibles preuues de leur repentir, de ce si-[358/359]lence
& de ceste honte, fit mine de s’en aller en colere, & les
abandonner à son indignation. Aussitost, comme s’ils n’eussent plus
esté eux-mesmes, ils se mirent à crier, & dire en pleurant, que
s’ils estoient si malheureux que Polemas perseuerast en sa colere, ils
estoient resolus de se tuer. A ceste menace leurs Capitaines se mire à
supplier leur General pour eux, qui se laissans vaincre à leurs prieres
tourna la teste du costé de ceste Caualerie, & auec vn visage
remis: Puisque la raison, leur dit-il, vous est reuenuë, ie veux que la
volonté que i’ay tousiours euë pour vous reuienne. Rayons ce qui vient
de se passer du nombre des choses arriuees, & que chacun se remette
en son deuoir. Allez mes compagnons, retirer nostre fortune du bord du
precipice où vostre generosité l’a presque fait tomber. Nos ennemis ne
se sont point seruy de l’occasion, & i’en repute le bon-heur à vne
grace particuliere du grand Tautates. Donc que chacun se range sous ses
enseignes, & par affiduité à bien faire, repare le tort qu’il s’est
pensé faire à soy-mesme. Tout le monde content par ceste douceur du
General retourna à son trauail ordinaire, & ceux qui s’estoient
voulu tuer ayãs esté relaschez, apres qu’ils eurent juré de suspendre
l’effect de leur vœu, iusques apres la prise de Marcilly, remirent
l’affection & l’ardeur de combattre dans l’esprit de ceux qui
estoiét les plus refroidis. O Marcilly, & toy Prince Clidamant,
quelle haine des Dieux, & quel assoupissement des hommes t’empescha
en vue si fauorable occasion de te seruir de tes forces, & du
courage de tous tes inuincibles Cheualiers? Mais [359/360] quoy! les
destins declarez lors contre toy, ne te permirent pas de sortir si tost
des calamitez que Polemas se preparoit de te faire endurer. Toutefois
pour monstrer vne preuue de ta bonne nourriture, ô belle & heureuse
ville, tu pousses durant ce sommeil public, l’esprit d’vn particulier à
entreprendre vne action dont il sera eternellement parlé. Deux iours
apres ceste mutinerie des gens de cheual de Polemas, il se resolut de
faire attaquer la ville, plustost pour tenir ses gens en haleine, que
pour fruict qu’il esperast en cueillir. Il fit donc approcher six tours
de la ville, & entre deux des Beliers, pour commécer vne breche.
Damon se trouua aussi-tost sur les murailles pour les defendre, &
disposant ses gens aux lieux les plus foibles, osta bien-tost la
volonté à ceux qui s’auançoient trop de poursuiure leur poincte. Il en
fut tué vn grand nombre à coups de traict & de halebarde, &
plus encore furent renuersez du haut en bas des ponts, & assommez à
coups de pierre dans le fossé. Tous les Beliers faisoient veritablement
vn grand effect: mais particulierement ceux qui estans suspendus dans
des tours basses, qu’ils appelloient Tortuës, estoient poussez contre
la muraille, par l’effort des bandages, des rouës, & des ressorts,
dont la Machine estoit composée. Ceux de dedans ne demeuroient pas
oysifs: mais jettans des traicts de feu d’artifice, & d’autres
flambeaux allumez contre les tours, & auec de longues poûtres
ferrees, les empeschant de venir prés de la muraille, rendoient vains
leurs plus puissants efforts. Pour s’opposer à l’impetuosité des
Beliers, ils auoient des facs plein [360/361] de lierre ou de paille,
lesquels opposans aux machines rompoient la violence du coup. Tantost
ils descendoient des pieces de draps en plusieurs doubles, des cloisons
d’osier, & des tables de plusieurs aix cloüez ensemble pour faire
le mesme effect. Les autres essayoient auec des cables & des
chaisnes de prendre les beliers, & apres les auoir pris, les tirans
de costé à force de bras les rompoient, ou les renuersoient dans le
fossé, auec les tortuës, desquelles ils estoient portez. Et les autres
auec leurs engins de fer pleins de dents, & faits en forme de faux,
qu’ils appelloient Loups, prenoient les Beliers comme à la gorge, les
destournoient, ou, s’ils ne pouuoient, les esleuoient si haut que leur
coup n’auoit plus de force. Apres six ou sept heures de semblables
attaques, & defenses, la nuict les contraignit de se retirer.
Polemas auoit perdu cinq Beliers, qui auoient esté rompus: quatre tours
auoient esté bruslées: & deux ou trois cens hommes qui auoient esté
tuez: Il est vray qu’il auoit la consolation d’auoir fort trauaillé ses
ennemis, & auoir abatu deux ou trois toises de murailles: Mais la
nuict ayant donné le loisir à ceux de dedans de reparer ces breches, le
lendemain on ne pouuoit cognoistre où elles auoient esté, que par la
couleur des pieces de bois & des pierres de tailles, dont elles
auoient esté refaites. Polemas veid cette nouuelle reparation auec
estõnement, & plein d’inquietude alla faire commencer vn Sacrifice,
que dés le poinct du iour il auoit commandé qu’on tint prest, pour
diuertir le malheur dont toute la nuict il auoit esté menacé par des
longes tragiques & effroyables. Il auoit en-[361/362]uoyé querir vn
Sarronide pour en auoir l’explication, qui ne luy ayant rien promis de
bon, l’obligea à ce Sacrifice, afin d’appaiser par des victimes le
courroux de Tautates. Bien à peine fut-il au lieu destiné pour cette
ceremonie, que les Druydes, Eubages, Bardes, & Sarronides qui
estoient à la fuitte de son armée, commencerent leur prieres,
allumerent le feu du Sacrifice, qui au lieu de flamme iettant vne fumée
noire & puante, ne pût presque estre allumé par chose du monde. Les
victimes furent aussi funestes que le feu: elles se mirent à ruer quand
on les voulut prendre, & toutes egorgées qu’elles estoient,
remuerent tellement sur l’Autel, que l’vne se ietta par terre. Polemas
auoit cela d’inestimable qu’en la mauuaise fortune il estoit plus
qu’homme: aussi ne croyant de ces tristes presages que ce qui peut
arriuer tous les iours sans eux, asseuroit par sa resolution ceux
mesmes qui meditoient des harangues pour l’oster de crainte. Ce
desagreable Sacrifice alloit finir, lors qu’vne troupe de Capitaines
& de Solduriers vinrent trouuer Polemas, & pour decider quelque
different qui estoit entr’eux, le supplierent d’estre leur Iuge. Il y
auoit parmy eux vn homme qui s’auançant à grands pas, mit l’epée à la
main, & l’eut plustost portée dans le ventre de Polemas, qu’on
n’eust pris garde à ce qu’il vouloit faire. Cette hardie entreprise
n’eust point d’effect, pource que Polemas estant armé de hazardau lieu
où cét incogneu porta son coup, son espée glissa sur ses armes, &
ne luy fit qu’vne fort legere playe à la cuisse. Luy qui croyoit
l’auoir tué, se retira, & se faisant voye par la pesan-[362/363]teur
des coups qu’il donnoit, & la grandeur du courage, qu’au milieu de
toute l’armée il tesmoignoit en se difendano, auoit des-ia passé au
trauers de tous ceux qui estoient auec Polemas. Il n’y a point
d’apparence de penser qu’il eust peu se sauuer, mais il y en auoit de
iuger par la crainte qu’il mettoit dans l’ame de ceux mesmes qui
mesprisoient le plus la vie, qu’il estoit pour resister long-temps:
toutefois ayant abattu à ses pieds vn soldurier qui le vouloit
arrester, il broncha sur son corps, & aussi-tost qu’il fut par
terre, quinze ou vingt des gardes de Polemas se ietterent sur luy,
& l’eussent tué si Polemas luy-mesme ne leur eust tres-expressément
enioint de n’en rien faire. Il fut neantmoins indignement traitté,
& à force de luy lier les mains on luy fit sortir le sang de tous
costez. Le voila deuant Polemas qui sans changer de visage, donnoit par
vne estrange merueille à ses ennemis toute la frayeur, dont au milieu
de tant de supplices & de cruautez, que desia on commençoit à luy
faire souffrir, il sembloit estre exempt. Iu suis, dit-il à Polemas,
Cheualier Gaulois, & soldurier d’Amasis, On me nomme Sentorix. I’ay
creû que sãs estre accusé d’estre assassin, ie pouuois tuer vn homme
qui se reuoltant contre sa souueraine Dame, est la haine des Dieux,
& l’ignominie des Segusiens. Ie voy bien cependant que i’ay failly
mon coup, & que le iuste Bellenus n’a pas conduit mon bras comme ie
deuois esperer. Si i’y eu beaucoup de courage pour entreprendre de te
tuer, ie n’en ay pas moins pour souffrir la mort. Tu n’ignores pas de
quelle trépe sont les armes des veritables Cheualiers Gaulois.
[363/364] C’est vne chose inseparable de l’Ordre, où il y a plus de
quinze ans que i’ay l’honneur d’estre entré, & de la maison dont ie
suis sorty, de faire & d’endurer tout ce qu’on croit le plus
difficile. Mais ie ne dois pas tant me glorifier de cette grande
action. La gloire m’en est commune auec plusieurs Cheualiers de mon
aage, & de mon courage, qui l’vn apres l’autre essayeront tous de
me disputer l’honneur que i’ay failly d’acquerir en ne te tuant pas.
Prepare toy donc en tous lieux & à toutes heures, si tu le trouues
bon, à courre fortune de la vie. Ce ne sont plus ny les sorties, ny les
forces de tes ennemis que tu dois craindre: Nous te declarons vne
guerre, & plus dangereuse, & moins esclatante. Tu auras affaire
seul à vn homme seul: mais à vn homme qui mourant comme ie vay faire,
sans t’auoir osté du monde, ne diminuë point le nombre de ceux qui ont
conspiré ta mort. A l’heure mesme qu’vn meurt, vn autre prend sa place,
& ne finira cette entreprise, qu’vn de nous n’ait presenté ta teste
aux Nymphes tes Dames aussi bien que les nostres, que meschamment tu
tiens assiegées. Polemas espouuanté de cette hardiesse commanda qu’on
ralumast le feu du Sacrifice, & que ce traistre estoit, sans doute
la victime que les Dieux luy demandoient. Peut-estre dis-tu vray,
Tyran, luy respondit Sentorix, & pour te monstrer combien peu
estiment leur corps, ceux qui aspirent à vne grande gloire, regarde ce
que ie vay faire: En disant cela, il se tourne contre vn des gardes qui
le tenoit, & recueillant toutes ses forces en soy-mesme pour faire
vn plus grand effort, s’eslança tant qu’il peut contre la teste de ce
mise-[364/365]rable soldat. Le coup fut si violent, que Sentorix
rencontrant l’habillement de teste qui estoit de fer, il se fendit la
teste, & l’ecrasant à l’autre, le fit tomber mort d’vn costé, au
mesme temps que luy cheut presque mort de l’autre. Polemas iusques-là
auoit tenu bonne mine: mais, à n’en mentir point, cette derniere
generosité le mit hors de soy. O mal-heureux, dit-il, qui t’es plus
inhumainement traitté que tu n’esperois de me traitter. Acheue, s’il
est possible, ce que les destins ont resolu contre moy, & fassent
les Dieux que cét attentat soit le dernier dont ma vie est à toute
heure menacée. Il ne laissa pas de commander que Sentorix fust pensé,
&, s’il estoit possible, qu’on essayast de luy sauuer la vie. Il
dit ce mot par vanité: car n’adioustant point de soy aux menaces qu’il
luy auoit faites de tant de Cheualiers liguez auec luy pour le tuer, il
estoit bien ayse d’estre d’effait d’vn si puissant ennemy. On fut
chercher des Mires qui souderent la playe de Sentorix: mais par malice,
ils asseurerent qu’il estoit mort. C’est pourquoy Polemas s’en allant
commanda que la Iustice en fust faite. Aussi-tost qu’il fut party, ceux
qui vouloient estre les bien venus auprés de luy, ietterent ce corps à
demy vif qu’il estoit, dans le feu, & bruslerent vn Cheualier dont
l’action eust attiré, comme elle auoit autrefois fait en la personne
d’vn Cheualier Romain, des loüanges & des admirations de la bouche
mesme de son ennemy, s’il eust esté veritablement genereux, comme il
essayoit de le contrefaire. Aussi-tost que le feu eut consommé ce
corps, on en ietta les cendres au vent; & pour marque de cette
punition, il [365/366] fut esleué vn poteau au lieu mesme, où
l’histoire y estoit escrite. Cependant vn cousin de Polemas, nommé
Pertinax, haut à la main, presomptueux, & aussi temeraire que
durant sa vie auoit esté son autre parent Arganthée, le supplia que par
les armes il tirast raison de la supercherie d’Amasis, & luy
enuoyast reprocher par vn trompette vne lascheté qui entre ennemis
n’auoit iamais esté pratiquée. Polemas fit au commencement difficulté
de l’engager en vn combat, d’où il se persuadoit que sans doute
Pertinax ne reuiendroit pas fort glorieux, puis qu’il auroit affaire à
quelqu’vn de ces inuincibles Cheualiers, que l’Amour & la Fortune
auoient conduits en Forests, & enfermez à Marcilly auec les
Nymphes. Mais Pertinax ne pouuant souffrir qu’on mist ses prieres en
deliberation. Quoy! dit-il, Polemas, doutez-vous de mon courage, ou de
vostre cause? D’où vous vient cette crainte, aussi mal fondée qu’elle
est mal-seante en vne personne de vostre condition? Laissez-moy faire,
ie n’ay autre dessein que d’apprendre aux assiegez de quels ennemis ils
sont attaquez, & rendre vostre party plus redoutable, qu’auec
raison il semble n’auoir pas esté iusqu’icy. Trouuez bon que l’attentat
commencé en vostre personne, soit reproché à ces assassins, & par
la mort de celuy qui osera me venir combattre, ie laisse en l’esprit du
peuple l’opinion qu’ils sont suffisamment conuaincus. Polemas ne
voulant pas irriter cette humeur hautaine, commanda à vn Heraut de
faire tout ce qui luy seroit enioint par Pertinax. Ce Cheualier plus
ayse qu’il ne deuoit estre, emmena le He-[366/367]aut auec luy, &
estant entré en sa tente, escriuit vn cartel qu’il luy remit entre les
mains, & l’enuoya auec deux trompettes iusqu’aux portes de la
ville. Ceux qui estoient en garde là, & dessus les murailles ,
ayans oüy les trompettes, & cogneu le Heraut à sa cotte d’armes, en
furent aduertir Clidamant, la Nymphe, & le grand Druyde. Ils
estoient lors ensemble, pour receuoir tous les Cheualiers qui auoient
esté blessez quand Astrée & Syluie furent secouruës, & qui
n’estans gueris parfaitemét que depuis deux ou trois iours, venoient
tous de compagnie faire la reuerence au Prince & aux Nymphes. Ils
trouuerent tres-à propos d’oüyr ce Heraut: c’est pourquoy apres auoir
vn peu songé à ce qu’il pouuoit apporter, ils commanderent qu’on le
laissast entrer, & qu’il fust accompagné iusqu’en la grande salle
du Chasteau. Pendant qu’on alla mettre ce commandement en execution,
arriuerent Damon & Alcidon, qui conduisoient Ligdamon, Lydias,
Lipandas & Bias. Ie ne vous diray point comme ils furent receus,
iamais blesseures ne furent renduës immortelles, comme les leurs furent
par les expressions du ressentiment de la Nymphe, & l’excez des
loüãges qu’ils receurent des vns & des autres. Clidamant les
embrassa l’vn apres l’autre, & rendant à leur vertu ce qu’elle
meritoit, fit veoir combien il estimoit vne veritable valeur. Mais
quand ce fut à Bias, que ne dirent point la Nymphe & le Prince,
pour luy monstrer combien grande estoit l’obligation qu’ils auoient à
la fidelité & au courage de feu son frere & de luy. Ces
discours eussent esté beaucoup plus longs; mais ils furent
interrom-[367/368]pus par l’arriuée du Heraut, qui n’ayant fait autre
ciuilité à la Nymphe & au Prince, que celle qui est eniointe à
semblables officiers par le droit des gés, dit qu’il n’estoit pas
enuoyé de la part de Polemas son Seigneur, pource qu’encore qu’il eust
toute sorte de raisons de se plaindre de la trahison qui auoit esté
concertée contre luy, il n’en vouloit tirer la vengeance que par la
desolation de Marcilly, mais qu’il en estoit aduoüé, comme il feroit
veoir par escrit. Qu’il estoit venu toutesfois pour accuser la Nymphe
& son Conseil, d’auoir fait sortir vn assassin de la ville, pour
aller proditoirement poignarder Polemas dans sa tente, au lieu de le
combattre en gens de bien. La Nymphe alloit se mettre en colere, lors
que Clidamant la supplia de le laisser parler. Heraut, dit-il, Madame
te feroit iustice, si elle te faisoit pendre aux creneaux de la ville.
Ce n’est pas qu’elle ignore quels priuileges ont des gens de ta
condition; mais elle fçait bien aussi que ce n’a iamais esté qu’entre
ennemis qui n’ont rien qui les empesche d’estre par la paix esgaux. La
Nymphe ne cognoist point Polemas pour vn iuste ennemy. Il est son
suiet, & elle est sa Dame. Sa guerre est vne reuolte, & au lieu
qu’il y a quelque forte de iustice en toutes les querelles qui naissent
entre des Princes voisins, il ne se voit rien en la rebellion de ton
maistre, qu’vn attentat contre la Iustice des Dieux, & des hommes.
Toutesfois pour te monstrer que Madame ny son Conseil ne doiuent estre
accusez que de trop de misericorde, au lieu de t’enuoyer au gibet comme
ils deuroient, par vne indulgence extrême, ils te sauuent la vie.
Monstre donc ce que tu [368/369] portes. Le Heraut qui se voyoit bien
loing de son conte, luy baisa tres humblement la main, & vn genoüil
en terre contre la coustume presenta son adueu. Comme il eust esté leu,
Clidamant luy rendit, & print le cartel de Pertinax que l’autre luy
donna sceellé & cacheté. Comme il fut ouuert, & que d’vn costé
on eut veu le sceau de Polemas chargé d’vne couronne de Comte, on fut
sur la resolution de le déchirer, & luy faire faire son procez:
mais cette formalité estant reseruée à vne autrefois, on regarda
l’autre sceau, & personne ne le cognoissant le Heraut dit que
c’estoit celuy de Pertinax. Cela fait Clidamant le mit entre les mains
de la Nymphe, qui le remit entre celles d’Adamas, & Adamas le donna
au Secretaire des commandemens de la Nymphe, qui le leut deux fois tout
bas, pour ne point hesiter en le lisant tout haut. Et comme chacun eut
cessé de deliberer s’il seroit leu ou non, & qu’à la pluralité des
voix, il fut resolu qu’on le liroit, le Secretaire se leua, & le
chapeau hors de dessus la teste, apres auoir fait vne grande reuerence
à la Nymphe, & à Clidamant, demeura debout, & leut ainsi.
[369/370]
CARTEL DE PERTINAX
Comte, aux Cheualiers du
Conseil d’Amasis.
S’il n’y auoit que des femmes qui se meslassent de gouverner
les Segusiens, nous souffririons leurs iniustices, & leurs
violences sans nous plaindre, ou nous vouloir vanger: pource que la
foiblesse de leur esprit, & l’impertinence de leurs conseils nous
feroient pitié plustost qu’elles ne nous mettroient en colere. Mais
auioura’huy que tout le monde sçait qu’Amasis, ny Galathée ne font rien
de leur propre mouuement, & que par la tyrannie d’Adamas, & de
deux ou trois autres estranger qui sont de son intelligence, elles sont
prisonnieres, & forcées d’approuuer ce qui n’est pas en leur
puissance de contredire , nous nous croyons obligez de soustenir leur
cause toute desesperée qu’elle est, & accuser les estrangers &
les autres Cheualiers de leur conseil, de la plus lasche & plus
abominable traviso qui puisse estre immaginée. Ie t’appelle donc au
combat, qui que tu sois à qui il peut rester quelque ombre d’honneur,
& te soustiens par escrit, comme ie le maintiendray quand tu
vou-[370/371]dras l’espée à la main, que les tiens on fait sortir un
certain Sentorix de la ville pour venir assaßiner Polemas le Comte des
Segusiens. Si l’horreur d’vn si grand crime te permet de te trouuer où
les gens de bien ont accoustumé de paroistre, ie te défie derechef,
& te donne ma foy, que, pourueu que de ton costé chacun demeure aux
termes ordinaires, tu n’auras à te garder que de moy.
PERTINAX
Comme le Secretaire eut acheué de lire, il se retint, & la Nymphe
par vne grandeur de courage, ne faisant paroistre aucune marque de la
iuste colere, dont elle estoit pleine, dit au Heraut cecy sans
s’eschauffer. Retourne à ton maistre, & luy dis, que sans estre
forcée par qui que ce soit, & sans en demander aduis à personne, ie
luy mande qu’il est vn traistre, & vn imposteur, & que si
i’auois vne espée à mon costé, ie le ferois mentir & mourir auant
qu’il fust vne heure. Clidamant se creût obligé de respondre apres la
Nymphe, c’est pourquoy, il dit au Heraut que Pertinax estoit excusable,
en ce que iugeant des Cheualiers de la Nymphe par soy-mesme, il les
soubçonnoit du pretendu assassinat dont il faisoit tant de bruit: mais
que pour luy faire veoir à ses despens que cela estoit faux: Il:
Comment! Seigneur, dit Adamas en l’interrompant, à quoy pensez vous?
Quel desordre & quelle confusion seroit en la nature, si la teste
vouloit faire les actions des bras ou des iambes. Non, non, Seigneur,
il n’est pas en vostre pouuoir de disposer de vous. Autre est le deuoir
[371/372] d’vn Dictateur & d’vn General, & autre celuy d’vn
vaillant homme. Damon, Alcidon, Ligdamon & les autres se leuerent
en mesme temps pour accepter le party que leur offroit Pertinax: mais
voyant qu’ils ne se vouloient point ceder l’honneur qu’il y auoit à y
acquerir, on fit retirer le Heraut, & escriuant leurs noms dans des
billets pour estre tirez au sort, Amasis les enuoya à Galathée, qui
sans sçauoir pourquoy on luy remettoit cette charge, tira vn billet,
qu’elle enuoya sans l’ouurir à la Nymphe sa mere. Cette belle main
conduite par l’Amour, & sans le sçauoir, faisant ce qu’elle eust
souhaitté, si elle eust eu de la cognoissance, fit veoir que tout de
bon elle vouloit obliger Lipandas. On trouua son nom dans le billet,
& le Heraut estant rentré dans la chambre du Conseil, &
Clidamant ayant esté prié par la Nymphe de respondre. Heraut, dit-il,
voyla vn Cheualiers que le hazard enuoye pour abbaisser l’orgueil de
Pertinax. Au mesme temps Lipandas se leue, & le visage
extraordinairement ioyeux, alla toucher sur vne des basques du hoqueton
du Heraut, & luy dit: Heraut, ie prends ce gage, & dis à celuy
qui me l’enuoye qu’il est vn faussaire & vn traistre. Que la Nymphe
& ses Cheualiers sont innocens de l’assassinat qu’on leur impose,
& que dans vne heure ie suis à luy pour le faire mentir. Le Heraut
ayant receu cette response, fait vne grande reuerence, se retire, &
sortant de la ville, monte à cheual à la porte, & va trouuer
Pertinax. Comme il eut sceu à qui il deuoit auoir affaire, il en
aduertit Polemas, luy dit les langages qui auoient esté tenus, & se
prepare au combat. Cependant ces nou-[372/373]uelles auoient esté
sceuës par tout le Chasteau, & du Chasteau auoient passé dans toute
la ville. Les Nymphes, la Princesse Rosanire, & le reste des Dames
apres auoir dit tout le bien du monde de Lipandas, se preparent pour
aller veoir ce combat. Galathée qui vouloit acheuer son ouurage, enuoya
Leonide dans vn Chariot chez Ligdamon pour prier Melandre qu’elle print
la peine de la venir treuuer. Elle ne l’y rencontra point, pource que
depuis quelques iure ayant fait cognoissance auec Circeine, Palinice
& Florice, elle passoit presque tous les iours & les nuicts en
leur compagnie. Leonide fut au logis de Clindor où elles estoient
logées, & les trouuant sur la fin de leur disner, les entratine
quelque téps, & pour emmener Melandre plus aysément, pria les trois
autres de venir veoir Galathée. Comme elles furent dans le chariot, la
Nymphe leur raconta succinctement tout ce qui venoit d’arriuer, mais
comme elle parla que Lipandas estoit celuy qui deuoit combattre
Pertinax, elle apperceut que Melandre changea de couleur. Elle ne
voulut point que cela se remarquast: toutes fois continuant ce
discours, Melandre ne se peût empescher de dire, quelle s’estonnoit
fort comme on auoit permis à Lipandas de receuoir ce deffy, luy qui
n’estoit pas refait des grandes & dangereuses blesseures qu’il
auoit euës en la derniere sortie. Leonide soufrit d’entendre cela,
& luy respondit, que n’ayant pas esté en la puissance de la Nymphe
de le separer des autres qui vouloient se battre, on auoit esté
contraint d’escrire leurs noms, & les faire tirer au sort: que
Lipandas s’estoit trouué le [373/374] premier tiré, & que sa valeur
suppleant au defaut de ses forces, on esperoit qu’il ne démentiroit pas
en cette occasion, ce qu’il auoit tousiours fait. Asseurément, dit
Melandre, comme si elle y eust esté interessée, Lipandas n’est pas
homme pour se laisser battre. Il n’est reserué qu’à moy de le vaincre (
elle dit cela en riant, ) & ie croy qu’il fera la moitié de la peur
à son ennemy. En parlant ainsi, ces Dames arriuerent au Chasteau, &
furent trouuer la Nymphe en sa chambre. Elle les receut auec le
meilleur visage du monde, & particulierement Melandre à qui elle
dit, qu’elle l’auoit enuoyé querir pour gouster le contentement qu’en
sa presence elle auoit cent pois souhaitté, qui estoit d’estre défaitte
de Lipandas. Ie puis dire, continuat’elle, que son Amour, aussi-tost
que la Fortune l’a ietté dans le peril où il est appellé, & qu’il
ne se pouuoit presenter occasion qui luy peust estre agreable, comme
celle-cy, puis qu’en me quittant pour s’aller armer, il m’a dit qu’il
remercieroit Tautates de luy auoir donné suiet de rendre la belle
Melandre, ou satisfaitte par sa mort, ou du moins amolie par la gloire
qu’il acquerroit, s’il sortoit victorieux du combat. Mais ce n’est pas
assez de contenter vostre inimitié, belle Melandre, il faut que
l’oubliant pour auiourd’huy, vous accordiez à la Nymphe & à moy,
tout ce qui peut seruir à nostre party. Nostre bonne fortune est
maintenant entre les mains de Lipandas. Il est le premier qui a
publiquement soustenu nostre innocence & nostre honneur. S’il est
vaincu nous perdons nostre reputation, & celles de nos armes. Ne
souffrez pas que ce mal-heur arriue. Vous seule [374/375] pouuez
apporter ce grand bien à nos affaires: car i’ay si bonne opinion du
courage de nostre Cheualier, que la iustice de nostre cause ne peut
estre confonduë, que par le desir qu’il aura de mourir pour vous oster
des tourments que vous vous figurez que sa constance vous donne. Faites
donc vieux, accordez luy, mais à mes prieres, vne faueur qui ne vous
peut pas beaucoup obliger, puis que bien souuent la ciuilité seule nous
en fait faire de semblable. Escriuez-luy vn mot, & luy enuoyez vne
escharpe, que sans vous en aderti, ie luy voulois faire presenter de
vostre part. Melandre tesmoignoit par ses diuers mouuemens, qu’elle
estoit fort combattuë, & que la discretion, & l’extreme Amour
de Lipandas n’estoient pas si foibles qu’elles ne luy en fissent
quelquesfois faire comparaison auec le mespris & la trahison de
Lydias. En fin se voyant fort pressée par la Nymphe: Ie vous obeiray,
luy dit-elle: mais vous trouuez bon que i’apprenne à Lipandas que c’est
par obeyssance autant que par l’estime que ie fais de sa vertu, que ie
luy accorde les faueurs, que vous auez trouué bon de luy procurer.
