Syluandre acheua de chanter en souspirant & par sympathie
attirant du cœur de sa Bergere les souspirs qu’elle y vouloit
estouffer, luy fit aduouër qu’vne veritable amour n’est iamais
combattuë de puissance quelconque : Que pour essayer de demeurer
la maistresse, elle se porte [146/147] aux plus grandes extremitez.
Diane, luy dit Licidas, si vostre prudence ne preuient la fortune que
la recherche de Pâris fera courir à Syluandre, ie le
plains : & le plains d’autant plus que ie sçay par
experience combien violente est la gehenne que nous donne la ialousie.
Licidas, luy dit Phillis en l’interrompant, ne presagez rien à
nostre desauantage, & croyez que Syluandre estant tres
asseuré de Diane, n’en doit point estre ialoux, comme vous ne
l’eussiez iamais esté de moy, si vous eussiez crû la
verité aussi bien que vous faisiez vostre imagination. Changeons
de propos, & puisque le chant est particulierement fait pour ceux
qui sont contents, dites-nous quelque chose de vostre façon.
Licidas obeïssant auec plaisir au commandement de sa maistresse,
s’excita, & tout à coup accommodant son chant à ses
paroles, fit ouyr des vers qu’au plus fort de sa ialousie, il auoit
faits contre son amour.
SONNET.
Desembarassons-nous, rendons-nous
à nous mesme,
Ne nous tourmentons plus d’Amour, ny de beauté,
Et sans d’vne inconstante aymer la cruauté,
Prenons dessus nos sens vn empire suprême.
N’ayons plus l’esprit creux, ny le visage blesme,
Ne faisons cas de rien que de la liberté. [147/148]
Monstrons qu’on vient à bout de la
necessité,
Et qu’on guerit tous maux par vn remede extreme.
Cherchons d’autres repos, goustons d’autres plaisirs,
Surmontons nostre foy par de nouueaux desirs,
Et ne nous tuons point pour vn bien impossible.
Mais, ô lasche conseil ! Laschement
escouté,
Auons-nous pas au cœur ce miracle visible
Mis si profondement, qu’il n’en peut estre osté ?
Lydias ayant finy ces vers, Phillis dit en riant à Diane :
Il faut aduoüer, ma compagne, que si les Bergers sont constans,
ils le sont par force, plustost que par affection. Voyez-vous pas que
Licidas donnoit des batailles autresfois contre sa fidelité,
pour essayer d’en rompre les chaisnes, & ressembloit à
certains pauures Bergers de nostre cognoissance, qui ne pouuans auoir
les biens de leurs voisins, & viure à leur ayse comme eux,
se promettent que le temps changera, & qu’ils auront à la
fin de quoy se faire enuier aux plus riches. Le temps passe, sans que
celuy qu’ils attendent vienne, & la mort arriuant la premiere, leur
fait aduouër qu’au moins ils se sont consolez par l’esperance, qui
est la richesse des pauures. Diane luy respondit, Qu’elle auoit peur
que Syluandre ne se voulust pas contenter à si bon marché
que Licidas, & que voyant son riual au [148/149] dessus de luy, il
n’executast ce que son amy auoit fait que proposer. Ha, belle Diane !
Luy dit Syluandre, si ma vie vous fasche, c’est par semblables discours
que vous trouuerez l’art de vous en deffaire bien-tost : mais s’il est
vray, comme vous me l’auez cent fois de vostre pure grace iuré,
que la mort sera la seule qui pourra separer vostre cœur du mien, ie
vous supplie tres-humblement par vous-mesme de me traitter plus
doucement : Ie preuoy que sans que vous vous mettiez de la partie,
j’auray assez d’ennemis à combattre vn Bellinde, Adamas, &
Pâris. Pendant que ces quatre Amants trompent la longueur du
chemin en parlant ainsi, ils se trouuerent à Mont-verdun. La
vieille Cleontine estoit lors dans la cauerne sacree, où elle
consultoit son Dieu pour vn vieux Berger, qui à sa mine,
sembloit plein de beaucoup d’eminentes vertus. Nos Bergers & nos
Bergeres, entrerent dans ce lieux terrible & sainct, lors que
Cleontine estant l’organe de l’esprit celeste, fit ceste responce au
vieillard.
ORACLE.
Ergaste ne doute de rien,
Desia la moitié de ton bien
Est dans ceste saincte demeure.
Bien-tost l’autre doit t’arriuer,
Mais il faudra que Paris meure,
Le iour que tu dois la trouuer. [149/150]
Ce Berger ayant receu ceste response, trouuoit estrange la
condition auec laquelle les Dieux vouloient qu’il rencontrast le bien
qu’il auoit perdu, pource qu’il ne cognoissoit point d’autre
Pâris que le fils du grand Druïde, & il luy sembloit que
ce ieune homme ne deuoit auoir aucune part à sa fortune. Il
sortit pourtant de la cauerne assez satisfaict, & bornant sa
curiosité, aima mieux attendre l’euenement des promesses de
Tautates, que par vn zele indiscret l’importuner d’auantage. De l’autre
costé Diane, Syluandre, Phillis & Licidas, qui auoient tous
oüy ce nom de Pâris, s’entrepressoient l’vn l’autre, comme
voulans dire que l’Oracle les auoit preuenus, & que tout ce qu’il
leur pouuoit apprendre seroit superflu pour leur contentement.
Toutesfois Diane ne se laissant pas transporter à la joye comme
les autres, ne pouuoit gouster ceste menace de la mort de Pâris,
& aymoit mieux croire que c’estoit quelque Berger de ce nom dont le
Dieu parloit, que le fils du grand Druïde. Elle quitta sa
compagnie, & s’estant aduancee vers la Prestresse, apres les
ceremonies accoustumees, la supplia de sçauoir ce que les Dieux
auoient resolu d’elle. Cleontine la prenant par la main, la mena auec
elle iusques à l’entree de la grotte sans lumiere, &
là receuant l’Esprit celeste, luy dit ces six vers : [150/151]
ORACLE.
Diane, viuez en repos,
Vous vous troublez mal à propos,
Bellenus sera vostre guide :
Et pour le bien de vos amours,
Vous espouserez dans vingt iours
Pâris, le fils du grand Druide.
Diane ne fut pas plustost de retour aupres de sa compagne, &
des deux Bergers, qu’elle se prit à pleurer, & confesser
qu’elle estoit née la plus infortunee fille du monde. Phillis
luy demanda la cause de ce nouueau desplaisir, & pour en
sçauoir mieux la verité, la tira à part, & si
loin des Bergers, qu’elles ne pouuoient en estre oüyes : Ma chere
compagne, luy dit Diane, ie me doutois bien que Pâris, le fils
d’Adamas, n’estoit pas celuy duquel parloit l’Oracle, que Cleontine a
rendu au vieux Berger Ergaste. Pâris m’est reserué pour
mary, s’il est vray ce que m’a predit l’Oracle : Ce Pâris,
dis-je, que ie ne puis aymer que comme mon frere : & ne prefereray
iamais, quoy que fasse Bellinde, aux merites & à l’affection
de Syluandre. Vous trouerez, Phillis, le commencement de l’Oracle fort
aduantageux pour moy. Voicy comme il est. [151/152]
Diane, viuez en repos,
Vous vous troublez mal à propos,
Bellenus sera vostre guide.
Que voudriez-vous de plus fauorable que ces promesses, & que
pourriez-vous craindre apres auoir ouy ceste suitte.
Et pour le bien de vos Amours,
Vous espouserez dans vingt iours.
I’aduouë qu’oyant ces grandes asseurances ie tressaillis
d’aise, mais comme si la Druïde eust oublié, ou plustost
apprehendé de me dire le reste, elle demeura court, & ayant
esté long-temps à siffler comme on a accoustumé de
faire quand on prononce vne S. en fin pour me rendre la plus affligee
Bergere de Forests, elle finit ainsi :
Pâris le fils du grand Druïde.
Phillis voyant combien clairement l’Oracle designoit ce
Pâris qui estoit si fort incompatible à l’humeur de sa
compagne : elle se mit en l’esprit qu’il falloit qu’il y eust quelque
chose d’obscur & de caché sous cét apparent
esclireissement. C’est pourquoy elle s’aduisa d’vne subtilité,
qui n’estoit pas tousiours receuable, & toutesfois qui estoit fort
vray-semblable. Les Dieux, dit-elle, ne parlent iamais moins
clairement, que quand ils nous semblent parler plus clairement : &
iamais ne promettent rien moins que ce qu’en apparence leur langage qui
nous [152/153] est incognu, semble nous promettre. Repassez, s’il vous
plaist, par vostre memoire, les Oracles que les aduantures de ceste
annee nous ont fait oüyr, tant pour ceux de Forests, que pour les
estrangers qui y sont venus chercher leur repos : & vous trouuerez
que pas vn de tous ceux qui ont reüssy, n’ont esté
expliquez selon que le deuoient faire penser l’ordre & l’apparence
des paroles. Croyez-moy donc, Diane, & tenez pour vne chose
infaillible, que les Dieux se ioüent du nom de Pâris, &
feront veoir par l’euenement, que nos apprehensions estoient mal
fondees, & nostre aueuglement aussi grand qu’est leur ineuitable
prouidence. Mais dequoy les voudriez vous maintenant requerir, quand
ils vous donneroient la liberté de leur dire tout ce que vous
pensez, puis qu’ils vous asseurent que vous-vous troublez sans subjet,
que vous deuez viure contente, qu’ils auront eux-mesmes soin de vous
conduire, & bref qu’ils feront reüssir vos amours à
vostre contentement ? Changez donc vos craintes en esperances, &
vous asseurez, comme si Bellenus luy-mesme vous l’auoit iuré,
que ce Pâris, pour lequel vous auez tant d’auersion, ne sera
iamais vostre mary. Diane auoit trouué de grandes consolations
au discours de Phillis, & pour s’oster tout à faict de
peine, vouloit luy proposer ses difficultez, lors que la venerable
Druïde appuyee sur les deux Bergers, l’obligea, pour luy faire la
reuerence, d’interrompre ses pensees. Cleontine baisa les deux Bergers,
& leur ayant confirmé ce que le bon esprit de Phillis auoit
raconté, acheua d’oster à [153/154] Diane ce qui luy
restoit d’inquietude & d’apprehension. Elle vouloit les mener chez
elle ; mais les vns & les autres s’en excuserent : Et, pour la
laisser auec quelque sorte de contentement, luy dirent, Que s’il estoit
vray ce qu’vn Cheualier nommé Damon auoit solemnellement
asseuré, bien tost sa niepce Celidee seroit plus belle que
iamais elle n’auoit esté. Mes enfans, leur respondit Cleontine :
Thamire m’est venu voir, & m’a appris comme vous me dites, ce
miracle imaginaire, mais ie ne pense pas que la vertu de rendre Celidee
belle comme elle estoit auant qu’elle se fust gastee, ne soit vn effort
que les Dieux seuls se sont reseruez. Les Bergers & les Bergeres
ayans témoigné que leur opinion estoit conforme à
la sienne, luy baillerent le bon-jour, & apres auoir esté
manger chez Alcidor la fleur des hameaux de Mont-verdun, & auec les
deux Bergers ses amis, l’vn des principaux ornements de tout le
Forests, & l’auoir obligé de les accompagner, se mirent
à faire, en deuisant, le chemin qu’ils auoient fait le matin. Le
grand bois par lequel ils deuoient passer, n’estoit plus qu’à
cent pas d’eux, lors qu’ils y virent entrer vn chariot, qui de loin
leur sembla si doré, & si esclattant, qu’ils aduouërent
n’en auoir iamais veu de semblable. Il estoit mené, à ce
qu’ils purent voir, par des Nymphes, qui alloient les vnes à
pied, & les autres à cheual. Et pource qu’il estoit couuert
d’vn pauillon qui sembloit estre tout en feu, tant il brilloit au
Soleil, ils ne pûrent veoir ce qui estois dedans. Leur
curiosité ne fut pas si petite qu’ils ne [154/155] doublassent
le pas pour veoir ceste nouueauté : mais comme ils eurent fait
la moitié du bois, au lieu de veoir les Nymphes & leur
chariot, ils ouyrent quelqu’vn qui se plaignoit assez prés
d’eux. Ils s’arresterent aussi-tost, & apres auoir cinq ou six fois
ouy repeter le mot d’Eranax, sans veoir personne, s’aduancerent entre
les arbres, & n’osans approcher assez prés pour veoir, au
moins ils entendirent les plaintes que faisoit celuy qui auoit
appellé tant de fois Eranax : & comme ils croyoient qu’il ne
voulut plus parler, il chanta auec la plus belle voix, & sur vn air
le plus pitoyable du monde, ces paroles passionnees.
CHANSON.
Il est vray, mon amour extreme,
Mon respect & ma loyauté,
Ne touchent point ceste ingrate beauté :
Rien ne la touche qu’elle mesme.
Pource qu’elle est froide & cruelle,
Et que rien ne la peut charmer,
Elle se rit quand on parle d’aymer,
Et croit que chacun fait comme elle.
Quand ie l’entretiens de ma flame
Elle m’entend sans s’esmouuoir, [155/156]
Et sans mentir on diroit à la voir
Que c’est vn corps qui n’a point d’ame.
Cent fois i’ay tenté son courage,
Mais ie l’ay vainement tenté :
Qu’attendons-nous ? Faisons sa volonté :
Cherchons le port dans le naufrage.
Inuentons vn nouueau supplice,
Soyons à nous-mesmes inhumains,
Pour nous punir seruons-nous de nos mains :
Rendons luy ce dernier seruice.
Elle le veut, c’est son enuie
Que pour nous tesmoigner constans,
Ayans perdu l’esperance & le temps,
Nous perdions l’esprit & la vie.
Comme ceste belle voix eut chanté ces vers, elle se
tût, & apres quelques souspirs qui apprenoient aux Bergers
combien triste estoit celuy qui venoit de chanter, ils oüyrent que
parlant à soy-mesme, il disoit ainsi : Heureux Eranax, qui sans
passion parmy le nombre infiny de celles dont tu troubles tout le
monde, passe ta vie aussi doucement que font les Dieux, & mesprise
les Sceptres & les Diadesmes qu’on te presente, pendant que moy
miserable & disgracié, desire ce que tu me dédaignes,
& meurs d’amour pour ceste beauté qui ne pouuoit estre
vaincuë [156/157] que par le prodige de ton insensibilité.
Eranax, Eranax, où es-tu ? Ne te trouueray ie point en ces
lieux, où les Oracles m’ont asseuré que ie te trouuerois
? Permets que ie te voye, & que pouuant rapporter à la
merueille que i’adore, & que i’idolatre, de quelle sorte tu vis
dans ces pays estrangers, i’obtienne la liberté de me
representer deuant elle. Ces paroles finies, celuy qui les disoit se
leua, & montant à cheual, à ce qu’apperceurent les
Bergers, se mit à courir au trauers des arbres. Diane &
Phillis se regardoient l’vne l’autre, & Syluandre & Licidas
interrogeoient Alcidor, comme s’il eut sceu plus de nouuelles de cette
aduanture qu’eux : mais le Berger aduoüa qu’il n’en auoit poinz
ouy parler, & qu’il falloit que depuis peu ces estrangers fussent
arriuez en Forests. Il faut, dit Syluandre, qu’il y ait de grandes
fortunes cachees souz les paroles que nous auons oüies. Celuy qui
vient de s’en aller si vite, doit estre quelque prince amoureux, &
mesprisé d’vne grande Princesse. Auez vous pas ouy qu’il a
parlé de sceptres & de diademes ? Certes celuy qu’il appelle
Eranax doit auoir de grandes qualitez, puis qu’il foule aux pieds les
thrones & les couronnes, & ne fait cas d’vne si rare
beauté. Diane continuant ce discours : Nous pouuons apprendre
par là, dit-elle, qu’il n’y a condition, quelque releuee qu’elle
soit, qui n’ait ses amertumes & ses supplices. Les Reynes & les
Princes pleurent comme nous pleurons. Ils sont trauersez comme nous le
sommes, & pour absolus qu’ils soient, leurs passions ne leur
obeïssent pas mieux qu’à nous qui n’auons iuridiction sur
personne [157/158] du monde, que sur les enfans qui gardent nos
troupeaux. Alcidor qui iusques alors n’auoit sceu ce que c’estoit que
l’amour, monstra combien heureuse estoit la condition de ceux qui
n’aimoient point, & quelle tranquillité d’esprit auoit vn
homme qui sçauoit l’art de faire souzmettre ses passions
à son iugement : Ie suis d’accord de cela auec vous, luy
respndit Syluandre : Mais qui est celuy de tous les hommes qui ose se
vanter d’auoir ceste puissance sur soy ? S’il n’y auoit q’vne passion
à combattre, i’aduouë que faisant tous nos efforts pour y
resister, nous pourrions en esperer la victoire. Mais, Alcidor, nous
sommes comme ces mauuaises places qui sont commandees de tous costez,
pendant que nous repoussons l’ennemy en vn endroit, il nous surprend
par l’autre : & souuent ne nous donne pas le loisir de demander la
vie. L’amour est, à la verité, vne passion violente,
& fort à craindre : mais vous ne voyez pas que vous
obstinant à la vaincre, vous vous laissez emporter aux autres,
qui sont d’autant plus honteuses, qu’elles ont pour object la partie de
l’homme la plus brutale & la plus basse. Il faut, il faut
obeïr à la Nature, & à l’Amour, par consequent,
que nos Bardes & les Philosophes Massiliens appellent son fils
aimé : mais il faut le seruir de bonne grace, & croire en
cela la coustume de ces belles & sages Bergeres, qui nous ont si
bien appris la perfection d’aimer, qu’au lieu que iusques icy
ç’a presque tousiours esté vne passion, on peut dire
qu’en Forests c’est vne tres-recommandable vertu. Vous direz ce qu’il
vous plaira, Syluandre, luy repartit Alcidor [158/159] mais
sçachant les troubles & les desplaisirs dont vous autres qui
aimez auez l’esprit trauersé, ie veux estre sage à vos
depens, & me destourner du mauuais passage, d’où l’on ne se
peut retirer sans en porter les marques. O Berger ! S’escria Syluandre,
que tu es à la veille d’vne grande maladie. Et pourquoy dites
vous cela, luy repartit Alcidor ? Pource, luy dit Syluandre, que les
Medecins tiennent que iamais nous ne courons plus grande fortune
d’estre bien tost maladea, que lors que nous sommes au dernier
degré de santé. Ie ne suis pas assez sçauant
respondit Alcidor, pour contredire les Medecins : mais ie me cognois
assez pour sentir en moy tout le contraire de cette opinion : de mesme
ie n’ay pas assez d’esprit, ny assez d’estude pour vouloir disputer
contre ce grand & fameux esprit de Syluandre : mais i’auray
tousiuors assez de force sur moy, pour luy faire vn iour aduoüer
que la philosophie est souuent fausse. Bien, bien, courtois berger, luy
repliqua Syluandre, le temps, & quelque beauté, qui peut
estre ne tardera plus gueres à paroistre, me vengeront de vostre
incredulité. Pendant que Diane estoit attentiue au discours des
Bergers, Phillis & Licidas parloient ensemble auec tant
d’affection, qu’ils marchoient extrémement viste, & en
marchant sembloient auoir oublié le reste de leur compagnie.
Syluandre voyant que sa maistresse eust bien voulu sçauoir ce
qu’ils se disoient ainsi en secret, alla les surprendre, & sans
estre apperceu, ouyt que Phillis respondoit ainsi au Berger. Licidas,
il est superflu que par tant de serments vous m’asseuriez que iamais
vostre [159/160] affection ne fut grande comme elle est. I’ay si bonne
opinion de vous, & le tesmoignage de ma conscience me donne vn tel
repos d’esprit, que mesme ie ne me puis figurer que vous voulussiez
penser à vn autre Berger. Cependant ie trouue estrange vostre
impatience, & ne sçay pourquoy vous voulez precipiter vne
chose qui ne se peut faire de bonne grace. Vous sçauez qu’on
nous aduertit dernierement que vostre frere auoit esté veu en
Germanie, & que bien tost il seroit de retour en cette contree.
Voudriez vous estre heureux deuant ce cher frere ; & croyez vous
que ie puisse voir le comble de mes contentemens, que ie ne vois
Astrée en estat de ne rien plaindre, ny de rien desirer ?
Syluandre n’a pas point presser Diane de son mariage. Il est content
d’auoir la parole & la foy de sa Bergere. & ie gaige qu’il
s’estimera tousiours tres heureux, comme il est, pourueu que le fils du
grand Druïde. Ou quelque autre, ne luy oste point l’esperance de
voir Diane en liberté. Phillis, luy respondit Licidas, ie ne
contreuiendray iamais à ce que vous aurez agreable. Ie
sçauray mieux sousmettre mes volontez aux vostres, que ie n’ay
sceu resister à la ialousie. Ie vous parle de nostre mariage,
comme d’vne chose sans laquelle ie ne m’estimeray iamais parfaitement
heureux : mais puis que vous auez des considerations pour le differer,
sans esplucher si elles sont bonne ou mauuaises, ie veux ce qu’il vous
plaist, & iure de ne vous en parler plus, qu’Astree & Diane
contentes, vous conuieront à les imiter. [160/161] Syluandre
voulant estre de la partie ; Dieu vueille, Licidas, dit-il, en luy
frappant sur l’espaule, que ce soit bien-tost : mais que ce soit aussi
bien au bon-heur de Syluandre, qu’à celui des autres. Licidas
tournant la teste, & Phillis repoussant le Berger en luy mettant la
main contre le sein : Allez, dit-elle importun & mal-aduisé
Berger, vous estes bien hardy de venir mettre vostre nez aux affaires
d’autruy. Vrayement vous estes fort plaisant d’espier ceux qui ne
pensent pas à vous. Mais ie me doute bien pourquoy il a faict
ceste indiscretion, dit-elle, s’adressant à Licidas, Alcidor,
auec lequel il a tant disputé, l’a infailliblement mis au bout
de ses finesses : & luy qui est artificieux, ne sçachant
plus que luy respondre, a pris pour pretexte de rompre le discours,
celuy de venir entendre ce que nous disions. Vrayement Syluandre, vous
auez bonne grace, nous ne sommes pas cause que vous estes ignorant,
& d’ailleurs, si vous estes demeuré court, vous deuez
retourner à l’escole des Massiliens, plustost que de venir nous
escouter : car vous pouuez bien penser que nous ne traitons pas de vos
matieres. Bergere, Bergere, luy respondit Syluandre en riant, vous
direz ce qu’il vous plaira : mais ie suis en possession de vous faire
la guerre. Ie ne veux point perdre mes priuileges : c’est à vous
à penser comme vous deuez vous en deffendre. Phillis se mit
à rire, & courut apres luy, iusqu’auprés de Diane,
& comme elle luy eust pris la main : Bergere, luy dit-elle, ie me
doute que c’est par vostre conseil que Syluandre a fait le curieux
indiscret : si ie le sçauois tres-asseurément,
souuenez-vous [161/162] que ie vous en ferois repentir. Mon troisiesme
seruiteur, repartit Diane en riant, vous auez tort de menacer vostre
maistresse. Si i’estois encore à donner mon iugement de vous, ie
vous ferois bien sentir comme ie sçay chastier telles
outrecuidances : Allez si loin de moy, que ie ne vous renuoye iamais.