Galathée croyant n’auoir pas peu fait d’en auoir tant obtenu, ne
contredit point cette resolution; mais pour la faire reüssir emmena
Melandre dans son cabinet. Là elle luy fit veoir l’escharpe qu’elle
vouloit donner à Lipandas, & luy it mettre deuant elle ce qui luy
falloit pour escrire. Melandre qui auoit l’esprit extremément vif, ne
songea pas beaucoup à ce qu’elle auoit à luy mander. Aussi prenant la
plume, elle eut aussi-tost fait ces lignes.
[375/376]
MELANDRE A
Lipandas.
LES Nymphes on creû, Cheualier, que ie pouuois adiouster quelque
chose à la bonté de leur cause, & à la grandeur de vostre courage.
Ie sçay qu’elles ont en cela trop bonne opinion de moy: Mais puisque
l’obeïssance est aueugle, ie ne veux veoir rien que comme il leur
plaira, & ayme mieux me flatter que de les contraddire. S’il est
donc vray que ie puisse vous ayder à soustenir la plus claire innocence
du monde, croyez, s’il vous plaist, qu’il n’y a rien que ie
n’entreprenne pour auoir part à cette gloire. La recompense que vous
attendez du bon succez de vostre combat, est entre les mains des
Nymphes, & en la bouche de tout le monde: mais il y en aura encore
vne particuliere en la volonté de Melandre. Ie vous enuoye vne escharpe
pour asseurance de mes paroles. Souuenez-vous qu’elle vient d’vne si
bonne main, qu’il faut que pour la defendre vous empruntiez de l’Amour
autant de courage, que la iustice vous en donne pour vanger la colere
de Tautates, d’Amasis & de Galathée.
[376/377]Cette lettre plus obligeante en apparence qu’elle n’estoit en
effect, rauit de telle sorte Lipandas quand il l’eut receuë, qu’il en
baisa le papier, l’escriture, la cire, la soye, & le cachet: mais
quand il eut desployé l’escharpe, qui estoit de soye verte en broderie
d’or & d’argent, & qu’il veid par mille differentes deuises
qu’il luy estoit commandé d’esperer, il fut si hors de soy, qu’il dit
deuant Lydias, Ligdamon & les autres Cheualiers, des choses qui au
iugement de ceux qui n’auoient point esté Amoureux passionnez, furent
iugez ridicules, & impies. Mais Ligdamon les escoutoit comme des
Oracles, ou des mysteres, & voyant sa fortune fort peu differente
de celle de ce Cheualier, luy tesmoignoit plus d’affection qu’aux
autres. Voyla cependant Lipandas en estat de sortir. Il auoit des armes
par ondes d’argent & de vert, si artificieusement faites, que de
loin il sembloit que ce fust vn portrait de la mer à demy irritée. L’on
voyoit vn grand nombre d’anchres qui se perdans dans ces ondes,
paroissoient de telle sorte attachees, qu’on eust dit qu’elles
retenoient quelque vaisseau combattu de plusieurs vents. Son
habillement de teste estoit adiousté au reste des armes, & l’on
auroit dit, comme il estoit peint, qu’auec des cables, ces anchres y
estans attachees le vouloient empescher qu’il ne fust emporté par la
tourmente. En cela Lipandas tesmoignoit l’infinité de sa constance, qui
estant representéee par vn rocher de soy-mesme inebranlable, estoit
encore affermy par des moyens extraordinaires. Amasis auoit esté
aduertie de la façon de ses armes, aussi pour acheuer ce qu’il y
[377/378] manquoit , elle venoit de luy enuoyer vn des cheuaux que le
pauure Clidamant auoit laissez dans ses escuries. Ce cheual estoit si
viste, si remuant, & si beau, qu’on l’appelloit l’Esperance. Son
harnois estoit de satin verd en broderie d’argent, & sa bride
estoit faite de cordons de soye blanche & d’argent, qui s’attachoit
à vn mors d’argent, fait en façon d’vne anchre qui sembloit sortir de
sa bouche. De sorte qu’on eust dit qu’on vouloit arrester ce cheual,
comme les vaisseaux l’estoient sur la mer. Damon fut prié de conduire
Lipandas hors la ville en cette grande plaine qui estoit entre les
fossez de la ville, & ceux du camp de Polemas où il n’auoit fait ny
trauailler, ny dresser aucun piege. Vn Heraut fut trouuer Pertinax,
pour sçauoir de luy, s’il ne vouloit pas prendre des Iuges. Non, non,
dit il au Heraut, il ne nous faut point d’autres Iuges que nos espees,
& les yeux de tous les spectateurs. Au moins, dit-il, deuez-vous
auoir des seuretez: & sçauoir les conditions du combat. Pour la
seureté, Polemas la promet de son costé, & il ne tiendra qu’à
Amasis qu’elle ne soit generale. Quant à ce qui est des conditions que
tu me proposes, dis à mon ennemy: qu’il n’en faut point d’autres que
celles que i’ay tousiours données & receuës: Le vaincu mourra,
& le vainqueur fera ce qu’il trouuera bon. Le Heraut n’en pouuant
auoir autre response , fut trouuer les Nymphes & Lipandas qui se
mocquerent de l’orgueil de Pertinax, & aussi-tost les trompettes
ayant de part & d’autre publié suspension d’armes iusqu’à la fin du
combat, Lipandas sortit de la ville accompagné de Damon, de [378/379]
Ligdamon, de Lydias, & six autres, & monté sur ce puissant
cheual, qui sembloit s’estonner de soy-mesme tant il auoit d’action.
Aussi-tost qu’ils furent au lieu du combat, ces Cheualiers le
laisserent & s’allerent mettre dans vne des portes de la ville, à
la teste de deux cents cheuaux, qui de peur de surprise, auoient esté
commandez de se trouuer là. A peine Lipandas auoit fait faire cent pas
à son cheual, que l’on veid les murailles de Marcilly couuertes de
mõde, & au milieu de tout cela, les Nymphes & toutes les Dames
qui estoient auec elles. De l’autre costé Polemas armé & monté à
l’aduantage, sortit par vne des portes de son camp, & accompagnoit
Pertinax auec cinquante ou soixante Cheualiers. Tout ce monde le quitta
à deux pas du fossé, & lors on le pût veoir à son aise, plus
brillant, & plus orgueilleux en ses armes qu’en soy-mesme. Il auoit
vne Pie
extremêmét belle, peinte en diuers endroits de flâmes. Ses crins &
sa queuë estoiét de couleur de feu, sa celle ressembloit à vne
fournaise qui est allumée, & les caparassons estans d’vne estoffe
fort rouge, & couuerte d’or & d’argent, on eust dit, à cause du
clinquant qui estoit exposé au Soleil, que c’estoient de longs filets
de feu qui tomboiét iusqu’à terre à mesure que ce Cheualier qui
paroissoit aussi tout en feu s’enfonçoit dans cette fournaise. Les
resnes de ce cheual estoient couuertes de petites lames d’or peintes en
ondes, & le mords estant fait comme vne foudre à trois pointes,
chacun croyoit que Pertinax en tenoit deux entre les mains. Il faut
confesser que ses armes estoient rauissantes: car elles estoient si
bien [379/380] trauaillees, qu’on ne voyoit rien que des ondes de
vermeillon & d’or, & d’argent pour addoucir: tellement que ce
Cheualier sembloit estre vn tourbillon de feu, qui s’apetissant à
mesure qu’il montoit venoit à estre rabattu par le vent, & cela
paroissoit aux plumes qu’il auoit sur son habillement de teste, qui
representans fort bien des flammes, estoient agitees par le mouuement
de celuy qui les portoit, & par vn petit vent qui ne faisoit que de
se leuer. Iamais rien ne fut admiré comme cela: car non seulement les
rebelles, & le menu peuple de Marcilly crierent miracle: mais les
Nymphes mesmes, & les Dames de leur compagnie ne se pouuoient
persuader que ces choses fussent naturelles. Desia Amasis &
Galathée doutoient en leur ‘ame du salut de Lipandas, & desia
Melandre se faschoit contre elle-mesme d’auoir des frayeurs & des
craintes pour Lipandas telles qu’elle en eust peû auoir pour vn homme
qu’elle eust bien aymé, lors que les trompettes les retirerent de leur
pensees pour veoir le commencemét du combat. Les deux ennemis auoient
pris ce qui leur falloit de champ, pour se rencontrer auec toute la
violence qui se deuoit attendre de la force de leurs bras & de
leurs cheuaux, & n’attendoient que ce signe pour baisser leurs
visieres, & mettre leurs lances en arrest. Les voyla donc qui
partent; mais auec vne telle furie, que si d’vn costé on eust dit que
c’estoit vn veritable tonnerre qui estoit tombé des nuës, & qui
rouloit sur pour aller mettre Lipandas en poudre, de l’autre on disoit
tout haut que c’estoit la mer, où pour le moins vne vague de la mer
quand elle est [380/381] en ses plus violentes tempestes, qui alloit
engloutir Pertinax, & malgré tout son feu, luy faire sentir qu’il
n’y a rien qu’elle ne puisse esteindre. Ce fut sans hyperbole à leur
rencontre qu’on oüyt vn esclat pareil à celuy que fait le tonnerre
quand il tombe sur quelque grand edifice, ou plustost vn bruit tel
qu’en enuoye par tous les riuages voisins, vn vaisseau que la tempeste
met en pieces au pied d’vn grand rocher. Leurs lances volerent en mille
parties, & cependant l’vn & l’autre aussi forts que les choses
qu’ils representoient, acheuerent leur carriere comme ils l’auoient
commencée. Ils prindrent de nouuelles lances qui eurent vn peu plus
d’effect: car Pertinax en fut tellement ébranlé, qu’il fut contraint de
laisser choir ce qu’il en auoit de reste en la main, & embrasser le
col de son cheual de peur de tomber, & Lipandas fut renuersé
presque sur la croupe du sien. Aux troisiesmes lances leurs forces
& leurs coleres renouuellerét de telle sorte, que Lipandas estant
attaint de la foudre de Pertinax, fut long-temps qu’il n’eust sçeu
demeurer à cheual, s’il n’eust embrassé le sien qui auoit mis la croupe
en terre: Mais Pertinax heurté comme de cette espouuantable vague, dont
les anciens Mattelots ont tousiours eu tant de peur, fut renuersé par
terre auec son cheual, & renuersé si furieusement qu’estant demeuré
tout estourdy du coup, tout Marcilly se mit à faire vn grand cry de
joye, & dite qu’à ce coup le tonnerre estoit tombé. Le voylà
cependant qui se releue, & court pour preuenire Lipandas, qui ne
voulant pas se laisser tuer son cheual entre les iambes, mit pied à
terre, & vint l’espée à la main au deuant de son ennemy. [381/382]
Comme ils sont aux mains, iamais on n oüyt tant de bruit, ny ne veid on
donner de plus grands coups. La honte qu’auoit Pertinax d’estre tombé,
augmentant son orgueil, & sa rage, luy fait faire des efforts ,
contre lesquels vn autre que Lipandas eust difficilemente resisté.
Leurs armes ne sont plus ny si luisantes, ny si adiustees qu’elles
estoient. Icy tombe vn morceau de bouclier, là vne bande d’vn brassart:
icy les plumes, & la creste des casques, d’vn autre costé vn
morceau du plastron: & par tout, le sang se mélãt auec ces pieces
rompuës, faisoit voir que ceux qui les portoient, n’estoient pas
exempts de ce naufrage & de cette ruyne. Vne heure estãt passée en
la premiere chaleur de ce cõbat, il fallut bon gré malgré que les
combattans prissent haleine. Ils se reculent de cinq ou six pas: &
s’admirans l’vn l’autre: Cheualier, dit Lipandas à son ennemy, cõmencez
à recognoistre, puis qu’estant vaillant & fort comme vous estes,
vous ne pouuez esperer qu’vn tres-mauuais succez de vostre combat: que
les Dieux sont contre vous, & que vous auez méchamment accusé
Amasis & son conseil, de trahison, aussi bien que vous & vos
compagnons, vous estes iniustement reuoltez contre vos loix, &
vostre Souueraine. Es-tu venu icy pour me faire des remonstrances,
respondit Pertinax, souuien toy qu’il ne t’aduiendra iamais d’en faire.
En disant cela, il se iette sur luy, & Lipandas le receuant auec la
resolution de terminer bien-tost ce long combat, il se chargerent plus
fort que deuant. Tout le monde auoit horreur de les voir si obstinez à
s’entretuer, & Amasis qui craignoit presque tousiours quand il
estoit question du salut des siens ou de sa reputation, supplioit en
son [382/383] cœur Hesus le fort que son Cheualier peust estre
victorieux. Ses prieres furent exaucees vn peu apres; car le second
combat ayant encore plus duré que le premier, chacun apperçeut que
Pertinax affoibly par le nombre de ses blessures, & la longueur du
combat, ne faisoit plus qne reculer & se defendre. Ce n’est pas que
sa foiblesse l’empeschast de faire de grands efforts, mais Lipandas,
qui sembloit estre plus fort & plus leger, à mesure qu’il perdoit
plus de sang, éuitoit les coups de son ennemy, & luy en donnoit
beaucoup qu’il ne pouuoit parer. Cette inegalité fut cause qu’en moins
de rien Pertinax se trouua beaucoup plus blessé que son ennemy: car
quand il fiappoit c’estoit presque tousiours vainement, & quand il
estoit frappé c’estoit tousiours iusqu’au sang. Lipandas voyãt lors la
victoire toute asseurée, ne voulut pas la laisser perdre, c’est
pourquoy il prend ie temps que Pertinax auoit failly vn coup de toute
la force, & prenant son espée à deux mains, luy en descharge vn
coup si espouuantable sur le derrier de la teste, qu’ayant enfoncé le
casque, il luy fait vne grande ouuerture, & le poussant aussi tost
le renuerse par terre: Chacun auoit les yeux attachez sur luy pour voir
couper la teste de son ennemy, mais Lipandas se contentant de luy faire
demander la vie, luy tenoit l’espée à la gorge, & le pressoit de
confesser tout haut sa fausse accusation. Mais c’estoit bien en vain,
car Pertinax estoit mort, & auoit emporté auec luy les deux tiers
de l’orgueil qui estoit entre les hommes. Comme Lipandas eut cogneu
cela, il meit vn genoüil en terre, remercie Dieu de sa victoire, &
fut iusqu’à celuy qui ra-[383/384]menoit son cheual, lequel estant veu
libre dés l’entrée du combat, auoit gaigné les portes de Marcilly.
Plusieurs depuis se sont estonnez pourquoy Polemas qui se mocquoit de
sa foy & de ses paroles, en auoit esté si religieux en cette
occasion, & comme il n’auoit point secouru Pertinax, & en le
secourant obligé ceux de la ville à sortir, & par ce petit combat
engageant tout le monde à vn plus grand, se seruir de son aduantage,
luy qui auoit tréte soldats contre vn d’Amasis Mais les plus fins &
ceux qui croyoient le mieux cognoistre l’esprit de l’olemas, creurent
que cet ambitieux ayant ialousie de quiconque l’estoit autant que luy,
& principalemente de Pertinax qui sembloit luy estre fort
necessaire; auoit esté bien ayse de s’en défaire, & perdre
l’occasion de prendre la ville plustost que celle de ne perdre pas cét
orgueilleux parent. Cependant Lipandas auoit esté receu de Damon, de
Ligdamon, de Lydias & des autres auec des expressions de ioye si
grãdes & si reïterees, qu’il s’estimoit le plus heureux Cheualier
qui vescust. Ligdamon & Lydias s’approchãs lors de luy pour
l’embrasser, luy dirent à l’oreille. C’est auiourd’huy que cette
desdaigneuse Melandre doit mettre les armes bas, & supplier
tres-humblement l’inuincible Lipandas d’agreer son seruice. Ha! mes
chers amis, leur respondit-il, ne tenez pas cét outrageux langage, s’il
vous plaist. La belle Melandre a des qualitez si extraordinaires, que
ce que i’ay fait, n’est pas digne de luy faire changer de resolution.
Ce n’est pas icy le lieu de parler, dit Damon en les interrompant, ne
pensons pas tant à nostre ioye, braues Cheualiers, que nous [384/385]
ne songions à celuy qui nous l’a donnée. Lipandas a perdu beaucoup de
sang, il en perd encore, & cela ne peut estre que ses blesseures ne
soient & tres-grandes & tres-dangereuses. Ie ne sçay ce qui en
est, luy repartit Lipandas, mais il me semble que ie ne suis pas si
foible, que i’aye besoin d’estre si tost secouru. Toutesfois, allons,
s’il vous plaist, rendre conte aux Nymphes de nostre combat, &
apres ie feray tout ce que vous aurez agreable. Damon en faisoit
quelque difficulté: Mais Amasis qui estoit extremêment obligeante,
& qui par raison le deuoit estre extraordinairement en ce temps-là,
descendit auec rauissement du lieu où elle estoit, & emmenant toute
sa compagnie, fut trouuer Lipandas à l’entrée de la ville. Tout le
peuple crioit, viue la Nymphe, viue Galathée, & viue l’heureux
Cheualier, qui les a defenduës. Cette fameuse trouppe de Princesses
& de Dames de qualité, ayans rencontré Lipandas & ses amis
s’arresta, & lors les Cheualiers descendans de cheual, allerent au
deuant d’elles. Lipandas voyant Melandre auprés de Galathée auec le
visage d’vne personne qui se resioüit du bien d’autruy, se figura que
c’estoit du sien. Aussi en l’estat qu’il estoit, se iettant aux pieds
des Nymphes: Mes Dames, leur dit-il, vous voyez combien vous estes
cheres au grand Tautates, puis qu’il m’a donné la force de vous défaire
des plus immortels ennemis que vous eussiez, & rendre vostre cause
aussi victorieuse qu’elle est iuste. Il est vray que si i’ose à de
telles considerations adiouster les miennes particulieres, ie diray que
si ie merite quelque sorte d’honneur [385/386] de vous auoir seruies,
il doti s’il vous plaist, estre rendu à cette belle fille ( il dit cela
en monstrant Melandre ) puisque m’ayant fait la faueur de m’escrire,
& m’enuoyer l’escharpe que i’ay conseruée autant qu’il m’a esté
possible, elle y a meslé des charmes si puissans, que les armes qui
l’õt touchée en ont esté rendus impenetrables, ou du moins celuy qui
les portoit en a esté fait inuincibile. C’est donc à vous, ô belle
Melandre (il fit vne action en s’addressant à elle, si pleine d’Amour
& de respect, que cette fille eust esté stupide, si elle eust esté
sans ressentiment, ) c’est dõc à vous, dis-je, que ces grandes Nymphes
promettent les loüanges de ce combat, & pour moy qui cognoist les
obligations que ie vous ay, & qu’il ne s’est rien passé à mon
aduantage en cecy qu’il ne vienne de vous, ie vous remercie
publiquement de l’honneur que vous m’auez acquis, & vous promets
pour m’en acquiter, d’estre plus curieux de vostre repos que du mien,
& ne vous desobeyr en chose du monde, non pas mesme si vous me
commandez de mourir. Peut estre que cét Amant trãsporté de sa passion
n’eust pas si tost finy ses protestations: mais palissant tout à coup,
il fut contraint de s’appuyer d’vne main contre terre pour se
soustenir, & les Nymphes luy voyans le visage si changé,
s’escrierent que Lipandas se mouroit. Que ne peut point vn bon naturel
quand outre l’inclinatiõ, quelque foible qu’elle soit, il est poussé
par le deuoir & par la raison. Melandre à ce cry que Lipandas se
mouroit, pensa mourir elle-mesme; & si Galathée ne l’eust retenuë,
sans doute elle fust tombée de son haut. De crainte que son mal
n’augmentast celuy de Lipandas, Gala-[386/387]thée la fit mettre dans
son chariot, encore qu’elle y resistast, & de là la fit conduire au
Chasteau. Lipandas cependant fut emporté dans vne chaire chez Ligdamon,
& pensé auec tant de soin & d’affection, qu’apres que les Mires
eurét sondé toutes ses blesseures, ils rapporterent aux Nymphes que ce
Cheualier ne couroit aucune fortune, & que la perte du sang estoit
ce qu’il y auoit de plus dãgereux en son mal. Cela resiouït tout le
monde, & le grand Druyde ayant assemblé tous ceux qu’il auoit sous
luy, furét au Temple faire vn sacrifice en action de graces à Hesus le
fort, Bellenus, & Taramis, le grãd Tautates. Melandre auoit esté
portée en la chambre mesme de la Nymphe, où elle arriua aussi tost auec
Rosanire, Daphnide, Madonte, Leonide, Syluie, & plusieurs autres.
Elle s’estoit remise pour ne point démentir l’opinion qu’elle vouloit
qu’on eust d’elle, & se leuãt dés qu’on ouurit la porte se trouua à
l’entrée de la Nymphe. Que direz vous Madame, luy dit-elle, de mon
inciuilité: mais ie vous jure que ie suis si peureuse, que ie ne
scaurois voir de sang sans m’efuanoüir. Cela n’est pas beau à dire pour
vne fille qui s’est battuë tant de fois, luy respondit Galathée: mais
ie vous excuse: & vous ne meriteriez pas de l’estre, si vous
eussiez moins fait que nous ne vous auons veu faire. Ha! Madame, reprit
Melandre, ne me reprochez point mes folies, si i’eusse esté plus
vaillante que ie n’estois quand ie me battis contre Lipandas, ie
l’aurois possible tué, & il n’eust pas fait pour vostre seruice le
combat d’où il est si heureusemét sorty. Ainsi vous voyez que vous ne
deuez gueres moins à ma foiblesse, qu’à la valeur [387/388] de
Lipandas. Rosanire qui auoit, comme vous auez appris, de tres rares
qualitez, s’estonna de ce que disoit Galathée, & oyant la response
de Melandre: Il semble, leur dit-elle, à vous oüyr parler, que la belle
Melandre se soit autresfois battuë. Quoy! Madame, luy dit la Nymphe,
vous n’auez pas sçeu qu’elle s’est battuë deux fois, & qui plus est
contre Lipandas? Sans mentir vous auez esté priuée d’vn tres-grand
contentement: mais pour ne vous le point retarder, entrez s’il vous
plaist dans ce cabinet auec Daphnide & Madonte, & cette belle
fille & moy vous suiurõs, afin qu’encore vne fois on ne nous
interrompe point en vn mesme sujet. Là, en attendant le souper, elle
vous contera la plus hardie resolution dont vous ouïstes iamais parler.
Ces Dames estãs entrées dans ce cabinet, Melandre qui estoit bien ayse
de mal-traitter Lipandas, afin d’oster l’opinion qu’elle l’aymast, se
mit à dire son histoire. Tandis Leonide & Syluie estans demeurées
auec Silere, Circeine, Palinice, Florice, Carlis & plusieurs autres
Dames, les entretenoient dans la chambre de Galathée, de diuerses
choses touchant Lipandas & Melandre. Amasis d’vn autre costé estoit
lors auec Clidamant, qui ne cessoit d’admirer la valeur de Lipandas,
& disoit tout haut deuant Alcidon, qu’il ne falloit rien craindre
puisque la Nymphe auoit de tels Cheualiers, & qu’en dépit de toutes
les forces de Polemas, & mesme du Roy son pere, il feroit leuer le
siege, aussi-tost qu’il auroit receu des nouuelles du Prince Sigismond
son frere, ou de la Reyne Argire. Damon,Ligdamon, & Lydias
arriuerent auec [388/389] trente ou quarante Cheualiers, tant
Bourguignons, que Sebusiens, & redoublant la ioye &
l’admiration, par les heureuses esperances de la santé de Lipandas,
diuertirent la Nymphe & le Prince du conseil qu’ils vouloient
prendre auec Alcidon. Le grand Druyde mettant le comble à ceste
generale resioüissance, vint auec vn visage plus gay que de coustume,
dire à la Nymphe, que depuis la ceremonie du Cloud, il n’auoit esté
fait Sacrifice où les entrailles des victimes se fussent trouuées
vermeilles & entieres comme en celles qui venoient d’estre
immolées. Esperons tout des Dieux continua-t’il, & soyons asseuree
que dans peu de temps le grand Tautates fera veoir qu’il n’est ny
insensible, ny endormy, comme se figurent les meschans. Ie preuoy desia
que bientost d’extrêmes consolations nous doiuent arriuer. Le Druyde en
disant cela sembloit estre possedé d’vn autre esprit que du sien: Aussi
la Nymphe prenant la parole: Mon Pere, luy dit-elle, ie reçoy ce
presage, & vouë vn Temple à Tautates liberateur, s’il daigne nous
retirer des mains de nos ennemis. En semblables discours le reste du
iour passa, & la Nymphe estant aduertie qu’on auoit couuert, fut
querir la Princesse Rosanire, auec Galatée, & retint toutes les
Dames à souper. Il est bien raisonnable, leur dit-elle, que parmy des
iours & des sepmaines d’ennuis que vous auez pour moy, i’essaye à
vous donner vne heure ou deux de plaisir. Mais il est bien difficile
qu’on puisse disposer du temps, quelque grand Monarque que l’on soit,
quand on a des ennemis sur les bras. Ceste bonne compagnie n’auoit pas
[389/390] à moitié soupé, que par la ville elle oüyt vn grand tumulte,
& incontinent apres on vint iusques dãs le Chasteau crier aux
armes, & que l’ennemy estoit desia dans le fossé. Il ne faut point
dire auec quelle diligence le Prince Clidamant, Alcidon, Damon, &
tout le reste des Cheualiers sortirent de table pour secourir la ville,
& repousser l’ennemy. La nuict estoit fort obscure, & le peuple
se faisant aussi peur que ses ennemis mesmes, couroit par les ruës,
sans faire autre chose que se desesperer, & troubler les gens de
guerre. La presence de Clidamant leur imposa silence: Il commanda que
par toutes les ruës l’on allumast des feux, & que personne ne
sortist de son quartier. Cependant Damon s’estoit armé de toutes
pieces, & auec trois cens hommes de traict, & quelque cent
Solduriers, estoit allé où le combat se commençoit. Il veid ietter dans
le fossé trois Tortuës l’vne sur l’autre, & des soldats auec des
eschelles passer dessus pour gaigner le pied de la muraille; mais tout
cela si froidement, qu’il n’y auoit rien à craindre. que les
intelligences, & la commodité de la nuict. Il n’y auoit soldat des
siens qui n’eust vn flambeau, ou qui, pour estre auprés des grands
feux, ne peust voir ce qu’il deuoit faire, & ce que faisoit
l’ennemy. Ils ietterent des feux d’artifice sur les clayes & les
tortuës, qui seruoient de ponts à ceux qui venoient planter leurs
eschelles contre la muraille, & trois ou quatre heures durant ne
firent que renuerser & eschelles & ceux qui estoient dessus,
dans le fossé parmy les flâmes & le sang de leurs compagnons. Cét
assaut ne fut pas violent à comparai-[390/391]son des premiers: mais il
fut plus opinastré, pource que Polemas ne s’en seruant que pour
commencer la mine qu’il auoit resoluë auec Meronthe, il ne fit retirer
ses gens qui ne fust iour. Ceux de la ville qui ne sçauoient pas sa
volonté, se defendoient auec le courage de personnes qui ne vouloient
pas se rendre, & faisoient vn tel carnage de ceux qui montoient vn
peu trop haut, qu’il n’y en auoit guere qui allassent monstrer leur nez
entre les creneaux de la muraille. Durant tout cecy, Polemas faisoit
trauailler à vne tranchée, auec laquelle de son camp on pouuoit aller à
couuert iusqu’à l’emboucheure de sa mine. Il mit en execution ce qu il
auoit concerté auec le traistre Meronthe par son fils: & ayant pris
auec son quadran l’alignement de la maison de Meronthe, fit ouurir la
terre & creuser auec vne telle diligence, qu’au poinct du iour les
pionniers estoient desia sous le fossé. Polemas fit retirer ses gens
auec la nuict, & s’estant fait porter le roolle des compagnies,
trouua que de gayeté de cœur ( il est vray que c’estoit pour amuser
& lasser ceux de la ville ) il auoit perdu plus de deux cens
hommes, sans conter ceux qui conduisoient les machines, qui auoient
esté enueloppez dans leur ruïne. Il alloit se mettre au lict, quãd le
fils de Meronthe luy fit la reuerence, & luy baisa les mains de la
part de son pere. Ha! mon grand amy, luy dit-il, vous soyez le bien
venu. Il y a long temps que ie n’ay point oüy de vos nouuelles. Comme
se porte mon amy? Seigneur, luy respõdit ce bon corrompu, il y a plus
de quinze iours que pour vous aduertir de ce que nous auons faict,
i’essaye toutes les nuicts de sortir, & [391/392] gaigner vostre
camp: mais le guet est si exact dans la ville, & les rondes sont si
souuent reïterées, qu’il ne m’a pas esté possible de m’acquiter de ce
que nous vous deuons mon pere & moy. Comme il eut dit cela, il luy
apprit la subtilité auec laquelle Meronthe auoit esbloüy les yeux du
grand Druyde, & trouué le moyen de trauailler à la mine sans estre
soupçonné. Que presque toutes les maisons de la ville auoient esté
fouïllées, & que la sienne seule auoit esté exemptée. Qu’Amasis luy
promettoit monts & merueilles, & dans peu de iours le deuoit
mettre de son Conseil. Cependant, continua-t’il, Seigneur, nous ne
som-pas demeurez les bras croisez, desia vne de nos caues est pleine de
la terre que nous auons tirée, & le puits, dont ie vous ay parlé,
le sera bien-tost: mais nous ne faisons rien qu’en nous conduisans auec
le quadran que i’ay porté de vostre part à mon pere. Ie suis bien
trompé, ou nous sommes mes desia au deçà des murailles de la ville:
mais si vous ne vous hastez de faire aduancer l’ouurage de vostre
costé, nous ne pourrons plus rien faire, pource que bien-tost nous
n’aurons plus de place à mettre la terre. Polemas l’embrassant par
cette seule maxime qui force vn ambitieux à faire le chien-couchant
deuant les gueux & les crocheteurs, luy respondit qu’il n’auroit
iamais le moyé de recognoistre dignement les obligations qu’il auoit au
pere & au fils: mais qu’au moins deuoiét-ils se promettre qu’ils
auroient auprés de luy telle fortune qu’ils pourroient choisir. Au
reste, continua-t’il, i’ay songé à nostre entreprise, & n’ay faict
donner ceste nuict l’assaut que vous auez veu [392/393] que pour
tromper nos ennemis, & trauailler auec plus de seureté pour vous:
Et, si ie ne suis fort ignorant, i’ay dressé mon quadran moy-mesme, de
sorte qu’indubitablement nous-nous rencontrerons, ou vous y auez
manqué. Mais afin que nous-nous redressions, si cela est, la nuict qui
vient nous irons ensemble recognoistre les lieux, & par le flambeau
qui sera sur vostre maison, conduirons, l’vn & l’autre, nostre
ouurage. Ce garçon luy dit à l’oreille, que son pere luy donnoit aduis
qu’aysément il pouuoit se rendre maistre du Chasteau, qu’il y auoit vne
casematte abandonnée au pied du fossé, qui conduisoit dans les caues,
& au dessus vne petite court où personne n’alloit, que s’il le
trouuoit à propos, il deuoit tenter cette treprise, & qu’aussi bien
il ne deuoit donner aucun repos aux assiegez, pource qu’il estoit
tres-certain que bien-tost ils esperoient vn grand secours. Polemas
receut cét aduis, & ayant enuoyé querir Listandre, il luy commanda
d’aller recognoistre le lieu qui luy auoit esté remarqué par le fils de
Meronthe, & iuger s’il y auoit apparence qu’il peûst estre
eschellé. Le fils de Meronthe fut logé dans la tente de Polemas, &
demeura caché tout le iour. Ceux de la ville ayans veu leurs ennemis
retirez, en auoient faict de mesme; & apres les Sacrifices de
remerciement, qui n’estoient iamais oubliez, se furent reposer. Mais
les Dames principalement, qui toute la nuict ayans esté en alarme &
en prieres, n’auoient pas mesme songé à dormir. Damon se coucha vne
heure seulement tout habillè, & pource qu’il auoit la garde des
portes & des murailles, il fut [393/394] faire le tour de la ville
deuant que de se mettre à table, & ne voyant rien qu’en bon estat,
alla trouuer le Prince Clidamant au Chasteau. Ce Prince estoit sur vne
terrasse fort haute, & consideroit les nouuelles tranchées qui la
nuict precedente auoient esté faites par les assiegeans. Amasis &
le grand Druyde estoient auec luy, & chacun d’eux en iugeans comme
il le croyoit, ne faisoit que s’esloigner de la verité, tant plus il en
recherchoit des raisons secrettes & cachées. Damon leur rendit
compte & des murailles, & des blessez, qui estoient en fort
petit nombre, & leur dit que parmy eux il n’y auoit pas vn Chef, ny
vn Cheualier de remarque qui le fust. Cela consola la Nymphe: Et
Clidamant à qui ceste tranchée estoit fort suspecte, demanda à Damon
s’il ne l’auoit pas remarquée? Damon auoit l’esprit ailleurs, &
regardoit si attentiuement quelque chose, que le Prince luy fit trois
fois ceste demande auant que de le faire respondre. Damon reuenant à
soy, le supplia tres-humblemét de ne point prendre garde à l’action
qu’il auoit faite, & qu’il la trouueroit tres-juste lors qu’il en
auroit sçeu la cause. Mais, Seigneur, luy dit-il, pour ceste tranchée,
ie pense que c’est que Polemas veut gagner le pied de la muraille, pour
faire ioüer quelque mine, & en abatre vn pan par ceste inuention,
depuis peu pratiquée par les Romains, & les Gaulois. Laquelle
est-ce? Dit Clidamãt; car i’en ay apris de quatre sortes en mes
voyages, & en ay moy-mesme pratiqué de trois sortes fort
heureusement dans les armées de Gondebaut? Celle dont ie veux parler,
respondit Damon, est appellée parmy nous Piege. On [394/395] creuse la
terre, & à mesure qu’on oste les pietre des fondetene d’vn mur, on
l’appuye sur des pieces de bois: & quand on en a fait assez pour
auoir vne breiche raisonnable, ou emplit toute la mine de fagots, de
paille, de soufre, de bitume, & d’autres matieres combustibles, qui
peu à peu venans à s’enflammer, bruslent les pieux qui soustiennent
l’edifice, & lors qu’ils viennent à manquer, il faut de necessité
que la muraille tombe. Clidamant l’arresta à ce mot, & luy dit que
luy-mesme auoit mis ceste mine en execution, & qu’elle estoit
tousiours infallible. Qu’il falloit mettre vne seutinelle sur ceste
terrasse, pour veoir, s’il estoit possible, qui alloit & venoit
dans ceste tranchée. Seigneur, luy dit lors Damon, & vous, Madame,
regardez là bas du costé du torrent, & voyez vne petite court, qui
est au pied de ceste tour quarrée: Il faut bien dire que vostre cause
est grandement soustenuë par les Dieux, puisque vos ennemis, &
particulierement Polemas, qui doit cognoistre tout vostre Chasteau
iusqu’aux fondetene, ne l’a point surpris depuis qu’il est deuant, par
ce costé là. Voyez-le, s’il vous plaist, sage Adamas, & le
considerez. Ie veux perdre l’honneur, si ie ne fais monter tant
d’hommes que ie voudray par là, & les feray descendre dans ceste
court auant que qui que ce soit en puisse estre aduerty. De là vous
voyez auec quelle facilité on peut gagner ces deux tours, & par
consequent se rendre maistre de ceste place. Clidamant escoutoit Damon
auec autant d’attention que faisoient la Nymphe & le Druyde, &
ioignans les mains, & leuans les yeux en haut, comme pour rendre
[395/396] graces à Dieu du soin & de la protection qu’en cela il
leur auoit tesmoignée pour la defense de leurs vies & de l’Estat
des Segusiens. Mais Clidamant qui iugeoit l’importance de cette
descouuerte : Madame, dit-il, vous auez vn tres-grand sujet de
remercier Tautates, d’auoir caché cét endroit à la cognoissance de
Polemas : Mais si iusqu’icy il nous a luy seul conseruez, ce n’est pas
à dire qu’il se soit obligé à le faire eternellement. On peut dire que
Damon, Madame, vous sauue, peut-estre, auiourd’huy la vie & le
Sceptre. Allons, s’il vous plaist, voir ce lieu de prés, & sans en
aduertir personne, essayons d’y mettre ordre. Cela dit ils descendirent
ensemble, & Amasis ne sçachant elle-mesme par où il falloit entre
dans cette petite court, enuoya querir le Capitaine du Chasteau, qui ne
peût iamais comprendre ce qu’elle luy demandoit, qu’il n’eust monté sur
la terrasse. Madame, luy dit-il, comme il fut reuenu, ie vous supplie
tres-humblement de me pardonner, depuis que i’ay l’honneur de vous
seruir ceans, ie n’auois point encore veu ce lieu là. Ie vay appeller
le Concierge, & prendre les clefs pour vous y mener. Le Concierge
venu auec vn gros paquet de clefs, les mena tous par des degrez
desrobez & de petites chambres où il sembloit qu’on n’eust iamais
logé. En fin apres auoir trauersé toute vne tour, il se trouua à la
porte par où on entroit en cette place si cachée : mais quand il fut
question de l’ouurir, la clef ne se trouua point, & la serrure
paroissoit si enroüillée, qu’il estoit facile à iuger que le Concierge
luy-mesme ne l’auoit iamais ouuerte. Il fallut courir au Ser-[396/397]rurier, qui apres vn grand temps mit la serrure dedans, & ouurit
cette porte fatale, qui, sans Damon deuoit receuoir l’ennemy, & luy
donner passage pour mettre le Chasteau & la ville à feu & à
sang : Car ce lieu estoit celuy-là mesme que Meronthe auoit recogneu,
& que par son fils il auoit descouuert à Polemas. Il eust peû tenir
quelque cinquante personnes dans cette court, où l’herbe estoit si
haute, que de peur d’inconuenient Clidamant & le grand Druyde, ne
iugerent pas à propos que la Nymphe entrast. On enuoya querir des
manneuures, qui en moins de deux heures auoient arraché & buissons
& herbes, & tué tout ce qui se trouua de crapaux, de
couleuures, & d’autres semblables bestes que produisent les lieux
humides & abandonnez. La place nette, on fit descendre les hommes
par vn degré qui auoit esté trouué sous vn tas de pierres &
d’ordures. Ils décomblerent peu à peu ce passage, & se virent dans
vne caue, qui par deux ou trois fentes auoient iour sur le torrent.
Aussi-tost qu’ils y eurent bien nettoyé, Damon y descendit, & y fit
allumer vn grand feu pour en chasser l’humidité & le mauuais air.
Comme cela fut faict, Clidamant & Adamas y arriuerent, qui tous
d’vne voix confesserent qu’il n’auoit rien facile à surprendre, comme
iusqu’alors auoit esté le Chasteau. Ils resolurent entre eux, que ce
qui leur auoit pensé estre cause d’vne tres-funeste aduenture, leur
feroit desormais vn grand aduantage contre l’ennemy. C’est qu’ils
pretendoient faire vne porte à fleur de terre, & si l’occasion s’en
presentoit, faire de tres-secrettes sorties par là, [397/398] pour
surprendre les assiegeans. Cependant ils allerent trouuer la Nymphe en
sa chambre, & apres l’auoir aduertie, luy conseillerent de choisir
entre ses Cheualiers quelqu’vn dont elle fust tres-asseurée, afin
qu’auec vne compagnie de gens de traict, il fust mis en garde iour
& nuict dans ce lieu nouuellement descouuert. Amasis leur demanda
si cela estoit de telle importance, qu’il fallust auec vne grande
fidelité vne extraordinaire valeur. Non, non, Madame, luy respondit
Clidamant, il n’y faut point des Damons, des Lipandas, ny d’autres
semblables : Pourueu que celuy que vous y mettrez ne soit pas tout à
faict sans courage, & qu’il ait beaucoup d’affection à vostre
seruice, il peut respondre de la place : Et d’ailleurs Damon qui a eu
le iugement de preuoir le mal, aura bien la force de le destourner.
Cela estant, dit la Nymphe, il ne faut point en prendre d’autre que
celuy qui a desia ceste charge, c’est Tansille, (ainsi estoit nommé le
Capitaine du Chasteau) il me sert auec excez d’affection, & a rendu
d’assez bonnes preuues de son courage pour estre estimé soldat.
Vrayement, Madame, reprit Adamas, vous ne pouuiez mieux choisir : Ie ne
vis iamais Soldurier plus attaché d’affection à celuy qu’il fait
profession d’aymer vif & mort, que Tansille l’est à vostre seruice.
Il ne me parle de vous que la larme à l’œil : &, s’il en estoit
creu, il y a long-temps qu’il auroit executé ce que l’imprudent, mais
tres-fidele Cindonax, a faict pour vostre seruice. A propos de
Cindonax, mon Pere, repartit la Nymphe, dites-m’en clairement, si vous
le sçauez, ce qui en est : car iusques icy ie n’en [398/399] ay oüy
parler que confusément. Adamas, pendant qu’on auoit enuoyé querir
Tansille, conta à la Nymphe, non seulement ce qu’il auoit oüy la nuict
mesme qu’il fut chez Meronthe, mais tout ce que vous auez leu qu’auoit
fait Cindonax. Sans mentir, dit la Nymphe, rauie de cét acte d’extreme
generosité, cét exemple ne demeurera pas enseuely. Ie vous prie, mon
Pere, que vous sçachiez à qui appartient Cindonax, ie veux cognoistre
ses parens, & les aymer : & feray, si ie puis voir la fin de ce
siege, mettre vn grand tableau dans le Temple de Tautates liberateur,
où toute ceste histoire sera representée, afin que ce soit vn
aduertissement à la posterité de ne cesser iamais de le loüer
& le suiure. La Nymphe acheuoit ceste promesse, quand Tansille
arriua. Elle ne luy tint autre langage, sinon, que pour luy monstrer
qu’elle n’estoit en doute ny de son courage, ny de sa fidelité, elle
luy vouloit fier vne des plus importantes pieces de la ville. Ce bon
Cheualier pleuroit de ioye de se voir en si bonne opinion auprés de sa
Dame : aussi ne pouuant presque luy respondre de trop d’affection, il ne
luy sçeut dire autre chose, sinon, qu’elle cognoistroit que quelque
grand que fust l’honneur qu’elle luy faisoit, il essayeroit au peril de
sa vie de s’en rendre digne. Ie le croy, continua la Nymphe, c’est
pourquoy faites ce que le Prince & Damon vous diront. Elle laissa
Tansille, apres luy auoir ainsi parlé, & pour se diuertir alla
trouuer la Princesse Rosanire & Galathée, qui pour se recompenser de
la mauuaise nuict qu’elles auoient passées, ne faisoient que de se
leuer. Aussi tost que Clidamant fut en son logis, il pria Damon de faire
venir [399/400] cinquante de ses hommes, les meilleurs & les plus
affectionnez. Damon alla aux corps-de-gardes, & aux maisons des
particuliers, où l’infanterie estoit logée : & ayant luy-mesme
choisy son monde, les fit armer, & commanda à vn Centenier de les
conduire dans la court du Chasteau. Bien à peine y estoient-ils, que le
Prince & Damon leur parlerent l’vn apres l’autre, & les
remirent entre les mains de Tansille pour les commander : A la charge,
dit tout haut le Prince, que pource qu’ils doiuent se resoudre à vn peu
plus de fatigues que leurs compagnons, ils auront double paye, &
asseurance d’estre recompensez s’ils seruent bien. Il n’y en eut pas vn
à qui l’espoir du gain ne fist promettre merueilles. Aussi furent-ils
fort gayement se loger dans la caue, dont ils firent leur
corps-de-garde, & dans la petite court, où ils laisserent vne
partie de leurs armes. Le Soleil estoit couché quand tout cela fut
fait. Damon vint veoir sa nouuelle garnison, & ne les voulans pas
laisser dans ceste caue, leur donna les deux chambres basses de la tour,
par laquelle on passoit pour aller à eux, afin qu’ils y mangeassent
& y dormissent : & vne petite au dessus pour Tansille, quand il
voudroit y coucher. Cependant Polemas estoit auec Listandre, qui apres
qu’il eut recogneu l’endroit dont il luy auoit parlé ; venoit luy en
rendre compte. Seigneur, luy dit-il, vostre aduis est si bon, & le
lieu si aysé à gaigner sans estre descouuerts, qu’il faut que tout ce
que nous sommes auec vous, ayons eu iusques icy les yeux fermez, de
n’auoir point apperçeu cét aduantage. Certes si i’en suis
creû, vous ne differerez point cette entreprise, [400/401] & dés
qu’il sera nuict ferez approcher vos gens auec des eschelles & des
terebres. Les trois autres confidens de Polemas furent appellez pour
estre du Conseil, & apres auoir sçeu l’intention de leur Chef,
l’approuuerent, auec promesse qu’à ce coup la ville estoit à luy. La
nuict estant venuë durant que Listandre & Ligonias faisoient
preparer toutes choses, & que Peledonthe choisissoit auec Argonide
les plus determinez soldats de leurs troupes pour executer
l’entreprise. Polemas lors fit venir le fils de Meronthe, & luy
dit, qu’il vouloit luy faire voir le commencement de sa mine, pour la
continuer en toute diligence, en cas qu’ils manquassent à l’entreprise
qu’ils auoient sur le Chasteau. Comme ils furent dans les tranchees, il
estoit toute nuict, & ceste obscurité empeschoit que ce traistre ne
pût faire vne asseurée conjecture du lieu où estoit la maison de son
pere : mais comme il sortit de la mine auec Polemas, il apperçeut sur
le haut d’vne cheminée vne clairté, il s’arresta pour la considerer,
& en fin ne doutant plus de ce que c’estoit : Seigneur, luy dit-il,
mone pere trauaille, en voyla le signal qu’il vous donne : c’est à
ceste heure que vous pouuez iuger si vostre mine & la nostre se
rencontreront. Polemas ayant dressé son quadran qu’il auoit enuoyé
querir, & par la veuë iugeant de la distance des lieux, trouua tout
bien commencé, & dit seulement au jeune Meronthe, qu’il feroit
monter sa mine du costé de Montverdun, & qu’il en fist de mesme
s’il en auoit le moyen. Seigneur, luy respodit-il, ny mon pere, ny moy,
ne vous manquerons en chose du monde, & pour ne retarder icy,
[401/402] que le moins qu’il me sera possible, c’est que ceste nuict
mesme, ou i’entreray auec vos gens dans le Chasteau, s’ils ne sont point
descouuerts, & la mine sera acheuée par consequent : ou s’ils le
sont, ie me mettray parmy ceux qui sortiront de la ville, & y
rentreray des premiers. Polemas ayant trouué l’expedient du fils digne
de la nourriture du pere, luy fit vn grand present, & continua de
luy promettre des montagnes d’or, apres qu’il se seroit fait Comte des
Segusiens. Peledonthe voyant la nuict fort aduancée, & que tout
estoit en vn profond silence, creut qu’il estoit temps de ne plus
retarder l’execution de ce hardy dessein. Il en aduertit Polemas, qu le
fit partir à l’heure mesme, & luy enjoignit de marcher tousiours
par des chemins couuerts. Il fit faire, à cinq cens hommes qu’il menoit
avec luy, plus de trois mille, au lieu d’vn demy mille qu’il y auoit à
faire en allant par le droit chemin. Ces soldats estoient bien armez,
& outre cela chargez d’eschelles & de feux d’artifice. Cela
estoit cause qu’ils marchoient fort lentement : toutefois en eux heures
ils se trouuerent au bord du torrent, & se separerent selon que
Peledonthe l’ordonnoit. Polemas luy auoit promis d’estre aussi-tost que
luy, & en cas de necessité le soustenir auec vn gros de mille
cheuaux.
Voyla donc toutes choses prestes, & Marcilly sur le bord du
precipice : Mais Tansille qui ne dormoit pas, & qui faisoit la
sentinelle plustost que le Capitaine, au moindre petit bruit qu’il
oüyt, fit esteindre tout le feu qui estoit dans les chambres de ses
soldats, & cacher leurs lampes sous [402/403] de boisseaux. Il meit
donc l’oreille contre la muraille de la casemate, oüyt attacher vne
eschelle, & puis vne autre, iusques à six ou sept. Il sort
aussi-tost sans faire bruit, & alla dire à ses compagnons, que les
ennemis estoient au pied de la muraille, & que sans doute ils
auoient resolu de surprendre le Chasteau. Mes compagnons, dit-il, c’est
ceste nuict que nous deuons tesmoigner si ce que nous auons promis est
vray, ou faux, & par de bonnes actions nous acquerir vne renommée
eternelle. Il nous faut coucher à l’entrée de la caue & de nos
chambres, & tuer quiconque descendra. Bien à peine auoit-il dit ce
peu de mots, qu’au trauers de l’obscurité ils aperçeurent ie ne sçay
quoy encore de plus noir sur la muraille. Ils prirent tous à la main vn
grand poignard, qu’ils appelloient misericorde, & se couchent le
ventre contre terre. Aussi-tost ils oüyrent tomber vne eschelle iusqu’à
terre, & en mesme temps vn soldat descendre. L’entrée de la caue
estoit vis à vis de la place, où il mit le pied en quitttant [sic!]
l’eschelle : vn soldat qui n’estoit couché qu’à trois pas de luy, se
leua, & le iette la teste la premiere dans ceste caue, où deux
autres luy mettant le pied sur la gorge, luy donnerent cent coups de
poignard. Celuy-cy n’auoit fait nul bruit, pource qu’il n’auoit peu,
c’est pourquoy vn second le suiuit, qui tombant au mesme piege receut
le mesme traittement. Ainsi iusques à huict ou dix, ces resolus soldats
ne cesserent de tuer. Mais Tansille ayant peur que le nombre croissant,
ils ne peussent les repousser, il commanda à son Lieutenant d’aller
diligemment aduertir [403/404] Damon de l’entreprise de Polemas, &
l’asseurer que s’il vouloit sortir, il ne pouuoit que faire vn grand
carnage de ces gens surpris & separez. Damon sçachant cela, ne
sçauoit que dire pour monstrer son estonnement. Il s’arma aussi-tost,
& va aduertir le Prince, qui vint iusques à la petite court, &
oüyt le bruit que faisoient ses soldats en tuant. L’estonnement qu’il
en eust ne fut pas moins extrême que celuy qu’auoit eu Damon : mais ce
qui le rauissoit beaucoup plus, estoit l’assistance visible de Dieu,
qui le iour mesme que Polemas deuoit surprendre ceste place, auoit mis
entre leurs mains les moyens d’y resister, & leur auoit, par
maniere de dire, fait toucher au doigt, & veoir à l’œil le dessein
de l’ennemy, & par la preuoyance de Damon, tirer vn grand aduantage
de leur propre foiblesse. Il n’osa parler de peur d’estre écouté : mais
faisant couler iusqu’à cent Solduriers dans la tour, pour seruir &
soustenir ceux de Tansille, il courut viste aux armes, & trouuant
desia toutes les compagnies prestes à sortir, voulut estre de la
partie. Mais le grand Druyde qui auoit esté aduerty de ce qui se
passoit, apres auoir voüé dix Taureaux indomptez à Hesus le fort, pour
la conseruation de la ville, & laissé le corps des Druydes,
Eubages, & Vacies en prieres, fut en la place d’armes, & y fut
à temps pour empescher que le Prince n’allast courre fortune hors des
murailles. Seigneur, luy dit-il, ne vous lasserez-vous point de nous
donner des alarmes, & executer vous mesme ce que vous pouuez faire
reüssir par autruy ? Tandis que vous serez dehors auec tous ces
[404/405] Cheualiers, ausquels nous pouuons dire, qu’est toute nostre
force, s’il arriue des affaires à la ville, qui sera pour y mettre
ordre, & faire les commandemens necessaires ? Laissez-donc, au nom
de Dieu, à ces vaillans Cheualiers l’honneur qu’il ya [sic!] à gaigner
hors de la ville, & reseruez-vous, s’il vous plaist, celuy qu’en la
seule defense de nos murs, de nos maisons, & de nos Dieux
domestiques, vous pouuez acquerir. Alcidon & Damon, ayans adjousté
leurs prieres & leurs raisons à celle d’Adamas, le Prince vn peu
picqué, leur dit : Bien, Messieurs, puis qu’il vous plaist, ie demeureray
icy les bras en croix, pendant que vous aurez l’espée à la main.
I’obeys à la necessité de ma charge : mais souuenez-vous que dans peu
de temps, ou ie m’en defferay, ou auray la permission de me trouuer,
comme les autres, où la gloire m’appelle, & mon humeur me conuie.