La Bergere en parlant ainsi ne pouuoit se garder de rire, & voyant
que Phillis faisoit la faschee, elle se ietta à son col, &
furent long-temps à se baiser l’vne l’autre. Licidas voulant
continuer le jeu : Bergeres, leur dit-il, au lieu de perdre vos
baisers, comme vous faites, il vaudroit bien mieux que vous les
donnassiez à interest. Syluandre en prendroit la moitié,
& moi l’autre, & vous seriez tres-asseurees que nous ne vous
ferions iamais banqueroutte. Voila qui est bien plaisant, respondit
Phillis, les Bergers sont si fous, qu’ils pensent que nous auons plus
de plaisir à les baiser, qu’à baiser nos semblables :
Ostez-vous cette erreur de l’esprit : i’ayme mieux mille fois vn baiser
de Diane, qu’vn cent du plus beau Berger du monde. La coustume ou
l’ignorance vous fait parler ainsi, luy respondit Syluandre, pource que
vous auez accoustumé de baiser des Bergeres, & ne voulez pas
permettre que des Bergers vous baisent. Vous faites ce mauuais iugement
: Mais trouuez bon que Licidas vous baise la bouche aussi souuent qu’il
fait vostre main, ou vostre robbe, & vous aduoüerez bien tost
que vous auez vescu en erreur. Diane sousriant de ces paroles, dit
à Syluandre, que la proposition qu’il faisoit à sa
compagne estoit desraisonnable, pource qu’il luy con-[162/163]seilloit
de quitter ses habitudes, pour se hazarder à des façons
nouuelles & incognuës, & abandonner vn bien acquis, pour
en chercher auec beaucoup de peine, vn qui n’estoit pas asseuré.
Alcidor voulut interrompre ce discours, pour faire remarquer à
sa compagnie des personnes qu’il voyoit assez loin de luy : mais
Syluandre luy prenant la main : Aduoüez, dit-il, Berger, que quand
vostre condition n’auroit autre deffaut que celuy d’estre souuent sans
party, & au lieu d’entretenir vne belle fille, auoir le nez au vent
pour prendre garde à ceux qui vont & viennent, elle est
extremement mesprisable, & ne merite pas d’estre defendüe
obstinément comme vous la defendez. Les Bergeres rirent de la
subtilité dont Syluandre auoit mis le vent au visage du Berger
sans amour, & ne luy donnerent pas le loisir de respondre. Elles
s’aduancerent au grand pas, pour aller au deuant de la trouppe qui
sembloit venir droict à elles : & les ioignirent vn peu au
dessus du Carrefour de Mercure. Elles se trouuerent auec leurs
meilleures amies, c’estoit Celidee, triste comme de coustume, Daphnis
la belle & charmante Bergere, la genereuse Amerine, & cinq ou
six autres Bergeres des hameaux prochains. Ie trouue fort estrange, mon
ancienne amie, dit Daphnis à Diane, qu’ayant pris la peine de
vous venir chercher si loin, vous ne me donnez pas presque le loisir de
vous veoir : Faut il que vous ayez rien de secret pour Daphnis, qui,
iusques à présent, auoit creu estre vne autre vous-mesme.
Ma bonne amie, luy respondit Diane, vous sçauez comme [163/164]
nous auons vescu iusqu’icy, & ie serois la plus ingratte du monde,
si en la moindre chose qui soit, ie voulois violer les loix de nostre
eternelle amitié : Mais puisque vous estes vne autre moy-mesme,
comment auois-je pû quitter si longtemps ceste belle Dame toute
seule (elle luy monstroit Amerine en parlant ainsi) si ie ne vous auois
laissee pour luy tenir compagnie, afin que ie puisse dire pour ma
satisfaction qu’elle n’a point esté sans Diane. Ceste repartie
plust si fort à toute la compagnie, & particulierement
à Daphnis, qu’embrassant Diane ; Il faut aduoüer, luy
dit-elle, que vous estes incomparable en toutes choses. Alcidor qui ne
cognoissoit pas Amerine & Daphnis, pria Syluandre de le leur
presenter. Ce Berger luy obeyt auec sa gentillesse ordinaire, &
pour le faire plus particulierement remarquer, dit à Amerine,
que c’estoit son heritier. Comment l’entendez-vous, luy repartit
Amerine ? Comme ie le dois entendre, Madame, repliqua le Berger, pource
qu’auant que i’eusse eu l’honneur d’estre esclairé par les beaux
yeux de Diane, qui sont plustost des Soleils que des yeux, i’auois
vescu dans vne opinion si contraire, & auec vne humeur si
differente de celle que i’ay maintenant, que i’estois ennemy de
l’amour, & de la beauté, autant qu’à cét heure
i’en suis admirateur. Alcidor, Madame, fait ce que i’ay fait, & si
ie ne suis vn tres-mauuais Deuin, croy que bien-tost il fera ce que ie
fais. Daphnis alors considerant la bonne mine, & l’humeur
d’Alcidor, voulut ou par curiosité, ou par quelque naissance
d’vne affection qui [164/165] n’auoit point encore paru, essayer si ce
ne seroit point elle qui pourroit accomplir la prophetie de Syluandre.
Elle tourna les yeux : mais les yeux de conqueste sur le Berger
insensible, & ne laissant appas, ny attrait qu’elle ne mit en
bataille pour en venir à bout, luy donna de grands assauts. Au
commencement le Berger ne cognut point la difference qu’il y auoit
entre les yeux de Daphnis & les autres : mais l’Amour estant sur le
point de se vanger de son impieté, ouurit les siens, & luy
iettant en l’esprit certaines pensees, qu’il deuoit appeller des
tentations contre son salut, l’obligea d’aduoüer en soy-mesme que
Daphnis estoit la plus belle de la compagnie. On changea diuerses fois
de discours : Mais Alcidor ne changeant ny d’objets, ny de pensee, prit
si peu de garde aux choses dont on parloit, que quand ce fut à
luy de respondre, il ne sçauoit de quoy il estoit question. Ce
premier transport ne fut remarqué que de Daphnis, pource
qu’ayant fait dessein sur luy, elle y auoit tousiours l’œil, comme sur
vne proye qu’elle ne vouloit pas laisser eschapper. Elle l’auoit
rencontré plusieurs fois attaché sur son visage, &
s’estoit apperceuë que combattant contre soy-mesme, il faisoit des
actions qui monstroient que sa volonté & son entendement,
auoient bien de la peine à s’accorder. Durant ceste petite
guerre ciuile, les Bergeres, pour obeyr à Amerine, au lieu de
retourner chacune chez elle, furent de compagnie au logis de Licidas,
veoir le Cheualier malade. Il estoit leué lors qu’elles y
arriuerent, bien que sa blessure ne [165/166] fust pas encore guerie,
& auoit auec luy Phocion & vn Cheualier de la Nymphe Amasis,
qui l’estoit venu visiter de sa part. Syluandre ayant esté
recognu du Cheualier, en receut des honneurs incroyables, & se veid
obligé, pour y respondre, d’espuiser toute sa ciuilité.
Il s’informa de la santé des Princes & des Cheualiers, &
apprit que dans peu de iours, les Mires faisoient esperer leur entiere
guerison. Le Soleil estoit des-ja couché, & la nuict
commençoit à se faire paroistre, lors que les compliments
qu’Amerine & Lidias firent aux Nymphes, & aux Princes en la
personne du Cheualier qu’ils auoient enuoyé, furent acheuez. Il
print congé de la compagnie, & s’en retourna au galop
à Marcilly. Cependant Diane & Phillis, se trouant lasses,
laisserent Amerine auec Lidia & Phocion, & emmenant Daphnis
& les trois Bergers de leur compagnie auec elles, furent souper
ensemble. Alcidor fut le seul auquel le chemin, contre la coustume,
auoit osté l’appetit. Tant que les autres mangerent, il ne fit
que regarder Daphnis, & tesmoignoit estre si passionné,
qu’il y auoit sujet de croire qu’il ioüoit ce personnage
exprés pour ne faire point mentir Syluandre. Cela n’estoit pas
toutesfois : mais l’amour se monstrant à ce coup-là Dieu,
prit toute sa croissance en vn moment pour luy, & se rendit en
naissant aussi grand, qu’il fut tant que cescut le Berger. Syluandre
qui ne pouuoit penser qu’Alcidor luy eust si diligemment obey, ne
sçauoit d’où tirer la cause de son dégoust &
de son silence. A la fin toutesfois soupçonnant quelque
[166/167] chose : I’ay peur, dit-il, Alcidor, que l’vn de nous deux ne
soit bien-tost menteur. Qu’auons-nous dit Syluandre, respondit le
Berger, qui nous doiue donner à l’vn ou à l’autre le nom
de menteur ? Il est trop tard pour vous en faire souuenir, luy repliqua
Syluandre, demain ie le vous diray : Aussi bien ie voy que sans
importuner ces Bergeres qui commencent à baailler, nous ne
pouuons demeurer d’auantage auec elles. En disant cela, il se leua auec
Licidas, & Alcidor ne le suiuant qu’a force, donna le bon-soir aux
trois Bergeres ensemble, & voulant cacher son amour sous la
ciuilité, fit vn compliment à Daphnis, qui fit croire
à toute la compagnie que Syluandre auoit prophetisé.
Alcidor suiuit les Bergers iusqu’à la cabanne de Licidas, &
tout son cousin qu’il estoit, l’ayant refusé lors qu’il luy
offrit vne chambre, s’en alla auec Syluandre jusqu’en la sienne. Aussi
tost que le Berger eut fait ouurir sa porte aux enfans qui luy
seruoient à garder son trouppeau, il pria Alcidor d’entrer :
mais le Berger l’ayant supplié de le laisser prendre l’air
encore vn quart d’heure, le quitta, & fut au petit pas se promener
derriere vne haye fort longue & fort verte qui fermoit le iardin de
Syluandre. Sans doute, dit-il en soy-mesme, ce Berger n’a tant
parlé de sa valeur que pour nous donner subjet d’admirer
d’auantage la force de la beauté qui l’a si facilement vaincu.
Si verray-je ce qu’il deuiendra, & si ie puis ouïray ce que sa
passion auec cette resolution, & l’obscurité empeschant
qu’il ne pûst estre descouuert, alla où [167/168] il
pensoit que fust Alcidor. Il marchoit si bellement qu’Alcidor auoit eu
loisir de refuser, & se persecuter de diuerses pensees auant qu’il
fust à luy. A la fin oyant souspirer, il s’arresta, &
demeurant appuyé contre vn arbre de sa haye, ouyt qu’Alcidor dit
ces paroles : Mais, paure Berger ! À quoy peuuent seruir ces
remonstrances, & quel soulagement attends-tu de ces considerations
? Tu n’es plus au port, pour consulter si tu te dois hazarder ou non.
Le vent t’emporte, & des-ja dans la mer où tu es, tu ne vois
ny fonds, ny riue. Abandonne toy donc courageusement à la
Fortune, & te figure que quand il te faudra perir en ce voyage, tu
ne sçaurois auoir vne plus glorieuse fin. Daphnis est si belle,
que c’est vne des plus grandes offences que tu sçaurois faire
contre le merite de ta seruitude, que de deliberer seulement. Va
à ceste entreprise comme à la pierre de touche qui doit
apprendre ce que tu vaux : ne combats point contre ton bon-heur :
attends vne recompense proportionnee à ta fidelité, &
quand tu n’en aurois point à esperer de ta Bergere, recueille en
vne sans comparaison de l’honneur qui t’arriue de l’aymer. Alcidor se
teut ayant ainsi parlé, & apres auoir esté quelque
temps sans rien dire, haussant la voix : Or sus, dit-il, s’en est
faict, ie suis à Daphnis, & veux mourir sien. Il s’arresta
tout court ayant pris ceste resolution, & se leuant passa deuant
Syluandre sans le veoir, & s’en retourna en chantant ces vers.
[168/169]
SONNET.
Il le faut aduoüer, elle est
incomparable.
Sa beauté sans pareille est son moindre ornement,
Et quiconque a l’esprit de iuger sainement,
Ne s’y peut arrester sans la croire adorable.
Possible aux vœux d’amour est elle inexorable ?
Possible ses captifs esperent vainement,
Et possible qu’vn Dieu seroit sans iugement,
S’il s’attendoit vn iour la rendre fauorable ?
Mais qu’importe cela, qu’en veux-ie preiuger ?
Que sa cruelle humour se mocque d’obliger
Vn cœur qui sans relasche, est tourmenté pour elle.
A la bonne heure, Amour, pour ta gloire, & pour
moy.
Que Daphnis à son choix, soit humaine ou cruelle :
L’honneur de la seruir est l’objet de ma foy.
Syluandre par ces vers ne doutant ny du mal, ny de la cause, se
retira par vne bresche qui estoit à la haye de son iardin, &
fut chez luy, auant qu’Alcidor eust trouué sa cabanne. Il ne
voulut [169/170] luy faire semblant de chose quelconque : mais sortant
comme pour l’aller chercher, dit le rencontrant, qu’ennuyé de le
veoir si tard dehors, il venoit l’aduertir qu’il estoit temps de se
coucher. Courtois Berger, luy respondit Alcidor, ie suis fasché
de ne vous auoir pû tenir meilleure compagnie, & d’auoir
adiousté à mon indiscretion, l’incommodité que ie
vous donne en troublant vostre repos. Mais il s’arresta à ce
mot, & rougissant en soy-mesme de parler de sa maladie apres auoir
vanté si aduantageusement sa santé, n’osa iamais dire ce
qu’il auoit enuie de dire. Syluandre eust bien voulu le presser,
toutesfois il ne le fit pas, de peur de le desobliger, & se
contenta de l’asseurer, que s’il estoit en peine, il pouuoit se seruir
de luy plus librement que de persone du monde. Laissons, s’il vous
plaist, passer cette nuict, luy respondit Alcidor, & si vous auez
de la compassion pour les afflictions de vos amis, j’espere que ma
fortune vous sera plustost souspirer que rire. Ces Bergers ayans
continué leur entretien jusqu’au leuer de la Lune, qui estoit en
son dernier quartier, se mirent au lict : mais Alcidor ne s’y mettant
que pour ne pas incommoder Syluandre, y demeura trois ou quatre heures
sur des espines, qui ne luy donnerent ny repos, ny patience. Il se
tournoit tantost sur vn costé, & tantost sur l’autre, &
tousiours se tournant sur ses nouuelles blessures, en souffroit
d’extrêmes douleurs. Il se leua aussi-tost que le iour, &
s’habillat sans bruit, laissa Syluandre endormy, pource qu’estant
demeuré presque toute la nuict attentif aux souspirs & aux
paroles du Beger, il ne faisoit que com-[170/171]mencer son premier
somme quand l’autre se leua. Il passa dans vne chambre qui estoit
à costé de celle où il auoit couché, &
y voyant vne porte par laquelle on entroit au jardin, l’ouurit, &
à grands pas se mit à se pourmener au long des allees.
Comme il eut faict cinq ou six tours, ne trouuant pas les allees assez
longues pour luy, l’impatience le prit. Il sort à la campagne
par la breche, dont Syluandre s’estoit seruy le soir pour entrer chez
luy : & sans sçauoir où il alloit, chemina tant qu’il
se veid dans le grand bois, qui du Carrefour de Mercure alloit presque
iusqu’à la riuiere de Lignon, du costé de Montverdun.
Syluandre cependant s’estant esueillé assez tard, & ne
trouuant plus Alcidor, deuina aussi-tost le sujet de son depart. Il
s’habilla donc, & attendant que l’heure fust venuë à
laquelle Diane auoit accoustumé de quitter le lict, fut plus
d’vne heure & demie à le chercher. Il ne pùt le
rencontrer. Aussi ne le cherchoit-il pas où il s’estoit
retiré : A la fin il se resolut de cesser sa queste, & aller
droit à la cabanne de sa Bergere. Elle estoit habillee, &
pendant que ces deux hostesses acheuoient de se coiffer, les
entretenoit des peines que l’amour de Phillandre leur auoit donnees.
Syluandre entra lors que Daphnis luy vouloit respondre, &
salüant les trois Bergeres, se mit à leur dire le
diuertissement qu’il auoit eu toute la nuict. Il n’est pas possibile,
Berger, luy dit Diane. Mon Dieu, Alcidor seroit-il si bien amoureux de
Daphnis que vous le dites ? Ma belle maistresse, luy respondit le
Berger, ce que ie vous dis est si vray, que vous n’ouïstes iamais
paroles pleines d’amour [171/172]
comme sont celles dont il s’est resolu à seruir Daphnis. Il fit
vn Sonnet sur le champ, que ie voudrois auoir retenu : outre qu’il est
bien fait, il exprime si bien sa fidelité, & le dessein
qu’il a de seruir cette belle Bergere, quand elle seroit infiniement
cruelle, qu’à mon goust ie n’ay rien veu de mieux. Daphnis qui
auoit contribué ce qu’elle auoit pû pour faire naistre
cét amour, sembla en rougissant se repentir de s’estre attiree
sur les bras vne si grande charge. Elle escouta toutesfois Syluandre
auec vne grande froideur, & ne voulant point qu’Alcidor luy parlast
de son affection, pria les Bergeres de la garder, si bien qu’elle
pûst tousiours prevoir les occasions que le Berger prendroit pour
luy parler, & ne fut point reduitte à la necessité de
la desobliger par vne fascheuse response. Licidas arrivant sur ceste
entrefaitte, fit changer de discours. Il y rentra toutesfois en mesme
temps, pource que ne trouuant point son cousin auec Silvandre, il
s’informa de ce qui luy estoit arrivé.
Phillis luy conta toute sa fortune, que Licidas ne voulut pas croire au
commencement : mais les sermens de Syluandre l’en ayant trop
asseuré pour en douter, il se tourna vers Daphnis, & la
considerant comme la Maistresse d’Alcidor : Belle Bergere luy dit il,
ne soyez au moins pas plus mauuaise que vos amies. Alcidor a des
qualitez que ie ne voy presque qu’en Syluandre, depuis que nous auons
perdu Celadon. Il est mon parent, comme estant fils d’Arcas, &
celuy de Diane, pource que Bauchis sa mere est germaine de la sage
Bellinde. Ie ne doute point, Licidas, [172/173] respondit Daphnis, que
vostre parent ne merite beaucoup : mais afin que nous vivions comme de
coustume, & que ie ne sois point obligee de retourner à
Feuran, ie vous coniure par Phillis, de conseiller Alcidor qu’il ne me
parle point de sa passion imaginaire. Car le mesme iour qu’il me l’aura
dite, le mesme iour ie quitte les bords de Lignon, & n’y reuiendray
de ma vie. Veritablement, mon ancienne amie, dit Diane, vous estes trop
scrupuleuse. Pourquoy voulez vous que l’innocent souffre pour le
coupable, & que moy qui ne vous auray rien fait, vous perde, &
paye pour Alcidor qui vous aura déplu ? Si en cette resolution
il n’y a de l’iniustice, il ne faut point penser qu’il y en ait en
violence du monde. Daphnis ayant iuré qu’elle ne se
dédiroit point, & Calidon estant de hazard arrivé au
commencement de cette dispute, se figura qu’il seruiroit
extrêmement Alcidor, s’il l’aduertissoit de la volonté de
Daphnis. Il quitta la compagnie si à propos, que personne ne
pût se douter de ce qu’il vouloit faire ; & trauersant le
grand pré, ne s’arresta point qu’il ne fust au carrefour de
Mercure. Là ne sçachant quel chemin choisir, il veit
venir de loin vn Berger : & croyant qu’il pourroit apprendre de luy
des nouuelles d’Alcidor, fut tout estonné que c’estoit
luy-mesme. Il luy donna le bon-iour, & s’informa de ce qu’il auoit
fait, depuis qu’ils se separerent en sortant de Marcilly, le iour que
Dorinde y entra. Alcidor qui auoit l’esprit plein d’autres
pensees que de celles des affaires de sa maison :
Calidon, luy dit-il, i’ay perdu la memoire de ce que tu me demande,
& [173/174] suis dans d’autres choses plus importantes à mon
repos, qui m’occupent tellement, que ie n’ay pas la liberté de
penser au reste. Alcidor, Alcidor, luy dit Calidon, elles sont
peut-estre plus funestes qu’importantes à vostre repos. Ie ne
suis pas si fort ignorant de l’amour que vous auez pour Daphnis, que ie
ne sçache fort bien auec quel sentiment elle en receura la
declaration que vous luy en voulez faire. Moy, Calidon ? repart
Alcidor, vous me prenez pour vn autre, ie n’ay rien à dire
à Daphnis : il est bien vray que sa beauté & sa vertu
ont de grands charmes, & font fort puissantes sur mon esprit : mais
que pour cela ie vueille luy faire das manifestes ; c’est Berger, en
quoi vous, & quiconque vous l’a dit, estes fort abusez. Vous vous
mettez en colere, Alcidor, luy respondit Calidon ; il me semble
toutesfois que vous deuriez receuoir de bonne part ce que ie vous dis,
pource qu’il vous importe plus que vous ne pensez. Alcidor r’entrant un
peu en soy-mesme : Berger, repliqua-t’il, i’ay suiet de me fascher de
me voir tenir sur le tapis. Syluandre se seroit bien passé de
tenir ces langages de moy. Vous auez tort de parler ainsi de Syluandre,
il n’a dit chose du monde, mais Daphnis elle-mesme. Comme ie suis
arrivé auec Thamire & Celidee où elle estoit, elle
parloit à Licidas, & si ie ne me trompe, voicy les propres
mots qu’elle luy disoit : Ie ne doute point, Licidas, que vostre parent
ne merite beaucoup : mais afin que nous viuions comme de coustume,
& que ie ne sois point obligee de retourner à Furan ; ie
vous coniure par Phillis de conseiller Alcidor, qu’il ne me parle point
de sa [174/175] passion imaginaire : car le mesme iour qu’il me l’aura
dite, le mesme iour ie quitte les bord de Lignon, & n’y reuiendray
de ma vie. Cette protestation a estonné les Bergers & les
Bergeres, continua Calidon. Diane, Phillis, & Syluandre
particulierement, luy ont long temps parlé pour luy faire
changer d’avis : mais comme i’ay veu qu’ils ne gaignoient rien,
insensiblement ie les ay quittez, & suis venu exprés vous
chercher pour vous en aduertir. Alcidor croisant les bras, & leuant
les yeux en haut : Chetif Alcidor, s’escria-t’il, que la fortune est
preparee à te faire souffrir ! Ayant ainsi parlé, il se
teut, & les larmes luy tombans des yeux : Quoy, Daphnis ! auant
mesmes que vous sçachiez si ie vous aime, vous me tesmoignez que
mon amour vous desplaist ! Il se teut encore ayant dit cela, &
resuant plus qu’il n’auoit encore fait, il se ietta à genoux,
& comme si Daphnis eust esté deuant luy :
Belle Bergere, dit-il, iamais ie ne seray si mal-heureux de vous
déplaire par mes paroles, ny par mes actions. On vous a dit que
ie vous aimois : mais i’ay cette consolation que celuy qui vous en a
parlé ne me l’a iamais ouy dire. Ie suis innocent du crime qu’il
a commis, en vous contant ses songes & ses soupçons. C’est
maintenant que par vn grand effort ie dois conseruer ma conscience
& mon amour en leur pureté. Si j’estois d’auantage en ces
lieux, la crainte que vous auriez que ie vous importunasse de mon
amour, estant vn effect de ma volonté, me seroit vn crime
irremissible : Ie l’euiteray donc au peril de ma vie, & ne vous
donneray iamais suiet d’apprehender ma rencontre [175/176].