En disant cela il les quitta, & faisant en ceste occasion la charge
de Damon, voulut respondre des portes & des murailles. Voyla donc
Alcidon, Damon, Ligdamon, Lydias, Merindor, Periandre, Lucindor,
Sileine, Cerinte, Alcandre, Amilcar, Clorian, Belisart, & quelques
autres, à la teste de cent cinquante cheuaux. Comme ils furent hors des
portes ils enuoyerent leurs coureurs, qui en ceste sortie furent si
heureux, qu’ils surprirent les sentinelles perduës de Polemas, &
leur couperent la gorge. Cela fait ils viennent rejoindre leur gros,
& apprennent à Alcidon & Damon ce qui leur estoit arriué. En
mesme temps Damon met pied à terre auec Ligdamon, Lydias, & douze
autres [405/406] Cheualiers, & fait passer douze compagnies de gens
de traict deuant leur gros de Caualerie, pour aller surprendre l’ennemy
: Et Alcidon, auec les autres, demeura pour les soustenir en temps
& lieu. Bien à peine auoient-ils, auec le plus grand silence qui
pouuoit estre gardé, fait cent pas, qu’ils oüyrent le bourdonnement des
ennemis. Ils mettent tous l’espée à la main, & iugeans qu’il estoit
inutile de se seruir des traits, vindrent fondre sur eux auec
des cris extraordinaires pour leur donner l’alarme plus chaude. Ces
gens surpris, se sentirent tuez plustost qu’ils
n’eussent creu qu’ils auoient sujet de craindre. On n’entend autre
chose que, Tuë, tuë, & tant d’vne part que d’autre, les clameurs de
ceux qui estoient tuez, iointes aux menaces de ceux qui tuoient. Ce
combat fut opiniastré sur la fin, pource que Peledonthe s’estant
recognu, & ayant rallié deux ou trois cens des siens, les mena
iusqu’à trois fois au combat. Mais il n’auoit point de Damons, de
Lydias, de Ligdamons, & de semblables Cheualiers auec luy. Il
fallut ceder à leur valeur, & Peledonthe, tout grand Capitaine
qu’il estoit, voyant que Polemas ne le secouroit point, suiuit ceux qui
fuyoient, & ne les peut arrester qu’il ne fust au camp ; ny
empescher qu’vne parite du chemin, Damon & les siens suiuans les
fuyars, n’en laissassent plus des deux tiers sur la place. Alcidon
n’auoit bougé du lieu où il s’estoit separé de Damon, & l’auoit
fait parce qu’ayant oüy vn fort grand bruit à sa main droicte, il auoit
eu peur que l’on n’eust resolu de les enfermer, & leur oster la
liberté de renter dans la ville. Damon ayant rassemblé ses gens auec
vne extrême [406/407] diligence, & attendu auec Alcidon plus d’vne
grosse heure pour attendre ses blessez, ou ceux qui s’estoient trop
escartez, voyant qu’il n’arriuoit plus personne, rentra dans la ville
auec la plus grande gloire du monde : mais gloire qu’il deuoit purément
aux gratifications de la Fortune, pource qu’en ceste sortie ayant
plustost pris le Conseil d’vn homme qui iouë de son reste, que celuy
d’vn Capitaine qui veut le mesnager & ne rien hazarder, il y auoit
apparence qu’il deuoit se perdre, aussi-tost qu’il y en auoit de gagner
beaucoup. Toutes choses ayans ainsi heureusement succedé, Damon fit
auec Alcidon, vne reueuë de ceux qu’il auoit menez au combat, &
veid qu’il n’auoit perdu que vingt ou trente hommes, & qu’il n’y en
auoit pas plus de six vingts blessez. Il est vray qu’auant qu’il fust
iour plus de quinze reuindrent iusqu’au pied de la muraille, &
furent tirez en haut auec des cordes & des panniers. Parmy ceux-cy
estoit le traistre fils de Meronthe, qui faisant le resolu monstroit à
tout le monde son épée toute rouge de sang. Il fut trouuer son pere,
qui estoit au desespoir du mal-heur de Polemas, & ne sçauoit comme
il s’estoit peu faire que ceux de la ville eussent esté si à propos
aduertis de son entreprise. Mon pere, luy dit son fils, consolez-vous,
& n’esperez que des tres-grandes choses. Si nous n’auions qu’vne
corde en nostre arc, i’aduouë que ce desespoir ne seroit pas hors de
propos : mais nous sommes à la veille de la victoire. La mine est, à
ceste heure que ie vous parle, fort aduancée, & dans trois iours ;
continuant comme nous auons commencé, il ne faut point douter qu’elle
ne soit ache-[407/408]uée, & par consequent que la ville ne soit
à Polemas. Il luy dit en suitte tout ce qu’il auoit deliberé auec ce
rebelle : le cours qu’il falloit donner à la mine : & la dexterité
dont il estoit rentré dans la ville, en monstrant son espée pleine de
sang, & ayant fait plus de bruit que vingt autres pour tesmoigner
son courage & son affection. Cependant Polemas n’estoit pas si
ioyeux que de coustume. Aussi quand Peledonthe fut arriué dans sa
tente, & luy eut representé le tort qu’il auoit fait à ses affaires
de ne luy auoir point tenu parole, il luy monstra son bras gauche percé
d’vn coup de jauelot, & luy dit ainsi : Il faut Peledonthe que nous
soyons trahis, ou mal-heureux. Ie sçauois assez combien vous auriez
affaire de moy, si nostre entreprise estoit descouuerte : c’est
pourquoy i’estois monté à cheual incontinent apres vous. Mais ne voyla
pas comme si le Ciel & la terre estoient bandez contre moy, que ne
songeant à autre chose qu’à vous soustenir, i’ay esté attaqué par vn
gros de Cauallerie qui a pris le mien par derriere, & nous a si
obstinément poursuiuy, que ie n’ay pas ramené cinq cents hommes des
mille qui estoient sortis auec moy. Ligonias, & Argonide y ont esté
extremêment blessez, & moy comme vous voyez ie n’en ay pas
esté tout à fait exempt. De vous dire qui sont ces ennemis là, c’est ce
qui n’est pas en ma puissance, pource que tres-asseurément ils ne
peuuent estre sortis de la ville : Mais ie vous puis dire quels qu’ils
soient, ils sont conduits par deux Chefs les plus vaillants que i’aye
veus de ma vie. La Nymphe fut à l’heure-mesme aduertie de ces heureuses
nouuelles par vn de [408/409] ses Epies, & ayant fait assembler au
point du iour son Conseil pour les luy apprendre, laissa le Prince,
& les autres Cheualiers dans vn estonnement extrême. Les vns
croyoient que c’estoit le Prince Sigismond qui venoit les secourir auec
ses troupes. Les autres Rosileon, & Celiodante auec les forces du
Roy Policandre, & de la Royne Argire : Amasis se persuada que
c’estoit Lindamor, qui aduerty par Fleurial s’estoit hasté pour venir
luy rendre ce bon office. Mais le grand Druyde prenant lors la parole.
Qui que ce soit, Madame, dit-il à la Nymphe, il faut vous acquitter de
vostre vœu, & ordonner qu’auiourd’huy comme en vne feste
solemnelle, tout le peuple ira aux Temples faire leurs prieres, pendant
que nous ferons les sacrifices, & presenterons à Dieu les victimes
blanches en action de graces. Cette nuict doit estre mise au nombre des
iours les plus heureux de vostre regne, & par la prudence & le
courage de ces grands Cheualiers, vous deuez appeller cette derniere
action l’affermissement de vostre trône. Fasse Polemas ce qu’il voudra
desormais, le passé m’asseure de l’aduenir. Ses forces sont grandes,
ses intelligences sont merueilleuses, & il ne manque pas de
courage. Mais Tautates qui confond les plus profondes sagesses des
hommes, & affoiblit les forces extraordinaires, ne luy permettra
iamais qu’ayant la plus pernicieuse intention du monde, elle puisse
succeder. Amasis transportée de ioye, & de celle qu’auoient pour
son subiet tous ces Cheualiers estrangers, fut les remercier tous l’vn
apres l’autre. Mais il faut aduoüer qu’elle tesmoigna au vaillant
Damon, ie ne sçay quelle plus par-[409/410]ticuliere affection qu’à
tout le reste : Aussi certes le meritoit il : car on peut dire que
durant tout ce siege, il fut le Palladium fatal de Marcilly : &
empeschant par sa presence que tous les desseins de Polemas eussent
leur effet, le iour de son arriuée en Forests, meritoit d’estre appellé
le iour de la resurrection de l’Estat. Le Prince ne luy ayant gueres
moins fait d’honneur que la Nymphe, luy conseilla de s’aller mettre au
lict & de resposer, tandis que le peuple celebreroit la feste, qui
par sa prudence & sa valeur estoit toute pure & toute
triomphante. Damon plustost pour laisser la Nymphe & le Prince en
repos, que pour autre chose, leur donna le bon-iour, & auec
Alcidon, Ligdamon, Lydias, & les autres fut se retirer chez luy.
Cependant le grand Druyde estant demeuré auec le Prince, enuoya querir
les trompettes de la ville, & auec le Heraut de l’Estat nommé,
Forests, leur fit commandement au nom de Clidamant d’aller par les
Carrefours & les places publiques, enioindre au peuple de cesser
son trauail accoustumé, employer toute la iournée aux prieres ordonnées
pour remercier Dieu de la victoire obtenuë en deux endroits contre les
ennemis, & pour la finir par des feux de ioye. Cette proclamation
fut escoutée auec vn tel excez de plaisir, que tout le monde quittant
son exercice, & les marchands fermans leurs boutiques, coururent à
grandes troupes aux Temples, & telle fut la deuotion du peuple en
ce iour debon presage, qu’auant qu’il fust midy, il auoit esté immolé
plus de cent victimes à Tautates, Hesus le fort, & des sacrifices
particuliers. Le general [410/411]
fut commencé à onze heures en la
plus grande solemnité qui puisse estre representée. Il n’y eut eu la
Cour Cheualier ny Dame qui n’accompagnast les Nymphes & le Prince,
pour assister à cette action de graces. Le grand Druyde tout lassé
& tout foible qu’il estoit de tant de veilles & de trauaux,
voulut officier luy mesme. Il presenta les Taureaux indomptez qu’il
auoit voüez le iour precedent, & celebra si dignement ce iour-là,
que plusieurs creurent que Tautates luy-mesme pour auoir les sacrifices
de la Nymphe plus agreables & plus parfaits, auoit pris la
ressemblance d’Adamas pour estre son propre sacrificateur. Quoy qu’il
en soit, l’action se passa au contentement general du Ciel & de la
terre : Puisque la beauté des entrailles des victimes, & l’extrême
attention des assistans ne firent douter à personne que cette fois là
Dieu ne s’entendist auec les hommes pour estre esgalement satisfaits.
Apres ce solemnel sacrifice toute la Cour se trouua au festin, que le
Prince fit ce iour-là, comme Dictateur & comme Clidamant. Il
faudroit ennuyer les yeux & les oreilles, qui voudroit faire vn
denombrement par le menu, de tous les seruices de ce fameux festin. Il
suffit de dire qu’il ne s’y peût rien desirer, & qu’encor qu’il y
eust pour le moins six vingts personnes à table : toutesfois l’ordre
fut si beau, & les viandes en si grande abondance pour vne ville
assiegée, que ceux-mesmes qui les veirent ne le pouuoient
croire. Les tables estans leuées le Prince commença le bal. Il fut
continué par Alcidon & par quelques autres qui y auoient leurs
maistresses, & aymoient mieux satisfaire à leur [411/412] Amour
qu’à la guerre. Le peu de personne qui dancerent, & le peu de temps
que le bal dura, estoit vne marque que cette reioüyssance n’estoit pas
de saison, & qu’elle estoit plustost contrainte que naturelle.
Toutesfois Galathée, & les autres Dames, à qui l’heureux succez de
ses armes faisoit auoir de grandes esperances, auoient oublié la moitié
de la peur, que l’inopinée aduanture du siege leur auoit iusqu’alors
donnée. Il n’y auoit que l’infortvné Celadon qui demeuroit triste parmy
tant de suiets de ioye, & par la melancolie qui le consommoit à
veuë d’œil, sembloit estre affligé des prosperitez de ses amis, aussi
bien que des siennes. Il est vray que se faisant d’extrêmes contraintes
sous ses habillemens de fille, & n’osant ny tesmoigner son courage,
ny croire à la passion, il estoit comme les fables ont representé ce
mal-heureux aux Enfers, qui mouroit de soif au milieu de l’eau, &
de faim entre les meilleurs fruicts du monde. Mais ce qui luy estoit
vne surcharge à ce nombre infiny d’ennuis sous lesquels il estoit
accablé, c’estoit que depuis qu’il auoit quitté la chambre, & rendu
aux Nymphes ce qu’il leur deuoit, comme fille du grand Druyde qu’il
n’auoit entretenu Galathée, fois que par des mots soubs-entendus, &
des demandes à double sens, elle ne luy sceut mettre en l’esprit
l’apprehension que la Nymphe ne descouurist leur artifice, si
profondément, qu’il passa deux ou trois iours parmy les plus grandes
peurs, & les plus violentes inquietudes, que [412/413] depuis la
reuolte de Polemas il auoit ressenties. A la fin il conseilla à cette
pauure Druyde, de ne souffrir plus d’estre veuë que tres rarement,
sinon de Leonide, d’Astrée, & de Bias, & en ses discours
retranchant cette force d’esprit, & cette bonté de courage, qui y
estoient trop viues & trop claires, il n’oubliast iamais la
bien-sceance de son personnage. En cette resolution il passa huict ou
dix iours qu’il ne fust veu que de ces trois personnes qu’Adamas luy
auoit nommées, & encore le plus souuent que de la seule Astrée, qui
n’ayant autre pensée, que celle de son estrange Amour, ne songeoit
presque plus, ny aux dangers qu’elle auoit courus, ny à ses bonnes
amies, Diane, & Philis qu’elle auoit laissées en d’extrêmes peines
pour elle. Alexis estoit l’obiet de son Amour & de son amitié.
Alexis luy auoit fait oublier ce qu’elle auoit auparauant aymé. Alexis luy
donnoit la paix dans la guerre où tout le Forest estoit engagé. Alexis
luy faisoit penser que le siege de Marcilly estoit vn songe ou vne
fable. Et en vn mot Alexis obtenant plus qu’elle ne desiroit sur elle,
s’estoit rendu maistresse absoluë de tous ses sentimens, par de si
puissants charmes que peu à peu elle voyoit qu’Astrée oublioit la
memoire de Celadon, & la coustume qu’elle auoit de ne parler iamais
de sa perte que la mort au cœur, & les larmes aux yeux. Mais à n’en
mentir point ce scrupuleux Berger meritoit la plus grande part des
persecutions dont il estoit bourrelé, puis qu’euitant auec toute sorte
de soins, & de diligences, les occasions de finir sa peine, il
abusoit de la facilité de sa bonne fortune. Il n’auoit autre parole en
la bouche, ny autre pensée en l’a-[413/414]me que ce commandement
rigoureux, par lequel il luy estoit defendu de se presenter deuant sa
maistresse, & preferoit la volonté d’Astrée furieuse, ialouse &
inconsiderée, aux vœux d’Astrée, remise, repentante, & Amoureuse.
Il ne faisoit par ses discours & par ses actions, autre chose
qu’essayer d’acquerir mieux que iamais les bonnes graces d’Astrée,
& ne voyoit pas qu’il ne tenoit qu’à luy que cette belle fille ne
mist la derniere main à cét excellent ouurage. Il ne parloit iamais de
foy à cette Bergere, comme Celadon, qu’il ne luy arrachast des soupirs
du cœur, & des pleurs des yeux, & cependant comme s’il eust
pris plaisir au mal qu’elle enduroit sans suiet, il auoit le courage de
la veoir desesperée de l’auoir fait noyer, & ne vouloit pas mesme
luy dire que Celadon viuoit. Ce n’est pas que durant tant de iours
& tant de secrettes conuersations, il ne fust incessamment combattu
de l’impatience de se declarer : mais ayant esté trop long-temps sans
le faire, Amour, pour le pvnir plustost que son opiniastre obeyssance,
luy representoit comme des attentats contre sa fidelité, les
resolutions qu’il vouloit prendre d’arrester auec ses larmes, & ses
peines, celles de la Bergere. Combattu de cette hydre de difficultez
renaissantes, la meilleure resolution qu’il peût prendre, fut apres
auoir tant enduré d’endurer encore dauantage, & puisque rien ne
pouuoit arracher le bandeau qu’Astrée auoit deuant les yeux, vser des
commoditez, & se seruir des occasions que cét aueglement luy
offroit à toute heure. Pour estre donc meilleur mesnager du temps
[414/415] qu’il n’auoit point encore esté, il creût qu’il estoit fort à
propos de presser l’ouurage qu’il auoit commencé, & engageant de
plus en plus sa Bergere dans l’amitié qu’il cognoissoit qu’elle auoit
pour luy, la forcer malgré qu’elle en eust, à ne s’en pouuoir desdire,
quand en fin le temps seroit venu de se faire recognoistre. Il estoit
en cette pensée lors qu’Astrée entra où il estoit, & luy venoit
apporter les nouuelles de la resioüyssance publique. Ma maistresse, luy
dit-elle, apres l’auoir baisée, ie m’estonne comme vous estes la seule
qui ne ressentez point le plaisir de cette ville : & demeurez dans
vostre chambre, triste & chagrine sans que ie puisse en decouurir la
cause : Et en cela certes (pardonnez-moy si i’ose vous parler ainsi) il
semble que i’ay suiet de me plaindre de vous. Ie dis seulement qu’il me
semble, pource que ne pouant rien trouuer mauuais de ce qui vous
plaist, ie ne dois iamais vouloir que ce que vous voudrez. Mon
seruiteur, luy respondit Alexis, ces resioüyssances dont vous parlez ne
me sont point sensibles, car elles sont trop esloignées, ou plustost
trop contraires aux choses dont ie suis touchée. Ce n’est pas, que ie
ne prenne vne grande part au bien & au mal de ma patrie, & bien
que par ma profession, i’en sois comme separée, toutesfois la
consideration de ce que i’y ay laissé de cher, m’empeschera tousiours
de tenir ses aduantures indifferentes. I’ay ce matin assisté aux
sacrifices parmy les filles de mon ordre : & peux dire que i’y ay
receu plus de contentement que qui que ce puisse estre, puisque i’ay
presque eu celuy de vous veoir. Ha ! ma maistresse, continua Astrée,
vous [415/416] sçauez obliger de si bonne grace qu’en mesme temps que
ie suis honteuse de receuoir tant d’honneur d’vne personne de vostre
qualité, ie suis contrainte d’aduoüer en moy-mesme que ie serois bien
miserable, si i’en receuois moins. Mais si vous daignez vous plaire en
ma compagnie : Faites-moy la faueur de me dire d’où vient que depuis
que la rage de Polemas nous a comme arrachées de nostre element : c’est
à dire, de nos bois, & de ces belles Bergeres qui nous estoient si
cheres, vous n’auez pas esté vn iour sans souspirer, & sans vous
attrister. Mon seruiteur, luy respondit Alexis, vous auez dit le suiet
de mon ennuy, en me tesmoignant la curiosité que vous auez de le
sçauoir. C’est belle Astrée de ne viure icy qu’en contrainte, d’estre
iour & nuict en allarme, & ne pouuoir estre seules comme nous
auons esté. De n’oüyr que le bruict des armes, des trompettes, des
machines, & des autres instrumens de la guerre, au lieu du mumure
des eaux de Lignon, ou du petit bruit des vents, & des musettes,
parmy les agreables bois où nous auons si doucement, mais helas ! si
peu demeuré l’vne auec l’autre. Il est vray qu’vn autre chagrin,
augmente beaucoup ces premiers desplaisirs, c’est que ie me represente
deux choses, ou que Polemas le traistre & desnaturé suiet,
emportera cette ville de force, ou qu’il sera contraint de leuer le
siege. Quoy qu’il arriue ; Ie me figure desia que ie vous perds, &
que vous me serez rauie, par l’insolence des ennemis, ou par la
necessité de ma condition. Si Polemas est victorieux, qui vous peut
empescher de tomber entre ses mains, & y estant quel Dieu luy
osteroit la volonté de ne [416/417] vous pas posseder. Ie ne parle pas
sans vn iuste soupçon. Mes yeux ? Astrée, mes yeux, dis-je (vous sçauez
combien ceux d’vn veritable Amant sont clairs-voyans,) ont recogneu
quelque chose de ce que ie crains. Quand vous luy fustes amenée, il ne
peût tout barbare qu’il est, auoir assez de brutalité pour ne sentir
point l’ineuitable pouuoir de vos charmes. Il en fut sans doute touché :
Et quoy que ie n’y fusse point au commencement, si est ce que iugeant
du tout par vne partie, ie vis quand il nous fit toutes deux mener hors
de deuant luy, qu’il tourna deux ou trois fois la teste pour vous
conduire de l’œil, & auoit tout haut dit que c’estoit dommage
qu’vne si belle fille eust vn si meschant pere. Que pensez-vous que
soit ce petit mouuement en la personne d’vn monstre, comme Polemas ?
C’est, belle Bergere, vn excez d’Amour en vn autre, qui comme moy
n’auroit l’esprit plein que de la passion de vous aymer. Mais
permettez-moy, s’il vous plaist, d’estre tout à fait indulgente à mon
desir, & de croire que par vne merueille qui n’est pas impossible,
Polemas n’aura ny la volonté ny le pouuoir de me faire ce sanglant
desplaisir. Qu’arriuera-t’il à la fin de ma fortune ? Rien de mieux
Astrée. Il faudra que ie retourne dans le Cloistre que ie viens de
quitter pour estre renfermée si loin de vous, qu’il seroit aussi
souhaittable pour moy que ie fusse hors du monde que d’y estre comme ie
seray. Ce que vous auez cher maintenant que vous me voyez, vous sera
indifferent, s’il ne vous est encore pis, en ne me voyant plus. Vos
pensées prendront vn autre obiet, n’ayant plus celuy qu’elles auoient
accoustumé : [417/418] Et comme Alexis vous guerit de la perte de
Celadon, lors vn tiers vous guerira de l’absence d’Alexis. Cette
comparaison ne fut pas plustost eschappée à Celadon, qu’il s’en
repentit en iugeant la consequence pour l’aduenir : Aussi resuant au
moyen d’adoucir cette aigreur il se teust : mais Astrée percée iusqu’au
vif de ces mots, qui luy estoient vne insupportable reproche : Ma
maistresse, dit-elle à Celadon, i’ay voulu vne fois vous interrompre
durant le long & fvneste discours que vous venez de me faire : mais
puisque ie ne l’ay pas fait ie voy bien que le mal qui nous doit
arriuer est ineuitable. Permettez moy, s’il vous plaist, de me
courroucer contre vous, & quoy que vous soyez ma partie, vous
prendre pour mon iuge contre vous-mesmes. Qu’auez-vous pensé dire quand
vous auez meslé le pauure Celadon parmy ces monstres, qui sont cause de
vos craintes & de vos chagrins, & qui le seront peut-estre que
ie seray doublement mal-heureuse ? Maudit sois-tu detestable Polemas,
de qui la prodigieuse ambition mettant tout s’en dessous dessus, &
faisant dans Forests vn cahos aussi confus & aussi noir
qu’estoit celuy dans lequel toutes choses ont esté autresfois
embroüillées, puisque cette belle Druyde ressentant plus que ie ne
merite les outrages que tu peus me faire, s’est laissée emporter à des
accusations qu’elle seule me peut rendre supportables. A n’en mentir
point, i’ay tort, luy dit Celadon, de peur qu’elle ne continuast cette
plainte : Mais de quelle espece d’apprehension, non seulement est, mais
aussi ne doit point estre combattuë vne veritable Amour. Ce n’est rien
que de [418/419] craindre les choses possibles, il faut craindre les
impossibles. Et si ma passion en estoit creuë, à ceste heure mesme que
vous estes auprés de moy, & que i’ay l’honneur de vous tenir la
main, ie douterois que cela fust veritable. Mon bien heureux Celadon,
s’il est croyable que tu le puisses estre, & n’estre pas auec la
belle Astrée : ie ne soupçonne rien qu’à ton aduantage. Ie sçay
qu’Astrée s’oubliera plustost elle-mesme que de t’oublier, & que
quand il arriuera qu’elle voudra te changer pour vn autre, sois asseuré
que le Lignon rebroussant conter les montagnes de Ceruieres & de
Roche-fort retournera dans sa source, & montera iusqu’au sommet de
ces Rochers. Ne croy pas que ie sois ialouse de ta bonne fortune : Ie
contribueray, s’il m’est possible à son accroissement : mais permets en
recompense que ie la partage auec toy, ou si c’est trop, qu’au moins
cette belle Bergere satisfaisant à ce qu’elle m’a promis m’ayme apres
toy plus que toutes les choses du monde. Astrée escoutoit Alexis au
commencement auec ennuy, mais quand elle la veid si fort dans les
loüanges de Celadon, elle l’escouta auec excez de ioye : Aussi ne
voulant pas qu’elle demeurast auec l’opinion qu’elle se fust faschée :
Ma belle maistresse, luy dit-elle, le pauure Celadon iamais ne vous
donnera de ialousie. Il est mort. Laissons sa belle ame en repos, &
trouuez bon que i’en ayme la memoire autant que i’honore la grande
Alexis. C’est trop obliger vne ingrate, reprit Alexis : Ie ne veux pas
que vous me traittiez si doucement : Ie vous auois trop offensée : mais
si l’on pardonne quelquesfois la mort en consideration de celuy qui
[419/420] en est cause, oubliez s’il vous plaist l’attentat que i’ay
fait contre vostre fidelité, & puis que ie ne l’ay fait que par
l’excez de l’Amour que i’ay pour vous. Ma maistresse, repartit Astrée :
Ie parle à ceste heure serieusement auec vous : Croyez-moy ie vous
prie, & soyez tres-asseurée que quoy qu’il arriue, ny violence de
Polemas, ny l’austerité du Cloistre des Carnutes, ne pourront me
separer de la belle Alexis : c’est à dire de quelque chose dont ie suis
plus inseparable que de moy-mesme : Il faut pour m’oster tout mon
chagrin, mon tres-cher seruiteur, poursuiuit Alexis, que vous alliez
plus auant, & me iuriez que quelque changement que le
temps puisse faire, quelque plus particuliere cognoissance
que vous ayez de mes defauts, & en vn mot, quoy que vous & moy
puissions deuenir, iamais vous ne vous repentirez de m’auoir aymée : il
fut si longtemps à prononcer le second, qu’il eust fait cognoistre à vne
personne moins preuenuë qu’Astrée de l’opinion que c’estoit vne fille,
qu’il estoit autre qu’il ne paroissoit. Ma tres-chere maistresse, luy
respondit Astrée, ie vous promets tout ce que vous desirez de moy,
& vous le iure si solemnellement, que ie veux si i’y contreuiens en
quelque façon, & pour quelque cause que ce soit, que le Guy sacré
de l’an Neuf, & l’œuf salutaire des Serpens n’enuoyent iamais sur
moy, my sur mes troupeaux, les benedictions dont ils ont accoustumé
d’estre accompagnez. Cette agreable communication n’eust pas esté si tost
finie, si Leonide qui souuent sollicitée par Adamas de n’abandonner
Celadon, que le moins qu’il luy seroit possible ne fust suruenuë.
Boniour les belles Druydes, leur dit-elle en les [420/421] abordant, ie
pense que vous vous instruisez dé-ja l’vne l’autre, ou pour le moins
que l’vne apprend à l’autre tout ce qu’elle sçait des ceremonies des
Druïdes nouices. Leonide disoit cela pource qu’elle auoit sceu la
resolution qu’Astrée auoit faite de s’en aller auec Alexis à Chartres.
Astrée demeurant tousiours aux termes d’vne sage fille, qui sçait fort
bien son deuoir, respondit ainsi à la Nymphe. Serois-ie pas la plus
heureuse fille du monde, Madame, si n’y ayant rien qui m’y plaise, i’en
sortois, & en sortois pour trouuer vne consolation infinie, comme
est celle d’estre auec cette belle Druyde. Vous auez raison, luy
repliqua Leonide : & c’est pourquoy i’essaye tous les iours de
disposer tellement l’esprit d’Adamas, qu’il employe tout son credit
pour faire que vous ne vous separiez iamais. Celadon & la Nymphe
s’entendoient bien : mais Astrée qui n’estoit pas de leur intelligence,
prenant les choses comme elles luy estoient apparentes, se ietta aux
pieds de Leonide : Et Madame, luy dit-elle, que vous estes bonne, ie
iure qu’aussi-tost que par vostre faueur ie seray enfermée auec tant de
sainctes filles, ou que mes prieres ne seront point oüyes, ou que tous
les iours il vous arriuera quelque felicité nouuelle. Celadon
s’oubliant à ce coup, goustoit toutes les douceurs qu’il eust receuës
des paroles d’Astrée, & de la compagnie de Leonide, si
veritablement il eust esté Alexis : Sa me ancolie [sic!] fit place à la
meilleure humeur du monde. Il se mit à dire cent bons mots à ces deux
filles, & se reseruant & à Leonide l’intelligence de ce qu’il
disoit, ne laissoit pas de donner à sa Bergere le mesme contentement
qu’elle auroit eu, si elle [421/422] eust esté de la partie. Astrée
infiniement aise de veoir sa feinte maistresse railler de si bonne
grace, l’y entretenoit autant qu’il estoit en sa puissance, & par
vne nayueté extrêmément loüable, baisant Celadon, & permettant d’en
estre baisée en toute liberté donnoit suiet de rire à la Nymphe, &
à son Berger occasion de s’estimer dans son mal-heur le plus heureux
Amant qui eust iamais esté. Pendant que ces trois personnes ioüyssoient
de ces honnestes diuertissemens, & sans sçauoir nettement leurs
intentions, se sentoient chacun en son particulier dans les plus
grandes delices qu’elles auoient iusques là desirées, voicy arriuer
Galathée, qui impatiente de veoir son cher Celadon sous les habillemens
d’Alexis, s’estoit desrobée de toute la Cour, & auec Syluie seule,
venoit veoir la feinte Druyde. Comme elle entra dans sa chambre :
Celadon ne peût s’empescher d’en changer de couleur, & par humeur
aussi bien que par iugement, reprenant son mauuais visage, & sa
premiere froideur fut auec ces deux bonnes amies, au deuant de la
Nymphe. Galathée au contraire l’abordant auec vne gayeté dont Leonide
soubçonna la cause auec dépit, la baisa de sorte que le Berger ne fut
pas le seul qui se douta qu’elle n’estoit pas guerie : Et bien, luy
dit-elle, Alexis d’où vient que vous faites si peu de cas de vos amies
? A n’en point mentir vostre mespris offense trop sensiblement des
personnes qui vous ayment cherement, & pour la consideration
d’Adamas, & pour celle de vos vertus. La Nymphe m’a commandé de
vous veoir, & vous asseurer que sans les affaires qui l’occupent
tout le [422/423] iour, elle fust venuë elle-mesme vous demander raison
de vostre solitude. Madame, luy respondit Alexis le plus tristement
qu’elle peût : Vous me faites des honneurs si disproportionnez à ce que
ie puis valoir, qu’ils m’esbloüyssent autant pour le moins, que les
plus grands rayons du Soleil font des yeux debiles & malades. C’est
me faire mourir de honte à force de m’obliger, & me confondre
tellement, qu’il faut pour n’en estre pas tout à fait hors de moy, que
ie croye que vous vous estes oubliée, ou que ie me la suis moy-mesme.
Ne me chargez pas s’il vous plaist, Madame, au delà de mes forces :
vous qui estes née pour rendre la iustice à tout le monde, faites là,
& à vous, & à moy, dispensant l’honneur à proportion du merite,
reseruez vos excessiues courtoisies pour ces fameux Cheualiers qui
depuis deux ou trois iours ont rendus de si grands tesmoignages de leur
valeur, à ce que m’apprend Adamas, & que me disent encore plus
clairement, la belle humeur où vous estes, & la resioüyssance
publique. Pour moy, Madame, ie croiray estre en vos bonnes graces,
beaucoup plus que ie ne merite, quand vous me ferez l’honneur de me
souffrir, & agréer la rudesse d’vn esprit qui ayant esté chassé du
monde, pour estre indigne d’y demeurer, ne peut sçauoir que les
ciuilitez, & les complimens du Cloistre. Il n’y eut parole en tout
ce discours qui ne fust comme vn canal qui faisant passer de la bouche
d’Alexis, en l’oreille de la Nymphe, & de son oreille en son cœur,
toute l’Amour que Celadon auoit pour Astrée, ou plustost [423/424]
estant comme des chaisnons d’or de cét ancien Hercule Gaulois, ne mit la
pauure Galathée dans des impatiences, & des excez d’vne veritable
affection tout autres que ceux où iusqu’à present elle auoit esté. Elle
ne se souuient plus de Lindamor que pour souhaitter qu’il la
vangeast par sa mort, & par celle de Polemas, des importvnitez de
l’vn & de l’autre. Elle oublie les paroles qu’elle luy auoit enuoyé
dire par le Cheualier, qui apporta les nouuelles de la mort de
Clidamant, & depuis par Fleurial. En vn mot sa passion l’aueugle
tellement, que si Leonide & Astrée n’eussent point esté
tesmoins de ses actions, elle eust infailliblement asseuré Celadon
qu’elle n’ignoroit point qui il estoit, & son Amour luy eust donné
tant d’esprit pour le conuaincre, que le pauure Berger eust esté trop
peu resolu pour la desaduouër. Elle se contenta de s’asseoir auprés de
luy : & s’approchant de son oreille, elle luy dit si bas, que
Leonide mesme qui luy estoit vn inseparable Espie ne le peût oüyr. Il
n’y a pas six mois belle Alexis, que i’auois vne Nymphe que plusieurs
considerations me rendoient tres-chere : Aussi l’aimois-ie si
veritablement, que ie ne croy pas pouuoir de ma vie rien aimer à
l’esgal : mais ce qui m’estonne c’est que plus ie vous regarde, &
plus ie pense la veoir, elle auoit les yeux que vous auez, son teint
estoit de mesme le vostre. Vostre taille & la sienne n’ont
difference quelconque : En fin comme vous luy ressemblez en tout, il
semble qu’il faille que i’aye pour vous la mesme passion que i’auois
pour elle. Celadon qui pensoit faire le fin au delà d’vne personne qui
ayme, luy respondit ainsi. Quand on commença [424/425] à me parler de
Ligdamon, Madame, i’aduouë que ie fus estonnée des aduantures qu’il a
couruës : mais depuis que cette belle Bergere, & ses compagnes
m’ont iuré qu’elles auoient eu long-temps en leur compagnie vn Berger
auquel ie ressemble si fort qu’elles n’ont peû trouuer autre difference
entre luy & moy que celle des habillemens & du sexe, i’ay
commencé à retrancher beaucoup de mon admiration : mais au lieu d’en
auoir pour Ligdamon, il faut que i’en aye vne extraordinaire pour moy,
apres vous oüyr dire que vous auez en vne Nymphe qui estoit vne autre
moy-mesme. Vous auez bien sujet de vous estonner de cette ressemblance,
poursuiuit la Nymphe en sousriant : Car ie vous iure qu’à mon iugement
vous estes plustost elle-mesme qu’vn autre qui luy ressemble : Ie
laisse faire à cette belle Bergere la comparaison de la ressemblance
qu’il y auoit entre vous & Celadon : mais pour moy ie feray celle
qui est encore entre-vous & Lucinde (cette fille se nommoit ainsi)
& pour embarasser Leonide rehaussant sa voix à ce mot de Lucinde.
Si Leonide, continua t’elle, veut dire la verité, elle confirmera ce
que ie vous dis. Leonide faisant semblant de n’auoir rien oüy de leur
dernier discours : Ie diray tousjours, Madame, luy respondit elle, ce
qu’il vous plaira, estant tres-asseurée que ie ne mentiray iamais en
confirmant quoy que vous ayez dit : mais si pour vous seruir de
tesmoin, il est necessaire que ie sçache dequoy il est question, ie
vous supplieray tres-humblement de me dire ce que c’est : car estant
empeschée à respondre à cette Bergere, ie n’ay peû oüyr ce que vous
disoit ma sœur. [425/426] Galathée sousrit, & dit à la Nymphe
qu’elle parloit de Lucinde à la Druyde, & luy disoit qu’elles
estoient si fort semblables, qu’elle n’y pouuoit trouuer aucvne
difference. Leonide ne s’en pouuant desdire, creût que l’artifice
estoit de feindre vne extrême franchise. Ma sœur, dit-elle à Celadon :
Ne doutez point de ce que Madame vous dit. Il est vray que Lucinde
estoit vostre vray portrait, & comme ie vous ay desia dit plusieurs
fois, si elle n’eust point esté plus grande que vous, ie vous aurois
prise pour elle. Ces mots de Leonide, ne se rapportans pas à la
response qu’Alexis auoit faite sur ce sujet à Galathée, au moins à ce
que son esprit penetrant le iugea, luy fit recongnoistre la
dissimulatiõ de la Nymphe : C’est pourquoy elle changea de propos,
& voulant s’esclaircir de la doute où elle estoit pour Astrée,
apres plusieurs discours de sa façon de vie, des jeux & des
diuertissements d’elle & de ses compagnes, & bref de tout ce
qui se faisoit sur les bords de Lignon, elle luy dit artificieusement :
Puisque l’occasion s’en presente, belle Bergere, si faut-il que ie
contente ma curiosité, & que vous me disiez, s’il vous plaist, par
quel accident Celadon tomba dans la riuiere. Leonide me l’a conté d’vne
façon, Adamas de l’autre, & ceux à qui i’ay parlé de ce Berger,
m’ont tousiours parlé de sa mort diuersement. Astrée qui estoit
ignorante de l’artifice de ses compagnes, sentit ce coup là si
viuement, que malgré son courage & sa resolution, n’ayant peû
s’empescher de faire veoir quelques larmes, elle respondit de telle
sorte à la Nymphe, qu’elle veid bien qu’elle n’estoit pas de
l’intelligence [426/427] des deux autres. Cela ne peût forcer cet
esprit soubçonneux à la laisser en paix ; Elle la contraignit de luy
dire l’accident de la mort de Celadon, & par vne inuention toute
nouuelle, la force, par maniere de parler, à la guerir de la jalousie
que iusques-là elle en auoit euë. Mais, reprit-elle, belle Bergere,
croyez-vous tres-asseurément qu’il soit mort, & sans vous arrester
à vostre creance, auez-vous d’infaillibles preuues qu’il se soit noyé ?
Helas ! Madame, luy respondit Astrée, sa perte n’est que trop certaine : &
bien que nous n’ayons iamais peû trouuer son corps, si est-ce
que par assez d’apparences qui ne peuuent estre disputees, nous en
sommes trop esclaircis. Mais quelles obligations auriez-vous à vne
personne qui vous asseureroit qu’il est viuant ? repliqua Galathée :
& auec quel visage le receuriez-vous, si à ceste heure il venoit se
presenter deuant vous ? Astrée estoit bien en peine à luy respondre :
& Alexis, & Leonide y estoient encore plus qu’elle, lors que
Daphnide, Madonte, Circeine, Palinice, & Carlis entrerent dans la
chambre d’Alexis, pour ce que passant deuant le logis d’Adamas, elles y
auoient veu le charoit de la Nymphe arresté. Madame, luy dit Daphnide,
ceste belle fille ne nous aura point pour ce coup d’obligation de
nostre visite : Quand nous sommes sorties du Chasteau, ce n’a pas esté
auec dessein de la venir voir : mais comme nous passions, nous auons
veu vostre chariot arresté, & auons creu que sans indiscretion nous
ne pouuions passer outre, sans sçauoir ce qu’il vous plaist de faire à
ceste heure que le chaud s’est esloigné d’icy auec le So-[427/428]leil.
Nous venons de voir Melandre : mais elle est auprés de Lipandas auec
Lydias & Ligdamon, qui taschent de luy faire passer le temps, &
charmer les douleurs qu’il reçoit de ses blessures. Nous auons fait
conscience de l’arracher d’auprés d’vne personne à qui elle est si
chere. Que ne faites-vous donc conscience de m’interrompre, &
m’arracher d’auprés de ce Berger, qui m’est plus cher que Melandre
n’est à Lipandas, leur eust bien voulu dire Galathée : mais la prudence
luy defendant de faire ceste faute, elle se contenta de leur dire,
qu’elle feroit tout ce qu’elles auroient agreable. Mais que dira
Rosanire de tout ce que nous sommes, qui l’auons laissée seule ? Que
cela ne vous mette point en peine, luy respondit Maldonte, c’est auec
son congé que nous l’auons quitté. Il me semble qu’elle s’ennuie de ne
receuoir point de nouuelles de la Reyne Argire, & ie ne sçay si
c’est cela, ou autre chose qui la rend malade, mais elle
vient de se mettre au lict auec vn grand mal de teste.
Galathée voyant qu’il n’auoit aucvn moyen de reculer, se leua, &
prenant Alexis par la main, luy dit à l’oreille : Si aujourd’huy vous
n’estes Celadon, quoy que vous dissimuliez, le temps viendra que vous
le serez. Alexis rougit de ceste proposition si peu attenduë : mais
elle ne peût respondre, pource que toutes les Dames la salüant l’vne
apres l’autre, ne luy en donnerent pas la liberté. Elle les accompagna
iusqu’à leur chariot, & aymant mieux se priuer du contentement
d’estre auec Astrée, que de receuoir le desplaisir d’estre auec la
Nymphe, la laissa aller auec Leonide, & demeura seule, apres auoir
fait mille excuses de ne pouuoir accepter l’hon-[428/429]neur que
tant de grandes Dames luy faisoient, de la vouloir mener prendre l’air.
Quelle eloquence pourra dignement dépeindre le regret, & le
desespoir, auquel le reste du jour se laissa emporter Celadon, sçachant
que la Nymphe le cognoissoit. Il s’estima plus mal-heureux qu’il
n’auoit esté de sa vie, & pour ne rien laisser que sa passion
desirast de luy, il se mit à supplier les Dieux qu’au lieu des
prosperitez qu’ils enuoyoient à la Nymphe, ils commençassent à luy
tourner le dos, & pour la pvnir du mal qu’elle se perparoit à luy
faire endurer, ils luy donnassent tant d’affaires qu’elle n’eust pas le
temps de songer à luy. Ie ne sçay si les Dieux oüyrent les prieres de
cét Amant : mais ie sçay que durant la guerre, plustost qu’en tout
autre temps, il n’est point de contentement pur : & qu’vne extrême
affliction est tousiours à la fin d’vn extrême plaisir. La nuict ne fut
pas plustost arriuée, que tout Marcilly fut plein de feux de ioye, de
dances, & de festins. Le peuple ne regardant pas plus loin que son
nez, croyoit que ceste feste seroit eternelle, & ne songeoit non
plus à l’ennemy qui estoit à ses portes, que s’il eust esté sur les
riues de la Seine, ou au delà des Alpes. Mais Amasis & le grand
Druyde ne laissoient pas de penser à ce qui leur pouuoit arriuer, &
n’ayans nouuelle ny de Lindamor, ny de Sigismond, ny d’Argire, qui leur
en auoit promis aussi-tost qu’elle seroit chez elle, estoient en des
peines qui leur sembloient d’autant plus grandes, qu’ils estoient
obligez de les tenir cachées. Il estoit l’heure qu’Adamas auoit
accoustumé de se retirer, quand vn Dizenier le vint aduertir qu’il y
auoit vn homme dans le torrent, [429/430] qui vouloit entrer &
parler à luy. Courage, dit-il à la Nymphe, voicy des nouuelles, Madame : Et la quittant
en l’instant mesme, fut trouuer Damon, qui suiuit le
Druyde auec quinze ou vingt hommes chargez de cordes & de deux
grands paniers. Comme ils furent au haut d’vne tour, au pied de
laquelle estoit celuy qui vouloit entrer, ils s’aduiserent d’aller
ouurir vne fausse-porte qui estoit au pied de la tour : mais Damon ne
l’ayant pas trouué bon, de peur de surprise, on descendit vn panier
auec deux cordes iusques dans le torrent. Cet homme qui y estoit caché,
se mit aussi-tost dedans : & le plus viste qu’on peût, fut tiré au
haut de ceste tour. Il estoit si moüillé, & si plein de bouë, que
le grand Druyde & Damon cogneurent qu’il n’apportoit pas de petites
nouuelles. Comme il fut sorty du panier, il pria ceux qui estoient
autour de luy de le mener chez le grand Druyde. Adamas luy dit qu’il
auoit l’honneur d’estre en ceste charge. Puis qu’ainsi est, Seigneur,
luy dit-il, menez-moy deuant la Nymphe, & là ie vous diray ma
commission : Ie suis à la Reyne Argire. Ces nouuelles furent receuës
auec plaisir : aussi Damon mena ce Messager dans vne chambre, où il le
fit seicher, & luy donner vn habillement qui estoit à son Escuyer
Halladin. On le voulut faire boire, mais n’en ayant point voulu oüyr
parler, il suiuit Adamas & Damon, & entra dans le cabinet de la
Nymphe. Elle auoit fait prier le Prince, Alcidon, Ligdamon, &
quelques autres de s’y trouuer, afin de luy estre obligez par la
confiance qu’elle leur tesmoignoit en ses plus importantes affaires. Ce
Messager mit vn genoüil [430/431] en terre, & luy presenta vne
lettre qu’il auoit tirée des doubleures du pourpoint qu’il auoit
quitté. Adamas en fit l’ouuerture, & y leut cecy.
LETTRE
D’ARGIRE REYNE,
A la Nymphe Amasis.
Si i’ay differé iusques icy à vous enuoyer de mes nouuelles,
c’est que i’auois enuie que Rosileon vous les portast luy-mesme, auec
vne armée de trente mille hommes. Celuy que ie vous enuoye vous dira ce
qui m’est arriué, depuis que ie vous ay laissée. Ie sçay l’estat où
vous estes, & cela accroist le dueil où ie suis : Mais le grand
Tautates qui ne nous mettroit pas le Sceptre à la main, s’il n’auoit
agreable de nous le conseruer, vous vengera de la rebellion de vos
suiets, & fera de leur Chef vn exemple à ses semblables, qui leur
apprendra à viure plus sagement. Que vous puis-ie dire ? Rien, sinon
que vous adioustiez la mesme foy à celuy qui vous rendra
cette lettre, que vous feriez à moy-mesme.
Cette lettre n’estant que de creance, Amasis pria le Messager de parler
librement, & que les Cheualiers qu’il voyoit auec elle, estoient
les seuls en lafoy desquels elle remettoit sa fortune, & celle de
son peuple. Puis qu’il m’est permis de parler, [431/432] dit-il, la
premiere chose que ie feray, s’il vous plaist, sera de vous supplier vn
genoüil en terre, de m’apprendre comme se porte la Princesse Rosanire ?
Amasis estant mere, ne trouua pas ce commencement si estrange que les
autres, aussi elle asseura ce Messager qu’elle ne paroissoit auoir
autre ennuy que celuy d’estre éloignée de ceux qui luy estoient plus
chers que tout le reste du monde. Ie ne vous demande pas cela
inutilement, Madame, poursuiuit ce Picte, pource que i’ay charge de la
voir : mais sans luy dire les nouuelles que ie vous apporte : C’est
pourquoy, la Reyne ma maistresse vous conjure qu’elle n’en sçache
rien qu’elle ne la vienne requerir. Amasis luy ayant promis
que personne ne luy en parleroit, cét homme continua ainsi.
SVITTE DE L’HISTOIRE
d’Argire, Policandre, Rosileon,
& Celiodante.
IE ne sçay, Madame, si c’est par vne fatalité qui ne puisse estre
surmontée, que la fortune de la Reyne Argire suit la vostre en quelque
façon, & qu’estans meslées ensemble, elles sont sujettes aux mesmes
éuenemens. Ie dis cecy pource que la Reyne estant venuë en ceste ville
pour receuoir le plus parfaict contentement du monde, n’a peu le
gouster qu’accompagné de l’amertume que vous donnoit la reuolte de vos
subjets. Aujourd’huy, grande Nymphe, que vous esperez vn grand secours
de la Reyne, & par consequent [432/433] vn extrême suiet de ioye,
il faut que vous prenniez part à ses afflictions, par vos propres
déplaisirs autant que par vostre bon naturel. Sçachez donc, s’il vous
plaist, qu’Argire s’estant, auec Rosileon, renduë auprés du Roy
Policandre, auec vne extraordinaire diligence, il fallut pleurer de sa
maladie, au lieu de se resioüyr de la guerison du Prince son fils. Ce
n’est pas que ce ne fust la premiere chose que le Roy demanda, &
apres auoir baisé la Reyne, le premier auquel il dit quelque chose :
mais le mal l’ayant mis si bas qu’il n’auoit plus d’esperance de vie,
il tourna ses pensées ailleurs, & en la presence des deux Princes,
& des principaux de son conseil, il parla de cette sorte à la
Reyne. I’attendois vostre retour, Madame, comme la fin de tous mes maux :
la violence de mes douleurs ne m’auroit pas laissé si long-temps en
vie, si le grand Tautates pour vne visible recompense du peu de bien
que i’ay fait depuis que ie suis au monde, n’eust prolongé mes iours,
afin que ie peusse les finir auec contentement. Me voicy donc en estat
de pouuoir me rendre heureux, & aller trouuer mes peres en paix.
Approchez-vous de moy, s’il vous plaist, Madame, & si l’ingratitude
& l’infidelité dont i’ay deu estre accusé, & par vous, &
par ceux qui on sceu ce que ie vous auois promis, ne vous font auoir en
horreur vn homme qui autrefois vous a esté cher, ayez agreable de me
donner vostre main, afin qu’en la presence de tant de gens de bien, ie
ratifie ce que ie vous ay vne fois iuré, & accomplisse
solemnellement ce que i’auray ratifié. Il est vray, grande Reyne, vous
auez esté ma femme dés le iour que vostre bonté dai-[433/434]gnant
m’en iuger digne, me donna en ses bonnes grances toute la pat que i’y
pouuois souhaitter. Rayons donc ce qui s’est passé durant nostre
absence, comme vne chose qui ne deuoit point estre aduenuë : ou si nous
voulons nous en souuenir, que ce soit la naissance de Rosileon & de
Rosanire, qui changeans ces nuicts en iours, & ces Hyuers en
Printemps, nous obligent à les mettre au nombre des felicitez cachées
de nostre vie. Cela estant, ie ne vous diray point les excuses, &
ne vous demanderay point les pardons ausquels ie m’estois preparé :
mais vous mettant entre les mains ma foy, que ie semble en auoir
violemment retirée, ie vous supplie d’agréer que ie meure vostre mary,
& vous laisse mes Couronnes, mes enfans, & mes bons subiets.
Ils vous honoreront, pource qu’ils m’ayment, & se souuiendront en
vous seruant, que ie ne leur ay demandé autre fruict que celuy-là, de
toutes les guerres, & de tous les trauaux où ie me suis engagé pour
leur salut. Quoy ! vous pleurez, Madame, & comme si c’estoit vne
chose nouuelle que la mort, semblez ne songer ny à ce que ie vous
propose, ny à ce que ie vous laisse. S’il est vray que vous m’ayez
aymé, & que vous n’ayez pas desagreable l’alliance de celuy dont
vous n’auez point desdaigné l’amour, changez cette mine desolée,
essuyez les larmes excessiues, & faites qu’au moins ie lise en
vostre visage que le iour de mes nopces n’est pas celuy de ma mort :
Seigneur, luy respondit la Reyne, se forçant pour ne paroistre pas
desesperée, si le commencement de ma ioye n’estoit point si proche de
sa fin, que mon amitié seule, plustost que la maladie, me [434/435]
fait craindre : ie ne serois pas insensible, comme presque ie suis, aux
honneurs que vous daignez me faire : Mais comme ie n’ay iamais eu de
ioye sans vous (i’en prends à tesmoins le grand Tautates, & les
yeux qui m’ont veuë depuis l’heure de vostre mariage) ie n’espere pas
aussi que vous m’en laissiez, si vous me quittez. Monstrez donc la
grandeur de vostre Amour, & l’inclination que vous auez euë à me
plaire, en surmontant vostre mal. La nature ne sera point si ennemie de
soy-mesme, qu’elle se vueille destruire pour m’affliger : Et Bellenus
le Dieu-homme ne retirera pas son œil misericordieux à mon occasion de
vostre personne sacrée. Il m’exaucera pour vous conseruer à vos
peuples, & comme ie reçoy auec rauissement l’honneur d’estre vostre
femme, il trouuera bon que longuement i’en gouste les felicitez.
Policandre sousriant à ces mots, luy respondit ainsi : Ie souhaitte
autant que vous ; mais pour vostre contentement, que nous soyons
trompez, moy & mes Medecins, aux succez de ma maladie. Ie veux que
pour vous plaire on continuë les Sacrifices, & redouble les
prieres, qui iusques icy ont esté faites pour ma santé. Cependant
acheuons, s’il vous plaist, ceste bonne œuure, & ne soyez pas cause
que pour me faire attendre, ie perde l’occasion de mourir satisfait.
Aussi-tost par son commandement les Officiers de la Couronne entrent
dans la chambre : Et le Chancelier apporta le contract de mariage, par
lequel le Roy laissoit à la Reyne la disposition de tous ses Estats
apres sa mort. La lecture faite, Policandre se leuant luy mesme sur son
lict, comme s’il n’eut [435/436] point esté malade, signa, la Reyne en
fit de mesme, Rosileon, Celiodante, & dix Comtes au nom de tous les
Estats, signerent comme assistans. Le Chancelier en la presence du Roy
l’ayant scellé, y fut recogneu par les deux Secretaires d’Estat, &
en mesme temps mis entre les mains de la Reyne. La court du Palais
estoit pleine de monde, qui attendoit le succez de cette grande
affaire. Les trompettes & les autres instrumens de la ioye
publique, luy firent commencer les applaudissemens, & le Roy
d’armes des Boyens & des Ambarres, ayant crié par trois fois :
Argire, Reyne des Pictes & des Santons, est vostre Reyne, &
femme du Roy : les fit continuer si long temps, que tout le iour se
passa en resioüyssances, en festins, & en feux de ioye. Les ruës
retentissoient de ceux qui couroient par tout en criant, Viue le Roy,
viue la Reyne. Cela fut suiuy du solemnel & triomphant Sacrifice,
où Celiodante, fondé de la Procuration du Roy, espousa la Reyne,
habillé de sa robbe Royale, la Couronne sur la teste, & le Sceptre
à la main, & la conduisit sur vn Theatre couuert de draps d’or.
Apres que le peuple eut crié long temps, Viue la Reyne,
& souhaitté toute sorte de benedictions à elle, & à ses enfans,
elle se retira : & les Herauts arriuans sur le mesme Theatre,
crierent, Largesse, largesse, largesse : & ietterent sur le
peuple quinze ou vingt mille pieces d’or, où d’vn costé il y auoit les
visages de Policandre & d’Argire, & de l’autre vne fournaise
ardente, sur laquelle il tomboit de la pluye, & ces trois mots
Romains, Ardentior per obstentia. Par là, Madame, ce grand Roy
vouloit tesmoigner que les choses [436/437] passées ayant esté comme
vne pluye sur vn grand feu, au lieu d’esteindre l’Amour qu’il auoit
pour la Reyne, n’auoient fait que l’augmenter. Comme cela fut fait, la
Reyne remonta dans son chariot, auec la Princesse Cephize, & les
quatre Comtesses des Ambarres, qui auoient les premiers rangs aux
ceremonies, pour porter la queuë de la robe Royale. Elle estoit ioyeuse
; mais sans le mal du Roy, il est indubitable que l’excez de sa ioye
luy eust fait mal : Aussi-tost qu’elle fut deuant luy, elle se ietta à
genoux, & luy demanda sa main à baiser. Le Roy ne la peût souffrir
en cét estat : mais se baissant pour la releuer, fit veoir que ses
forces n’estoient pas égales à son courage. Il s’estoit fait parer
toutesfois autant qu’il l’auoit iugé à propos, & se fardant contre
la maladie, se fit veoir auec vn visage tout autre qu’il n’auoit eu
depuis qu’il estoit malade. Les tables furent dressées dans la salle du
bal, où toute la Cour mangea auec Rosileon, & Cephize, qui en cette
ceremonie representerent le Roy & la Reyne, pendant que Policandre,
de peur que le bruit n’accreust son mal, fit mine de manger auec la
Reyne : mais ses douleurs le pressant, il se fit remettre la teste sur
le cheuet, laissant Celiodante auprés de la Reyne pour luy tenir
compagnie : Toutesfois il commanda que le bal se tint ; mais la Reyne
ne voulant point de semblables resioüyssances à la veille d’vn si grand
ennuy, fit dire sous-main qu’elle ne l’auroit pas agreable, tellement
que chacun se retira chez soy, au lieu de dancer, comme le Roy diuerses
fois l’auoit enioint, pour n’oublier rien à faire pour sa femme.
L’apresdinée se passa en vne gran-[437/438]de alarme ; car les
efforts que le Roy s’estoit faits l’ayant empiré, il luy suruint vne
foiblesse, où l’art des Medecins, & la puissance des remedes ne
peûrent rien aduancer que trois ou quatre heures ne fussent passées.