Adieu donc, belle Daphnis, ie vous iure par vostre vertu, qui est la
quatriesme Diuinité que i’adore, que iamais ie ne me presenteray
deuant vous, que vostre exprés commandement ne m’en donne la
permission. Comme il eut ainsi parlé, il se baissa pour baiser
la terre, & moüillant l’herbe de ses pleurs pensa y laisser la
vie, tant fut violent l’effort qu’il se fit en cette resolution. Il se
releua toutesfois, & ayant coniuré Calidon de le laisser,
s’il luy vouloit du bien, r’entra dans le grand bois : & fut depuis
si long temps sans estre veu, que Daphnis elle mesme le pleura comme
mort. Calidon, au lieu de cognoistre son imprudence, y en adjousta
encore vne : pource qu’ayant rejoint la compagnie qu’il auoit laissee,
il fut si estourdy, que sans sçauoir ce qu’il falloit faire,
conta mot pour mot les choses qu’auoit faites & dites
l’infortuné Alcidor. Daphnis eust voulu auoir le coeur du Berger
entre ses mains pour le menager, & cependant se tesmoignant
constante en vne affaire où il y alloit tant du sien, fit rompre
ce discours par Diane, si bien qu’on n’en veit point la cause.
Syluandre cependant desesperé de cét accident, &
Licidas plus en colere qu’il n’auoit esté de sa vie, auoient
toutes les enuies du monde de quereller ce ieune homme. Ils
respecterent son Oncle, & de peur de l’affliger, aimerent mieux le
laisser là, que de luy dire chose qui eust pû luy
desplaire. Phillis fut celle qui ne peut se taire : elle le regarda de
trauers, & luy descouurant le peu d’estime qu’elle faisoit de luy :
Ie ne m’estonne pas Berger, luy dit-elle, si Celidee a mieux
aimé se perdre le visage, comme elle a fait que [176/177]
d’oüir vos extrauagans discours, & souffrir vos ridicules
naïuetez. Ie trouue qu’elle a esté encor trop patiente. Si
Dieu m’auoit tant punie que i’eusse quelque chose à demesler
auec vn Berger fait comme vous, i’aymerois mieux me creuer les yeux,
que d’estre contrainte de le veoir. I’aduouë que si vous continuez
vous serez en grande reputation. Vostre apprentissage, & vostre
chef-d’oeuure sont si semblables, que l’on vous reserue dés-ja
le nom du plus habille impertinent du monde. La Bergere ne se vangeoit
pas seulement du desplaisir qu’il auoit fait à Daphnis : mais
aussi de celuy qu’il faisoit à sa chere Astree en la recherchant
en mariage. Le Berger tout en feu vouloit faire quelque nouuelle
sottise : mais Thamire plus honteux que luy, voyant la faute qu’il
auoit faite : Taisez-vous ie vous prie, Calidon, luy-dit-il, &
n’adioustez point à la faute que vous ne pouuez reparer, celle
qui n’est pas encore acheuee. Calidon ne pût toutesfois se
contraindre si bien qu’il ne murmurast long-temps, & ne dist
quelques iniures entre ses dents, non seulement à Phillis, mais
au reste de la compagnie. Apres qu’il se fut esloigné des
Bergeres, il cognut combien impudemment il auoit pris de soy-mesme vne
commission qu’il deuoit refuser, si elle luy eust esté
presentee : Toutesfois ayant ceste excuse des estourdis, qui est qu’en
faisant les plus grandes indiscretions ils pensent bien faire, il s’en
satisfit : & pourueu qu’il pûst posseder Astrée, creut
que sa fortune estoit la meilleure du monde. Diane de son costé
n’estoit pas peu en peine, pource que s’estant retiree en [177/178] sa
cabane auec Daphnis & Phillis, elle ne sçauoit que dire pour
remettre son ancienne amie. Falloit il, disoit Daphnis, que sans
manquer au moindre des scrupules que i’ay voulu garder, mesme parmy les
actions indifferentes, ie receusse vn si sanglant desplaisir que celuy
que m’a faict Calidon ? Ie feray desormais l’entretien de toutes les
compagnies, & chacun me proposant pour exemple, m’alleguera, comme
si ie me donnois beaucoup de peine à faire parler de moy.
Syluandre vint tout à propos pour opposer ses raisons à
celles de Daphnis, &, pour contenter sa Maistresse, sceut tourner
de tant de façons l’esprit de ceste Bergere irritee, qu’elle
confessa que le Berger l’auoit vaincuë : Mais pour cela qu’elle
n’estoit point persuadee. Diane luy dit, pour la disposer à ne
s’en point retourner, Qu’elle pouuoit viure en son hameau si
secrettement qu’elle voudroit, & que Phillis & elle se
retireroient de la compagnie des Bergeres qu’elles auoient
accoustumé de veoir, afin d’estre seules aupres d’elle. Daphnis
à ce coup surmontee par l’amitié des deux Bergeres
consentit à tout ce qu’elles voulurent, à condition que
de huict ou de dix nuits, elles ne se laisseroient veoir qu’à
leurs Bergers, & quelquefois à Amerine. Cela fut faict,
comme il auoit esté promis. Diane & Phillis demeurerent auec
Daphnis : & n’allans au proumenoir qu’aux heures qu’elles estoient
asseurees de n’y rencontrer personne, accomplirent leur voeu, sans
auoir autre diuertissement que celuy qu’elles recevoient de l’excellent
esprit de Syluandre, & de la belle humeur de Licidas. Le terme
expiroit, lorsque les Herauts [177/178]
Le terme expiroit, lors que les Herauts [178/179] de la Nymphe vinrent
faire vn commandement general par tous les hameaux, que l’on eust
à faire les sacrifices d’action de graces à Teutates,
& des feux de ioye pour la victoire & la paix. Vn Cheualier les
suiuit, qui auec cinq ou six Solduriers choisis pour accompagner Lydias
& Amerine, alla chez Phocion le prier de la part d’Amasis & du
grand Druïde de faire assembler tous les Bergers, & toutes les
Bergeres de Lignon, & les conduire à Marcilly, pour se
trouuer aux resioüissances ausquelles la Nymphe les auoit des-ja
fait convier par Syluandre. Phocion promit d’executer ceste commission,
& dés le lendemain se mettre en chemin pour estre de bonne
heure à la ville. Amerine & Lydias qui n’auoit plus de reste
de sa blessure qu’vne grande debilitation de cerveau, se mirent dans vn
chariot, & dés le soir mesme ayant sceu que les Bergers
& les Bergeres vouloient aller ensemble à pied, allerent si
viste, qu’à Soleil couchant ils arriuerent à Marcilly.
Clindor les receut à la porte, & les preparant aux grandes
carresses que l’vn & l’autre deuoient receuoir de toute la grande
Court des Nymphes, les asseura qu’il y auoit long-temps qu’ils estoient
attendus. Il les conduisit iusqu’au Chasteau, & pour les faire
receuoir auec honneur, enuoya querir son fils, & luy commanda
d’aller aduertir Amasis de la venuë de ces deux nouueaux hostes.
Leontidas obeyt à son pere, & sceut si bien prendre son
temps, qu’il trouua Amasis, Clidamant & Galathee ensemble. Ces
nouuelles les resioüirent esgallement, & le Prince par
un excés de courtoisie qui ne pût estre [179/180]
desapprouuee, n’obseruant pas ceste coustume des Princes de n’aller
iamais au deuant de ceux qui ne leur sont pas esgaux, voulut luy-mesme
les aller receuoir au bas du grand degré. Ses gardes se mirent
en haye, pour rendre ceste venuë plus fameuse, & le chariot du
Cheualier estant entré dans la cour du Chasteau, ils n’eurent
presque autre loisir que celuy de descendre, deuant que Clidamant fut
à eux. Lidias ayant sceu sa qualité, mit vn genoüil
en terre, pour luy demander pardon de la peine qu’il luy donnoit. Mais
Clidamant le tenant entre ses bras, luy dit tant d’auantageuses
paroles, que iamais seruices faits aux Roys, ne furent si royalement
recompensez, comme les siens. Il le quitta pour aller saluër
Amerine, qui sçachant de quelle façon il falloit viure
auec vn grand Prince, ne fit ny trop, ny trop peu. Madame, luy dit
Clidamant, la compagnie qui faict l’honneur à la Nymphe, &
à ses enfans, de rendre sa Cour sans esgale, a iusqu’icy
aduoüé qu’elle n’estoit point accomplie, puisque ny vous,
ny ce Cheualier en estiez esloignez : Venez donc, Madame, donner la
perfection à la plus belle chose du monde : & contenter les
yeux & les souhaits de tant de Princes & de Princesses, de
Seigneurs & de Danes. Il la prit par la main en luy parlant ainsi,
& se mit entre elle & Lidias. La grand sale estoit pleine du
peuple, qui pour veoir le magnifique festin, & le bal que Clidamant
donnoit à tous ses amis, estoit assis sur des eschaffaux. Le
Prince passa entre deux barrieres qui estoient autour des tables, pour
aller & venir plus aysément. Vn Cheualier fut aduertir les
Nymphes, [180/181] qui se rendirent à la porte de leur chambre,
pour receuoir les deux Amants. Que n’ay-je assez de belles paroles pour
repeter celles qui furent dites en ceste entreueuë. Ie me promets
qu’il n’y a personne si ennemy des courtoisies, qui ne fust rauy de
celles des Nymphes. Galatee ne se contenta pas de baiser vne fois
Amerine, il fallut la rebaiser, & luy dire mille bons mots sur la
ressemblance de Ligdamon & de Lidias. Alors ceste Dame qui auoit
faict tant parler d’elle, attirant sur soy les yeux des Roys, des
Princes, de la Princesse Rosanire, & de tout le reste, fut leur
discours, iusqu’à ce que le grand Maistre de la maison d’Amasis,
vint faire le commandement aux Officiers pour couurir. Ceste
incomparable compagnie alla s’asseoir, & l’ordre ayant esté
arresté dés le iour precedent, voicy comme ils furent
assis à la table. La Nymphe estoit au bout de la table seule.
Sigismond, Rosileon, Godomar, Celiodante, & Clidamant estoient d’vn
mesme costé, assis comme ie les ay nommez. Dorinde ayant
esté ce iour-là mesme accordee au Prince Sigismond, &
le contract de leur mariage ayant esté signé, par vne
deference à la qualité de son mary, fut mise deuant luy,
non sans estre regardee par ces compagnes du temps passé auec
beaucoup d’enuie. Rosanire estoit vis à vis de Roslieon, &
Galathee deuant Godomar : mais si bien que ces trois Princesses,
tenoient autant de place que les cinq Princes. Alcidon & Damon
estoient au dessous, & Daphnide & Madonte deuant eux. Lipandas
estoit deuant Mellandre, Lydias vis à vis d’Amerine, Alcandre
deuant
[181/182] Circeine, Amilcar, deuant Palinice, Lucindor deuant Florice,
& plus bas que ces Cheualiers & ces Dames trente-cinq ou
quarante Cheualiers que Dames, par la presence desquels la Nymphe auoit
voulu rendre le festin plus beau, Ligdamon fut pressé de se
mettre à table : mais Syluie n’y ayant point de place, il n’en
voulut rien faire, & s’excusa sur la maladie de Lindamor, auquel il
auoit promis de faire compagnie.
Il est vrai qu’il n’estoit pas menteur. Aussi deuant qu’on se mist
à table, il estoit monté dans vn chariot auec Leonide
& Syluie, & ayant esté prendre Pâris, Alexis &
Astrée, qui estoient auprés d’Adamas (qui depuis vn iour
ou deux gardoit le lict, & se faisoit purger, pour preuenir vn
grand mal dont il estoit menacé) alla les mener chez Lindamor.
Ses blesseures estoient petites, mais le nombre en estoit si grand,
qu’il ne pouuoit presque marcher. Il est vrai que la froideur qu’il
voyoit aux discours & sur le visage de Galathee, n’estoit pas vn
petit retardement à sa guerison. Il receut ceste bonne
compagnie, sans luy faire un paroistre son ennuy, & passerent tous
ensemble la nuict parmy de si doux diuertissments, qu’ils ne songerent
iamais à ce qui se faisoit au Chasteau. La nuict estant plus de
moitié passee, convia ceste bonne compagnie à se separer.
Leonide auant que de partir dit quelque chose à l’oreille de
Lindamor, qui luy fit monter la couleur au visage. Il luy prit la
main, & la baisant par force, donna sujet de croire aux autres que
la Nymphe ne l’auoit point fasché. Pâris, Alexis, &
Astree, furent remis chez eux : & Leonide & [182/183] Syluie
estans r’entrees au Chasteau, Ligdamon prit congé d’elles, &
se retira chez luy. Bien à peine le Soleil estoit-il
leué, qu’Hylas qui estoit party auant iour, sans demander, ny
attendre compagnie, vint heurter au logis d’Adamas. Le grand
Druïde se portant assez bien ce matin là, auoit resolu de
se leuer pour aller au Chasteau : & de faict il s’habilloit lors
que Hylas entra chez luy. Son humeur hardie luy donnant des priuileges
qui eussent esté de mauuaise grace en tout autre, luy fit
prendre la liberté de monter iusqu’en la chambre d’Adamas : Il
luy donna le bon iour, & sans s’amuser beaucoup aux compliments,
luy dit qu’il auroit bien-tost bonne compagnie : qu’il s’estoit
hasté pour luy en apprendre les nouuelles, & pour
sçauoir où Lidias & Amerine estoient logez. Auquel
des deux auez-vous affaire, luy dit Adamas ? Mon Pere, luy respondit
l’Inconstant, ie ne gaignerois rien de vous cacher mes sentiments :
i’ay l’honneur d’estre si bien cognu de vous, que ie me desguiserois
vainement. Aussi n’est ce pas pour pour sçauoir à qui
i’en veux, que vous me faites ceste question : mais pour me le faire
confesser : C’est auec les Dames, & non auec les Cheualiers que
i’ay accoustumé d’auoir à démesler :C’est pourquoy
vous deuez penser que quand Lidias seroit encore en Bretaigne, ie n’en
serois pas plus en peine pour cela. Et de Stella cependant, luy dit le
Druïde, qu’en faites-vous ? Elle a tousiours sa part qui luy est
conseruee, respondit Hylas :Vous la verrez tantost, si le desespoir
où elle est de la mort de Semire, ne luy deffend de venir icy.
[183/184] Comment ! Hylas, reprit Adamas, Stelle se souuient-elle
encore de Semire ? Mon pere, luy dit l’Inconstant, c’est vn long
discours. Ie m’en vay vous laisser habiller : Hylas fit la reuerence au
Druїde, en disant cela : mais tout à coup reuenant de la porte.
Mon pere, luy dit-il, ie m’en allois sans auoir rien fait. Dittes-moy,
s’il vous plaist, où ie pourray trouuer Amerine. Berger luy
respondit Adamas, il y a trois iours que ie ne sorts point : mais
Leonide me vint veoir hier au soir, qui m’a dit qu’ Amerine &
Lydias logeroient au Chasteau. C’est assez, dit Hylas, en s’en allant :
bon-jour mon pere, ie m’en vay essayer d’estre logé au Chasteau
aussi bien que les autres. Adamas ayant long-temps ry de la folle
humeur de l’Inconstant, fit appeler Pâris, & luy commanda de
faire tenir tout si bien chez luy, qu’il y pûst receuoir les
Bergers & les Bergeres, qui deuoient arriuer le iour mesme, S’il
vous plaist, respondit Pâris, i’en aduertiray ma sœur &
Astrée, & lors que tout sera comme vous me le commandez,
iray au deuant de ceste compagnie, afin que parmy ceste ville elle ne
reçoiue aucun desplaisir. Adamas sçachant la passion de
son fils, trouua bon ce qu’il luy disoit, & le sacrifice fait,
qu’il n’oublioit iamais deuant qu’il sortist de chez luy, alla à
pied iusqu’en la chambre d’Amasis. Il entra seul selon sa coustume,
& ne trouuant que Clidamant & Ligdamon auec elle, luy dit
l’ordre qu’il auoit fait mettre pour le sacrifice, & pour la
delivrance des prisonniers, & l’asseura que les Bergers, & les
Bergerers de Lignon arriueroint bien-tost. Mon pere, luy [184/185] dit
la Nymphe, ie fus bien aise que vostre santé vous permette de
rendre nos deuotions toutes parfaites.
I’ay resolu de me donner ceste apres- dinee pour y penser auec vous.
Cependant, obligez-moy, s’il vous plaist, d’ouyr ce que Clidamant auoit
commencé de me dire. L’affaire est de tres-grande importance. Il
y va, comme vous verrez, du repos de mon Estat, & de la fortune de
Galatee. Le Druїde respondit que ceste affaire deuoit estre meurement
balancee, & fort longtemps agitée, auant que d’estre
resoluë. C’est dequoy mon fils & Ligdamon me parloient, luy
dit la Nymphe : Pour moy ie suis de vostre opinion, & par mon
humeur, iugeant de celle de Galatee, sçay quel supplice c’est
que de marier vne fille contre la volonté. Clidamant neantmoins
me propose Lindamor, comment le seul à qui ie la dois donner. Ie
ne doute pas que ce Cheualier estant de la maison dont il est, &
ayant les qualitez qu’il a, ne doiue entre vous & moy, estre
preferé au plus grand Prince de nos voisins. Mais que
ferons-nous, si ma fille continuë à luy faire froid comme
elle luy a faict iusques icy ? I’ay fait venir Leonide & Syluie,
qui sont les seules qui sçauent les affaires, & leur ay
commandé, sur peine de desobeissance, & d’estre cause du
plus grand mal que deuoit craindre Galatee, de me dire comment Lindamor
estoit auec elle. Il a fallu long-temps combattre auant que de gaigner
cés filles, en fin i’en suis venuë à bout. Elles
m’ont dit que Lindamor auoit esté autresfois fort bien auec
Galatee : Qu’en suitte elle auoit eu quelque sujet de fascher : Depuis
qu’ils s’estoient reconciliez : [185/186] mais que l’imposteur Climante
l’ayant asseuree que si elle espousoit Lindamor, elle seroit la plus
mal-heureuse du monde, elle s’estoit resoluë à ne le voir
iamais de bon oeil. Toutesfois que dés que ce meschant homme
auoit esté recogneu pour ce qu’il estoit, elle s’estoit mocquee
de ses menaces : mais ne le laissoit pas d’auoir en l’esprit quelque
chose qui luy faisoit desagréer Lindamor. Adamas sçachant
bien où luy tenoit le mal, voulut continuer la feinte que
sagement les Nymphes auoient inuentees, & dit à la Nymphe :
Qu’il ne trouuoit rien d’estrange en ce refroidissement de Galatee :
que sçachant qu’elle seroit Dame & Maistresse aussi bien de
Lindamor, que du reste des Sebusiens, elle ne pouuoit moins faire que
de craindre vn mariage qui la rendra compagne de son subjet. Qu’il
falloit toutesfois la preparer de longue main, & luy representer le
merite & la fidelité de Lindamor, si extrêmes, qu’elle
fut par ses propres sentiments conuiee à le receuoir. Mon pere
dit Clidamant, vous sçauez si i’ay interest que ma soeur soit
comme elle merite : mais ie veux que Teutates me punisse, si apres
auoir pensé à tout ce qu’il y a de grands Seigneurs &
de Princes dans les Gaules, ie ne trouue ( quand mesme en cela nous ne
suivrions pas nos coustumes) que Lindamor est le plus aduantageux party
qu’elle puisse souhaitter. Il faut que ie vous die la valeur, & la
grandeur de courage de ce Cheualier, & qu’en peu de mots vous
apprenant ce que ie commençois de conter à la Nymphe, ie
vous fasse admirer ce qu’il a fait pour Galathee. Ce Cheualier qu’il
vous enuoya [186/187] lors qu’il me crût mort, & les autres
que i’ay diuerses fois enuoyez icy, vous ont pû apprendre ce
qu’il a acquis d’honneur dans les armees. Ie vous veux parler des seuls
tesmoignages de son amitié & de ses autres vertus.
Suitte
de l’Histoire de Clidamant & de Lindamor.
Vous auez sceu, mon pere, comme en cette grande & prodigieuse
reuolte des Parisiens contre leur Roy Childeric, ie fus laissé
pour mort dans le Chasteau, & Lindamor la nuit suiuante,
obligé de conduire ce malheureux Prince iusques sur les
frontieres de Thuringe, & s’arrester en reuenant en la ville des
Rhemois, tant ses blesseures qu’il auoit negligees, l’auoient affoibly.
La Reyne Methine le receut auec tant de faueurs & de soins, qu’il
ne demeura que sept ou huict iours au lict. Moy cependant apres auoir
esté prés de vingt-quatre heures sur mon lict comme mort,
ie reuins lors qu’on y pensoit le moins. Mes gens couuerts de larmes,
me mirent sur vne table par le commadement de Guyemans, & desia me
despoüilloient pour m’embaumer, lors qu’vn Médecin ayant
l’oeil sur moy, veid que j’auois remué les leures. Il commanda
aux Mires de s’approcher, & m’ayant long-temps tenu le bras,
recogneut que ie n’estois point mort. Il me fit aussi-tost recoucher,
& Guyemans auec vne [187/188] resioüissance incroyable, voulut
luy-mesme me rendre ce charitable office. Voilà tout le monde
autour de moy, qui par breuages, par la chaleur, & par toutes
sortes de remedes, essayoit de me faire reuenir. Le sang que j’auois
perdu, & la grandeur de mes blesseures, m’auoient mis si bas, que
quoy que l’on pûst faire, il se passa plus de deux iours auant
que la cognoissance me reuint. Guyemans ne bougeoit d’aupres de mon
lict, & m’ayant à la fin rendu la memoire : Seigneur, me
dit-il, ne cognoissez-vous plus vostre fidele seruiteur Guyemans ?
Guyemans, luy dis-je, ie le cognois fort bien, & voudrois bien
l’auoir aupres de moy. Seigneur me respondit-il, c’est luy qui parle
à vous. Alors le considerant comme ie pouuois, ie luy mis vn
bras à toute peine sur la teste, & luy dis : Ha, Guyemans !
que ie suis ayse de vous veoir. I’aduouë qu’il y a long-temps que
ie ne sçay où ie suis : mais où est Lindamor,
& le reste nos Cheualiers ? Seigneur, me repliqua-t’il, songez
seulement à vous guerir : Lindamor se porte bien, & est
allé où vous auez desiré qu’il accompagnast
Childeric. Cependant que i’estois en ceste extrêmité, il
depesche vn Courrier à Lindamor, qui le trouuant en estat de
partir, luy donna de si grandes ioyes, qu’il pensa retomber malade,
tant il precipita son retour. Il arriva le septiesme iour que ie
commençois à cognoistre & parler. Il se ietta aupres
de moy en me salüant : Et seigneur, dit-il quelle nouuelle vie
donnez vous à vos seruiteurs, en leur rendant ce bon Maistre,
que depuis douze ou quinze iours ils ont pleuré comme mort ?