Comme il fut reuenu de ce long esuanoüyssement, il veid la Reyne qui
auoit quitté ses habillemens de parade, & pleuroit au cheuet de son
lict auec la Princesse Cephize. D’où vient ce changement, dit le Roy,
vous lassez-vous desia de faire la mariée ? Seigneur, luy
respondit-elle, ie supplie tres-humblement vostre Majesté de ne nous
point forcer à des choses impossibles : Que ie vous voye malade, comme
vous estes, & que ie sois parée, c’est me commander de ne vous
aymer point. Il n’y a pas vne minute que nous croyions vous auoir
perdu, dites-moy donc, s’il vous plaist, comme vous vous portez, &
si vous ne voulez point prendre courage ? Madame, luy dit-il, ie me
porteray, graces à Dieu, bien aussi-tost que i’auray acheué ce que si
heureusement i’ay acheminé. Qu’on me fasse venir mes Secretaires &
mon Chancelier, encore qu’il ne soit pas bien seant de parler
d’affaires en vne feste comme celle-cy, si est-ce que ma disposition ne
peut souffrir aucvn retardement. Les Secretaires d’Estat estans prests,
ils entrerent, & selon ce qu’il leur auoit esté commandé,
presenterent au Roy deux promesses de mariage. Par l’vne le Roy donnoit
sa fille Rosanire à Rosileon : & la Princesse Cephize, fille de
Clorisene sa premiere femme à Celiodanthe son fils. Ces deux Princes
estans au comble de leurs felicitez, estoient contraints de s’attrister
& se resioüyr en mesme temps. Celio-[438/439]dante prit la main
de Cephize, & la baisant par le commandement du Roy, se tesmoigna
tres content de la prendre pour femme. Rosileon esperoit beaucoup, mais
il ne tenoit rien, pource que la Princesse Rosanire estoit icy. Mais,
s’il m’est permis de dire mes sentimens de la ioye de ces deux Princes,
ie diray que le contentement de Rosileon doit passer, lors qu’il
possedera Rosanire, celuy du Prince son frere, pource que l’esperance
luy donnoit autant de ioye, que la presence de Cephize en donnoit à
l’autre. Cela fait, le Roy signa les promesses comme pere, se portant
fort pour ses filles, encore qu’il y en eust vne presente : les Princes
comme maistres absolus de leurs actions : la Reyne comme ratifiant &
ayant agreable cette double alliance : Le Chancelier scella le tout,
& les Secretaires y ayans apporté leurs solemnitez, les promesses
furent mises en la puissance de la Reyne. Tout le monde s’estant
retiré, il ne demeura que la Reyne, les deux Princes, la Princesse, le
Chancelier, deux Comtes, & vn Secretaire d’Estat, pour escrire tout
ce que diroit le Roy. Comme il se veid en ce repos, il les fit tous
approcher, & parlant le plus haut qu’il peût, il commença son
discours par la Reyne. Madame, luy dit-il, i’ose croire que vous estes
contente. Dites-moy si ma croyance est fausse ou veritable ? La Reyne
luy respondit les larmes aux yeux, qu’elle l’estoit autant que le
pouuoit permettre sa maladie. Mais à cela prest, reprit il, vous n’auez
rien à souhaitter de moy pour vostre contentement ? Vous auez esté au
delà de mes esperances, Seigneur, luy dit-elle, & ie demanderois ce
que [439/440] les Dieux ne peuuent faire, si i’estois assez
aueugle pour desirer encore quelque chose de vostre courtoisie. Cela
estant, Madame poursuiuit-il, ie n’ay rien à vous prier sinon qu’apres
ma mort, conseruant chere la memoire de vostre Policandre, vous ne
fassiez aucvne difference entre Rosileon & Celiodante, ny entre
Rosanire & Cephize. A n’en mentir point ie ne vou sçaurois dire
lequel i’ayme le mieux, & bien que la Nature ne m’en ayt donné que
deux, si est-ce que ie puis dire que l’affection me les a donnez tous
quatre. Ie vous les laisse entiers comme mes predecesseurs me les ont
laissez. C’est à vous qu’ils doiuent recourir, & vous qu’ils doiuent
seruir. Ils auront ce que vous iugerez qu’ils doiuent auoir : & la
vertu des enfans estant vne marque certaine de celle de la mere,
m’asseure que vous ne les mescognoistrez point, etant qu’ils
demeureront aux termes où ils ont vescu iusqu’à present. Venez donc
ievnes Princes, en la vertu desquels il me semble que ie ressuscite :
embrassez-moy, & receuant la benediction d’vn Roy assez heureux,
ne vous esloignez iamais du chemin que i’ose esperer sans vanité
qu’elle vous monstrera. Vous auez des obligations à cette grade
Princesse, (il leur dit cela en monstrant Argire) desquels vous ne vous
sçauriez acquitter : mais luy obeïssant comme bons fils, & la
protegeant comme grands Princes, rendez ce tesmoignage à la posterité,
eu plustost à vous mesme, que vous n’auez rien laissé à faire pour elle,
que ce qui s’est trouué au-delà de vostre puissance. Et toy, ma chere
fille, (Il embrassa Cephize en disant ces paroles) tu [440/441] ne
perds rien en me perdant, puisque ie te laisse entre les mains d’vne
Princesse qui te tiendra lieu & de Policandre, & de Clorisene :
Ie l’en supplie de tout mon cœur, & suis asseuré qu’elle aura
tousiours cher ce que i’auray tousiours grandement aymé. Ie suis fasché
que ie ne puis parler à Rosanire : mais puis qu’elle est trop
esloignée pour l’enuoyer querir, elle receura la benediction d’vne main
plus puissante que la mienne. Ie pris le grand Tautates qu’il la luy donne, & luy fasse trouuer heureux le mariage
dont les recherches luy ont esté si agreables. Ie ne vous parleray point
de mes Estats, Madame continua-t’il se tournant vers Argire, ces gens
de bien vous diront ma façon de regner, & la face qu’ont les
affaires. Que le poids ne vous estonne point. Il est grand à la verité
; mais il est comme ceux qui sont attachez à ces excellentes machines
si bien reiglees ; & si pleines d’admirables ressorts, qu’on les
fait aller où l’on veut auec vn doigt. Ie donneray ceste loüange à mes
Ministres, & ce sera peut-estre la plus grande recompense qu’ils
doiuent attendre de leurs longs & heureux seruices, qu’ils sont les
plus puissants ressorts par l’industrie & la fidelité desquels i’ay
fait viure en paix des peuples tous differents de coustumes &
d’humeurs. On trouuera vn testament apres ma mort escrit de ma main :
Ie veux qu’il soit suiuy, si l’on ne veut que mon ame s’en aille sans
repos, & que ie sois vn ingrat enuers tout ce qu’il y a de bons
seruiteurs au monde. Il n’en peût dire dauantage, pource que sa
foiblesse le re-[441/442]prit. Il n’y fut pas tant que l’autre fois :
mais il en sortit beaucoup plus changé, & plus abatu. Les Medecins
ne déguiserent point l’extrêmité où il estoit à la Reyne : au
contraire ils l’asseurerent qu’il ne passeroit pas la nuict.
L’affection de la Reyne luy fit rejetter cét aduis, neantmoins il se
trouua veritable ; car cependant que les Druydes luy parloient des
choses de l’autre monde, & des felicitez eternelles que l’ame
gouste apres qu’elle est separée du corps, il rendit la sienne auec vn
repos si grand, qu’il y auoit plus vne heure qu’il estoit mort, qu’ils
l’entretenoient encore. Les Medecins luy prirent le bras : mais ne luy
trouuant ny poux, ny chaleur, allerent dire aux Princes que le Roy
estoit expiré, & qu’ils emmenassent la Reyne & la Princesse
hors de sa chambre. On ne peût parler si dextrement de cette sorte,
qu’elles ne se doutassent bien à quelle intention les Princes le
faisoient. Les voyla à s’arracher les cheueux, s’égratigner le visage,
& si les Dieux n’eussent permis pour leur repos qu’elles firent
apres estre reuenuës, les paroles qu’elles dirent, & les excessiues
douleurs ausquelles elles se laisserent emporter : tant y a que de
huict iours apres il n’y eut moyen de consoler la Reyne ny luy parler
de prendre chose du monde. Il n y eut Druyde qui n’y espuisast tout son
eloquence, & si le Prince Rosileon ne luy eust parlé de vous, &
fait entendre l’estat de vos affaires, ie croy qu’elle seroit morte en
son dueil, ou y feroit encore enseuelie. [442/443] Vostre consideration
seule la remit, & ce que les Dieux & les hommes n’auoient peû,
le nom seul de la Nymphe Amasis l’emporta sur l’obstination qu’elle
auoit à se persecuter, & oublier toutes choses. Dés le iour mesme
que vos nouuelles luy furent apportees, elle commanda à ses deux fils
d’armes puissamment, fit venir les Officiers de ses Couronnes, ausquels
elle fit entendre sa volonté, & voulut le lendemain se trouuer au
Conseil. Elle y fut en son grand dueil, accompagnée des Princes, de la
Princesse, des Comtes, Barons, & autres Officiers de la Couronne.
Elle y presenta son contract de mariage d’vne main, & l’autre
furent ouuerts, & rien n’y ayant esté changé, ny disputé, ceux qui
representoient le corps des Druydes, des Cheualiers, & du Peuple,
s’obligerent, en mettant l’espée à la main, & ceux qui n’en
portoient point en leuant les mains au dessus de leurs testes, de les
maintenir, & obseruer de poinct en poinct ce qui y estoit contenu.
Ce jour là passé, la Reyne fut tenir son lict de lustice en la Cour des
Druydes, Iuges Souuerains sous elle en ses Royaumes, & y ayant
fait ratifier tout ce qui auoit esté resolu au Conseil d’Estat, parla
des obligations qu’elle vous auoit, Madame, & de l’exemple qu’elle
donneroit à ses voisins, en assistant vne Princesse poursuiuie par ses
subjets rebelles. Ceste guerre fut trouuée iuste, & pour la faire,
la Reyne fut priée de tirer l’argent du tresor, & des armes &
des machines des magasins. Huict autres iours durant, les Gouuerneurs
des Prouinces & des villes, & les autres Cheualiers de sa
[443/444] Cour, luy vindrent offrir leurs espees, leurs biens &
leurs vies. Encore que tous les subjets de la Reyne ayent tousiours
seruy par affection, & non pas, comme i’oy dire qu’on fait presque
par tout ailleurs, par ceste infame & sordide esperance d’auoir des
pensions, d’obtenir des charges, & faire fortune à quelque prix que
ce soit : si est-ce que ceste Princesse, pour les gratifier, leur fit
non seulement de grands presents, mais les fit payer de tout ce qui
leur estoit deu. Cette gratification leur sembla si extraordinaire, que
tous d’vne voix vinrent luy iurer de la seruir deux ans à la guerre, à
leurs despens, & mener, sans qu’ellle deboursast chose du monde,
deux fois autant de Solduriers, d’Ambastes, & autres, qu’ils
estoient par les loix obligez d’en fournir. La Reyne se contenta de
leur bonne volonté, & les pria de reseruer cette liberalité, quand
elle seroit contrainte, de crainte de fouler ses subjets, d’y auoir
recours pour ses Estats. Elle obtint cela plus difficilement, qu’en vn
autre pays on obtient le contraire : mais les hommes furent leuez auec
telle fidelité & telle diligence, ou tirez des garnisons où ils
estoient en temps de paix, qu’il y a plus de huict iours que trente
mille homme sont sur les frontieres de la basse Bourgongne, sur les
riues de l’Arar. Celiodante & Rosileon y sont en personnes, qui
veulent forcer les Bourguignons, & se treuuer vn chemin en leur
passant sur le ventre, mais leur Conseil qui a esté aduerty de la part
de Sigimond, que dans peu de temps le Roy Gondebart sera contraint de
faire tourner la teste de son armée ailleurs, ne veut rien hazarder. Si
la partie [444/445] estoit moins égale qu’elle n’est, Rosileon
donneroit la bataille : Mais Gondebaut a quarante mille homme pour le
moins, & quand il perdroit la bataille, cela ne peut-estre sans
qu’il y demeure beaucoup de nos forces : de sorte que ce seroit à
recommencer. Les Princes ont aduerty la Reyne de cela, & luy ont
fait tellement voir que ce seroit reculer que de se haster, qu’elle
s’est resoluë de m’enuoyer vers vous pour vous continuer de tenir bon,
croire que ce retardement n’est point vn refroidissement en ce qu’elle
vous à promis : & que si elle veoid que les choses tirent en
longueur, elle fera hazarder la bataille plustost que de vous manquer
dauantage. Ainsi finit ce Messager les nouuelles qu’Argire luy auoit
commandé de porter à la Nymphe : Et apres s’estre teu quelque temps,
demanda congé d’aller faire la reuerence à la Princesse Rosanire, &
luy presenter les lettres de la Reyne & de Rosileon. Aussi tost
qu’il fut party, Amasis ayant passé du ressentiment des ennuis
d’Argire, à l’expression de maux que ce retardement de secours, par
l’obstacle des armees du Roy des Bourguignons, luy deuoit apporter, ne
peût se contraindre tellement, qu’on ne veist bien que sa constance
commençoit à se relascher. Quoy ! disoit-elle, faut-il que ie sois
abandonnée de tous mes amis à la fois, & comme s’ils auoient
intelligence aues mes subjets rebellez, qu’ils me laissent à la mercy
de leur monstrueuse tyrannie ? Non, Madame, luy dit Clidamant, cela
n’est point, & quand tout le monde vous manqueroit, ce bras, ny
celuy de tant de gens de bien qui sont icy enfermez auec vous, ne vous
[445/446] manqueront iamais. Ha genereux Prince, luy respondit la
Nymphe, c’est ce qui m’afflige, que de veoir tant de grands &
hardis Cheualiers à toute heure en danger de leur vie pour ma
conseruation. Si vostre personne, qui est le port ou le naufrage de
tant de fameux Royaumes, pouuoit auoir dispense des fortunes qu’elle
prend plaisir d’aller chercher, & que ces Cheualiers, qui sont out
l’ornement & toute la force de leurs Prouinces, fussent en seureté,
ie serois moins impatiente que ie ne suis, & ne craignant que pour
moy, i’ose dire, sans me flatter, que ie ne craindrois que fort peu.
Alcidon, Damon, & les autres, prenans lors la parole : Madame, luy
dirent-ils, si vous ne voulez que nous croyons que c’est la défiance
que vous auez de nostre courage, plustost que l’affection que vous nous
portez, qui vous fait parler ainsi : obligez-nous tant, sil vous
plaist, que de rejetter en nostre consideration les apprehensions que
cette mesme consideration vous donne. Mais, dit le grand Druyde, sans
que la Nymphe se trouble dauantage pour vous, Seigneurs Cheualiers, il
faut qu’elle essaye par vne autre voye de vous esloigner du peril,
& ce sera de ceste façon que sans craindre pour vous, elle vous
empeschera aussi de craindre pour elle. Graces à Dieu, nous ne sommes
ny presses par l’ennemy, ny par nostre necessité. Nos greniers sont
pleins de grains, nos caues de vins, & nos celiers de tout ce qui
reste pour la nourriture des grands & des petits. Quelque lent que
soit le secours, si est ce que i’espere qu’il ne nous manquera point.
La nuict passée nous doit auoir appris que nos amis ne dorment pas. Le
traistre a [446/447] senty la pesanteur de leurs coups, & dans le
lit où il est arresté par ses blesseures, a sujet d’estre moins content
que nous. Le Prince Sigismond ne peut-estre si resserré, qu’il n’ait
appris l’estat où nous sommes. Lindamor à cette heure que ie parle, est
mort, ou il est en chemin auec toutes ses forces. Et la Reyne Argire
nous tesmoignant le soin qu’elle prend pour Madame, ne desire pas moins
faire acquerir l’honneur de nostre deliurance aux siens, que nous
desirons d’estre promptement deliurez. Attendons vn peu, puisque nous
pouuons attendre beaucoup : vne moindre ville que celle-cy autrefois a
arresté toute la puissance Romaine, & la tenuë dix ans durant sans
rien faire. Que ne ferons-nous point contre vne poignée de méchants, qui
ne seront assistez qu’autant que l’interest de nos voisins les y
obligera : c’est à dire ou lentement, ou foiblement. Et, ce qui est le
meilleur pour nous, c’est que Gondebaut luy-mesme, tout grand partisan
qu’il se die des pretensions de Polemas, ne le secourera iamais que
pour aduancer ses affaires, & non pas celles de ce traistre, &
conduira tout autrement que nostre ennemy ne l’espere. Ce discours du
Druyde ayant rasseuré Amasis, qui seule auoit besoin de l’estre, chacun
approuuace conseil, & l’on resolut que la Nymphe feroit response à
Argire, escriroit au Prince Sigismond, & par mesme moyen à
Lindamor. Cela deliberé la Nymphe & le Prince se retirerent auec
Adamas pour escrire, & le Messager de la Reyne ayant esté presenté
à Rosanire, dissimulant l’ennuy qu’il auoit de la mort du Roy
Policandre [447/448] de peur qu’elle ne le soupçonnast, luy presenta
ses lettres. Comme se porte le Roy, luy dit Rosanire auec vn mouuement
qui fit voir que la Nature ne nous laisse iamais ignorer, quelque
distance de lieux qu’il y ait, ce qui arriue à ceux que nous aymons.
Mais, continua-t’elle, dites-moy veritablement comme il se porte ? Fort
bien, Madame, luye respondit le Messager, il auoit quitté le lit huict
iours auant que ie partisse de la Cour. Il disoit en quelque sorte vray : mais il
ne disoit pas ce que la Princesse pensoit. Elle ouurit les
lettres, & la premiere qu’elle leut fut celle de la Reyne. Il y
auoit ainsi.
LA REYNE ARGIRE,
A la Princesse Rosanire.
NE trouuez pas estrange que ie vous nomme ma
fille. Le Roy me l’a commandé, & lors que vous verrez qu’il vient
d’adiouster la necessité au commandement, ie me figure que vous
retrancherez beaucoup de l’estonnement que vous en pouuez auoir.
Rosileon est si transporté d’auoir obtenu du Roy la permission de vous
seruir, & si vous l’auez agreable, la promesse de vous posseder,
qu’il va faire des montagnes de corps, & des fleuues de sang, pour
vous retirer de la ville où vous estes assiegée. Ie n’ose m’asseurer
que vous soyez aussi ioyeuse de ces nouuelle, qu’il se le promet de
vostre bien-veillance : mais i’espere bien [448/449] qu’apres auoir
aymé Rosileon incognu pour son merite, vous ne diminuerez pas cette
bonné volonté pour sçauoir qu’il est fils de Vicentix Roy de Sentons,
& d’Argire Reyne des Pictes, des Ambarres, & des Boyens.
Ces qualitez nouuelles d’Argire mirent en l’esprit de la Princesse
la curiosité de sçauoir comme cela s’estoit passé Le Roy, dit-elle au
Messager, a donc espousé la Reyne Argire ? Oüy, Madame, luy respondit-il,
& la joye a esté si generale par tous leurs Estats, qu’il sembloit
que les difficultez & les delays dont ce mariage auoit esté
trauersé, auoit accreû le desir & le contentement de tous leurs
peuples, à proportion qu’ils en auoient retardé l’accomplissement. Ie
suis tres-satisfaite de cette action, poursuiuit la Princesse, &
puis dire qu’aujourd’huy ie suis fille d’vn pere sans defaut. Mais, ie
te prie, conte moy les particularitez de cette alliance. Le Picte luy
redit toutes ces nouuelles, sinon auec les mesmes paroles, pour le
moins auec les mesmes circonstances qu’il y auoit apportees en les
disant à la Nymphe. Il est vray que la Princesse n’y estoit pas fort
attentiue : car impatiente de veoir la lettre de son cher Rosileon,
l’ayant prise, elle l’ouurit ; & à mesure que l’autre parloit,
elle y lisoit ces paroles. [449/450]
ROSILEON
A la Princesse.
IE ne sçay, Madame, comme vous receurez les nouuelles de mon
bon-heur ; mais si vous n’auez point oublié les promesses qu’autrefois
vous auez trouué bon de me faire, ie croiray, s’il vous plaist,
qu’elles vous seront tres-agreables. En fin le Roy s’est repenty
d’auoir voulu estre deux fois plus fort que l’Amour. Il s’est soubmis à
tout ce que pour sa satisfaction il luy a pleû desirer de luy. La Reyne
ma mere, à laquelle il vient de faire l’honneur qu’elle attendoit de sa
generosité, ayant la premiere senty la violence qu’il faisoit à
l’Amour, a esté aussi la premiere satisfaite. Pour moy, qu’ay-ie iamais
dit contre ce grand Roy, quand il me vouloit faire vne semblale
iniustice, dont ie ne me repente, & ne luy demande à toute heure
pardon, apres en auoir receu des faueurs, & tiré des aduantages que
ie ne puis estimer, puis qu’ils ont pour obiect vne chose inestimable ?
C’est vous, Madame, qu’il me vouloit autrefois oster par interest,
& c’est vous qu’il me rend par sa pure bonté. Fasse le grand
Tautates que vous en ayez tout le contentement que pour mon repos ie
vous sohaite, & que [450/451] bien-tost l’espée à la main, vous
ostant de la prison où les meschans vous retiennent, ie ne me presente
deuant vous que les lauriers sur la teste, pour auoir. dompté la
Perfidie & la Rebellion.
Aussi-tost que Rosanire eust acheué de lire cette lettre, transportée
mais en soy-meyme de la joye de veoir son cher Rosileon absolument
sien, demanda des tablettes pour escrire à la mere & au fils. Elle
satisfit à l’Amour premierement, & apres au deuoir. Voicy la lettre
qu’elle enuoya au Prince.
ROSANIRE,
A Rosileon.
I’AVROIS enuie de me plaindre de vous, mais ie reserueray
l’effect de ma colere au temps que vous viendrez vous-mesme apprendre si
se suis contente de sçauoir que vous l’estes. I’aurois peur de vous
faire perdre le courage de me deliurer, si ie me declarois vostre
ennemie. I’attendray donc d’estre en liberté pour prendre celle de vous
quereller. Toutefois ie n’entends pas que le mal que ie pese euiter
d’vne façon m’arriue par le remede que i’y veux apporter. Vous sçauez
que ie ne suis pas fort mauuaise, & quand ie l’aurois esté iusqu’icy il n’est
plus temps que ie le sois, puisque celuy qui a
pouuoir sur moy de mort & de vie, a trouué bon de [451/452] s’en
deffaire entre vos mains, & par vne donation reciproque, me donner
à celuy qu’il m’auoit autrefois donnée.
La lettre que la Princesse escriuoit à la Reyne ayant esté
fermée auec celle-cy, on les donna à ce Messager, qui ayant pris congé
de Rosanire, fut retrouuer la Nymphe. Elle le remit entre les mains
d’vn Maistre-d’hostel de sa maison pour le faire manger & vne
heure apres l’ayant enuoyé requerir, & luy recommandant sur tout
d’apprendre des nouuelles du Prince Sigismond & de Lindamor, & s’il
estoit possible, leur donner les lettres qui leur estoient escrites.
Elle ne le voulut pas retenir dauantage, afin qu’il ne perdist point
l’occasion d’estre bien loin de la ville auant qu’il fust iour. Damon
& Adamas le menerent par vn autre endroit du Chasteau, où il n’y
auoit point d’eau, & le firent sortir par vne poterne. Il courut
fortune d’estre pris par les Coureurs de Polemas ; mais les Dieux luy
firent rencontrer vn bois, dans lequel il ne peût estre trouué, pource
que les Coureurs ayans vn prisonnier auec eux n’oserent s’engager trop
auant auec luy dans la forest. Ils retournerent au camp, & ayans eu
permission d’entrer où estoit Polemas, luy presenterent vn estranger
armé de toutes pieces, qui auoit esté pris plustost pour ce qu’il
l’auoit voulu qu’autrement. Ce Cheualier salüa , & luy dit qu’il
estoit vn estranger, qui auoit passé la mer pour tirer raison d’vn
Neustrien qui auoit enleué sa sœur. Qu’il le cherchoit depuis trois
Lvnes par toutes les Gaules, & apres beaucoup de peines &
d’enquestes, il auoit sçeu qu’au lieu de Lydias, [452/453] qui estoit
son nom, il se faisoit appeller Ligdamon, & de Paris, où il auoit
passé, estoit venu en Forests. Ce que vous dites est vray, luy respondit
Polemas, il n’y a pas long-temps que vostre ennemy estoit entre mes
mains. Il est dans la ville que ie tiens assiegée, & dés demain vous
pouuez le faire appeller, si vous estes encore en ceste volonté.
Polemas, s’il eust voulu, pouuoit apprendre à cét estranger l’histoire
de Ligdamon & de Lydias, pource qu’il la sçauoit fort bien : mais
estant bien ayse aux despens d’autruy de faire desplaisir à la Nymphe,
& se venger de Ligdamon d’vne façon ou d’autre, luy promit dés le
lendemain d’enuoyer vn Trompette appeller son ennemy. En mesme temps il
commande à ceux qui auoient prit cét estranger de le mettre en liberté,
& appellant Listrandre luy donna charge d’en auoir soin. La nuict
lors estant fortaduancée, ne mit gueres à faire place au iour. Cét
estranger n’auoit point dormy de trop d’impatience. Aussi fut-il armé à
la pointe du jour. Listandre pour l’accompagner se fit habiller
aussi-tost, & l’heure venuë que l’on entroit en la tente de
Polemas, il l’y conduisit. Ce Cheeualier ignorant l’intention de ce
rebelle, voulut faire appeller Lydias, & luy reprocher sa double
lascheté, l’vne d’auoir trahy ses amis, & l’aautre d’auoir changé
son nom. Mais l’autre ayant peur que cela fist retarder ou refuser le
combat, concerta si bien l’affaire, qu’il fit escrire le cartel comme
il voulut. Cela fait, on fait venir vn Trompette, chargé du billet,
estant arriué aux portes de la ville, demanda qu’on le fist parler à
Ligdamon. On fut en aduertir Damon, qui n’estant pas encore leué,
enuoya [453/454] vn Centenier sçauoir ce que vouloit ce trompette :
mais n’ayant rien voulu dire, on le fit entrer, & de là conduire
iusqu’au logis de Ligdamon. Il auoit esté presque toute la nuict auec
Leonide, Syluie, & leurs compagnes, & ne s’estant retiré que
fort tart, & encore trop tost pour luy, qui apres tant de rigueurs,
tant de supplices, & tant de mespris, se voyoit à la veille de sa
bonne fortune, il ne commençoit qu’a dormir. Le Trompette ne peût
iamais obtenir de ses gens, la permission de parler à luy : & s’il
n’eust fait mine qu’ils’en retournoit, & publieroit par tout que ce
refus venoit de luy, au lieu d’vne heure qu’il fut à attendre ; il y
eust esté plus de deux. Il fallut donc en aller aduertir Ligdamon, qui
l’ayant fait entrer. receut le cartel dont i’ay parlé, & y leut ces
paroles.
Vn Cheualier Estranger,
A Ligdamon.
Si vous ne m’auiez offensé iusqu’à l’extremité, ie n’aurois pas
pris la peine devenir si loin vous chercher pour en tirer raison. Vous
auez diffamé par vostre perfidie toute vne race qui n’eust iamais eu
sujet de se plaindre de la fortune, si iamais la fortune ne vous eust
conduit comme par la main, pour en troubler le repos. I’ay si bonne
opinion de vous, que ie ne pense pas qu’à la mauuaise foy vous vouliez
adiouster la lascheté, & qu’apres auoir fait mal, vous n’ayez pas
le courage de [454/455] le soustenir. Si cela est, trouuez-vous dans
deux heures entre la ville & le camp, armé, & monté comme les
Cheualiers ont accoustumé de l’estre.
Ligdamon n’eut pas si tost commencé de lire ce billet, qu’en son
ame il iugea qu’encore vn coup il estoit pris pour Lydias : mais estant
bien ayse que l’occasion se presentast pour auoir les yeux de Syluie
tesmoins de sa valeur, il renuoya le Trompette, auec promesse qu’il se
trouueroit au lieu du combat, à neuf heures sonnantes. Il ne faisoit
que d’acheuer ces mot, quand Damon entra chez luy pour appredre ce que
c’estoit. Lydias s’y trouua aussi, & le bruit s’en publiant
par tout, le Prince Alcidion, & Alcandre y vindrent de compagnie.