Lindamor, luy respondis-je, [188/189], c’est que le bon Bellenus ne
veut pas que ie demeure ingrat des bons offices que i’ay receus de
vous. Il m’a conserué la vie, pour publier vostre vertu, &
vous rendre ce que ie vous dois. On me defendoit de parler : c’est
pourquoy ces deux Cheualiers se contentoient de coucher sur des
mattelats auprés de mon lict, & me seruir beaucoup vieux que
mes valets. Vn iour Lindamor songeant au Cheualier qu’il auoit
enuoyé à la Nymphe, dit à Guyemans qu’il en estoit
extremément en peine, & auoit peur que ces mauuaises
nouuelles ne troublassent tout le pays. Il enuoya aprés vn autre
Cheualier : mais la diligence du premier fut si grande, qu’il arriua
comme l’autre estoit prest à partir. Son retour desplût au
commencement à Lindamor : mais quand il eut appris la rebellion
de Polemas, & le hazard où estoient les Nymphes, iamais
homme ne fut plus satisfait. Il s’empescha bien toutesfois de m’en
aduertir, de crainte que cela n’empirast mon mal : mais il se contenta
d’en communiquer auec Guyemans, & recueillir auprés de luy
non seulement tous les Cheualiers Segusiuens : mais tous les
François, qui ne pouuoient obeïr à Gillon. Tandis
que peu à peu ie recouure ma santé, Guyemans par les
miracles de sa fortune & de son esprit, sceut se rendre si agreable
aux Ministres du nouueau Roy, que ce Prince ayant esté aduerty
des intelligences que Childeric auoit auec ses voisins pour luy faire
la guerre : le coniura de le venir trouuer, & voir la difference
qu’il y auoit entre vn ieune & insolent Prince, & vn qui ne
faisoit rien que par bon conseil. Guyemans voyant [189/190] son dessein
reüssir si heureusement, me vint veoir vn iour qu’il estoit prest
à partir, & demeurans seuls Lindamon & moy auec luy,
nous dit qu’il estoit sur le poinct de tesmoigner à son Roy,
combien veritablement & puissamment il le vouloit seruir. Que
Gillon luy auoit accordé telle place, & telle part dans ses
affaires, qu’il auoit desirees. Que bien tost il sçauroit le
reduire à la necessité de luy remettre le gouuernement
entre les mains ; & que si ce bien luy succedoit, il ne manqueroit
pas de nous en aduertir, pour auoir nostre aduis sur les moyens de
gaigner les François, & leur faire naistre la volonté
de r’appeller leur legitime Prince. Cependant, nous dit-il, gardez tout
ce que vous pourrez rencontrer de Cheualiers & de gens de guerre
affectionnez au party de Childeric, & pour les luy conseruer,
retournez-vous-en le plustost que vous pourrez en Forests. Guyemans me
tenoit ce langage, pour donner sujet à Lindamor de me parler des
nouuelles qu’il auoit receües : & de faict, il me monstra les
lettres qui luy estoient escrites, & m’apprit l’impatience
auec laquelle la Nymphe l’attendoit. Guyemans en mesme temps nous dit
Adieu, & remettant son honneur, sa vie, & la fortune de
Childeric entre nos mains, fut trouuer Gillon à Soiffons. Il le
receut, non comme vn seruiteur, mais comme vn compagnon, & luy fit
offre de tant de choses, que Guyemans admira & la force de sa
fortune, & le credit de ceux qu’il auoit employez pour le
mettre bien en l’esprit de cét homme. Tous les iours nous auions
presque de ses nouuelles, & apprenions comme peu à peu il
[190/191] esloignoit de l’amitié de ce Royaume tous ceux qu’il
voyoit trop affectionnez à la conseruation : & mettoit
auprés de luy & dans ses conseils, les plus secrets
seruiteurs de Childeric. En ce temps là, Metine m’enuoya vn
Cheualier, pour se resioüir auec moy de ma santé, &
donner des lettres à Lindamor. Aussi tost qu’il les eut
leuëes, il s’enferma seul auec moy. Seigneur, me dit-il, il m’est
arriué vne aduanture en la ville des Rhemois, dont ie ne vous ay
point encore parlé : mais lisez cette lettre de la Reyne Metine,
s’il vous plaist, & apres ie vous diray tout ce que j’en
sçay. Ie pris la lettre, & veis que la Reyne ayant
loüé Lindamor comme vne merueille du siecle, luy offroit
vne cousine de Childeric en mariage, propre fille de la soeur de
Meroüé, & vne partie du Royaume de Senonois auec le
tiltre de Roy, à la charge qu’il aideroit Childeric & ses
amis à chasser le tyran Gillon, & remettre les choses en
leurs formes naturelles. Comme j’eus deux ou trois fois leu cette
lettre, & que ie voyois vn si grand marché à la main
de Lindamor, ie luy dis qu’il meritoit la plus grande fortune du monde
: mais que pour le siecle, il n’en trouueroit point qui ne fust au
dessous de celle qui luy estoit si honorablement presente Lindamor
souspirant, & branslant la teste : Seigneur, me dit-il, i’ay
l’honneur de seruir vne Dame qui me tient lieu d’vn nombre infiny de
sceptres & de couronnes. Il est vray que mon seruice ne luy est pas
aggreable depuis quelque temps, mais elle me traite comme ie le dois
estre. Nous sommes à des extremitez si esloignees l’vne de
l’autre, que quand [191/192] elle ne daigneroit pas mesme me preferer
au plus chetif Cheualier qui viue ; i’aduouë que ie me reputerois
encore trop heureux. Voilà, luy dis-ie, vne passion bien
extraordinaire, & que ie ne persuaderois pas, si celle que i’ay
euë pour Syluie, ne me faisoit croire les plus extrauagantes. Ha !
Seigneur, me dit-il, Amour qui depuis tant d’annees est le seul bien
que ie gouste auec celuy de vous seruir, vient d’vn sujet si diuin, que
quand i’aurois autant de Royaumes que la Reyne Metine m’offre de
subiects, ie m’estimerois tousiours indigne du bon-heur où
i’aspire par ma seule fidelité. Ces discours en ayans fait
naistre bien d’autres les iours suiuans, & n’ayant pû
disposer Lindamor à prendre cette grande fortune, ny à me
dire le nom de sa maistresse, il ecriuit à Metine, la remercia
de l’honneur qu’elle luy faisoit : luy promit d’employer sa vie &
celle de ses amis pour la seruir, & tout ce qui luy appartenoit :
& de peur que ses lettres ne fussent prises, luy enuoya vn
Cheualier qui luy dit de bouche, ce que ny luy, ny moy n’osions luy
escrire. Cependant Lindamor me dit que cette petite fille de Metine
estoit nommee Theodate, belle & charmante autant qu’autre Princesse
qu’il eust veüe en la plus-part des Gaules. Que Metine luy en
auoit touché quelque chose en son voyage : mais que n’estant
plus capable d’aucune proposition d’amour, quelque aduantageuse qu’elle
fust pour luy, que de celle de languir pour la Deesse vivible qu’il
adoroit à toute heure, iln’en auoit oüy qu’autant que la
ciuilité l’y auoit obligé. Cependant, me dit-il, cela a
pensé me fai-[192/193]re vne querelle, pource que Italic, fils
de Brenus Roy de Senonois, estoit à la Cour de Methine pour la
recherche de ceste Princesse, & n’estoit pas moins ambitieux que
cét ancien Brenus, qui contraignit les Romains, apres auoir pris
la Capitole, à rachepter honteusement leur liberté auec
leur or & leur argent. Il eut bien tost ialousie de moy, & dit
tout haut à la Princesse Theodatte, que ie n’estoit pas personne
pour qui elle deust prendre la peine de parler. Ie ne voulus point
faire le mauuais en ce pays-là. C’est pourquoy les nouuelles de
vostre resurrection (ainsi appellay-je vostre santé) venans fort
à propos pour me tirer de là, ie pris congé de
Methine & de Theodate, & auec mes compagnons me hastay le plus
qu’il me fut possible de vous venir trouuer. Quelque temps apres que
Lindamor m’eut dit ces nouuelles, il nous en vint des voitres [sic !],
par vn ieune Cheualier, que Sigismond nous enuoya. Par luy nous
sceusmes la reuolte de Polemas. L’audace qu’il auoit euë de
faire des leuees d’hommes ouuertement. Et deux ou trois iours apres,
receusmes par Guyemans le mainfeste que cet Ambitieux auoit
enuoyé par toutes les Courts des Gaules. Guyemans venoit sous
pretexte de seruir Gillon, nous assurer de la creance qu’il auoit en
luy, & du progrez que tous les iours son dessein faisoit. Allez
donc à la bonne heure, grand Prince, & vous aussi, brave
Cheualier, dit-il à Lindamor, secourir vostre pays d’vne
tyrannie naissante, pendant que i’essayeray de purger le mien d’vne
autre toute formee. Nous nous embrassasmes apres auoir consulté
tout le [193/194] iour ensemble, & luy promismes aussi-tost que
nous aurions arresté le cours de la reuolte de Polemas, de nous
trouuer auec toutes nos forces où le seruice de Childeric, &
son bien nous appelleroient. Comme il fut party, nous ne pensasmes plus
à rien qu’à nous mettre en estat de retourner en Forests
auec vne extrême vistesse. Nous trauersasmes les Sequanois sans
aller en gros : mais aussi-tost que nous eusmes passé la riuiere
de Loire pour nous detourner de Lyon le plus qu’il nous seroit possible
: nous attendismes nos gens au rendez-vous, que nous leur auions
donné : Les Sugusiens ne manquerent pas d’vne heure au temps
qu’ils nous auoient promis, d’estre auec nous, & les
François les suiuans trouppe à trouppe, ne retarderent la
continuation de nostre voyage que de huict ou dix nuicts. Nous
voilà cinq mille cheuaux ensemble, & vn peu d’Infanterie :
Ceste armee se voyant par les Princes & les peuples chez lesquels
nous estions obligez de passer, ou comme tombee du Ciel toute en vne
nuict, ou sortie des entrailles de la terre, ne trouua aucune
resistance que sur les confins de la haute Bourgongne. Nous estions si
hastez de venir au secours de ceste ville, qu’infailliblement
nouseussions preuenu les Roys, & les Princes de quinze nuicts, sans
l’accident qui arriua au vaillant Lindamor. Il ne faisoit que de
reuenir de Lyon, (mais si secrettement qu’il ne fut cognu de personne)
sans auoir pû parler à Sigismond, lors qu’vn Cheualier
Senonois le vint aduertir qu’il y auoit vn Cheualier puissant Seigneur,
qui pour vne injure trop grande pour estre [194/195] soufferte, se
vouloit battre contre luy. Lindamor dit tout ce qu’il pût
à ce Senonois, afin de contenter son amy de paroles : mais
voyant que l’autre ne vouloit rien receuoir en payements : I’iray,
dit-il à condition que ie choisiray les armes. L’autre ayant
iugé la proposition raisonnable, luy accorda pour celuy qui
l’auoit enuoyé. Ie veux donc, luy dit Lindamor, me battre
à pied, & sans autres armes que l’espee & le bouclier.
Ie vous prend au mot, luy respondit le Senonois. Mon amy a de coustume
de n’estre pas long à se vanger quand on l’a offencé.
Tant mieux, luy repartit Lindamor, aussi bien ay-je affaire ailleurs.
Il suit donc le Cheualier à cheual, & ne faisant prendre
à son fidele Aldon que deux petits boucliers, & deux espees
courtes, fut où son ennemy l’attendoit. Il estoit tout
armé, & faisoit difficulté de prendre la condition de
Lindamor : mais sa colere, & la bonne opinion qu’il auoit de soy,
luy faisant oublier tout le reste, il quitta ses armes, & receut
celles que luy fit presenter son ennemy. Ce combat fut si court &
si furieux, qu’auant que ie pûsse estre à eux, quoy que
i’en eusse esté aduerty aussi-tost que Lindamor estoit sorty du
camp, ie trouuay la besongne faite. Italic, le Prince dont ie vous ay
n’agueres parlé, estoit mort d’vn coup qu’il auoit receu dessous
la mammelle gauche, son second auoit vn coup dans le petite ventre,
dont il mourut deux heures apres, & Lindamor estoit percé
d’outre en outre, & à demy noyé dans son sang. Que
deuins-je, mon Pere, quand ie veis ce spectacle, figurez-le-vous, s’il
vous plaist ?
Car [195/196] i’aduouë que de ma vie ie ne fus si hors de moy.
I’allay droict à Lindamor, & le voyant sans parole &
sans mouuement, le fis emporter pour mort dans le camp, & allant
aux deux autres, appris du second d’Italic, comme ce Prince, pour auoir
raison de l’affront qu’il pretendoit auoir receu de Lindamor en la
ville des Rhemois, lors qu’il estoit à la Cour de la Reyne
Methine, auoit quitté Sens, & sans autre compagnie que de
vingt-cinq de ses plus fideles seruiteurs, estoit venu apres luy pour
le veoir l’espee à la main. Au reste, me dit-il, Cheualier,
laissez-nous l’vn & l’autre en l’estat où nous sommes. Nos
amis sont prests, & des-ja, sans doute, ils seroient à nous,
si pour garder à Italic la parole qu’ils luy ont donnee, ils
n’attendoient vostre depart. Puis qu’ainsi est, luy dis-je, ie vous
prie seulement de me dire contre qui vous vous estes battu, pource que
ie ne voy point celuy auec qui vous auez eu affaire. Lindamor, me
respondit-il, estant sorty du combat qu’il eut auec Italic sans estre
blessé que fort peu, voulut se retirer : mais ie le priey
de me contenter, & ne pas remettre vne chose, que tost ou tard, il
seroit obligé de faire. Son extréme valeur luy a
fait accorder ma priere sans contester, & du premier coup passant
l’vn sur l’autre, nous nous sommes blessez. Adieu Cheualier,
laissez-moy en repos, & ne m’enuiez pas le contentement de penser
à moy. Ie le quittay pour ne luy nuire plus, & allay
où estoit couché Lindamor. La diligence de nos Myres
auoit esté grande à luy sonder sa playe : toutesfois la
trouuant fort dangereuse, ils me dirent qu’ils ne [196/197]
sçauoient qu’en penser. Lindamor reuint cependant à soy,
& me tendant la main apres l’auoir baisee : Seigneur, me
dit-il, au moins ce n’est pas ma faute, si ie ne puis satisfaire au
desir que i’ay de mourir pour le seruice de la Nymphe. Ie n’osay luy
respondre : mais luy tournant la reste de peur que i’eus qu’il ne me
vist pleurer, ie m’en allay à ma tente, afin de ne luy point
donnet sujet de parler. Ie le veillay deux nuicts qu’il y auoit grande
esperance qu’il n’en auroit que le mal : mais la troisiesme la
fiéure le prit, & vne resuerie si grande, qu’il nous estonna
tous. Il ne parloit que de tuer & renuerser tout le monde, plustost
qu’vn autre possedast sa Dame. Ha, disoit-il, traistre & infame
Polemas ! C’est vainement que tu ioints les artifices & les fraudes
à la reuolte. Madame est trop sage, pour estre si facilement
esbloüie. Tu mourras de ma main, ennemy du deuoir & de la
nature. Il estoit fort long-temps sans rien dire quelquefois, &
puis tout à coup, il s’escrioit, c’est maintenant, monstre, que
Madame est vangee. Va dire aux enfers que tu aymes la plus belle chose
du monde. Ceste resuerie ayant duré vingt-quatre heures,
Lindamor reuint à soy : mais auec tant de foiblesse, & vne
si grosse fiéure, que les Medecins, & les Mires m’assurerent
qu’il ne pouuoit plus gueres viure. Ceste nouuelle pensa me mettre au
desespoir : mais voyant combien i’estois obligé de l’assister en
ceste extrêmité, ie me forcay le plus qu’il me fut
possible pour le resoudre à receuoir tel succes de son mal,
qu’il plairoit aux Dieux de luy donner. Seigneur, me dit-il, la mort ne
me fit [197/198] iamais peur, vous m’en serez tesmoins s’il vous plaist
:
Ce qui me fasche est qu’aujourd’huy vous perdez vn tres fidele, &
tres-affectionné seruiteur. Si i’osois vn peu murmurer, ie
dirois aux Dieux, qu’ils m’ont refusé la chose dont ie les ay
tousiours le plus ardamment supplié. C’estoit de mourir en vous
seruant, & mourir aux yeux de la belle & incomparable Galatee.
Ie prends la hardiesse de dire ce beau nom, Seigneur : mais puis qu’il
faut que ie meure, ie ne vous cacheray plus ce que vous m’auez si
souuent demandé. Galatee est celle qui m’a faict oublier ma
condition, pour m’esleuer iusqu’au desir de la seruir : Galatee est
celle pour qui i’ay faict mentir Polemas en camp clos : Et Galatee,
Seigneur, est celle pour la seruice de qui i’ay refusé Theodate,
& tous ses Estats. Ie prendray la hardiesse auant ma mort de vous
conjurer d’vne chose, que, peut-estre, vous iugerez insolente : mais
Seigneur, ie ne puis m’en aller content de ce monde sans cela. C’est
que vous suppliez Galatee en ma faueur de ne prendre iamais Polemas
pour mary. Lindamor, luy respondis-je, si ie vous puis donner quelque
contentement en vous promettant ce que vous souhaittez, mettez vostre
esprit en repos. Polemas peut bien auoir eu l’audace d’aspirer au
mariage de ma soeur : mais il n’aura iamais la vanité de la
posseder. Quand il seroit assez puissant pour ruïner nostre
maison, & se mettre la Couronne sur la teste, asseurez-vous que
i’irois moy-mesme luy mettre mon espee dans le sein plustost que de
souffrir qu’il espousast Galathee. Lindamor alors me prenant les mains
les [198/199] baisa fort long-temps, & me dit plus de cent fois :
mais Seigneur, me pardonnez-vous la faute que i’ay faicte ? Mais
Seigneur, me pardonnez-vous la hardiesse que i’ay prise de vouloir
seruir la belle Galatee ? Lindamor, luy dis-je, pleust à Dieu
que vous fussiez en estat de cognoistre quel sentiment i’ay de vostre
amour, asseurez-vous que nous changerions bien-tost d’alliance : &
serions freres, au lieu que nous ne sommes que compagnons. Seigneur, me
dit-il, en me rebaisant les mains, vous me faictes trop d’honneur.
Iamais Cheualier ne quitta le monde plus content que ie suis. La parole
luy manqua, comme il voulut commencer le nom de Galathee. Ie crûs
qu’il estoit mort : mais ce Cheualier estoit trop necessaire à
cet Estat pour luy estre si tost rauy. Les Myres le visterent & le
trouuerent tout en eau. Cela leur donna quelque esperance, mais
tres-petite & tres-incertaine. Le lendemain elle crût, &
de iour à autre fortifiant à veuë d’oeil, ne nous
laissa plus en peine de sa vie, au quatorziesme iour de son mal. Plus
il guerissoit, & plus il deuenoit trsite & inquiet. Ie luy
demanday pourquoy il estoit le seul qui s’affligeoit de sa guerison ?
Seigneur, me dit-il, i’en ay vn grand sujet. Il me souuient des paroles
que ie vous ay dites lors que ie me croyois mort. Que deuiendray-je,
& par quel nouueau genre de mort faudra-t’il que ie m’oste de
deuant le visage irrité de la belle Galatee, si elle
sçait mon indiscretion, & la sottise que i’ay faite de vous
dire ma passion ? Lindamor, luy-respondis-je, ie commence à
croire que vous ne m’auez pas aymé, [199/200] comme vous m’auez
tousiours asseuré. Car si cela estoit, vous n’auriez pas la
mauuaise opinion que vous auez de mon amitié. Reposez-vous sur
moy de affaire ; & tenez pour certain, que ie ne vous descouuriray
iamais que vous ne le trouuiez bon. Les serments que ie luy en fis
à sa requeste, furent sie puissants pour le guerir, que quinze
iours plustost qu’on n’esperoit, il quitta le lict, & commenca de
marcher dans sa chambre. En fin vne Lune apres auoir esté
blessé, il me pria de decamper, & faire les plus grandes
iournees qui se pourroient, afin d’estre à Marcilly à
temps pour le secourir. Il se fit porter dans vn brancart, & ne
monta point à cheual, que le iour que nous rencontrasmes les
Coureurs des Roys, & de Sigismond.
Voilà briefvement, mon Pere, vne partie de ce qu’a fait
Lindamor. Si ie voulois vous dire ce qu’il a executé depuis que
nous sommes arriuez en ce pays, & auec cela vous representer sa
grande conduite à la guerre, son extrême suffisance dans
les conseils, son affection pour cet Estat, & en vn mot toutes les
incroyables qualitez, vous-vous figureriez qu’au lieu d’estre le frere
de Galatee, ie serois le sien. Iugez maintenant si i’ay raison de
vouloir mettre vn si grand appuy dans nostre maison, & vn si
puissant deffenseur aux Segusiens. Adamas demeurant sans responce,
admiroit aussi bien qu’Amasis les vertus de Lindamor : mais la Nymphe
luy demandant son aduis : Madame, dit-il, ceste affaire depend
absolument de vostre volonté, & de celle de Galatee : car la
chose parle d’elle-mesme, & ne nous laisse aucun sujet [200 /201]
d’en deliberer. Puis qu’il est ainsi, mon Pere, dit-elle, ie vous
coniure d’aller voir ma fille, & essayer de luy dire quelque chose
sur ce sujet. Elle vous ayme & vous croit. Ie le promets que vous
n’en retournerez pas sans auoir beaucoup aduancé. Clidamant vous
suiura, & sans que nostre dessein paroisse, entrera comme vous
serez en discours, & possible trouuera-t’il l’occasion de le
continuer. Adamas ayant trouué cet expedient bon, sortit, &
sans differer passa en la chambre de Galatee. Leonide & Syluie
estoient auec elle. L’vne la coiffoit, & l’autre luy ployoit vne
lettre qu’elle venoit d’escrire. Le Druïde luy donna le bon-iour,
& luy dit qu’il n’auroit pas pris la hardiesse de la venir
troubler, si les nouuelles qu’il luy apportoit ne luy faisoient croire
qu’il n’estoit pas importun. Qu’est-ce, mon pere, luy dit Galatee en
riant. C’est, Madame, luy respondit-il, que ce soir les Bergers &
les Bergeres de Lignon auront l’honneur de vous venir faire la
reuerence, si vous l’auez agreable. Vrayement, reprit la Nymphe, ie
vous ay trop d’obligation de la peine que vous prenez.
Ces nouuelles me sont agreables autant qu’autres que ie puisse receuoir
: Aussi me suis-je resiouye en me leuant quand Leonide me les a dites.
Ie sçay bon gré à ma Niepce, dit Adamas, en riant,
de courir ainsi sur mon marché. Mais ie m’estonne comme elle les
à pû sçauoir, pource qu’il n’y a pas trois heures
qu’Hylas me les a apportees. Mon oncle, respondit la Nymphe, c’est
celuy mesme qui m’a aduerty de la venuë de cette bonne compagnie.
Il est vray que dés hier au soir Lydias me le dit, [201/202]
comme ie retournay chez vous. Madame, dit le Druide, ie ne sçay
quel humeur est Leonide : mais ie vous asseure que c’est vne coureuse.
Il estoit plus de rainuit quand elle a ramené chez moy Astree
& Alexis. Comment ! Leonide, dit Galathee, estiez-vous pas au bal ?
Vrayement, Madame, i’aurois bien peu de naturel, si ie dançois
pendant que me meilleurs amis sont malades. Et qui est ce bon amy, dit
la Nymphe, qui est malade ? C’est Lindamor, Madame, qui est le dernier
guery, encor qu’il soit celui qui le premier a guery tout cet Estat.
Mon Dieu Leonide, dit Adamas en contrefaisant l’ignorant, dites-moy,
comme ce Cheualier se porte ? Certes ie suis ingrat, de l’aller si
rarement voir : C’est vn homme qui se peut vanter d’auoir esté
loué par ses propres ennemis : & la posterité sera
ingratte, si elle ne le propose aux ieunes Cheualiers comme vn exemple
d’eternelle imitation. Mon pere, dit Galatee en rougissant vn peu, il
semble que vous ayez enuie de nous vendre Lindamor. Mais vous le mettez
à prix si excessif, qu’il n’y aura pas moyen d’en approcher. Si
en cela ; Madame, respondit le Druïde, ie dis quelque chose
extraordinaire, au moins ne dis-ie rien que la Nymphe, & le Prince
n’ayent dit deuant moy. Il acheuoit ces mots, lors que Clidamant entra
dans la chambre de sa soeur, & la surprenant par derriere, la baisa
plustost qu’elle n’eust crû qu’il la venoit voir. Galatee ne
sçachant qui c’estoit, se leua toute troublee : mais voyant son
frere qui luy fasoit la guerre qu’elle se laissoit baiser :
Taisez-vous, luy dit-elle, Advocat de mauuaises causes gardez,
[202/203] que ie ne vous descrie, Madame luy respondit le Prince, ie
m’en rapporte au sage Adamas. Si vous voulez nous plaiderons nostre
different deuant luy. Ie ne suis pas si peu fine, respondit la Nymphe.
Ie voy bien qu’il est gaigné, & si vous ne venez d’ensemble,
ie suis la plus trompee du monde. Assurément, dit le Prince,
vous n’estes point trompee : mais ie pense que vous estes bien
trompeuse. Ie ne sçay, luy respondit Galatee, quel dessein vous
auez de me traitter si mal : mais comme il est assez difficile de me
tromper quand ie veux, il est aussi tres-vray que ie ne trompe
personne. Si est-ce, luy respondit Clidamant, que vous nous auez
trompez Adamas & moy : car nous ne croyons pas que vous pussiez sie
bien deuiner ce que nous auons faict. Il est vray, ma chere soeur,
continua t’il, qu’il y a prés de deux heures que nous sommes
dans le cabinet de la Nymphe, & la n’auons parlé d’autre
chose que du mespris que vous faites de nostre conseil, & de vostre
repos. Rompons-là, s’il vous plaist, mon frere, luy dit Galatee,
& vous asseurez que si vous ne remettez l’affaire dont il s’agit en
vn autre temps, elle n’aura iamais le succez que vous desirez. Ce
discours fut interrompu par la venuë de Rosileon & de
Celiodante, qui menoient la Princesse Rosanire. Ils auoient fait partie
auec Galatee de sortir de la ville, & aller iusques à
Montbrison, gouster les plaisirs de la campagne, & ceux d’vne si
belle demeure. Leur dessein ne reüssit pas pource qu’au mesme
temps on les vint aduertir que cinq ou six chariots pleins de Dames,
& accompagnez d’vn grand nombre de Solduriers, estoient entrez dans
la cour du Chasteau. Chacun s’estonna [203/204] de ceste
nouueauté, & Amasis elle-mesme ne sçachant ce que ce
pouuoit estre, enuoya prier ces Princes & ceste Princesse de venir
en son cabinet pour en apprendre les nouuelles. Galatee, Clidamant
& Adamas firent les honneurs de la maison, & les conduisirent
iusques où estoit la Nymphe. Bien à peine estoient-ils
tous ensemble, qu’vn Cheualier armé de toutes pieces, fit
demander à la Nymphe la permission de luy pouuoir dire quelque
chose. Comme il l’eut obentuë il entra dans le cabinet, &
mettant vn genoüil en terre deuant Amasis : Madame, luy dit-il,
deux Princesses estrangeres sçachans la iustice auec laquelle
vous regnez, & auec quelle moderation vous viuez sujette aux Loix,
aussi bien comme si vous n’estiez point au dessus d’elles, out
crû que sans exception de personnes elles trouueroient en vostre
Court la reparation d’vne offence qu’on leur a faite. Ayez donc
agreable, Madame, qu’elles vous voyent, & puissent auoir pour leurs
personnes & pour leurs gens toute sorte de seureté. Le
Cheualier se teut ayant ainsi parlé.
La Nymphe auant que de luy faire response demanda conseil aux Princes
& au grand Druide, & voyant qu’elle ne pouuoit refuser ceste
demande : Cheualier, luy dit-elle, retournez, s’il vous plaist, vers
les Princesses qui vous ont enuoyé, & leur dittes qu’elles
ont en cette ville le mesme pouuoir que i’y ay. Et quand ce seroit
contre moy-mesme, elles trouueront la justice qu’elles y sont venu
chercher. Ce Cheualier ayant fait la reuerence partit, & la Nymphe
se doutant que ceste aduanture estoit vne [204/205] galanterie, pria
Rosileon, Celiodante, & son fils, d’aller au deuant de ces
Princesses, pour leur seruir d’Escuyers. Ils partirent aussi tost,
& trouuerent ces Dames qui auoient desia monté la
moitié du degré. Ils ne furent pas plustost apperceus,
que deux Dames, qui estoient à la teste de vingt autres, &
qui par la beauté de leurs robbes & de leurs coiffures,
& la majesté de leur port, faisoient voir clairement
qu’elles estoient les maistresses, se mirent à s’entre-parler,
& en mesme temps abordans les Princes, sans oster les crespes
qu’elles auoient sur leurs visages : Cheualiers, leur dirent-elles,
faites nous la faueur de nous apprendre où nous pourrons trouuer
la Nymphe ? Rosileon fut celuy qui prit la parole, & leur dit, que
ses compagnons, & luy, estoient enuoyez exprés pour les
receuoir, & les conduire où Amasis auroit l’honneur de les
voir. Celiodante prend la main droite de celle qui paroissoit l’aisnee,
Rosileon prend la ieune par la main ; & Clidamant faisant le
conducteur, se mit à monter le premier. La grande salle de la
Nymphe fut en vn instant pleine de monde, qui estoient accourus de tous
les costez de la ville, au bruit de ceste aduanture. Cependant l’ordre
y fut bien gardé, que les Princesses & les Princes passans
au trauers des gardes de la Nymphe, entrerent iusques en sa chambre
sans aucune incommodité. Amasis, Rosanire & Galatee se
leuerent pour aller au deuant de ces Dames. Et comme elles estoient en
peine à sçauoir qui elles estoient, elles osterent leurs
crespes, & furent recognuëes pour la Reyne Argire, &
l’autre pour la Princesse Ze- [205/206] phire. O Tautates !
S’escrierent en mesme temps les Nymphes, Rosanire, & les Roys,
est-il bien possible que nous ayons l’honneur de voir cette grande
Reyne que nous desirons auec impatience, sans oser nous promettre le
contentement de le voir icy ? Les complimens furent si longs, & si
reïterez, qu’il estoit prés de midy auant que les
Princesses & les Nymphes se fussent assises. Adamas prenant le
temps de se faire voir, fit la reuerence à la Reyne &
à la Princesse, & voyant qu’elles estoient prestes à
se mettre à table, se desroba pour retourner chez luy. Comme il
fut hors du chasteau, il se souuint de Lindamor, & ne voulut pas
estre dauantage sans l’aller visiter. Il le trouua auec Ligdamon &
Lippandas, qui leur faisoit dire tout ce qu’il n’auoit point sceu de
leurs fortunes. Sa venuë fut si agreable à ces Cheualiers,
que l’appelans leur pere, & luy rendans toutes sortes d’honneurs,
ils l’obligerent à demeurer plus d’vne heure auec eux. Adamas
voyant la profonde melancholie d’où ne pouuoit presque se
retirer Lindamor, en fut touché, pource qu’il estoit non
seulement son parent, mais l’vn des plus honnestes hommes de son
siecle. Il n’osa toutesfois luy parler de ce qu’il venoit de faire pour
luy, de peur qu’il ne l’eust pas agreable à cause de Lippandas :
mais luy parlant en termes generaux, le conseilla de haster son entiere
guerison, ne perdre point les occasios que sa presence à la Cour
feroit naistre pour son contentement, & se croire aussi heureux de
meriter de l’estre. Il le laissa auec ses bonnes paroles, & s’en
retourna au petit pas chez luy. Alexis & [206/207] Astree estoient
si extraordinairement adiustees, & auoient des habillemens de
Bergere si semblables, que le Druïde en riant leur aduoüa
qu’il commençoit à se repentir d’auoir fait sa
Druïde. Pource, dit-il à Astree, que l’habit de Bergere
sied si bien à Alexis, & que vous auez si bonne grace
ensemble, que ie m’estimeray tres-mal-heureus, lors que ie feray
contraint de vous separer. Cependant ie suis à la veille de vous
faire cette violence : car i’ay receu vne lettre de l’Ancienne du
College des Druides, qui me force, si ie ne veux abuser de mon
authorité, & mespriser les reigles de mon corps, de renuoyer
Alexis aux Carnutes. Celadon qui entendoit le sens caché de ces
paroles, fut tellement troublé, qu’il ne pût retenir ses
souspirs, ny arrester le desbordement de ses larmes. Astree ne pouuant
voir vne personne qu’elle aimoit plus que soy-mesme, si affligee, sans
l’estre aussi, se mit à pleurer, & luy prenant la main :
Madame, dit-elle, si i’estois vn peu moins asseuree de vostre
amitié que ie ne suis, ie douterois de tout ce que vous m’auez
promis. Car puis que vous deuez estre tres-certaine que ie vous suiuray
en quelque lieu qu’il vous plaira d’aller : & d’ailleurs m’ayant
iuré que i’estois la seule, aprés Adamas, qui vous
faisoit aimer cette contree, vous n’auez pas, ce me semble, sujet
d’apprehender vostre depart si viuement que vous faites. Astree,
Astree, luy respondit Alexis, encore que ie deusse craindre autant que
le iour de la mort, celuy qui me priuera de l’honneur de voir le grand
Druïde, toutesfois n’estant à m’y resoudre, & n’ayant
appris dans le cloistre à m’accoustumer [207/208] à cette
absence, ie croirois faire tort à ma naissance, si ie ne me
montrois courageuse en ces occasions. Mais ce qui me rend triste &
desolee, comme vous me voyez, c’est qu’infailliblement ie vous perdray
lors qu’il faudra que ie m’en retourne aux Carnutes. Astree croyant
qu’Alexis luy faisoit vne iniure d’auoir cette opinion, voulut luy
respondre selon la grandeur de son affection : mais Alexis l’arrestant,
Belle Astree, continua-t’elle, ie ne suis point en doute qu’à
cette heure vous n’ayez la volonté de venir auec moy : mais ie
crains fort que cette volonté ne change, quand l’heure sera
venuë de la mettre en execution. Ouy, belle Bergere, le courage
vous manquera, & ie suis tres-mauuaise deuine, ou deuant que ie
parte vous m’abandonnerez, de peur que ie ne vous somme de vostre
parole. Ha, cruelle Alexis ! repart Astree en pleurant, si ce que vous
dites estoit, ie meriterois d’estre comme vn monstre, chassee de la
compagnie de tout le monde : mais ie vous iure que quand il faudroit
que ie perdisse la vie, ie ne vous abandonneray point. Adamas ne
voulant pas que cette dispute passast outre, emmena ces deux Amans
où l’on auoit seruy pour disner. Hylas entra de bonne fortune
pour luy, comme on se mettoit à table. Il auoit couru tout le
chasteau pour rencontrer Amerine, & à son action sembloit
reuenir fort mal satisfait. Il s’assied auprés d’Alexis sans se
faire beaucoup prier : & aprés auoir mangé comme vn
homme qui n’eust rien eu dans l’esprit : Mon pere, dit-il au Druide,
vous ne sçauriez croire la moquerie & l’insolence dont cette
coureuse [208/209] d’Amerine a remply la responce qu’elle a fait
à mes offres de seruices. Hylas, m’a-t’elle dit, ie suis fort
faschee que vous veniez si tard : il y a grande apparence que nous
eussions faict marché, pource qu’estants l’vn & l’autre de
bonne volonté, bien-tost nous fussions tombez d’accord : mais la
place est prise, & ne puis que vous remercier de vos offres.
Vous sçauez combien Lydias est à craindre, &
d’ailleurs estant icy parmy vn nombre infiny de puissans amis, nous ne
pourrions luy faire le moindre tort du monde sans courir fortune de la
vie. I’aduouë, mon pere, que ce discours m’a surpris, aussi luy
ay-je demandé si ce qu’elle disoit estoit par raillerie.
Vrayement, m’a-t’elle respondu, ie vous parle de sens froid, & si
vous ne le croyez, ie vous prie de le demander à Syluandre,
outre qu’il est fort vostre amy, il est tres-sçauant &
tres-veritable. Ie croy, luy ay-je reparty, que c’est pour vous mocquer
de moy que vous tenez ce langage. Mais c’est vous Hylas, me
respondit-elle, qui peut-estre voulez que ie serue à vous faire
passer le temps. Vous me parlez d’amour, comme si ie n’estois pas
tres-asseuree que vous auez pour le moins douze ou quinze maistresses
en ce pays, sans celles que vous auez laissees par tout où vous
auez passé. Demeurons donc, ie vous prie, Hylas, amis comme nous
auons tousiours esté, & comme ie ne vous enuieray iamais la
possession de Stelle, n’enuiez point aussi à Lydias l’affection
que ie luy ay entierement promise. Voilà, mon pere, la belle
responce que m’fait ceste coureuse : mais ie me mocque bien d’elle
à mon tour : car ie l’ay tellement [209/210] oubliee, qu’en
conscience ie n’oserois assurer si ie l’ay iamais veuë. Le grand
Druïde ne pouuant presque s’empêcher de rire : Si est-ce,
dit-il à l’Inconstant, que vous n’estes pas si courageux que
vous dites : car vostre visage témoigne que vous n’estes pas
sans émotion. Sage Adamas, luy respondit le Berger, ie veux que
le Guy de l’an neuf ne me soit iamais propice, si ie ne suis
parfaitement guery : mais ie ressemble à ceux qui ont eu vne
violente maladie, ils sont quelquesfois sept ou huict iours à se
remettre, encore qu’ils ne sentent aucun mal. Ie suis fort
trompé, reprit Adamas, quelque violent qu’ait esté vostre
mal, si le ressentiment vous en demeure sept ou huict iours. Ie ne
l’auray pas seulement vn quart d’heure, respondit l’Inconstant, &
si vous prenez la peine de consulter mon visage, il vous dira
qu’à ceste heure ie ne suis plus troublé, comme il vous a
dit quand ie suis entré ceans que ie n’auois pas la teste bien
faite. Astree & Alexis ne pouuoient gouster le diuertissement que
le grand Druїde prenoit à faire parler Hylas, pource que l’Amour
les traitant diuersement, quoy qu’egalement mal, elles se figuroient
plus mal-heureuses qu’elles n’auoient iamais esté. Leur
entretien estoit vne resuerie tres-profonde, & leur plus grand
plaisir estoit à se representer infinie à cause qu’elles
auoient de s’affliger. Aussi-tost qu’Adamas se fut apperceu de leur
mauuaise humeur, il n’oublia rien pour les en diuertir : mais la
fortune fit ce que sa prudence ne pût faire. Pâris tout
eschaufé entra dans la sale où il estoit, & luy
parlant auec respect : Mon Pere, luy dit-il, la bonne compagnie que
vous attendiez est en vostre salle basse, qui sçachant que vous
estiez à table, n’a pas voulu monter, de peur de vous
interrompre. Pâris, luy respondit Adamas, en se leuant de table
auec Hylas, & les deux Amants ; i’ay sujet de me plaindre de vous :
au lieu de faire les honneurs de ma maison, on diroit que vous y estes
estranger. Allons donc mes filles, dit-il aux deux Bergeres, reparer
auec Hylas ; la faute que Pâris nous a fait faire. Ils
descendirent ensemble, & entrerent dans ceste salle, qui pour la
saison extrêmement chaude, estoit la meilleure du monde. Phocion
n’aperceut pas si tost le grand Druїde, qu’il alla au deuant de luy,
presque en courant, & luy faisant vne grande reuerence : Seigneur,
luy dit-il, faut-il que nous vous donnions tant de peine, &
abusions ainsi de l’amitié que vous nous portez ? L’affection
que ie vous porte, respondit Adamas, est fondee sur de si grandes
raisons, que i’irois iusques au bout du monde s’il s’agissoit du repos
de quelqu’vn de vostre trouppe. Il ne luy dit que cela pource qu’en
mesme temps Licidas, Syluandre, Thamire, Thircis, Corilas, & les
autres Bergers vindrent luy rendre leur deuoir, & le conuierent de
les saluer l’vn apres l’autre, & les contenter chacun de quelque
bon mot. De l’autre costé Alexis & Astree oubliant ce que la
ciuilité les obligeoit de rendre à toutes leurs
compagnes, estoient tellement attachees auec Diane & Phillis, que
le grand Druyde fut contraint de les separer, & leur dire en riant,
qu’elles estoient bien plaisantes toutes quatre, de faire si peu de cas
de tout ce qui estoit à l’entour d’elles [211/212].
Diane, & Astree se quitterent. L’vne se mit à baiser ses
anciennes amies, & l’autre auec sa sagesse accoustumee, respondit
si à propos au grand Druїde, qu’en luy-mesme il aduoüa que
Pâris seroit trop heureux d’auoir vne femme si accomplie, aussi
luy fit-il beaucoup plus d’accueil qu’à toutes les autres. Si
l’on en oste Phillis qu’il traicta comme sa parente, & comme la
maistresse de Licidas. Les compliments ayans esté faits de part
& d’autre, Adamas fit asseoir vne partie des Bergeres auprés
de soy, & donna charge à Pâris d’entretenir l’autre.
Alexis, Astree, Diane, Phillis, Daphnis, Celidee, la triste Doris,
& l’inconstante Stelle furent quelques temps ensemble à se
dire ce qui leur estoit arriué depuis leur cruelle separation :
mais le plaisant Hylas reuenant à son pis-aller, c’est dire
à Stelle, les bras ouuerts : Ha ma Maistresse, s’escria-t’il, en
fin, en fin voilà Hylas, qui reuient à vous tout entier :
Amerine, ny les affeteries n’ont peu vous le voler. Ceste boutade de
l’Inconstant fut parmy la compagnie le sujet d’vne si grande risee, que
quoy que pûst faire la babillarde Stelle, elle ne sceut luy
respondre. Cependant les quatre fideles amies, à qui les
extrauagances d’Hylas estoient trop communes & trop vieilles pour
en rire, s’esloignerent vn peu des autres, & commencerent à
bon escient à parler de leurs affaires. Hélas ! mes
cheres soeurs, dit Astree, si vous sçaviez le sujet que i’ay de
me plaindre de ma belle maistresse, vous auriez pitié de moy,
& ne vous pourriez empescher de la condemner [sic !] : elle
faict si peu de cas de mon amitié & de mon courage, qu’elle
[212/213] ne veut pas mesme se persuader, que ie puisse aller auec elle
aux Carnutes. Phillis & Diane l’interrompant, ne parlez point, ma
soeur, luy dirent-elles, de ce funeste voyage, vous ne le ferez ny
l’vne ny l’autre, si nos voeux sont ouys : mais continuant la vie que
nous auons commencee deuant tant de mal-heurs qui nous ont accueillis
depuis vne Lune & demie, nous retournerons ensemble reuoir nos
troupeaux, nos bois, & nos cabanes. Plûst au bon Bellenus,
reprit Alexis, qu’il me fust permis de faire ce que vous dites, belle
Bergeres : mais ceste loy cruelle de la necessité m’arrache
d’auprés de vous, & bien-tost me priuera du seul bien
qu’aujourd’huy ie gouste dans le monde. Ce n’est pas en si grande
compagnie que ie dois continuer ce discours, rompons-le, s’il vous
plaist, iusqu’à ce soir, que nous ne serons que nous quatre,
& ne nousfaisons point regarder par ces autres Bergeres. Cela dit,
elles s’en r’approcherent, & se mirent à entretenir Celidee,
sur l’attente qu’elle auoit d’estre bien-tost plus belle que iamais. Ce
discours les entretint iusques à ce qu’on leur apportast dans de
grandes Corbeilles les meilleurs fruits du monde.
Elles se ietterent dessus, & Syluandre, Licidas & Hylas,
demanderent congé au grand Druïde d’estre de la partie,
afin de pouuoir entretenir leurs maistresses. Pâris les suiuit
aussi-tost, & commençant à prendre la mesme jalousie
de Syluandre, que si des-ja il eust esté mary de Diane, auoit
déit de veoir combien cherement elle receuoit les fruits que luy
choisissoit le Berger. Adamas de son costé parloit des choses
passees, & de la [213/214] malice du peuple, qui veut philosopher
sur le gouuernement. Phocion, Thamire, & Thirsis, s’estonnoient de
sa grande suffisance, & ne pouuoient assez admirer la force que les
Dieux luy auoient donnee pour resister aux fatigues dont la guerre,
& le soin de l’Estat l’auoient enuironné. Toute l’apresdinee
s’estant fort bien passee, Leonide & Syluie, que le Druïde
auoit fait aduertir de la venuë de ceste bonne trouppe, vinrent vn
peu deuant la nuict, la veoir, & la prier au nom d’Amasis, de venir
au Chasteau. Nous auons dirent-elles, des chariots pour mener les
Bergeres. Adamas sera, s’il luy plaist, le guide des Bergers. Les vns
& les autres s’en estans remis à ce qui seroit trouué
bon par le grand Druïde, partirent aussi-tost qu’il eut receu des
nouuelles d’Amasis. Toutes les Bergeres monterent dans deux Chariots,
& pour les conduire Leonide entra dans l’vn, & Syluie dans
l’autre. Elles allerent descendre à la porte du Chasteau, &
le plus viste qu’elles purent monterent par vn degré
dérobé dans la chambre de Leonide, afin de n’estre point
veuës, que les Bergers ne fussent arriuez. Ils ne les firent
gueres attendre, pource qu’Adamaspartant de chez soy incontinent apres
elles, en conduisit la moitié par les ruës, & donna le
reste à mener à Pâris. Les estrangeres & les
Cheualiers qui les veirent entrer au Chasteau, s’arresterent au
commencement à leur habit : mais les considerans depuis au
visage, & voyans leur ressemblance & leur bonne mine,
aduoüerent qu’ils leur faisoient honte. Les Princes, les
Princesses, les principaux Cheualiers, & [214/215] les plus grandes
Dames estoient auec les Nymphes dans le iardin du chasteau. Adamas ne
trouua point de lieu plus à propos pour presenter les Bergers,
pource qu’en quelque sorte il sembloit conforme à leur
condition. C’est pourquoy il les y mena, & fit aduertir Leonide
& Syluie, qu’il les y alloit attendre auec leur compagnie. Ils ne
furent pas plustost dans l’allee où estoit la Cour, qu’Amasis
voyant paroistre Adamas, & tant d’hommes apres luy habillez de
blanc, iugea qu’il luy amenoit les Bergers qu’elle auoit tant
desiré voir. Elle le dit à la Reyne Argire, qui prenant
Dorinde d’vne main, & Galatee de l’autre, & faisant mettre
Daphnide & Madonte aux deux costez de Rosanire, suiuit en se
promenant, la Nymphe. Adamas estant si prés d’elles, qu’il
pouuoit estre ouy, s’arresta, & mettant vn genoüil en terre,
pour en faire faire de mesme à tous les Bergers : Madame, luy
dit-il, ie prendray la hardiesse, s’il vous plaist de dire sans faire
tort à qui que ce soit, que voicy vne partie la plus saine &
la plus illustre de tout ce que vous auez de subiects. Ie vous dirois
leur merite, & les maisons fameuses dont ils sont sortis, s’ils
n’auoient l’honneur d’estre cognus de vous, & si la
simplicité de leur condition, & le mespris qu’ils font de la
fortune, pouuoit souffrir que ie vous fisse voir ce que la Fortune
auoit accordé à la vertu de leurs peres. Amasis les ayant
priez de se leuer, leur dit en general les meilleures paroles du monde,
& leur donna le temps de pouuoir l’vn aprés l’autre luy
faire la reuerence. Syluandre & Licidas qui estoient à la
teste de ces Bergers, comme deux grands pins au front d’vne [215/216]
belle touffe de bois, arresterer les yeux des Princesses & des
Nymphes. Elles ne pouuoient assez admirer leur beauté, &
leur bonne mine, & aprés auoir consideré la grace
dont ils sçauoient accompagner leurs discours, confesserent
qu’ils auoient quelque chose qui ne se voyoit point aux plus parfaits
Courtisans. Les cinqs Princes, & les cinq grands Cheualiers
interrompirent par leur venuë le discours qu’auoit commencé
Syluandre, & et l’embrassant l’un après l’autre, luy firent
quelque faueurs plus particulieres qu’au reste de ses compagnons.