Ligdamon leur fit veoir le billet qui luy auoit esté enuoyé, & sans
s’arrester aux discours de ses amis, se resolut d’aller trouuer la
Nymphe, & selon la coustume luy demander la permission de se
battre. Ses amis ne iugeans pas à propos de vouloir exiger de luy vne
chose que l’on n’obtiendroit iamais d’eux, le suiuirent, & bien
qu’il fust grand matin, ne laisserent pas de trouuer la Nymphe
habillée. Le Prince estoit allé veoir auec Damon les ouuriers qui trauailloient à
la fortification du lieu par lequel Marcilly auoit failly d’estre pris : mais
la diligence qu’il fit fut telle, qu’auant que Ligdamon eust parlé à la Nymphe, il le trouue auec
ses amis, qui attendoient. encore dans l’antichambre de la Nymphe. Elle
sortit sur le champ, & voyant tant de Cheualiers : Quelle
nouuaeuté, Messieurs, vous amene si matin, leur dit-elle. C’est,
Madame, respondit le Prince, apres luy auoir donné le [455/456]
boniour, vne nouueauté qui ne vous sera gueres agreable. Ligdamon
voyant que Clidamant le conuioit à parler, continua ainsi. La necessité,
Madame de contenter vn homme que ie ne cognois point, pour vne pretenduë
iniure que i’ignore, m’oblige de vous importvner à l’heure qu’il est,
& vous supplier tres humblement d’agreer le combat que ie luy viens
de promettre. Ces combats donc, dit la Nymphe, n’auront point de fin,
& le traistre Polemas pour essayer de m’affoiblir en m’arrachant
les nerfs l’vn apres l’autre, & me tirant le sang goutte à goutte,
inuentera tous les iours des suiets de les renouueller ? Que le grand
Tautates me pvnisse, si ie le permets dauantage ? Oüy, Ligdamon,
puisque vostre requeste a preuenu les defenses qu’il y a long-temps que
i’ay deliberées, ie ne vous refuse point l’occasion d’acquerir de
nouuelles marques d’honneur : mais ie prends les Dieux à tesmoins de la
protestation que ie fais, qu’il n’y aura Cheualier auec moy, auquel
desormais ie donne la permission de se battre. S’ils sont mes amis, ils
auront agreable que ie reserue leurs courages en des suiets, ie les y
contraindray par la voye des Loix & de la Iustice. Ligdamon ayant
eu congé de s’aller mettre en estat de sortir, fit la reuerence à la
Nymphe, & passa par la chambre de Galathée, qui au bruit de ce
nouueau combat s’estoit fait habiller plustost que de coustume. Syluie
qui tesmoignoit moins d’amour qu’elle n’en auoit, fut troublée de veoir
ce prodige de fidelité ; Ligdamon, dis je, au hazard de perdre la vie,
ou pour le moins de retourner du combat auec des grandes blesseures.
Elle se re-[456/457]mit toutefois, & de peur que Leonide ou
quelqu’autre de ses compagnes n’y prissent garde, alla trouuer la
Nymphe qui l’auoit fait appeller, & ne retranchant presque rien de
son ordinaire maiesté, oüyt les belles paroles de son Cheualier auec sa
froideur accoustumée. Syluie, luy dit la Nymphe, Ligdamon m’attend que
vostre benediction pour aller vaincre son ennemy. Ne soyez pas encore
vn coup cause pour le traitter trop indifferemment, qu’il nous donne la
peine de l’aller veoir au lict. Madame, luy respondit Syluie, il n’y a
point de danger que ligdamon sente combien Tautates hait ces excessifs
tesmoignages de valeur & du mespris de viure. Il va, à ce que ie
viens d’apprendre, se battre contre vn incogneu, & pour vn suiet
encore plus incognue. Laissez le, s’il vous plaist, Madame, sous vostre
protection, puisque contre sa parole il entreprend tout sans vostre
consentement, & ne m’obligez point à me contraindre iusqu’à la
necessité d’approuuer sa temerité. Elle dit ces trois derniers mots en
riant, & fit veoir à Ligdamon que sa conscience & sa bouche
n’estoient pas de mesme opinion. Voyla cependant ce Cheualier sur les
ciuilitez, qui ne laisse rien à dire de tout ce qu’il croit capable de
toucher Syluie, & poursuiuit si chaudement cette victioire, qu’en
fin Syluie ne pouurant resister, fut forcée de luy tesmoigner que sa
discretion luy estoit agreable, & qu’encore que son combat luy
dépleust, elle promettoit de luy accorder ce qu’il iugeroit capable de
l’en faire sortir auec honneur. Galathée luy fit donner vne plume que
Syluie portoit, & vne escherpe qu’elle auoit fait faire exprés pour
[457/458] faire son carquoir. Ligdamon chargé de ces richesses, &
rendu inuincible par ces puissans caracteres, dit ie ne sçay quoy à
Syluie si bas qu’il ne fut oüy de personne : mais cela n’empescha
pas qu’elle ne rougist en sousriant, & pour couurir ce changement, ne
luy dist tout haut qu’elle s’alloit mettre en prieres pour rendre son
combat heureux. L’heure pressant, Ligdamon partit, & auec quatre ou
cinq de ses amis, s’en retourna chez luy. Il se fit apporter ses armes,
& les ayans endossées, monta sur vn grand cheual d’Italie qu’Amasis
luy venoit d’enuoyer, & auec les mesmes ceremonies, qui s’estoient
obseruées au combat de Lipandas, fut trouuer son ennemy. Il estoit
desia au lieu du combat, & l’attendoit auec impatience : Aussi ne
l’eust il pas plustost descouuert qu’il baissa la visiere de son
casque, & mettant son cheual en haleine, sembla à tous les
spectateurs, gentil & hardy Cheualiers errans, & pour preuue
qu’il estoit depuis peu de leur nombre, auoit vn bouclier blanc. Le
reste de ses armes, ne laissoit point douter qu’il n’eust fait desia de
bonnes action, pource qu’elles estoient peintre, & enrichies de
dieurs combats cizelez sur le metail. Ligdamon le regarda sans le
mespriser ny le craindre, & venant au petit galop à luy :
Cheualier, luy dit-il, ie sers vne Dame qui merite d’auoir vn Escuyer
de bonne maison, c’est pourquoy ie desire si ie vous vainc que vous le
soyez vn an entier, & pour rendre les conditions esgales, si ie
suis vaincu ie seray ce que vous aurez agreable. L’autre respondit
qu’il acceptoit ce party, & sans luy parler dauantage le quitta
pour aller prendre ce [458/459] qui luy falloit de carriere. Ligdamon
en fit de mesme, & ce puissant & redoutable Cheualier venant
contre son ennemy, comme vn débordement d’eau vient contre vne digue,
l’atteignit de telle force que dépucelant ce bouclier si long temps
conserué, il y fit vne grand ouuerture qui ne ressemblant pas mal à vn
besant au milieu d’vn pal, luy donna suiet apres le combat d’en tirer
ses armmoiries qu’il porta tant qu’il fut Cheualier sans maistresse.
Ce grand coup l’estourdit tellement que s’il ne se fust aduisé
d’embrasser le col de son cheual, il couroit fortune d’aller parterre.
Ligdamon acheua sa carriere sans estre esbranlé du coup qu’il auoit
receu sur son casque, aussi peu qu’vn grand rocher l’est d’vn
tourbillon de vent. Leurs lances n’auoient pas laissé de se rompre,
aussi ils en reprindrent de nouuelles, & Ligdamon fasché qu’vn
ievne Cheualier eust peû receuoir vn coup de toute sa force sans
tomber, reuint sur luy auec vn tel effort que l’estranger atteint au
milieu des armes, fut tellement emporté par la violence de ce grand
choc, qu’il tomba pardessus la croupe de son cheual, & tomba de
telle sorte que Ligdamon l’enleuant sans rompre son bois, sembloit
l’auoir percé d’outre en outre, & comme vne bague l’emporter
au bout de sa lance. Ce Cheualier estant si mal traitté, se releua presque
aussi tost qu’il fut cheu, & mettant la main à l’espée vint droit à
Ligdamon auec beaucoup de courage. Ce combat fut court, pource que
l’estranger n’ayant peû soustenir la pesanteur de l’espée
& du bras de Ligdamon, tomba au sixiesme coup qu’il receut, & son casque
délassé, estant sorty de sa teste, comme il tom-[459/460]ba, il fut forcé
de rendre son espée à Ligdamon, & s’aduoüant vaincu, luy iurer
qu’il auoit promis. Ligdamon le regardant admira sa beauté. Car
c’estoit vn ievne homme de dix-sept ou dix-huist ans, qui auoit les
cheueux blonds, le teint blanc, les yeux bleus, & tout le visage si
delicat, que n’y ayant aucvne apparence de barbe, Ligdamon creût
d’abord que c’estoit vne fille. L’estranger l’oste bien-tost de cette
opinion, car se leuant il luy dit cecy. Ie croyois que defendant la
meilleure cause du monde, les Dieux adiousteroient leurs force aux
miennes : Mais à ce que ie voy, ils prennent quelquesfois plaisir de
proteger les mauuaises. Ie dis cecy, Lydias, pource qu’apres auoir
abusé de l’amitié de mon pere, au lieu d’estre obligé à sa bonne
volonté vous auez enleué sa fille. Cheualier, luy respondit Ligdamon,
recognoissez la Iustice des Dieux au succez de vostre combat, au lieu
d’accuser leur prouidence. Vous vous estes addressé à vn innocent,
& par victoire vous cognoistrez que la bonne cause est tousiours la
plus forte. Ie m’appelle Ligdamon, & ne suis point Lydias, &
vostre cartel ne s’addresse point à Lydias, mais à moy qui ne fus
iamais en la Grande Bretagne. Si i’ay commis en cela quelque faute, luy
repartit ce ievne Cheualier estonné, mon intention n’a point failly. Le
Chef de ceux qui assiegent cette ville, voyant le cartel que ie voulois
enuoyer à Lydias, pour l’accuser du rapt de Melandre le changea, &
sans vouloir que le nom de ma sœur y fust leu, m’asseura que Lydias ne
se faisoit plus nommer que Ligdamon, & si ie voulois estre
contenté, ie deuois [460/461] taire le nom de Lydias, & m’addresser
à Ligdamon. Voyla la cause du mal que i’ay fait, si veritablement vous
n’estes point Lydias : Et s’il est ainsi, ie vay accomplir de meilleur
cœur, ce que ie vous ay promis, puisqu’vn iour ie pourray estre libre,
& trouuer Lydias en estat de me satisfaire ou de m’oster la vie.
Ligdamon s’estonna de la malice de Polemas, & voulant obliger le
frere de Melandre, autant qu’il pourroit, le pria de le suiure de peur
d’accident, & qu’il ne deuoit attendre de luy que des tesmoignages
d’amitié. Ce ievne estranger touché de ces obligeantes paroles, le
remercia autant qu’il peût, & remontant à cheual comme luy, le
suiuit iusques dans les portes de la ville. Là Ligdamon l’embrassa,
& luy dit qu’il n’auoit point suiet de se plaindre de Lydias, &
pour combleer sa ioye, luy promit de luy faire veoir bien tost la belle
Melandre. Cét estranger se ietta à ses genoux, & l’embrassant
l’appella son second pere, & sa seconde vie. Aussi-tost qu’il fut à
son logis, il le fit desarmer, & luy aussi, & luy donnant tout
ce qui luy manquoit pour estre fort bien vestu, le mena trouuer les
Nymphes. Madame, leur dit-il en les abordant, voicy vn seruiteur que ie
vous ay acquis. Il merite que vous en fassiez estat, il est tres
vaillant, & qui plus est frere de la bella Melandre. I’ay esté
encore vn coup pris pour Lydias : mais ç’a esté par la meschanceté de
Polemas, plustost que par mon visage & ma fortune. Les Nymphes se
leuerent aussi-tost pour luy faire vn bon accueil, & l’obliger
Melandre en la personne de son frere. Comme cela fut fait Clidamant
l’embrassa, & Alcidon enfaisant de mesme conuia toute la [461/462]
Cour de le suiure. Cependant Ligdamon racontoit la supercherie de
Polemas, & n’estant blessé en lieu du monde, sembloit estre honteux
de s’estre battu contre vn enfant. Mais toute la Cour fut bientost
retirée de l’estonnement où l’auoit mise la bonne grace & la beauté
du ievne Cheualier, pource qu’il s’addressa à Ligdamon, & sans
perdre bonne mine. Mon vainqueur, luy dit-il, ie ne puis estre content
que ie ne sois quitte. Faites-moy veoir, s’il vous plaist, qui est
celle que ie dois seruir, à fin que dés à present me mettant en mon
deuoir, ie ne perde pas le reste de cette iournée. Ligdamon sousrit de
la generosité de ce Cheualier, & luy dit que ces conditions
estoient accomplies, puis qu’il n’auoit point eu intention de se battre
contre luy. Cela n’est rien, luy respondit l’estranger, ie deuois estre
plus sage que ie n’ay esté : mais puis que ie n’ay pas eu la prudence
de cognoistre la meschanceté d’autruy, i’auray pour le moins le courage
de me pvnir de la faute qu’il m’a fait faire. Syluie voyant cette
agreable dispute s’estoit aduancée pour les mieux oüyt : Comme Ligdamon
la vit si prés de l’estranger, Cheualier, luy dit-il, vous estes trop
genereux pour estre refusé Voyez cette belle Nymphe (il luy monstra
Syluie, en disant cela) c’est celle que la loy de nostre combat vous
oblige de seruir. Luy aussi-tost se mettant à genoux la regarda fort
attentiuement sans parler, & vn peu apres il luy tint ce langage.
Madame, vous estes si belle, qu’il m’a fallu du temps pour considerer
autant que de vous rendre ce que i’estime heureux de vous deuoir.
Ligdamon le plus vaillant & le plus courtois Cheua-[462/463]lier que
ie cognoisse, m’a daigné choisir pour vostre Escuyer. Si l’infamie
d’vn homme qui s’est laissé battre, ne vous rend point mon seruice
odieux, & moy-mesme insupportable, trouuez bon, s’il vous plaist,
que ie commence d’entrer en cette glorieuse seruitude, & i’aduouë,
dit-il en rehaussant la voix, que i’estois perdu si n’eusse esté perdu.
Syluie rougit vn peu, oyant parler de cette sorte le frere de Melandre,
& voulut par sa courtoisie luy donner suiet de la considerer tout
autrement que le reste de ses compagnes. Elle repartit à ce qu’il luy
auoit dit, par des complimens concertez, & luy rendit toute la
liberté que la condition de son combat luy auoit ostée. Les Nymphes
arriuans sur ce discours, où ces deux personnes se faisoient admirer
par leurs reciproques honnestetez, en terminerent le different, &
Ligdamon s’estant rendu sans exemple par le respect qu’en cette
occasion il voulut rendre à Syluie, consentit que le ievne stranger
obtint de sa Dame, puis qu’elle l’auoit agreable, la permission de
faire ce qu’il eust fait, s’il eust esté vainqueur. Ce beau Cheaulier
surmonté pour la seconde fois par Ligdamon. Puis qu’il vous plaist, luy
dit-il, mon vainqueur, i’obeïray aux commandemens de celle à qui vous
faites gloire d’obeyr, & pour vous monstrer combien toute ma vie
i’essayeray de me conformer à ce que vous trouuerez bon, c’est que ie
veux suiure vos conseils, m’interesser dans vos affaire, & n’auoir
volonté que pour satisfaire à la vostre. Ligdamon luy ayant monstré le
ressentiment qu’il auoit de cette generosité se mit [464/465] à genoux
deuant Syluie & luy parla de cette façon : Puis qu’il est ainsi,
Madame, que pour la consideration de la belle Melandre vous auez voulu
donner la liberté à ce Cheualier que ma bonne fortune, ou pour dire
mieux, la puissance de vos charmes, vous auoit acquis, permettez, s’il
vous plaist, que ie prenne sa place, & vous serue autant de temps,
que mon mauuais destin m’a contraint d’estre esloigné de vous.
Ligdamon, luy respondit Syluie, ie croy que vous n’auez plus de memoire
de ce qu’en la presence de Madame (elle monstroit Galathée en parlant
ainsi) & de Leonide, nous demeurasmes d’accod. Soyez tel que vous
auez promis d’estre, & maintenant que les Nymphes ont affaire de
vous totu entier, ne partagez point vostre seruice. I’ay accoustumé de
me passer fort bien d’escuyer : & celuy que vous m’auez si
honnorablement acquis, n’auroit pas eu la liberté que ie luy ay
renduë, si i’en auois desiré vn. Lors que nos ennemis seront deffaits,
& que la paix nous remettra dans la douceur de la vie que la guere
nous a depuis sept ou huict Lvnes fait perdre, il n’est pas impossible
que vous vœux ne soient accomplis. Chacun ayant approuué le discours à
Syluie, & Ligdamon luy mesme voyant que ce refus luy estoit
aduantageux, on se mit à parler de Melandre, & les Nymphes prirent
la peine elles-mesmes de conter au ievne estranger l’histoire de
Lydias, la fortune de sa sœur, & l’extrême passion qu’auoit pour
elle le vaillant Lipandas.
Cela le satisfit si plainement, qu’il
supplia ces Dames de luy donner la permission de veoir Melandre. Il
faisoit cette priere quand elle entra dans la [464/465] chambre où il
estoit, & par le transport qu’elle eust en voyant ce cher frere,
fit veoir combien digne elle estoit d’auoir vn si puissant protecteur.
Ces deux personnes ayant les yeux attachez l’vn sur l’autre, &
demeurans immobiles tant l’excés de leur ioye estoit deuenu maistre
absolu de leurs sens, donnerent à toute la compagnie de l’admiration de
leur bon naturel. En fin venans à se recueillir leurs esprits, ils
coururent l’vn à lautre, & se iettans les bras au col, furent si
long-temps collez l’vn à l’autre, qu’ils sembloient non seulement auoir
oublié le lieu où ils estoient, mais s’y estre oubliez eux-mesmes.
Quand les grands mouuemens furent passez : Hé ! mon cher frere, vous
voila, disoit Melandre, Hé ! ma belle sœur, respondoit l’autre, est ce bien vous
que i’ay l’honneur de veoir ? Et ne pouuans se dire autre chose donnerent le
loisir aux Nymphes d’en faire aduertir Lipandas,
& luy promettre qu’ils luy acquerroient la volonté de ce cher
frere. Le voila cependant qui quitte Melandre, & se tournant vers
le Prince & les Nymphes, les supplia de bonne grace de pardonner à
sa sœur & à luy l’indiscretion que leur amitié leur auoit fait
faire. Melandre continua ces excuses, & les Nymphes luy ayans dit
des merueilles de ce cheualier, elle en demeura tres-satisfaite. Comme
on ne pensoit plus qu’à se retirer, le ievne estranger s’en vint aux
Nymphes, & s’addressant à Amasis, mit vn genouïl en terre, &
luy dit cecy. Madame, i’ay appris de mon vainqueur, que sans vostre
congé il est defendu aux vostres de se battre. C’est pourquoy, moy qui
[465/466] veux viure & mourir tel, ie viens vous demander la
permission de faire appeller Polemas, & luy respondit la Nymphe, ie
suis marrie de ne vous pouuoir accorder la premiere chose que vous
m’auez demandée. Mais ie suis contrainte de vous refuser, pource que ce
matin voyant Ligdamon prest à vous aller trouuer, & d’ailleurs
sçachant que Polemas fait faire tous les combats pour m’affoiblir, i’ay
iuré que tant que ce siege durera ie ne souffriray que qui que ce soit
se batte contre mes ennemis, si par la necessité de mes affaires ils
n’y sont obligez. Madame, replique l’estranger, outre que ie ne puis
estre compris dans la rigueur de ces defenses, i’ay à vous remonstrer
pour moy vne chose qui possible vous fera veoir qu’il est important que
ie me batte. C’est que ie suis de telle humeur, qu’il m’est impossible
de viure auec la honte d’auoir esté vaincu. Ie sçay que le merite de
mon vainqueur change ceste honte, en quelque sorte de gloire : mais il
ne laisse pas d’estre offensé contre vostre ennemy qui m’a fait mettre
l’espée à la main, contre vn Cheualier que ie deuois suiure vingt ans
pour apprendre à faire de grandes actions. Ayez douc agreable que
Polemas ne demeure point auec l’aduantage qu’il a sur moy, & ne me
haissez pas iusques-là de vouloir qu’apres auoir esté vaincu par le
plus honneste homme du monde, ie le sois aussi par le plus lasche &
le plus diffamé rebelle qui viue. Messieurs, continua-t’il, se tournant
vers le Prince & les autre Cheualiers, ioignez vos prieres aux
miennes : prenez part à [466/467] vne affaire que les Loix de vostre
ordre vous rendent commune auec moy. Et vous mon vainqueur, dit-il à
Ligdamon, ne soyez pas cause par vostre silence, que celuy que vous
auez vaincu, soit si foible & si peu courageux qu’il le soit par
Polemas. Clidamant & les autres Cheualiers, ayans admiré la
resolution de l’estranger, creurent estre obligez de donner des raisons
à la Nymphe, pour ne le point refuser. Ils luy firent de grandes
prieres, & y adiousterent tant de puissantes remonstrances, que la
Nymphe ne pouuant y resister : Encores pour ce coup, dit-elle, ie me
laisse aller : Mais si ie le permets plus, que le iuste Taramis me
fasse sentir le supplice dont il se vange des pariures. Ce ievne
Cheualier ayant obtenu cette grace, en remercia tres-humblement la
Nymphe, & s’estant fait donner de quoy escrire, fit ce cartel sur
le champ, auec tant de promptitude qu’on admira son esprit aussi bien
que son courage.
IE pensois auoir subiet de me plaindre de la trahison d’vn
Cheualier quand ie suis sorty de la Grand Bretagne, & le temps m’a
fait cognoistre que ie n’en aurois point eu de subiet, si ie n’auois
point veu Polemas. Ce seroit entreprendre des reproches sans fin de
t’accuser la [467/468] toutes tes perfidies. C’est pourquoy ie me
contente de me satisfaire sans prendre part aux interests d’autruy.
Viens donc presentement là mesme où i’ay esté vaincu par ta
supercherie, m’oster l’occasion de la publier par tout, & monstrer
au monde que si tu es assez meschant pour violer les loix, au moins que
tu as le courage de defendre ta tyrannie.
Ce billet fut aussi tost donné à vn Trompette, qui partit pour
aller faire ce message : mais à peine estoit-il party, qu’on oüyt dans
le camp de Polemas vn bruit de trompettes, de cornets, & de tous
ces instruments qui seruent durant la guerre à tesmoigner la ioye,
& animer les soldats au combat. Ceux qui estoient sur les Tours de
la ville pour veoir de loin, firent entendre qu’en mesme temps ils
descouuroient de grandes troupes, qui arriuoient dans le camp de
l’ennemy. Les Nymphes, le Prince, le grand Druyde, & les Cheualiers
les plus apparens se retirerent dans le cabinet d’Amasis, & se
doutans que c’estoit du secours qui arriuoit à Polemas, renouuellerent
les plaintes qu’ils auoint desia faites contre ceux qui estoient trop
longs à les venir defendre. Comme ils estoient au plus fort de leurs
deliberations le Trompette retourna du camp, & lors Amasis faisant
entrer tout le reste des Cheualiers, & le premier de tous le frere
de Melandre, elle commanda à ce Trompette de leur dire ce qu’il auoit
fait. Comme ie suis entré dans le camp de Polemas, dit-il, i’ay veu
toute son armée en [468/469] bataille, & vn nombre infiny de
chariots de bagage où i’ay esté le trouuer, & luy presenter le
cartel d’Alcimedor. Il l’a leu auec vn visage riant, & m’a dit
aussi-tost qu’il n’auoit point accoustumé de respondre aux iniures,
& principalement à celles des femmes & des enfans.
Qu’Alcimedor estoit mal aduisé de ne luy garder pas le respect qui luy
estoit deu : mais qu’il luy pardonnoit, pour ce que le plus honneste
homme du monde ne pouuoit estre si peu dans Marcilly, qu’il ne deuinst
iniurieux & brutal. I’ay eu assez de courage, Madame pour luy
vouloir respondre, mais il ne m’a pas voulu permettre de parler ; au
contraire il m’a fait prendre par sept ou huict de ses garder, &
conduire iusqu’a vn mille de là, où i’ay veu l’armée du Roy des
Bourguignons, composée à ce qu’on m’a dit de cinquante mille hommes de
pied, & de dix mille hommes de cheual. Comme i’ay esté de retour
auprès de Polemas : As-tu bien veu l’armée où ie t’ay fait mener ?
Retourne, me dit-il, vers ceux qui t’enuoyent, & leur apprends que
c’est auec tout ce monde-là que ie veux me battre. Ne trouues-tu pas que
ce combat vaudra bien celuy d’Alcimedor & de moy ? Dis-luy donc
qu’il attende vn peu, & à fin qu’il ne m’accuse plus de
supercherie, que ie le conseille qu’il prenne autant de seconds que
i’en ay, & qu’il y arriue de bonne heure, car ie crains que la
partie ne soit pas esgale. Ie luy ay demandé s’il ne vouloit point
faire d’autre response : Il m’a respondu que non, & que si
Alcimedor n’estoit satisfait, il n’auoit qu’à luy mander, pource qu’il
auoit auec luy des Mi-[469/470]res qui sçauoient parfaittement bien
traitter ceux qui auoient le sang trop chaud. Voyla, Madame, tout ce
que ie puis vous dire. Amasis oubliant à ce coup sa constance heroique :
O iustes Dieux, s’escria-t’elle, auez vous resolu de laisser triompher
l’iniuste, & d’abandonner vostre propre cause ? Clidamant reprit la
parole. Madame, luy dit il, ne vous défiez point, s’il vous plaist, de
la prouidence de Tautates, ny de l’affection de vos amis. Le Roy
Gondebaut s’est declaré contre vous : mais quelle merueille y
trouuez-vous, puis qu’il n’a pas mesmes de ressentiment pour ceux qu’il
a mis au monde. Asseures-vous d’vne chose, c’est que le Prince
Sigismond ne dort pas, & que vous n’estes prés du precipice que
pour estre plus miraculeusement secouruë. Chacun s’estant leué là
dessus pour mettre ordre à ce qui estoit de sa charge, il n’y eut
qu’Alcimedor, qui iettant feu & flamme ne se pouuoit taire de la
lascheté de Polemas. Melandre par la priere de Galathée, l’emmena dans
son cabinet, & le suiuit auec toutes ses Nymphes. Amasis cependant
demeura auec le Prince, & le grand Druyde, tandis qu’Alcidon &
Damon accompagnez de trente ou quarante Cheualiers furent sur les
remparts de la ville, & autres lieux les plus eminents, veoir enter
dans le camp de Polemas cette grande & redoutable armee. Le reste du
iour se passa en allees & venuës vers Amasis pour l’aduertir de
tout, & chez Polemas pour faire loger tout ce secours estranger. La
ioye de Marcilly estoit tellement esteinte par ces nouuelles, qu’autant
veid-on de larmes, de [470/471] plaintes & desolations parmy le
peuple, que deux nuits auparauant on auoit veu de festins, de danses,
& de ieux. Les petits & les grans, les pauures & les riches
par vn extrême ressentiment de la fortune de leurs Dames, autant que de
la leur, propos pour les remettre qu’amasis allast par les ruës auec vn
visage qui tesmoignoit tout le contraire de ce qu’elle auoit dans le
cœur. La nuict suruenant apporta des nouuelles, qui acheuerent de
mettre par terre le courage de la Nymphe. Elle ne faisoit que de
rentrer au Chasteau, que le grand Druyde luy presenta deux Epies, qui
luy confirmerent ce qu’elle auoit appris de l’arriuée des forces de
Gondebaut, & qui l’aduertirent que cette armée estoit entrée dans
le camp comme victorieuse & triomphante. Que le Comte Fredebolde
General auoit presenté de la part du Roy son maistre, quinze enseignes
de soixante ou quatre vingts qu’il auoit gagnées sur les gens de la
Reyne des Boyens & des Ambarres, & que le bruit estoit que ces
grandes forces qui venoient pour secourir la ville & faire le
Iustes Dieux, s’escria la Nymphe, lors qu’elle fut seule auec Adamas,
qu’auez-vous resolu de ma fille & de moy ? Faut-il que ie voye
perir vn Estat, qui par la sagesse de celles qui m’ont precedé subsiste
en sa beauté depuis quatre-vingts ou cent Siecles, & que n’ayant
plus qu’vn iour à viure ie sois si mal-heureuse qu’il soit plus long
que le reste de la durée de ma puissance ? Clidamant, Alcicon &
Damon arriuerent là dessus qui la [471/472] consolerent, & pour y
paruenir l’asseurerent que la deffaitte de l’armée de la Reyne Argire
ne pouuoit estre telle que ses ennemis le publioient : Que le secours
de Gondebaut estoit pour faire plus de peur que de mal : Que Sigismond
n’estoit pas en repos durant toutes ces choses : & qu’il y auoit
sujet de croire que celuy qui auoit battu Polemas n’estoit pas aux
champs pour se lasser si tost de bie faire. Bien à peine Clidamant
auoit-il finy vn autre discours sur ce premier-là, que le Capitaine du
Chasteau demanda Damon à la porte du cabinet de la Nymphe. Comme il en
fut aduerty, il sorti, & receut vn homme de la part de Sigismond
qu’on auoit tiré par dessus les murailles comme celuy d’Argire.