L’amour qui estoit lors le seul Dieu auquel s’adressoient presque
toutes les pensees aussi bien des Princes que des Bergers, fut le sujet
qu’ils prindrent pour faire par ler Syluandre. Ce fut là que
voulant paroistre ce qu’il estoit, il recueillit en un seul discours
tout ce que la grandeur de son estude, & la delicatesse de son
esprit lui fournit d’excellentes pensees. Ces Princes qui enueloppez
dans le mal heur general de leur condition, n’auoient point
accoustumé d’auoir des gens faits comme Syluandre auprès
d’eux, ne se contentoient pas de tesmoigner leur admiration : mais en
eux mesmes sentoient ie ne sçay quoy, qui se pouuoit appeler ou
une honte d’estre surmontez par un Berger, ou ennuie d’estre aussi
honnestes gens qu’un Berger. Cependant voicy Leonide & Syluie qui
arriuent auec ces incomparables beautez, qui sembloient au lieu de
venir faire la reuerence aux Nymphes & aux Princesses, auoir fait
resolution d’arracher de leur esprit la vanité qu’elles se
donnoient d’estre sans compagnie. Aussi tost qu’Argire [216/217] veit
Astree, encores qu’elle fust bien triste & Diane qui estoit ce jour
là plus belle qu’elle n’auoit esté de sa vie, elle en
demeura si estonnée qu’apres les auoir baisees cent fois, elle
les fit autant baiser pour le moins à Rosanire & Cephise.
Les Princes en furent ravis, & s’ils n’eussent esté
extremément fideles, il y auoit en cette veuë beaucoup
à craindre pour leurs maistresses. Il estoit toute nuict auant
que les admirations que toute la Cour auoit des ces beautez fussent
finies. Mais Amasis faisant conscience de les retenir dauantage, apres
auoir sceu combien de chemin elles auoient fait le mesme jour. Mes
belles filles, leur dit elle, & vous gentils Bergers, allez, s’il
vous plaist, reprendre une partie du repos que nous vous auons
osté. I’ai remis au grand Druide tout le soin que ie deurois
auoir de vous. Il m’a promis qu’il n’y oubliera rien. Ces Princes &
ces Princesses vous coniurent que vous leur donniez le iour de demain
tout entier, & ne negligiez rien de tout ce que vous auez, qui peut
augmenter la beauté des resiouissances publiques. Les Bergers
& les Bergeres ayans leurs actions ou par leurs paroles
tesmoigné qu’ils obeiroient, se retirerent auec la mesme bonne
grace qu’ils estoient venus, & trouuans des chariots à la
porte du chasteau pour les uns & pour les autres, toutes les
Bergeres auec les deux Nymphes y monterent. Et Adamas, auec Phocion,
Tamire, & quelques autres vieillards, en prindrent un pour eux.
Cependant la jeunesse s’en retournoit à pied, & leur seruoit
de gardes. Adamas suiuant la volonté de la Nymphe, auoit fait
marquer [217/218] trois maisons les plus priches de la sienne, pour
loger à leurs aises les Bergers & les Bergeres. Aussi ne fut
il pas plustost entré chez luy, que les receuant pour la seconde
fois auec beaucoup d’affection : Mes amis, leur dit-il, la Nymphe a
creu que ie n’estois pas assez grand Seigneur pour vous traitter : elle
a voulu vous tesmoigner par là l’estime qu’elle fait de vous,
& ne m’a creu capable que d’executer ses commandemens. Les tables
furent incontinent couuertes : mais auec tant d’appareil & de
magnificence, que les Vergers & les Bergeres crurent estre
retournez à la condition de leurs ancestres. Le souper ayant
duré fort long temps, fit que la compagnie se separa bien tost
aprés, pour s’aller mettre au lict. Les Bergers eurent un logis
pour eux, & les Bergeres un autre. Il n’y eut que Phocion, le vieil
Arcas, Tamire & Celidee, qui furent logez seuls dans une petite
maison qu’on leur auoit reseruee Alexis, outre son lict, en auoit fait
dresser deux autres dans sa chambre, afin de pouuoir estre auec Astree,
Diane, Phillis & Daphnis. Comme elles furent seules retirees, &
que la porte de leur chambre fut fermee, Diane qui iugea que la
presence de Daphnis empecheroit la Druide & ses compagnes de parler
librement, voulut la mettre dans leur confidence. Elle en fit
l’ouuerture fort à propos, & apprit à Alexis &
Astree la nouuelle amour d’Alcidor, & la sottise de Calidon. Cela
les ayant fait tomber sur leurs affaires, elles couroient fortune d’y
passer toute la nuict, si les prieres de la Nymphe ne leur fussent
venuës en memoire. Elles se hasterent de se des-[218/219]habiller,
& Alexis embrassant Astree : Mon seruiteur, luy dit-elle, c’est
à cette heure ou iamais, qu’il faut que vous temoignez si vous
m’auez aimée. Ie croiray tout ce qu’il vous plaira, &
violeray plustost toute la reigle des Druides pour ne me point separer
de vous, si mettant tout vostre ennuy sous les pieds, vous pareissez
auec tous les charmes & les appas que la nature vous a donnez.
Puisque vous desirez cette preuve de mon affection : Ma maistresse, luy
respondit Astree, ie vous feray demain voir, si ie puis, combien vous
estes veritablement aimee. Là dessus elles se meirent toutes au
lict. Astree & Phillis coucherent ensemble pour s’entretenir plus
particulierement. Diane & Daphnis se meirent en un mesme lict,
& Alexis dans un autre. De l’autre costé les Princes, les
Princesses & les Nymphes estans sortis de table se retirerent
chacun à leur appartement pour se preparer aux ceremonies du
lendemain, & estre prests de bonne heure pour accompagner les
Nymphes au sacrifice.
Le lieu et le temps de ce grand sacrifice ayant esté prise de
longue main, & le reste se trouuant tout prest par les sons du
grand Druide, & du grand Pontife, on n’attendit que le leuer du
Soleil, pour commencer à faire marcher les choses necessaires.
Clindor & Leontidas firent mettre en ordre les trouppes de la
ville, & les Chefs de la garde des Nymphes monterent à
cheual, avec leurs compagnies de Solduriers & d’Ambactes. On auoit
fait faire dans le lieu où durant le siege Polemas auoit eu son
quartier, vn Temple [219/220] portatif de charpenterie & de toiles.
Le dehors estoit peint comme si c’eust esté vn batiment de
marbre à la rustique, & le dedans couuert de draps d’or
& d’argent, auoit six vingts toises de long, sur quarante de large.
Il y auoit des galeries & des eschafaux à l’entour, faits de
telle sorte qu’on pouuoit voir de tous les endroits, aussi bien que de
l’eschafaut des Princes, des Princesses & des Nymphes. La terre
estoit couuerte de grandes toiles peintes en parquets de menuiserie. Au
milieu il y auoit vne espece de Sanctuaire fermé de balustres de
bois doré, & orné de trois grands Autels l’vn deuant
l’autre, dont le premier ne pouuoit estre employé qu’à
faire brusler des parfums. Les gardes & les solduriers de la Nymphe
enuironnerent tout ce lieu, & n’y laisserent entrer que ceux qui
deuoient seruir aux sacrifices. L’heure venuë où il falloit
commencer la procession generale : le College des Augustales marcha le
premier, celuy des Vestales apres, & les filles Druïdes
conduites par la venerable Chrysante & la vieille Cleontine, qui
pour ce sujet estoient arriuees dés le soir precedent, allerent
seules, de peur d’estre profanees par les autres Relgieuses, qu’elles
ne croyent pas estre au seruice du vray Dieu. Les Pontises accompagnez
de leur grand Pontise, & reuetus de leurs robbes de pourpre,
suiuirent les filles, & furent suiuis par les Druïdes, qui
couuerts de leurs Surpelis de lin, & accompagnez des Eubages,
Vacies, Bardes, & Sarronides, alloient deuant Adamas avec vne
deuotion qui en pouuoit donner à ceux qui n’en auoient point.
Les Cheualiers de la Nymphe & [220/221] ceux des Princes &
Princesses estrangeres, marcherent quatre à quatre, vestus le
plus superbement qu’ils auoient pû, & furent plus de deux
heures à passer. Derriere eux venoient les Bergers de Lignon,
à leur mode si proprement, qu’ils attiroient sur eux les yeux de
tout le peuple. Pour continuer cet ordre, les Cheualiers de Bourgogne
alloient cinq de rang. Apres eux Damon, Lipandas, Alcidon, Ligdamon
& Lydias, & parmy un grand nombre d’Escuyers & autres
officiers estoient Rosileon, Sigismond, Celiodante, Godomar &
Clidamant. Quelque temps apres qu’ils furent passez, marcherent deux
compagnies des gardes de la Nymphe, conduits par Clindor &
Leontidas, pour faire faire place à cent ou six vingts Dames, au
front desquelles estoient la Reyne Argire, Amasis & Dorinde,
Rosanire, Cephise & Galatee. Les deux merueilleuses Bergeres Astree
& Diane, habillees comme ie diray ailleurs, marchoient au milieu de
Daphinde & Madonte : mais si pleines d’attraits & de charmes,
que ceux-mesmes qui estoient les plus estonnez de la richesse des
habillemens des Dames, advouerent que toutes ensemble elles n’auoient
pas autant de beautez que les deux Bergeres. Derriere elles estoient
Circeine & Palinice entre Leonide & Syluie, & selon cet
ordre marchoient toutes les Dames estrangeres auec les Nymphes,
où aprés que le grand Druïde eut donné l’eau
Lustralle aux Princesses, elles s’allerent mettre sur les eschaffaux
qui leur estoient preparez. Les ceremonies ordinaires & les
parolles sacrees, obligerent tous les assistans à joindre leur
particu-[221/222]lieres oraisons aux publiques, & attendre auec
tremblement la venuë du grand Teutates, qui estoit si
solemnellement inuocqué. La Musique continua ces prieres, &
fit ouyr ce grand Cantique d’action de graces, que par une tradition
fort ancienne les Druides croyent auoir esté composé par
le grand Dis. Cela finy, le cœur des Druides chanta sur vn autre ton
d’autres paroles sainctes & mysterieuses, à la fin
desquelles le grand Druide leuant ses mains vers le Ciel,
soustenuës par deux Vacies, profera ceste puissante &
espouuentable priere.
ORAISON
Au Dieu Hesus, Bellenus, Taramis
le grand Tautates.
Source infinie de sagesse & de bonté,
substance sans commencement & sans fin, Hesus qui par ta force
engendre Bellenus, dont la misericorde ne se faisant qu’vne auec ta
justice, par cet eternel accord produit ce grand amour, que nous
adorons sous le nom de Taramis : O ! nostre inenarrable Teutates,
escoutes les remerciemens que nous te faisons, pour le salut de cet
Estat, & reçoy les victimes choisies, que selon ta saincte
ordonannce nous sommes prests de te presenter. Nous auons veu esclater
ta Iustice, lors que ne voulant pas enveloper les innocens auec les
coupables, tu t’es contenté de punir ceux qui par leur
obstination à mal faire, s’estoient rendus indignes de tes
graces. Fais aujourd’hui, [222/223] Seigneur, que ta clemence donnant
sujet aux meschans de s’amender, & aux bons de perseuerer en leur
saincte vie, ne nous apporte desormais que l’abondance et la
felicité dont les benedictions sont accompagnees. Ainsi florisse
à iamais en sa pureté la veritable Religion, laquelle tu
as toy-mesmes enseignee à nos Peres. Ainsi ta gloire fasse
trembler ces infideles Monarques, qui sont si foux de croire qu’il n’y
a rien au dessus d’eux. Ainsi l’abominable effronterie de l’Atee soit
confondue, toutes les fois que sa bouche ou son cœur oseront reuocquer
en doute l’infaillibilité de ton estre, en le confessant
puissions nous affermir les ames chancelantes, & au Ciel auec toy
receuoir la recompense laquelle est promise à tous ceux qui
meurent en effect ou de volonté, pour la defence de ta parole.
Aussi-tost que ceste priere fut finie, tout le peuple cria, ainsi
soit-il, & la Musique le reïtera iusques à ce qu’on
voulut commencer les sacrifices. Cent taureaux blancs qui n’auoient
iamais esté mis sous le joug, ayans les cornes dorees &
ceintes de grands chappelets de differentes fleurs, furent presque en
mesmes temps immolez. Rien ne fut obmis de tout de qu’on auoit
accoustumé d’obseruer auant, durant & apres l’immolation.
Les entrailles des ces hosties se trouuerent telles qu’on les desiroit,
& le feu dont elles furent en partie consumees, n’eut que des
signes de paix, d’abondance & de plaisir. La fin des sacrifices ne
[223/224] fut pas celle des ceremonies. Les machines cachees sous terre
firent en vn instant disparoitre les Autels, & ce qui restoit des
victimes. Au lieu des toiles qui estoient à l’entour des Autels,
on y en veid peu à peu s’estendre d’autres peintes de roses, de
lis, & de violettes, qui sembloient naistre sous les pieds des
Druïdes. Vn petit Autel chargé d’vn gasteau, de plusieurs
fiolles ou boites de parfums, & d’vn vaze de cristal plein de vin,
sortit de dedans terre. Et des voûtes du Temple descendit dessus
vn dais de pourpre, rehaussé de fleurs d’or & d’argent
faictes à l’esguille. Adamas alors descendit du petit
eschaffaut, où il estoit auec tous les Druides & les
Pontifes, & prenant le grand Pontife par la main, alla auec tous
ces ornements de ceremonie, se mettre à trois pas de ce petit
Autel. Incontinent apres Rosileon, Godomar, Celiodante & Clidamant
descendirent du lieu où ils estoient, & attendirent au bas
de l’escalier le Prince Sigismond. Il estoit vestu d’vn habillement
à la Romaine de toile d’argent, par bandes reprises auec de
grosses perles, & les quatre Princes en auoient de la mesme
estoffe, mais chacun de differente façon. Dorinde, au milieu de
Rosanire : Cephise & Galatee descendirent aussi de son eschaffaut,
& vont se mettre au costé droit de Sigismond. Ces quatre
Princesses auoient des robbes à l’Italienne, d’estoffe de foye
blanche & d’argent, couuerte de fleurs si bien nuées, que de
loin on croyoit qu’elles estoient habillees de veritables fleurs. Elles
auoient de grands voiles de gaze d’argent, qui, par l’artifice de
plusieurs petits fers, estoient tousiours en demy-cercles à
[224/225] l’entour de leurs testes. Le grand Druyde ayant fait mettre
Dorinde & Sigismond l’vn auprés de l’autre, leur fit vne
forte sage & fort necessaire remonstrance, & les interrogeant
par les paroles solemnelles, sans qui les mariages sont reputez nuls :
Vous estes, leur dit-il, maistres de famille. Vous, Sigismond Prince de
Bourgongne, recevez Dorinde de ma main & de son consentement. Et
vous, Dorinde, sçachez que vous n’estes plus libre, &
qu’ayant soubmis vos volontez à celles de Sigismond, vos pensees
mesmes ne sont plus à vous. Le grand Potife qui estoit derriere
le grand Druyde, luy presenta vn vaisseau d’argent, où estoient
des eaux de senteur. Il en parfuma ces Amans, & leur presenta
à chacun une partie du gasteau, & une goute du vin qui
estoit sur l’Autel. Et ceste ceremonie acheuee, chacun se mit à
genoux, & fut assez long-temps à prier Bellenus, & la
Vierge qui deuoit enfanter, qu’ils rendissent ce mariage heureux. La
musique, en suitte de cela, remit tout le monde dans la joye, dont la
saincteté des mysteres, & la crainte de les profaner les
auoient retirez. Toute ceste grande & extraordinaire compagnie se
retira au chasteau en l’ordre qu’elle estoit venuë au Temple,
& la Nymphe qui tenoit Cour ouuerte à tout le monde, voulut
que les Bergers & les Bergeres de Lignon eussent la mesme place que
personne ne leur eust disputee si leur condition eust esté
égale à leur naissance. Là Amasis voulut rendre vn
témoignage public des grands seruices qu’Adamas luy auoit
rendus. Elle l’enuoya querir chez luy par Clidamant mesme, &
l’obligea de sus-[225/226] pendre pour ce iour-là les reigles de
son ordre. Alexis ne pût honnestement refuser au grand
Druïde de l’y accompagner, encore qu’elle eust fort desiré
de ne paroistre non plus en ce superbe festin, qu’elle auoit fait en
toutes les autres ceremonies. Le precipice sur le bord duquel elle
estoit, non comme Alexis : mais comme Celadon, pour ne sçauoir
de quelle vray semblable raison destourner la volonté qu’auoit
Astree de la suiure par tout, ne luy representant que des morts
infaillibles, & des Enfers preparez pour le punir, luy ostoit
l’enuie de se trouuer parmy tant de plaisirs. Il fallut toutesfois
qu’il y allast, & contrefist mieux que iamais ce personnage
importun, qu’il n’auoit fait qu’entretenir son mal au lieu de le
guerir. Adamas par vn priuilege que les Princes ont rarement
accordé à la vertu, fut mis au bout de la table entre la
Reine Argire & la Nymphe. Sigismond & Dorinde furent l’vn
deuant l’autre au dessus des Princes & Princesses. Alexis eut sa
place entre Daphinde & Madonte. Pâris voulut seruir Diane en
ceste occasion : c’est pourquoy il n’eut point de place affectee : Et
tout le reste des Cheualiers & des Dames furent assis come de
coustume. Le destin fut le plus magnifique qu’eussent iamais fait les
Princes Gaulois. Il y fut seruy vn nombre infiny d’oyseaux de toutes
sortes, dont le bec & les pieds estoient couuerts d’or ou de
vermeillion. Rien de tout ce qui se trouue de rare en toutes les
contrees de l’Europe & de l’Asie n’y fut oublié. Bref les
fables ne sçauroient presque rien faire admirer aux banquets
mesme de leurs Dieux, qui en effect ne fust veu [226/227] en celuy-cy.
Aussi tost qu’il fut acheué, douze petits enfans d’vne mesme
grandeur & d’vne mesme beauté, habillez en amours, se
presenterent deuant les Princes & les Princesses, & chanterent
l’Epithalame que le Barde qui auoit charge de la Poësie,
auprés de la Nymphe, auoit bien eu de la peine à composer
en si peu de temps. Comme ils eurent chanté, ils tirerent de
leur carquois des fleches, au bout desquelles estoient de fort petites
fioles de verre, pleines de toutes sortes d’excellentes eaux. Ils en
firent voler vne tres grande quantité contre le plancher de la
salle, où les phioles se cassants parfumerent tout le lieu,
& toute la compagnie. Les behours & les iouxtes que les
Cheualiers auoient preparees, tirerent les Princes & les Princesses
de la salle pour se rendre sur les eschaffaux. Alcidon, Damon,
Lippandas, Ligdamon, & Lydias y parurent : mais ce fut plustost
pour témoigner leur affection à Sigismond, que pour
disputer l’honneur qu’il y auoit à acquérir. Il y eut
plusieurs lances rompuës, & plusieurs Cheualiers renuersez par
terre : mais rien ne donna tant de plaisir que l’ariuee de soixante ou
quatre-vingts Bergers, en trois trouppes, qui habillez à la
rustique, ou en Sauvages, prindrent la place des Cheualiers. Comme ils
furent maistres, & qu’ils eurent esté assez considerez, une
trouppe joüa long-temps des murettes : une autre luy respondit
auec des lyres : & la troisiesme continua avec des haut-bois. Ayans
acheué leurs chansons, ils se metterent en dansant, &
representant une sorte de combat, fort cognu des Gaulois, se firent
admirer de tous [227/228] les spectateurs. Ein fin, pour acheuer leur
tournoy Pastoral, ils se remirent en trois comme au commencement, &
coururent, sauterent, & luitterent tout le reste du iour. Les
vainqueurs ayans esté couronnez se trouuerent dix : desquels
Syluandre & Licidas estoient les principaux. Ils furent droict
à l’eschafaut d’Amasis & de Galatee, & mettans leurs
Couronnes à leurs pieds, leur firent chacun vn discours pour les
asseurer de leur fidelité & de leur seruice, si bien
pensé, que par là ils acheuerent de combler tout le monde
de l’estonnement qu’ils auoient commencé de leur donner. La
nuict vint auant que les plus difficiles à contenter eussent
trouué ennuyeux ces exercices, & les jeux des Bergers. Mais
ne pouuans plus estre veus, il falut que les resioüissances qui ne
sont belles que durant l’obscurité, succedassent à celles
du iour. Les feux furent allumez & regardez de tout le monde auec
rauissement. Les machines dont ils estoient composez, firent à
tous les spectateurs veoir le tresbuchement de cét ambitieux,
qui abusant de la grace que luy auoit faite Iupiter, osa pretendre au
plus secret de ses plaisirs, & à l’vsurpation d’vne chose
que le Dieu mesme n’auoit pû acquerir que par des voyes
legitimes. Ixion auoit la teste presque dans les enfers, &
cependant il sembloit à son action qu’il ne pût oublier
ceste grande beauté en la faulce ioüissance, de laquelle il
auoit mesme gousté de veritables delices. Son corps brusloit de
tous costez : & le feu du tonnerre dont son maistre venoit de le
precipiter du Ciel, acheuoit de consumer ce qu’il auoit [228/229]
d’entier, & toutesfois sa passion enragee luy faisant dans la mort
mesme, souhaitter ce qu’il perdoit ; ses yeux & ses bras à
demy bruslez, faisoient veoir combien extrême estoit le regret
qu’il auoit de l’abandonner. Il n’y eut personne qui ne veist
clairement que c’estoit vne fable, dont la vie de Polemas auoit faict
vne histoire, & ne iugeast que ç’auoit esté
l’intention de l’ingenieur : pource que l’image d’Ixion avoit vn masque
& des cheueux qui la faisoient prendre pour celle de Polemas.
Pendant que le peuple continuë par tout ces feux de ioye : les
Princes, les Princesses & le reste de la Cour furent se mettre
à table, oú l’on les seruit magnifiquement comme ils
auoient esté le matin. Vne musique de voix soustenuë par
vne autre d’instruments, dura autant que le festin, & ne se retira
qu’apres les tables leuees. Ceux qui deuoient ioüir pour le bal,
se mirent en leur place, & conuierent toute la Cour à
commencer la dance, qui tout ainsi que les Romains estoit appellee
Choree entre les Gaulois. Sigismond mena Dorinde : Rosileon, Rosanire :
Celiodante, Cephise : Godomar, Galatee. Clidament ne dança
point, pource que n’ayant peu obtenir d’Astree (dont il deuenoit peu
à peu extrêmement amoureux) qu’elle dançast, il
voulut demeurer à l’entretenir. Estrange sympatie du frere &
de la sœur, qui par vne mesme imprudence se laissans emporter à
des passions infructueuses, n’aduancerent rien que de se persecuter
eux-mesmes, pour persecuter ces deux infortunez Amants ! Alcidon mena
Daphnide : Damon, Madonte : Lipandas, [229,230] Mellandre : Ligdamon,
Syluie. Leonide refusa Agis, & se fit mener par son cousin
Pâris. Syluandre y conduisit Diane : Licidas, Phillis : Hylas,
Stelle : & Circeine & ses compagnes y furent menees par leurs
seruiteurs. L’importunité fut si grande dont Clidamant acheua de
troubler le repos d’Astree, que Celadon s’en apperceut. Son imagination
qui estoit tousiours tournee vers les choses tragiques, le travailla
pour le moins autant que la presence de Clidamant. C’est bien
iustement, disoit-il, mal-heureux Berger, si tu vois reüssir tous
les desseins, au contraire de tes esperances ! As-tu pas violé
ceste extrême fidelité, sous laquelle seule tu pouuois
estre à couuert de toutes les iniures du temps, & de la
Fortune ? Tu as mieux aymé croire le conseil des hommes, que de
t’arrester à celuy du Dieu, qui en luy obeissant te promettoit
d’extrêmes contentements. C’est la voix d’vn autre Dieu,
diras-tu, qui parlant par celle d’Adamas, t’a commandé de faire
ce que tu fais. Ha Celadon ! que ceste excuse sera tousiours foible
aupres de celuy qui iugeront exactement des choses. Les Dieux ont de
differentes pensées, comme ils ont de differentes qualitez.
Quand ils s’entremettent de conduire l’ouurage de leurs compagnons, il
est à croire, quoy qu’ils soyent tous parfaits, qu’ils y
reüssissent moins parfaitement que ceux qu’ils veulent imiter.
Amour estoit celuy auquel tu deuois obeyr absolument, comme dés
ton enfance il estoit le seul auquel tu t’estois sacrifié tout
entier. Qui t’asseurera qu’Adamas ne te trompe point, ou que le Dieu
qui luy a [230/231] comandé d’auoir soin de toy, ne l’ait point
trompé, & par cet artifice vangé la ialousie que
peut-estre ta particuliere deuotion à l’amour, luy aura donnee.
Mais sans aller si auant, confidence ce que tu as auancé depuis
que tu as osé violer ta propre fidelité, & iuge par
là si tu as bien ou mal fat [sic !]. Tu as vû ta Bergere.
Tu l’as entretenuë, & si bien entretenuë qu’il ne te
reste plus que la derniere faueur à luy demander. Mais tourne la
medaille, & tu cognoistras que ta fortune est bien funeste. Il faut
que tu la quittes ceste vnique cause de ta joye & de ton desplaisir
: & la quittant, que tu la desoblige, si tu ne veux la mettre plus
en colere qu’elle n’estoit, lors qu’elle te contraignit à te
jetter dans Lignon. Apres ceste separation que penses-tu deuenir ? Et
à quoy crois-tu qu’aboutiront toutes ces allees &
venuës qu’Adamas & Leonide feront pour te remettre bien auec
elle ? A rien qu’à la fascher & renouueller sa haine. Elle
s’offencera, si elle sçait que tu te sois presente deuant elle
sans son commandement. Et si elle ne le sçait point, que ne
trouuera-t’elle point à redire en ton absence, ou plustost en la
fantaisie, qui apres tant de Lunes t’aura prise de reuenir à
elle. Comme il parloit ainsi : Phillis qui auoit demeslé Astree
des importunitez de Clidamant, le print par la main, & le trouuant
en ceste profonde melancolie. Madame, luy dit-elle, il faut que vous
ayez quelque puissant diuertissement, puisque mesme vous ne voyez pas
Astrée. Il y a long-temps, respondit-il, que le Prince Clidamant
l’entretient, & il pense si ses discours luy sont aussi
desagreables[231/232] qu’à moy, qu’elle n’est pas fort
satisfaite de la Cour. A ce conte, luy dit Astree, en luy prenant la
main, ie veux croire que vous ne voyez pas vostre seruiteur.
I’aduouë, luy respondit Celadon, que ie vous croyois encore auec
Clidamant : Mais, mon cher seruiteur, continua t’il auec un grand
souspir, sortons de ces lieux de confusion & d’insolence : &
puisque pour me punir, Adamas & Theutates le veulent ainsi,
laissez-moy retourner aux Carnutes, afin que priuee de la merueille du
monde, c’est à dire, de mon seruiteur, ie ne cesse tant que ie
viuray de pleurer ceste perte, & faire penitence de ma mauuaise
fortune. Ma maistresse, luy repliqua la Bergere, si ce lieu me
permettoit de vous dire ce que ie pense, ie ne vous laisserois pas sans
me plaindre de vous, non seulement d’auoir voulu que ie parusse icy
comme ie fais, mais de continuer ce cruel discours dont vous ne cessez
depuis cinq ou six nuicts de me persecuter. Phillis les fit taire,
pource qu’elle veid que Galatee venoit à elles. Tout le temps
qu’elles eurent pour se remettre fut si court, que la Nymphe les aborda
auant qu’elles eussent repris leurs bons visages. Elle leur dit force
choses, & laissant Leonide & Syluie pour entretenir Alexis
& Phillis, entreprit Astree, & apres l’auoir loüée
de son extrême beauté, de l’art dont elle sçauoit
se bien vestir : & bref de tout ce qu’elle crût capable de la
gaigner. Vrayement, luy dit-elle, discrette Bergere, ie trouue fort
estrange que vous ayez refusé à Clidamant la premiere
priere qu’il vous ait iamais faite. Ie ne sçay, Madame, luy
respondit [232/233] Astree, comme quoy i’ay pû faire cette faute
: mais si ie l’ay faite, croyez s’il vous plaist, que c’est innocemment
; car ie n’en ay point eu la volonté. Si est-ce, belle Bergere,
luy repliqua la Nymphe, que vous ne sçauriez trouuer de raison
dont vous puissiez excuser le refus que vous auez fait au Prince.
Peut-estre, Madame, luy dit Astree, parlez-vous de l’honneur que m’a
voulu faire Clidamant, lorsque l’on a commencé la dance ? Mais
si l’ayant tres-humblement supplié d’auoir agreable que ie ne
dançasse point, i’ay fait quelque chose contre mon deuoir, ie
l’ay fait par necessité, & non de mon consentement. La perte
irreparable que i’ay faicte depuis neuf ou dix Lunes, me conuie
à pleurer mesme au milieu de vos resiouyssances : & ie ne
fais pas ce qu ie dois, de venir en des lieux, où le dueil n’est
pas de bonne grace. Vous vous affligez possible sans sujet, luy
repartit Galatee, & celuy dont vous regrettez la perte, non
seulement est viuant, mais est si prés de vous, qu’il faut pour
le mescognoistre, que vous preniez plaisir de dementir vos oreilles
& vos yeux. Ouy, Bergere, i’en peux parler comme sçauante :
& vous m’auez l’obligation d’auoir sauué vos amours. Car
moy, Leonide, & Silvie, fusmes les trois premieres qui le vismes
dans la riuiere de Lignon, & qu’il en retirasmes plus mort que vif.
La Nymphe en eust bien conté d’autres à la Bergere, si
Godomat ne la fust venu prendre pour dancer. Elle eust bien voulu s’en
desdire, pour auoir le temps d’acheuer ce qu’elle auoit commencé
de dire à la Bergere : toutefois la bienseance l’en empescha,
& la fit aller où le Prince [233/234] la menoit. Cependant
Astree espouuentee de ces nouuelles, plus que si visiblement l’esprit
de Celadon se fust presenté deuant elle ; retourna vers ses
compagnes qui parloient encore auec Leonide & Siluie. Elle estoit
si blesme & si saisie qu’elle les estonna toutes. Elle se
contraignit toutefois si bien, que pour lors personne ne pût
tirer la cause de son esmotion. Il est vray qu’elle print Phillis
à part, & luy dit à mots interrompus, que la Nymphe
luy auoit appris de grandes choses : C’est pourquoy, continua-elle,
sortons d’ici, & taschons de faire en sorte que Silvandre &
Licidas se desrobent auec nous pour nous accompagner iusques au logis
d’Adamas. Phillis l’ayant asseuree que pour luy donner ce contentement,
elle alloit faire tous ses efforts, se remit auec elle parmy les
Nymphes, Alexis & Diane. Licidas vint aussi à propos que
s’il eust sceu la volonté de sa maistresse. Elle luy dit l’enuie
d’Astree, & le pria de faire en sorte qu’ils se peussent retirer
luy & Syluandre vers la porte de la salle, & les y attendre
toutes deux. Comme elle parloit ainsi, Alcimedor, frere de Mellandre,
dançoit auec la Princesse Dorinde, & faisoit faire de si
grandes admirations à toute la compagnie, que les Nymphes,
Alexis, & Diane, s’aduancerent pour auoir leur part de ce
contentement. Tandis les deux Bergeres prennent leur temps, trauersent
la sale, & trouuent les deux Bergers qui les attendoient à
la porte, Ils descendent tous quatre le degré, & de bonne
fortune pour eux rencontrent Leontidas dans la court du chasteau. Il
les voulut arrester : mais Phillis l’ayant supplié [234/235]
de ne le point faire, pource qu’Astree se trouuoit fort mal : Au moins,
leur dit il, sçauray-je comme vous vous en allez. A pied, luy
respondit Licidas, afin de ne point attendre. Assurément, luy
repliqua le Cheualier, vous n’attendrez point & si
vous n’irez point à pied. En disant cela il les mena
iusqu’à la grand’ porte, & prenant le premier chariot qui se
trouua desgagé, les fit montrer dedans, & commanda à
deux des gardes de la Nymphe de les conduire chez le grand Druïde.
Cela fut presque aussi-tost faict que dit. Les Bergers descendirent en
leur logis, & ayant remercié les gardes, prierent Licidas
& Syluandre
d’aller retrouuer Alexis & Diane, & leur dire qu’Astree
s’estant trouuee vn peu mal, auoit desiré de regaigner sa
chambre de bonne heure & sans bruict. Les Bergeres ne les eurent
pas plustost veu partir, qu’elles monterent
en leurs chambre, & s’estans fact donner de la lumiere, fermerent
la porte sur elles. Alors Astree embrassant Phillis : Ma sœur, luy dit
elle, c’est à ceste heure, ou iamais, qu’il [sic !] faut que
vous me témoigniez l’amitié que vous m’auez tousiours
promise, & me disiez à cœur ouuert tout ce que vous auez
sceu touchant la lettre que vous m’auez faict voir ; & apres ie
vous apprendray d’estranges nouuelles. Ma sœur, luy respondit Phillis,
ie voudrois pouuoir vous rendre Celadon, aussi bien que ie puis vous
satisfaire en ceste occasion. Ie vous ay desia dit qu’vn jeune Berger
que ie ne vis iamais que ceste fois là, me presenta la lettre
que vous auez veuë, & me dit en s’en allant, qu’il auoit
charge de me priere que le plu-[235/236]stost qu’il me seroit possible,
ie vous allasse trouuer, pour vous dire que vous vous attristiez sans
raison, & auiez auec vous le Berger que vous pleuriez comme mort.
Ie luy demanday qui m’écriuoit, & qui l’enuoyoit mais sans
m’en vouloir rien apprendre : asseurez-vous, me dit-il en partant, que
ie vien de fort bonne part. Voila ma sœur, comme quoy l’affaire s’est
passee. Alors Astree prenant la parole, Ie ne sçay, luy
dit-elle, si mon soupçon est faux, mais ie sçay qu’il est
fort vray semblable. Galatee m’ayant tiree à part comme vous
auez veu, m’a dit que
i’estois bien glorieuse d’auoir refusé de danser auec son frere
: comme ie luy ay respondu que la perte que i’auois faite depuis vn an
(& ie voulois entendre celle de mon pere & de ma mere) ne me
permettoit pas de dancer, elle a expliqué ceste perte pour
Celadon, & m’a iuréque pour ne le point cognoistre, il
falloit que ie dementisse tous les iours mes oreilles & mes yeux.
Qu’elle auoit esté la premiere auec Leonide & Silvie, qui
l’auoit retiré de la riuiere de Lignon, & secouru en vn
temps où il estoit plus qu’a demy mort. Iugez ma sœur apres ces
nouuelles en quel estat ie dois estre, &
combien les trouuans conformes à celles qui vous ont esté
apportees, ie dois y adiouster foy. Mais à vostre aduis, ma
sœur, que veulent dire ces mots : que i’ay auec moy Celadon : &
qu’il faut que ie prenne plaisir à dementir mes oreilles &
mes yeux, pour le mescognoistre ? I’aduouë que cela m’estonne.
& ne sçachant sur qui m’arrester, il faudroit qu’ils
entendissent parler d’Alexis. Ce n’est pas d’auiourd’huy, reprit
Phillis, que [236/237] cette pensee
m’est venuë : & si la seuerité d’Adamas, qui impose
silence aux soupçons que nous en pouuons auoir, ne me defendoit
de le croire, ie me resioüirois auec vous d’auoir esté si
heureusement trompee. Ma sœur, luy dit Astree, ne parlez pas, s’il vous
plaist, ainsi : car encores que les nouuelles de la vie de Celadon me
donnent presque autant de ioye que d’estonnement : toutesfois
i’aimerois mieux auoir sujet de le pleurer toute ma vie, ou plustost
estre preste à porter en terre, que de le voir sortir des
habillemens d’Alexis, & nous reprocher nos libertez, & possible
nos feintes ignorances. Non, ma sœur, que ie perisse, & ne sorte
iamais des ennuis que sa perte me donne, plustost que ie le reuoye
glorieux & triomphant des despoüilles de mon
honnesteté. Ie parle ainsi, & croy ne faillir point : car
bien qu’Alexis n’ait iamais paru que fille à nos yeux, & ne
nous ait pas mesme donné soupçon de la croire autre : si
est-ce que venant à songer combien librement nous auons vescu
ensemble, & auec quelle franchise ie luy ay laissé prendre
les mesmes priuileges que vous & Diane auez auec moy, j’advoue que
ie ne le verrois iamais sans rougir. & si sa discretion me faisoit
refoudre à luy pardonner, sa tromperie m’en osteroit &
eternellement l’enuie. Ainsi, repart Phillis, aprés auoir par
vne iniuste jalousie fait mourir vne fois Celadon, vous voila aussi
preste que
iamais à le faire mourir pour la seconde fois, par vn scrupule
encore plus iniuste. Astree alloit respondre, lors qu’on frapa à
la porte de la chambre. Elles y allerent, & l’ayant ouuerte,
veirent Alexis, [237/238] Diane, Daphnis, Syluandre, Licidas, &
Pâris, qui entrerent tristes plustost qu’autrement. Alexis ne se
doutant point du desordre qui commençoit d’arriuer en ses
affaires, alla droit pour embrasser Astree, comme de coustume : mais la
Bergere estant encore pleine des imaginations qu’Alexis fust Celadon,
fit vn pas en arriere, si dextrement toutesfois, que quelque
soupçonneux que fust le Berger, il ne pût remarquer le
premier coup de sa mauuaise fortune. Il la baisa toutesfois : & se
figurant que ce qu’elle auoit fait, estoit à cause de son frere,
luy dit la peine où l’auoit mise son esvanoüissement. Tel,
continua-t’elle, ie dois nommer vostre depart, & celuy de Phillis :
& sans mentir
iamais Diane & moy ne fusmes plus estonnees, quand pensans vous
tenir par la main, nous cogneusmes que nous tenions Leonide. Ie vous
laisse à penser si nous cherchasmes par tout, mais ce fut
vainement, iusques à ce que Syluandre & Licidias nous sont
venus retrouuer, & nous ont appris la cause de vostre depart. Dites
moy donc, s’il vous plaist, mon seruiteur, ce qui vous est
arrivé, & quel est vostre mal. Madame, luy respondit Astree
: Alexis l’arrestant à ce mot, Peut estre, luy dit-elle, pensez
vous parler encore à Galatee, ou à quelqu’vne de ces
Princesses. Astree, Astree, continua-il si bas, que personne ne peut
l’oüir, c’est me traitter mal que d’oublier si tost vne chose que
vous ne deuiez iamais oublier. Mais, helas ! que i’ay peur qu’à
mon tres grand regret ie ne me trouue trop veritable prophete de mes
propres mal-heurs. Alexis n’ayant osé continuer ce discours,
à cause [238/239] de Pâris, Astree aussi n’osa luy
respondre pour la mesme consideration. Elle ne laissoit pas de regarder
la Druide auec des yeux de linx, & vn desir encore plus penetrant,
pour essayer
à la recognoistre. Mais soit qu’Amour ne voulust pas encor luy
rendre la veuë ny l’oüie : soit que l’art dont Celadon se
sçauoit desguiser, ostast toute cognoissance à ceux
mesmes qui le soupçonnoient, Astree ne fut point esclaircie : au
contraire, elle changea tout à coup de pensee, & se figura
que ce
n’estoit que pour la mettre en peine, qu’on luy auoit donné les
nouuelles qui la renoient en allarme. La voila donc confirmee en
l’opinion qu’elle auoit tousiours euë d’Alexis, & resoluë
de viure auec elle comme de coustume.
Adamas vint à la chambre de ses filles en mesme temps, &
apres leur auoir donné le bon-soir, leur demanda quel iugement
elles faisoient de la vie de la Cour, & si elles n’auoient point de
regret de la condition qu’auoient choisie leurs Peres ? Nullement, sage
Adamas, respondirent-elles : & quoy que nous soyons fort
satisfaites des Nymphes, & de toute leur Cour ; si est-ce que si le
changement que nos ancestres ont fait, estoit à commencer, nous
y serions resolues en vn quart d’heure. Mais, mon pere, faites, s’il
vous plaist, vne chose pour nous : c’est que demain au leuer d’Amasis,
nous puissions aller prendre congé d’elle & de Galatee &
les remercier de l’honneur que nous en auons receu. Ce fardeau estant
hors de dessus nos espaules, nous en
serons plus libres & gayes, & aurons plus de temps pour estre
auec vous. Phocion & Tamire arrivans là-dessus, confirmerent
[239/240] cette priere, pource que ny l’vn ny l’autre ne se portoient
pas bien. Et Adamas leur ayant promis, il se retira en sa chambre,
& emmenant tous les Bergers auec luy, laissa la Druide & les
quatre Bergeres seules. Nous sommes à cette heure libres, dit
alors Astree, auec vn visage tout autre qu’elle n’auoit vn quart
d’heure auparauant ; & pouuons sans contrainte dire ce que nous
cachions deuant ces Bergers. Alexis voyant qu’Astree s’adressoit
particulierement à elle : I’advouë, mon seruiteur, que
certe maxime d’amour est tres-vraye, que le bien arriue à ceux
qui aiment, quand ils l’esperent le moins. Ie me figurois des
supplices, des morts, & des enfers, en la seule parole que vous
m’auez dite, lors que vous auez esté interrompuë par Adamas
: & maintenant ie voy tout le contraire, & lis sur vostre
visage des asseurances de mon eternelle felicité. Il est vray,
ma belle maistresse, luy respondit Astree, que mon mal, qui n’estoit
qu’vn chagrin des importuns langages que m’auoient tenus Clidamant
& Galatee, m’entretenoit en vne si desagreable humeur, que vous
mesme, ô ma belle maistresse, me sembliez toute autre que vous
n’estes. S’il est permis de dire icy ses sentiments, repart Alexis, ie
vous diray que de ma vie ie ne fus si ennuyee, & que sans vous
& Diane, qui rendiez la Cour digne d’admiration, ie n’eusse rien
trouué qu’vn desplaisir, & qu’vn tres froid diuertissement
parmy tant de Dames, qui ne sont belles que par art, & par leurs
affeteries. Ie ne fuis pas de l’opinion d’Alexis, continua Diane, pour
ce qui est des beautez de ces Dames. Car particulierement [240/241]
Rosanire & Galatee sont tres-belles & Melandre & Syluie
sont les plus agreables que ie veis iamais. Mais pour la façon
de vie, & la confusion extreme qui paroist mesme aux choses les
plus concertees, ie trouue la Cour si sauuage & si rustique,
qu’à comparaison, nos bois & nos champs ont des ciuilitez
& des iustesses toutes autres. Pour moy, poursuiuit Philis, ie suis
du goust d’Alexis, & de celuy de Diane : & bien que ie n’aye
pas ceste miraculeuse beauté qui fait cognoistre Astree &
Diane à ceux mesmes qui ne les ont iamais veuës, toutesfois
telle que ie suis, s’il y auoit encore vne pomme à donner
à la plus belle : i’ay assez bonne opinion de moy, pourueu que
mes deux compagnes n’y parussent point, pour la disputer contre tout ce
que i’ay veu à la Princesses & de Dames. Vous auez
tres-bonne raison de parler ainsi,
reprit Alexis. Et en vostre conscience, Phillis, auec vous iamais rien
vû de charmant comme Astree & Diane ? Leur coiffure ny trop
estudiee ny trop negligee, auoit-elle pas la meilleure grace du monde ?
Ces fleurs artificielles dont elles auoient fait vne guirlande, ne
sembloient elles pas disputer auec linompe dont estoit faict le voile
qui du haut de la teste leur tomboit sur les talons, à qui leur
donneroit plus d’esclat. Leurs robbes si blanches & si
bien-faites, paroissent-elles pas plus que tout l’or & les
pierteries des Princesses ? Considerez-les encore, s’il vous plaist,
& voyez la grace que donne à ce blanc tous les petits
cordons incarnats. Prenez garde à leur pied, & confessez
qu’auec vous (à qui par excellence on donne le pied de Thetis
[241/242] mesme) il ne s’est iamais rien veu de mieux faict, ny de plus
mignon.
Pour moy, ie ne puis m’oster du rauissement que i’ay tout aujourd’huy
eu de vostre chaussure. Les Princes & les Princesses y ont pris
garde aussi bien que moy : & ie les ay veus en peine à
deuiner dequoy estoient faits vos brodequins. Astree pouuoit par ce
discours s’esclaircir de la doute qu’elle auoit, & cependant elle
se laissoit rauir à la douceur de ces loüanges, & ne
songeoit plus qu’Alexis pouuoit estre Celadon. Ayant parlé
long-temps, Daphnis qui n’estoit pas sans peine, leur dit, Qu’elles ne
voyoient pas qu’il estoit presque jour, & qu’au lieu de tenir
parole au grand Druyde, elles seroient contraintes de remettre la
partie à vne autre-fois. Elles songerent que
la Bergere disoit vray, c’est pourquoy elles se déhabillerent
à la haste, & se mirent au lict, où elles furent
iusques à dix-heures. Adamas les enuoya aduertir que les Nymphes
estoient leuees, & que si elles vouloient les trouuer seules, il
falloit se haster. Elles s’habillerent moins curieusement que le iour
precedent, & estans prestes, allerent au Chasteau, comme elles y
auoient des-ja esté. Adamas presenta les Bergers, & Leonide
les Bergeres.