Aussi-tost qu’il fut deuant Damon, il le supplia de le faire parler au
Prince Godomar, & à la Nymphe : Damon les en fit aduertir, &
receut l’ordre de le faire entrer. Bien à peine veid il Clidamant,
qu’il mit vn genouil en terre, & luy ayant fait la reuerence, &
les recommandations de son maistre, luy presenta vne lettre : Clidamant
l’ouurit, & y leut ces paroles.
IE suis au desespoir, mon chere frere, de m’acquitter
si mal de ce que ie dois à vostre amitié, à la necessité de la Nymphe, & à la
violence [472/473] de mon amour. I’ay receu les lettres que vous m’auez
escrites, & sçay par toutes sortes de voyes auec quelles violences
Polemar poursuit le succés de sa rebellion. Mais que vous sert que ie
sçache le besoin que vous auez de moy, puis qu’il est hors de ma
puissance de vous eruir. Ie n’ose vous dire ce que Gondebaut m’a fait.
Croyez tout ce que vous dira Melindor, il est tellement mon seruiteur
qu’il ne vous desguisera rien.
Melindor, dit Clidamant à celuy qui luy venoit de donner cette
lettre, dittes sans crainte ce que mon frere vous à commandé. Il n’y
a personne icy deuant qui vous ne puissiez parler. Melindor obeyssant
dit, que la premiere excuse qu’il auoit à faire au nom du Prince,
estoit à la Nymphe, de ce qu’il ne luy auoit point escrit. Mais,
Madame, continua-t’il, croyez, s’il vous plaist, que la necessité seule
de ne le pouuoir faire est ce qui fait faire vne telle faute à
Sigismond. Il a esté plus de quatre nuicts, & aux trois lignes
qu’il escrit au Prince Godomar a mis plus de cent fois la main, auant
que de les pouuoir acheuer. Ie vous diray fort succinctement la fortune
du Prince, pour ce qu’il me l’a ainsi commandé. Vous sçaurez donc
qu’aussi-tost que ce Cheualier qui vint il y a quelque temps de vostre
part trouuer Sigismond, & par lequel il vous fit response, ne fut
pas plustost hors des Estats du Roy Gondebaut, qu’il fut poursuiuy,
& s’il eust esté trouué, sans doute le Roy [473/474] luy eust fait
couper la teste. Vn epie que le Prince deffiant tenoit auprés de son
fils l’asseura, qu’il l’estoit venu visiter, & luy auoit apporté
des lettres auant qu’il l’eust esté trouuer. Cela le meit en vne telle
colere, que sur l’heure mesme il enuoya le Comte Vindomar se saisir du
Prince, & le mettre dans la grosse Tour de Lyon, sans que qui que
ce soit en sçeust rien. Il le fit enleuer de nuict, & pour tromper
les yeux de toute la Cour, mit vn de ses considens en la place de son
fils, qui depuis ce temps-là faisant le malade ne se laissa veoir à
personne. Comme le Prince se veid en prison, il tourna les yeux sur
moy, qui estois de ses gardes, & ayant eu l’honneur d’auoir esté
nourry Soldudurier [sic!] en la maison de la Princesse sa femme, creût que ie
luy pourrois estre fidelle. Il me parle, & me trouue comme il
desiroit. Par mon moyen il eut celuy d’escrire de nuit & sans
lumiere, la lettre que i’ay apportée au Prince son frere, &
m’apprendre l’estat de ses affaires. Ie le quittay fort bien instruit,
& negociay si puissamment auprés des Comtes de l’vne & l’autre
Bourgongne, qu’à ceste heure que ie vous parle, ils se sont liguez pour
le Prince Sigismond, & sont entrez à main armée dans les Estats de
Gondebaut. Ces nouuelles sont si fraisches que le Roy ne les sçait que
d’auiourd’huy : & ie croy que dés à present le Comte Fredebolde son
Lieutenant General a commandement de renuoyer à Lyon la moitié de ses
forces sous la conduitte du Comte Vendomar. Pour la deffaite de l’armée
de la Reyne Argire elle est grande à la verité, mais la maladie ce
cette Princesse en a esté cause : Pource que se trouuant si [474/475]
mal que les Medecins l’auoient abandonnée, elle voulut receuoir
Rosileon & Celiodante. Comme ils furent partis de leur armée,
Gondebaut en sçeut les nouuelles, & se seruit tellement de
l’aduantage de cette absence, qu’il se jetta sur les Boyens & les
Ambarres, & les fit fuyr à vauderoute, tant ils furent furieusement
attaquez. Ce qui me reste à vous dire : c’est que depuis neuf nuicts que
i’ay quitté mon maistre ie n’ay receu aucvne de ses nouuelles. Mais il
se promettoit quand ie partis qu’il sortiroit bien-tost, & qu’en
mesme temps auec toutes les forces de ses amis, il viendroit faire
leuer le siege de deuant cette ville. La Nymphe ne fut pas la seule
qui demeura estonnée de ces fascheuses nouuelles. Clidamant luy-mesme
ne sieut que dire, & les Cheualiers haussans les espaules
tesmoignerent par cette action que Polemas auoit vne grande commodité de
tout entreprendre, & de tout esperer. Ils estoient tous en ce
triste estonnement, lors que pour acheuer l’ouurage, Leonide fit
aduertir Galathée que Fleurial estoit reuenu, si défiguré, & si
couuert de coups qu’il n’estoit pas recognoissable. Galathée lors
souspirant si haut qu’elle fut entendue de toute la compagnie, ne pût se
contraindre si bien qu’on ne veist quelques larmes sur son visage.
Amasis ayant sçeu ce que c’estoit, commanda qu’on fist enter Fleuria.
Il fit peur à l’assemblée, & comme il commença de parler fit veoir
par le tremblement de sa voix qu’il n’estoit pas mesme asseuré dans le
cabinet de la Nymphe. Madame, luy dit-il, la nuict mesme que ie sortis
de cette ville, quelque soin que ie prisse pour euiter les soldats
[475/476] de l’abominable Polemas, ie fus arresté prisonnier & mené
deuant luy. I’essaye de luy dire de belles paroles pour m’eschapper de
ses mains : mais luy plus furieux qu’vn de ces grands Lyons que vous
nourrissez, me dit, Te voylà donc malutru Iardinier, qui sçais si bien
aller iusqu’a Paris porter de mes nouuelles à ton bon amy Lindamor : Ie
iure Tautates que tu seras escorché vif demain au matin, si tu ne me
dis les commissions que tu as, & les nouuelles que tu portes.
Seigneur, luy dis-ie, vous me prenez pour vn autre. Ie ne suis, comme
vous dites, qu’vn chetif Iardinier, ie m’en vay maintenant chercher des
graines chez mon oncle à Isoure, & ne sçay ce que vous me voulez
dire de Paris, ny de Lindamor. Voyez, me dit-il, comme ce coquin est
rusé. Gardes emmenez-le, & s’il ne vous donne ce qu’il porte
donnez-luy cent coups de fouët. Cette rigoureuse sentence m’estonna,
mais elle ne me fit point perdre courage. Ie suis mis aussi-tost tout
en sang, & apres nû comme la main, on déchira tous mes habits par
morceaux, & cependant on ne trouua rien de ce que ie portois. Le
lendemain ie fus traitté de mesme, & si ie n’eusse fait le mort
cinq ou six fois, il y a long-temps que ie le ferois. En fin hier homme
celuy qui m’auoit en garde vint auec ces compagnons pour me battre, il
laissa tomber vn poignard sans y songer. Comme il fut sorty ie le
cachay, & lors le dépit mefaisant refourdre à faire vn beau coup,
i’ay attendu iusque à ce soir que tout le monde estoit en desorder pour
l’arriuée de l’armée des Bourguignons. Mon homme est venu à l’heure
accoustumée pour mebatte. Ie filay doux, & luy ay dit [476/477] que
si l’on vouloit me permettre quelque chose pour le reste de ma vie, ie
dirois de grandes nouuelles à Polemas. Il ma iuré que ie serois riche si
ie voulois, & qu’on ne m’auoit mal-traitté que pour mon
opinastreté. I’auois les mains libres : Ie luy ay donc monstré vn trou
aprés de moy, & luy ay dit que s’il vouloit y foüiller, il
trouueroit des lettres. Qui se fust deffié de moy en l’estat où
i’estois ? Il se baisse, & comme il fut baissé, ie me iette sur
luy, & luy mets mon poignard dans le corps, si bien qu’il n’a pas
seulement dit vne parole. Il faut que i’aduouë tout, ie craignois qu’il
ne fust pas mort. C’est pourquoy ie luy ay passé cinq ou six fois mon
poignard dans la gorge, & en mesme temps ie me suis accommodé de
ses habits que vous me voyez, & à la faueur de la nuict & de la
resioüyssance de l’armée ie me suis sauué en cette ville. Voilà vos
lettres qui n’ont point esté veuës, & s’il vous plaist, aussi-tost
que i’auray esté pensé, ie repartiray & prendray vn autre chemin.
La bonne volonté de ce pauure homme fit vne partie de l’affliction de
la Nymphe. Elle luy commanda de se retirer chez luy, donna charge à vn
maistre d’Hostel d’en auoir soin : & reprenant ses lettres, Les
Dieux soient loüez, dit-elle. Ie suis en tel estat que mon mal-heur est
au dernier point où il peut aller. Ce fut tout ce qu’elle peût dire,
pource que ses larmes & ses souspirs, se debordans sans égard, luy
osterent l’vsage de parler, & la volonté de se consoler. Galathée,
comme retenant la douleur dont Celadon auoit prié les Dieux de la
pvnir, accompagnoit sa mere en son desespoir, & semblit, tant ses
larmes auoient de violence, [477/478] pleurer ses ennuis, & pleurer
encore de ceux de la Nymphe. Vn grand bruit qui s’essuyer leurs yeux
& penser à d’autres choses. On crioit aux armes, & que l’ennemy
estoit dans la ville. Clidamant & tous les Cheualiers frappez de
cette allarme sortent à demy enragez, & en l’estat qu’ils estoient,
courent où le peuple faisoit le plus de bruit. Bien à peine auoit-ils
fait cent pas hors du Chasteau, que quelques solduriers leur
presenterent vn homme de mauuaise façon, & leur dirent que c’estoit
luy qui auoit donné cette fausse alarme. Cét homme crioit incessamment, Aux armes, aux armes, les
ennemis sont dans la ville. On me tuë. Clidamant luy commande de se
taire : mais plus il menaçoit, & plus l’autre faisoit de bruit.
Desia chacun se doutoit que c’estoit vne folie ou veritable ou
artificielle, lors qu’vne pauure vielle arriua, qui se ietta aux pieds
de Clidamant, & luy dit que celuy qu’on vouloit faire mourir,
estoit son fils, qu’il y auoit long-temps qu’il estoit hors de son
esprit : mais principalement depuis le siege de la ville, qu’il crioit
iour & nuict aux armes, & que cette imagination que les ennemis
estoient dans la ville le tenoit si fort que tous les voisins n’oyoient
iour & nuit que ce pauure garçon crier. Clidamant se fit informer
de cela, & aiant esté asseuré que la vieille disoit vray, s’en
retourna en aduertir la Nymphe qui estoit à demy-morte sur son lict.
Damon cependant fut iusqu’au logis du fou, & apres auoir ouy ses
voisins le fit donner à sa mere, luy defendit de le laisser sortir,
& commanda aux Bourgeois de la ruë d’y prendre garde l’vn apres
l’autre, & le [478/479] tenir tousiours lié. Il estoit plus
de minuit quand cela fut fait : Polemas d’vn autre costé qui croyoit
estre bien-tost maistre de la ville par la puissance de ses gens de
guerre, & par la commodité de sa mine, à laquelle on trauailloit en
tout diligence ne cessoit d’admirer la grandeur de sa fortune.
Fredebolde & luy furent deux ou trois heures ensemble, & lors
qu’ils sortirent Listandre & les trois autres confidens
recogneurent qu’ils ne se separoient pas si bons amis qu’ils estoient
auant qu’ils eussent parlé ensemble. Polemas ne laissa pas comme vn fin
& dissimulé tyran, de luy faire d’extrêmes complimens, & le
conduire iusqu’en son quartier : mais aussi-tost qu’il fut de retour,
il fit venir ses quatre amis, & leur apprit l’absolu pouuoir que
Fredebolde au nom du Roy son maistre vouloit auoir dans son camp, &
le ressentiment qu’auoit eu Gondebaut de la priere qu’il luy auoit
faitte par Aleranthe, de ne point prendre la peine de venir au siege de
Marcilly. Vous voyez, luy dit Listandre, combien sagement vous
conseilla le pauure Climanthe, lors qu’il vous fit veoir la deffiance
que vous deuiez auoir de ce Roy. Il ne faut pas toutefois que vous
donniez suiet à Fredebolde de se refroidir, ny soubçonner vostre
intention, pource qu’en l’estat ou vous estes, s’il venoit à faire
retirer ses forces, vous ne couriez pas moins de fortune que si vous
estiez contraint de leur le siege. Faittes dont mieux, entretenez-le de
belle paroles. Tesmoignez-luy vne grande affection pour son maistre,
& l’asseurez que c’est de luy seul que vous tenez vostre fortune :
Cependant de peur que le repos ne luy donne des con-[479/480]seils
contraires aux vostres, voyez le dés le point du iour, & sans luy
parler de vostre mine, obligez-le à faire quelque attaque par son
armée. Quand cela ne seruiroit de rien qu’à lasser l’ennemy, il vous en
reuiendra vn grand fruit : car estant lassez & peut-estre blessez,
au moins pour la pluspart, ils auront moins de force & de courage
pour se surprendre iusques-là dans leurs licts. Listandre finissoit son
discours, lors que Meronthe entra dans la chambre de Polemas, & par
vne flatterie estudiée : Seigneur, dit-il, se jettant à genoux, ie
viens vous demander la couronne. La ville est nostre, & dans deux
heures elle eust esté à vous, si nous eussions aussi bien acheué nostre
ouurage hier au soir que maintenant. Polemas l’embrassa auec vn
transport qui tesmoignoit l’excés de sa ioye, & estant vingt fois
fait redire les bonnes nouuelles de l’accomplissement de la mine,
enuoya reposer Meronthe, pource qu’il vouloit se mettre au lict. Le
traistre ne voulant pas estre veu dans le camp, le supplia de le
laisser retourner chez soy de peur d’inconuenient : & qu’il ne
feroit tout le iour que preparer les choses si bien, qu’il ne
trouueroit rien à redire pour mettre plus promptement ses soldats dans
vne ville. Polemas ayant iugé que Meronthe parloit sagement, luy mit
dans le col vne chaisne d’or & de diamans qu’il auoit portée ce
iour-là, & comme s’il eust preueu l’aduenir, luy dit en riant qu’il
le faisoit Cheualier de son ordre, pour viure & mourir auec luy.
Meronthe esbloüy d’vn si grand presenz, luy baisa la main, & apres
luy auoir dit tout ce que la flatterie fait [480/481] inuencter aux
meschans & aux ambitieux, print congé de luy, & par le conduit
de la mine s’en retourna chez soy. Polemas enuoya Argonide à la mine,
& luy commanda que l’entrée en fust bouchée tout le iour, &
qu’vn corps de garde de trois cens hommes y fust posé. Il se fit
deshabiller en disant cela, & se mit au lict, où il dormit deux ou
trois heures seulement, mais d’vn somme cent fois interrompu, tantost
par la ioye que son esperance luy donnoit, & tantost par les
eminents perils, dont la crainte le réueilloit de minute en minute. Le
iour le retira du lict & de ses inquietudes. Il se fait habiller,
& ayant enuoyé Ligonias apprendre des nouuelles de Fredebolde,
attendit qu’il fust de retour pour l’aller trouuer. Il sçeut que
Fredebolde s’estoit leué au point du iour, & auoit desia fait vne
reueuë de toute son armée, & sembloit par l’ordre qu’il y mettoit
la nuict mesme il auoit receu des nouuelles de Gondebaut, par
lesquelles il auoit sçeu combien puissamment les Comtes de Bourgongne
defendoient le party des Princes ses fils. La crainte qu’il y auoit que
cette rebellion ne fist de grands progrés, & pour empescher la
diligence auec laquelle il vouloit qu’il luy renuoyast la moitié de ses
forces. Polemas apprit ces choses quand il fut trouuer Fredebolde,
& veid sans l’oser contredire les commandemens qu’il faisoit aux
siens, d’obeyr à Vindomar. Il est vray que Polemas ayant vn peu pensé à
soy, creûe que ces nouueaux empeschemens de Gondebaut, estoient venus
tres-à propos pour luy, & que tant qu’il seroit occupé à combattre
[481/482] ses ennemis, il ne songeroit ny à le venir trouuer, ny à
faire dessein contre les Segusiens. Vindomar estant arriué en poste,
n’eust autre loisir que de faire la reueuë de l’armée que Fredebolde
luy donnoit, & apres auoir asseuré Polemas de la bonne volonté du
Roy, faire marcher ses troupes. Elles furent six heures à sortir par
douze differents endroits qui auoient esté expressément ouuerts pour ce
suiet, & refermez aussi-tost que l’armée fut sortie. Cependant
Polemas changeant de langage & d’humeur, sçeut si artificieusement
gaigner l’esprit du bon Fredebolde, & par ses cajolleries acheurer
d’esbloüyr vn esprit qui desia l’estoit à demy par sa propre brutalité
que ce Comte l’embrassa, & creût tout ce que l’autre faisoit mine
de luy promettre. En sortant de cette conference l’attaque fut resoluë
à vne heure apres midy & pour la faire reüssir, il ne fut rien
espargné du costé du Bourguignon. Mais Polemas ne vouloit que l’amuser
en attendant la nuict, & quand il eust esté en son pouuoir de
prendre la ville, il n’ignoroit pas tellement son interest, qu’il eust
permis à ces estrangers de se rendre maistres d’vne place, qu’il
vouloit conseruer comme le fondement de sa fortune. Peledonthe fut
enuoyé à Fredebolde pour mener ses gens à la guerre selon la promesse
que Polemas luy auoit faitte, & ne leur laisser rien entreprendre
qui ne fust necessaire. Ceux de la ville voyans l’appareil des machines
qu’on faisoit roullers vers les murailles, cogneurent qu’ils seroient
bien-tost attaques. Ils se preparent de bonne heure, & Clidamant ne
voulant plus demeurer oysis, iura qu’il vouloit [482/483] courir la
fortune des autres Cheualiers. Damon fait armer les siens. Alcidon met
la Cauallerie en bataille. Le peuple est mis en garde sans confusion,
& les machines de defense, auec tout ce qui pouuoit nuire aux
ennemis furent portees le long des murailles. On fit des feux pour
faire bouïllir les grandes chaudieres pleines de bitume, d’huile, de
souffre, & d’autres semblables liqueurs : Et dans le conseil de
guerre, on resolut qu’il ne se feroit aucvne sortie, si l’on n’y
trouuoit vn extraordinaire aduantage, & qu’en cas qu’il fust à
propos, qu’Alcandre & le fils de Clindor se ietteroient par ta
fausse braye dans le fossé, & seroient soustenus de Damon & de
Lydias auec leurs trouppes.
A peine tout cet ordre fut-il arresté, que les tortuës & les clayes
premierement dont elles estoient appuyees furent iettées dans le fossé.
A ce premier effort, on fit voler vn si grand nombre de traits, que
sans mentir quelque ardent que fust le Soleil il en fut caché aux
assiegez & aux assiegeans : Cette abondance incroyable de flesches,
se trouuant telle en mesme temps en l’air, qu’elle y fit vne heure
durant vne nuée artificielle. Durant cette salue, les Beliers furent
approchez si prés de la muraille, qu’ils commencerent à faire de
grandes ouuertures : mais Fredebolde à qui cette longueur de batterie
ennuyoit, se figura que cette place pouuoit estre prise de force, &
que les murailles estoient trop foibles & trop basses pour resister
long-temps. Peledonthe pour luy obeyr mena huict cens hommes à la
faueur des Beliers, & des autres machines iusqu’au pied de
[483/484] la muraille. Ils y planterent leurs eschelles : mais ce ne
fut que pour estre plustost tuez. Toutes fois le nombre multipliant on
eut peur qu’ils ne gagnassent trop si l’on ne se defendoit que d’vne
façon. La sortie fut resoluë, & fut faitte si à propos, que Damon
portant le feu & la mort par tout ; laissa boiteux ou tuez plu de
huict cens Bourgiugnons. Peledonthe ayant esté recognu par Ligdamon,
fut contraint de songer à son salut, & par vn combat particulier
repousser vn si puissant ennemy. Sa resistance fut vaine ; pource que
Ligdamon voulant vaincre ou mourir le pressa de telle sorte, qu’il le
renuersa à ses pieds, & luy fit demander la vie. Ie te la donne,
luy dit Ligdamon : mais c’est sans y comprendre la foy publique, ny
blesser l’authorité de la Nymphe. L’autre estoit si hors de soy, qu’il
ne sçeut ce que Ligdamon luy vouloit dire. Il le laissa lier, & fut
mené prisonnier dans la ville. Damon voyant qu’il faisoit beau se
retirer en fit le commandement aux siens, qui auec peu de perte
rentrerent par où ils estoient sortis. Fredebolde auoit enuoyé prier
Polemas de le venir trouuer. Comme ils furent ensemble : Ie ne trouue
pas, luy dit le Bourguignon, que les murailles defendent les assiegez :
mais ie voy bien que les assiegez defendent leurs murailles. Dittes-moy,
ie vous prie, qui sont ceux qui sont enfermez dans cette place : de ma
vie ie n’ay veû combattre furieusement comme se sont defendus ces gens ?
C’est assez pour ce coup : Le Roy mon maistre n’approuueroit pas
l’obstination auec laquelle i’ay iusqu’icy fait perdre ses soldats. Il
y a prés de cinq heures [484/485] que nos gens font aux mains, &
cependant nous sommes aussi peu aduancez qu’au commencement. Comme il
eut ainsi parlé, il fit sonner la retraitte, & la fit sonner fort à
propos pour son honneur : car sans elle qui restoit de soldats,
auoient desia commencé de la faire eux-mesmes. Aussi-tost que chacun
fur rentré au camp, Polemas fit chercher Peledonthe, & ne le
trouuant point, se mit en telle peine, que Listandre & les deux
autres confidents en demeurerent satisfaits. Il enuoya des enfans
perdus dans le fossé pour veoir s’il estoit mort, & luy-mesme se
mit au hazard d’estre tué, pour donner courage aux siens de le
chercher. Mais ce fut en vain : car il estoit dans la ville. Aussi-tost
que la retraitte fut sonnée, Ligdamon alla trouuer le Nymphes
incontinent apres le Prince & les autres Cheualiers. Damon &
Bias estoient legerement blessez : mais ils n’auoient pas laissé
d’aller se resioüyr de leur victoire auec Amasis & Galathée.
Ligdamon auoit le bras gauche écorché d’vn coup de trait : & vn
coup d’espée à la main. Toutesfois ces blesseures estans legeres, le
vns ny les autres n’en faisoient point de cas. Voicy donc cét heureux
Cheualier qui saluë les Nymphes deuant sa belle Syluie. Et faisant
conduire derriere luy Peledonthe par quarre de ses Solduries :
Mesdames, leut dit-il. Voicy Peledonthe que ie vous ameine prisonnier,
le sort des armes me l’a donné, & ie luy ay sauué la vie, pource
qu’il me l’a demandée. Ie le remets vif entre vous mains pour le
traitter comme il vous plaira. Amasis le regardant auec fureur, se
representa cét homme comme comme le premier [485/486] rebelle qui auoit
mis le flambeau en la main de Polemas, la source de la reuolte, le
corrupteur des bons, & l’appuy des meschans. En vn mot le plus
temeraire, & le plus insolent de ces quatre confidens, par
l’artifice & la conduitte desquels le desordre estoit general
partout l’Estat des Segusiens. Ligdamon, dit-elle, ie commence à me
resioüyr, puisque par vostre valeur i’ay le flambeau de la guerre entre
mes mains. Mais ie l’aduouë, ie ne suis pas capable de iuger en ma
cause : La colere me met hors de moy. Allez donc, dit-elle, sage Adamas,
& auec le corps des Druydes, iugez-le selon nos loix. Ie suis
prisonnier de guerre, respondit Peledonthe : Mais personne ne luy
repliqua, au contraire il fut mené dans la prison Royale, & sur le
champ les Druydes s’estans assemblez, apres l’auoir interrogé cinq
fois, & sceu par sa propre confession les choses dont il estoit
conuaincu par la voix publique, le condamnerent pour crime de felonie,
& de leze Maiesté, à faire amende honorable, & estre mis en
croix aux creneaux de la ville. Ce iugement fut executé auec tant de
haste, que tous les amis qu’il auoit eu autrefois à la Cour se taisant,
on l’attacha au bout d’vne croix sur les murailles. Ainsi finit
tragiquement cét orgueilleux Cheualier, duquel peu auparauant Semire
auoit comme prophetisé la mort à Ligonias. L’escriteau qu’il auoit
deuant & derriere estoit escrit en si grosses lettres, que les
ennemis le virent, & les larmes aux yeux en porterent les nouuelles à
Polemas. Il faillit à se tuer en oyant ces nouuelles, & apres auoir
pris à partie Hefus, Bellenus, Taramis, le Guy de [486/487] l’an neuf, & la
Vierge qui deuoit enfanter, il ne laissa blaspheme à dire, ny mesme à
inuenter. Sur le champ il fut trouuer Fredebolde, en la presence
d’Argonide, Listandre, & Ligonias, & croyant en soy-mesme que
dans dix heures il seroit maistre de la ville, iura qu’il mettroit tout
à feu & à sang, & ne pardonneroit aux femmes, aux vieillards,
ny aux enfans. Fredebolde qui ne iugeoit que de soy-mesme, c’est à dire
comme vn brutal aguerry dans les armées, & qui n’auoit autre vertu
que celle des Elephans & des tours, trouua la mort de Peledonthe
aussi extraordinaire, & aussi digne de vengeance que Polemas, &
aduoüa que c’estoit faire le bourreau, & non pas l’ennemy que de
traitter ainsi les Prisonniers. Ces chefs souperent ensemble, & peu
de temps apres Polemas voulant voir si Argonide & Listandre auoient
mis dans leurs troupes l’ordre qu’il leur auoit donné, laissa
Fredebolde, sans l’aduertir du grand dessein qu’il esperoit faire
reüssir la nuit mesme. La Lune estoit lors en decours, & ne se
leuoit que vers le matin, & d’ailleurs des nuës auec vn peu de
pluye. Estans arriuées aussi-tost que la nuict, la redirent si propre à
l’entreprise de Polemas, qu’il seroit bien difficile de sçauoir
si en cette occasion les Dieux estoient complices de la meschanceté de
Polemas, ou si ayant horreur de son attentat, ils s’estoient osté la
veuë de la terre, de peur qu’ils ne fussent contraints de veoir les
massacres, les embrasemens, & les desolations dont il estoit resolu
de remplir la miserable ville de Marcilly.