Amasis les voulut retenir : mais Phocion prenant la parole, la supplia
tres-humblement de ne les rendre point de tous les Segusiens les plus
ingrats & les moins deuots. Nous sommes, Madame, continua-t-il,
ceux qui ont le plus d’affection pour vostre seruice, & le plus
d’interest à rendre graces aux Dieux du bon succez de vos
affaires, cependant nous n’auons point encor faict ny nos Sacrifices,
ny [242/243] nos feux de joye. Ne nous empeschez pas, s’il vous
plaist, grande Nymphe, de nous acquitter d’vne si iuste debte : &
ne priuez pas nos hameaux de la benediction que par ces faincts deuoirs
le charitable Tharamis leur promet. Ie veux tout ce que vous voulez,
luy respondit la Nymphe. Allez mes bons amis, & vous asseurez que
bien tost si la volonté ne change aux Princes & aux
Princesses qui me font l’honneur que vous sçauez, nous irons
sans bruict gouster les delices de vostre vie & de vostre demeure.
Comme la Nymphe eut receu les compliments des Bergers, elle vint aux
Bergeres, & les baisa toutes l’vne apres l’autre. Galatee en fit de
mesme, & dit tout bas à Astree : Souuenez-vous de moy, belle
Bergere, & vous asseurez que ie vous ay dit la verité. Ainsi
se retirerent les ornements de Forests & des rives de Lignon, &
retournerent chez le grand Druyde. Aussi-tost qu’on eut disné,
Phocion, Thamire, Doris, Celidee, Corilas & Calidon se meirent dans
vn chariot, & partirent de bonne heure pour estre à leurs
hameaux deuant la nuict. Les autres qui estoient des hameaux esloignez,
se retirerent aussi deteacute ;s le mesme jour. Hylas & Stelle qui
de leur naturel ne se faisoient gueres prier, demeurerent à la
Cour auec Circeine, Palinice & Florice. Ainsi le grand Druyde
demeura auec les incõparables merueilles, Astree, Diane,
Phillis, Daphnis, Syluandre, & Licidas. Ils passerent presque tout
le jour ensemble : mais sur le soir le beau temps cessa, & l’orage
s’assemblant, se fit sentir presque aux deux Bergers, & aux quatre
Bergeres. Adamas tira Diane à part, & luy [243/244]
representant l’amour extreme que son fils auoit pour elle, & le
desir que luy-mesme auoit de veoir vne si rare beauté en sa
famille : essaya par toutes voyes de cognoistre la volonté de
ceste Bergere. Mais elle qui estoit la sagesse n’esme, sceut si bien se
contraindre, & luy respondre si à propos, qu’encore qu’il en
fust fort satisfait, toutesfois il ne voyoit pas tout ce qu’il eust
desiré. D’vn autre costé, il n’alla pas moins faire de
trouble : Car il dit tout haut à la Druïde, qu’à ce
coup il falloit se resoudre à partir, & qu’il ne luy pouuoit
plus donner que trois iours pour faire ses adieux. Qui dira les pleurs
que ces mots firent tomber, & les souspirs qu’ils arracherent du
cœur des Bergers ? Iamais on ne veid vne desolation pareillé.
& Astree ne songeant plus à ses soupcons, alla embrasser la
Druïde, sans se soucier si elle estoit veuë : & luy dit,
Que resolument elle ne l’abandonneroit point : & si sa compagnie ne
luy estoit agreable, elle la suivroit plustost de si loin, qu’elle ne
luy seroit point importune. Adamas sçachant où toutes ces
intriques deuoient aboutir, sous pretexte d’auoir affaire des deux
Bergers & de Pâris, les emmena dans sa chambre, & laissa
la Druïde auec les quatre Bergeres. Astree se trouuant en
liberté de renouueller ses plaintes, se mit en tel estat,
qu’elle fit compassion non seulement à Celadon, mais à
ses compagnes. En fin comme ses souspirs ne luy permirent plus de
parler, Alexis luy representa son amour par de si puissantes paroles,
& luy sceut si vivement imprimer en l’ame le regret qu’elle auoit
de ne luy
pouuoir obeyr. [244/245] qu’elle la fit pleurer pour elle autant
qu’elle auoit pleuré pour foy. Ces discours ayans
continué iusqu’à la nuict, on les alla querir pour souper
: mais ayans supplié qu’on les laissast en repos, elles
continuerent leurs larmes & leurs plaintes. Astree
recommença mieux que iamais, & sceut si fortement presser
Alexis, que ne trouuant plus de raisons pour combattre les siennes :
Pleust au grand Tautates, luy dit-elle, que vous pussiez demeurer
encore trois nuicts en ceste volonté. Ie me promettrois, belle
Bergere, d’estre la plus heureuse fille qui vive. Mais, helas ! que ce
peu de temps qui me reste vous changera : Que ie preuoy de haine en la
place de l’amitié. Que de colere au lieu de complaisance. Et
bref que de supplices pour moy vont naistre, des felicitez que vostre
cœur ne me promet, peut estre, pas, quoy que vostre bouche m’en
asseure. Astree retint fort bien toutes ces paroles, encore que
l’arriuee d’Adamas, de Pâris, & des deux Bergers, luy ostast
la liberté d’y respondre. On les mena souper mal-gré
elles, ou pour mieux dire, on es fit mettre à table : car elles
ne mangerent point du tout, Astree renuoit aux paroles d’Alexis &
les redisant en soy-mesme mot pour mot, trauailla si bien contre son
repos, qu’elle retomba dans l’imagination qu’Alexis estoit Celadon.
Ceste pensee augmenta son ennuy, & la persecuta si bien ; qu’elle
alloit s’esuanouyr, si Adamas ne l’eust priee de prendre l’air. Phillis
se leua de table, & print sa compagne sous le bras : Alexis en
voulut faire de mesme : mais le grand Druïde, preuoyant qu’il n’en
arriueroit que du mal : laissez, luy-dit-il, [245/246] Astree en
liberté ; vous pourriez l’incommoder en voulant luy rendre
quelque seruice. Celadon fut fort surpris de ceste authorité,
dont
Adamas l’arrestoit, toutesfois ne voulant point sortir des termes de
son personnage, il demeura aupres de Syluandre : cependant que
Pâris entretenoit Diane. Astree à toute peine remonta en
sa chambre, & se voyant seule auec Phillis : Il n’en faut plus
douter, ma compagne, dit-elle, nous auons esté trompees. Ceste
faulse Druyde n’est point fille d’Adamas. C’est Celadon sans doute. Ie
pense, luy respondit Phillis, auoir des oreilles & des yeux aussi
bien que vous : & cependant, ie ne voy point ce que vous dites.
Mais pour vous oster de ces soupçons, & vous esclaircir tout
à fait d’vne chose qui vous afflige, au lieu qu’elle vous
deuroit consoler, espions Alexis ; Voyons la seule sans qu’elle nous
voye, & s’il est possible, oyons la parler. Ie ne trouue point
d’expedient plus certain que celuy là. Il n’est pas difficile
à trouuer. Si vous le iugez à propos, nous en viendrons
à bout de la façon que ie vay vous dire. Leuons nous
demain de grand matin. Emmenons Diane & Daphnis auec nous, &
laissons Alexis toute seule. Il arriuera peut estre qu’ayant
esté mal traitee de vous, comme ie vous y veoy fort preparee,
& ayant passé la nuict parmy de tres-grandes inquietudes,
elle ne pourra s’empescher de se plaindre se voyant toute seule, &
par ses discours, vous recognoistrez si c’est veritablement Alexis ou
Celadon. Voila qui est fort bien, luy respondit Astree : mais que
ferons-nous cependant ? Car de pouuoir souffrir la veuë d’Alexis,
que ie ne sois [246/247] asseuree si c’est en effect vne fille, c’est
à quoy ie ne puis me resoudre. Que ferez-vous donc, luy repliqua
Phillis, pour ne vous point descouurir ? I’en ay trouué vn fort
bon moyen, luy repartit Astree. Ie me vay mettre au lict, & n’auray
gueres peine à faire la malade ; car de ma vie ie ne le fus
dauantage. Vous cependant, ma chere compagne, direz à ceux qui
me viendront veoir, & mesme à la Druyde, que i’ay besoin de
repos, & que ie ne puis estre entretenuë sans estre beaucoup
importunee. Cela dit,Astree se coucha, & Phillis s’estant mise en
son humeur triste, comme elle entendit monter quelqu’vn, alla
iuisqu’à la porte, prier que l’on ne fist point de bruit. Adamas
montoit auec sa compagnie : mais à ce mot il s’arresta tout
court, & ayant sceu qu’Astree estoit au lict, & n’auoit besoin
que de repos, s’en retourna en sa chambre auec les Bergers & les
Bergeres. Là ils resolvrent de laisser toute la nuict Astree
seule auec Phillis. Les deux Bergers coucherent où ils auoient
accoustumé. Diane & Daphnis furent conduites à la
chambre qui tenoit à la salle haute : & Alexis ne pouuant
obtenir la permission de demeurer en la chambre d’Astree, voulut au
moins auoir celle qui en estoit la plus proche. Aussi tost que tout le
monde fut retiré, il alla
frapper le plus doucement qu’il pût à la porte d’Astree.
Phillis qui parloit auec elle, & se resioüissoit de veoir
toutes choses reüssir comme elles desiroient, fut ouurir, &
voyant ceste pauvre Druïde tout en pleurs, ne luy pût
refuser la priere qu’elle luy faisoit à iointes mains qu’elle
pûst vecir Astree, auant que de se [247/248] retirer. Elle la
conduisit iusques en la ruelle de son lict, & luy fit y ne si
grande peur du mal qui pouuoit arriuer
si elle l’esveilloit, qu’elle se contenta de luy voir le derriere de la
reste, & se mettant à genoux baiser le plancher où
elle auoit marché. Elle s’en retourna aussi-tost, &
s’enfermant seule dans sa chambre, au lieu de se mettre au lict, acheua
par des persecutions nouuelles, vn ouurage qu’elle auoit
commencé, en se jettant dans Lignon. Phillis qui entroit fort
dans l’opinion d’Astree, se meit à luy exagerer les actions,
dont Alexis luy venoit de tesmoigner son extrême amour & son
extrême respect, & luy dire que quand cét habillement
d’Alexis auroit si long-temps caché le veritable Celadon, elle
luy deuoit pardonner ceste faute, puis qu’elle ne pouuoit proceder que
de trop
d’affection & trop d’obbeyssance. Mais ma sœur, luy dit-elle,
puisque vous auez si enuie d’en sçauoir la verité, ne
perdons point de temps. Habillez-vous, & dans vne heure ou deux,
allons à la portee de sa chambre. Infailliblement nous y
apprendrons quelque chose. Astree creut Phillis. Elle se leua, &
n’ayant pas la patience d’attendre deux heures, sortit aussi-tost
qu’elle n’ouyt plus de bruit. Elles ne furent gueres à ceste
porte sans auoir le contentement, ou pour mieux dire le desplaisir
qu’elle auoit recherché. Phillis luy fit prester l’oreille,
& l’vne & l’autre apres auoir perdu quelques mots, ouyrent
distinctement ceux-cy. En fin, à quoy te te resoudras-tu
mal-heureux.
Quelles peuvent estre tes esperances ? Vois-tu pas que ton mal est
à
l’extremité, & qu’il ne te [248/249] reste que de voir
mourir ta Bergere, pour acheuer le comble de tes crimes ? Va va de ce
pas te jetter à ses pieds, luy demander pardon de ta
desobeyssance : & pour ne point lasser les Dieux & les hommes,
lauer dans ton sang toutes les taches de ta vie. Astree se figurant
qu’il alloit sortir, eut vne telle frayeur, qu’elle s’enfuit en sa
chambre, mais si peu sagement, que si Alexis n’eust esté hors de
soy, elle eust esté descouuerte. Phillis fut contrainte de la
suiure : & de fermer la porte sur elle pour l’asseurer. Comme elles
se furent couchees : & bien ma sœur, luy dit Astree, ne sommes nous
pas assez eclaircies ? Voulez-vous cognoistre plus clairement nostre
imprudence & mon infortune ? Iusques icy, luy
respondit Phillis : ie ne voy rien qui me fasse croire qu’Alexis soit
Celadon. A la verité si nos coniectures sont des preuves,
possible seray-ie convaincuë, mais autrement non. Aussi ne veux-je
point demeurer auec ceste espint en l’esprit : & comme vos
apprehensions m’en mettant à toute heure de nouuelles, ce que
i’entens & voy ne fert qu’à les entretenir. Il est vray que
vous estes trop soupçonneuse, & trop credule. Ne croyez donc
ny Galatee, ni le rapport que ie vous ay fait : mais puisque cet
esclaircissement est si fort important à vostre repos,
cherchez-le tout entier, & ne vous contentez pas d’vne vaine
apparence. Ces deux Bergeres ayans ainsi mal passé la nuict,
sans dormir, se leuerent au poinct du iour, & retournerent à
la porte de la chambre d’Alexis. Elle se pourmenoit le matin comme le
soir elle festoit
pourmenee, & fit par là iuger aux Bergeres [249/250] qu’elle
auoit esté toute la nuict debout. Ces filles bien à peine
se furent-elles mises en lieu d’où elles pouuoient ouyr, que
pour son malheur Celadon faisant voir ce qu’il estoit, parla de la
sorte. Encore Celadon, faut-il que tu mettes fin à tes pensees,
& cesses de perdre vn temps qui te doit estre extrémement
precieux ; puis qu’encore tu peux voir ce bel astre qui t’a tousiours
esté plus cher que le Soleil. Use donc bien de la derniere
faueur, que pour la recompense de ta fidelité, l’amour s’obstine
à ne te pas faire perdre. Mais quoy ! Celadon, tu espere encore,
& comme si tu n’estois pas au iour de ta mort, tu te flatte
de ioyes & d’esperances imaginaires. Meurs Celadon, meurs, mais
auant que de le faire, va prendre congé de ta Bergere, &
l’asseure que n’ayant pû luy obeyr absolument, tu luy as, pour le
moins en ton ame, gardé tout le respect qu’elle pouuoit desirer
de la prudence humaine. Astree alors ne pouuant plus
demeurer où elle estoit, se leua rouge de honte, &
transportee de colere, mais le pied luy manqua, & fit assez de
bruit pour retirer Celadon de son rauissement. Il ouure sa porte, &
veid Astree & Phillis qui descendoient de peur d’estre veuës.
Il se douta aussi-tost de ce qui estoit arrivé. Aussi leur ayans
ouy refermer la porte de la chambre de Diane, il y courut, &
entendit qu’Astree dit fort haut : Diane, Diane, que viens-je d’ouyr ?
Si ie n’en meurs de regret, ie fuis indigne de la vertu de mes peres.
Celadon se voyant recogneu, s’arresta tout court, & les larmes luy
tarissant aux yeux, & les plaintes en la bouche : il rentra dans sa
chambre auec vn transport qui tesmoignoit [250/251] qu’il auoit en
l’esprit quelque grand dessein.
Cependant Astree s’estant assise sur le lict de Diane, & regardant
toute troublee Phillis : Hé bien, ma sœur, luy dit-elle,
continuerez-vous à m’accuser que ie fuis mal à propos
soupçonneuse ? Galatee estoit-elle mal informee ? Et
n’estions-nous pas bien aueuglez de ne nous en estre iamais
apperçeuës ? Mais quoy, malheureuse que ie suis, deuois-je
pas l’auoir cogneu, ce dissimulé
Berger, à tant de langages qu’il m’a tenus, & à tant
de differentes propositions qu’il m’a faites ? Vous souuenez-vous de ce
qu’il me dit hier ou soir, lors que le pressant sur le desir que
i’auois d’aller me rendre Druïde auec luy, ou auec elle, (ie ne
sçay plus comme ie dois appeller ce trompeur) il
me respondit auec vne feinte tristesse, Plûst au grand Tautates,
belle Bergere, que vous puissiez demeurer encore trois nuits en cette
volonté : ie me promettrois d’estre la plus heureuse fille qui
vive. Mais, helas ! que ce peu de temps qui me reste vous changera. Que
ie preuoy de haine en la place de l’amitié. Que de colere au
lieu de complaisance. & bref, que de supplices pour moy vont
naistre, des felicitez que vostre cœur ne me promet, peut estre, pas,
quoy que vostre bouche m’en asseure. Il sçauoit bien ce qu’il
disoit, le desloyal, & se mocquoit bien de ma felicité !
Astree, Astree, que feras-tu ?
En quel coin de la terre te dois-tu retirer pour n’estre point
cogneuë ? En quel desert ignoré des oyseaux mesmes,
pourras-tu eviter la rencontre de ces monstres, qui nous perdent d’vne
façon, si nous pensons nous garantir de l’autre ? Diane ayant
sceu tout le sujet des larmes & des pleurs d’Astree, &
d’ailleurs se souuenant [251/252] des libertez qu’elles auoient prises
auec
Celadon, n’estoit gueres moins honteuse qu’Astree, & n’auoit gueres
moins de colere. Au contraire, Phillis preuoyant le grand bien qui
deuoit arriuer de ce petit mal, voulut remonstrer à Astree la
faute qu’elle faisoit contre son propre iugement, de regretter la vie
de Celadon, apres auoir si long-temps regretté sa
mort. Ha, Phillis ! luy respondit Astree, si vous voulez que le
desespoir acheue de me troubler l’esprit, continuez de me parler ainsi.
Vous me ferez recourir à des extremitez, dont apres ma mort
mesmes i’auray du regret. Quoy ! oserez-vous soustenir Celadon ? Et
pourrez-vous viure desormais contente, sçachant que vous auez
vescu auec luy comme auec vne fille. Astree se mit à pleurer,
& Diane, sans dire mot, luy tenoit compagnie. En fin, dit Phillis,
que pensez-vous faire, Mesdames les superstitieuses ? Vous voulez, peut
estre, qu’on aille entretenir les Princes & les Princesses de vous,
& que l’on fasse autant de contes que ces effrontez de Courtisans
trouuerent bon d’inventer. Croyez-moy, & ne faites pas tant les
pleureuses. Rien ne nous arreste ici : Allons prendre congé
d’Adamas, d’Alexis, & de Pâris, aussi froidement que si nous
ne sçauions rien de ce qui s’est passé. Trouuons vn bon
sujet de partir à la haste : & sans trainer apres nous toute
ceste grande troupe de Bergers & de Bergeres, qui sont encore icy
de reste, n’ayons que Daphnis, Licidas, & Syluandre auec nous. Ie
voulois vous prier, dit Astree en essuyant ses yeux, de faire ce que
vous nous conseillez : sinon de ne prendre congé non plus
d’Adamas que des autres, puis qu’il a pour le moins autant [252/253]
contribué que sa fauce fille, à l’ennuy que i’auray toute
ma vie. Toutesfois, pour ne paroistre pas inciuile, ie luy diray adieu
: Mais que ie voye Celadon ? Ha ma compagne ne m’en parlez point. Ie
ferois des extrauagances que personne n’a iamais attenduës de mon
humeur, plustost que de me resoudre à le souffrir deuant moy.
Syluandre & Licidas arriuerent en la chambre de ces Bergeres, comme
Astree acheuoit son discours. Nous vous apportons de mauuaises
nouuelles, leur disent-ils, & ausquelles toutesfois nous n’auons
pû m&tre ordre. & quelles font-elles, Bergers ? leur
demanda Phillis. Telles, repliqua Licidas, que tres difficilement les
iugerez-vous croyables. Nous nous pourmenions il y a vn quart-d’heure,
Syluandre, & moy hors de la ville, & considerions que le mal
qu’y auoit fait le siege ; lors que nous auons vû vne fille
vestuë en Druïde aupres de nous. Bergere, nous-a-t’elle dit,
ne vous estonnez point de me voir, ie fuis Alexis. O Dieux ! Madame,
nous sommes-nous escriez. & comme allez-vous ainsi toute seule ?
Bergers, nous a-elle respondu : l’extréme amour que i’ay pour
Astree, me fait faire ceste inconsideration. Ie ne puis la quitter,
& n’ose plus estre auec elle. Ie m’en vay en lieu où
difficilement Adamas me pourra trouuer. De là ie vous enuoyeray
de mes nouuelles. Cependant faites-moy la faueur de dire à ma
Bergere, que si ie luy ay despleu en ne prenant point congé
d’elle, qu’elle doit me pardonner ceste faute. I’ay crû qu’elle
n’auroit pas mes adieux agreables. Mais quoy qu’elle fasse contre moy
pour ce qui s’est [253/254] passé, iurez-luy de ma part, comme
ie vous le iure par le grand Thautates, que comme i’ay vescu sien, i’ay
resolu de mourir sien. Licidas finissant ceste
relation : ie ne vous puis dire asseurément, continua-t’il, si
Alexis dit sien ou sienne : mais Syluandre vous dira comme moy, que
iusques icy apres y auoir long-temps pensé, nous n’auons
pû nous esclaircir de ceste doute : Nous voulusmes suiure ceste
Druïde. Mais se iettant à nos pieds, & nous embrassant
les jambes, tandis qu’elle nous mouïlloit les mains de ses larmes,
elle nous a tellement conjurez de la laisser, que nous n’auons
osé lui refuser
vne si petite faueur. Comme nous l’auons veu prendre le chemin de
Mont-brison, nous sommes venus en haste vous en aduertir. Astree oyant
cela souspiroit si haut, que Syluandre s’addressant à elle. Nous
sçauions bien, belle Bergere, que ceste nouuelle vous
affligeroit : mais puisque c’est pour ne vous point quitter qu’Alexis
vous a quittee, l’esperance que vous deuez auoir d’estre bien-tost
auec elle doit vous consoler. Phillis voyant que sa compagne estoit
trop en peine de respondre : Berger, luy dit-elle, Astree n’est pas
maintenant capable de raison. Ce qu’il faut que vous & Licidas
faciez pour nostre commun contentement, est que sans aduertir pas vn de
ce qui reste icy de Bergers, vous veniez auec nous prendre congé
du grand Druïde, & luy supposez vne affaire tres-importante,
qui nous arrache malgré nous d’auprés de luy. Astree vous
en
prie, Diane le desire, & Phillis vous en porte la parole. De ce pas
les deux Bergers allerent veoir Adamas, & luy [254/255]
sçeurent si bien representer la necessité de leur depart,
qu’il fut de leur aduis. Il vint luy-mesme prendre congé des
Bergers, & celuy qu’il auoit enuoyé pour querir Alexis, luy
ayant
rapporté qu’elle estoit allee veoir quelques Druïdes de ses
amies, il voulut les supplier d’attendre qu’elle fust de retour : mais
elles luy respondirent qu’elles luy auoient dit adieu auant qu’elle
fust partie. Puis qu’ainsi est, dit Adamas, allez, mes enfants en la
grace de Tautates : & asseures-vous que
bien-tost vous me verrez pour les solemnitez qu’il faut faire vn de ces
iours en vostre hameau. Il les embrassa l’vn apres l’autre, & ,
à leur priere, les quitta à la porte de sa maison. Les
deux Bergers & les quatre Bergeres, au desceu de Pâris,
sortirent de Marcilly, & ne faisant autre chose que consoler
Astree, qui sembloit deuoir mourir à chaque pas qu’elle faisoit,
allerent tout bellement iusqu’à midi, sans se reposer : &
ayans fait vn fort mauuais repas, à cause de l’ennuy d’Astree
& de Diane, continuerent leur chemin comme ils l’auoient
commencé, & n’arriuerent chez eux que bien auant dans la
nuict. [255/256]
Fin de la sixiesme partie